Disparition du philosophe J.P. Feinmann

          Le 17 décem­bre dernier l’écrivain, philosophe et essay­iste José Pablo Fein­mann nous a quit­tés. Si, en France, c’était un par­fait incon­nu, en Argen­tine en revanche, il était une fig­ure famil­ière à la fois du monde lit­téraire, ciné­matographique et médi­a­tique.

José Pablo Fein­mann

          Incon­nu chez nous, c’est un euphémisme : si son œuvre compte une trentaine d’essais philosophiques et poli­tiques, 14 romans de fic­tion, autant de scé­nar­ios de films et deux pièces de théâtre, à ma con­nais­sance, sur ce total, on n’a traduit en français que qua­tre romans et une pièce, dif­fi­cile­ment trou­vables dans les librairies aujourd’hui.

          Je ne le con­nais­sais pas non plus avant mon pre­mier voy­age en Argen­tine. Pour­tant, presque 15 ans après, sa mort me laisse comme orphe­lin d’un véri­ta­ble guide intel­lectuel : c’est à tra­vers ses écrits que j’ai attrapé le virus de l’histoire et de la poli­tique argen­tines. Lui qui m’a fait décou­vrir, par ses bib­li­ogra­phies aus­si exhaus­tives qu’éclairées, les livres indis­pens­ables sur le sujet. Mon prof (involon­taire bien sûr) de sci­ences po argen­tines, en quelque sorte !

          Je ne vais pas ici vous ennuy­er avec de longs développe­ments sur sa vie et son œuvre. Ceux que ça intéressent se reporteront avec prof­it aux liens que j’ajoute sous cet arti­cle.

          Celui-ci a juste pour but de témoign­er de mon émo­tion devant sa dis­pari­tion, celle d’un écrivain bril­lant, d’un ana­lyste poli­tique d’une grande finesse d’esprit, et de ce qu’on peut appel­er, sim­ple­ment, un homme de bien. Bien loin de l’image habituelle de l’universitaire pédant et arro­gant, José Pablo Fein­mann était un type mod­este, human­iste, très lucide à la fois sur lui-même et sur ses com­pa­tri­otes.

          Il va beau­coup man­quer au paysage intel­lectuel argentin, dans lequel il représen­tait une voix atyp­ique, parce dénuée de tout arti­fice, de toute méchanceté, de tout esprit de chapelle.

          Comme une bonne moitié de ses com­pa­tri­otes, il était péro­niste. For­cé­ment : en Argen­tine, on est for­cé­ment l’un ou l’autre, pro ou anti. Mais lui, con­traire­ment à pas mal d’autres, était ce qu’on pou­vait appel­er un «péro­niste» lucide. Cri­tique, comme on dis­ait chez nous des com­mu­nistes un poil dis­si­dents. C’est qu’il avait con­nu, encore enfant, le pre­mier péro­nisme, celui du Perón pop­uliste, le Perón proche des petites gens, le Perón ouvriériste. Celui que les mil­i­taires avaient ren­ver­sé en 1955. Fein­mann avait alors 12 ans. Devenu adulte, il en était pas mal revenu : jeune mil­i­tant de la gauche péro­niste dans les années d’exil, il avait assisté au retour du «vieux» en 1973, flan­qué de toute une clique plus ou moins fas­ciste, pré­fig­u­rant la dic­tature qui allait suiv­re seule­ment deux ans après la mort du général, qui survien­dra pas plus tard que l’année suiv­ant son retour tri­om­phal et le mas­sacre de mil­i­tants qui l’avait accom­pa­g­né. Ensuite, dans les années 90, le péro­nisme s’était ven­du au cap­i­tal­isme le plus sauvage, par l’intermédiaire du prési­dent aux belles rou­fla­que­ttes, Car­los Men­em. Ce péro­nisme là n’était, ne pou­vait pas, être celui de Fein­mann.

          Il laisse der­rière lui, selon moi, une œuvre essen­tielle à qui veut com­pren­dre, d’un point de vue plus philosophique, l’histoire con­tem­po­raine de l’Argentine. Avec en prime, et ce n’est mal­heureuse­ment que trop rarement le cas chez ses col­lègues uni­ver­si­taires, un style flu­ide et agréable à lire, en dépit de la longueur de ses essais : Fein­mann était extrême­ment bavard !

          Bref, on l’aura com­pris, un auteur qui comptera tou­jours beau­coup pour moi. Je peux par­ler au futur : il me reste encore pas mal de ses livres à lire. Allons : José Pablo, tu n’es donc pas vrai­ment mort.

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DOCUMENTS ANNEXES

Fiche wikipé­dia en français. Atten­tion, elle n’est qu’une tra­duc­tion, et en résumé, de la fiche argen­tine. Sa bib­li­ogra­phie est notam­ment incom­plète. (Mise à jour : encour­agé par un ami lecteur, je l’ai com­plétée moi-même sur la fiche wiki).

Fiche wikipedia en espag­nol. Biogra­phie assez suc­cincte, mais présen­tant l’essentiel.

Le très bel hom­mage de Rafael Biel­sa dans “elDiar­ioAR” (en espag­nol)

La nécro plutôt com­plète du prin­ci­pal quo­ti­di­en argentin «Clarín»

Site offi­ciel de l’écrivain.

La série com­plète de ses émis­sions «Philoso­phie, ici et main­tenant» sur la chaine Encuen­tro. (Avec sous-titres en espag­nol )

Le film “Eva Perón: La Ver­dadera His­to­ria” (1996), de Juan Car­los Desan­zo, scé­nario de JPF.

Le film “Ulti­mos días de la vic­ti­ma” (1982), d’Adolfo Aris­tarain, d’après un roman de JPF.

L’entrée « José Pablo Fein­mann per­o­nis­mo» ouvre sur une pléi­ade d’interviews de l’écrivain sur le sujet, sur le site youtube.

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Tra­duc­tion de l’hom­mage d’E­d­uar­do Aliv­er­ti (18/12/2021)

La mort de Fein­mann est beau­coup plus que celle d’un intel­lectuel bril­lant, désigné comme tel par la qua­si una­nim­ité de tout le spec­tre idéologique.

C’est la mort d’un type qui n’a jamais hésité à met­tre son savoir à la portée de tous. Qui a ren­du com­préhen­si­bles les con­cepts les plus ardus de la philoso­phie. Qui les a mis au ser­vice de la divul­ga­tion col­lec­tive, mais en le faisant avec une hau­teur d’esprit le ren­dant peu sus­pect de dif­fuser une vul­gate sans sub­stance.

Ces derniers temps, on le voy­ait plus proche du pes­simisme de l’intelligence que de l’optimisme de la volon­té.

Ce qui, finale­ment, était la démon­stra­tion de la cohérence de sa pen­sée : il n’a jamais caché être plus proche de l’un que de l’autre.

En tout cas, le monde pandémique duquel l’humanité ne sort pas grandie, tout comme le resur­gisse­ment d’idées d’extrême-droite qui ravivent des dan­gers répug­nants, entre autres images dép­ri­mantes, accrédite sa théorie selon laque­lle l’intellectuel est con­traint au juge­ment cri­tique per­ma­nent. A ne pas per­dre son indépen­dance d’esprit. A ne pas rester enchainé à des engage­ments per­son­nels, par­ti­sans ou insti­tu­tion­nels.

Sans aller plus loin, il était agacé par les tiédeurs de ce gou­verne­ment. Son absence de courage face aux puis­sants. Il l’a man­i­festé dans nom­bre de revues. Néan­moins il ne serait venu à l’idée de per­son­ne de décréter qu’il avait changé, que ses dénon­ci­a­tions étaient injus­ti­fi­ables, qu’il était ain­si asso­cié au «feu ami».

Il avait demandé à son ami Hora­cio González, dans une déc­la­ra­tion boulever­sante, de l’attendre car il ne tarderait pas à le rejoin­dre. Le pes­simisme reflété par cette déc­la­ra­tion se voy­ait cepen­dant con­tred­it par l’intérêt qu’il por­tait à son activ­ité : il a con­tin­ué jusqu’à il y peu d’écrire des arti­cles pour la rubrique «Con­trat­a­pa» du jour­nal Pagina/12.

C’est un lieu com­mun, mais irréfutable, de dire qu’il con­vient tou­jours, dans ces cir­con­stances, de faire en sorte de main­tenir vivante l’œuvre du défunt. Et Dieu sait s’il nous laisse un héritage immense, sous la forme d’essais, de romans, d’articles ou de cours. Ou de tout ce qu’on voudra bien retenir.

Mais il est égale­ment vrai que la pre­mière chose qui vient à l’esprit, d’abord, à telle­ment d’entre nous, c’est de nous révolter con­tre la mort des nôtres, et parce que les indis­pens­ables coups de gueule de José Pablo vont bien trop nous man­quer.

Eduar­do Aliv­er­ti, jour­nal­iste. Pagina/12 du 18/01/2021. Les pas­sages soulignés en gras le sont par l’auteur.

20/12/2021 : L’extrême-droite n’est pas passée!

          Con­traire­ment à ce que lais­saient crain­dre les résul­tats du pre­mier tour, le can­di­dat d’extrême-droite José Anto­nio Kast n’a pas été élu prési­dent du Chili hier. Il a été assez net­te­ment bat­tu par son adver­saire de gauche Gabriel Boric, qui a recueil­li 56 % des suf­frages.

          Les Chiliens ont par là con­fir­mé leur large vote en faveur de la nou­velle con­sti­tu­tion, lors du référen­dum d’octobre 2020, des­tinée à rem­plac­er celle qui était tou­jours en vigueur depuis la dic­tature d’Augusto Pinochet. En effet, Kast, favor­able au retour d’un gou­verne­ment autori­taire et ultra libéral inspiré de celui en exer­ci­ce entre 1973 et 1990, avait promis de revenir sur cette réforme.

          Le jour­nal chilien El Mer­cu­rio souligne qu’il s’agit en out­re du prési­dent le mieux élu, et le plus jeune, de l’histoire du Chili. Dans le même jour­nal, José Anto­nio Kast a recon­nu sa défaite et félic­ité l’élu, promet­tant une oppo­si­tion con­struc­tive.

          Le quo­ti­di­en La Ter­cera livre six clés pour mieux analyser cette nette vic­toire, obtenue qui plus est avec une des meilleures par­tic­i­pa­tions de l’historie démoc­ra­tique du pays : l’arrivée d’une nou­velle généra­tion poli­tique ; l’excellent report de voix ; la dis­ci­pline répub­li­caine de ses adver­saires, qui ont recon­nu sa vic­toire aus­sitôt et sans la moin­dre con­tes­ta­tion ; la réus­site de Boric à réalis­er l’union des dif­férents par­tis et mou­ve­ments de gauche, excep­tion faite du mou­ve­ment de cen­tre-gauche «Con­certación» qui avait gou­verné après la dic­tature (emmené par Michelle Bachelet notam­ment) ; la néces­sité de trou­ver des sou­tiens de gou­verne­ment au sein d’un par­lement où la gauche reste net­te­ment minori­taire ; et naturelle­ment les prob­a­bles chausse-trappes que ne man­queront pas de pos­er les grands décideurs économiques, for­cé­ment très inqui­ets et dont on imag­ine facile­ment la décep­tion face à ce résul­tat.

          Con­traire­ment au pre­mier tour où les analy­ses avaient bril­lé par leur absence, cette fois la presse française s’est un peu réveil­lée pour au moins présen­ter ces résul­tats. Médi­a­part (arti­cle réservé aux abon­nés) par­le d’un «réveil anti-fas­ciste», tan­dis que France-info sur son site souligne que Boric a recueil­li les suf­frages non seule­ment des class­es défa­vorisées, mais égale­ment des class­es moyennes lésées par l’extrême pri­vati­sa­tion de beau­coup de ser­vices publics, comme la san­té, les retraites ou l’éducation. L’Est Répub­li­cain fait quant à lui le tour des réac­tions des hommes et femmes poli­tiques français de gauche, et de l’accent mis par la plu­part d’entre eux sur le car­ac­tère uni­taire de cette vic­toire, qui devrait par­ler à notre pro­pre gauche. Mais dans l’ensemble, les comptes-ren­dus de notre presse restent pour le moment pure­ment factuels : sup­posons que les analy­ses suiv­ront dans les prochains jours !

          Pour beau­coup de Chiliens, l’issue du scrutin représente un véri­ta­ble soulage­ment, tant la per­spec­tive d’un retour aux années noires de la dic­tature, portée par un can­di­dat qui ne cachait pas ses affinités avec A. Pinochet, était grande. Il est évi­dent que Kast a cristallisé con­tre lui bien au-delà des électeurs de gauche con­va­in­cus. Cela est très vis­i­ble par exem­ple dans le sud du pays (Patag­o­nie), où Kast l’avait assez large­ment emporté au pre­mier tour, et où il a mal­gré tout per­du le bal­lotage dans qua­tre régions.

          Les Chiliens, qui avaient approu­vé large­ment la nou­velle con­sti­tu­tion, ont donc été cohérents. Reste à savoir quelle marge de manœu­vre aura le nou­veau et très jeune (35 ans) prési­dent. Il va devoir affron­ter de grands défis, à peu près les mêmes d’ailleurs qu’avait dû affron­ter en son temps Sal­vador Allende, dernier prési­dent réelle­ment de gauche avant Boric. A savoir l’opposition des secteurs économiques et financiers, nour­ris depuis près de 50 ans à l’ultra libéral­isme de «L’école de Chica­go», celle des secteurs les plus con­ser­va­teurs de la société, nos­tal­giques de la dic­tature et encore assez nom­breux, mais aus­si celle d’une par­tie, la plus rad­i­cale, de la gauche chili­enne, celle-là même qui avait beau­coup con­tribué, par son jusqu’auboutisme, à la chute du leader de l’Alliance Pop­u­laire en 1973. Car pour gag­n­er, Boric a dû ten­dre la main à des secteurs poli­tique­ment plus mod­érés, voire cen­tristes, secteurs vers lesquels il devra égale­ment se tourn­er pour pou­voir gou­vern­er et faire pass­er les réformes prévues dans son pro­gramme. Ces con­ces­sions ne seront sans doute pas du goût de ses alliés les plus à gauche, même s’il inclut des com­mu­nistes dans son gou­verne­ment, comme il l’a annon­cé. Cela, Boric l’a déjà anticipé lors d’un débat précé­dent l’élection, dis­ant que «Nous allons avoir un par­lement pra­tique­ment à égal­ité, et cer­tains dis­ent que cela va créer une paralysie (…) Je le vois plus comme une oppor­tu­nité, en ce sens que nous avons le devoir de trou­ver des accords dans l’intérêt de tous les Chiliens». (La Ter­cera, «les six défis aux­quels Boric va devoir faire face»).

          Son pro­gramme vise en pri­or­ité à dimin­uer les iné­gal­ités dans un des (sinon LE) pays d’Amérique latine où elles sont les plus cri­antes, ain­si qu’à rompre avec des poli­tiques économiques qui ont fait du Chili un véri­ta­ble lab­o­ra­toire du libéral­isme le plus sauvage. Par­mi les grands axes, notons :

- Nou­veau sys­tème de sécu­rité sociale basé sur la sol­i­dar­ité.
— Aug­men­ta­tion du salaire min­i­mum jusqu’à 500 000 pesos (525€) en fin de man­dat, avec sou­tien pub­lic aux PME
— Réduc­tion du temps de tra­vail à 40 h par semaine.
— Impôt sur la for­tune, prélève­ment sur les béné­fices des com­pag­nies minières (notam­ment le cuiv­re), lutte con­tre l’évasion fis­cale.
— Diminu­tion du prix du loge­ment
— Refonte de la police
— Loi sur l’eau en tant que bien com­mun
— Loi de pro­tec­tion con­tre les vio­lences faites aux femmes.
— Développe­ment de l’emploi féminin.

          On peut facile­ment prévoir que le par­cours du nou­veau prési­dent ne se fera pas sur un chemin tapis­sé de ros­es. Parvien­dra-t-il à réus­sir là où tous ses prédécesseurs ont échoué, c’est-à-dire trans­former le Chili en un pays plus juste, plus démoc­ra­tique, plus mod­erne et plus indépen­dant des forces économiques et finan­cières extérieures ? Aura—t‑il suff­isam­ment d’amis pour con­tr­er l’inévitable cohorte de tous les enne­mis qui com­men­cent déjà à imag­in­er les moyens de le faire tomber ?

          Comme on est en Amérique du sud, et que dans cette par­tie du monde, les con­ser­va­teurs ont rarement la défaite sere­ine, par­i­ons que les pre­mières man­i­fes­ta­tions d’opposition ne devraient pas tarder à rem­plir les rues de San­ti­a­go. Espérons seule­ment que la société chili­enne sera suff­isam­ment forte pour main­tenir vaille que vaille le proces­sus démoc­ra­tique ouvert depuis main­tenant trente ans, et qui a jusqu’ici été respec­té par toutes les forces poli­tiques de droite comme de gauche. Et qu’on laisse une chance, enfin, à une véri­ta­ble alter­nance. En réal­ité, la balle n’est pas dans le camp de Boric, mais dans celle des plus con­ser­va­teurs.

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Lire ou relire égale­ment l’ar­ti­cle sur le pre­mier tour : Le Pinochet nou­veau est arrivé

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¡Feliz Navi­dad a todos!

(Ben oui, hein, là-bas, c’est l’été !)

12/12/2021 : Sous un soleil énorme

         

          Une fois n’est pas cou­tume, on va rester de ce côté-ci de l’Atlantique aujourd’hui pour par­ler de l’Argentine.

          Je ne l’aurais jamais cru : je viens de me trou­ver un point com­mun avec le chanteur Bernard Lav­il­liers. Car lui aus­si revient du pays d’Astor Piaz­zol­la (ou de Borges, ou de Car­los Gardel, d’Ernesto Gue­vara ou Lionel Mes­si, comme vous préfér­erez !), où il a passé quelques mois. Et lui aus­si est tombé amoureux de Buenos Aires, qu’il a par­cou­ru lui aus­si à pieds, seul, en long et en large, pour s’imprégner de son âme par­ti­c­ulière, jusqu’à se sen­tir un peu «portègne» (c’est ain­si qu’on nomme les habi­tants de Buenos Aires).

          Dans “Le Pié­ton de Buenos Aires”, il nous racon­te ses péré­gri­na­tions en soli­taire dans la ville, et ses mots sont une évi­dence pour celui qui, en même temps que lui, a arpen­té les trot­toirs de la cap­i­tale argen­tine :

Je marche seul dans Buenos Aires
Per­son­ne ne demande qui je suis
Dans cette ville dos à la mer
Qui vibre encore de l’Italie

Je marche seul dans Buenos Aires,
Je sais que je n’ai rien com­pris
Mais cette odeur m’est famil­ière
Comme un secret jamais écrit

          Si je ne sais pas quels quartiers, quelles rues, il a par­cou­rus, j’imagine que nous en avons han­tés de sem­blables, lui aus­si a prob­a­ble­ment sur­pris San Tel­mo au petit matin, encore mal réveil­lé et hir­sute de sa mau­vaise nuit, faisant une toi­lette de chat dans la lumière bla­farde du brouil­lard finis­sant, en atten­dant l’assaut des touristes étrangers. Juste avant, il aura prob­a­ble­ment promené sa car­casse dans la nuit de Paler­mo, et je serais bien éton­né qu’il ne se soit pas accoudé à l’un des mul­ti­ples bars de la Plaza Ser­ra­no. Plus baroudeur que moi, il n’aura pas hésité à arpen­ter les trot­toirs de La Boca ou de Bar­ra­cas, même tard le soir, parce c’est évidem­ment là qu’on est le plus sûr de la ren­con­tr­er, l’âme pro­fonde de la ville, si on n’a pas peur des ombres inquié­tantes qui sur­gis­sent des por­tails.

Plaza Ser­ra­no — Paler­mo — Buenos Aires

          Lui aus­si a vis­ité la bib­lio­thèque nationale, ce bâti­ment plutôt moche dont pour­tant les Argentins sont si fiers. Je ne sais pas trop ce qu’il a pu en retir­er, puisqu’il ne par­le pas l’espagnol. Mais les touristes, eux, n’y entrent jamais. D’ailleurs, ils ne savent même pas qu’il existe. Il ne fig­ure pas au cat­a­logue des mon­u­ments « incon­tourn­ables ». Alors que pour­tant, s’il est un endroit où on est sûr de ren­con­tr­er la cul­ture du pays…

Bib­lio­thèque nationale — Buenos Aires

          Le Stéphanois a aus­si com­pris quelque chose qui est rarement souligné à pro­pos du car­ac­tère mar­itime de la ville : Buenos Aires est certes un grand port, mais, con­traire­ment à d’autres villes por­tu­aires célèbres et pop­u­laires, comme Lis­bonne, Mar­seille, ou Barcelone, celle-ci… tourne claire­ment le dos à l’eau. Comme il le dit dans une chan­son : elle est dos à la mer. Les Portègnes sont tout sauf des marins, ils en ont per­du la qual­ité avec la dis­pari­tion du pre­mier port, celui de La Boca qu’illustrait avec tal­ent le pein­tre Ben­i­to Quin­quela Martín.

Port de La Boca — Buenos Aires — Pein­ture de Quin­quela Mar­tin (1890–1977)

          Le sec­ond port, celui de Puer­to Madero, est main­tenant un quarti­er chic d’immeubles d’affaires, et le dernier, situé encore plus au nord, est introu­vable même par les taxis les plus affutés. Buenos Aires regarde ailleurs, vers le sud et l’ouest, vers le désert des val­lées Calchaquies et les prairies de La Pam­pa, vers le froid patag­o­nique et la chaleur trop­i­cale des con­fins du Brésil.

Buenos Aires, un port à l’envers
Où les marins restent à leur bord

          De ses péré­gri­na­tions portègnes, Bernard Lav­il­liers a ramené une petite col­lec­tion de chan­sons tout en déli­catesse et en nos­tal­gie, et par­mi celles-ci, quelques pépites con­sacrées plus spé­ci­fique­ment à son amour de l’Argentine et qui prou­vent, mal­gré ce qu’il dit, qu’il en a com­pris l’essentiel. Parce que, sans nul doute, il a su plus que bien d’autres regarder ce pays, et sa cap­i­tale, avec les yeux du cœur.

          J’aurais aimé avoir son tal­ent pour rap­porter de mes pro­pres séjours d’aussi belles images. Ses chan­sons dis­ent bien mieux que je n’aurais pu le faire ce que j’ai trou­vé, sen­ti, vu et vécu à cha­cun de mes voy­ages argentins. Parce qu’en Argen­tine, il n’y a pas que le soleil, qui soit énorme.

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SOUS UN SOLEIL ENORME : liste des chan­sons
(liens vers les chan­sons “argen­tines”)

Le coeur du monde
Voy­ages
Je tiens d’elle
Beau­ti­ful days
Toi et moi
Les Porteños sont fatigués
Le pié­ton de Buenos Aires
Qui a tué Davy Moore ?
Cor­rup­tion
Noir Tan­go
L’ailleurs

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Pour une autre déam­bu­la­tion et d’autres images, voir aus­si nos “Instan­ta­nés de Buenos Aires” de 2020.

Le Pinochet nouveau est arrivé !

Hier dimanche ont eu lieu les élec­tions prési­den­tielles chez le voisin de l’Argentine : le Chili. Et les résul­tats ne lais­sent pas d’inquiéter quiconque a con­nu les années de plomb de la dic­tature de « Don Augus­to » et de ses «Chica­go boys».

Son digne suc­cesseur, José Anto­nio Kast, a obtenu 28 % des suf­frages au pre­mier tour, con­tre 26% à son prin­ci­pal adver­saire et représen­tant de la gauche, Gabriel Boric. Plus loin der­rière, le can­di­dat de droite libérale et pop­uliste Fran­co Parisi a créé une cer­taine sur­prise, en obtenant 13% des suf­frages, là où les sondages ne lui en don­naient pas plus de 5. Il a même obtenu plus de 33% dans la région d’Antofagasta ! Et cela, comme le racon­te le quo­ti­di­en «La tercera.com», sans avoir jamais foulé le sol chilien pen­dant la cam­pagne.

José Anto­nio Kast

La can­di­date de cen­tre-gauche, Yas­na Provoste, a quant à elle essuyé une nette défaite, ne finis­sant qu’à la cinquième place, avec moins de 12% des suf­frages. Elle paie sans doute les errances des gou­ver­nances de cen­tre-gauche suc­ces­sives, qui ont beau­coup déçu l’électorat pro­gres­siste chilien, notam­ment sous l’ère Bachelet.

Le can­di­dat de la droite sor­tante (Sebastián Piñera ne pou­vant pas se représen­ter, c’est donc un autre Sebastían, Sichel, qui s’y est col­lé) n’arrive qu’en qua­trième posi­tion, un cheveu der­rière Parisi.

Le deux­ième tour ver­ra donc s’affronter les deux can­di­dats arrivés en tête, comme cela se passe chez nous. Un affron­te­ment très binaire, entre deux can­di­dats très mar­qués dans leurs camps respec­tifs. Kast, comme nous le disions, se pro­pose de revenir à la poli­tique du général Pinochet : retour à l’ordre polici­er, lutte con­tre l’immigration, inter­dic­tion de l’avortement, libéral­i­sa­tion extrême de l’économie.

Boric est un jeune can­di­dat – il a 35 ans – pro­gres­siste et soutenu par les prin­ci­pales forces de la gauche tra­di­tion­nelle chili­enne. Il pro­pose au con­traire un pro­gramme visant au retour à l’état prov­i­dence. Rena­tion­al­i­sa­tion du sys­tème de san­té et des retraites, tax­a­tion des plus hauts revenus, libéral­i­sa­tion de l’avortement, préser­va­tion de l’environnement, droits des peu­ples pre­miers.

Gabriel Boric

L’issue de ce sec­ond tour est incer­taine, même si la ten­dance est plutôt à droite. En effet, toute une par­tie de la pop­u­la­tion chili­enne a été effrayée des man­i­fes­ta­tions de 2019 con­tre les iné­gal­ités sociales et les aug­men­ta­tions des prix. Man­i­fes­ta­tions qui ont sou­vent dégénéré, en rai­son de leur ampleur et de l’état d’urgence décrété par le gou­verne­ment Piñera.
Sans par­ler d’une cer­taine nos­tal­gie, dans les class­es les plus aisées, de l’ordre pinochetiste. Cer­tains n’ont pas digéré que ces man­i­fes­ta­tions, juste­ment, aient con­duit à réformer une con­sti­tu­tion héritée des années de dic­tature.

A pri­ori, le scrutin reste ouvert. Mais tout dépen­dra des reports de voix. Or, dans l’état actuel des résul­tats, la ten­dance est plutôt favor­able à la droite. Cha­cun des can­di­dats com­mence donc une longue marche – le sec­ond tour n’a lieu que dans un mois – pour ten­ter d’obtenir l’appui des autres par­tis. Kast pour­ra sans doute compter sur les reports des électeurs de Parisi, et ceux de Sichel. Boric cherchera ceux du cen­tre-gauche et des petits can­di­dats de gauche. Mais comme on peut le lire dans «Mer­cu­rio» du 22/11, les can­di­dats mal­heureux posent leurs con­di­tions. Parisi annonce qu’il con­sul­tera ses électeurs par inter­net avant de se pronon­cer, Provoste exige «des garanties de paix et de tran­quil­lité» de la part de Boric. Sichel, lui, ne sem­ble pas vouloir faire de dif­fi­culté à Kast.

Le Chili risque bien d’avoir un réveil douloureux après le sec­ond tour du 26 décem­bre. Le Papa Noël pour­rait bien s’appeler Pinochet et avoir déposé un cadeau explosif – et posthume – sous le sapin. Mais quel que soit le résul­tat, ce qui est cer­tain, c’est que la société chili­enne en sor­ti­ra plus divisée que jamais, entre conservateurs/libéraux ultra catholiques d’un côté, et pro­gres­sistes de gauche de l’autre. Une divi­sion à la fois sociale et généra­tionnelle : la majorité des man­i­fes­tants de 2019 et des électeurs de Boric faisant par­tie des tranch­es d’âge les plus jeunes, anx­ieux de tourn­er défini­tive­ment la page des années Pinochet, quand leurs ainées en gar­dent la nos­tal­gie de la loi, de l’ordre et des valeurs tra­di­tion­nelles.

Le Chili a pris l’habitude de se penser comme le pays le plus avancé, économique­ment et poli­tique­ment, et le plus mod­erne d’Amérique Latine. Il reste pour­tant un des plus iné­gal­i­taires du con­ti­nent, et a été pro­fondé­ment mar­qué par la longue dic­tature – de 1973 à 1989 – d’Augusto Pinochet, dont les comptes n’ont jamais été sol­dés, ali­men­tant un ressen­ti­ment – de part et d’autre – qui mine au quo­ti­di­en la dif­fi­cile har­monie sociale. Ce pays, que Sal­vador Allende, ce prési­dent élu en 1971 et assas­s­iné en 1973, rêvait de trans­former en une démoc­ra­tie sociale et paci­fiée, a été comme anesthésié et infan­til­isé par les années Pinochet, qui ont favorisé durable­ment une cer­taine accul­tur­a­tion poli­tique dont on voit les rav­ages depuis trente ans. Une jeunesse qui étouffe sous une chape de tra­di­tions rances, de méfi­ance envers l’avenir, et de refus du change­ment, portés par une frange – impor­tante – de la société qui ne rêve que de vivre à l’ombre de fig­ures tutélaires.

Un pays sclérosé.

Législatives 2021 : résultats

          Les élec­tions lég­isla­tives ont eu lieu hier dans la journée. Comme chez nous, elles se déroulent tra­di­tion­nelle­ment le dimanche.
          Comme cela était annon­cé après le «pré-vote» des pri­maires en sep­tem­bre, l’opposition argen­tine l’a assez net­te­ment emporté sur l’ensemble du ter­ri­toire. Voici les résul­tats globaux pour l’Assemblée nationale, après dépouille­ment de près de 99% des bul­letins :

Mou­ve­ment «Jun­tos por el Cam­bio» (Oppo­si­tion, cen­tre-droit et droite) : 42% (+1 siège)
Mou­ve­ment «Frente de todos» (Sou­tien au gou­verne­ment, péro­niste) : 34% (-2 sièges)
Gauche tra­di­tion­nelle : 6% (+2 sièges)

          Le reste se partageant entre dif­férents petits par­tis, dont beau­coup de par­tis stricte­ment locaux.

          Glob­ale­ment égale­ment, le mou­ve­ment «offi­cial­iste», comme on dit là-bas (la majorité gou­verne­men­tale, dirait-on ici) a légère­ment amélioré son score des pri­maires de sep­tem­bre, d’un petit 1,19%.
          En revanche, la vic­toire de l’opposition est beau­coup plus nette pour le Sénat. Les péro­nistes n’y ont obtenu que 28%des suf­frages et per­du 5 sièges, con­tre 47% à leur adver­saire prin­ci­pal qui en a gag­né autant.
Dans les deux cas, l’abstention a été moin­dre que pour les pri­maires. Et c’est peut-être ce qui explique que la défaite du par­ti au pou­voir ait pu être quelque peu con­tenue, car les pri­maires l’annonçaient plus nette.

          Voici la pro­jec­tion en sièges pour les deux assem­blées désor­mais (Source : La Nación.com – cap­tures d’écrans)

Assem­blée nationale :

         

Sénat :

          Comme on le voit, la sit­u­a­tion du Frente de Todos au pou­voir est incon­fort­able, puisqu’il ne dis­pose d’aucune majorité absolue, et devra com­pos­er avec les autres groupes pour pou­voir gou­vern­er.

          Nous vous épargnerons les détails par région, qui intéressent essen­tielle­ment les con­cernés et les poli­to­logues. Notons sim­ple­ment quelques faits sig­ni­fi­cat­ifs, qui don­nent à cette élec­tion ses couleurs par­ti­c­ulières.

1. Pour la pre­mière fois depuis 1985, la région de La Pam­pa a mis le péro­nisme en minorité : il n’a obtenu qu’un siège de séna­teur sur trois.
2. Deux régions ont vu s’inverser les résul­tats par rap­port aux pri­maires : Le Cha­co (nord argentin) et La Terre de Feu, où les pri­maires avaient annon­cé une vic­toire de l’opposition, ont finale­ment élu des can­di­dats pro-gou­verne­ment.
3. La carte élec­torale mon­tre un net cli­vage entre le nord-ouest argentin, aux provinces plutôt pau­vres et où le péro­nisme main­tient sa pop­u­lar­ité, et le reste du pays, qui a voté pour l’opposition (Terre de feu excep­tée).

          Les réac­tions dans les par­tis et dans la presse sont con­formes aux tra­di­tions élec­torales uni­verselles : tout le monde est con­tent, ou presque.

          L’opposition retient qu’une page de 18 ans de péro­nisme kircheniste se tourne : selon Joaquin Morales Solá (anti péro­niste) dans La Nación, cette défaite sans ambigüité signe la déca­dence du mou­ve­ment, dont le seuil élec­toral n’a jamais été aus­si bas depuis 2003 et l’arrivée au pou­voir de Nestor Kirch­n­er. Pour Eduar­do Van der Kooy dans Clarín, la perte de la majorité au Sénat est «une balle dans le cœur de la vice-prési­dente Cristi­na (Kirch­n­er) et du kirch­ner­isme». Selon lui, la défaite au Sénat, qui lui était jusque là tout dévoué, est une défaite per­son­nelle, qui devrait, dom­mage col­latéral, per­me­t­tre au Prési­dent Alber­to Fer­nán­dez de repren­dre la main sur le mou­ve­ment, jusqu’ici – c’est la thèse des opposants – con­trôlé par les «Kirch­ner­istes».

          A l’opposé, Melisa Moli­na dans le quo­ti­di­en péro­niste Pagina/12 souligne la qua­si égal­ité obtenue dans la province de Buenos Aires (Une «remon­ta­da», puisque les pri­maires annonçaient une sévère défaite), et le main­tien de la pre­mière place en sièges à l’Assemblée nationale. Idem pour Eduar­do Aliv­er­ti, selon lequel on sen­tait qu’au vu des résul­tats, le mou­ve­ment péro­niste don­nait «…claire­ment la sen­sa­tion se sor­tir la tête de l’eau», et qu’en face, mal­gré les «chiffres objec­tive­ment favor­ables, on ne pou­vait dis­simuler sa décep­tion face au match nul de la province de B.A.». Aliv­er­ti file la métaphore foot­bal­is­tique : «Quand on s’attendait à ce que tu prennes une dégelée au point de t’éliminer défini­tive­ment de la lutte pour le titre, et que finale­ment tu livres une par­tie plus qu’honorable grâce à une défense qui s’est mon­trée à la hau­teur, et que tu restes dans la course, tu as le droit de célébr­er le match nul, ou la défaite hon­or­able».
          On se con­sole comme on peut. Il n’en reste pas moins que le gou­verne­ment n’a plus aucune majorité absolue, ni à la Cham­bre ni au Sénat, qu’il devra beau­coup négoci­er avec les petites listes pour pou­voir avancer, et que les deux années qui lui restent de man­dat vont être longues. Alber­to Fer­nán­dez a promis d’ouvrir plus que jamais le dia­logue avec les dif­férents parte­naires poli­tiques, économiques et soci­aux, favor­ables comme d’op­po­si­tion. Mais d’abord, il va devoir pas mal dia­loguer avec ses pro­pres amis poli­tiques – et néan­moins con­cur­rents – dont cer­tains rêvent déjà de lui faire porter le cha­peau de la défaite. En somme, la ques­tion est : lequel des deux Fer­nán­dez tir­era le plus prof­it de la défaite, le prési­dent Alber­to, ou la vice-prési­dente Cristi­na ?

          Rien de bien neuf pour nous Français, n’est-ce pas ? Les haines recuites en moins (car en ce moment en Argen­tine, les crispa­tions sont au max­i­mum de leur inten­sité), les lende­mains d’élections sont assez sim­i­laires. En atten­dant, les prob­lèmes demeurent, et ce ne sont pas ces résul­tats qui font espér­er des solu­tions à court terme. Bien au con­traire.          

          L’Argentine est plus que jamais un pays ingou­vern­able, et qui risque, dans les deux ans à venir, de s’enfoncer dans le marasme et les con­flits internes. Et là-dessus, hélas, on peut compter sur les bril­lants politi­ciens locaux, d’un bord comme de l’autre, pour gâter la sauce.

          Pour les non-his­panophones, dif­fi­cile de trou­ver des comptes-ren­dus de ces élec­tions dans la presse française. Voici deux liens, pour ceux que ça intéresse, mais ce sont des arti­cles soit réservés aux abon­nés (Le Monde), soit plutôt suc­cincts (Ouest-France). Il est vrai que c’est tout frais : on en trou­vera peut-être davan­tage dans les jours à venir !

08/10/2021 : expulsions à Buenos Aires

Expul­sions au bull­doz­er

          Ces derniers jours, rap­porte le quo­ti­di­en Pagina/12, les autorités de la munic­i­pal­ité de Buenos Aires ont fait procéder à une vaste expul­sion d’une zone con­nue sous le nom de « La Toma », située juste à côté du bidonville «Vil­la 31».

          La cap­i­tale compte de nom­breux bidonvilles, dis­séminés sur l’ensemble de son ter­ri­toire. La vil­la 31, situé dans le quarti­er de la gare de Retiro, est le plus grand d’entre eux. Ils sont habités en grande majorité par des émi­grants d’autres pays d’Amérique du sud, essen­tielle­ment Paraguayens, Boliviens, Péru­viens, venus en Argen­tine pour ten­ter de trou­ver une vie meilleure. Voir notre arti­cle ici.

Vil­la 31

Un bidonville à côté du bidonville

          Voici quelque temps, des mères de famille en grande dif­fi­culté sociale, sans tra­vail, vic­times de vio­lences con­ju­gales et sans loge­ment, s’étaient instal­lées sur un ter­rain vague à côté de la Vil­la 31, jusque là util­isé comme décharge publique. Elles l’avaient net­toyé, puis avaient con­stru­it des baraques avec les moyens du bord. Sou­vent mères de plusieurs enfants, per­son­ne ne voulait leur louer de loge­ment, même le plus petit, même sans le moin­dre con­fort : les pro­prié­taires du quarti­er refusent sys­té­ma­tique­ment de louer aux familles avec enfant. En tout, 80 familles, avec 175 enfants, s’étaient instal­lées sur ce ter­rain, pour ten­ter d’interpeller la munic­i­pal­ité sur leur sort.

          Celle-ci a répon­du en envoy­ant ses bull­doz­ers, au petit matin à sept heures, au moment où les enfants finis­saient de se pré­par­er pour par­tir à l’école.

          «Ils se moquaient de nous, dis­aient ʽces pouilleux ne se lavent même pas’. Main­tenant il faut que je recom­mence tout, où vais-je pou­voir aller avec mes six enfants, ils nous ont tout cassé, ont jeté les vête­ments des enfants, com­ment ils vont pou­voir aller à l’école sans leurs carta­bles, com­ment ils vont pou­voir s’instruire ? Tout ce qu’on veut, c’est qu’ils étu­di­ent pour avoir une vie meilleure», racon­te Leonela, une de ces mères de famille.

          «Depuis le début de l’installation on demande à être enten­dues, on a envoyé des let­tres partout, même au Min­istère de la Femme, mais per­son­ne ne nous a répon­du. Nous n’avons pas de tra­vail fixe, et l’autre prob­lème, c’est qu’on ne veut pas nous louer parce qu’on a des enfants».

          La seule réponse de la munic­i­pal­ité a été de refuser l’accès de ces familles à la can­tine pop­u­laire qu’elle gère à l’intérieur du bidonville «offi­ciel», pour les «punir» en quelque sorte de leur instal­la­tion sauvage.

          Pour ten­ter de jus­ti­fi­er cette expul­sion sans ménage­ment ni aver­tisse­ment, la Ville de Buenos Aires a indiqué que le ter­rain occupé était prévu pour la con­struc­tion d’une école pri­maire des­tinée aux habi­tants de la Vil­la 31. Pagina/12 y voit une sim­ple manœu­vre pour essay­er d’opposer les mal-logés entre eux. D’après le jour­nal, jamais avant l’installation des familles il n’en avait été ques­tion, d’ailleurs le pro­jet ne fig­ure nulle part dans le bud­get 2021 de la munic­i­pal­ité.

          Ce n’est pas la pre­mière occu­pa­tion organ­isée dans la ville par des mal-logés. Il y a deux mois, un autre groupe de 150 per­son­nes s’était instal­lé sur l’emplacement d’un ter­rain désaf­fec­té près de la Vil­la 21–24, dans le quarti­er pop­u­laire de Bar­ra­cas, au sud de la ville.

Un prob­lème, aucune solu­tion en vue.

          Selon le quo­ti­di­en, la munic­i­pal­ité, dirigée par l’élu de droite Hora­cio Rodríguez Lar­reta, n’apporte aucune solu­tion au prob­lème récur­rent du mal loge­ment à Buenos Aires. Son plan d’urbanisation, au con­traire, a eu un effet per­vers : en faisant crain­dre aux pro­prié­taires qu’ils allaient se voir dépos­sédés de leurs biens, ceux-ci se sont empressés de chas­s­er leurs locataires.

       Comme en d’autres occa­sions (voir notre arti­cle cité plus haut), les autorités pro­posent par­fois des solu­tions de rel­o­ge­ment, mais les maisons ou apparte­ments pro­posés souf­frent d’une très mau­vaise qual­ité de con­struc­tion, devi­en­nent très vite inhab­it­a­bles, et tout est à recom­mencer pour les habi­tants.  

          Le mal loge­ment est donc très loin d’un début de solu­tion dans la cap­i­tale argen­tine, qui rap­pelons-le, abrite un tiers de la pop­u­la­tion totale du pays. D’autant que pour les élus, il ne sem­ble pas con­stituer une pri­or­ité : Pagina/12 rap­pelle que, pen­dant qu’on expulse les « pouilleux », à quelques cen­taines de mètres de là, on peut suiv­re les chantiers de con­struc­tion de tours gigan­tesques, fruits de la spécu­la­tion immo­bil­ière et de l’appétit insa­tiable de mil­liar­daires encour­agés par les autorités poli­tiques.

 

Un curieux système électoral

          En novem­bre prochain vont avoir lieu en Argen­tine des élec­tions lég­isla­tives et séna­to­ri­ales. Le sys­tème d’élection est assez sem­blable à celui de la France, à quelques dif­férences près.

          Comme chez nous, ces élec­tions sont à la fois nationales (on élit des représen­tants par­lemen­taires nationaux) et régionales (chaque province élit un nom­bre déter­miné de représen­tants, en fonc­tion de sa pop­u­la­tion).
Mais d’une part, les lég­isla­tives ne con­cer­nent que le renou­velle­ment de la moitié des sièges (127 sur 257 exacte­ment), et les séna­to­ri­ales le tiers (24 sur 72). Et d’autre part, les séna­teurs ne sont pas élus au suf­frage indi­rect, comme c’est le cas en France, mais direct, égale­ment par province. Cette année, six provinces (sur 25) vont donc par­ticiper au vote séna­to­r­i­al.

          C’est une pre­mière dif­férence. Qui n’empêche d’ailleurs pas que la majorité, jusqu’ici détenue par le par­ti prési­den­tiel (péro­niste) risque fort de bas­culer, ce qui pour­rait ren­dre le tra­vail gou­verne­men­tal très dif­fi­cile pour les trois années qui lui restent de man­dat. (En Argen­tine, le prési­dent est élu pour qua­tre ans, Alber­to Fer­nán­dez est en place depuis jan­vi­er 2020).

          Mais il y en a une autre, encore bien plus impor­tante. Depuis 2009, chaque élec­tion (prési­den­tielle ou lég­isla­tive) est précédée d’une « pri­maire » oblig­a­toire, qui vise à déter­min­er quels par­tis pour­ront réelle­ment se présen­ter aux élec­tions offi­cielles, et, à l’intérieur de ces par­tis, quels can­di­dats, ou listes de can­di­dats.

Jeunes sup­port­ers du “Frente de todos”. On notera le soleil en lieu et place du “o” de “todos”: à la fois pour rap­pel­er le soleil du dra­peau argentin, et pour mar­quer l’in­clu­siv­ité, à la fois “o” mas­culin et “a” féminin.

          Ces pri­maires organ­isées à l’échelle nationale sont appelées « PASO » : Pri­marias Abier­tas Simul­tane­as Oblig­a­to­rias ». C’est-à-dire :

Pri­maires, car organ­isées préal­able­ment aux véri­ta­bles élec­tions.
Ouvertes, car tous les citoyens munis d’une carte d’électeur peu­vent par­ticiper.
Simul­tanées, car organ­isées toutes en même temps sur le ter­ri­toire.
Oblig­a­toires, car elles s’imposent à tous les citoyens âgés entre 18 et 70 ans. Elles restent option­nelles pour les 70 ans et plus, ain­si que pour les 16–18 ans.

          Aucun par­ti souhai­tant par­ticiper aux élec­tions offi­cielles ne peut s’y sous­traire. Pour pou­voir être « qual­i­fié », il est néces­saire d’avoir obtenu au moins 1,5% des voix lors de ces pri­maires.

          Cette année, ces pri­maires lég­isla­tives ont eu lieu le 12 sep­tem­bre dernier. Elles ont per­mis de qual­i­fi­er 6 par­tis, et d’en élim­in­er la bagatelle de 19 ! Et par­mi les qual­i­fiés, seuls 2 ont obtenu plus de 6% des voix : la coali­tion de par­tis sou­tenant l’actuel prési­dent, Frente de Todos (Front com­mun), plutôt classé à gauche, et Jun­tos por el cam­bio (Ensem­ble pour le change­ment), coali­tion de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri, plutôt classé à droite.

Logo du mou­ve­ment d’op­po­si­tion au péro­nisme.

          Ces pri­maires ont per­mis non seule­ment de départager, à l’intérieur des par­tis, dif­férentes listes de can­di­dats (encore que la plu­part n’en présen­taient qu’une), mais égale­ment de jauger l’état de l’opinion avant la « vraie » élec­tion.

          Comme chez nous, le par­ti du gou­verne­ment s’est vu hand­i­capé par l’exercice du pou­voir, agglomérant les mécon­tente­ments. D’autant plus en pleine crise san­i­taire, dont les Argentins ne voient pas le com­mence­ment de la fin, et qui ne con­tribue pas peu à dégrad­er l’économie nationale et les con­di­tions de vie des citoyens. Sans par­ler des querelles internes au mou­ve­ment « Frente de todos », où la ten­dance « Kirch­nériste » menée par l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er s’oppose plus ou moins ouverte­ment à une ten­dance péro­niste plus mod­érée, pour faire court.

          Bref, ces pri­maires ont été rem­portées par l’opposition, avec près de 40% des voix, con­tre 35,5 pour la majorité prési­den­tielle. Ce qui augure un sérieux revers pour le prési­dent en novem­bre, car il est rare que les résul­tats des pri­maires ne se voient pas con­fir­més lors du suf­frage offi­ciel.

          Les années à venir risquent d’être assez agitées en Argen­tine. Ce qui ne chang­era guère de l’habitude, dans ce pays où la poli­tique n’est qu’un éter­nel con­flit ouvert, où le vain­queur du jour se sent tou­jours tenu de faire pay­er, le plus chère­ment pos­si­ble, le gou­ver­nant d’hier, ain­si que ses électeurs.

*

Pour les his­panophones :

Site CNN espag­nol, expli­quant les modal­ités de vote.

Quelques com­men­taires nationaux et inter­na­tionaux, juste après le vote.

22/09/21 : Recul du COVID en Argentine

          Il sem­blerait que le coro­n­avirus soit bien entré dans une phase de décrue – voir ici – en Argen­tine ces dernières semaines.

         Cette ten­dance pos­i­tive amène le gou­verne­ment a assou­plir des mesures jusqu’ici assez strictes,et  dont l’efficacité n’a guère été probante. Le jour­nal Clarín en déroule le détail dans son numéro d’aujourd’hui, tout comme Pagina/12. Le quo­ti­di­en La Nación, de son côté, établit un com­para­tif entre cer­tains pays, notam­ment européens, qui ont eux aus­si relâché un peu les restric­tions san­i­taires, comme le Roy­aume-Uni, l’Espagne ou le Dane­mark, ain­si qu’Israel et les Etats-Unis. Pour mon­tr­er que bien sou­vent, ces assou­plisse­ments ont eu pour con­séquence une remon­tée des taux d’incidence, et le retour à cer­taines restric­tions.

Par­mi ces mesures d’assouplissement :

Le masque ne sera donc plus oblig­a­toire en extérieur, sauf dans les endroits den­sé­ment occupés. Il reste oblig­a­toire en revanche dans les lieux publics fer­més, comme les ciné­mas, les étab­lisse­ments sco­laires, les trans­ports publics, les lieux de tra­vail ou les rassem­ble­ments fes­tifs. Ceux-ci sont donc de nou­veau autorisés sans lim­ite de nom­bre, sous réserve de respect des mesures bar­rières.

Le con­fine­ment est levé pour toutes les activ­ités économiques, ain­si que les activ­ités religieuses, sportives, cul­turelles et sociales en milieu fer­mé, tou­jours sous réserve des mesures bar­rières.

Les voy­ages d’agrément col­lec­tifs de retraités sont de nou­veaux autorisés, tout comme les sor­ties sco­laires.

Réou­ver­ture (jauge de 50%) des dis­cothèques, sous réserve de passe­port vac­ci­nal com­plet.

Événe­ments sportifs en extérieur : lev­ée de la restric­tion lim­i­tant la jauge du pub­lic à 1000 per­son­nes, dans la lim­ite de 50% de la capac­ité totale du lieu.

Réou­ver­ture pro­gres­sive des fron­tières, jusqu’ici totale­ment fer­mées sauf rai­son pro­fes­sion­nelle, et sup­pres­sion pour ces derniers cas de l’obligation d’isolement de 14 jours. A par­tir du 1er octo­bre, tous les étrangers des pays lim­itro­phes pour­ront entr­er sans néces­sité d’isolement. A par­tir du 1er novem­bre, ouver­ture pour tous les étrangers. Tout cela sous réserve de présen­ter un passe­port vac­ci­nal établit plus de 14 jours avant l’entrée, et d’un test PCR négatif de moins de 72 heures. Plus un autre test entre 5 à 7 jours après l’entrée en Argen­tine. (Ce qui est la norme européenne actuelle­ment).

          La Nación pose la ques­tion du dan­ger d’un relâche­ment qui pour­rait être pré­maturé, soulig­nant que les pays qui l’ont fait ont vu leur taux d’incidence remon­ter, les oblig­eant à revenir à des mesures restric­tives. Ce fut le cas en Espagne : le 26 juin, quand les autorités avaient sup­primé l’obligation du port du masque dans l’espace pub­lic, on comp­tait 4924 cas/jour. La veille du rétab­lisse­ment de la mesure, on était mon­té à près de 22000 cas. Même chose aux Etats-Unis, pas­sant de 38000 à 70000 cas/jour. Le jour­nal estime qu’on sera en mesure de faire le point dès octo­bre sur les effets de l’assouplissement. Tout en notant que la prop­a­ga­tion du vari­ant delta reste très con­tenue dans le pays.

          Pagina/12 se réjouit de cet assou­plisse­ment, soulig­nant qu’il résulte logique­ment de la mon­tée de la vac­ci­na­tion (64% de pri­mo-vac­cinés, 45% com­plète­ment vac­cinés, en Argen­tine, essen­tielle­ment avec le vac­cin russe Sput­nik, mais depuis quelque temps, égale­ment avec Pfiz­er et Mod­er­na), et de la baisse des admis­sions en soins inten­sifs (1440 au dernier comp­tage, quand on en a comp­té jusqu’à près de 8000 au pic de la deux­ième vague). Mais il souligne qu’il con­vient de rester pru­dent, et que le gou­verne­ment lui-même appelle à rester vig­i­lant. La pandémie est certes en voie de régres­sion, mais elle doit rester sous forte sur­veil­lance. Comme le souligne le quo­ti­di­en, «Tant qu’il existe une pop­u­la­tion à tra­vers le monde sus­cep­ti­ble d’être con­t­a­m­inée, il existe une prob­a­bil­ité que la pandémie se pro­longe indéfin­i­ment. Car tan­dis que cer­tains ter­ri­toires en sont à inoculer une troisième dose de vac­cin à ses habi­tants, l’Afrique, elle, compte à peine 4% de vac­cinés».

Arrivée du vac­cin Sputnik‑V en Argen­tine

Les Argentins descendent-ils des bateaux ?

          Polémique ces temps-ci en Argen­tine, suite à une petite phrase pronon­cée par le Prési­dent Alber­to Fer­nán­dez sur l’origine des Argentins.

          Peut-être avez-vous déjà lu, ou enten­du, la for­mule fameuse au sujet de l’immigration argen­tine : «Les Mex­i­cains descen­dent des Aztèques, les Péru­viens des Incas. Les Argentins, eux, descen­dent… des bateaux !». Une for­mule qui con­nait pas mal de décli­naisons et de nuances, dont celle, donc, du prési­dent, qui a pronon­cé exacte­ment celle-ci : «Les Mex­i­cains descen­dent des indi­ens, les Brésiliens de la forêt, mais nous autres Argentins, nous sommes arrivés en bateau». Une phrase jugée raciste par de nom­breux cri­tiques, d’autant qu’elle a été pronon­cée lors d’une entre­vue avec le pre­mier min­istre de l’ancienne puis­sance colo­niale espag­nole, Pedro Sanchez. Con­cours de cir­con­stances plutôt mal­heureux, il faut bien dire. 

Alber­to Fer­nan­dez, prési­dent de la République Argen­tine — Pho­to DP

          D’où vient cette phrase, et que veut-elle sig­ni­fi­er ? Son orig­ine est, comme tou­jours dans ces cas-là, assez dis­cutée. Alber­to Fer­nán­dez l’attribue à l’écrivain Mex­i­cain Octavio Paz (1914–1998), prix Nobel de lit­téra­ture en 1990. Clarín, en bon quo­ti­di­en d’opposition, préfère l’attribuer au chanteur Lit­to Neb­bia, dans sa chan­son «Nous sommes arrivés par bateau», de 1982. For­cé­ment : Lit­to Neb­bia serait un ami du prési­dent. Paz avait écrit très exacte­ment : «Les Mex­i­cains descen­dent des Aztèques, les Péru­viens des Incas, et les Argentins, des bateaux». Une boutade, naturelle­ment, par laque­lle l’auteur Mex­i­cain voulait illus­tr­er l’impact beau­coup plus grand de l’immigration européenne sur l’Argentine que sur les autres pays sud améri­cains. Voir à ce sujet notre arti­cle «1880–1910 : la grande vague d’immigration»

          En effet, l’Argentine a vécu à la fin du XIXème siè­cle et au début du XXème, une vague d’arrivées mas­sives de toute l’Europe, qui a con­tribué à large­ment façon­ner son vis­age cos­mopo­lite d’aujourd’hui, d’autant que, plus qu’aucun autre pays, elle a égale­ment, au cours du XIXème siè­cle, joyeuse­ment mas­sacré tout, ou presque, ce que la con­trée comp­tait de peu­ples pre­miers. Voir ici le déroulé de cette «con­quête du désert».

          C’est naturelle­ment ce qui a con­tribué à bra­quer une par­tie des Argentins qui ne veu­lent pas qu’on efface ain­si d’une phrase un peu facile la réal­ité d’une terre colonisée, en niant la préex­is­tence de peu­ples instal­lés bien avant l’arrivée des pre­miers colons. C’est bien légitime. On ver­ra ici la réac­tion du célèbre acteur Argentin Ricar­do Darín (Les nou­veaux sauvages, Le som­met), qui rel­a­tivise néan­moins la polémique : «Il y a des choses plus graves».

          Alber­to Fer­nán­dez, qui ne dit pas autre chose, a demandé a Vic­to­ria Don­da, la direc­trice de l’Institut Nation­al con­tre la dis­crim­i­na­tion, la xéno­pho­bie et le racisme (INADI), d’analyser sa phrase afin d’établir si elle «cor­re­spond à un acte de dis­crim­i­na­tion» de sa part. Dans sa let­tre à Vic­to­ria Don­da, il pré­cise qu’aujourd’hui «vivent dans le pays des dizaines de peu­ples orig­i­naires, avec leurs langues et leurs tra­di­tions pro­pres. De plus, des enquêtes sérieuses mon­trent qu’un pour­cent­age approchant les 50% des Argentins a une ascen­dance indigène», et il ajoute «Nous sommes cette diver­sité dont nous devons être fiers. Nous sommes le résul­tat d’un dia­logue inter-cul­turel». Sa let­tre à Vic­to­ria Don­da est repro­duite inté­grale­ment dans cet arti­cle de Pagina/12. Arti­cle sous lequel quelques com­men­ta­teurs facétieux pointent avec humour la prox­im­ité poli­tique de Don­da avec le prési­dent : peu prob­a­ble que celle-ci désavoue celui-là !

          Ce qui n’empêche pas de soulign­er l’op­por­tunisme de cer­tains qui, en d’autres occa­sions, ne sont pas aus­si empressés à recon­naitre la réal­ité des peu­ples pre­miers argentins, et à con­damn­er les mas­sacres d’indiens du XIXème siè­cle. L’anti racisme est en Argen­tine comme partout, un out­il poli­tique bien utile !

          Sur le sujet de l’immigration argen­tine, on lira égale­ment avec prof­it, pub­liés ce même jour, deux arti­cles de fond. Celui de Jorge Alemán dans Pagina/12, «Note sur les bateaux», qui pointe que «Le métis­sage hybride argentin serait impens­able sans les bateaux» et que «Le vrai racisme serait d’effacer cela en escamotant l’histoire». Et celui de Patri­cia Kolenikov dans Clarín, «Nous sommes venus en bateaux pour échap­per à la faim et à la bar­barie européenne» qui explique les raisons de la grande vague migra­toire et l’odyssée des migrants du début du XXème siè­cle.

          Car oui, les Argentins descen­dent AUSSI des bateaux, même si ce n’est pas une rai­son pour penser que l’Argentine n’est qu’un loin­tain pays européen.

Arrivée de migrants — Buenos Aires — Pho­to DP

03 juin 2021 : Ni una menos !

NI UNA MENOS : le point sur les vio­lences faites aux femmes

Aujourd’hui 3 juin 2021, on célèbre en Argen­tine le 6ème anniver­saire de la nais­sance du mou­ve­ment «Ni una menos». Ce slo­gan, qui sig­ni­fie lit­térale­ment «Pas une de moins », fait référence au nom­bre tou­jours impor­tant de fémini­cides com­mis dans ce pays qui, comme sou­vent lorsqu’on se réfère aux pays latins, est qual­i­fié de «machiste». Il veut appel­er à ce qu’il n’y ait plus une femme qui dis­paraisse pour cause d’assassinat machiste. En français, il est prob­a­ble qu’on traduirait plus sûre­ment ce slo­gan par «Pas une de plus», dans la liste des vic­times de ces vio­lences. Pas­sons sur ces prob­lèmes, anec­do­tiques, de séman­tique.

Pho­to DP — cap­ture d’écran

Le 3 juin 2015, avait lieu la pre­mière man­i­fes­ta­tion sous le slo­gan «Ni una menos». 4 arti­cles dans la presse argen­tine d’aujourd’hui vien­nent faire le point sur la sit­u­a­tion des femmes dans le pays, 6 ans après cette pre­mière man­i­fes­ta­tion. Elle n’est guère bril­lante.
Citant le rap­port de l’Office cen­tral de la femme et l’association «La Casa del encuen­tro», Clarín et le Diario Pop­u­lar dressent un tableau peu encour­ageant de la sit­u­a­tion, qui ne sem­ble guère s’améliorer. En effet, les chiffres restent con­ster­nants. En 2020, on a comp­té 251 femmes assas­s­inées, con­tre 252 en 2019. «Une de moins» souligne ironique­ment Clarín. Sans par­ler des agres­sions qui n’ont heureuse­ment pas débouché sur la mort des vic­times. Depuis la pre­mière man­i­fes­ta­tion «Ni una menos», ce sont 1717 femmes qui sont mortes, selon le rap­port offi­ciel (1733 selon l’association «Casa del encuen­tro»). Pri­vant de mère entre 1500 et 2000 enfants, selon les sources. 64 % des meurtres ont été com­mis par le mari, le com­pagnon, ou un ex des vic­times, et dans 9 cas sur 10, l’agresseur était con­nu de sa vic­time. Dans 54% des cas, l’agression a lieu au sein du foy­er.

QUE FAIT LA JUSTICE ?

Clarín relève que seules 20% des vic­times avaient porté plainte con­tre leur agresseur au moins une fois avant de mourir sous ses coups. Et sur ces 20%, seule­ment la moitié avaient été placées sous pro­tec­tion judi­ci­aire. Trop de juges ont ten­dance à min­imiser les faits, et à rester pas­sifs.
Pagina/12 révèle que le gou­verne­ment vient de lancer un plan d’action, dénom­mé «Pro­gra­ma acer­car dere­chos» (qu’on pour­rait traduire approx­i­ma­tive­ment par «Pro­gramme pour des droits plus acces­si­bles»). Il s’agit de met­tre à dis­po­si­tion des dif­férentes provinces du pays des équipes spé­cial­isées inter­dis­ci­plinaires (avo­cats, psy­cho­logues, tra­vailleurs sociaux)afin de venir en aide aux femmes vic­times de vio­lence et les accom­pa­g­n­er dans leurs démarch­es auprès de la jus­tice, ain­si que leur faciliter l’accès aux aides de l’état et leur fournir une aide psy­chologique.

QUE FAIT LE GOUVERNEMENT ?

Le gou­verne­ment d’Alber­to Fer­nán­dez compte avec un min­istère dédié, le «Min­istère de la femme, du genre et de la diver­sité», dirigé par Eliz­a­beth Gómez Alcor­ta, dont dépend égale­ment un ser­vice spé­cial appelé «Approche générale des vio­lences en rai­son du genre», en charge de la coor­di­na­tion des poli­tiques de défense du droit des femmes à tra­vers le pays. En effet, un des prob­lèmes réside dans le car­ac­tère très décen­tral­isé de l’administration poli­tique argen­tine, où les provinces et les munic­i­pal­ités gar­dent une cer­taine autonomie de déci­sion, mais man­quent sou­vent de moyens pour les met­tre en œuvre. Par exem­ple, relève Jose­fi­na Kel­ly, mem­bre du ser­vice, seule­ment 30% des munic­i­pal­ités pos­sè­dent un ser­vice dédié aux prob­lèmes de genre. D’où la néces­sité de ren­forcer leurs moyens, en les dotant de bud­gets spé­ci­fiques et en leur four­nissant des per­son­nels com­pé­tents. Il s’agit égale­ment de pro­mou­voir des poli­tiques de préven­tion effi­cace, notam­ment par l’éducation, la péd­a­gogie et le ren­force­ment du débat pub­lic. Selon une autre mem­bre du cab­i­net, Lau­rana Mala­calza, rien n’a été fait jusqu’ici pour mieux coor­don­ner poli­tiques publiques et poli­tiques régionales, ni pour amélior­er l’action de la Jus­tice dans ce domaine.

Cela sera-t-il vrai­ment suff­isant dans un pays où une femme meurt toutes les 35 heures sous les coups ? Quelle effi­cac­ité auront ces équipes du «Pro­gra­ma acer­car dere­chos», com­ment seront-elles reçues dans les dif­férentes provinces, dont cer­taines sont dirigées par des admin­is­tra­tions d’opposition au gou­verne­ment actuel ? De quels moyens réels, son­nants et trébuchants, dis­poseront-elles dans un pays en proie à une crise économique con­sid­érable­ment aggravée par l’actuelle crise san­i­taire ? Peut-on espér­er des chiffres moins désolants pour le 7ème anniver­saire de «Ni una menos» en 2022 ? Pen­dant ce temps, hélas, les «affaires» sem­blent con­tin­uer : voir ici, et .

Pho­to DP

Sur le fémin­isime en Argen­tine, voir aus­si l’ex­cel­lent livre de Marie Audran, «Pibas», sur ce même site.