28 mai 2021. Revue de presse

Que retenir des grands titres de la presse argen­tine en ligne ce jourd’hui 28 mai ?

Le mau­dit virus fait tou­jours la une, on s’en doute. Comme partout, et à peu près dans les mêmes ter­mes : en Argen­tine, on en est à la sec­onde vague, et les chiffres s’affolent. Clarín sig­nale que le pays vient de franchir la barre des 40 000 cas quo­ti­di­ens, pour 551 morts jeu­di. Avec un pic his­torique d’admissions en soins inten­sifs : 6800. 38% des malades provi­en­nent de la province de Buenos Aires, ce qui reste logique compte tenu de ce que le tiers des Argentins réside dans cette région. Selon Clarín, l’Argentine serait le 10ème pays le plus touché au monde.

Le gou­verne­ment est dure­ment cri­tiqué par la presse d’opposition, à la fois pour l’inefficacité d’un con­fine­ment pour­tant con­stam­ment pro­longé (mais qui sem­ble devoir s’alléger prochaine­ment), et pour son inca­pac­ité à dévelop­per une poli­tique vac­ci­nale volon­tariste. La Nación titre sur «les expli­ca­tions rances d’Alberto Fer­nán­dez (le prési­dent, NDLA) sur cet échec». Et notam­ment sur la cam­pagne vac­ci­nale, qui reste encalminée. D’après le quo­ti­di­en con­ser­va­teur, citant le site «Our World in data», la cou­ver­ture vac­ci­nale du pays n’excèderait pas 5,5%, à com­par­er avec ses voisins chilien (41,2%) et uruguayen (28,6%). Alber­to Fer­nán­dez de son côté, cri­tique la firme Pfiz­er, dis­ant avoir négo­cié la com­mande de 14 mil­lions de dos­es, mais que le lab­o­ra­toire améri­cain avait exigé des con­di­tions impos­si­bles à sat­is­faire, et qu’il avait donc dû y renon­cer. Selon le prési­dent, Pfiz­er «ne voulait sim­ple­ment pas que le con­trat aboutisse». Pour le moment, les vac­cins les plus util­isés par l’Argentine restent donc le Sput­nik V russe et le Sinopharm chi­nois, dont, en ce qui con­cerne ce dernier, les impor­ta­tions vont repren­dre en juin et juil­let, après une inter­rup­tion due à la volon­té chi­noise de priv­ilégi­er son pro­pre pub­lic.

Comme sou­vent en Argen­tine, cette affaire de con­trat rompu va se ter­min­er devant les tri­bunaux. En effet, l’ancienne min­istre de droite Patri­cia Bull­rich a accusé le gou­verne­ment d’avoir refusé l’offre de Pfiz­er par pure idéolo­gie, pour priv­ilégi­er les solu­tions russe et chi­noise, ain­si qu’un con­glomérat argentin asso­cié à Astra Zeneca. Bull­rich accuse égale­ment le gou­verne­ment d’avoir pra­tiqué le favoritisme dans la dis­tri­b­u­tion de vac­cin, pré­ten­dant égale­ment que la vac­ci­na­tion était «un cadeau de fonc­tion­naire généreux», alors qu’il est financé par les deniers de l’Etat. Pire : elle est allée jusqu’à accuser le gou­verne­ment d’avoir exigé des pots de vin de la part de Pfiz­er. Ce que la firme a aus­sitôt démen­ti. Le gou­verne­ment assigne l’ancienne min­istre pour diffama­tion, nous indique Clarín dans son arti­cle.

Pour le reste de l’actualité, à sig­naler que le débat se pour­suit entre min­istre de l’éducation et Com­mu­nauté autonome de Buenos Aires (CABA) au sujet de la fer­me­ture des écoles et l’enseignement à dis­tance, le gou­verneur de la CABA réaf­fir­mant sa volon­té de ne pas se soumet­tre aux mesures de fer­me­ture décidées par le gou­verne­ment. On se sou­vient que Buenos Aires avait porté l’affaire devant les tri­bunaux (eh oui, encore et tou­jours), et avait obtenu gain de cause, forçant la réou­ver­ture des étab­lisse­ments sco­laires. (Voir notre arti­cle du 19 avril). Eh bien un groupe de juristes vient de porter plainte con­tre les qua­tre juges qui avaient don­né rai­son à la CABA, pour mise en dan­ger de la vie d’autrui, comme nous diri­ons chez nous, excès de pou­voir (ils ont invalidé une dis­po­si­tion nationale au prof­it d’une insti­tu­tion provin­ciale), défaut d’expertise (aucun expert com­pé­tent n’a été com­mis par les juges).

Le Diario Pop­u­lar indique que l’Argentine s’est asso­ciée à 24 pays (sur 47) pour vot­er la réso­lu­tion deman­dant une enquête sur des pos­si­bles vio­la­tions des droits de l’homme en Israël et Pales­tine, à la Com­mis­sion des Droits de l’homme de l’ONU. Un vote que la Chan­cel­lerie argen­tine a défendu en affir­mant sa con­for­mité avec le vœu exprimé par la Haute-Com­mis­saire aux droits de l’homme de l’organisation inter­na­tionale, Michelle Bachelet (Celle-ci avait notam­ment affir­mé que «Les bom­barde­ments d’Israël sur Gaza pour­raient être con­sid­érés comme des crimes de guerre»). L’enquête vise aus­si bien le gou­verne­ment israélien que le Hamas, mais Clarín souligne une cer­taine hypocrisie dans la réso­lu­tion, puisque, selon ce jour­nal, le Hamas n’étant pas un état con­sti­tué, il ne peut donc être directe­ment con­cerné par cette enquête. Le quo­ti­di­en anti péro­niste pointe que l’Argentine a uni son vote à celui du Mex­ique, de la Bolivie, du Venezuela, de la Russie et de la Chine (pays que ce jour­nal ne porte naturelle­ment pas dans son cœur), con­tre celui de pays amis (et plus démoc­rates) comme les Etats-Unis, l’Allemagne, le Roy­aume-Uni et l’Uruguay. Notons que lors de ce vote, le Brésil, l’Italie et la France ont préféré s’abstenir, une posi­tion que Clarín met en avant comme ce qu’aurait dû être celle de l’Argentine dans cette affaire.

Et pour finir, pêle-mêle :

On vient de décou­vrir qu’une rési­dence de maisons de luxe, fer­mée comme il se doit, sise à une petite heure de la cap­i­tale, piratait son élec­tric­ité, comme dans un vul­gaire bidonville. 38 maisons au tout élec­trique, grosse fac­ture de rat­tra­page en prévi­sion (Les pro­prié­taires risquent même six ans de prison !). A lire dans La Nación et le Diario Pop­u­lar.

Le voy­age de notre Prési­dent Macron au Rwan­da n’a pas sus­cité beau­coup d’intérêt en Argen­tine : un seul arti­cle, dans Pagina/12, qui rend compte du rap­port Ducle­rt et met l’accent sur les respon­s­abil­ités des divers poli­tiques de l’époque. Mais con­clut en con­statant que «la vérité finale sur la Rwan­da n’est pas encore écrite. Cette vérité est tou­jours objet de querelles poli­tiques entre ado­ra­teurs de Mit­ter­rand et politi­ciens de droite, et il fau­dra atten­dre longtemps avant que l’histoire ne sur­gisse de l’ombre dans laque­lle la cul­ture colo­niale et la morale idéologique la tien­nent encore enfer­mée».

Allez, pour nous quit­ter sur un petit sourire, la blague papale aux fidèles brésiliens venus lui ser­rer la pince au Vat­i­can. A leur demande : «Saint Père, priez pour nous, les Brésiliens», François aurait répon­du tout de go : «Ah vous les Brésiliens, rien ne peut vous sauver. (Le Brésil), c’est beau­coup de Cachaça, et peu de prière !». Provo­quant l’hilarité et la bonne humeur générale. Un mar­rant, Fran­cis­co, on vous dit ! A voir en texte et en images sur le Diario Pop­u­lar !

¡Nada más por el momen­to !

Écoles ouvertes ou fermées ?

          Alors, class­es en présen­tiel ou pas ? C’est le débat qui sec­oue l’Argentine en ce moment. Et plus par­ti­c­ulière­ment l’agglomération de «L’AMBA », la métro­pole du « grand Buenos Aires», où vit le tiers de la pop­u­la­tion du pays, quand même.
          Le gou­verne­ment péro­niste d’Alberto Fer­nán­dez avait souhaité ren­forcer les mesures san­i­taires, à un moment où la deux­ième vague est en plein essor, et où l’épidémie est de plus en plus dif­fi­cile à con­trôler, avec l’arrivée des mau­vais jours (l’automne vient de débuter là-bas). Il avait donc jugé bon de pren­dre un décret pour fer­mer momen­tané­ment les écoles, à l’image de ce qui a pu se faire en Europe, notam­ment en Ital­ie et, actuelle­ment, en France. Aus­sitôt, un cer­tain nom­bre de par­ents d’élèves mécon­tents ont organ­isé des «cacero­la­zos», con­certs de casseroles sur les bal­cons, en signe de protes­ta­tion. La munic­i­pal­ité de Buenos Aires, représen­tée par le gou­verneur Hora­cio Rodríguez Lar­reta (oppo­si­tion de droite) a attaqué le décret en jus­tice. Avec suc­cès : le décret a été sus­pendu, dans l’attente d’une autre déci­sion de la Cour Suprême.
          Selon le jour­nal pro-gou­verne­men­tal Pagina/12, il s’agit d’un juge­ment par­ti­san, et d’une déci­sion ren­due par des juges «macristes», favor­ables à l’opposition de droite. Un juge­ment « jaune , pour repren­dre la couleur du PRO (Prop­ues­ta repub­li­cana, par­ti de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri), d’autant que l’une des juges n’est autre que l’épouse du secré­taire général de ce par­ti.
          Le min­istre de la jus­tice a exprimé sa décep­tion en rel­e­vant que «Le prési­dent (avait) pris une déci­sion visant à préserv­er la vie de mil­liers d’Argentins, et non voulu s’immiscer dans les poli­tiques éduca­tives». La déci­sion de la Cour d’Appel est inter­v­enue par ailleurs seule­ment quelques heures après la nou­velle d’un troisième décès de pro­fesseur dans la ville, tou­jours selon Pagina/12.
          Dans son juge­ment, détail­lé par Clarín, la Cour pointe le manque d’éléments con­crets prou­vant une aug­men­ta­tion des con­ta­gions dans les trans­ports publics util­isés par les élèves, selon Clarín, le prin­ci­pal argu­ment avancé par le gou­verne­ment pour fer­mer les écoles.
          Aus­sitôt le juge­ment ren­du, les réac­tions ne se sont pas faites atten­dre. La munic­i­pal­ité a annon­cé une série de mesures visant à organ­is­er au mieux l’accueil des élèves, tan­dis que deux syn­di­cats d’enseignants décidaient de se met­tre en grève. De son côté, le min­istre de la San­té, Martín Soria, a qual­i­fié de « mas­ca­rade » (Mamar­ra­cho) juridique la déci­sion du tri­bunal, pointant que les juges et le gou­verne­ment de la ville seraient tenus pour respon­s­ables des con­séquences san­i­taires de celle-ci, une déci­sion unique­ment «poli­tique».
          Dans une inter­view à Pagina/12, Daniel Gol­lan, le min­istre de la San­té de la province, a cri­tiqué le change­ment de cap des autorités munic­i­pales, qui avaient indiqué dans un pre­mier temps qu’elles-mêmes pronon­ceraient cette fer­me­ture en cas de pro­gres­sion des con­ta­gions, mais auraient, selon lui, changé d’orientation par pure spécu­la­tion élec­toral­iste. La munic­i­pal­ité de Buenos Aires, selon lui, nie la grav­ité de la sit­u­a­tion, par pure dém­a­gogie. «Nous sommes pour les class­es en présen­tiel, dit Gol­lan, mais comme nous étions con­venus avec eux (la munic­i­pal­ité) en févri­er dernier, si la courbe pro­gres­sait nous devions pren­dre des mesures san­i­taires générales, qui inclu­aient l’univers sco­laire».
          Comme on le voit, la crise san­i­taire, aus­si dif­fi­cile à gér­er en Argen­tine que partout ailleurs, reste ici comme chez nous égale­ment un fac­teur de divi­sion et de récupéra­tions poli­tiques de tous ordres. Mais en Argen­tine peut-être plus qu’ailleurs, les cli­vages sont par­ti­c­ulière­ment mar­qués, et peu­vent avoir ten­dance à ren­voy­er au sec­ond plan des débats d’intérêt général. Car ici, hélas, ces débats-là se règ­lent plus facile­ment dans les tri­bunaux ou dans la rue qu’autour des tables.

24 mars 2021 : 45 ans du Coup d’Etat militaire

          45 ans après le début de la plus féroce dic­tature de son his­toire, l’Argentine célèbre dans une cer­taine dis­cré­tion l’anniversaire de l’arrivée au pou­voir de Jorge Rafael Videla, le 24 mars 1976. Célèbre, ou plutôt, ne célèbre pas. Est-ce un effet d’une cer­taine cul­pa­bil­ité ? La presse la plus à droite du pays, de Clarín à La Nación, ne se fend pas de plus d’un arti­cle, quand le quo­ti­di­en de gauche péro­niste Pagina/12 en pro­pose trois sur sa une numérique.

La junte mil­i­taire — Pho­to DP

          A droite, vis­i­ble­ment, on préfère élud­er et tourn­er la page, en insis­tant tout de même au pas­sage sur la pop­u­lar­ité, au moins dans un pre­mier temps, d’un coup d’état dont on espérait à l’époque qu’il met­trait un terme au chaos poli­tique et social qui minait le pays gou­verné, après la mort de l’icône Perón, par sa femme, «Isabeli­ta». Une vice-prési­dente incom­pé­tente et dépassée, en butte à l’opposition con­juguée de pra­tique­ment toutes les forces poli­tiques du pays, de droite à gauche.
          La Nación comme Clarín préfèrent soulign­er la récente déclas­si­fi­ca­tion d’un nom­bre impor­tant de doc­u­ments nord-améri­cains con­cer­nant l’épisode, et mon­trant que l’administration de l’époque (Le vice-prési­dent répub­li­cain Ger­ald Ford avait rem­placé Richard Nixon après l’affaire du Water­gate) avait été aver­tie bien en amont de l’imminence d’un coup d’état. Selon ces arti­cles, les Nord-Améri­cains con­sid­éraient le coup d’état avec bien­veil­lance, et même un cer­tain espoir de nor­mal­i­sa­tion, et d’un retour du pays dans «la com­mu­nauté finan­cière inter­na­tionale», sous-enten­du, un retour aux bonnes rela­tions économiques avec les entre­pris­es améri­caines, sous la houlette d’un général Videla jugé «mod­éré». L’éternelle clair­voy­ance de la diplo­matie améri­caine…
          Selon Clarín, les doc­u­ments «appor­tent la preuve de nom­breux con­tacts entre les mil­i­taires sédi­tieux et les fonc­tion­naires Etat­suniens, et mon­trent que les Etats-Unis les ont appuyés tacite­ment, car Wash­ing­ton con­sid­érait le coup d’état inévitable». Mais il n’y aurait pas, pour­suit Clarín citant Car­los Oso­rio, chef de pro­jet au Ser­vice doc­u­men­taire des Archives de sécu­rité nationale du cône sud, de preuve que le pays du nord en aurait été un insti­ga­teur act­if.
          Le con­tenu de l’article de La Nación n’est guère dif­férent, men­tion­nant néan­moins le rôle de con­seiller du directeur de la CIA d’alors, un cer­tain… George H.W. Bush. La Nación relève égale­ment que, selon le diplo­mate William D. Rodgers, l’administration améri­caine ne se fai­sait guère d’illusion sur le fait que «il (était) qua­si cer­tain qu’un gou­verne­ment mil­i­taire argentin recour­rait à la vio­la­tion des droits humains, sus­ci­tant les cri­tiques inter­na­tionales». Les archives déclas­si­fiées révè­lent égale­ment, indique La Nación, que les Améri­cains du nord avaient «infor­mé dis­crète­ment, plus d’un mois avant le coup d’état, que Wash­ing­ton recon­naitrait le nou­veau régime».
          Pagina/12, on ne s’en éton­nera pas, est beau­coup plus pro­lixe, pro­posant un dossier com­plet sur le coup d’état et les années de dic­tature. Et notam­ment un sup­plé­ment spé­cial inti­t­ulé «Nun­ca más» (Plus jamais), reprenant le titre du rap­port de la com­mis­sion des droits de l’homme présidée par l’écrivain Ernesto Saba­to, regroupant des arti­cles de 18 écrivains et jour­nal­istes, par­mi lesquels Luis Bruschtein, Eduar­do Aliv­er­ti, Vic­to­ria Ginzberg ou Mem­po Gia­r­dinel­li. La psy­ch­an­a­lyste Ana María Carea­ga, rescapée du cen­tre de déten­tion clan­des­tin «Club Atléti­co» délivre une réflex­ion sur «le statut de la haine en tant que pas­sion obscure», et sur le plaisir sadique du tor­tion­naire, qui s’érige en véri­ta­ble dieu pos­sé­dant droit de vie et de mort sur ses vic­times. Agustin Alvarez Rey rap­pelle l’héritage juridique des lois de la dic­tature, encore prég­nant dans la lég­is­la­tion argen­tine d’aujourd’hui. Eduar­do Aliv­er­ti, quant à lui, évoque la chape de silence qui s’est abattue sur le pays pen­dant ces sept années de gou­verne­ment mil­i­taire. Il racon­te le 24 mars tel qu’il l’a vécu, alors étu­di­ant : «Dans la rue, dans les trans­ports publics, dans les bars, par­mi les clients de la phar­ma­cie qui entraient et sor­taient comme à l’ordinaire, par­mi mes col­lègues de tra­vail et d’études, tout le monde par­lait à voix basse. Très basse. (…) Le plus éton­nant fut que pen­dant longtemps par­ler à voix basse ou sans élever la voix fut égale­ment le lot des con­ver­sa­tions intimes, privées (…)». Un des slo­gans de la dic­tature n’était-il pas «Le silence, c’est la san­té» ?
          Vous trou­verez d’autres doc­u­ments sur ce sujet dans Pagina/12 sous cet arti­cle de Hugo Sori­ani présen­tant le livre de Mario Vil­lani, ancien pris­on­nier, comme Ana María Carea­ga, du cen­tre clan­des­tin du «Club Atléti­co», dans le cen­tre de Buenos Aires. Le livre s’intitule «Desa­pare­ci­do, memo­rias de un cau­tive­rio» (Dis­paru, mémoires de cap­tiv­ité). Voir la sec­tion «suple­men­tos», tout en bas.

Pho­to DP

Astor Piazzolla aurait eu 100 ans

                    Le com­pos­i­teur Argentin aurait eu 100 ans hier, 11 mars 2021. Les célébra­tions, hom­mages et rétro­spec­tives ne man­queront pas, sur la toile et partout ailleurs, vous pour­rez vous y reporter avec béné­fice si le sujet vous intéresse. Nous ne sommes pas pour notre part des spé­cial­istes du tan­go, et n’avons pas eu l’occasion de suiv­re de près la car­rière de ce com­pos­i­teur décédé il y a près de 30 ans, en 1992. Il nous a paru néan­moins intéres­sant, à titre d’hommage, de repro­duire quelques extraits de l’excellent arti­cle que lui con­sacre aujourd’hui le quo­ti­di­en en ligne Pagina/12, par le truche­ment d’un des jour­nal­istes radio qui l’avaient inter­viewé à Rosario en 1982, Pablo Feld­man.

Pho­to PV

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        (Extrait  de l’ar­ti­cle de présen­ta­tion de Pagina/12. Tra­duc­tion PV)

          Il est né à Mar del Pla­ta le 11 mars 1921 et a grandit à New York, où son père lui a offert son pre­mier ban­donéon. Il a voy­agé en Europe où il a suivi des études d’harmonie, de musique clas­sique et con­tem­po­raine. Il s’est finale­ment lancé dans le tan­go en com­mençant par faire des arrange­ments pour Ani­bal Troi­lo, puis en révo­lu­tion­nant le genre, sous les cri­tiques acerbes de la vieille garde, pour être finale­ment recon­nu par les jeunes généra­tions du monde entier. Astor Piaz­zol­la est un des com­pos­i­teurs con­tem­po­rains les plus emblé­ma­tiques, en même temps qu’une des grandes icônes argen­tines. L’hiver 1982, au moment de la défaite des Mal­ouines et dans un pays encore loin de voir poindre le retour à la démoc­ra­tie, Piaz­zol­la débar­qua dans la ville de Rosario pour y don­ner un con­cert au Théâtre de la Comédie. Trois jeunes jour­nal­istes de radio l’approchèrent pour lui deman­der une inter­view, et à leur grande sur­prise, il accep­ta. Presque 40 ans après, l’un d’entre eux, en hom­mage au cen­te­naire de sa nais­sance, en a retrou­vé l’enregistrement, l’a retran­scrit et nous le livre pour faire revivre un Piaz­zol­la pré­cis, sérieux, râleur et cos­mopo­lite. Comme si le temps n’avait pas passé.

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          (Extraits de l’in­ter­view de Pablo Feld­man en 1982. En italique, notes du rédac­teur de ce blog)

          C’était un froid same­di après-midi à Rosario. Le Théâtre de la Comédie rece­vait Astor Piaz­zol­la et son quin­tet pour deux con­certs. Il y avait encore des émis­sions con­sacrées au tan­go sur les chaines radio, et un de leurs ani­ma­teurs me lança un défi : «Va donc faire un reportage sur Astor Piaz­zol­la, je suis sûr qu’il sera ravi de t’accueillir», me dit-il ironique­ment, sachant par­faite­ment com­bi­en le musi­cien renâ­clait à accorder des inter­views.

          Ils y vont finale­ment à trois, et ren­con­trent le représen­tant d’Astor, Atilio Tallin.

«Je vais voir ce qu’en pense Astor, vous avez de la chance, il fait une pause pen­dant qu’on accorde le piano». (…) Cinq min­utes après… «Venez, les gars», a‑t-on enten­du depuis l’obscurité de l’arrière-scène. Nous nous sommes avancés qua­si à tâtons pour nous retrou­ver dans une petite pièce mal décorée, avec un canapé trois places, une table basse et deux chais­es. C’est là que se trou­vait Astor Piaz­zol­la, qui nous a lancé aus­sitôt que nous sommes entrés : «Bon, jeunes gens, allons‑y, car j’ai du boulot».

L’interview com­mence après une courte séance de pho­tos.

Quels sont les courants musi­caux qui ont influ­encé la musique que vous jouez aujourd’hui ?
Au départ, tous. J’ai étudié très sérieuse­ment la musique. J’af­firme que la musique doit s’étudier comme la médecine, l’ingénierie ou l’architecture, ces pro­fes­sions «impor­tantes». Beau­coup de gens pensent que la musique est un méti­er mineur, ils se trompent, la musique est un proces­sus d’apprentissage long, après, si Dieu t’a don­né le don de la créa­tion ou de l’interprétation, c’est autre chose, parce que sans ça, tu peux étudi­er autant que tu veux, ça ne sert à rien.
(…)

Que pensez-vous des musi­ciens qui ont mar­qué l’histoire ? Car­los Gardel par exem­ple ?
Étab­lis­sons une échelle de 1 à 10 points, et déroulons ça sous forme de «ping-pong». Gardel : 10 points. Pour moi, il restera le plus grand.

Les Bea­t­les ?
10 points. Pour leur style et l’influence qu’ils ont eu sur la jeunesse du monde entier.

Les poètes du tan­go ?
10 points aus­si, en com­mençant par Dis­cépo­lo, Manzi, Con­tur­si, Cadicamo, Cat­u­lo Castil­lo, les frères Espósi­to, Hora­cio Fer­rer et Ela­dia Blazquez, se sont des gens qui ont fait beau­coup pour la poésie et le tan­go.

Changeons de « domaine ». Perón ?
0 point.

Ricar­do Bal­bín ?
0 point.

Les dirigeants poli­tiques d’aujourd’hui ?
0 point. Je les déteste tous.

La jeunesse argen­tine ?
Eh bien, c’est l’avenir, une oblig­a­tion que nous avons, un devoir de nous adress­er à eux, les jeunes. Ce sont les seuls qui me ren­dent heureux, parce que s’ils n’écoutaient pas ma musique, elle ne servi­rait à rien. (…) Les jeunes, ceux qui pensent, qui vont de l’avant, ce qui n’est pas seule­ment le mou­ve­ment de Piaz­zol­la, mais celui de tout un groupe de musi­ciens, de pein­tres, d’écrivains qui font des choses impor­tantes et que vous avez le devoir de suiv­re.

C’est pour cela que vous invitez à vos côtés des musi­ciens jeunes, comme votre fils ou Tomas Gubisch, qui avait moins de 20 ans quand il a com­mencé à jouer avec vous ?
Bien sûr. Je n’aime pas être entouré de vieux. Ain­si, je me sens jeune moi-même. Vous savez pourquoi je préfère les jeunes ? Parce que les vieux sont fatigués, sans ent­hou­si­asme. Et ne par­lons pas du tan­go : ils ont les pieds dans la glaise. Tan­dis que les jeunes sont branchés sur 200 volts. Comme moi.
(…)

Il vous est arrivé de jouer gra­tu­ite­ment dans le métro parisien.
Oui, la Mairie avait recruté des musi­ciens et des artistes qui tra­vail­laient là à ce moment-là.

Cela ne pour­rait pas arriv­er en Argen­tine ?
Il faudrait : ren­dre l’art, la musique, plus acces­si­bles à tous. Cela arrivera un jour. Là, c’était pour l’inauguration de la sta­tion Auber, une sta­tion de qua­tre étages. Il y a eu plus de 5000 per­son­nes, sans compter ceux qui pas­saient par là, et ils écoutaient tous avec respect et amour. Ce fut une expéri­ence extra­or­di­naire, je me sou­viens qu’à ce moment-là je débu­tais à l’Olympia avec Georges Mous­ta­ki, et on s’est pré­cip­ité à Auber parce qu’on ne voulait pas rater cela. Ce serait bien d’organiser un truc comme cela à Buenos Aires, ou dans une autre grande ville.

Quelle per­son­ne a eu le plus d’influence sur votre vie ?
Sans con­teste ma pro­fesseure à Paris en 1954, Nadia Boulanger. Elle a été qua­si­ment ma sec­onde mère. Elle m’a changé du tout au tout. Le Piaz­zol­la qui est revenu en 1955 à Buenos Aires a révo­lu­tion­né tout le tan­go, enclenché le grand mou­ve­ment qui était devenu néces­saire. C’est tou­jours dif­fi­cile pour un peu­ple d’accepter le change­ment, et j’ai changé les choses, surtout en ce qui con­cerne cette « reli­gion » du tan­go.

Pour finir, quelle opin­ion avez-vous… d’Astor Piaz­zol­la ?
Eh bien… je suis quelqu’un de sincère, de respectueux. Je n’ai pas de respect pour les choses qui n’en valent pas la peine. Je n’ai pas la langue dans ma poche. Beau­coup de gens ont peur de dire ce qu’ils pensent, moi je n’ai pas peur, je ne suis pas un lâche. Si un jour je dois quit­ter le pays, parce qu’un Général l’aura décidé, je par­ti­rai. Mais mon avan­tage, c’est que le Général fini­ra par dis­paraitre, et que ma musique, elle, restera.

Tan­go sur la place Dor­rego — Buenos Aires — févri­er 2020 — Pho­to PV

4 mars 2021 : Unes d’un jour ordinaire

Chronique des unes d’un jour ordi­naire en Argen­tine : à tra­vers l’exploration de cinq jour­naux en ligne, les pri­or­ités du moment au pays du maté calme.

Com­mençons par le plus lu : Clarín. Comme à son habi­tude, il a cher­ché par quel biais atta­quer le gou­verne­ment en place. Comme partout, le plus effi­cace en ce moment, c’est ce bon vieux virus, inépuis­able source quand on veut cri­ti­quer ceux qui se tapent la douloureuse tache d’y faire face pour tout le monde. Cette fois, la cri­tique con­cerne (là aus­si, comme à peu près partout) la ges­tion des vac­cins. Clarín relève que la ville de Buenos Aires (dirigée par l’opposition) se plaint que le pou­voir cen­tral dis­tribue les dos­es à tra­vers le pays non en fonc­tion de l’importance des groupes à risque, mais au pro­ra­ta des pop­u­la­tions. Et pro­duit un intéres­sant tableau cor­rob­o­rant ce fait. Cri­ti­quant par­al­lèle­ment, au pas­sage, le retard pris par l’Argentine dans l’achat glob­al de vac­cins, par rap­port à ses voisins brésilien et chilien. Deux gou­verne­ments évidem­ment plus sym­pa­thiques aux yeux du grand quo­ti­di­en argentin. Qui se demande si les régions ne feraient pas mieux de pren­dre leur autonomie (ce que la loi argen­tine per­met) sur le sujet.

La Nación choisit un autre angle d’attaque, prob­a­ble­ment plus pop­u­laire et plus effi­cace : la cor­rup­tion de l’époque Cristi­na Kirch­n­er. Lázaro Báez a été con­damné à 12 ans de prison pour blan­chisse­ment d’argent sale et ce que nous appel­le­ri­ons en France fraude aux marchés publics : l’entrepreneur de BTP d’origine chili­enne aurait béné­fi­cié de marchés truqués de la part du gou­verne­ment de Cristi­na Fer­nán­dez de Kirch­n­er, elle aus­si pour­suiv­ie dans dif­férentes affaires de cor­rup­tion active et pas­sive. Une affaire aux vastes ram­i­fi­ca­tions, dans laque­lle inter­fèrent égale­ment des soupçons de « law­fare », le pou­voir en place soupçon­nant cer­tains secteurs du monde judi­ci­aire de pactis­er avec l’opposition de droite pour « mouiller » les tou­jours pop­u­laires dirigeants péro­nistes. Un peu à la manière de ce qui a été fait au Brésil con­tre Lula et Dil­ma Roussef. Mais en l’occurrence, il sem­blerait que les dossiers soient bien plus solides dans le cas argentin que dans le cas brésilien, même si, des deux côtés de la fron­tière, les dénon­ci­a­teurs de la cor­rup­tion sont assez loin d’être eux-mêmes des cheva­liers blancs. L’Amérique latine n’est pas, et n’a jamais été en la matière, un ter­ri­toire binaire. Si le pou­voir cor­rompt, c’est encore et tou­jours plus vrai de ce côté-là de l’Atlantique. Hélas. Il est néan­moins assez croustil­lant de voir que la jus­tice du Pana­ma, par­adis fis­cal bien con­nu pour avoir abrité un temps les intérêts de l’ancien prési­dent de droite Mauri­cio Macri, se sai­sisse du dossier.

On ne sera donc pas éton­né de voir que c’est juste­ment le cas Macri que met en relief le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, fer­vent sup­port­er de Cristi­na Kirch­n­er et du par­ti péro­niste. Le quo­ti­di­en – qui par ailleurs évite aujourd’hui soigneuse­ment toute allu­sion aux affaires en cours con­tre Cristi­na Kirch­n­er et Lázaro Báez – pour­suit son enquête au sujet de la fail­lite pré­sumée fraud­uleuse de l’entreprise « Correo Argenti­no » (l’équivalent de notre Poste), jadis pro­priété de la famille Macri. Cette dernière est soupçon­née d’avoir prof­ité de son pas­sage au pou­voir pour négoci­er un accord avan­tageux de sauve­tage de l’entreprise, aux frais du con­tribuable. Correo Argenti­no, qui cherche dés­espéré­ment un repre­neur, doit 4 mil­liards et demi de pesos à l’Etat (Plus de 41 mil­lions d’euros au cours actuel) et aurait organ­isé son insolv­abil­ité en « déviant » les réserves de l’entreprise vers d’autres firmes appar­tenant à – ou amies de – la famille Macri. Qui s’en défend, tout en ten­tant, selon Pagina/12, d’évincer la juge en charge du dossier par tous les moyens.

Com­ment s’étonner ensuite que les Argentins se dés­espèrent d’être un jour gou­vernés par des élus hon­nêtes ?

A part ça, et pour plus de légèreté, dans le plus par­fait désor­dre : Cróni­ca a vu appa­raitre un OVNI au cours d’un jour­nal d’infos brésilien (Si si, c’est le titre de la une en ligne !), et le Diario Pop­u­lar célèbre la vic­toire du club de Boca Junior (celui de Maradona) en… trente-deux­ièmes de finale de la coupe d’Argentine. C’est aus­si le titre de une, mais notons que juste en dessous, on trou­ve un intéres­sant arti­cle sur un cas assez effrayant de pros­ti­tu­tion de mineures par leur pro­pre mère. (De 4 à 12 ans, les filles, quand même). Un sujet hélas uni­versel.

04/02/21 : Isabelita a 90 ans

AUX OUBLIETTES DE L’HISTOIRE

          Aujourd’hui jeu­di 4 févri­er, nous dit le quo­ti­di­en La Nación, est le jour du 90ème anniver­saire de María Estela Mar­tinez de Perón, plus con­nue sous son nom de scène (elle était danseuse avant de devenir la troisième épouse de Juan Perón) Isabeli­ta.
          Celle qui fut la pre­mière prési­dente de l’histoire argen­tine sem­ble aujourd’hui totale­ment oubliée de ses com­pa­tri­otes : on a eu beau chercher, aucun autre des grands quo­ti­di­ens en ligne ne men­tionne l’événement. Et il est même assez prob­a­ble qu’en lisant l’article de La Nación, plus d’un Argentin se sera éton­né d’apprendre qu’elle est encore de ce monde, 45 ans après avoir été ren­ver­sée, empris­on­née puis exilée par la dic­tature mil­i­taire.
          La Nación retrace les grandes lignes de ce qui fut sa vie, d’abord en Argen­tine où elle est née en 1931, puis à l’extérieur, d’abord lors des tournées sudaméri­caines de sa troupe de danse, puis en exil en Espagne, avec son mari. Elle avait juste­ment ren­con­tré Juan Perón en 1955 à Pana­ma, alors que celui-ci, ren­ver­sé par la «Rev­olu­ción Lib­er­ta­do­ra», com­mençait son long exil de dix-huit ans.
          Elle revien­dra avec lui en 1973, et ensem­ble, lui prési­dent et elle vice-prési­dente, ils rem­porteront l’élection à la mag­i­s­tra­ture suprême avec 62 % des voix. C’est donc elle qui, à la mort de Perón l’année d’après (juil­let 1974) pren­dra naturelle­ment les rênes du pou­voir. Pas pour longtemps. Car la péri­ode est très trou­blée, c’est le moins que l’on puisse dire. Le péro­nisme est très divisé, entre mou­ve­ments de jeunes d’extrême-gauche d’une part – ce sont eux qui ont prin­ci­pale­ment con­tribué au retour du chef – et ten­dance d’extrême-droite d’autre part, rap­portée dans les bagages de Perón lui-même. Ne per­dons pas de vue qu’il revient d’un long exil en… terre fran­quiste. Le retour du péro­nisme est donc mar­qué par beau­coup de vio­lence, entre les exac­tions de la Triple A (Alliance anti-com­mu­niste argen­tine, créée et dirigée par le secré­taire par­ti­c­uli­er de Perón, Lopez Rega) con­tre les gauchistes, et les atten­tats de ces derniers, en repré­sailles. Sans par­ler, bien enten­du, de toutes les ten­dances anti-péro­nistes qui n’ont évidem­ment pas dis­paru comme par enchante­ment.

Juan Perón et Isabeli­ta (María Estela Martínez Car­tas de Perón) en Espagne (1972)

          C’est avant tout cette image qui restera d’Isabelita. Celle d’une prési­dente dépassée, incom­pé­tente – elle se fera même rem­plac­er un mois pour «raisons de san­té» pen­dant son man­dat par Ita­lo Lud­er, le prési­dent du Sénat – et finale­ment des­ti­tuée par un coup d’état mil­i­taire en mars 1976.
          Empris­on­née pen­dant cinq ans, les mil­i­taires l’ont libérée en 1981, et elle est repar­tie en Espagne, d’abord dans la rési­dence qu’elle partageait autre­fois avec Perón, « Puer­ta de Hier­ro », puis dans son actuelle rési­dence à 30 kilo­mètres de Madrid. Elle y vit depuis com­plète­ment retirée, et s’est douce­ment fait oubli­er de ses conci­toyens. Au point qu’il ne s’est trou­vé qu’un seul quo­ti­di­en, aujourd’hui, pour se rap­pel­er qu’elle était tou­jours vivante, et que ce 4 févri­er était le jour de son 90ème anniver­saire.

Carlos Menem est mort

          L’ancien prési­dent Car­los Saúl Men­em (1989–1999) est mort dimanche matin 14 févri­er, à la clin­ique Los Arcos, dans le quarti­er de Paler­mo (nord-est de Buenos Aires) où il se trou­vait depuis décem­bre dernier pour une pneu­monie suiv­ie de com­pli­ca­tions. Il avait 90 ans.
          Une veil­lée funèbre a été immé­di­ate­ment organ­isée dans les locaux du Con­grès, dans le cen­tre de la cap­i­tale.
          Car­los Men­em avait été élu prési­dent en juil­let 1989, sous les couleurs du par­ti péro­niste, pour suc­céder à Raul Alfon­sín, pre­mier prési­dent élu démoc­ra­tique­ment après la dic­tature mil­i­taire qui a sévi entre 1976 et 1983.
          Le titre de Pagina/12 résume par­faite­ment le sou­venir que lais­sera prob­a­ble­ment Men­em dans l’histoire con­tem­po­raine argen­tine : celui d’un « leader pop­u­laire qui aura lais­sé un héritage impop­u­laire ». En 1988, gou­verneur de la province de La Rio­ja, il était par­venu con­tre toute attente à souf­fler la place de can­di­dat à un péro­niste his­torique, Anto­nio Cafiero, alors gou­verneur de Buenos Aires. Par la grâce d’un charisme cer­tain, et d’un pou­voir de séduc­tion et de con­vic­tion incon­testable, il a su charmer les électeurs péro­nistes, tou­jours nom­breux en Argen­tine, de gauche comme de droite. Un peu à la manière d’un Berlus­coni, ou d’un Sarkozy, pour citer deux per­son­nal­ités poli­tiques par­mi les plus «bling-bling» de l’histoire européenne récente.

          En pleine vague de néolibéral­isme Reagano-Thatch­e­rien, il va en appli­quer les pré­ceptes en les pous­sant à l’extrême, pri­vati­sant à tout va, et gou­ver­nant en fonc­tion des intérêts d’une petite minorité d’affairistes et de financiers, dont pas mal d’entreprises étrangères, qui vont sous son man­dat acquérir à vil prix des joy­aux de la couronne argen­tine, comme l’entreprise pétrolière YPF (Yacimien­tos petro­lif­er­os fis­cales), totale­ment bradée, ou Aero­lin­eas argenti­nas, la com­pag­nie d’aviation nationale. Il a sup­primé 75% du réseau fer­rovi­aire argentin, le faisant pass­er de 36 000 km de lignes à seule­ment 9000. Remise en cause du droit du tra­vail, coupes mas­sives dans les emplois publics, comme le rap­pelle Luis Bruschtein dans son arti­cle rétro­spec­tif du lun­di 15 févri­er, «Brique après brique, il a fait ce que même les mil­i­taires n’avaient jamais réus­si à faire. Il a employé son man­dat à déman­tel­er ce qu’il restait des réal­i­sa­tions des pre­miers gou­verne­ments péro­nistes : pri­vati­sa­tion de l’eau, du gaz, de l’électricité, des trans­ports, de l’industrie de l’acier, dérégu­la­tion de l’économie». Ce que cer­tains de ses opposants ont appelé, et appel­lent encore, «la fête méne­miste» a fait danser les mil­liards au détri­ment de l’immense majorité de son peu­ple.
          Poli­tique­ment, il est égale­ment l’artisan de l’amnistie pour les prin­ci­paux dirigeants de la dic­tature, et s’est rap­proché des Etats-Unis et de la Grande-Bre­tagne, mal­gré les sou­venirs douloureux de la guerre des Mal­ouines.

          Sa poli­tique ultra­l­ibérale et affairiste a con­duit l’Argentine droit dans le mur, débouchant sur une des pires crises de son his­toire, au début des années 2000. Avec des con­séquences ravageuses : chô­mage mas­sif, recrude­s­cence de la pau­vreté, dés­espoir des class­es défa­vorisées menant à des man­i­fes­ta­tions vio­lentes et des pil­lages de mag­a­sins, en 2001, avec en par­al­lèle une crise poli­tique aigue : pas moins de cinq prési­dents se suc­céderont en moins de trois ans, jusqu’à l’élection de Nestor Kirch­n­er en 2003 !
          Le plus extra­or­di­naire, c’est de con­stater qu’en dépit de cette poli­tique cat­a­strophique, Men­em aura été finale­ment le prési­dent qui aura gou­verné le plus longtemps dans l’histoire du pays : 10 ans, en étant même réélu en 1995 ! Il s’est même présen­té pour un troisième man­dat en 2003, avant de se retir­er après le pre­mier tour, pour éviter l’humiliation d’une défaite face à… un autre can­di­dat péro­niste ! (N. Kirch­n­er).
          Car on ne peut pas lui enlever ça : jusqu’à la cat­a­stro­phe finale, il aura su con­serv­er une pop­u­lar­ité cer­taine, en grande par­tie due à une de ses seules réus­sites économiques, au moins en début de man­dat : la réduc­tion de l’hyperinflation qui avait con­traint son prédécesseur Alfon­sín à la démis­sion, ain­si que la mise en place d’une poli­tique qui, croy­aient ceux qui louaient celle de Ronald Rea­gan et Mar­garet Thatch­er, allait per­me­t­tre au pays de redé­mar­rer en ouvrant son économie.

          Un intéres­sant arti­cle de La Nación liste un cer­tain nom­bre de « petites phras­es » pronon­cées par Men­em tout au long de sa car­rière, et qui en dis­ent long sur sa duplic­ité et son cynisme. En voici un petit échan­til­lon :

- « On ne sait pas com­bi­en de temps cela pren­dra, ni com­bi­en de sang il fau­dra vers­er, mais notre ter­ri­toire (Les Mal­ouines) revien­dra à notre peu­ple ». (Un an avant de repren­dre des rela­tions aus­si diplo­ma­tiques qu’amicales avec le Roy­aume-Uni)
— « Je déclare la cor­rup­tion délit de trahi­son à la patrie ». (Il a été plusieurs fois con­damné pour cor­rup­tion).
— « Une rame qui se met en grève c’est une rame qui ferme » : il n’aura pas hésité à met­tre cette men­ace envers le secteur fer­rovi­aire à exé­cu­tion, et pas seule­ment pour ce secteur ! (voir plus haut).
« Mon livre de chevet, ce sont les œuvres com­plètes de Socrate » (Qui n’a lais­sé aucun écrit !).
« Je n’aspire aucune­ment à être réélu » (2 ans avant de réformer la con­sti­tu­tion pour per­me­t­tre… sa réélec­tion !)
« Je vais gou­vern­er pour les enfants pau­vres qui ont faim et pour les enfants rich­es qui sont tristes ».

          Men­em le péro­niste fini­ra donc sa car­rière bat­tu par un autre péro­niste, dont il dira pis que pen­dre ensuite tout au long de son man­dat : tou­jours cette vieille con­tra­dic­tion interne à ce mou­ve­ment que nous autres Européens avons tant de mal à com­pren­dre et à appréhen­der, tant il recou­vre de ten­dances aus­si divers­es que franche­ment antag­o­nistes. Men­em peut être con­sid­éré non seule­ment comme un péro­niste «de droite», mais prob­a­ble­ment, égale­ment, comme un des pires, sinon le pire, des gou­ver­nants de toute l’histoire argen­tine, depuis que celle-ci est une république. Et ce ne sont pas les larmes de croc­o­dile de tous ceux qui font la queue depuis dimanche pour pass­er devant son cer­cueil qui chang­eront grand-chose à la trace qu’il lais­sera dans l’histoire, et dans le cœur de la plus grande majorité des Argentins. D’ailleurs, aux dernières nou­velles, il n’y avait pas foule aux abor­ds du Con­grès pour lui ren­dre un dernier hom­mage.

PS. Je viens de lire un arti­cle là-dessus sur le blog “gau­choma­lo”, de San­ti­a­go Gon­za­lez. L’ar­ti­cle, écrit le 15 févri­er, est paru égale­ment dans le quo­ti­di­en “La Pren­sa” d’au­jour­d’hui, 22 févri­er.  C’est un arti­cle très cri­tique sur l’héritage méne­miste, mais qui lui tresse des couronnes au sujet de sa poli­tique néolibérale, par­lant d’une péri­ode inédite de “sérénité économique, de sen­sa­tion de lib­erté et d’ou­ver­ture sur le monde” (Je traduis en syn­théti­sant). Une opin­ion pas for­cé­ment partagée par tous les Argentins ayant vécu cette époque, en tout cas les plus mod­estes. Néan­moins, l’ar­ti­cle qual­i­fie cette péri­ode “d’é­tape mafieuse” de la saga péro­niste, un “proces­sus de dés­in­té­gra­tion de la nation argen­tine ini­tié par les mil­i­taires, pour­suivi par Alfon­sín, insti­tu­tion­al­isé par Men­em et per­fec­tion­né par ses héri­tiers Kirch­ner­istes et Macristes (qui) pour­suit sa marche en avant vers un ordre nou­veau non décidé par les citoyens”. L’ar­ti­cle, à mon sens, décrit assez bien le sys­tème du pou­voir méne­miste, même s’il exempte un peu légère­ment de leurs respon­s­abil­ités les influ­ents théoriciens ultra-libéraux de l’époque.

Voir égale­ment l’ex­cel­lent doc­u­men­taire de Pino Solanas Memo­ria del saqueo, (qu’on pour­rait traduire par “chronique d’un saccage”) qui cou­vre la péri­ode allant de 1976 à 2001, soit de la dic­tature mil­i­taire à la fin du règne de Men­em. (En espag­nol).

04/02/21 : Isabelita a 90 ans

AUX OUBLIETTES DE L’HISTOIRE

          Aujourd’hui jeu­di 4 févri­er, nous dit le quo­ti­di­en La Nación, est le jour du 90ème anniver­saire de María Estela Mar­tinez de Perón, plus con­nue sous son nom de scène (elle était danseuse avant de devenir la troisième épouse de Juan Perón) Isabeli­ta.
          Celle qui fut la pre­mière prési­dente de l’histoire argen­tine sem­ble aujourd’hui totale­ment oubliée de ses com­pa­tri­otes : on a eu beau chercher, aucun autre des grands quo­ti­di­ens en ligne ne men­tionne l’événement. Et il est même assez prob­a­ble qu’en lisant l’article de La Nación, plus d’un Argentin se sera éton­né d’apprendre qu’elle est encore de ce monde, 45 ans après avoir été ren­ver­sée, empris­on­née puis exilée par la dic­tature mil­i­taire.
          La Nación retrace les grandes lignes de ce qui fut sa vie, d’abord en Argen­tine où elle est née en 1931, puis à l’extérieur, d’abord lors des tournées sudaméri­caines de sa troupe de danse, puis en exil en Espagne, avec son mari. Elle avait juste­ment ren­con­tré Juan Perón en 1955 à Pana­ma, alors que celui-ci, ren­ver­sé par la «Rev­olu­ción Lib­er­ta­do­ra», com­mençait son long exil de dix-huit ans.
          Elle revien­dra avec lui en 1973, et ensem­ble, lui prési­dent et elle vice-prési­dente, ils rem­porteront l’élection à la mag­i­s­tra­ture suprême avec 62 % des voix. C’est donc elle qui, à la mort de Perón l’année d’après (juil­let 1974) pren­dra naturelle­ment les rênes du pou­voir. Pas pour longtemps. Car la péri­ode est très trou­blée, c’est le moins que l’on puisse dire. Le péro­nisme est très divisé, entre mou­ve­ments de jeunes d’extrême-gauche d’une part – ce sont eux qui ont prin­ci­pale­ment con­tribué au retour du chef – et ten­dance d’extrême-droite d’autre part, rap­portée dans les bagages de Perón lui-même. Ne per­dons pas de vue qu’il revient d’un long exil en… terre fran­quiste. Le retour du péro­nisme est donc mar­qué par beau­coup de vio­lence, entre les exac­tions de la Triple A (Alliance anti-com­mu­niste argen­tine, créée et dirigée par le secré­taire par­ti­c­uli­er de Perón, Lopez Rega) con­tre les gauchistes, et les atten­tats de ces derniers, en repré­sailles. Sans par­ler, bien enten­du, de toutes les ten­dances anti-péro­nistes qui n’ont évidem­ment pas dis­paru comme par enchante­ment.

Juan Perón et Isabeli­ta (María Estela Martínez Car­tas de Perón) en Espagne (1972)

          C’est avant tout cette image qui restera d’Isabelita. Celle d’une prési­dente dépassée, incom­pé­tente – elle se fera même rem­plac­er un mois pour «raisons de san­té» pen­dant son man­dat par Ita­lo Lud­er, le prési­dent du Sénat – et finale­ment des­ti­tuée par un coup d’état mil­i­taire en mars 1976.
          Empris­on­née pen­dant cinq ans, les mil­i­taires l’ont libérée en 1981, et elle est repar­tie en Espagne, d’abord dans la rési­dence qu’elle partageait autre­fois avec Perón, « Puer­ta de Hier­ro », puis dans son actuelle rési­dence à 30 kilo­mètres de Madrid. Elle y vit depuis com­plète­ment retirée, et s’est douce­ment fait oubli­er de ses conci­toyens. Au point qu’il ne s’est trou­vé qu’un seul quo­ti­di­en, aujourd’hui, pour se rap­pel­er qu’elle était tou­jours vivante, et que ce 4 févri­er était le jour de son 90ème anniver­saire.

L’application de la loi est contestée !

          Coup de ton­nerre, quelques jours à peine après la pro­mul­ga­tion de la loi du l’a­vorte­ment légal. María Beat­riz Aucar de Trot­ti, une juge de la région du Cha­co (Nord Argen­tine) a sus­pendu, sur plainte d’un groupe de par­ti­c­uliers, l’application de cette loi pour l’ensemble de la province. Motif invo­qué : la loi serait incom­pat­i­ble avec la con­sti­tu­tion régionale. Selon Clarín, la juge met en avant dans ses atten­dus que « l’article 15 de la con­sti­tu­tion provin­ciale garan­tit le droit à la vie et à la lib­erté, depuis la con­cep­tion, et ce pour toutes les per­son­nes, et s’agissant d’une com­pé­tence partagée par la province et la nation, doit en con­séquence primer l’interprétation (de la loi) la plus favor­able à la per­son­ne humaine ». Une affir­ma­tion aus­sitôt con­testée par l’association pour le droit à l’avortement de la province du Cha­co, par la voix de la députée Tere Cubells, qui rap­pelle qu’une autorité provin­ciale ne peut décider d’appliquer ou non une loin nationale.
          Le Diario Pop­u­lar s’étend sur les détails d’une querelle juridique qui devrait con­fron­ter les spé­cial­istes du droit argentin les jours prochains. D’autant, sig­nale ce jour­nal, que face à une demande iden­tique de citoyens de sa province il y a une dizaine de jours, le juge fédéral Julio Bavio, de la juri­dic­tion de Salta, avait statué de façon diamé­trale­ment opposée, arguant qu’il n’avait, lui, aucune com­pé­tence pour con­tester une loi votée par le pou­voir lég­is­latif nation­al.
          Naturelle­ment, comme le souligne dans son arti­cle le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, l’offensive vient claire­ment des milieux con­ser­va­teurs «pro-vie». Pagina/12 nous apprend en out­re que la juge Trot­ti est une mil­i­tante con­fes­sion­nelle active, tout comme son mari, Ernesto Trot­ti, mem­bre de la com­mis­sion Jus­tice et Paix de l’Archevêché du Cha­co. Pagina/12 livre la liste des plaig­nants du Cha­co : ils sont six, dont cinq femmes, toutes mil­i­tantes actives de mou­ve­ments anti-avorte­ment et anti « mariage pour tous » (Le mariage homo­sex­uel est pos­si­ble en Argen­tine depuis 2010). Des militants(es) anti-fémin­istes.
          La déci­sion de la juge du Cha­co a été aus­sitôt vigoureuse­ment cri­tiquée par le min­istre de la jus­tice, Ginés González Gar­cía, dans un tweet : «La juge du Cha­co prend une mesure con­ser­va­toire pour inter­dire droit et san­té aux femmes de la région. C’est incroy­able. On utilise la jus­tice pour ne pas respecter la loi !»
          Le débat promet d’être chaud. En effet, les par­ti­sans de l’inconstitutionnalité, comme par exem­ple Paco Achitte, chef de ser­vice de l’hôpital Per­ran­do, cité par Clarín, argu­mentent que la loi (de légal­i­sa­tion de l’avortement) porte atteinte à l’autonomie des régions, et que celles-ci dis­posent tou­jours d’un droit de réserve en ce qui con­cerne un droit « non délégué » (formelle­ment) au pou­voir nation­al. Ce qui serait selon eux le cas de cette loi appliquée locale­ment. Une ambigüité du droit argentin qui risque de com­pli­quer sérieuse­ment cette appli­ca­tion, d’autant que d’autres régions, celles naturelle­ment dom­inées par une majorité anti avorte­ment, pour­raient égale­ment se posi­tion­ner dans le même sens. Paco Achitte, d’ailleurs, prési­dent du Par­ti « Ciu­dadanos A Gob­ernar », compte bien pro­pos­er pour sa région de Cor­ri­entes (Nord-est, fron­tière avec le Brésil) une « déc­la­ra­tion de non-adhé­sion au pro­jet d’IVE (Inter­rup­tion volon­taire de grossesse, en espag­nol) ».
          En Argen­tine, mal­gré la pro­mul­ga­tion de la loi, le com­bat des femmes est encore loin d’être ter­miné.

La Gorge du diable est dans les détails (Iguazú)

Pho­to PR

DU RIFIFI AUX CHUTES D’IGUAZU !

          Aujourd’hui 25 jan­vi­er, une petite infor­ma­tion assez peu reprise par les grands jour­naux argentins, mais qui fait néan­moins un des titres de pre­mière page de La Nación.com, nous a con­duit à ouvrir égale­ment celle du jour­nal région­al de la région de Misiones « El Ter­ri­to­rio ».
          Nom­breux sont les touristes, Argentins ou étrangers, qui passent par le superbe et célébris­sime site des chutes d’Iguazú, à la fron­tière du Brésil et du Paraguay. Prob­a­ble­ment le plus bel endroit au monde pour observ­er des cataractes impres­sion­nantes, autant, sinon plus, que celles de Vic­to­ria ou celles du Nia­gara. En 2019, nous dit La Nación, le site a accueil­li un nom­bre record de vis­i­teurs : 1 635 000 ! Qui se massent sur les passerelles pour mitrailler les chutes et en rap­porter des pho­tos qui con­stitueront le clou de leurs albums de voy­age, pour ceux qui en font ! Pour notre part, nous avons fait comme tout le monde, en 2008, dans un site prob­a­ble­ment moins bien amé­nagé qu’il ne l’est aujourd’hui. Depuis, sem­ble-t-il, cer­taines petites choses ont changé, pour les pho­tographes ama­teurs comme pour les pro­fes­sion­nels, et il ne nous a pas sem­blé inutile, pour les futurs vis­i­teurs fran­coph­o­nes, de les sig­naler ici.

Pho­to PR

          Comme dans la plu­part des grands sites touris­tiques de la planète, sur les passerelles d’observation d’Iguazú offi­cie un cer­tain nom­bre de pho­tographes pro­fes­sion­nels, qui vous mitrail­lent dès votre arrivée puis vous pro­posent ensuite d’acheter un ou plusieurs de ces clichés avant de repar­tir du site. Les pho­tos sont générale­ment plutôt réussies, il faut bien le dire, et votre por­tait sur fond de chutes ver­tig­ineuses, avec le con­joint et/ou les enfants, peut naturelle­ment con­stituer un sou­venir inou­bli­able. Bref, mal­gré le prix plutôt pro­hibitif de l’objet, on est tou­jours plus ou moins ten­té. Pour ces pho­tographes, c’est un gagne-pain. Ils pos­sè­dent une autori­sa­tion offi­cielle de l’administration du Parc et paient une patente pour pou­voir arpen­ter les passerelles et vous tir­er le por­trait. Jusque là, rien à redire, si ce n’est qu’ils peu­vent par­fois se mon­tr­er un brin impor­tuns. Dif­fi­cile d’admirer le paysage tran­quil­lou sans être accosté par un de ces marchands du tem­ple qui insiste pour que vous pre­niez la pose. Mais même si vous acceptez d’être pho­tographié, rien ne vous oblige à acheter, heureuse­ment. Enfin, presque. La mésaven­ture arrivée à un pho­tographe de presse dernière­ment nous a per­mis d’apprendre une sub­til­ité régle­men­taire qu’il vau­dra mieux savoir pour aller vis­iter le Parc en toute con­nais­sance de cause. Same­di dernier (23 jan­vi­er), un pho­tographe du quo­ti­di­en région­al «El Ter­ri­to­rio», Six­to Far­iña, venu lui aus­si pren­dre des pho­tos du site, s’est vu assez rude­ment pris à par­tie par les gar­di­ens du Parc, son appareil con­fisqué, et sa carte mémoire effacée. Motif : il n’avait pas sol­lic­ité d’autorisation auprès de l’administration. Cette licence est gra­tu­ite pour la presse, mais néan­moins oblig­a­toire. Ce sont les pho­tographes offi­ciels du Parc qui sont allés se plain­dre, pour « con­cur­rence déloyale ». Une accu­sa­tion pour le moins étrange, puisque Six­to Far­iña, bien enten­du, n’avait aucune inten­tion de ven­dre, lui, ses clichés aux touristes de pas­sage. Certes, il avait omis de deman­der une autori­sa­tion. Et c’est là que le touriste doit prêter un instant d’attention.

La Gar­gan­ta del Dia­blo — Pho­tos PR

UN GESTE POUR AIDER LE PETIT COMMERCE SVP !      

          En effet, cette affaire, à tra­vers la lec­ture atten­tive des deux arti­cles de La Nación et du Ter­ri­to­rio, nous apprend que depuis deux ans, les touristes doivent – en plus du prix d’entrée dans le Parc – s’acquitter d’un droit sup­plé­men­taire pour pou­voir entr­er sur la passerelle la plus pop­u­laire – car la plus impres­sion­nante – celle de la «Gorge du Dia­ble» (Gar­gan­ta del dia­blo) : à savoir, l’équivalent… du prix d’une pho­to de pho­tographe pro­fes­sion­nel ! Ain­si, rap­porte El Ter­ri­to­rio, «l’administration du Parc, aujourd’hui dirigée par Ser­gio Acos­ta, s’arroge le mono­pole du meilleur point de vue sur les chutes, pour le béné­fice de quelques-uns». (Par ailleurs, indique La Nación, toute une zone de la passerelle est stricte­ment réservée aux pro­fes­sion­nels, et inter­dite aux touristes, les pri­vant ain­si d’un des meilleurs postes de pho­togra­phie du lieu).
          Au-delà du mal­heureux inci­dent con­cer­nant ce pho­tographe de presse, et d’un cer­tain abus de pou­voir des gar­di­ens du Parc (qui n’avaient aucune qual­ité pour con­fis­quer son appareil, et encore moins en vider le con­tenu), les touristes sont prévenus : plus ques­tion de pho­togra­phi­er la «Gar­gan­ta del dia­blo» gratis. Nul doute que la cor­po­ra­tion des pho­tographes pro­fes­sion­nels du Parc a de l’influence : même le change­ment de gou­verne­ment récent n’a pas amené l’administration à chang­er ce qui con­stitue, de notre point de vue, une forme d’impôt au béné­fice d’un groupe privé !
          L’histoire ne dit pas si le paiement de cette taxe sup­plé­men­taire vous donne droit… à une pho­to gra­tu­ite !

Pho­to PR