Qui sait, peut-être qu’un jour, dans cent ans, mille ou dix mille ans, il y aura un Goscinny sud-américain qui créera une bande dessinée pour narrer les aventures de Cheguevarix, le vaillant guerrier qui résiste encore et toujours à l’envahisseur ?
Et sur la première page, on pourra lire : en l’an 53 après la fin de la dictature, tout le cône sud est occupé. Tout ? Non ! Quelques communautés, etc…
Car aujourd’hui, force est de constater qu’un grand voile bleu foncé s’étend désormais sur presque tout le continent sud-américain :

On le voit, il ne reste plus guère que trois pays gouvernés par la gauche : le Mexique de Claudia Sheinbaum, le Brésil de Lula et l’Uruguay de Yamandú Orsi. Et Cuba, bien entendu. Mais pour combien de temps encore ?
Ces dernières années, la majorité des pays a basculé à droite, voire même, plus souvent, à l’extrême-droite. Voici une liste de ceux qui ont basculé récemment après avoir été gouvernés par la gauche :
Argentine : Javier Milei, élu en 2023. Extrême-droite ultra libérale.
Chili : José Antonio Kast, élu en 2026. Extrême-droite pinochétiste.
Paraguay : Santiago Peña, élu en 2023. Conservateur.
Bolivie : Rodrigo Paz, élu en 2025. Droite traditionnelle chrétienne.
Colombie : Abelardo de la Espriella, élu en 2026. Extrême-droite trumpiste.
Equateur : Daniel Noboa, élu en 2023. Droite populiste.
Qu’est-ce qui peut expliquer cette vague populiste de droite qui déboule sur tout le continent depuis quelques années ?
Selon certains « observateurs » comme on dit quand on ne sait pas trop de qui exactement on parle (des journalistes, des chercheurs, des politologues, des sociologues, des sondeurs…) cette vague serait principalement la résultante :
1. D’une fatigue démocratique : la démocratie ne parvient pas à améliorer le sort des gens modestes. Elle est vue au contraire comme reproductrice d’inégalités, les gouvernements censément démocratiques appliquant des politiques dont le soi-disant progressisme ne profiterait qu’à quelques-uns. C’est le cas notamment, pour le cas particulier des pays d’Amérique du sud, des politiques visant à protéger l’environnement, vécues comme attentatoires aux intérêts des plus modestes, et les minorités indigènes. Ainsi qu’aux politiques redistributives, souvent considérées comme «profitant toujours aux mêmes». N’oublions pas que la majorité «votante» est la plupart du temps issue des classes moyennes, souvent en effet lésées dans ce domaine.
2. D’une corruption endémique. Elle est consubstantielle au continent. Elle existe depuis les débuts de la colonisation. De tous temps, les politiques, le plus souvent issus des couches les plus favorisées de la société, ont profité de leur pouvoir pour s’enrichir, et ont gouverné bien davantage pour protéger des intérêts particuliers que dans l’intérêt du bien commun. D’où la perméabilité aux discours prétendument vertueux de chevaliers blancs autoproclamés. Les fameux « antisystème ».
3. La crise économique accentuée par le COVID 19, mal géré par à peu près tous les dirigeants sud-américains de l’époque – le pire ayant pourtant sans doute été l’extrême-droitier Bolsonaro au Brésil – dont la majorité était encore de gauche. Les gouvernements progressistes n’ayant plus les moyens de financer leurs politiques redistributives, et augmentant en conséquence le déficit de l’état.
4. Une plus forte acceptation des régimes autoritaires. D’une part, les mémoires ont tendance à s’effacer. La dictature argentine, Pinochet, ont été balayés il y a déjà plus de trente ans. 1983 pour l’Argentine, 1989 pour le Chili. Comme on le voit également en Espagne avec l’effacement progressif de la mémoire du franquisme, ces régimes pourtant meurtriers sont désormais idéalisés, sous l’influence, en outre, d’écrivains et de médias aux ordres de puissances financières. (On le voit aussi chez nous avec l’empire Bolloré et l’inexorable montée du RN). L’autoritarisme ne fait plus peur : il évoque plutôt la promesse d’un retour à l’ordre et, partant, à la prospérité.
C’est illusoire, et l’exemple étatsunien devrait ouvrir les yeux, dites-vous ? A quoi servirait d’ouvrir les yeux à des aveugles ? Tout comme les “maga”, les majorités abreuvées aux discours dominants pratiquent la méthode Coué : tout va forcément mieux puisqu’on le dit dans les journaux et dans les télés. Journaux et télés que les mouvements d’extrême-droite ont su investir massivement, avec l’aide de financiers bienveillants.
Une preuve supplémentaire ? En ce moment Milei en Argentine est empêtré dans une affaire de corruption impliquant un de ses ministres, Manuel Adorni. Cela entame à peine sa popularité. Tout comme le délit d’initié commis au sujet de la cryptomonnaie (Voir ici) est finalement passé aux oubliettes.
Sans compter, bien entendu, le travail de sape des agents étatsuniens, largement renforcé depuis l’élection de Trump, qui ne cache pas son désir de (re)faire du sous-continent l’arrière-cour bien sage de l’Oncle Sam.
Sans compter également le grand retour du racisme colonial, qui pénalise les mouvements indigénistes, comme on l’a vu avec la défaite d’Evo Morales en Bolivie.
Ce qui est certain, c’est que de plus en plus de pays basculent vers des régimes autoritaires. Sauf que, contrairement au XXème siècle, ceux-ci sont désormais portés au pouvoir par les masses elles-mêmes. Paradoxalement donc, démocratiquement. Une démocratie que ces régimes s’empressent ensuite d’attaquer, dans une volonté de se perpétuer au pouvoir.
Le piège est-il en train de se refermer, ou s’agit-il seulement d’un cycle ?
L’avenir le dira. L’échec économique des nouveaux régimes, la violence qu’ils déchainent, et l’explosion des inégalités constituent un handicap certain. Mais qui sera facilement surmonté en l’absence d’alternatives crédibles, et attirantes. Or, d’alternatives, on ne voit guère, ces temps-ci.