Guerre en Ukraine : quelles conséquences pour l’Amérique latine ?

Comme les jour­naux européens, les quo­ti­di­ens argentins s’intéressent de près au con­flit ukrainien, même si celui-ci reste, dans l’esprit du pub­lic, rel­a­tive­ment loin­tain et, pour le moment, n’a pra­tique­ment pas de réper­cus­sions vis­i­bles sur le quo­ti­di­en des habi­tants du cône sud.

Néan­moins, dans le monde d’aujourd’hui, est-il vrai­ment pos­si­ble d’imaginer qu’il n’ait aucun impact ?

C’est la ques­tion posée dans le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12 par Ger­ar­do Sza­lkow­icz, qui inti­t­ule son arti­cle «Con­flit Russie-Ukraine : impacts et défis pour l’Amérique Latine». En voici un petit résumé.

1. Les dom­mages col­latéraux.

Tout d’abord, et ceci n’est évidem­ment pas spé­ci­fique au con­ti­nent sud-améri­cain, des con­séquences économiques. L’augmentation du prix, et l’effondrement de la pro­duc­tion des matières pre­mières pro­duites par les deux bel­ligérants, et dont ils sont des lead­ers mon­di­aux, comme le blé, l’huile de tour­nesol, le maïs, le gaz, va mécanique­ment met­tre en dif­fi­culté les pays sud-améri­cains impor­ta­teurs. Par ailleurs, la fer­me­ture de l’espace aérien aux avions russ­es affectera la manne touris­tique de pays comme Cuba ou la République Domini­caine, où les touristes russ­es représen­tent une part impor­tante des apports de devis­es. La dépen­dance des pays d’Amérique latine à un sys­tème essen­tielle­ment agro-expor­ta­teur est sa faib­lesse : elle dépend des cours mon­di­aux, et si la crise san­i­taire l’a con­sid­érable­ment affaib­lie, ce nou­veau con­flit de portée mon­di­ale ne lui donne guère de per­spec­tives pos­i­tives.

2. L’Amérique Latine sur l’échiquier mon­di­al

Les républiques lati­no-améri­caines se sont forgées au XIXème siè­cle en fonc­tion des besoins et des intérêts des puis­sances « mères » européennes. Le XXème siè­cle a représen­té un cer­tain change­ment de cette donne, avec le sur­gisse­ment des Etats-Unis comme puis­sance dom­i­nante, trans­for­mant les voisins du sud en « arrière-cour » poli­tique aus­si bien qu’économique. Des Etats-Unis encore ren­for­cés par la chute de l’URSS, leur per­me­t­tant d’asseoir davan­tage leur dom­i­na­tion, y com­pris sur l’Europe. Mais là aus­si, la donne com­mence à chang­er, avec la mon­tée en puis­sance d’autres parte­naires poten­tiels comme la Russie, juste­ment, et surtout la Chine.

La Russie notam­ment a recréé des liens forts avec les pays les plus éloignés de l’orbite état­sunien, comme le Venezuela, Cuba et le Nicaragua. Mais égale­ment avec des pays pour­tant réputés plus proches des Etats-Unis comme l’Argentine et le Brésil.

Il n’y a pas d’unité de pos­ture par­mi les dif­férents pays sud-améri­cains. Ain­si, quand « l’axe boli­varien » (Les pays les plus non-alignés, alliés du Venezuela, NDLA) a plutôt soutenu les Russ­es, les droites lati­no-améri­caines ont bran­di le dra­peau ukrainien, déguisant leur sub­or­di­na­tion aux puis­sances occi­den­tales sous le masque d’un réc­it paci­fiste hyp­ocrite, quand on con­nait leur absence totale de réac­tion face aux 50 inter­ven­tions nord-améri­caines dans le sud par le passé. Quant aux autres, leur réac­tion oscille entre franc rejet de l’invasion russe et cri­tique molle.

Citant l’ancien jour­nal­iste du Monde Diplo­ma­tique Igna­cio Ramon­et, Ger­ar­do Sza­lkow­icz souligne que cette guerre « change la réal­ité plané­taire et mar­que l’entrée du monde dans une nou­velle ère géopoli­tique ». Elle survient au moment où l’Amérique latine se trou­ve en pleine redéf­i­ni­tion de ses pro­jets pro­gres­sistes, con­duits par des lead­ers plus mod­érés qu’auparavant. Elle vient à point nom­mé pour accélér­er un proces­sus d’articulation com­mer­ciale plus struc­turé.

Pour con­clure, Ger­ar­do Sza­lkow­icz mise sur l’arrivée au pou­voir de per­son­nal­ités pro­gres­sistes comme Gabriel Boric au Chili (il vient d’être investi comme prési­dent de la république), Gus­ta­vo Petro (leader de la gauche colom­bi­enne) et Igna­cio Lula Da Sil­va, l’ancien prési­dent brésilien, tous deux favoris pour les prochaines élec­tions, pour cimenter l’unité sud-améri­caine et lui redonner la cohé­sion néces­saire aux défis à venir.

 

14/03/2022 : revue de presse

Ce lun­di, la presse argen­tine sem­ble délaiss­er ce qui fai­sait les prin­ci­paux titres ces derniers jours, à savoir l’accord signé entre l’état et le F.M.I. Celui-ci devrait per­me­t­tre à l’Argentine, en grande dif­fi­culté finan­cière, d’étaler sa dette colos­sale et de pou­voir un peu ren­flouer ses caiss­es. L’accord a été approu­vé par la majorité du par­lement, tout en provo­quant des frot­te­ments internes dans les dif­férents par­tis. En effet, à droite, la philoso­phie est d’ordinaire plutôt favor­able au F.M.I., mais étant actuelle­ment dans l’opposition, cer­tains se voy­aient mal approu­ver un accord négo­cié par un gou­verne­ment qu’ils abhor­rent. Côté péro­niste au con­traire, cet accord avec le gen­darme financier du monde libéral fait grin­cer quelques dents. Au final, on a donc assisté à un vote trans-courant.

L’accord signé, la presse peut donc s’éloigner un peu des thèmes de poli­tique intérieure. Ce qui fait la une aujourd’hui, c’est donc naturelle­ment la guerre en Ukraine. Le quo­ti­di­en Clarín en fait l’essentiel de sa une de ce lun­di, en dévelop­pant trois grands axes : les bom­barde­ments sur la base de Yavoriv, les réfugiés (ici, en se con­cen­trant sur ceux accueil­lis par l’Espagne), et une série de tri­bunes sur la psy­cholo­gie du prési­dent russe, de la fab­ri­ca­tion d’un dic­ta­teur au désir de Pou­tine d’effacer les erreurs com­mis­es par Lénine et Staline, en pas­sant par la jalousie de Wladimir le petit.

Dans l’ensemble, le ton de la presse argen­tine est large­ment défa­vor­able au leader russe, y com­pris dans les jour­naux de gauche, même si Ger­ar­do Sza­lkow­ics, dans Pagina/12, ren­voie dos à dos Russ­es et occi­den­taux en ce qui con­cerne la respon­s­abil­ité du con­flit, les uns menant une inva­sion «bru­tale et inhu­maine», les autres et notam­ment l’OTAN, ne respec­tant aucun des accords diplo­ma­tiques pris avec la Russie con­cer­nant le thème de la sécu­rité des fron­tières et la neu­tral­i­sa­tion des zones proches de la Russie. (Voir notre résumé de cet arti­cle ici).

La Nación, autre quo­ti­di­en plutôt situé à droite, relève le change­ment de posi­tion du gou­verne­ment péro­niste vis-à-vis du prési­dent Russe, jusqu’à il y a peu con­sid­éré comme un parte­naire fiable. Ce change­ment, selon La Nación, aurait provo­qué de fortes dis­sen­sions au sein du gou­verne­ment, et entrainé la démis­sion de cer­tains mem­bres du min­istère des Affaires étrangères. Le quo­ti­di­en indique que «L’invasion et ses con­séquences atro­ces sur les pop­u­la­tions civiles ont éteint les voix qui à l’intérieur du gou­verne­ment défendaient les liens poli­tiques et com­mer­ci­aux avec le prési­dent russe, auquel le prési­dent argentin Alber­to Fer­nán­dez avait offert l’Argentine comme por­tail d’entrée sur le con­ti­nent il y seule­ment un peu plus d’un mois. Mais les ten­sions per­sis­tent et ceux qui défendaient cette posi­tion ont été réduits au silence ou dis­crète­ment écartés, en même temps que les liens avec les Etats-Unis (…) ont été ren­for­cés con­comi­ta­m­ment  avec la sig­na­ture de l’accord avec le F.M.I.»

On notera néan­moins la dif­férence de cou­ver­ture du con­flit par ces deux prin­ci­paux quo­ti­di­ens argentins, La Nación restant davan­tage cen­tré sur les thé­ma­tiques nationales. C’est le cas égale­ment du jour­nal de gauche Pagina/12, qui ne pro­pose qu’un arti­cle en une sur l’Ukraine, de nature factuelle. Ce qui est le cas égale­ment du Diario Pop­u­lar, qui s’attarde cepen­dant sur la mort d’un jour­nal­iste abat­tu au nord de Kiev et les men­aces de Biden affir­mant que l’OTAN répli­querait en cas de fran­chisse­ment de fron­tière des Russ­es vers un pays de l’Alliance.

Ce qui préoc­cupe égale­ment les quo­ti­di­ens argentins en ce lun­di, out­re le con­flit, c’est surtout l’augmentation du car­bu­rant, qui devrait pren­dre env­i­ron 10% dans les jours à venir et la sus­pen­sion des expor­ta­tions d’huile de soja et de farine (Avec en pré­pa­ra­tion une aug­men­ta­tion des tax­es prélevées aux dif­férents secteurs sur les expor­ta­tions).

Pour l’anecdote, notons que Clarín par­le de notre PSG en une aujourd’hui. Pour soulign­er qu’après la (nou­velle) hon­teuse défaite face à un rival espag­nol, les sup­port­ers s’en pren­nent, entre autres, à l’icône argen­tine Leo Mes­si et au non moins argentin entraineur Mauri­cio Pochet­ti­no. Le seul épargné aura été le Français Kylian M’Bappé, qui, fait mali­cieuse­ment remar­quer le quo­ti­di­en, serait annon­cé l’an prochain… au Real Madrid.

Brève histoire des Iles Malouines

 

(Voir égale­ment l’ar­ti­cle sur le déroule­ment de la guerre sur ce même blog)

Les Iles Mal­ouines — Sit­u­a­tion géo­graphique

L’antériorité de la décou­verte des îles est âpre­ment dis­putée. Selon les sources, elles auraient été vues pour la pre­mière fois par l’explorateur Ameri­go Vespuc­ci (celui-là même à l’origine du nom du con­ti­nent : l’Amérique) entre 1501 et 1504, ou par le Por­tu­gais Mag­el­lan en 1520, ou le jésuite espag­nol Fran­cis­co de Rib­era en 1540. Aucune trace tan­gi­ble que l’un d’entre eux ait réelle­ment posé le pied sur les îles. Les Anglais en tien­nent soit pour le cor­saire Richard Hawkins en 1574, soit pour John Davis en 1592. Mais ce ne sont pas les seuls «can­di­dats» à la pri­mauté.

Cha­cun d’ailleurs les a bap­tisées de manière à «mar­quer» le ter­ri­toire de son empreinte : «Iles mérid­ionales de Davis», «Iles Sebald» (du nom d’un nav­i­ga­teur Hol­landais), «Hawkins maid­en land», par l’Anglais Richard Hawkins.

Ce qui est attesté en revanche, c’est qu’en 1764, ce sont des marins bre­tons venus de Saint Malo qui les bap­tisent « Iles Mal­ouines », nom qui restera, du moins dans les langues latines. Le nom gardé par les Bri­tan­niques, « Falk­land islands », est sem­ble-t-il plus ancien encore, don­né par le nav­i­ga­teur écos­sais John Strong en 1690 en l’honneur du Comte de Falk­land.

Ce petit archipel ne va pas cess­er de chang­er de pro­prié­taires au cours du temps. En 1764 donc, les Français, con­duits par Louis de Bougainville, instal­lent une sorte de comp­toir, Port-Louis (le vil­lage existe encore sous ce nom, au nord de l’île ori­en­tale, Isla Soledad en espag­nol). Les Espag­nols râlent aus­sitôt : ils con­sid­èrent les îles comme par­tie des ter­ri­toires sud-améri­cains qu’ils ont déjà con­quis. Notre bon roi Louis XV, qui a déjà per­du la guerre de Sept ans et corol­laire­ment la plu­part de nos colonies améri­caines, Cana­da com­pris, baisse pavil­lon et admet l’illégalité du comp­toir français. Les îles restent espag­noles, après remise néan­moins d’une jolie somme aux Français en dédom­mage­ment de leurs dépens­es d’installation à Port Louis.

Les ton­tons flingueurs Anglais ne tar­dent pas à rap­pli­quer, comme tou­jours quand ils sen­tent qu’il y a moyen de rafler des mar­rons déjà tirés du feu. C’est que les îles con­stituent une sorte de porte d’entrée du Paci­fique, sans être obligé de pass­er par le con­ti­nent «espag­nol». En 1765, ils fondent Port Egmont, aujourd’hui Saun­ders. Com­mence alors une dis­pute anglo-espag­nole. Cha­cun revendique l’antériorité de la décou­verte des îles. Pas facile de tranch­er, entre ceux qui ont vu en pre­mier, ceux qui ont accosté en pre­mier, ceux qui se sont instal­lés en pre­mier, etc…

En 1770, les Espag­nols parvi­en­nent à déloger les Anglais de Port Egmont. S’ensuit une querelle diplo­ma­tique assez acharnée : on est au bord de la guerre. Un accord est alors signé, per­me­t­tant aux Anglais de pou­voir se retir­er sans per­dre la face : c’est l’accord de San Loren­zo (accord de Nook, en Anglais), signé en 1790. Dans un pre­mier temps, les Espag­nols per­me­t­tent leur réin­stal­la­tion à Port Egmont, puis la couronne d’Angleterre décrète qu’elle aban­donne la sou­veraineté des îles aux Espag­nols. En Angleterre, ça râle sec : on a l’impression de s’être fait avoir, et que le bon George III a bais­sé le pan­talon.

Néan­moins, par cet accord, les Espag­nols con­ser­vent l’autorité sur les îles, rat­tachées au Vice-Roy­aume de La Pla­ta, la future Argen­tine. La pop­u­la­tion est alors essen­tielle­ment com­posée de mil­i­taires et de pris­on­niers, car les Espag­nols y ont implan­té un péni­tenci­er en 1780. L’intérêt économique des îles n’est pas très évi­dent !

Les Iles Mal­ouines, carte argen­tine.

1810 : début du proces­sus d’indépendance du vice-roy­aume de La Pla­ta. Les Espag­nols ont besoin de troupes pour affron­ter les indépen­dan­tistes : l’archipel se vide de ses habi­tants mil­i­taires.

1816 : l’Argentine est enfin totale­ment indépen­dante, les Mal­ouines passent sous l’autorité du nou­v­el état, encore appelé «Provinces unies du Río de La Pla­ta».

1823 : instal­la­tion du gou­verneur argentin Pablo Areguatí. La sou­veraineté de l’Argentine sur les îles, qui pour l’essentiel rede­vi­en­nent un cen­tre péni­ten­ti­aire, est offi­cielle­ment proclamée, et aval­isée par les autres nations. Dont, faut-il le remar­quer, l’Angleterre, qui ne moufte pas à ce moment-là.

1825 : con­ces­sion des droits de pêche, de chas­se et d’élevage à la société fondée par l’Allemand d’origine française Louis Ver­net, qui recon­stru­it l’ancien comp­toir de Port-Louis. C’est le vrai départ économique de l’archipel, qui com­mence à se peu­pler autrement que de bag­nards.

1829 : Les Anglais relèvent les sour­cils. On pour­rait donc tir­er quelque béné­fice de ces cail­loux atlan­tiques ? Com­mence alors ce qu’on n’appelle pas encore un «lob­by­ing» de quelques entre­pre­neurs anglais auprès de la Couronne. Après tout, quand l’Angleterre s’est retirée en 1774, légale­ment, est-ce qu’elle a vrai­ment aban­don­né tous ses droits ? (Réponse : oui, mais pos­er la ques­tion, c’est tou­jours jeter un doute utile)

1830 : en ver­tu de l’interdiction de pêche décrétée par le gou­verne­ment argentin, trois navires éta­suniens sont arraison­nés et con­duits à Buenos Aires. Les nord-améri­cains protes­tent : per­son­ne au monde ne peut leur inter­dire de pêch­er où bon leur sem­ble, décret ou pas décret. Ils men­a­cent : ou les Argentins libèrent leurs navires, ou ils débar­quent sur les Iles Mal­ouines.

Les Anglais saut­ent sur l’occasion, et appuient la demande nord-améri­caine, insis­tant sur «l’illégalité» de l’occupation de l’archipel par les Argentins, et leur pro­pre sou­veraineté restée intacte depuis 1774. (Oui, ils s’assoient encore une fois sur l’accord de San Loren­zo, et alors ?)

1831 : Fort de ce sou­tien, les États-Unis envoient un navire à Puer­to Soledad, et pren­nent pos­ses­sion du port. Par­al­lèle­ment, ils négo­cient avec les Anglais le futur statut de l’archipel : la pleine sou­veraineté lais­sée aux Bri­tan­niques en échange d’un droit illim­ité de pêche. Après l’intrusion nord-améri­caine, les îles ont som­bré dans un état d’anarchie, il n’y a plus d’autorité con­sti­tuée.

1832 : pour rétablir l’ordre, l’Argentine envoie un nou­veau gou­verneur, Este­ban Mes­tivi­er. Mais sa ten­ta­tive de reprise en main arrive trop tard. Il est assas­s­iné par un groupe fac­tieux, le désor­dre est à son comble, et les îles ne sont plus suff­isam­ment défendues par les autorités argen­tines. Les Anglais vont en prof­iter.

1833 : Les Anglais débar­quent à Port Egmont. Le port est en ruines, mais ils déci­dent de le remet­tre en état. La faible défense argen­tine, con­duite par José María Pine­do, ne peut endiguer l’invasion bri­tan­nique. Le 3 jan­vi­er, Pine­do quitte les îles, sur lesquelles flot­tent désor­mais les couleurs anglais­es. Ceux-ci emploient alors une méth­ode effi­cace pour s’assurer un con­trôle a pri­ori défini­tif : peu­pler les îles de colons bri­tan­niques, qu’on appelle aujourd’hui les «Kelpers». Plus d’argentins, plus de prob­lème. Jusqu’en 1982, donc, comme on pour­ra le lire dans l’article prin­ci­pal.

Les Iles Mal­ouines, ver­sion anglaise.

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Point sur la sit­u­a­tion actuelle

En réal­ité, le dif­férent à pro­pos des Mal­ouines englobe aus­si les îles Sand­wich et La Georgie du sud, égale­ment sous tutelle bri­tan­nique (Voir carte ci-dessous).
L’ONU a pro­mul­gué deux réso­lu­tions impor­tantes qui font référence pour ce con­flit, mais égale­ment et plus glob­ale­ment pour dif­férents cas sim­i­laires.

1. La réso­lu­tion 1514, datée du 14 décem­bre 1960.

L’Argentine s’appuie sur ses arti­cles 1 (s’opposant à l’exploitation d’un peu­ple par une puis­sance étrangère) et 6 (sur l’intégrité ter­ri­to­ri­ale inal­ién­able) pour affirmer le car­ac­tère colo­nial­iste de «l’occupation» bri­tan­nique. En réal­ité, cette réso­lu­tion affirme surtout le droit des peu­ples à dis­pos­er d’eux-mêmes. Or, les habi­tants des Falk­lands sont pra­tique­ment tous d’origine bri­tan­nique. En 2013, lors d’un référen­dum, ils ont affir­mé à une majorité écras­ante préfér­er rester sous tutelle bri­tan­nique. Mais l’Argentine con­teste ce point, non sans argu­ments : la pop­u­la­tion des îles n’est pas une pop­u­la­tion native, mais une pop­u­la­tion entière­ment importée, et par là même, peut et doit être con­sid­érée comme une pop­u­la­tion colo­niale, et non une pop­u­la­tion native colonisée. Par ailleurs, le para­graphe 6 de la réso­lu­tion s’applique par­faite­ment aux îles : celles-ci ont été illé­gale­ment détachées de l’ensemble ter­ri­to­r­i­al argentin (Elles font par­tie inté­grante de la plate­forme con­ti­nen­tale sud-améri­caine). Les Bri­tan­niques de leur côté répliquent que l’origine des habi­tants ne saurait être un argu­ment val­able pour con­tester leur droit à l’autodétermination, en s’appuyant sur l’article 5, qui stip­ule que «des mesures immé­di­ates seront pris­es (…)pour trans­fér­er tous pou­voirs aux peu­ples de ces ter­ri­toires, sans aucune con­di­tion ni réserve, con­for­mé­ment à leur volon­té et à leurs vœux libre­ment exprimés, sans aucune dis­tinc­tion de race, de croy­ance ou de couleur, afin de leur per­me­t­tre de jouir d’une indépen­dance et d’une lib­erté com­plètes».

2. La réso­lu­tion 2065, du 16 décem­bre 1965.

Cette réso­lu­tion plus spé­ci­fique­ment con­sacrée au dif­férent anglo-argentin enjoint les deux par­ties à engager une négo­ci­a­tion sans délai pour trou­ver une solu­tion au con­flit, paci­fique, respec­tant les ter­mes de la réso­lu­tion 1514, et préser­vant l’intérêt de la pop­u­la­tion des îles. En préam­bule, elle rap­pelle claire­ment le car­ac­tère colo­nial de l’occupation des îles.

D’autres réso­lu­tions ont égale­ment été votées pour insis­ter sur la néces­sité pour les par­ties de ne pren­dre aucune ini­tia­tive uni­latérale qui pour­rait com­pro­met­tre le proces­sus de dis­cus­sion paci­fique. Or, selon les Argentins, la Grande-Bre­tagne ne respecte pas ces réso­lu­tions. Elle refuse sys­té­ma­tique­ment de s’asseoir à la table des négo­ci­a­tions, et, juste­ment, ne se prive pas de men­er des activ­ités uni­latérales, en mil­i­tarisant la zone et en exploitant les ressources des îles. Ce que les Anglais con­tes­tent : les forces mil­i­taires instal­lées depuis 1982 n’ont selon eux que des visées défen­sives, et l’exploitation des ressources est faite dans l’intérêt de la pop­u­la­tion locale.
En réal­ité, comme le prou­vent les inter­ven­tions répétées des diplo­mates bri­tan­niques, pour la Grande-Bre­tagne, il n’y a rien à négoci­er. En la matière, l’ONU reste impuis­sante à faire appli­quer cor­recte­ment ses réso­lu­tions. Par ailleurs, l’intervention mil­i­taire de 1982 a forte­ment frag­ilisé la posi­tion argen­tine, tout en ren­forçant la tutelle bri­tan­nique. La réso­lu­tion du con­flit est encore très éloignée !

Sit­u­a­tion géo­graphique des Iles Mal­ouines (Falk­lands), Georgie et Sand­wich.

10/02/2022 : polémique sur les bus

Grosse polémique en ce moment à Buenos Aires. Pour sat­is­faire aux exi­gences du FMI, qui comme à son habi­tude, réclame en échange de ses bons offices (c’est-à-dire : un gros prêt) que l’Etat argentin serre les cor­dons de sa bourse pour­tant déjà bien plate, celui-ci envis­age de refiler la ges­tion de 32 lignes de bus de Buenos Aires à l’administration munic­i­pale de la ville. Un coup clas­sique qu’on con­nait bien chez nous : l’état som­mé de faire des économies se décharge de cer­taines dépens­es sur des entités régionales. En l’occurrence, les bus portègnes sont un gouf­fre à sub­ven­tions : la plu­part des com­pag­nies, toutes privées, ne tien­nent que grâce aux sub­sides de l’état, qui verse annuelle­ment 13 mil­liards de pesos, soit à peu près 107 mil­lions d’euros. Mil­liards qui pour­raient être con­sacrés, selon le gou­verne­ment, au trans­port pub­lic dans les régions, qui ne béné­fi­cient pas jusque là de la même manne, et où l’usager doit pay­er son tick­et plus cher.

Occa­sion de revenir sur un sys­tème de trans­port aux traits assez par­ti­c­uliers. Les bus portègnes… Ah, oui, là, je rap­pelle pour la dernière fois : portègne, c’est l’adjectif qui se rap­porte à tout ce qui vient de Buenos Aires. On dit aus­si « bonaerense », lit­térale­ment bueno­sairien, mais c’est moins util­isé. Les bus portègnes, donc, exis­tent depuis 1928, année au cours de laque­lle une asso­ci­a­tion de taxis décide de créer un sys­tème de trans­port col­lec­tif, pour faire con­cur­rence au tram. Là-bas, on les appelle «colec­tivos», nom util­isé dans tout le pays pour désign­er les bus de ville (Pour la route, on dit «micros». Autrement dit, bus en ville, auto­car sur la route). Dans la cap­i­tale, on dit aus­si «Bon­di». C’est de l’ar­got local, le lun­far­do.

1928

Ce nou­veau sys­tème de «colec­tivos» se met douce­ment en place. La con­cur­rence est rude, d’autant qu’au début des années trente, ce sont les anglais qui maitrisent le trans­port portègne, et que le gou­verne­ment de l’époque (des mil­i­taires con­ser­va­teurs) ne sait rien leur refuser. Il ira même, en 1932, jusqu’à restrein­dre par décret la cir­cu­la­tion des nou­veaux colec­tivos pour éviter de leur faire trop d’ombre !

Mais le pub­lic est con­quis. Ce nou­veau type de trans­port, plus sou­ple, plus rapi­de, et bon marché, trou­ve sa clien­tèle. Petit à petit, le sys­tème se régle­mente : couleurs dis­tinctes pour les véhicules, déf­i­ni­tion de lignes et de tra­jet (1932), instal­la­tion oblig­a­toire d’un sys­tème de vente de tick­ets – tax­imètre – à bord, pour con­trôler la capac­ité max­i­male de pas­sagers (1934), puis créa­tion en 1936 d’une Cor­po­ra­tion des trans­ports de la ville de Buenos Aires, pour fédér­er l’ensemble. Une sorte de mono­pole, quoi. Mais là encore, il s’agissait de faire plaisir aux Anglais, avec lesquels on venait de sign­er un accord d’échange com­mer­cial préféren­tiel : expor­ta­tion de viande con­tre pri­or­ité pour les investisse­ments indus­triels et exemp­tion de droits de douane pour les pro­duits importés de Grande Bre­tagne. Pour faire court : le trans­port par colec­tivos était rat­taché au sys­tème de trans­port fer­rovi­aire, alors totale­ment entre les mains des Anglais.

La sec­onde guerre mon­di­ale met un coup d’arrêt au développe­ment du sys­tème. D’une part, par faute de pièces détachées (La plu­part étaient pro­duites aux États-Unis), d’autre part, à cause d’un con­flit ouvert entre la Cor­po­ra­tion et les quelques com­pag­nies restées indépen­dantes, qui se voy­aient régulière­ment inter­dites de cir­cu­la­tion (La Cor­po­ra­tion ayant le pou­voir de les expro­prier).

En 1948, la Cor­po­ra­tion, mal gérée, est mise en fail­lite et dis­soute. L’État péro­niste crée alors une nou­velle com­pag­nie publique : «Trans­ports de Buenos Aires», qui développe des lignes au-delà de la pre­mière cein­ture de la cap­i­tale. Les ban­lieues sont enfin desservies. Le sys­tème reste pub­lic jusqu’à la chute du péro­nisme, en 1955. Ensuite, le nou­veau pou­voir (tou­jours mil­i­taire, eh oui !), se lance dans la pri­vati­sa­tion : il vend une ving­taine de lignes. Par­al­lèle­ment, il sup­prime peu à peu toutes les lignes de tram et de trol­ley : à la fin des années soix­ante, il n’y a plus que des bus pour trans­porter les usagers en ville. Plus, naturelle­ment, les cinq lignes de métro (la 5ème créée en 1966). Mais en ce qui con­cerne le métro, s’agissant d’une cap­i­tale aus­si énorme (y vit le tiers de la pop­u­la­tion argen­tine, rap­pelons-le), il est notoire­ment sous-dimen­sion­né, et ne s’étend pas au-delà des lim­ites de la ville elle-même (Celle-ci compte plus de trois mil­lions d’habitants, 17 mil­lions pour la total­ité de l’agglomération. A com­par­er avec Paris et ses 14 lignes de métro, pour 2 mil­lions d’habitants, 12 en agg­lo).

1969

Aujourd’hui, la qua­si-total­ité des com­pag­nies de colec­tivos est de statut privé, mais l’état garde la main sur l’organisation générale du sys­tème. Heureuse­ment : on imag­ine le chaos si tout le monde pou­vait faire selon sa volon­té. C’est qu’il y a pas loin d’une cen­taine de com­pag­nies, pour près de 350 lignes en exploita­tion ! Mais ces com­pag­nies, pour la plu­part, ne sur­vivent que grâce aux sub­sides de l’état, qui sub­ven­tionne large­ment le prix du gazole, d’une part, et celui du bil­let d’autre part. Et ce depuis la grande crise de 2001, qui avait vu s’effondrer la demande pen­dant que mon­tait en flèche le prix du car­bu­rant. Mais mal­gré ces sub­ven­tions, la flotte de bus com­mence à sen­tir de plus en plus le vieux. Tous fab­riqués selon un mod­èle unique, ils cir­cu­lent jusqu’à ren­dre l’âme. S’il est extrême­ment rare de nos jours, de mon­ter dans un bus neuf à Buenos Aires, en revanche il est fréquent d’avoir la sen­sa­tion, à bord d’un des brin­que­bal­ants engins, de voy­ager dans le temps !

Le gou­verne­ment cherche donc, aujourd’hui, à refiler le bébé à la munic­i­pal­ité de Buenos Aires. Celle-ci, en échange de ce trans­fert de charges, pour­ra gér­er le sys­tème de lignes, décider du prix du bil­let, du mon­tant des sub­ven­tions. Mais bon, ça coince, naturelle­ment : le cadeau est totale­ment empoi­son­né, s’agissant d’un ser­vice qui coûtera tou­jours plus cher qu’il ne rap­porte !

Sta­tion Avenue 9 de Julio — Buenos Aires

Selon le jour­nal Infobae, le gou­verne­ment se défend de se soumet­tre au dik­tat du FMI. Il ne chercherait qu’à rétablir l’équilibre avec les sys­tèmes de trans­port de province, qui, eux, ne béné­fi­ciant pas des mêmes sub­ven­tions, font pay­er le tick­et bien plus cher à leurs usagers. En moyenne, 60–70 pesos par tra­jet con­tre 18 à Buenos Aires. Récupér­er la manne dis­tribuée jusque là aux com­pag­nies portègnes per­me­t­trait ain­si d’en revers­er une par­tie aux villes de l’intérieur, comme Rosario, Cór­do­ba ou Bar­iloche, et d’en finir avec les dis­par­ités cap­i­tale-province. Ce que ne con­teste pas la munic­i­pal­ité de B.A., mais celle-ci craint de devoir, du coup, aug­menter sub­stantielle­ment le prix du bil­let, qui pour­rait pass­er de 18 à 40 pesos. Affaire à suiv­re : à savoir si après le trans­fert de charges, les provin­ci­aux paieront effec­tive­ment un peu moins, ou si au final, ce sont seule­ment les usagers portègnes qui paieront leur bus plus cher !

A VOIR AUSSI

Arti­cle de La Nación

Arti­cle sur Pagina/12

Et notre “Instan­ta­né” sur le sujet, sur ce même blog ! (En français)

Politique économique de la dictature

Une fois instal­lée au pou­voir, l’objectif de la dic­tature mil­i­taire est dou­ble. D’une part, réduire les syn­di­cats au silence, d’autre part, ouvrir le marché argentin aux cap­i­taux étrangers. En clair, pra­ti­quer une poli­tique la plus libérale pos­si­ble.

Les mil­i­taires con­sid­èrent les syn­di­cats en par­ti­c­uli­er, mais le monde ouvri­er en général, comme un nid de marx­istes et, par­tant, un groupe dan­gereux pour une société qu’ils veu­lent con­serv­er tra­di­tion­nelle, catholique et gar­di­enne vig­i­lante des hiérar­chies sociales établies.

D’un autre côté, ils sont tirail­lés entre une doc­trine autori­taire et nation­al­iste, qui les pousserait naturelle­ment vers le pro­tec­tion­nisme et la préémi­nence de l’Etat dans les affaires économiques, et leur prox­im­ité anti­com­mu­niste avec le monde occi­den­tal, et plus spé­ci­fique­ment nord-améri­cain, et donc très libéral, qui au con­traire appellerait plutôt à l’ouverture du marché argentin.

Quelle doc­trine choisir ? Les deux, mon général. Ouvrir l’économie nationale aux cap­i­taux étrangers pour favoris­er la con­cur­rence et ain­si, pensent-ils, stim­uler l’industrie et le com­merce nationaux. Tout en main­tenant une forte pres­sion éta­tique sur le fonc­tion­nement du sys­tème.

Le pre­mier min­istre de l’économie de la dic­tature sera José Alfre­do Martínez de Hoz. Un libéral bon teint, naturelle­ment, très lié aux milieux financiers inter­na­tionaux, et qui a déjà exer­cé le poste, pen­dant le man­dat de José María Gui­do en 1962–63.

Sa théorie est sim­ple : on laisse tomber l’industrie locale, peu per­for­mante et inca­pable de lut­ter con­tre la con­cur­rence étrangère, et on se con­cen­tre sur ce que le pays peut exporter : les pro­duits agri­coles (surtout éle­vage et céréales) et miniers. En somme, avalis­er la divi­sion du tra­vail prônée par le libéral­isme.

Son plan, glob­ale­ment, suit la recette déjà mise en œuvre au Chili par la fameuse «Ecole de Chica­go» (Voir aus­si ici), à savoir, un plan ultra­l­ibéral : ouver­ture des marchés, libéral­i­sa­tion des taux de change, baisse des impôts sur les expor­ta­tions agri­coles, réduc­tion des tax­es sur les pro­duits importés, gel des salaires, inter­dic­tion de la grève, pro­mo­tion de la con­cur­rence étrangère.

A l’at­taque

Ce dernier point ne va pas tarder à pro­duire ses effets qua­si mécaniques : l’industrie locale s’effondre, entrainant fer­me­tures d’usines et chô­mage. Autre effet mécanique : la con­cen­tra­tion des richess­es, que ce soit dans l’industrie, où la fail­lite des uns fait le béné­fice des autres, ou dans l’agriculture, les grands pro­prié­taires ter­riens prof­i­tant à plein des baiss­es de tax­es.

Un autre effet, plus local celui-là, et cer­taine­ment peu anticipé, a été le rebond spec­tac­u­laire de l’inflation. Celle-ci attein­dra en 1979 le chiffre stratosphérique de 227% ! Une ten­dance qui met­tra des années à s’inverser : en 1989 (l’Argentine était alors rev­enue en démoc­ra­tie), l’inflation atteignait un pour­cent­age annuel de plus de 3000% ! Et non, il n’y a pas d’erreur de zéros. (Source Uni­ver­sité Di Tel­la, Buenos Aires).

Face au prob­lème moné­taire, Martínez de Hoz met­tra en place ce qu’on a appelé alors «la tabli­ta» finan­cière. Un sys­tème des­tiné à favoris­er l’entrée de cap­i­taux en dol­lar, celui-ci voy­ant sa valeur bais­sée arti­fi­cielle­ment par les mesures gou­verne­men­tales. Et qui eut en réal­ité un effet aus­si per­vers que cat­a­strophique : les cap­i­taux ne servirent plus qu’à une pure et sim­ple spécu­la­tion finan­cière de va-et-vient moné­taire, une «bicy­clette finan­cière» où l’argent ser­vait… à fab­ri­quer de l’argent. C’est la péri­ode dite de «La pla­ta dulce». J’achète du dol­lar pas cher, je le trans­forme en pesos, puis je rachète du dol­lar encore moins cher. Et ain­si de suite. Comme le mon­tre non sans humour noir le film de Fer­na­do Ayala, inti­t­ulé juste­ment «Pla­ta dulce», les entre­pris­es n’avaient plus besoin de pro­duire pour gag­n­er de l’argent : il suff­i­sait de spéculer sur les mon­naies (Voir extrait de texte H).

A l’ar­rêt

Dans le même temps, le déficit com­mer­cial n’étant plus sous con­trôle, et les cap­i­taux n’étant plus investis dans la pro­duc­tion, la dette explose. Elle sera mul­ti­pliée par six en sept ans de dic­tature ! Dans cette économie «dol­lar­isée», l’industrie argen­tine, minée par la con­cur­rence extérieure, n’est plus qu’un tas de cen­dres, à part pour une poignée d’entreprises proches du pou­voir, qui tireront un juteux béné­fice du mal­heur de leurs con­cur­rents, en les rachetant et en con­cen­trant les affaires.

A par­tir de 1981, la crise est à son comble. Ban­ques en fail­lite, fuite des cap­i­taux, baisse du PIB, déficit com­mer­cial abyssal, escalade de la dette publique. Il faut admet­tre l’échec sanglant du plan Martínez de Hoz. Il est donc rem­placé. Tout comme le prési­dent en exer­ci­ce, Jorge Videla. A leur place, la junte installe le général Rober­to Vio­la à la tête de l’état, et Loren­zo Sigaut, un ancien dirigeant de FIAT, à l’économie. Avec un slo­gan resté célèbre : «Celui qui parie sur le dol­lar perd à tous les coups». Sitôt en place, le nou­veau min­istre sup­prime la tabli­ta, et déval­ue forte­ment le peso, his­toire de faire remon­ter le dol­lar et de favoris­er ain­si les expor­ta­tions.

Nou­v­el échec : Sigaut ne parvient qu’à faire aug­menter la dette (+31%) et à accélér­er la chute du PIB, appro­fondis­sant la crise. Nou­veau change­ment à la tête de l’état en con­séquence, avec l’arrivée du général Leopol­do Galtieri aux manettes, et Rober­to Ale­mann à l’économie. Vio­la et Sigaut n’auront tenu que huit mois, de fin mars à novem­bre 1981.

Poli­tique des nou­veaux dirigeants pour com­bat­tre la crise ? Rien de neuf, on reste dans le libéral pur sucre : com­pres­sion des dépens­es publiques, gel des salaires, pri­vati­sa­tions de tout ce qui pou­vait se pri­va­tis­er. Avec comme résul­tats nota­bles un chô­mage galopant et une flopée de fer­me­tures d’usines. L’Argentine con­tin­ue ain­si de s’enfoncer dans une de ses plus graves crises depuis celle, mon­di­ale celle-là, de 1929. Arrivé à ce point-là, le bilan est déjà bien lourd : l’inflation à trois chiffres est dev­enue la norme, l’indice de pau­vreté est passé de 6% en 1974 à près de 40% en 1982, l’injuste sociale est à son comble, les 10% les plus rich­es ayant vu leurs revenus aug­menter de plus de 30%, pen­dant que les 30 % les plus pau­vres per­daient, eux, le même pour­cent­age.

Acculé, de plus en plus impop­u­laire, le gou­verne­ment mil­i­taire va alors ten­ter une manœu­vre dés­espérée pour ten­ter de restau­r­er son image, en fédérant l’ensemble de la pop­u­la­tion autour d’un pro­jet nation­al­iste : récupér­er les Iles Mal­ouines, sur lesquelles les Bri­tan­niques ont fait main basse en 1833. Ce sera leur chant du cygne.

Extraits de textes et vidéos

A. Qui a tué le syn­di­cal­iste José Ruc­ci ?

On ne sait pas, et on ne saura jamais, qui a tué Ruc­ci. Sa famille, en 1999, accepte la thèse qui fait porter la respon­s­abil­ité à la Triple A, et reçoit une indem­ni­sa­tion (de l’état).

(Un des fon­da­teurs de la Triple A, Sal­vador Hora­cio Paino, avait attribué le crime a son organ­is­tion en 1983, NDLA)

Qui l’a tué ? Eh bien, au choix :
1) Les Mon­toneros ou une frac­tion d’entre eux qui en a pris l’initiative sans con­sul­ter Fir­menich (Leader du mou­ve­ment, NDLA)
2) Un ordre direct de Fir­menich
3) La Triple A. López Rega était furieux de la rela­tion priv­ilégiée entre Perón et Ruc­ci. Il le fait descen­dre.
4) L’ERP, parce que Ruc­ci est le prin­ci­pal adver­saire de Tosco (Agustín Tosco, autre leader syn­di­cal, NDLA) à l’intérieur du mou­ve­ment ouvri­er et qu’inévitablement il va attach­er celui-ci au réformisme bour­geois et au pacte du renon­ce­ment.
5) l’Armée, afin de désta­bilis­er le Pacte Social.
6) Perón. N’a‑t-on pas fait courir une blague à ce sujet ? (…) Un aide de camp dit à Perón : «Général, Ruc­ci a été assas­s­iné». Perón regarde sa mon­tre et répond : «Hein ? Non, mon vieux, ce n’est pas pos­si­ble. Il n’est pas encore midi».
7) La CIA. L’affaire Allende était encore récente. La CIA n’avait aucune con­fi­ance en Perón. Elle n’a jamais aimé ce mil­i­taire pro-nazi. Il représen­tait un éter­nel dan­ger. Le dan­ger d’un débor­de­ment des foules que le car­ac­tère mythique de son nom suf­fi­rait à provo­quer. López Rega était en con­tact depuis longtemps avec la CIA. (…) Est-il trop fan­tai­siste d’imaginer qu’ils se soient arrangés avec López Rega ou n’importe quel cinglé de la Marine pour ruin­er le Pacte Social de Perón ? (…)
On croit qu’il s’agit des Mon­tos (Mon­toneros, NDLA) parce que les Mon­tos l’ont écrit.
José Pablo Fein­mann – Per­o­nis­mo – T2 – p 563–565 – Plan­e­ta — 2010

B. Femmes cap­tives

1.
Les vio­ls se répétèrent. En secret Lil­iana racon­tait ses mal­heurs à ses com­pagnons de cap­tiv­ité. Mais les préjugés restaient forts et ils lui ren­voy­aient un sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité, car elle ne sen­tait pas tou­jours com­prise. «Cela ne t’est pas arrivé par hasard, tu l’as cher­ché», voilà le mes­sage qu’elle croy­ait percevoir der­rière cer­taines répons­es. Les normes moral­istes de l’organisation dont elle avait fait par­tie con­tin­u­aient de peser, et elle sen­tait que le viol était un des moyens util­isés par les oppresseurs pour la détru­ire. Ils voulaient la détach­er des principes qui l’avaient main­tenue debout jusque-là, pour l’obliger à faire d’elle ce qu’ils voulaient. Une fois souil­lée, tout deve­nait alors pos­si­ble.
(Miri­am Lewin et Olga Wor­nat — Putas y guer­rilleras, p196 — Plan­e­ta)

2.
«Dieu c’est nous», dis­aient les tor­tion­naires de La Per­la. Et même si ce n’était pas vrai, cela y ressem­blait assez. Ils avaient pou­voir de vie et de mort sur tous. Les vio­ls ont été mas­sifs. Toutes les femmes passées par La Per­la en ont subi, et cer­tains hommes égale­ment. Selon le témoignage de Piero Di Monte, quand arrivait un nou­veau détache­ment de garde, ils oblig­eaient Ale­jan­dra Jaimovich à chang­er les draps d’un lit et tous la vio­laient. Ceux qui l’avaient amenée ain­si que les hommes de garde. Ale­jan­dra avait 17 ans, c’était encore une enfant. «Amenez la juive» entendait-on dire quand on allait la chercher pour accom­plir le rit­uel per­vers.
(op. cit. p198)

C. Les vols de la mort

1
- On trou­vait une grande ardoise avec les noms de ceux qui devaient accom­pa­g­n­er les pris­on­niers à Aeropar­que (L’aéroport de Buenos Aires pour les vols intérieurs, NDLA).
- Com­ment appeliez-vous cela entre vous ?
- Le vol.
- Le vol ?
-On appelait ça un vol. Tout comme Pernías et Rolón avaient indiqué aux séna­teurs (lors d’une audi­tion par­lemen­taire post-dic­tature, NDLA) que la tor­ture pour obtenir des infor­ma­tions était aus­si une méth­ode qui avait été employée de manière régulière. Dans ce sché­ma de guerre que nous étions per­suadés de men­er, cela fai­sait par­tie des méth­odes employées.
(…)
- Quelle était l’étape suiv­ante ?
- Je suis descen­du dans la cave, où se trou­vaient ceux qui devaient embar­quer. (…) On les a infor­més qu’ils allaient être trans­férés dans le sud, et que pour cela on devait leur injecter un vac­cin. On leur a injec­té le vac­cin… enfin… je veux dire, une piqûre des­tinée à les endormir, un sédatif.
- Une injec­tion de quoi ?
- Je ne sais pas, une injec­tion.
- Qui la fai­sait ?
- Un des médecins qui étaient là.
- Un médecin naval ?
- Oui.
(…)
- Quelle était la réac­tion des détenus quand ils appre­naient le trans­fert et la néces­sité d’être vac­cinés ?
- Ils étaient con­tents.
- Ils n’avaient aucun soupçon ?
- Aucun.
(…)
- Ils ne se rendaient pas compte de ce qui se pas­sait ?
- Cela ne fait aucun doute. Aucun d’entre eux ne se doutait qu’il allait mourir.
(Inter­view du Cap­i­taine de corvette Adol­fo Fran­cis­co Scilin­go par Hora­cio Ver­bit­sky dans son livre « El vue­lo », p 13 à 15)

2. Extrait d’un inter­view d’Adol­fo Scilin­go (2’30, sous-titré en français)

3. Extrait du film “Gara­je Olimpo”, de Mar­co Berchis (1999)

D. Ramón Camps

Ramón Camps, un des tor­tion­naires les plus mon­strueux de la dic­tature civi­co-mil­i­taire, a été con­damné, par­mi les cen­taines de crimes dont il a été accusé, pour soix­ante-treize enlève­ments suiv­is d’assassinat, pour lesquels il est directe­ment impliqué, et pour avoir organ­isé et dirigé l’appareil répres­sif et crim­inel qu’il a mis en place en tant que chef de la sin­istre police de Buenos Aires.
Il ne fut pas un assas­sin silen­cieux, ni resté dans l’ombre : il a util­isé les espaces dont la dic­tature s’était ren­due maitresse et ceux qui s’étaient mis au ser­vice du régime pour organ­is­er une défense éhon­tée de son action, défense qu’il a pour­suiv­ie jusqu’après le retour de la démoc­ra­tie. Non sans suff­i­sance, il a plas­tron­né dans la presse inter­na­tionale au sujet des morts et des dis­parus, avançant des chiffres avec tant de morgue que le gou­verne­ment instal­lé en 1983, pour­tant hési­tant au moment de juger les oppresseurs, s’était vu con­traint de le pour­suiv­re en jus­tice.
Il a crié son fanatisme anti-com­mu­niste, son anti­sémitisme furieux, à la face du monde, con­va­in­cu qu’une «guerre» rem­portée con­fère des droits par­ti­c­uliers aux vain­queurs, con­traire­ment, avait-il l’habitude dire, à ce qui s’était passé pour Adolf Hitler.
Il se van­tait d’avoir pris part à des fusil­lades con­tre de sup­posés enne­mis armés. Il n’était pas capa­ble d’observer la réal­ité, d’en appréci­er les lim­ites et d’agir en con­séquence.
(«Los mon­stru­os», de Vicente et Hugo Muleiro – Ed. Plan­e­ta).

E. L’aide mil­i­taire française à la junte argen­tine

1.
(…) L’Ecole française, celle qui est impec­ca­ble­ment décrite dans le film «La bataille d’Alger» (De Gillo Pon­tecor­vo, 1966, NDLA). Voilà le Manuel de con­tre-insur­rec­tion. Le film de Pon­tecor­vo a pour but d’informer les marx­istes révo­lu­tion­naires du monde entier sur la cru­auté des paras français. Mais en même temps, il livre à ceux-ci (..) un film de pro­pa­gande à la gloire de leur effi­cac­ité et de l’intelligence avec laque­lle sont appliquées leurs méth­odes. Si la con­tre-insur­rec­tion occi­den­tale a tant étudié ce film, c’est qu’elle a vu en lui non seule­ment ce qu’il fal­lait faire, mais égale­ment la preuve de son effi­cac­ité et de sa valid­ité. (…) Les mil­i­taires argentins sont ravis (de copi­er) ces méth­odes, de les appren­dre – ils éprou­vent autant de plaisir à les appren­dre qu’à les met­tre en pra­tique. Le Général Aram­bu­ru- sur deux pho­tos cap­i­tales sur lesquelles on peut voir nos mil­i­taires en com­pag­nie de paras français – est assis au bout de la longue table. Mais c’est lui, le chef des sol­dats de la patrie, qui écoute, qui apprend et qui, bien­tôt, enseign­era. (…) Quand à Ezeiza la rumeur court par­mi les mil­i­tants qu’il y a des mer­ce­naires français sur la tri­bune, per­son­ne ne la croit. «Quoi ? On se bat aus­si con­tre la France ?» Mais non : la France trans­met seule­ment le savoir acquis en Indo­chine et en Algérie.
(José Pablo Fein­mann — Per­o­nis­mo, T2 — p388-389 — Plan­e­ta)

2.
«La pre­mière arme dans la lutte con­tre l’action sub­ver­sive et la guéril­la, et c’est un des enseigne­ments que nous ont trans­mis les mil­i­taires français de leur expéri­ence en Algérie, c’est de compter avec un bon ser­vice de ren­seigne­ment»
(Général Diaz Bessone, dans Per­o­nis­mo T2 p 391)
NDLA : le rôle de l’Armée française est égale­ment détail­lé dans le chapitre 3 du livre d’Alejandro Horow­icz « Las dic­taduras argenti­nas », p 173 à 210.

F. La vio­lence poli­tique

La fig­ure du Prési­dent Juan D. Perón est essen­tielle pour com­pren­dre la vio­lence poli­tique des années 70. Depuis son exil madrilène, le caudil­lo le plus pop­u­laire de l’histoire argen­tine a soutenu avec ent­hou­si­asme les groupes armés. Perón avait la con­vic­tion qu’à l’intérieur de sociétés iné­gal­i­taires, des motifs de jus­tice sociale exigeaient l’utilisation de la vio­lence armée pour s’opposer à une «vio­lence struc­turelle». Ses fréquentes inter­ven­tions à ce sujet lais­sent peu de place au doute : «la vio­lence existe par elle-même et seule la vio­lence peut la détru­ire», et «La vio­lence d’en haut engen­dre la vio­lence d’en bas», affir­mait Perón, qui par ailleurs posait la ques­tion de façon rhé­torique : «A quel autre moyen que la vio­lence peut recourir un peu­ple humil­ié ?». (…)
Au moment où Isabel Perón s’est instal­lée aux com­man­des (Après la mort de J. Perón, en juil­let 1974, NDLA), la vio­lence de gauche avait été dépassée par ses adver­saires de droite : groupes para­mil­i­taires inté­grés par des syn­di­cal­istes, des mil­i­taires et des policiers, pour beau­coup en retraite. Sans ren­con­tr­er le moin­dre obsta­cle du côté gou­verne­men­tal, ces groupes ont pra­tiqué une vio­lence sys­té­ma­tique à l’encontre de tous ceux qu’ils cat­a­loguaient comme gauchistes. Des intel­lectuels, des artistes, des jour­nal­istes et des syn­di­cal­istes ont été alors vic­times de tor­ture et d’assassinats. Par­mi les plus impor­tants de ces groupes para­mil­i­taires, on peut dis­tinguer notam­ment la Triple A, com­mandée par López Rega, ex-sous-offici­er de police qui avait joué le rôle de secré­taire par­ti­c­uli­er de Perón durant son exil, et des groupes de syn­di­cal­istes comme celui de l’Union ouvrière métal­lur­giste (UOM). (…)
(Jaime Mala­mud Goti – Ter­ror y jus­ti­cia en la Argenti­na — p21-23 — Ed. De la Flor ‑2000)

G. La guerre cul­turelle

Les mil­i­taires et leurs alliés civils insis­taient sur le fait que les organ­i­sa­tions armées n’étaient que la par­tie vis­i­ble de “l’appareil sub­ver­sif”. L’ennemi réel était égale­ment celui qui dif­fu­sait des idées con­traires aux “tra­di­tions argen­tines”, dans le sens où l’entendait l’extrême-droite. Prob­a­ble­ment ini­tiée durant la prési­dence de Perón en 1973, cette “guerre cul­turelle”, menée par­al­lèle­ment à celle de l’Armée, s’est inten­si­fiée entre 1974 et 1976, sous la prési­dence d’Isabel Perón. Puis les mil­i­taires passeront la sur­mul­ti­pliée.
Après la mort de Perón le 1er juil­let 1974, le domaine de l’éducation est passé aux mains des nation­al­istes catholiques tra­di­tion­al­istes, de ten­dance poli­tique fas­ciste. Pour la plu­part anti­sémites, les mem­bres de ce groupe purent compter sur le sou­tien de nom­breux cadres des Armées de terre et de l’air. Pour la majorité d’entre eux, il était néces­saire de revenir à une “édu­ca­tion tra­di­tion­nelle”, appel­la­tion réservée à une édu­ca­tion stricte­ment con­fes­sion­nelle.
Jaime Mala­mud Goti – op. cit. p30-31 — Ed. De la Flor ‑2000

H. La tabli­ta : dérives de la poli­tique économique de la dic­tature

La déval­u­a­tion ini­tiale favorisa le secteur agri­cole, qui con­nut une forte crois­sance durant les deux années suiv­antes (1976–1977 ; NDLA) ce qui con­tribua à amélior­er la bal­ance com­mer­ciale. La mise à jour des tar­ifs publics, alors con­trôlés par l’Etat, dimin­ua l’énorme déficit fis­cal. En 1976 fut signé un accord avec le FMI, inclu­ant la créa­tion d’un marché des changes libre et unique.
Etre par­venu à con­tenir l’hyperinflation, à invers­er la fuite des cap­i­taux et à com­mencer à recon­stituer les réserves moné­taires fut con­sid­éré comme un vrai suc­cès, compte-tenu de là d’où on par­tait. Mais dès la fin de 1976, l’inflation repar­tit à la hausse et on dut décréter un gel des prix de 120 jours, qui devait dur­er jusqu’en juin, mais à la fin de cette péri­ode, débu­ta une nou­velle spi­rale qui con­traig­nit le gou­verne­ment à pren­dre des mesures d’orthodoxie finan­cière pour frein­er l’expansion moné­taire, le déficit et le crédit.
Ces mesures eurent un effet assez rarement con­staté jusqu’alors : les taux d’intérêt étaient supérieurs à l’inflation. Selon Cortés Conde (His­to­rien de l’économie argen­tine, NDLA), c’est à par­tir de là que les milieux d’affaires prirent leurs dis­tances avec la ligne économique gou­verne­men­tale. L’historien explique que les entre­pris­es avaient pris l’habitude d’emprunter à des taux d’intérêts inférieurs à l’inflation, qu’on pou­vait con­sid­ér­er comme des sub­ven­tions, ou des cadeaux. La hausse des taux d’intérêt – selon le raison­nement de Cortés – eut un fort impact sur l’industrie, dont la pro­duc­tion se mit à baiss­er ; en 1978, on put par­ler de réces­sion.
C’est pour éviter la perte de com­péti­tiv­ité des entre­pris­es que fut mise en place la fameuse «tabli­ta», c’est-à-dire une déval­u­a­tion pro­gram­mée, gradu­elle et annon­cée (crawl­ing peg).
(…) Les cap­i­taux com­mencèrent à affluer en dol­lars, se trans­for­mant en pesos placés à des taux d’intérêts supérieurs à l’inflation et bien supérieurs au taux de déval­u­a­tion, ce qui per­me­t­tait ensuite de racheter encore plus de dol­lars et les plac­er à l’extérieur du pays. C’est la «bicy­clette finan­cière» qui, cou­plé au taux de change tou­jours en retard sur le mou­ve­ment, a créé un sen­ti­ment «d’argent facile».
(Extrait d’un arti­cle du quo­ti­di­en La Nación du 16 mars 2013)

J. 20 ans après la guerre, la néces­sité de con­tin­uer à négoci­er la sou­veraineté des Iles Mal­ouines

La reven­di­ca­tion paci­fique de sou­veraineté sur les Iles Mal­ouines est et doit rester poli­tique d’Etat. L’invasion des îles par le gou­verne­ment mil­i­taire était un acte dés­espéré des­tiné davan­tage à ren­forcer sa posi­tion qu’à véri­ta­ble­ment récupér­er un ter­ri­toire per­du. Plus encore et comme l’a mis en lumière un rap­port des Forces armées après le con­flit, le déroule­ment des opéra­tions a mon­tré l’impéritie des cadres mil­i­taires et leur indif­férence vis-à-vis de leurs sub­or­don­nés, alors que ceux-ci ont fait preuve au con­traire de volon­té et d’héroïsme. La défaite a pré­cip­ité la chute de la dic­tature et éloigné la pos­si­bil­ité d’une négo­ci­a­tion paci­fique avec la Grande-Bre­tagne au sujet de la sou­veraineté. La société quant à elle a recou­vert la guerre d’un voile de honte, et même si le sac­ri­fice des vétérans a été recon­nu, on ne leur a jamais apporté le sou­tien qu’ils méri­taient.
En 1998 le prési­dent en exer­ci­ce de l’Argentine, Car­los Men­em, et le pre­mier min­istre bri­tan­nique Tony Blair ont signé un accord selon lequel la dis­cus­sion était reportée tan­dis qu’on négo­ci­ait des con­ces­sions mutuelles. Dans ce con­texte, l’Argentine recon­nut aux Kelpers (occu­pants anglais de l’île, NDLA) les droits de con­ces­sion sur la pêche et l’exploitation du pét­role. Cette légiti­ma­tion a per­mis aux Kelpers de con­solid­er leur posi­tion et porté préju­dice aux aspi­ra­tions nationales.
Lors de la com­mé­mora­tion du vingtième anniver­saire du débar­que­ment sur les îles, le prési­dent Nestor Kirch­n­er (2003–2007, NDLA) a cri­tiqué cette ori­en­ta­tion diplo­ma­tique des années 90 et a instam­ment prié la Grande-Bre­tagne de dis­cuter en toute bonne volon­té de la sou­veraineté, par la voie diplo­ma­tique et dans la paix. Une demande qui sera certes prob­a­ble­ment repoussée par le gou­verne­ment bri­tan­nique, mais qui ouvre la per­spec­tive d’une nou­velle ori­en­ta­tion diplo­ma­tique sur ce thème, en réaf­fir­mant un droit de reven­di­ca­tion inal­ién­able.
La reven­di­ca­tion de sou­veraineté sur les Iles Mal­ouines et la propo­si­tion de la régler par des voies paci­fiques sont des posi­tions qui n’auraient jamais dû être aban­don­nées et que le gou­verne­ment a oppor­tuné­ment rétablies.
(Arti­cle du jour­nal Clarín, du 5 avril 2006)

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Voir bib­li­ogra­phie suc­cincte en page de présen­ta­tion.

Tra­duc­tions des textes : PV

 

Le déchainement de la répression

La prési­dente María Estela Martínez de Perón ren­ver­sée, com­mence alors ce que les mil­i­taires appel­lent “Proces­sus de réor­gan­i­sa­tion nationale”. Une junte de gou­verne­ment se con­stitue, englobant cha­cune des trois armes mil­i­taires : Jorge Rafael Videla représente l’armée de terre, Emilio Eduar­do Massera la marine, et Orlan­do Ramón Agostí l’armée de l’air.

La junte mil­i­taire : Massera, Videla, Agostí

Leur but prin­ci­pal est de trans­former pro­fondé­ment la société argen­tine pour en revenir à son aspect d’avant 1945. C’est-à-dire, on l’aura com­pris, avant l’apparition du péro­nisme. A savoir, une société d’ordre, sans con­flit de classe, grèves ou reven­di­ca­tions pop­u­laires.
Par­al­lèle­ment, sur le plan économique, il s’agira de dimin­uer dras­tique­ment l’intervention de l’état et de pro­mou­voir une économie libérale.
Ce nou­veau cap poli­tique est ardem­ment soutenu, on s’en doute, par le patronat et les milieux financiers. Mais égale­ment par la majeure par­tie de l’Eglise, dont les yeux s’éclairent à la per­spec­tive d’un retour à l’ordre moral.

La junte ne perd pas de temps. Aus­sitôt en place, les mil­i­taires décrè­tent la fin de toute activ­ité poli­tique, sociale et cul­turelle «sub­ver­sive». La sig­ni­fi­ca­tion exacte de ce dernier mot restant bien enten­du à leur entière dis­cré­tion. Est sub­ver­sif… tout ce qu’ils con­sid­èrent sub­ver­sif. Voilà qui est tout de même assez sim­ple à com­pren­dre, non ? C’est peu de dire que la notion est assez éten­due et ne se lim­ite pas aux seuls mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, pre­miers dans le viseur. Le syn­di­cal­isme, la cul­ture au sens large, la lit­téra­ture, la pen­sée poli­tique, mais aus­si le rock et même les math­é­ma­tiques mod­ernes, devi­en­nent sub­ver­sifs du jour au lende­main !

Un général, gou­verneur de la province de Buenos Aires (Ibéri­co Saint Jean) dira même : «D’abord nous tuerons tous les sub­ver­sifs, puis nous tuerons leurs col­lab­o­ra­teurs, leurs sym­pa­thisants, puis tous les indif­férents et enfin, nous tuerons les timides». Ce qui fera dire à de nom­breux obser­va­teurs de l’époque qu’en défini­tive, le gou­verne­ment mil­i­taire trans­for­mait l’ensemble du peu­ple argentin en enne­mi poten­tiel.

Les pre­mières mesures stricte­ment poli­tiques tombent rapi­de­ment : dis­so­lu­tion du par­lement, inter­dic­tion des par­tis, procla­ma­tion de l’état de siège. Les mil­i­taires repren­nent, mais de manière plus «indus­trielle», le tra­vail com­mencé par la Triple A de López Rega. Les arresta­tions de «sub­ver­sifs» se mul­ti­plient, mais en dehors de tout con­texte légal : il devient impos­si­ble pour les familles con­cernées de localis­er les per­son­nes arrêtées, qui sem­blent ain­si s’évanouir dans la nature. Com­mence alors la longue liste des dis­parus de la dic­tature. Partout dans le pays, s’ouvrent des camps de déten­tion plus ou moins clan­des­tins, dans lesquels les pris­on­niers sont retenus pour être inter­rogés et la plu­part du temps, tor­turés. Cer­tains de ces camps sont passés à la postérité, pour leur impor­tance ou leur car­ac­tère par­ti­c­ulière­ment sin­istre . Ain­si l’ESMA (Escuela supe­ri­or de mecáni­ca de la Arma­da, école tech­nique de la Marine), située au nord de Buenos Aires, «accueillera» près de 5000 pris­on­niers, dont seule­ment 500 ressor­tiront vivants, ou encore le cen­tre de La Per­la près de la ville de Cór­do­ba, par lequel passeront près de 3000 indi­vidus, dont de nom­breuses femmes qui y seront qua­si sys­té­ma­tique­ment vio­lées. En tout, ce sont près de 350 cen­tres qui seront créés par la dic­tature. (Voir extraits B1 et B2)

L’ESMA, l’é­cole tech­nique de la Marine, prin­ci­pal cen­tre de déten­tion et de tor­ture.

La plu­part des vic­times de cette répres­sion sont, d’abord, les jeunes mil­i­tants des groupes révo­lu­tion­naires, comme les Mon­toneros, l’ERP ou les FAR. C’est con­tre eux que la répres­sion est la plus féroce. Dans la plu­part des cas, ils devi­en­nent des dis­parus. Pour cela, les mil­i­taires ont une méth­ode bien au point : celle des «vols de la mort». Lorsque le pris­on­nier n’a plus d’utilité, il est drogué, puis chargé dans un avion car­go. Celui-ci décolle vers le Rio de la Pla­ta et, en toute dis­cré­tion, lâche son charge­ment dans l’estuaire. Ni vu, ni con­nu. (Voir extrait C1 et vidéos C2 et C3)

Dès le 30 avril 1977, un cer­tain nom­bre de mères de dis­parus pren­nent l’habitude de se rassem­bler devant la Mai­son Rose (La Casa Rosa­da, palais prési­den­tiel) pour man­i­fester et réclamer des nou­velles de leurs enfants ou maris enlevés. Les mil­i­taires, pour les dén­i­gr­er, les surnom­meront «les folles de Mai», la Place de Mai (Plaza de mayo) étant le nom de la place sur laque­lle se trou­ve le palais. Ramón Camps, chef de la police de Buenos Aires, dira cynique­ment à leur pro­pos : «Si ces mères s’étaient tou­jours autant préoc­cupées de leurs enfants qu’elles ne le font aujourd’hui, elles ne seraient pas en train de se lamenter sur leur dis­pari­tion. C’est avant qu’elles auraient dû tenir leur rôle de mère, et non comme elles le font main­tenant tenir celui d’activistes poli­tiques». (Voir extrait D)

Les mères sont dev­enues des grands-mères, mais con­tin­u­ent de man­i­fester (ici en 2007)

Par­mi les per­son­nes arrêtées, on compte un cer­tain nom­bre de jeunes femmes, dont cer­taines arrivent enceintes dans les camps de déten­tion. Cela n’arrête en rien les mil­i­taires, et ne les empêche aucune­ment de leur faire subir des inter­roga­toires et des tor­tures. La plu­part du temps, elles accouchent en cap­tiv­ité, et leurs enfants leur sont enlevés, pour être adop­tés par des familles de mil­i­taires. Aujourd’hui encore, en 2022, l’association des «Mères de la Place de Mai» en recherche env­i­ron 300 qui n’ont pas pu être local­isés. Dans la qua­si total­ité des cas, ces enfants sont orphe­lins de leurs par­ents biologiques, assas­s­inés par la junte mil­i­taire, et ignorent totale­ment leur vrais liens famil­i­aux. Une coupure qui n’est pas sans provo­quer, des années après, lorsque les familles parvi­en­nent à les retrou­ver et à les con­tac­ter, des drames dif­fi­ciles à sur­mon­ter.

Du côté de la pop­u­la­tion en général, l’ambiance est plutôt à la résig­na­tion. Per­son­ne ne peut ignor­er ce qui se passe, et la réal­ité de la répres­sion aveu­gle qui s’est abattue sur l’ensemble du pays. Mais la peur, la soif de tran­quil­lité et d’ordre, voire l’adhésion au pou­voir autori­taire et à la lutte con­tre les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, font pré­val­oir la pas­siv­ité et le silence par­mi la majorité des gens. Une des for­mules les plus enten­dues à cette époque restera, faisant allu­sion aux per­son­nes arrêtées, «il a bien dû le chercher» (En espag­nol «Por algo será» ou «Algo habrá hecho», nous auri­ons dit chez nous, «il n’y a pas de fumée sans feu»).

Les actes de résis­tance sont rares, et prin­ci­pale­ment l’œuvre des mou­ve­ments de gauche révo­lu­tion­naire. En mars 1977, le jour­nal­iste et écrivain Rodol­fo Walsh écrit une “let­tre ouverte à la junte mil­i­taire” restée célèbre, qu’il enver­ra à dif­férentes rédac­tions de jour­naux. Le lende­main de l’en­voi, il tombera dans une embus­cade ten­due par les mil­i­taires. Griève­ment blessé, il sera con­duit en un endroit qui n’a jamais été révélé. On ne le rever­ra jamais.

Rodol­fo Walsh

Pour men­er à bien ce tra­vail de répres­sion intense, les mil­i­taires argentins peu­vent compter sur l’aide et les con­seils bien­veil­lants des autorités éta­suni­ennes, qui voient naturelle­ment d’un très bon œil ces gou­verne­ments de leur «arrière-cour» lati­no-améri­caine s’associer active­ment à la lutte anti-com­mu­niste. Autour de l’Argentine, on compte d’ailleurs pas moins de qua­tre pays ain­si gou­vernés par l’Armée : le Chili de Pinochet (dont l’accession au pou­voir doit beau­coup au gou­verne­ment de Richard Nixon), l’Uruguay de Bor­d­aber­ry, la Bolivie de Banz­er et le Paraguay de Stroess­ner. C’est le temps de l’influence de l’Ecole des Amériques, dans laque­lle les mil­i­taires sud-améri­cains vien­nent faire de fréquents et fructueux stages de «lutte anti-sub­ver­sive», encadrés par l’armée de l’On­cle Sam.

Néan­moins en ce qui con­cerne l’Argentine, un autre pays dis­tillera égale­ment ses bons con­seils et son expéri­ence répres­sive : La France. En effet, des con­tacts étroits vont se nouer avec cer­tains de nos hauts – et moins hauts – gradés rescapés de la guerre d’Algérie. Une guerre (par­don, des «événe­ments» comme on a longtemps dit chez nous) qui leur a con­féré une solide expéri­ence en ce qui con­cerne la lutte con­tre les sub­ver­sifs d’une part, et les tech­niques d’interrogatoire mus­clé d’autre part. Expéri­ence dont ils fer­ont large­ment prof­iter leurs col­lègues argentins, se don­nant même la peine de faire le voy­age jusqu’à Buenos Aires pour dis­penser leurs cours. On en trou­vera même sur la tri­bune d’Ezeiza, par­mi les nervis de droite extrême ramenés par Perón en juin 1973. Par­mi les instruc­teurs, on retrou­vera un tor­tion­naire célèbre : le général Paul Aus­sa­ress­es, un des respon­s­ables de l’assassinat du mil­i­tant com­mu­niste Mau­rice Audin en Algérie. (Voir extraits E1 et E2)

La répres­sion se pour­suiv­ra tout au long de la péri­ode de dic­tature, même si, con­sid­érant la guerre anti-sub­ver­sive gag­née, les mil­i­taires fer­meront une par­tie des cen­tres de déten­tion en 1978. Il y avait pour cela une autre bonne rai­son. A cette époque, plus per­son­ne dans le monde n’ignorait la sit­u­a­tion dra­ma­tique des droits de l’homme en Argen­tine. D’autant qu’elle était large­ment doc­u­men­tée par les exilés. De nom­breux mou­ve­ments de protes­ta­tion et de rejet s’organisent, exigeant trans­parence et fin de la répres­sion illé­gale. Les galon­nés argentins essaieront d’ailleurs de mobilis­er la pop­u­la­tion con­tre ce qu’ils affir­maient être un dén­i­gre­ment sans fonde­ment du pays. A pro­pos de ces mou­ve­ments en faveur des droits humains bafoués, ils oseront même ten­ter de pop­u­laris­er le slo­gan «Los argenti­nos somos dere­chos y humanos», en français, «Nous Argentins sommes droits et humains».

C’est qu’il y a un enjeu, et de taille, pour la junte au pou­voir. En effet, 1978, c’est l’année de la Coupe du monde de foot­ball. Or, elle est organisée…en Argen­tine ! Mag­nifique vit­rine pour une dic­tature en mal de recon­nais­sance ! Comme cela arrive péri­odique­ment dans le sport, de nom­breux mou­ve­ments mon­di­aux ten­teront d’imposer un boy­cott, mais sans grande réus­site. Au con­traire : le mon­di­al est un immense suc­cès, d’autant plus que le pays hôte… rem­porte la coupe ! Une coupe au par­fum de scan­dale, entaché d’un soupçon d’arrangement entre dic­tatures. L’ar­mée peut ain­si cap­i­talis­er sur la liesse pop­u­laire, et faire oubli­er, au moins pro­vi­soire­ment, le régime de ter­reur auquel elle soumet ses conci­toyens.

Appel au boy­cott de la Coupe du monde, ici en cata­lan.

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Sources bib­li­ographiques et vidéos : voir en fin d’arti­cle de présen­ta­tion.

1976–1983 : la dictature militaire

En ce mois de mars qui va voir pass­er un triste anniver­saire, nous déb­u­tons une série sur les orig­ines, le déroule­ment et la chute de la dernière dic­tature mil­i­taire en date en Argen­tine.

En effet, celle-ci a débuté par le coup d’é­tat du 24 mars 1976, il y a 46 ans.

Dans un pre­mier arti­cle, nous exposerons les con­di­tions poli­tiques, économiques et sociales qui ont mar­qué le dernier gou­verne­ment de Juan Perón, puis après sa mort, de sa femme María Estela Martínez, dite «Isabeli­ta» de juin 1973 à mars 1976.

Le sec­ond arti­cle portera sur l’in­stal­la­tion de la dic­tature et l’or­gan­i­sa­tion d’une répres­sion général­isée, qua­si indus­trielle, con­tre l’ensem­ble du peu­ple argentin.

Le troisième présen­tera les grandes lignes de la poli­tique économique de la junte mil­i­taire, et ses con­séquences durables sur le délite­ment des struc­tures indus­trielles et moné­taires du pays.

Le qua­trième enfin enfin mon­tr­era l’isole­ment pro­gres­sif, à l’in­térieur comme à l’ex­térieur, du pou­voir mil­i­taire, et sa chute après la ten­ta­tive dés­espérée de rassem­bler les Argentins autour d’un pro­jet nation­al­iste : repren­dre par la force les îles Mal­ouines aux Anglais.

Atten­tion : ces arti­cles n’ont pas pour ambi­tion de faire œuvre d’éru­di­tion his­torique. Ils sont des­tinés en pri­or­ité à informer, de manière con­cise, et acces­si­ble, un pub­lic certes, nous l’e­spérons tout du moins, intéressé par la riche his­toire de ce pays, mais non spé­cial­iste.

Ceux qui voudront aller plus loin utilis­eront avec prof­it les liens et infor­ma­tions bib­li­ographiques — très loin d’être exhaus­tifs —  que nous lis­tons ci-dessous !

Notre but est avant tout de don­ner envie, juste­ment, d’aller plus loin, en lançant quelques pistes sim­ples et, en tout cas nous l’es­saierons, de vous faire pass­er un bon moment de lec­ture !

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Arti­cle 1 : le dernier gou­verne­ment de Perón.

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Ci-dessous les prin­ci­pales sources qui nous ont aidé à la rédac­tion de ces arti­cles.

A LIRE

Bufano, Ser­gio et Teix­idó Lucre­cia — Perón y la Triple A – Sudamer­i­cana — 2015

Calveiro, Pilar — Poder y desapari­ción — Col­i­hue — 2014

De Riz, Lil­iana — La políti­ca  en sus­pen­so 1966–1976 — Paí­dos — 1981

Don­da, Vic­to­ria — Moi, Vic­to­ria, enfant volée de la dic­tature argen­tine — Robert Laf­font — 2010

Eloy Martínez, Tomás – Las vidas del Gen­er­al – Aguilar — 2004

Fein­mann, José Pablo — Per­o­nis­mo, filosofía políti­ca de una per­sis­ten­cia argenti­na — 2 tomes — Plan­e­ta 2010 et 2011

Gabet­ta, Car­los et Richter, Rodol­fo — Ene­mi­gos — Eude­ba — 2018

Horow­icz, Ale­jan­dro — Las dic­taduras argenti­nas — Edhasa — 2012

Lafage, Franck — L’Ar­gen­tine des dic­tatures — L’Har­mat­tan — 1991

Lewin, Miri­am et Wor­nat, Olga — Putas y guer­rilleras ‑Plan­e­ta 2020

Mala­mud Goti, Jaime — Ter­ror y jus­ti­cia en la Argenti­na — Edi­ciones de la Flor — 2000

Mén­dez, Euge­nio — Aram­bu­ru : el crimen per­fec­to — Plan­e­ta — 1987

Muleiro, Hugo et Vicente — Los mon­stru­os — Plan­e­ta — 2016

Robin, Marie-Monique — Escadrons de la mort, l’é­cole française — La Décou­verte — 2004

Rouquié, Alain — Pou­voir mil­i­taire et société poli­tique en République argen­tine — Press­es de la fon­da­tion nationale des sci­ences poli­tiques — 1978

Rouquié, Alain — Le siè­cle de Perón- Seuil — 2016

Tcherkas­ki, Osval­do – Las vueltas de Perón, 1971–1976 – Sudamer­i­cana — 2016

Ver­bit­sky, Hora­cio — El vue­lo — Plan­e­ta — 1995

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A VOIR ET ÉCOUTER

Sur le dernier gou­verne­ment de Perón :

Un point de vue de gauche sur le dernier gou­verne­ment de Perón :
https://www.izquierdasocialista.org.ar/2020/index.php/blog/elsocialista/item/17698-el-gobierno-peronista-de-1973-a-1976

Le regard d’un his­to­rien, José Luis Romero (1906–1977)
https://jlromero.com.ar/textos/el-carisma-de-peron-1973/

Une brève mise en con­texte, avec quelques images d’époque :
https://historiadigital.jimdofree.com/cuarto/argentina-entre-1966-y-1983-gobiernos-autoritarios-y-democr%C3%A1tico-custodiados/retorno-del-peronismo-1973-a-1976/

Sur la péri­ode de la dic­tature :

Escadrons de la mort, l’é­cole française, doc­u­men­taire de Marie-Dominique Robin. (60′)

Présen­ta­tion par l’au­teure du livre “Dou­ble fond” (Ed. Métail­lié) d’El­sa Oso­rio, sur un épisode lié à la dic­tature, mais se déroulant en par­tie en France. 4’53. En français.

Quelques points de vue des mil­i­taires, extraits d’une émis­sion argen­tine (10′). Atten­tion ici : le pro­pos de l’émis­sion est bien de mon­tr­er le car­ac­tère stupé­fi­ant de l’aplomb des mil­i­taires, per­suadés d’avoir accom­pli une action bien­faitrice pour le pays.

La noche de los lápices. Film d’Héc­tor Oliveira (1986) basé sur un fait réel : l’ar­resta­tion, la tor­ture et l’as­sas­si­nat d’un groupe de 7 jeunes en sep­tem­bre 1976. (95′)

Un autre film très intéres­sant, mais désor­mais introu­vable sur le net (on en trou­ve de nom­breux extraits néan­moins), est “Gara­je Olimpo”, de Mar­co Bechis (1999), qui racon­te l’his­toire d’une jeune activiste arrêtée par les mil­i­taires, trans­férée dans un cen­tre de déten­tion (un garage désaf­fec­té), et tor­turée par un jeune qui s’avère être le jeune pen­sion­naire à qui sa mère et elle louaient une cham­bre de la mai­son.

Let­tre ouverte du jour­nal­iste Rodol­fo Walsh à la junte mil­i­taire — fichi­er audio précédé d’une courte présen­ta­tion musi­cale — 12’29. En espag­nol. (Il en existe égale­ment des extraits. Chercher “car­ta abier­ta a la jun­ta mil­i­tar”.)
Ver­sion française du texte en lec­ture ici.

Sur la poli­tique économique de la péri­ode :

Le plan économique de la dic­tature, doc­u­men­taire en espag­nol (de la chaine “Tele­visión Públi­ca argenti­na” (Point de vue de gauche) (9′)

Pla­ta dulce, film de Fer­nan­do Ayala (1982) sur les con­séquences finan­cières de la poli­tique économique de la dic­tature. (94′)

Sur les bébés volés :

Le héros des Mal­ouines”, nou­velle, sur ce même blog. (En ver­sions française et espag­nole), ain­si que le livre de Vic­to­ria Don­da cité dans la bib­li­ogra­phie ci-dessus, “Moi Vic­to­ria, enfant volée de la dic­tature argen­tine”.

 

I. Le dernier gouvernement de J. Perón

On a vu com­ment le mas­sacre d’Ezeiza (20 juin 1973) avait con­sti­tué une rup­ture qua­si défini­tive entre les deux grandes ten­dances du péro­nisme, celle de la droite anti com­mu­niste et celle de la gauche révo­lu­tion­naire.

Au moment d’Ezeiza, c’est Héc­tor Cám­po­ra qui est au pou­voir. Il a été élu à la place de Perón, inter­dit de can­di­da­ture, mais il n’est qu’un prési­dent de tran­si­tion. D’autant qu’il appar­tient à la sec­onde ten­dance, à gauche. Or, la révo­lu­tion n’entre pas, mais alors pas du tout, dans les objec­tifs du Juan Perón qui ren­tre d’Espagne, le pays de Fran­co, après 18 ans d’exil. Il ne veut pas faire la révo­lu­tion, il veut rassem­bler, rede­venir ce qu’il avait été durant ces pre­mière années de pou­voir, entre 1946 et 1955 : le grand «total­isa­teur», le leader glob­al, l’aigle qui abrite sous ses deux ailes immenses toutes les sen­si­bil­ités poli­tiques à la fois. Les jeunes révo­lu­tion­naires l’ont aidé à revenir en semant le chaos, ravi­vant en chaque Argentin la nos­tal­gie des jours heureux ? Sans doute, mais main­tenant, fini la rigo­lade, place aux gens sérieux. Les «imberbes» peu­vent ren­tr­er chez eux, et laiss­er le devant de la scène aux vrais acteurs. Au besoin, s’ils ne com­pren­nent pas, on les y aidera à coups de matraque, et/ou en se débar­ras­sant physique­ment des plus insis­tants. Cela ne va pas tarder, mais n’allons pas trop vite.

Le grand per­dant du drame d’Ezeiza, c’est bien Cám­po­ra, qui rend son tabli­er trois petites semaines après, en juil­let 1973, lais­sant le champ libre au vieux chef et à son gourou, l’inquiétant et mys­tique Raspou­tine argentin, José López Rega, dit « Le sor­ci­er ». Nor­male­ment, le pou­voir pro­vi­soire, en atten­dant de nou­velles élec­tions, aurait dû revenir au prési­dent du Sénat, mais López Rega, rusé, s’arrange pour le faire expédi­er en mis­sion à l’étranger au même moment. En sec­ond rang, c’est donc le prési­dent de l’Assemblée nationale qui prend le fau­teuil. Et ça tombe bien : c’est le pro­pre gen­dre de López Rega, Raúl Lastiri. L’homme idéal pour pré­par­er les élec­tions prévues pour sep­tem­bre, et en même temps, assur­er un virage à droite bien ser­ré pour le nou­veau pou­voir.

Juan Perón, Isabeli­ta, José López Rega

Le 23 sep­tem­bre 1973, Juan Perón rem­porte l’élection haut la main, avec 62% des voix dès le pre­mier tour. C’est dire s’il était atten­du ! En face, une nou­velle fois, le can­di­dat d’opposition était Ricar­do Bal­bín. Perón n’est pas allé chercher loin sa vice-prési­dente (oui, c’est comme aux Etats-Unis, on élit un « tick­et » prési­dent-vice-prési­dent) : c’est tout sim­ple­ment sa pro­pre épouse, María Estela Martínez, dite « Isabeli­ta ». Une forme de népo­tisme qui coûtera cher non seule­ment au péro­nisme, mais à toute l’Argentine, on le ver­ra bien­tôt.

Une pho­to rare de mars 1974 : Juan Perón et sa femme (à droite) reçoivent Ele­na et Nico­lae Ceaus­es­cu dans leur rési­dence d’Olivos, au nord de Buenos Aires.

Le 25, le mou­ve­ment péro­niste de gauche révo­lu­tion­naire man­i­feste son dépit face à la droiti­sa­tion du mou­ve­ment de la pire manière qui soit, en assas­si­nant le syn­di­cal­iste José Ruc­ci, un des bras droits de Perón. Un atten­tat telle­ment réprou­vé par la majorité de la pop­u­la­tion que le mou­ve­ment Mon­toneros met­tra des années à en revendi­quer la pater­nité. La gauche est défini­tive­ment éjec­tée du mou­ve­ment, où ne sub­siste plus que la ten­dance droitière, dite « ortho­doxe », large­ment influ­encée par López Rega. (Voir extrait de texte A)

Débute alors une péri­ode d’épuration du mou­ve­ment. Les élus de la ten­dance révo­lu­tion­naire démis­sion­nent, ou sont for­cés à le faire. Des lois restreignant le droit de grève ou d’association sont pro­mul­guées. López Rega crée la sin­istre Triple A, Alliance anti­com­mu­niste argen­tine, des­tinée à pour­chas­s­er, réprimer et bien sou­vent assas­sin­er, les «sub­ver­sifs», autrement dit, les gauchistes. Enlève­ments, tor­tures, dis­pari­tions font désor­mais par­tie du quo­ti­di­en des Argentins. En trois ans de fonc­tion­nement, la Triple A fera près d’un mil­li­er de vic­times.

Perón scellera la rup­ture défini­tive avec le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire lors de son dis­cours du 1er mai 1974. C’est à cette occa­sion qu’il trait­era les jeunes, pour­tant venus une nou­velle fois l’accueillir avec fer­veur, «d’imberbes imbé­ciles» (je résume), provo­quant leur départ de la place de Mai, cette fois sans retour.

(Extrait du dis­cours, après une courte présen­ta­tion. On y entend claire­ment Perón apos­tro­pher les jeunes révo­lu­tion­naires (2’25 à 3’25) — Video sur Youtube postée par Tele­visión públi­ca argenti­na)

Perón, malade, meurt très peu de temps après, le 1er juil­let. Le pou­voir passe alors entière­ment aux mains d’Isabelita et de López Rega, tan­dis que la sit­u­a­tion économique, en ce début de crise mon­di­ale, se détéri­ore à grande vitesse. Les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, prin­ci­pales cibles de la Triple A, passent à la clan­des­tinité et mul­ti­plient les atten­tats, assas­si­nant notam­ment l’un des prin­ci­paux respon­s­ables du mas­sacre d’Ezeiza, le Com­mis­saire Vil­lar. La répres­sion est féroce, et le pays se voit de nou­veau plongé dans le chaos.

C’est alors que le gou­verne­ment de l’inexpérimentée – et sous influ­ence – Isabeli­ta va com­met­tre deux erreurs majeures. La pre­mière : s’attaquer à la CGT, syn­di­cat jusque là d’une fidél­ité exem­plaire au péro­nisme ortho­doxe (José Ruc­ci en avait été secré­taire général). La sec­onde : appel­er les mil­i­taires au sec­ours en leur don­nant des pou­voirs dis­cré­tion­naires pour con­duire la répres­sion. Ceux-ci ne vont pas se priv­er de les utilis­er, et y pren­dront goût, trou­vant là de quoi s’entrainer aux enlève­ments, séques­tra­tions, tor­tures, en toute légal­ité, avec la béné­dic­tion du gou­verne­ment. Une expéri­ence qui leur sera bien utile un peu plus tard.
Pen­dant ce temps, la crise économique s’approfondit. Le nou­veau min­istre de l’économie, Celesti­no Rodri­go, met en marche un plan d’austérité par­ti­c­ulière­ment sévère, surnom­mé péjo­ra­tive­ment «Rodriga­zo», qui provoque en retour une mobil­i­sa­tion pop­u­laire énorme, forçant López Rega à fuir le pays. Isabeli­ta, dépassée, se met en con­gé du pou­voir, lais­sant pro­vi­soire­ment son fau­teuil au prési­dent du Sénat, Íta­lo Lud­er.

Le pou­voir est dans une impasse totale. Isabeli­ta finit par repren­dre son poste, au milieu des rumeurs de coup d’État et des atten­tats révo­lu­tion­naires. Mais elle est sans solu­tion. Son incom­pé­tence est cri­ante, et encore plus évi­dente main­tenant que López Rega n’est plus à ses côtés. En jan­vi­er 1976, sa sit­u­a­tion est dev­enue inten­able. Au point où on en est arrivé, en réal­ité, tout le monde n’attend plus qu’un coup d’État mil­i­taire pour la faire bas­culer. Les uns, à droite, pour ramen­er l’ordre et l’autorité, les autres, à gauche, pour avoir enfin un adver­saire à leur mesure.

Le 24 mars, Isabeli­ta est arrêtée et l’Armée prend le con­trôle du pays. Une nou­velle dic­tature com­mence.

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Voir bib­li­ogra­phie et liens vidéos sur la page de présen­ta­tion.

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Prochain arti­cle : “Le déchaine­ment de la répres­sion”.

Pic de chaleur, Buenos Aires disjoncte

Une amie Québé­coise vient de m’informer que chez elle, il fai­sait telle­ment froid en ce moment que ses fenêtres givraient de l’intérieur !

Fenêtre com­plète­ment givrée !

Ce n’est cer­taine­ment pas le cas de l’Argentine, qui, en plein été aus­tral, atteint des som­mets de tem­péra­ture. Hier à Buenos Aires, selon le jour­nal Cróni­ca, on a atteint le sec­ond pic de tem­péra­ture après celui relevé en jan­vi­er 1957 (43,3) : 41,1°.

Naturelle­ment, les clim’ tour­nent à plein. Résul­tat : les four­nisseurs d’électricité sont débor­dés, et c’est ain­si que 700 000 foy­ers du secteur nord du Grand Buenos Aires ont été en par­tie privés de courant hier.

Comme tou­jours, les respon­s­abil­ités de la coupure font l’objet d’une polémique entre la com­pag­nie respon­s­able (ici, Ede­nor) et l’autorité publique de régu­la­tion, ENRE (acronyme espag­nol d’Entité nationale de régu­la­tion de l’électricité). Selon Ede­nor, la coupure serait due à un incendie dans un bidonville, qui aurait ensuite affec­té des câbles haute-ten­sion. Faux, répond ENRE. Aucun incendie : les pom­piers n’ont même pas été appelés. Le quo­ti­di­en Clarín qui rap­porte l’événement fait état de témoignages con­fir­mant l’incendie, mais con­tra­dic­toires. Selon cer­tains, c’est l’incendie de la mai­son qui a affec­té le câble, d’autres ont vu des étin­celles sur le câble, étin­celles qui auraient ensuite provo­qué l’incendie de la mai­son !

Ce qui met tout le monde d’accord, c’est que l’ensemble du sys­tème argentin souf­fre d’un manque cru­el d’investissement. Pour les uns, la faute à des tar­ifs trop bas, ne dégageant pas suff­isam­ment de marge aux four­nisseurs, qui économisent donc en retour sur l’amélioration du réseau. Pour les autres, les four­nisseurs priv­ilégient la rétri­bu­tion des action­naires au détri­ment d’investissements indis­pens­ables. Le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12 rap­pelle que le gou­verne­ment précé­dent avait imposé des hauss­es dras­tiques de tar­ifs (jusqu’à 300% ! On imag­ine la réac­tion des Français si cela s’était pro­duit chez nous !), et que ces hauss­es auraient dû débouch­er sur des amélio­ra­tions, mais qu’il n’en a rien été.

La Nación prend cepen­dant la défense du gou­verne­ment de Mauri­cio Macri (2015–2019), en rap­pelant que les gou­verne­ments péro­nistes ont tou­jours pra­tiqué une poli­tique de gel des tar­ifs, à ses yeux con­tre­pro­duc­tive. Un arti­cle du 27 jan­vi­er 2016, sur le site BBC world (en espag­nol), l’expliquait par le besoin dans lequel s’étaient trou­vés les gou­verne­ments péro­nistes de main­tenir des prix bas, après la ter­ri­ble crise qui avait affec­té le pays en 2001, et con­sid­érable­ment appau­vri une majorité d’Argentins. D’où des tar­ifs sub­ven­tion­nés, bien loin de cou­vrir les coûts réels de pro­duc­tion, et oblig­eant les com­pag­nies à restrein­dre les investisse­ments.

Il n’en reste pas moins que, mal­gré les aug­men­ta­tions mas­sives de 2016, le réseau argentin reste très pré­caire. Pas éton­nant alors que le moin­dre pic un peu impor­tant fasse dis­jonc­ter le sys­tème. Pagina/12 rap­pelle d’ailleurs le gigan­tesque « apagón » (coupure) de juin 2019, qui avait plongé la qua­si-total­ité du pays dans le noir, et avait même affec­té cer­tains pays voisins.
En Argen­tine, l’électricité est aux mains d’une dizaine de com­pag­nies privées, donc libres de leur poli­tique d’investissement, mais con­traintes néan­moins de par le con­trôle de l’état sur les tar­ifs exigés auprès des usagers. Un sys­tème assez per­vers, qui con­duit comme aujourd’hui à ce que cha­cun se ren­voie la balle des respon­s­abil­ités, sans qu’aucune solu­tion ne se pointe à l’horizon.

¡Ay, qué calor!