Extraits de textes et vidéos

A. Qui a tué le syn­di­cal­iste José Ruc­ci ?

On ne sait pas, et on ne saura jamais, qui a tué Ruc­ci. Sa famille, en 1999, accepte la thèse qui fait porter la respon­s­abil­ité à la Triple A, et reçoit une indem­ni­sa­tion (de l’état).

(Un des fon­da­teurs de la Triple A, Sal­vador Hora­cio Paino, avait attribué le crime a son organ­is­tion en 1983, NDLA)

Qui l’a tué ? Eh bien, au choix :
1) Les Mon­toneros ou une frac­tion d’entre eux qui en a pris l’initiative sans con­sul­ter Fir­menich (Leader du mou­ve­ment, NDLA)
2) Un ordre direct de Fir­menich
3) La Triple A. López Rega était furieux de la rela­tion priv­ilégiée entre Perón et Ruc­ci. Il le fait descen­dre.
4) L’ERP, parce que Ruc­ci est le prin­ci­pal adver­saire de Tosco (Agustín Tosco, autre leader syn­di­cal, NDLA) à l’intérieur du mou­ve­ment ouvri­er et qu’inévitablement il va attach­er celui-ci au réformisme bour­geois et au pacte du renon­ce­ment.
5) l’Armée, afin de désta­bilis­er le Pacte Social.
6) Perón. N’a‑t-on pas fait courir une blague à ce sujet ? (…) Un aide de camp dit à Perón : «Général, Ruc­ci a été assas­s­iné». Perón regarde sa mon­tre et répond : «Hein ? Non, mon vieux, ce n’est pas pos­si­ble. Il n’est pas encore midi».
7) La CIA. L’affaire Allende était encore récente. La CIA n’avait aucune con­fi­ance en Perón. Elle n’a jamais aimé ce mil­i­taire pro-nazi. Il représen­tait un éter­nel dan­ger. Le dan­ger d’un débor­de­ment des foules que le car­ac­tère mythique de son nom suf­fi­rait à provo­quer. López Rega était en con­tact depuis longtemps avec la CIA. (…) Est-il trop fan­tai­siste d’imaginer qu’ils se soient arrangés avec López Rega ou n’importe quel cinglé de la Marine pour ruin­er le Pacte Social de Perón ? (…)
On croit qu’il s’agit des Mon­tos (Mon­toneros, NDLA) parce que les Mon­tos l’ont écrit.
José Pablo Fein­mann – Per­o­nis­mo – T2 – p 563–565 – Plan­e­ta — 2010

B. Femmes cap­tives

1.
Les vio­ls se répétèrent. En secret Lil­iana racon­tait ses mal­heurs à ses com­pagnons de cap­tiv­ité. Mais les préjugés restaient forts et ils lui ren­voy­aient un sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité, car elle ne sen­tait pas tou­jours com­prise. «Cela ne t’est pas arrivé par hasard, tu l’as cher­ché», voilà le mes­sage qu’elle croy­ait percevoir der­rière cer­taines répons­es. Les normes moral­istes de l’organisation dont elle avait fait par­tie con­tin­u­aient de peser, et elle sen­tait que le viol était un des moyens util­isés par les oppresseurs pour la détru­ire. Ils voulaient la détach­er des principes qui l’avaient main­tenue debout jusque-là, pour l’obliger à faire d’elle ce qu’ils voulaient. Une fois souil­lée, tout deve­nait alors pos­si­ble.
(Miri­am Lewin et Olga Wor­nat — Putas y guer­rilleras, p196 — Plan­e­ta)

2.
«Dieu c’est nous», dis­aient les tor­tion­naires de La Per­la. Et même si ce n’était pas vrai, cela y ressem­blait assez. Ils avaient pou­voir de vie et de mort sur tous. Les vio­ls ont été mas­sifs. Toutes les femmes passées par La Per­la en ont subi, et cer­tains hommes égale­ment. Selon le témoignage de Piero Di Monte, quand arrivait un nou­veau détache­ment de garde, ils oblig­eaient Ale­jan­dra Jaimovich à chang­er les draps d’un lit et tous la vio­laient. Ceux qui l’avaient amenée ain­si que les hommes de garde. Ale­jan­dra avait 17 ans, c’était encore une enfant. «Amenez la juive» entendait-on dire quand on allait la chercher pour accom­plir le rit­uel per­vers.
(op. cit. p198)

C. Les vols de la mort

1
- On trou­vait une grande ardoise avec les noms de ceux qui devaient accom­pa­g­n­er les pris­on­niers à Aeropar­que (L’aéroport de Buenos Aires pour les vols intérieurs, NDLA).
- Com­ment appeliez-vous cela entre vous ?
- Le vol.
- Le vol ?
-On appelait ça un vol. Tout comme Pernías et Rolón avaient indiqué aux séna­teurs (lors d’une audi­tion par­lemen­taire post-dic­tature, NDLA) que la tor­ture pour obtenir des infor­ma­tions était aus­si une méth­ode qui avait été employée de manière régulière. Dans ce sché­ma de guerre que nous étions per­suadés de men­er, cela fai­sait par­tie des méth­odes employées.
(…)
- Quelle était l’étape suiv­ante ?
- Je suis descen­du dans la cave, où se trou­vaient ceux qui devaient embar­quer. (…) On les a infor­més qu’ils allaient être trans­férés dans le sud, et que pour cela on devait leur injecter un vac­cin. On leur a injec­té le vac­cin… enfin… je veux dire, une piqûre des­tinée à les endormir, un sédatif.
- Une injec­tion de quoi ?
- Je ne sais pas, une injec­tion.
- Qui la fai­sait ?
- Un des médecins qui étaient là.
- Un médecin naval ?
- Oui.
(…)
- Quelle était la réac­tion des détenus quand ils appre­naient le trans­fert et la néces­sité d’être vac­cinés ?
- Ils étaient con­tents.
- Ils n’avaient aucun soupçon ?
- Aucun.
(…)
- Ils ne se rendaient pas compte de ce qui se pas­sait ?
- Cela ne fait aucun doute. Aucun d’entre eux ne se doutait qu’il allait mourir.
(Inter­view du Cap­i­taine de corvette Adol­fo Fran­cis­co Scilin­go par Hora­cio Ver­bit­sky dans son livre « El vue­lo », p 13 à 15)

2. Extrait d’un inter­view d’Adol­fo Scilin­go (2’30, sous-titré en français)

3. Extrait du film “Gara­je Olimpo”, de Mar­co Berchis (1999)

D. Ramón Camps

Ramón Camps, un des tor­tion­naires les plus mon­strueux de la dic­tature civi­co-mil­i­taire, a été con­damné, par­mi les cen­taines de crimes dont il a été accusé, pour soix­ante-treize enlève­ments suiv­is d’assassinat, pour lesquels il est directe­ment impliqué, et pour avoir organ­isé et dirigé l’appareil répres­sif et crim­inel qu’il a mis en place en tant que chef de la sin­istre police de Buenos Aires.
Il ne fut pas un assas­sin silen­cieux, ni resté dans l’ombre : il a util­isé les espaces dont la dic­tature s’était ren­due maitresse et ceux qui s’étaient mis au ser­vice du régime pour organ­is­er une défense éhon­tée de son action, défense qu’il a pour­suiv­ie jusqu’après le retour de la démoc­ra­tie. Non sans suff­i­sance, il a plas­tron­né dans la presse inter­na­tionale au sujet des morts et des dis­parus, avançant des chiffres avec tant de morgue que le gou­verne­ment instal­lé en 1983, pour­tant hési­tant au moment de juger les oppresseurs, s’était vu con­traint de le pour­suiv­re en jus­tice.
Il a crié son fanatisme anti-com­mu­niste, son anti­sémitisme furieux, à la face du monde, con­va­in­cu qu’une «guerre» rem­portée con­fère des droits par­ti­c­uliers aux vain­queurs, con­traire­ment, avait-il l’habitude dire, à ce qui s’était passé pour Adolf Hitler.
Il se van­tait d’avoir pris part à des fusil­lades con­tre de sup­posés enne­mis armés. Il n’était pas capa­ble d’observer la réal­ité, d’en appréci­er les lim­ites et d’agir en con­séquence.
(«Los mon­stru­os», de Vicente et Hugo Muleiro – Ed. Plan­e­ta).

E. L’aide mil­i­taire française à la junte argen­tine

1.
(…) L’Ecole française, celle qui est impec­ca­ble­ment décrite dans le film «La bataille d’Alger» (De Gillo Pon­tecor­vo, 1966, NDLA). Voilà le Manuel de con­tre-insur­rec­tion. Le film de Pon­tecor­vo a pour but d’informer les marx­istes révo­lu­tion­naires du monde entier sur la cru­auté des paras français. Mais en même temps, il livre à ceux-ci (..) un film de pro­pa­gande à la gloire de leur effi­cac­ité et de l’intelligence avec laque­lle sont appliquées leurs méth­odes. Si la con­tre-insur­rec­tion occi­den­tale a tant étudié ce film, c’est qu’elle a vu en lui non seule­ment ce qu’il fal­lait faire, mais égale­ment la preuve de son effi­cac­ité et de sa valid­ité. (…) Les mil­i­taires argentins sont ravis (de copi­er) ces méth­odes, de les appren­dre – ils éprou­vent autant de plaisir à les appren­dre qu’à les met­tre en pra­tique. Le Général Aram­bu­ru- sur deux pho­tos cap­i­tales sur lesquelles on peut voir nos mil­i­taires en com­pag­nie de paras français – est assis au bout de la longue table. Mais c’est lui, le chef des sol­dats de la patrie, qui écoute, qui apprend et qui, bien­tôt, enseign­era. (…) Quand à Ezeiza la rumeur court par­mi les mil­i­tants qu’il y a des mer­ce­naires français sur la tri­bune, per­son­ne ne la croit. «Quoi ? On se bat aus­si con­tre la France ?» Mais non : la France trans­met seule­ment le savoir acquis en Indo­chine et en Algérie.
(José Pablo Fein­mann — Per­o­nis­mo, T2 — p388-389 — Plan­e­ta)

2.
«La pre­mière arme dans la lutte con­tre l’action sub­ver­sive et la guéril­la, et c’est un des enseigne­ments que nous ont trans­mis les mil­i­taires français de leur expéri­ence en Algérie, c’est de compter avec un bon ser­vice de ren­seigne­ment»
(Général Diaz Bessone, dans Per­o­nis­mo T2 p 391)
NDLA : le rôle de l’Armée française est égale­ment détail­lé dans le chapitre 3 du livre d’Alejandro Horow­icz « Las dic­taduras argenti­nas », p 173 à 210.

F. La vio­lence poli­tique

La fig­ure du Prési­dent Juan D. Perón est essen­tielle pour com­pren­dre la vio­lence poli­tique des années 70. Depuis son exil madrilène, le caudil­lo le plus pop­u­laire de l’histoire argen­tine a soutenu avec ent­hou­si­asme les groupes armés. Perón avait la con­vic­tion qu’à l’intérieur de sociétés iné­gal­i­taires, des motifs de jus­tice sociale exigeaient l’utilisation de la vio­lence armée pour s’opposer à une «vio­lence struc­turelle». Ses fréquentes inter­ven­tions à ce sujet lais­sent peu de place au doute : «la vio­lence existe par elle-même et seule la vio­lence peut la détru­ire», et «La vio­lence d’en haut engen­dre la vio­lence d’en bas», affir­mait Perón, qui par ailleurs posait la ques­tion de façon rhé­torique : «A quel autre moyen que la vio­lence peut recourir un peu­ple humil­ié ?». (…)
Au moment où Isabel Perón s’est instal­lée aux com­man­des (Après la mort de J. Perón, en juil­let 1974, NDLA), la vio­lence de gauche avait été dépassée par ses adver­saires de droite : groupes para­mil­i­taires inté­grés par des syn­di­cal­istes, des mil­i­taires et des policiers, pour beau­coup en retraite. Sans ren­con­tr­er le moin­dre obsta­cle du côté gou­verne­men­tal, ces groupes ont pra­tiqué une vio­lence sys­té­ma­tique à l’encontre de tous ceux qu’ils cat­a­loguaient comme gauchistes. Des intel­lectuels, des artistes, des jour­nal­istes et des syn­di­cal­istes ont été alors vic­times de tor­ture et d’assassinats. Par­mi les plus impor­tants de ces groupes para­mil­i­taires, on peut dis­tinguer notam­ment la Triple A, com­mandée par López Rega, ex-sous-offici­er de police qui avait joué le rôle de secré­taire par­ti­c­uli­er de Perón durant son exil, et des groupes de syn­di­cal­istes comme celui de l’Union ouvrière métal­lur­giste (UOM). (…)
(Jaime Mala­mud Goti – Ter­ror y jus­ti­cia en la Argenti­na — p21-23 — Ed. De la Flor ‑2000)

G. La guerre cul­turelle

Les mil­i­taires et leurs alliés civils insis­taient sur le fait que les organ­i­sa­tions armées n’étaient que la par­tie vis­i­ble de “l’appareil sub­ver­sif”. L’ennemi réel était égale­ment celui qui dif­fu­sait des idées con­traires aux “tra­di­tions argen­tines”, dans le sens où l’entendait l’extrême-droite. Prob­a­ble­ment ini­tiée durant la prési­dence de Perón en 1973, cette “guerre cul­turelle”, menée par­al­lèle­ment à celle de l’Armée, s’est inten­si­fiée entre 1974 et 1976, sous la prési­dence d’Isabel Perón. Puis les mil­i­taires passeront la sur­mul­ti­pliée.
Après la mort de Perón le 1er juil­let 1974, le domaine de l’éducation est passé aux mains des nation­al­istes catholiques tra­di­tion­al­istes, de ten­dance poli­tique fas­ciste. Pour la plu­part anti­sémites, les mem­bres de ce groupe purent compter sur le sou­tien de nom­breux cadres des Armées de terre et de l’air. Pour la majorité d’entre eux, il était néces­saire de revenir à une “édu­ca­tion tra­di­tion­nelle”, appel­la­tion réservée à une édu­ca­tion stricte­ment con­fes­sion­nelle.
Jaime Mala­mud Goti – op. cit. p30-31 — Ed. De la Flor ‑2000

H. La tabli­ta : dérives de la poli­tique économique de la dic­tature

La déval­u­a­tion ini­tiale favorisa le secteur agri­cole, qui con­nut une forte crois­sance durant les deux années suiv­antes (1976–1977 ; NDLA) ce qui con­tribua à amélior­er la bal­ance com­mer­ciale. La mise à jour des tar­ifs publics, alors con­trôlés par l’Etat, dimin­ua l’énorme déficit fis­cal. En 1976 fut signé un accord avec le FMI, inclu­ant la créa­tion d’un marché des changes libre et unique.
Etre par­venu à con­tenir l’hyperinflation, à invers­er la fuite des cap­i­taux et à com­mencer à recon­stituer les réserves moné­taires fut con­sid­éré comme un vrai suc­cès, compte-tenu de là d’où on par­tait. Mais dès la fin de 1976, l’inflation repar­tit à la hausse et on dut décréter un gel des prix de 120 jours, qui devait dur­er jusqu’en juin, mais à la fin de cette péri­ode, débu­ta une nou­velle spi­rale qui con­traig­nit le gou­verne­ment à pren­dre des mesures d’orthodoxie finan­cière pour frein­er l’expansion moné­taire, le déficit et le crédit.
Ces mesures eurent un effet assez rarement con­staté jusqu’alors : les taux d’intérêt étaient supérieurs à l’inflation. Selon Cortés Conde (His­to­rien de l’économie argen­tine, NDLA), c’est à par­tir de là que les milieux d’affaires prirent leurs dis­tances avec la ligne économique gou­verne­men­tale. L’historien explique que les entre­pris­es avaient pris l’habitude d’emprunter à des taux d’intérêts inférieurs à l’inflation, qu’on pou­vait con­sid­ér­er comme des sub­ven­tions, ou des cadeaux. La hausse des taux d’intérêt – selon le raison­nement de Cortés – eut un fort impact sur l’industrie, dont la pro­duc­tion se mit à baiss­er ; en 1978, on put par­ler de réces­sion.
C’est pour éviter la perte de com­péti­tiv­ité des entre­pris­es que fut mise en place la fameuse «tabli­ta», c’est-à-dire une déval­u­a­tion pro­gram­mée, gradu­elle et annon­cée (crawl­ing peg).
(…) Les cap­i­taux com­mencèrent à affluer en dol­lars, se trans­for­mant en pesos placés à des taux d’intérêts supérieurs à l’inflation et bien supérieurs au taux de déval­u­a­tion, ce qui per­me­t­tait ensuite de racheter encore plus de dol­lars et les plac­er à l’extérieur du pays. C’est la «bicy­clette finan­cière» qui, cou­plé au taux de change tou­jours en retard sur le mou­ve­ment, a créé un sen­ti­ment «d’argent facile».
(Extrait d’un arti­cle du quo­ti­di­en La Nación du 16 mars 2013)

J. 20 ans après la guerre, la néces­sité de con­tin­uer à négoci­er la sou­veraineté des Iles Mal­ouines

La reven­di­ca­tion paci­fique de sou­veraineté sur les Iles Mal­ouines est et doit rester poli­tique d’Etat. L’invasion des îles par le gou­verne­ment mil­i­taire était un acte dés­espéré des­tiné davan­tage à ren­forcer sa posi­tion qu’à véri­ta­ble­ment récupér­er un ter­ri­toire per­du. Plus encore et comme l’a mis en lumière un rap­port des Forces armées après le con­flit, le déroule­ment des opéra­tions a mon­tré l’impéritie des cadres mil­i­taires et leur indif­férence vis-à-vis de leurs sub­or­don­nés, alors que ceux-ci ont fait preuve au con­traire de volon­té et d’héroïsme. La défaite a pré­cip­ité la chute de la dic­tature et éloigné la pos­si­bil­ité d’une négo­ci­a­tion paci­fique avec la Grande-Bre­tagne au sujet de la sou­veraineté. La société quant à elle a recou­vert la guerre d’un voile de honte, et même si le sac­ri­fice des vétérans a été recon­nu, on ne leur a jamais apporté le sou­tien qu’ils méri­taient.
En 1998 le prési­dent en exer­ci­ce de l’Argentine, Car­los Men­em, et le pre­mier min­istre bri­tan­nique Tony Blair ont signé un accord selon lequel la dis­cus­sion était reportée tan­dis qu’on négo­ci­ait des con­ces­sions mutuelles. Dans ce con­texte, l’Argentine recon­nut aux Kelpers (occu­pants anglais de l’île, NDLA) les droits de con­ces­sion sur la pêche et l’exploitation du pét­role. Cette légiti­ma­tion a per­mis aux Kelpers de con­solid­er leur posi­tion et porté préju­dice aux aspi­ra­tions nationales.
Lors de la com­mé­mora­tion du vingtième anniver­saire du débar­que­ment sur les îles, le prési­dent Nestor Kirch­n­er (2003–2007, NDLA) a cri­tiqué cette ori­en­ta­tion diplo­ma­tique des années 90 et a instam­ment prié la Grande-Bre­tagne de dis­cuter en toute bonne volon­té de la sou­veraineté, par la voie diplo­ma­tique et dans la paix. Une demande qui sera certes prob­a­ble­ment repoussée par le gou­verne­ment bri­tan­nique, mais qui ouvre la per­spec­tive d’une nou­velle ori­en­ta­tion diplo­ma­tique sur ce thème, en réaf­fir­mant un droit de reven­di­ca­tion inal­ién­able.
La reven­di­ca­tion de sou­veraineté sur les Iles Mal­ouines et la propo­si­tion de la régler par des voies paci­fiques sont des posi­tions qui n’auraient jamais dû être aban­don­nées et que le gou­verne­ment a oppor­tuné­ment rétablies.
(Arti­cle du jour­nal Clarín, du 5 avril 2006)

*

Voir bib­li­ogra­phie suc­cincte en page de présen­ta­tion.

Tra­duc­tions des textes : PV

 

Le déchainement de la répression

La prési­dente María Estela Martínez de Perón ren­ver­sée, com­mence alors ce que les mil­i­taires appel­lent “Proces­sus de réor­gan­i­sa­tion nationale”. Une junte de gou­verne­ment se con­stitue, englobant cha­cune des trois armes mil­i­taires : Jorge Rafael Videla représente l’armée de terre, Emilio Eduar­do Massera la marine, et Orlan­do Ramón Agostí l’armée de l’air.

La junte mil­i­taire : Massera, Videla, Agostí

Leur but prin­ci­pal est de trans­former pro­fondé­ment la société argen­tine pour en revenir à son aspect d’avant 1945. C’est-à-dire, on l’aura com­pris, avant l’apparition du péro­nisme. A savoir, une société d’ordre, sans con­flit de classe, grèves ou reven­di­ca­tions pop­u­laires.
Par­al­lèle­ment, sur le plan économique, il s’agira de dimin­uer dras­tique­ment l’intervention de l’état et de pro­mou­voir une économie libérale.
Ce nou­veau cap poli­tique est ardem­ment soutenu, on s’en doute, par le patronat et les milieux financiers. Mais égale­ment par la majeure par­tie de l’Eglise, dont les yeux s’éclairent à la per­spec­tive d’un retour à l’ordre moral.

La junte ne perd pas de temps. Aus­sitôt en place, les mil­i­taires décrè­tent la fin de toute activ­ité poli­tique, sociale et cul­turelle «sub­ver­sive». La sig­ni­fi­ca­tion exacte de ce dernier mot restant bien enten­du à leur entière dis­cré­tion. Est sub­ver­sif… tout ce qu’ils con­sid­èrent sub­ver­sif. Voilà qui est tout de même assez sim­ple à com­pren­dre, non ? C’est peu de dire que la notion est assez éten­due et ne se lim­ite pas aux seuls mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, pre­miers dans le viseur. Le syn­di­cal­isme, la cul­ture au sens large, la lit­téra­ture, la pen­sée poli­tique, mais aus­si le rock et même les math­é­ma­tiques mod­ernes, devi­en­nent sub­ver­sifs du jour au lende­main !

Un général, gou­verneur de la province de Buenos Aires (Ibéri­co Saint Jean) dira même : «D’abord nous tuerons tous les sub­ver­sifs, puis nous tuerons leurs col­lab­o­ra­teurs, leurs sym­pa­thisants, puis tous les indif­férents et enfin, nous tuerons les timides». Ce qui fera dire à de nom­breux obser­va­teurs de l’époque qu’en défini­tive, le gou­verne­ment mil­i­taire trans­for­mait l’ensemble du peu­ple argentin en enne­mi poten­tiel.

Les pre­mières mesures stricte­ment poli­tiques tombent rapi­de­ment : dis­so­lu­tion du par­lement, inter­dic­tion des par­tis, procla­ma­tion de l’état de siège. Les mil­i­taires repren­nent, mais de manière plus «indus­trielle», le tra­vail com­mencé par la Triple A de López Rega. Les arresta­tions de «sub­ver­sifs» se mul­ti­plient, mais en dehors de tout con­texte légal : il devient impos­si­ble pour les familles con­cernées de localis­er les per­son­nes arrêtées, qui sem­blent ain­si s’évanouir dans la nature. Com­mence alors la longue liste des dis­parus de la dic­tature. Partout dans le pays, s’ouvrent des camps de déten­tion plus ou moins clan­des­tins, dans lesquels les pris­on­niers sont retenus pour être inter­rogés et la plu­part du temps, tor­turés. Cer­tains de ces camps sont passés à la postérité, pour leur impor­tance ou leur car­ac­tère par­ti­c­ulière­ment sin­istre . Ain­si l’ESMA (Escuela supe­ri­or de mecáni­ca de la Arma­da, école tech­nique de la Marine), située au nord de Buenos Aires, «accueillera» près de 5000 pris­on­niers, dont seule­ment 500 ressor­tiront vivants, ou encore le cen­tre de La Per­la près de la ville de Cór­do­ba, par lequel passeront près de 3000 indi­vidus, dont de nom­breuses femmes qui y seront qua­si sys­té­ma­tique­ment vio­lées. En tout, ce sont près de 350 cen­tres qui seront créés par la dic­tature. (Voir extraits B1 et B2)

L’ESMA, l’é­cole tech­nique de la Marine, prin­ci­pal cen­tre de déten­tion et de tor­ture.

La plu­part des vic­times de cette répres­sion sont, d’abord, les jeunes mil­i­tants des groupes révo­lu­tion­naires, comme les Mon­toneros, l’ERP ou les FAR. C’est con­tre eux que la répres­sion est la plus féroce. Dans la plu­part des cas, ils devi­en­nent des dis­parus. Pour cela, les mil­i­taires ont une méth­ode bien au point : celle des «vols de la mort». Lorsque le pris­on­nier n’a plus d’utilité, il est drogué, puis chargé dans un avion car­go. Celui-ci décolle vers le Rio de la Pla­ta et, en toute dis­cré­tion, lâche son charge­ment dans l’estuaire. Ni vu, ni con­nu. (Voir extrait C1 et vidéos C2 et C3)

Dès le 30 avril 1977, un cer­tain nom­bre de mères de dis­parus pren­nent l’habitude de se rassem­bler devant la Mai­son Rose (La Casa Rosa­da, palais prési­den­tiel) pour man­i­fester et réclamer des nou­velles de leurs enfants ou maris enlevés. Les mil­i­taires, pour les dén­i­gr­er, les surnom­meront «les folles de Mai», la Place de Mai (Plaza de mayo) étant le nom de la place sur laque­lle se trou­ve le palais. Ramón Camps, chef de la police de Buenos Aires, dira cynique­ment à leur pro­pos : «Si ces mères s’étaient tou­jours autant préoc­cupées de leurs enfants qu’elles ne le font aujourd’hui, elles ne seraient pas en train de se lamenter sur leur dis­pari­tion. C’est avant qu’elles auraient dû tenir leur rôle de mère, et non comme elles le font main­tenant tenir celui d’activistes poli­tiques». (Voir extrait D)

Les mères sont dev­enues des grands-mères, mais con­tin­u­ent de man­i­fester (ici en 2007)

Par­mi les per­son­nes arrêtées, on compte un cer­tain nom­bre de jeunes femmes, dont cer­taines arrivent enceintes dans les camps de déten­tion. Cela n’arrête en rien les mil­i­taires, et ne les empêche aucune­ment de leur faire subir des inter­roga­toires et des tor­tures. La plu­part du temps, elles accouchent en cap­tiv­ité, et leurs enfants leur sont enlevés, pour être adop­tés par des familles de mil­i­taires. Aujourd’hui encore, en 2022, l’association des «Mères de la Place de Mai» en recherche env­i­ron 300 qui n’ont pas pu être local­isés. Dans la qua­si total­ité des cas, ces enfants sont orphe­lins de leurs par­ents biologiques, assas­s­inés par la junte mil­i­taire, et ignorent totale­ment leur vrais liens famil­i­aux. Une coupure qui n’est pas sans provo­quer, des années après, lorsque les familles parvi­en­nent à les retrou­ver et à les con­tac­ter, des drames dif­fi­ciles à sur­mon­ter.

Du côté de la pop­u­la­tion en général, l’ambiance est plutôt à la résig­na­tion. Per­son­ne ne peut ignor­er ce qui se passe, et la réal­ité de la répres­sion aveu­gle qui s’est abattue sur l’ensemble du pays. Mais la peur, la soif de tran­quil­lité et d’ordre, voire l’adhésion au pou­voir autori­taire et à la lutte con­tre les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, font pré­val­oir la pas­siv­ité et le silence par­mi la majorité des gens. Une des for­mules les plus enten­dues à cette époque restera, faisant allu­sion aux per­son­nes arrêtées, «il a bien dû le chercher» (En espag­nol «Por algo será» ou «Algo habrá hecho», nous auri­ons dit chez nous, «il n’y a pas de fumée sans feu»).

Les actes de résis­tance sont rares, et prin­ci­pale­ment l’œuvre des mou­ve­ments de gauche révo­lu­tion­naire. En mars 1977, le jour­nal­iste et écrivain Rodol­fo Walsh écrit une “let­tre ouverte à la junte mil­i­taire” restée célèbre, qu’il enver­ra à dif­férentes rédac­tions de jour­naux. Le lende­main de l’en­voi, il tombera dans une embus­cade ten­due par les mil­i­taires. Griève­ment blessé, il sera con­duit en un endroit qui n’a jamais été révélé. On ne le rever­ra jamais.

Rodol­fo Walsh

Pour men­er à bien ce tra­vail de répres­sion intense, les mil­i­taires argentins peu­vent compter sur l’aide et les con­seils bien­veil­lants des autorités éta­suni­ennes, qui voient naturelle­ment d’un très bon œil ces gou­verne­ments de leur «arrière-cour» lati­no-améri­caine s’associer active­ment à la lutte anti-com­mu­niste. Autour de l’Argentine, on compte d’ailleurs pas moins de qua­tre pays ain­si gou­vernés par l’Armée : le Chili de Pinochet (dont l’accession au pou­voir doit beau­coup au gou­verne­ment de Richard Nixon), l’Uruguay de Bor­d­aber­ry, la Bolivie de Banz­er et le Paraguay de Stroess­ner. C’est le temps de l’influence de l’Ecole des Amériques, dans laque­lle les mil­i­taires sud-améri­cains vien­nent faire de fréquents et fructueux stages de «lutte anti-sub­ver­sive», encadrés par l’armée de l’On­cle Sam.

Néan­moins en ce qui con­cerne l’Argentine, un autre pays dis­tillera égale­ment ses bons con­seils et son expéri­ence répres­sive : La France. En effet, des con­tacts étroits vont se nouer avec cer­tains de nos hauts – et moins hauts – gradés rescapés de la guerre d’Algérie. Une guerre (par­don, des «événe­ments» comme on a longtemps dit chez nous) qui leur a con­féré une solide expéri­ence en ce qui con­cerne la lutte con­tre les sub­ver­sifs d’une part, et les tech­niques d’interrogatoire mus­clé d’autre part. Expéri­ence dont ils fer­ont large­ment prof­iter leurs col­lègues argentins, se don­nant même la peine de faire le voy­age jusqu’à Buenos Aires pour dis­penser leurs cours. On en trou­vera même sur la tri­bune d’Ezeiza, par­mi les nervis de droite extrême ramenés par Perón en juin 1973. Par­mi les instruc­teurs, on retrou­vera un tor­tion­naire célèbre : le général Paul Aus­sa­ress­es, un des respon­s­ables de l’assassinat du mil­i­tant com­mu­niste Mau­rice Audin en Algérie. (Voir extraits E1 et E2)

La répres­sion se pour­suiv­ra tout au long de la péri­ode de dic­tature, même si, con­sid­érant la guerre anti-sub­ver­sive gag­née, les mil­i­taires fer­meront une par­tie des cen­tres de déten­tion en 1978. Il y avait pour cela une autre bonne rai­son. A cette époque, plus per­son­ne dans le monde n’ignorait la sit­u­a­tion dra­ma­tique des droits de l’homme en Argen­tine. D’autant qu’elle était large­ment doc­u­men­tée par les exilés. De nom­breux mou­ve­ments de protes­ta­tion et de rejet s’organisent, exigeant trans­parence et fin de la répres­sion illé­gale. Les galon­nés argentins essaieront d’ailleurs de mobilis­er la pop­u­la­tion con­tre ce qu’ils affir­maient être un dén­i­gre­ment sans fonde­ment du pays. A pro­pos de ces mou­ve­ments en faveur des droits humains bafoués, ils oseront même ten­ter de pop­u­laris­er le slo­gan «Los argenti­nos somos dere­chos y humanos», en français, «Nous Argentins sommes droits et humains».

C’est qu’il y a un enjeu, et de taille, pour la junte au pou­voir. En effet, 1978, c’est l’année de la Coupe du monde de foot­ball. Or, elle est organisée…en Argen­tine ! Mag­nifique vit­rine pour une dic­tature en mal de recon­nais­sance ! Comme cela arrive péri­odique­ment dans le sport, de nom­breux mou­ve­ments mon­di­aux ten­teront d’imposer un boy­cott, mais sans grande réus­site. Au con­traire : le mon­di­al est un immense suc­cès, d’autant plus que le pays hôte… rem­porte la coupe ! Une coupe au par­fum de scan­dale, entaché d’un soupçon d’arrangement entre dic­tatures. L’ar­mée peut ain­si cap­i­talis­er sur la liesse pop­u­laire, et faire oubli­er, au moins pro­vi­soire­ment, le régime de ter­reur auquel elle soumet ses conci­toyens.

Appel au boy­cott de la Coupe du monde, ici en cata­lan.

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Sources bib­li­ographiques et vidéos : voir en fin d’arti­cle de présen­ta­tion.

1976–1983 : la dictature militaire

En ce mois de mars qui va voir pass­er un triste anniver­saire, nous déb­u­tons une série sur les orig­ines, le déroule­ment et la chute de la dernière dic­tature mil­i­taire en date en Argen­tine.

En effet, celle-ci a débuté par le coup d’é­tat du 24 mars 1976, il y a 46 ans.

Dans un pre­mier arti­cle, nous exposerons les con­di­tions poli­tiques, économiques et sociales qui ont mar­qué le dernier gou­verne­ment de Juan Perón, puis après sa mort, de sa femme María Estela Martínez, dite «Isabeli­ta» de juin 1973 à mars 1976.

Le sec­ond arti­cle portera sur l’in­stal­la­tion de la dic­tature et l’or­gan­i­sa­tion d’une répres­sion général­isée, qua­si indus­trielle, con­tre l’ensem­ble du peu­ple argentin.

Le troisième présen­tera les grandes lignes de la poli­tique économique de la junte mil­i­taire, et ses con­séquences durables sur le délite­ment des struc­tures indus­trielles et moné­taires du pays.

Le qua­trième enfin enfin mon­tr­era l’isole­ment pro­gres­sif, à l’in­térieur comme à l’ex­térieur, du pou­voir mil­i­taire, et sa chute après la ten­ta­tive dés­espérée de rassem­bler les Argentins autour d’un pro­jet nation­al­iste : repren­dre par la force les îles Mal­ouines aux Anglais.

Atten­tion : ces arti­cles n’ont pas pour ambi­tion de faire œuvre d’éru­di­tion his­torique. Ils sont des­tinés en pri­or­ité à informer, de manière con­cise, et acces­si­ble, un pub­lic certes, nous l’e­spérons tout du moins, intéressé par la riche his­toire de ce pays, mais non spé­cial­iste.

Ceux qui voudront aller plus loin utilis­eront avec prof­it les liens et infor­ma­tions bib­li­ographiques — très loin d’être exhaus­tifs —  que nous lis­tons ci-dessous !

Notre but est avant tout de don­ner envie, juste­ment, d’aller plus loin, en lançant quelques pistes sim­ples et, en tout cas nous l’es­saierons, de vous faire pass­er un bon moment de lec­ture !

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Arti­cle 1 : le dernier gou­verne­ment de Perón.

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Ci-dessous les prin­ci­pales sources qui nous ont aidé à la rédac­tion de ces arti­cles.

A LIRE

Bufano, Ser­gio et Teix­idó Lucre­cia — Perón y la Triple A – Sudamer­i­cana — 2015

Calveiro, Pilar — Poder y desapari­ción — Col­i­hue — 2014

De Riz, Lil­iana — La políti­ca  en sus­pen­so 1966–1976 — Paí­dos — 1981

Don­da, Vic­to­ria — Moi, Vic­to­ria, enfant volée de la dic­tature argen­tine — Robert Laf­font — 2010

Eloy Martínez, Tomás – Las vidas del Gen­er­al – Aguilar — 2004

Fein­mann, José Pablo — Per­o­nis­mo, filosofía políti­ca de una per­sis­ten­cia argenti­na — 2 tomes — Plan­e­ta 2010 et 2011

Gabet­ta, Car­los et Richter, Rodol­fo — Ene­mi­gos — Eude­ba — 2018

Horow­icz, Ale­jan­dro — Las dic­taduras argenti­nas — Edhasa — 2012

Lafage, Franck — L’Ar­gen­tine des dic­tatures — L’Har­mat­tan — 1991

Lewin, Miri­am et Wor­nat, Olga — Putas y guer­rilleras ‑Plan­e­ta 2020

Mala­mud Goti, Jaime — Ter­ror y jus­ti­cia en la Argenti­na — Edi­ciones de la Flor — 2000

Mén­dez, Euge­nio — Aram­bu­ru : el crimen per­fec­to — Plan­e­ta — 1987

Muleiro, Hugo et Vicente — Los mon­stru­os — Plan­e­ta — 2016

Robin, Marie-Monique — Escadrons de la mort, l’é­cole française — La Décou­verte — 2004

Rouquié, Alain — Pou­voir mil­i­taire et société poli­tique en République argen­tine — Press­es de la fon­da­tion nationale des sci­ences poli­tiques — 1978

Rouquié, Alain — Le siè­cle de Perón- Seuil — 2016

Tcherkas­ki, Osval­do – Las vueltas de Perón, 1971–1976 – Sudamer­i­cana — 2016

Ver­bit­sky, Hora­cio — El vue­lo — Plan­e­ta — 1995

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A VOIR ET ÉCOUTER

Sur le dernier gou­verne­ment de Perón :

Un point de vue de gauche sur le dernier gou­verne­ment de Perón :
https://www.izquierdasocialista.org.ar/2020/index.php/blog/elsocialista/item/17698-el-gobierno-peronista-de-1973-a-1976

Le regard d’un his­to­rien, José Luis Romero (1906–1977)
https://jlromero.com.ar/textos/el-carisma-de-peron-1973/

Une brève mise en con­texte, avec quelques images d’époque :
https://historiadigital.jimdofree.com/cuarto/argentina-entre-1966-y-1983-gobiernos-autoritarios-y-democr%C3%A1tico-custodiados/retorno-del-peronismo-1973-a-1976/

Sur la péri­ode de la dic­tature :

Escadrons de la mort, l’é­cole française, doc­u­men­taire de Marie-Dominique Robin. (60′)

Présen­ta­tion par l’au­teure du livre “Dou­ble fond” (Ed. Métail­lié) d’El­sa Oso­rio, sur un épisode lié à la dic­tature, mais se déroulant en par­tie en France. 4’53. En français.

Quelques points de vue des mil­i­taires, extraits d’une émis­sion argen­tine (10′). Atten­tion ici : le pro­pos de l’émis­sion est bien de mon­tr­er le car­ac­tère stupé­fi­ant de l’aplomb des mil­i­taires, per­suadés d’avoir accom­pli une action bien­faitrice pour le pays.

La noche de los lápices. Film d’Héc­tor Oliveira (1986) basé sur un fait réel : l’ar­resta­tion, la tor­ture et l’as­sas­si­nat d’un groupe de 7 jeunes en sep­tem­bre 1976. (95′)

Un autre film très intéres­sant, mais désor­mais introu­vable sur le net (on en trou­ve de nom­breux extraits néan­moins), est “Gara­je Olimpo”, de Mar­co Bechis (1999), qui racon­te l’his­toire d’une jeune activiste arrêtée par les mil­i­taires, trans­férée dans un cen­tre de déten­tion (un garage désaf­fec­té), et tor­turée par un jeune qui s’avère être le jeune pen­sion­naire à qui sa mère et elle louaient une cham­bre de la mai­son.

Let­tre ouverte du jour­nal­iste Rodol­fo Walsh à la junte mil­i­taire — fichi­er audio précédé d’une courte présen­ta­tion musi­cale — 12’29. En espag­nol. (Il en existe égale­ment des extraits. Chercher “car­ta abier­ta a la jun­ta mil­i­tar”.)
Ver­sion française du texte en lec­ture ici.

Sur la poli­tique économique de la péri­ode :

Le plan économique de la dic­tature, doc­u­men­taire en espag­nol (de la chaine “Tele­visión Públi­ca argenti­na” (Point de vue de gauche) (9′)

Pla­ta dulce, film de Fer­nan­do Ayala (1982) sur les con­séquences finan­cières de la poli­tique économique de la dic­tature. (94′)

Sur les bébés volés :

Le héros des Mal­ouines”, nou­velle, sur ce même blog. (En ver­sions française et espag­nole), ain­si que le livre de Vic­to­ria Don­da cité dans la bib­li­ogra­phie ci-dessus, “Moi Vic­to­ria, enfant volée de la dic­tature argen­tine”.

 

I. Le dernier gouvernement de J. Perón

On a vu com­ment le mas­sacre d’Ezeiza (20 juin 1973) avait con­sti­tué une rup­ture qua­si défini­tive entre les deux grandes ten­dances du péro­nisme, celle de la droite anti com­mu­niste et celle de la gauche révo­lu­tion­naire.

Au moment d’Ezeiza, c’est Héc­tor Cám­po­ra qui est au pou­voir. Il a été élu à la place de Perón, inter­dit de can­di­da­ture, mais il n’est qu’un prési­dent de tran­si­tion. D’autant qu’il appar­tient à la sec­onde ten­dance, à gauche. Or, la révo­lu­tion n’entre pas, mais alors pas du tout, dans les objec­tifs du Juan Perón qui ren­tre d’Espagne, le pays de Fran­co, après 18 ans d’exil. Il ne veut pas faire la révo­lu­tion, il veut rassem­bler, rede­venir ce qu’il avait été durant ces pre­mière années de pou­voir, entre 1946 et 1955 : le grand «total­isa­teur», le leader glob­al, l’aigle qui abrite sous ses deux ailes immenses toutes les sen­si­bil­ités poli­tiques à la fois. Les jeunes révo­lu­tion­naires l’ont aidé à revenir en semant le chaos, ravi­vant en chaque Argentin la nos­tal­gie des jours heureux ? Sans doute, mais main­tenant, fini la rigo­lade, place aux gens sérieux. Les «imberbes» peu­vent ren­tr­er chez eux, et laiss­er le devant de la scène aux vrais acteurs. Au besoin, s’ils ne com­pren­nent pas, on les y aidera à coups de matraque, et/ou en se débar­ras­sant physique­ment des plus insis­tants. Cela ne va pas tarder, mais n’allons pas trop vite.

Le grand per­dant du drame d’Ezeiza, c’est bien Cám­po­ra, qui rend son tabli­er trois petites semaines après, en juil­let 1973, lais­sant le champ libre au vieux chef et à son gourou, l’inquiétant et mys­tique Raspou­tine argentin, José López Rega, dit « Le sor­ci­er ». Nor­male­ment, le pou­voir pro­vi­soire, en atten­dant de nou­velles élec­tions, aurait dû revenir au prési­dent du Sénat, mais López Rega, rusé, s’arrange pour le faire expédi­er en mis­sion à l’étranger au même moment. En sec­ond rang, c’est donc le prési­dent de l’Assemblée nationale qui prend le fau­teuil. Et ça tombe bien : c’est le pro­pre gen­dre de López Rega, Raúl Lastiri. L’homme idéal pour pré­par­er les élec­tions prévues pour sep­tem­bre, et en même temps, assur­er un virage à droite bien ser­ré pour le nou­veau pou­voir.

Juan Perón, Isabeli­ta, José López Rega

Le 23 sep­tem­bre 1973, Juan Perón rem­porte l’élection haut la main, avec 62% des voix dès le pre­mier tour. C’est dire s’il était atten­du ! En face, une nou­velle fois, le can­di­dat d’opposition était Ricar­do Bal­bín. Perón n’est pas allé chercher loin sa vice-prési­dente (oui, c’est comme aux Etats-Unis, on élit un « tick­et » prési­dent-vice-prési­dent) : c’est tout sim­ple­ment sa pro­pre épouse, María Estela Martínez, dite « Isabeli­ta ». Une forme de népo­tisme qui coûtera cher non seule­ment au péro­nisme, mais à toute l’Argentine, on le ver­ra bien­tôt.

Une pho­to rare de mars 1974 : Juan Perón et sa femme (à droite) reçoivent Ele­na et Nico­lae Ceaus­es­cu dans leur rési­dence d’Olivos, au nord de Buenos Aires.

Le 25, le mou­ve­ment péro­niste de gauche révo­lu­tion­naire man­i­feste son dépit face à la droiti­sa­tion du mou­ve­ment de la pire manière qui soit, en assas­si­nant le syn­di­cal­iste José Ruc­ci, un des bras droits de Perón. Un atten­tat telle­ment réprou­vé par la majorité de la pop­u­la­tion que le mou­ve­ment Mon­toneros met­tra des années à en revendi­quer la pater­nité. La gauche est défini­tive­ment éjec­tée du mou­ve­ment, où ne sub­siste plus que la ten­dance droitière, dite « ortho­doxe », large­ment influ­encée par López Rega. (Voir extrait de texte A)

Débute alors une péri­ode d’épuration du mou­ve­ment. Les élus de la ten­dance révo­lu­tion­naire démis­sion­nent, ou sont for­cés à le faire. Des lois restreignant le droit de grève ou d’association sont pro­mul­guées. López Rega crée la sin­istre Triple A, Alliance anti­com­mu­niste argen­tine, des­tinée à pour­chas­s­er, réprimer et bien sou­vent assas­sin­er, les «sub­ver­sifs», autrement dit, les gauchistes. Enlève­ments, tor­tures, dis­pari­tions font désor­mais par­tie du quo­ti­di­en des Argentins. En trois ans de fonc­tion­nement, la Triple A fera près d’un mil­li­er de vic­times.

Perón scellera la rup­ture défini­tive avec le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire lors de son dis­cours du 1er mai 1974. C’est à cette occa­sion qu’il trait­era les jeunes, pour­tant venus une nou­velle fois l’accueillir avec fer­veur, «d’imberbes imbé­ciles» (je résume), provo­quant leur départ de la place de Mai, cette fois sans retour.

(Extrait du dis­cours, après une courte présen­ta­tion. On y entend claire­ment Perón apos­tro­pher les jeunes révo­lu­tion­naires (2’25 à 3’25) — Video sur Youtube postée par Tele­visión públi­ca argenti­na)

Perón, malade, meurt très peu de temps après, le 1er juil­let. Le pou­voir passe alors entière­ment aux mains d’Isabelita et de López Rega, tan­dis que la sit­u­a­tion économique, en ce début de crise mon­di­ale, se détéri­ore à grande vitesse. Les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, prin­ci­pales cibles de la Triple A, passent à la clan­des­tinité et mul­ti­plient les atten­tats, assas­si­nant notam­ment l’un des prin­ci­paux respon­s­ables du mas­sacre d’Ezeiza, le Com­mis­saire Vil­lar. La répres­sion est féroce, et le pays se voit de nou­veau plongé dans le chaos.

C’est alors que le gou­verne­ment de l’inexpérimentée – et sous influ­ence – Isabeli­ta va com­met­tre deux erreurs majeures. La pre­mière : s’attaquer à la CGT, syn­di­cat jusque là d’une fidél­ité exem­plaire au péro­nisme ortho­doxe (José Ruc­ci en avait été secré­taire général). La sec­onde : appel­er les mil­i­taires au sec­ours en leur don­nant des pou­voirs dis­cré­tion­naires pour con­duire la répres­sion. Ceux-ci ne vont pas se priv­er de les utilis­er, et y pren­dront goût, trou­vant là de quoi s’entrainer aux enlève­ments, séques­tra­tions, tor­tures, en toute légal­ité, avec la béné­dic­tion du gou­verne­ment. Une expéri­ence qui leur sera bien utile un peu plus tard.
Pen­dant ce temps, la crise économique s’approfondit. Le nou­veau min­istre de l’économie, Celesti­no Rodri­go, met en marche un plan d’austérité par­ti­c­ulière­ment sévère, surnom­mé péjo­ra­tive­ment «Rodriga­zo», qui provoque en retour une mobil­i­sa­tion pop­u­laire énorme, forçant López Rega à fuir le pays. Isabeli­ta, dépassée, se met en con­gé du pou­voir, lais­sant pro­vi­soire­ment son fau­teuil au prési­dent du Sénat, Íta­lo Lud­er.

Le pou­voir est dans une impasse totale. Isabeli­ta finit par repren­dre son poste, au milieu des rumeurs de coup d’État et des atten­tats révo­lu­tion­naires. Mais elle est sans solu­tion. Son incom­pé­tence est cri­ante, et encore plus évi­dente main­tenant que López Rega n’est plus à ses côtés. En jan­vi­er 1976, sa sit­u­a­tion est dev­enue inten­able. Au point où on en est arrivé, en réal­ité, tout le monde n’attend plus qu’un coup d’État mil­i­taire pour la faire bas­culer. Les uns, à droite, pour ramen­er l’ordre et l’autorité, les autres, à gauche, pour avoir enfin un adver­saire à leur mesure.

Le 24 mars, Isabeli­ta est arrêtée et l’Armée prend le con­trôle du pays. Une nou­velle dic­tature com­mence.

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Voir bib­li­ogra­phie et liens vidéos sur la page de présen­ta­tion.

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Prochain arti­cle : “Le déchaine­ment de la répres­sion”.

Pic de chaleur, Buenos Aires disjoncte

Une amie Québé­coise vient de m’informer que chez elle, il fai­sait telle­ment froid en ce moment que ses fenêtres givraient de l’intérieur !

Fenêtre com­plète­ment givrée !

Ce n’est cer­taine­ment pas le cas de l’Argentine, qui, en plein été aus­tral, atteint des som­mets de tem­péra­ture. Hier à Buenos Aires, selon le jour­nal Cróni­ca, on a atteint le sec­ond pic de tem­péra­ture après celui relevé en jan­vi­er 1957 (43,3) : 41,1°.

Naturelle­ment, les clim’ tour­nent à plein. Résul­tat : les four­nisseurs d’électricité sont débor­dés, et c’est ain­si que 700 000 foy­ers du secteur nord du Grand Buenos Aires ont été en par­tie privés de courant hier.

Comme tou­jours, les respon­s­abil­ités de la coupure font l’objet d’une polémique entre la com­pag­nie respon­s­able (ici, Ede­nor) et l’autorité publique de régu­la­tion, ENRE (acronyme espag­nol d’Entité nationale de régu­la­tion de l’électricité). Selon Ede­nor, la coupure serait due à un incendie dans un bidonville, qui aurait ensuite affec­té des câbles haute-ten­sion. Faux, répond ENRE. Aucun incendie : les pom­piers n’ont même pas été appelés. Le quo­ti­di­en Clarín qui rap­porte l’événement fait état de témoignages con­fir­mant l’incendie, mais con­tra­dic­toires. Selon cer­tains, c’est l’incendie de la mai­son qui a affec­té le câble, d’autres ont vu des étin­celles sur le câble, étin­celles qui auraient ensuite provo­qué l’incendie de la mai­son !

Ce qui met tout le monde d’accord, c’est que l’ensemble du sys­tème argentin souf­fre d’un manque cru­el d’investissement. Pour les uns, la faute à des tar­ifs trop bas, ne dégageant pas suff­isam­ment de marge aux four­nisseurs, qui économisent donc en retour sur l’amélioration du réseau. Pour les autres, les four­nisseurs priv­ilégient la rétri­bu­tion des action­naires au détri­ment d’investissements indis­pens­ables. Le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12 rap­pelle que le gou­verne­ment précé­dent avait imposé des hauss­es dras­tiques de tar­ifs (jusqu’à 300% ! On imag­ine la réac­tion des Français si cela s’était pro­duit chez nous !), et que ces hauss­es auraient dû débouch­er sur des amélio­ra­tions, mais qu’il n’en a rien été.

La Nación prend cepen­dant la défense du gou­verne­ment de Mauri­cio Macri (2015–2019), en rap­pelant que les gou­verne­ments péro­nistes ont tou­jours pra­tiqué une poli­tique de gel des tar­ifs, à ses yeux con­tre­pro­duc­tive. Un arti­cle du 27 jan­vi­er 2016, sur le site BBC world (en espag­nol), l’expliquait par le besoin dans lequel s’étaient trou­vés les gou­verne­ments péro­nistes de main­tenir des prix bas, après la ter­ri­ble crise qui avait affec­té le pays en 2001, et con­sid­érable­ment appau­vri une majorité d’Argentins. D’où des tar­ifs sub­ven­tion­nés, bien loin de cou­vrir les coûts réels de pro­duc­tion, et oblig­eant les com­pag­nies à restrein­dre les investisse­ments.

Il n’en reste pas moins que, mal­gré les aug­men­ta­tions mas­sives de 2016, le réseau argentin reste très pré­caire. Pas éton­nant alors que le moin­dre pic un peu impor­tant fasse dis­jonc­ter le sys­tème. Pagina/12 rap­pelle d’ailleurs le gigan­tesque « apagón » (coupure) de juin 2019, qui avait plongé la qua­si-total­ité du pays dans le noir, et avait même affec­té cer­tains pays voisins.
En Argen­tine, l’électricité est aux mains d’une dizaine de com­pag­nies privées, donc libres de leur poli­tique d’investissement, mais con­traintes néan­moins de par le con­trôle de l’état sur les tar­ifs exigés auprès des usagers. Un sys­tème assez per­vers, qui con­duit comme aujourd’hui à ce que cha­cun se ren­voie la balle des respon­s­abil­ités, sans qu’aucune solu­tion ne se pointe à l’horizon.

¡Ay, qué calor!

10/01/2022 : Soulac à la une !

Petite devinette posée par un grand quo­ti­di­en argentin à ses lecteurs :

Où est-ce ? Cet immeu­ble est sur le point d’être avalé par la mer.

Ce n’est pas sou­vent, et même pra­tique­ment jamais, que notre région fait la une d’un jour­nal argentin ! Et pas n’importe lequel : le deux­ième en nom­bre de lecteurs, et LE quo­ti­di­en his­torique, fondé au XIXème siè­cle par un des pre­miers prési­dents de la République, Bar­tolomé Mitre !

Bon, évidem­ment, l’article est assez court, et le lecteur français n’apprendra rien de nou­veau sur les mal­heurs de l’immeuble soula­cais. Quant au lecteur argentin, il risque de n’y prêter qu’un œil rapi­de devant son café du matin, en se deman­dant com­ment il se fait que ces «bolu­dos» de français n’ont pas pen­sé avant de con­stru­ire à nivel­er les dunes pour les met­tre au niveau de la mer. Je n’exagère rien : le quo­ti­di­en per­me­t­tant les com­men­taires sous l’article, on peut en lire de cro­quig­no­lets.

Qui, si on avait mau­vais esprit, pour­raient venir con­firmer notre réponse naïve à la ques­tion : «mais pourquoi dia­ble La Nación se donne la peine de pub­li­er un arti­cle que 99% de ses lecteurs vont lire en demie diag­o­nale ?» Ben, peut-être pour les ras­sur­er. Le Sig­nal, c’est peut-être celui d’un cer­tain change­ment cli­ma­tique, mais bon, Soulac, c’est loin, c’est la France, c’est l’Europe. En cette péri­ode de vacances d’été où une pro­por­tion non nég­lige­able d’Argentins est en train de se faire rôtir sur les plages de l’Atlantique, de Mar del Pla­ta à Vil­la Gesell, ça fait du bien de se dire que chez soi, on peut avoir con­stru­it les immeubles au ras des flots, on est tran­quille. Et en effet. Flo­rilège de com­men­taires :

Habe­mus Bru­tus : En réal­ité ce n’est pas la mer qui avance, mais la terre qui recule. (…) Seuls les mou­ve­ments tec­toniques qui soulèvent une par­tie des ter­res et créent des fos­s­es marines font qu’on a des con­ti­nents. Donc il est nor­mal qu’en cette péri­ode de tran­quil­lité tec­tonique la mer gagne du ter­rain grâce à l’érosion des ter­res émergées. CQFD.

A Vil­la Gesell, tant que la mer n’a­vance pas…

Dia­man­teen­bru­to : on voit bien qu’il est con­stru­it sur du sable, qu’est-ce que ça a à voir avec le réchauf­fe­ment glob­al ?

Indio007 : (…) Le vrai prob­lème c’est que ça a été con­stru­it sur du sable (dune) sans qu’on ait prévu de soutène­ments suff­isam­ment pro­fonds. C’est ain­si qu’on esquive la respon­s­abil­ité pénale des archi­tectes en util­isant l’argument com­mode du change­ment cli­ma­tique. Un argu­ment qu’on ne manque jamais de sor­tir quand les chats com­men­cent à aboy­er (sic).

Av6551649 : Ce phénomène naturel est con­fon­du par les sci­en­tifiques avec l’augmentation du niveau de la mer.

Sur 26 com­men­taires (ce qui est très peu, pour un arti­cle du jour­nal), un seul se mon­tre inqui­et de ce que révèle le des­tin du Sig­nal.

Ceci dit, on ne pour­ra donc pas reprocher à La Nación de vouloir effray­er ses lecteurs. A part une phrase en pas­sant pour évo­quer le fait que «Les médias, par­fois, qual­i­fient les pro­prié­taires de l’immeuble de réfugiés cli­ma­tiques», le reste de l’article se con­cen­tre sur les con­séquences éco­nom­i­co-touris­tiques de l’érosion marine. «Le pays (La France, NDLA) où 35 % du lit­toral est con­sti­tué de plages, a per­du 26 kilo­mètres car­rés de terre entre 1949 et 2005. Dans un endroit aus­si touris­tique que la France, où 40% des capac­ités hôtelières sont con­cen­trées sur les côtes, tous les sig­naux sont au rouge».

On appréciera la sol­lic­i­tude du grand quo­ti­di­en argentin pour nos capac­ités hôtelières men­acées. Je con­nais d’autres Argentins, pour ma part, qui aimeraient bien que de temps en temps, La Nación se fende d’un petit arti­cle sur l’effondrement des glac­i­ers patag­o­niques. Ou la ter­ri­ble sécher­esse qui acca­ble la région viti­cole de Men­doza.

Néan­moins, ne boudons pas notre plaisir : lire un arti­cle sur les prob­lèmes assail­lant nos belles côtes français­es, et par­ti­c­ulière­ment girondines, est tout aus­si rare !

Disparition du philosophe J.P. Feinmann

          Le 17 décem­bre dernier l’écrivain, philosophe et essay­iste José Pablo Fein­mann nous a quit­tés. Si, en France, c’était un par­fait incon­nu, en Argen­tine en revanche, il était une fig­ure famil­ière à la fois du monde lit­téraire, ciné­matographique et médi­a­tique.

José Pablo Fein­mann

          Incon­nu chez nous, c’est un euphémisme : si son œuvre compte une trentaine d’essais philosophiques et poli­tiques, 14 romans de fic­tion, autant de scé­nar­ios de films et deux pièces de théâtre, à ma con­nais­sance, sur ce total, on n’a traduit en français que qua­tre romans et une pièce, dif­fi­cile­ment trou­vables dans les librairies aujourd’hui.

          Je ne le con­nais­sais pas non plus avant mon pre­mier voy­age en Argen­tine. Pour­tant, presque 15 ans après, sa mort me laisse comme orphe­lin d’un véri­ta­ble guide intel­lectuel : c’est à tra­vers ses écrits que j’ai attrapé le virus de l’histoire et de la poli­tique argen­tines. Lui qui m’a fait décou­vrir, par ses bib­li­ogra­phies aus­si exhaus­tives qu’éclairées, les livres indis­pens­ables sur le sujet. Mon prof (involon­taire bien sûr) de sci­ences po argen­tines, en quelque sorte !

          Je ne vais pas ici vous ennuy­er avec de longs développe­ments sur sa vie et son œuvre. Ceux que ça intéressent se reporteront avec prof­it aux liens que j’ajoute sous cet arti­cle.

          Celui-ci a juste pour but de témoign­er de mon émo­tion devant sa dis­pari­tion, celle d’un écrivain bril­lant, d’un ana­lyste poli­tique d’une grande finesse d’esprit, et de ce qu’on peut appel­er, sim­ple­ment, un homme de bien. Bien loin de l’image habituelle de l’universitaire pédant et arro­gant, José Pablo Fein­mann était un type mod­este, human­iste, très lucide à la fois sur lui-même et sur ses com­pa­tri­otes.

          Il va beau­coup man­quer au paysage intel­lectuel argentin, dans lequel il représen­tait une voix atyp­ique, parce dénuée de tout arti­fice, de toute méchanceté, de tout esprit de chapelle.

          Comme une bonne moitié de ses com­pa­tri­otes, il était péro­niste. For­cé­ment : en Argen­tine, on est for­cé­ment l’un ou l’autre, pro ou anti. Mais lui, con­traire­ment à pas mal d’autres, était ce qu’on pou­vait appel­er un «péro­niste» lucide. Cri­tique, comme on dis­ait chez nous des com­mu­nistes un poil dis­si­dents. C’est qu’il avait con­nu, encore enfant, le pre­mier péro­nisme, celui du Perón pop­uliste, le Perón proche des petites gens, le Perón ouvriériste. Celui que les mil­i­taires avaient ren­ver­sé en 1955. Fein­mann avait alors 12 ans. Devenu adulte, il en était pas mal revenu : jeune mil­i­tant de la gauche péro­niste dans les années d’exil, il avait assisté au retour du «vieux» en 1973, flan­qué de toute une clique plus ou moins fas­ciste, pré­fig­u­rant la dic­tature qui allait suiv­re seule­ment deux ans après la mort du général, qui survien­dra pas plus tard que l’année suiv­ant son retour tri­om­phal et le mas­sacre de mil­i­tants qui l’avait accom­pa­g­né. Ensuite, dans les années 90, le péro­nisme s’était ven­du au cap­i­tal­isme le plus sauvage, par l’intermédiaire du prési­dent aux belles rou­fla­que­ttes, Car­los Men­em. Ce péro­nisme là n’était, ne pou­vait pas, être celui de Fein­mann.

          Il laisse der­rière lui, selon moi, une œuvre essen­tielle à qui veut com­pren­dre, d’un point de vue plus philosophique, l’histoire con­tem­po­raine de l’Argentine. Avec en prime, et ce n’est mal­heureuse­ment que trop rarement le cas chez ses col­lègues uni­ver­si­taires, un style flu­ide et agréable à lire, en dépit de la longueur de ses essais : Fein­mann était extrême­ment bavard !

          Bref, on l’aura com­pris, un auteur qui comptera tou­jours beau­coup pour moi. Je peux par­ler au futur : il me reste encore pas mal de ses livres à lire. Allons : José Pablo, tu n’es donc pas vrai­ment mort.

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DOCUMENTS ANNEXES

Fiche wikipé­dia en français. Atten­tion, elle n’est qu’une tra­duc­tion, et en résumé, de la fiche argen­tine. Sa bib­li­ogra­phie est notam­ment incom­plète. (Mise à jour : encour­agé par un ami lecteur, je l’ai com­plétée moi-même sur la fiche wiki).

Fiche wikipedia en espag­nol. Biogra­phie assez suc­cincte, mais présen­tant l’essentiel.

Le très bel hom­mage de Rafael Biel­sa dans “elDiar­ioAR” (en espag­nol)

La nécro plutôt com­plète du prin­ci­pal quo­ti­di­en argentin «Clarín»

Site offi­ciel de l’écrivain.

La série com­plète de ses émis­sions «Philoso­phie, ici et main­tenant» sur la chaine Encuen­tro. (Avec sous-titres en espag­nol )

Le film “Eva Perón: La Ver­dadera His­to­ria” (1996), de Juan Car­los Desan­zo, scé­nario de JPF.

Le film “Ulti­mos días de la vic­ti­ma” (1982), d’Adolfo Aris­tarain, d’après un roman de JPF.

L’entrée « José Pablo Fein­mann per­o­nis­mo» ouvre sur une pléi­ade d’interviews de l’écrivain sur le sujet, sur le site youtube.

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Tra­duc­tion de l’hom­mage d’E­d­uar­do Aliv­er­ti (18/12/2021)

La mort de Fein­mann est beau­coup plus que celle d’un intel­lectuel bril­lant, désigné comme tel par la qua­si una­nim­ité de tout le spec­tre idéologique.

C’est la mort d’un type qui n’a jamais hésité à met­tre son savoir à la portée de tous. Qui a ren­du com­préhen­si­bles les con­cepts les plus ardus de la philoso­phie. Qui les a mis au ser­vice de la divul­ga­tion col­lec­tive, mais en le faisant avec une hau­teur d’esprit le ren­dant peu sus­pect de dif­fuser une vul­gate sans sub­stance.

Ces derniers temps, on le voy­ait plus proche du pes­simisme de l’intelligence que de l’optimisme de la volon­té.

Ce qui, finale­ment, était la démon­stra­tion de la cohérence de sa pen­sée : il n’a jamais caché être plus proche de l’un que de l’autre.

En tout cas, le monde pandémique duquel l’humanité ne sort pas grandie, tout comme le resur­gisse­ment d’idées d’extrême-droite qui ravivent des dan­gers répug­nants, entre autres images dép­ri­mantes, accrédite sa théorie selon laque­lle l’intellectuel est con­traint au juge­ment cri­tique per­ma­nent. A ne pas per­dre son indépen­dance d’esprit. A ne pas rester enchainé à des engage­ments per­son­nels, par­ti­sans ou insti­tu­tion­nels.

Sans aller plus loin, il était agacé par les tiédeurs de ce gou­verne­ment. Son absence de courage face aux puis­sants. Il l’a man­i­festé dans nom­bre de revues. Néan­moins il ne serait venu à l’idée de per­son­ne de décréter qu’il avait changé, que ses dénon­ci­a­tions étaient injus­ti­fi­ables, qu’il était ain­si asso­cié au «feu ami».

Il avait demandé à son ami Hora­cio González, dans une déc­la­ra­tion boulever­sante, de l’attendre car il ne tarderait pas à le rejoin­dre. Le pes­simisme reflété par cette déc­la­ra­tion se voy­ait cepen­dant con­tred­it par l’intérêt qu’il por­tait à son activ­ité : il a con­tin­ué jusqu’à il y peu d’écrire des arti­cles pour la rubrique «Con­trat­a­pa» du jour­nal Pagina/12.

C’est un lieu com­mun, mais irréfutable, de dire qu’il con­vient tou­jours, dans ces cir­con­stances, de faire en sorte de main­tenir vivante l’œuvre du défunt. Et Dieu sait s’il nous laisse un héritage immense, sous la forme d’essais, de romans, d’articles ou de cours. Ou de tout ce qu’on voudra bien retenir.

Mais il est égale­ment vrai que la pre­mière chose qui vient à l’esprit, d’abord, à telle­ment d’entre nous, c’est de nous révolter con­tre la mort des nôtres, et parce que les indis­pens­ables coups de gueule de José Pablo vont bien trop nous man­quer.

Eduar­do Aliv­er­ti, jour­nal­iste. Pagina/12 du 18/01/2021. Les pas­sages soulignés en gras le sont par l’auteur.

20/12/2021 : L’extrême-droite n’est pas passée!

          Con­traire­ment à ce que lais­saient crain­dre les résul­tats du pre­mier tour, le can­di­dat d’extrême-droite José Anto­nio Kast n’a pas été élu prési­dent du Chili hier. Il a été assez net­te­ment bat­tu par son adver­saire de gauche Gabriel Boric, qui a recueil­li 56 % des suf­frages.

          Les Chiliens ont par là con­fir­mé leur large vote en faveur de la nou­velle con­sti­tu­tion, lors du référen­dum d’octobre 2020, des­tinée à rem­plac­er celle qui était tou­jours en vigueur depuis la dic­tature d’Augusto Pinochet. En effet, Kast, favor­able au retour d’un gou­verne­ment autori­taire et ultra libéral inspiré de celui en exer­ci­ce entre 1973 et 1990, avait promis de revenir sur cette réforme.

          Le jour­nal chilien El Mer­cu­rio souligne qu’il s’agit en out­re du prési­dent le mieux élu, et le plus jeune, de l’histoire du Chili. Dans le même jour­nal, José Anto­nio Kast a recon­nu sa défaite et félic­ité l’élu, promet­tant une oppo­si­tion con­struc­tive.

          Le quo­ti­di­en La Ter­cera livre six clés pour mieux analyser cette nette vic­toire, obtenue qui plus est avec une des meilleures par­tic­i­pa­tions de l’historie démoc­ra­tique du pays : l’arrivée d’une nou­velle généra­tion poli­tique ; l’excellent report de voix ; la dis­ci­pline répub­li­caine de ses adver­saires, qui ont recon­nu sa vic­toire aus­sitôt et sans la moin­dre con­tes­ta­tion ; la réus­site de Boric à réalis­er l’union des dif­férents par­tis et mou­ve­ments de gauche, excep­tion faite du mou­ve­ment de cen­tre-gauche «Con­certación» qui avait gou­verné après la dic­tature (emmené par Michelle Bachelet notam­ment) ; la néces­sité de trou­ver des sou­tiens de gou­verne­ment au sein d’un par­lement où la gauche reste net­te­ment minori­taire ; et naturelle­ment les prob­a­bles chausse-trappes que ne man­queront pas de pos­er les grands décideurs économiques, for­cé­ment très inqui­ets et dont on imag­ine facile­ment la décep­tion face à ce résul­tat.

          Con­traire­ment au pre­mier tour où les analy­ses avaient bril­lé par leur absence, cette fois la presse française s’est un peu réveil­lée pour au moins présen­ter ces résul­tats. Médi­a­part (arti­cle réservé aux abon­nés) par­le d’un «réveil anti-fas­ciste», tan­dis que France-info sur son site souligne que Boric a recueil­li les suf­frages non seule­ment des class­es défa­vorisées, mais égale­ment des class­es moyennes lésées par l’extrême pri­vati­sa­tion de beau­coup de ser­vices publics, comme la san­té, les retraites ou l’éducation. L’Est Répub­li­cain fait quant à lui le tour des réac­tions des hommes et femmes poli­tiques français de gauche, et de l’accent mis par la plu­part d’entre eux sur le car­ac­tère uni­taire de cette vic­toire, qui devrait par­ler à notre pro­pre gauche. Mais dans l’ensemble, les comptes-ren­dus de notre presse restent pour le moment pure­ment factuels : sup­posons que les analy­ses suiv­ront dans les prochains jours !

          Pour beau­coup de Chiliens, l’issue du scrutin représente un véri­ta­ble soulage­ment, tant la per­spec­tive d’un retour aux années noires de la dic­tature, portée par un can­di­dat qui ne cachait pas ses affinités avec A. Pinochet, était grande. Il est évi­dent que Kast a cristallisé con­tre lui bien au-delà des électeurs de gauche con­va­in­cus. Cela est très vis­i­ble par exem­ple dans le sud du pays (Patag­o­nie), où Kast l’avait assez large­ment emporté au pre­mier tour, et où il a mal­gré tout per­du le bal­lotage dans qua­tre régions.

          Les Chiliens, qui avaient approu­vé large­ment la nou­velle con­sti­tu­tion, ont donc été cohérents. Reste à savoir quelle marge de manœu­vre aura le nou­veau et très jeune (35 ans) prési­dent. Il va devoir affron­ter de grands défis, à peu près les mêmes d’ailleurs qu’avait dû affron­ter en son temps Sal­vador Allende, dernier prési­dent réelle­ment de gauche avant Boric. A savoir l’opposition des secteurs économiques et financiers, nour­ris depuis près de 50 ans à l’ultra libéral­isme de «L’école de Chica­go», celle des secteurs les plus con­ser­va­teurs de la société, nos­tal­giques de la dic­tature et encore assez nom­breux, mais aus­si celle d’une par­tie, la plus rad­i­cale, de la gauche chili­enne, celle-là même qui avait beau­coup con­tribué, par son jusqu’auboutisme, à la chute du leader de l’Alliance Pop­u­laire en 1973. Car pour gag­n­er, Boric a dû ten­dre la main à des secteurs poli­tique­ment plus mod­érés, voire cen­tristes, secteurs vers lesquels il devra égale­ment se tourn­er pour pou­voir gou­vern­er et faire pass­er les réformes prévues dans son pro­gramme. Ces con­ces­sions ne seront sans doute pas du goût de ses alliés les plus à gauche, même s’il inclut des com­mu­nistes dans son gou­verne­ment, comme il l’a annon­cé. Cela, Boric l’a déjà anticipé lors d’un débat précé­dent l’élection, dis­ant que «Nous allons avoir un par­lement pra­tique­ment à égal­ité, et cer­tains dis­ent que cela va créer une paralysie (…) Je le vois plus comme une oppor­tu­nité, en ce sens que nous avons le devoir de trou­ver des accords dans l’intérêt de tous les Chiliens». (La Ter­cera, «les six défis aux­quels Boric va devoir faire face»).

          Son pro­gramme vise en pri­or­ité à dimin­uer les iné­gal­ités dans un des (sinon LE) pays d’Amérique latine où elles sont les plus cri­antes, ain­si qu’à rompre avec des poli­tiques économiques qui ont fait du Chili un véri­ta­ble lab­o­ra­toire du libéral­isme le plus sauvage. Par­mi les grands axes, notons :

- Nou­veau sys­tème de sécu­rité sociale basé sur la sol­i­dar­ité.
— Aug­men­ta­tion du salaire min­i­mum jusqu’à 500 000 pesos (525€) en fin de man­dat, avec sou­tien pub­lic aux PME
— Réduc­tion du temps de tra­vail à 40 h par semaine.
— Impôt sur la for­tune, prélève­ment sur les béné­fices des com­pag­nies minières (notam­ment le cuiv­re), lutte con­tre l’évasion fis­cale.
— Diminu­tion du prix du loge­ment
— Refonte de la police
— Loi sur l’eau en tant que bien com­mun
— Loi de pro­tec­tion con­tre les vio­lences faites aux femmes.
— Développe­ment de l’emploi féminin.

          On peut facile­ment prévoir que le par­cours du nou­veau prési­dent ne se fera pas sur un chemin tapis­sé de ros­es. Parvien­dra-t-il à réus­sir là où tous ses prédécesseurs ont échoué, c’est-à-dire trans­former le Chili en un pays plus juste, plus démoc­ra­tique, plus mod­erne et plus indépen­dant des forces économiques et finan­cières extérieures ? Aura—t‑il suff­isam­ment d’amis pour con­tr­er l’inévitable cohorte de tous les enne­mis qui com­men­cent déjà à imag­in­er les moyens de le faire tomber ?

          Comme on est en Amérique du sud, et que dans cette par­tie du monde, les con­ser­va­teurs ont rarement la défaite sere­ine, par­i­ons que les pre­mières man­i­fes­ta­tions d’opposition ne devraient pas tarder à rem­plir les rues de San­ti­a­go. Espérons seule­ment que la société chili­enne sera suff­isam­ment forte pour main­tenir vaille que vaille le proces­sus démoc­ra­tique ouvert depuis main­tenant trente ans, et qui a jusqu’ici été respec­té par toutes les forces poli­tiques de droite comme de gauche. Et qu’on laisse une chance, enfin, à une véri­ta­ble alter­nance. En réal­ité, la balle n’est pas dans le camp de Boric, mais dans celle des plus con­ser­va­teurs.

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Lire ou relire égale­ment l’ar­ti­cle sur le pre­mier tour : Le Pinochet nou­veau est arrivé

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¡Feliz Navi­dad a todos!

(Ben oui, hein, là-bas, c’est l’été !)

12/12/2021 : Sous un soleil énorme

         

          Une fois n’est pas cou­tume, on va rester de ce côté-ci de l’Atlantique aujourd’hui pour par­ler de l’Argentine.

          Je ne l’aurais jamais cru : je viens de me trou­ver un point com­mun avec le chanteur Bernard Lav­il­liers. Car lui aus­si revient du pays d’Astor Piaz­zol­la (ou de Borges, ou de Car­los Gardel, d’Ernesto Gue­vara ou Lionel Mes­si, comme vous préfér­erez !), où il a passé quelques mois. Et lui aus­si est tombé amoureux de Buenos Aires, qu’il a par­cou­ru lui aus­si à pieds, seul, en long et en large, pour s’imprégner de son âme par­ti­c­ulière, jusqu’à se sen­tir un peu «portègne» (c’est ain­si qu’on nomme les habi­tants de Buenos Aires).

          Dans “Le Pié­ton de Buenos Aires”, il nous racon­te ses péré­gri­na­tions en soli­taire dans la ville, et ses mots sont une évi­dence pour celui qui, en même temps que lui, a arpen­té les trot­toirs de la cap­i­tale argen­tine :

Je marche seul dans Buenos Aires
Per­son­ne ne demande qui je suis
Dans cette ville dos à la mer
Qui vibre encore de l’Italie

Je marche seul dans Buenos Aires,
Je sais que je n’ai rien com­pris
Mais cette odeur m’est famil­ière
Comme un secret jamais écrit

          Si je ne sais pas quels quartiers, quelles rues, il a par­cou­rus, j’imagine que nous en avons han­tés de sem­blables, lui aus­si a prob­a­ble­ment sur­pris San Tel­mo au petit matin, encore mal réveil­lé et hir­sute de sa mau­vaise nuit, faisant une toi­lette de chat dans la lumière bla­farde du brouil­lard finis­sant, en atten­dant l’assaut des touristes étrangers. Juste avant, il aura prob­a­ble­ment promené sa car­casse dans la nuit de Paler­mo, et je serais bien éton­né qu’il ne se soit pas accoudé à l’un des mul­ti­ples bars de la Plaza Ser­ra­no. Plus baroudeur que moi, il n’aura pas hésité à arpen­ter les trot­toirs de La Boca ou de Bar­ra­cas, même tard le soir, parce c’est évidem­ment là qu’on est le plus sûr de la ren­con­tr­er, l’âme pro­fonde de la ville, si on n’a pas peur des ombres inquié­tantes qui sur­gis­sent des por­tails.

Plaza Ser­ra­no — Paler­mo — Buenos Aires

          Lui aus­si a vis­ité la bib­lio­thèque nationale, ce bâti­ment plutôt moche dont pour­tant les Argentins sont si fiers. Je ne sais pas trop ce qu’il a pu en retir­er, puisqu’il ne par­le pas l’espagnol. Mais les touristes, eux, n’y entrent jamais. D’ailleurs, ils ne savent même pas qu’il existe. Il ne fig­ure pas au cat­a­logue des mon­u­ments « incon­tourn­ables ». Alors que pour­tant, s’il est un endroit où on est sûr de ren­con­tr­er la cul­ture du pays…

Bib­lio­thèque nationale — Buenos Aires

          Le Stéphanois a aus­si com­pris quelque chose qui est rarement souligné à pro­pos du car­ac­tère mar­itime de la ville : Buenos Aires est certes un grand port, mais, con­traire­ment à d’autres villes por­tu­aires célèbres et pop­u­laires, comme Lis­bonne, Mar­seille, ou Barcelone, celle-ci… tourne claire­ment le dos à l’eau. Comme il le dit dans une chan­son : elle est dos à la mer. Les Portègnes sont tout sauf des marins, ils en ont per­du la qual­ité avec la dis­pari­tion du pre­mier port, celui de La Boca qu’illustrait avec tal­ent le pein­tre Ben­i­to Quin­quela Martín.

Port de La Boca — Buenos Aires — Pein­ture de Quin­quela Mar­tin (1890–1977)

          Le sec­ond port, celui de Puer­to Madero, est main­tenant un quarti­er chic d’immeubles d’affaires, et le dernier, situé encore plus au nord, est introu­vable même par les taxis les plus affutés. Buenos Aires regarde ailleurs, vers le sud et l’ouest, vers le désert des val­lées Calchaquies et les prairies de La Pam­pa, vers le froid patag­o­nique et la chaleur trop­i­cale des con­fins du Brésil.

Buenos Aires, un port à l’envers
Où les marins restent à leur bord

          De ses péré­gri­na­tions portègnes, Bernard Lav­il­liers a ramené une petite col­lec­tion de chan­sons tout en déli­catesse et en nos­tal­gie, et par­mi celles-ci, quelques pépites con­sacrées plus spé­ci­fique­ment à son amour de l’Argentine et qui prou­vent, mal­gré ce qu’il dit, qu’il en a com­pris l’essentiel. Parce que, sans nul doute, il a su plus que bien d’autres regarder ce pays, et sa cap­i­tale, avec les yeux du cœur.

          J’aurais aimé avoir son tal­ent pour rap­porter de mes pro­pres séjours d’aussi belles images. Ses chan­sons dis­ent bien mieux que je n’aurais pu le faire ce que j’ai trou­vé, sen­ti, vu et vécu à cha­cun de mes voy­ages argentins. Parce qu’en Argen­tine, il n’y a pas que le soleil, qui soit énorme.

*

SOUS UN SOLEIL ENORME : liste des chan­sons
(liens vers les chan­sons “argen­tines”)

Le coeur du monde
Voy­ages
Je tiens d’elle
Beau­ti­ful days
Toi et moi
Les Porteños sont fatigués
Le pié­ton de Buenos Aires
Qui a tué Davy Moore ?
Cor­rup­tion
Noir Tan­go
L’ailleurs

*

Pour une autre déam­bu­la­tion et d’autres images, voir aus­si nos “Instan­ta­nés de Buenos Aires” de 2020.

Le Pinochet nouveau est arrivé !

Hier dimanche ont eu lieu les élec­tions prési­den­tielles chez le voisin de l’Argentine : le Chili. Et les résul­tats ne lais­sent pas d’inquiéter quiconque a con­nu les années de plomb de la dic­tature de « Don Augus­to » et de ses «Chica­go boys».

Son digne suc­cesseur, José Anto­nio Kast, a obtenu 28 % des suf­frages au pre­mier tour, con­tre 26% à son prin­ci­pal adver­saire et représen­tant de la gauche, Gabriel Boric. Plus loin der­rière, le can­di­dat de droite libérale et pop­uliste Fran­co Parisi a créé une cer­taine sur­prise, en obtenant 13% des suf­frages, là où les sondages ne lui en don­naient pas plus de 5. Il a même obtenu plus de 33% dans la région d’Antofagasta ! Et cela, comme le racon­te le quo­ti­di­en «La tercera.com», sans avoir jamais foulé le sol chilien pen­dant la cam­pagne.

José Anto­nio Kast

La can­di­date de cen­tre-gauche, Yas­na Provoste, a quant à elle essuyé une nette défaite, ne finis­sant qu’à la cinquième place, avec moins de 12% des suf­frages. Elle paie sans doute les errances des gou­ver­nances de cen­tre-gauche suc­ces­sives, qui ont beau­coup déçu l’électorat pro­gres­siste chilien, notam­ment sous l’ère Bachelet.

Le can­di­dat de la droite sor­tante (Sebastián Piñera ne pou­vant pas se représen­ter, c’est donc un autre Sebastían, Sichel, qui s’y est col­lé) n’arrive qu’en qua­trième posi­tion, un cheveu der­rière Parisi.

Le deux­ième tour ver­ra donc s’affronter les deux can­di­dats arrivés en tête, comme cela se passe chez nous. Un affron­te­ment très binaire, entre deux can­di­dats très mar­qués dans leurs camps respec­tifs. Kast, comme nous le disions, se pro­pose de revenir à la poli­tique du général Pinochet : retour à l’ordre polici­er, lutte con­tre l’immigration, inter­dic­tion de l’avortement, libéral­i­sa­tion extrême de l’économie.

Boric est un jeune can­di­dat – il a 35 ans – pro­gres­siste et soutenu par les prin­ci­pales forces de la gauche tra­di­tion­nelle chili­enne. Il pro­pose au con­traire un pro­gramme visant au retour à l’état prov­i­dence. Rena­tion­al­i­sa­tion du sys­tème de san­té et des retraites, tax­a­tion des plus hauts revenus, libéral­i­sa­tion de l’avortement, préser­va­tion de l’environnement, droits des peu­ples pre­miers.

Gabriel Boric

L’issue de ce sec­ond tour est incer­taine, même si la ten­dance est plutôt à droite. En effet, toute une par­tie de la pop­u­la­tion chili­enne a été effrayée des man­i­fes­ta­tions de 2019 con­tre les iné­gal­ités sociales et les aug­men­ta­tions des prix. Man­i­fes­ta­tions qui ont sou­vent dégénéré, en rai­son de leur ampleur et de l’état d’urgence décrété par le gou­verne­ment Piñera.
Sans par­ler d’une cer­taine nos­tal­gie, dans les class­es les plus aisées, de l’ordre pinochetiste. Cer­tains n’ont pas digéré que ces man­i­fes­ta­tions, juste­ment, aient con­duit à réformer une con­sti­tu­tion héritée des années de dic­tature.

A pri­ori, le scrutin reste ouvert. Mais tout dépen­dra des reports de voix. Or, dans l’état actuel des résul­tats, la ten­dance est plutôt favor­able à la droite. Cha­cun des can­di­dats com­mence donc une longue marche – le sec­ond tour n’a lieu que dans un mois – pour ten­ter d’obtenir l’appui des autres par­tis. Kast pour­ra sans doute compter sur les reports des électeurs de Parisi, et ceux de Sichel. Boric cherchera ceux du cen­tre-gauche et des petits can­di­dats de gauche. Mais comme on peut le lire dans «Mer­cu­rio» du 22/11, les can­di­dats mal­heureux posent leurs con­di­tions. Parisi annonce qu’il con­sul­tera ses électeurs par inter­net avant de se pronon­cer, Provoste exige «des garanties de paix et de tran­quil­lité» de la part de Boric. Sichel, lui, ne sem­ble pas vouloir faire de dif­fi­culté à Kast.

Le Chili risque bien d’avoir un réveil douloureux après le sec­ond tour du 26 décem­bre. Le Papa Noël pour­rait bien s’appeler Pinochet et avoir déposé un cadeau explosif – et posthume – sous le sapin. Mais quel que soit le résul­tat, ce qui est cer­tain, c’est que la société chili­enne en sor­ti­ra plus divisée que jamais, entre conservateurs/libéraux ultra catholiques d’un côté, et pro­gres­sistes de gauche de l’autre. Une divi­sion à la fois sociale et généra­tionnelle : la majorité des man­i­fes­tants de 2019 et des électeurs de Boric faisant par­tie des tranch­es d’âge les plus jeunes, anx­ieux de tourn­er défini­tive­ment la page des années Pinochet, quand leurs ainées en gar­dent la nos­tal­gie de la loi, de l’ordre et des valeurs tra­di­tion­nelles.

Le Chili a pris l’habitude de se penser comme le pays le plus avancé, économique­ment et poli­tique­ment, et le plus mod­erne d’Amérique Latine. Il reste pour­tant un des plus iné­gal­i­taires du con­ti­nent, et a été pro­fondé­ment mar­qué par la longue dic­tature – de 1973 à 1989 – d’Augusto Pinochet, dont les comptes n’ont jamais été sol­dés, ali­men­tant un ressen­ti­ment – de part et d’autre – qui mine au quo­ti­di­en la dif­fi­cile har­monie sociale. Ce pays, que Sal­vador Allende, ce prési­dent élu en 1971 et assas­s­iné en 1973, rêvait de trans­former en une démoc­ra­tie sociale et paci­fiée, a été comme anesthésié et infan­til­isé par les années Pinochet, qui ont favorisé durable­ment une cer­taine accul­tur­a­tion poli­tique dont on voit les rav­ages depuis trente ans. Une jeunesse qui étouffe sous une chape de tra­di­tions rances, de méfi­ance envers l’avenir, et de refus du change­ment, portés par une frange – impor­tante – de la société qui ne rêve que de vivre à l’ombre de fig­ures tutélaires.

Un pays sclérosé.