Les lumières d’Ushuaia

Lat­i­tude 54° 47’ 59’’ S, lon­gi­tude 68° 17’ 59’’ O : ce sont les coor­don­nées géo­graphiques de la ville où nous avions décidé de vivre les derniers jours de l’année 2007 et de saluer la nou­velle année.

Bien con­nues des explo­rateurs, des aven­turi­ers et plus récem­ment des touristes, ces coor­don­nées sont celles de la cap­i­tale de la province argen­tine de « Terre de feu, Antarc­tique et Iles de l’Atlantique Sud » située sur la «Isla Grande» : la mythique Ushua­ia.

Per­chée sur une colline battue par les vents et bor­dée par le canal de Bea­gle, la ville d’Ushuaia est con­sid­érée comme la ville la plus aus­trale du monde et surnom­mée à ce titre de « ville du bout du monde »

Ushua­ia depuis le canal de Bea­gle

Ce statut lui fut longtemps con­testé par la base navale chili­enne de Puer­to Williams située sur la «Isla Navari­no» séparée de la Isla Grande par le canal de Bea­gle. Ce débat a été tranché par les Nations Unies qui ont estimé que Puer­to Williams était trop petite (seuil 20 000 habi­tants) pour mérit­er le terme de ville !

UN PEU DE SON HISTOIRE

La Terre de Feu est séparée du con­ti­nent sud-améri­cain par un détroit, pas­sage naturel de plus de 600 km entre les océans Atlan­tique et Paci­fique, qui porte le nom du pre­mier européen à l’avoir décou­vert et tra­ver­sé en 1520, Fer­nand de Mag­el­lan (Fer­nan­do de Mag­a­l­lanes en espag­nol).

L’histoire racon­te que ce sont les marins de l’expédition con­duite par Mag­el­lan, qui obser­vant les feux et les fumées qui jalon­naient les côtes, bap­tisèrent ce lieu «Terre des Fumées et Terre des Feux» ; c’est Charles V de Hab­s­bourg dit Charles Quint qui don­nera à cet archipel le nom qu’on lui con­nait encore aujourd’hui : «Tier­ra del Fuego».

Durant les siè­cles qui suivirent, il y eut de nom­breuses expédi­tions européennes et les pre­miers con­tacts avec les Amérin­di­ens.

En 1830, lors du pre­mier voy­age du «HMS Bea­gle» en Terre de Feu, qua­tre Amérin­di­ens furent cap­turés pour être présen­tés au roi et à la reine du Roy­aume-Uni.

Seuls trois de ces «sauvages» retrou­vèrent la Terre de Feu en jan­vi­er 1833 lors du deux­ième voy­age autour du monde du «HMS Bea­gle» sous com­man­de­ment du cap­i­taine Robert FitzRoy accom­pa­g­né de nom­breux sci­en­tifiques dont le nat­u­ral­iste Charles Dar­win (1831–1836).

Le navire et son équipage vont pass­er sept semaines dans le sud de la Terre de Feu, une région alors encore très large­ment mécon­nue. Une équipe va descen­dre à terre, où elle restera pen­dant la durée du séjour pour réalis­er des études météorologiques, astronomiques, zoologiques et botaniques mais égale­ment eth­nologiques. Une équipe va rester à bord et nav­iguer le long des côtes pour faire des relevés car­tographiques et hydro­graphiques.

Faune du Canal de Bea­gle

Ushua­ia, qui veut dire «baie vers l’Ouest» en langue Yamana (ou Yaghan), sor­tit de terre en tant que pre­mière colonie non aborigène en 1869, par le biais d’une mis­sion angli­cane emmenée par le pas­teur Waite Hockin Stir­ling. Il sera rem­placé la même année par Thomas Bridges, à qui on doit le pre­mier dic­tio­n­naire de la langue Yaghan, ce «Peu­ple des canoés» qui a vécu plusieurs mil­lé­naires sur ces ter­res sans aucun con­tact avec le monde extérieur.

Par la suite, renonçant à sa mis­sion, il créera «l’es­tancia Haber­ton» (1) située à quelques kilo­mètres de l’actuelle Ushua­ia, le long du canal de Bea­gle. Aujourd’hui l’estancia, tou­jours pro­priété des descen­dants du pas­teur angli­can, s’est tournée vers des activ­ités touris­tiques.

Les pre­mières habi­ta­tions furent con­stru­ites en 1870 par la «South Amer­i­can Mis­sion­ary Soci­ety», société mis­sion­naire bri­tan­nique chargée de l’évangélisation des peu­ples autochtones.

Pour sa part, dans le cadre de l’an­née polaire inter­na­tionale, la France mena une expédi­tion sci­en­tifique en Terre de feu entre 1882 et 1883.

Louis-Fer­di­nand Mar­tial (1836–1885) explo­rateur et cap­i­taine de fré­gate est nom­mé chef de l’expédition sur le trois-mâts La Romanche. Le navire part de Cher­bourg le 17 Juil­let 1882 avec 140 per­son­nes à bord et arrive le 6 sep­tem­bre à l’Ile Hoste, à 40 km du Cap Horn.

La mis­sion était chargée d’ef­fectuer des études géologiques, botaniques, zoologiques et ethno­graphiques.

Les Européens instal­lés en Terre de Feu (éleveurs, pêcheurs, exploitants de mines d’or) y per­pétrèrent de ter­ri­bles mas­sacres et trans­mirent des mal­adies, réduisant à presque rien les pop­u­la­tions autochtones. Les mis­sion­naires qui recueil­laient les sur­vivants ont égale­ment con­tribué à leur déclin en les évangélisant.

Une expédi­tion argen­tine débar­qua sur le ter­ri­toire en sep­tem­bre 1884 afin de met­tre en place une sous-pré­fec­ture. C’est seule­ment le 12 octo­bre 1884 que le dra­peau argentin fut hissé.

La ville se dévelop­pa d’abord autour d’une prison, le gou­verne­ment argentin s’inspirant du bagne français des Iles du Salut en Guyane et des bagnes bri­tan­niques en Aus­tralie.

La ville s’est surtout dévelop­pée à par­tir des années 1970 grâce à l’installation d’une zone franche.

La décou­verte de gise­ments de gaz naturel et de pét­role ont per­mis un renou­veau de l’é­conomie de cette région.

A par­tir des années 1980, le tourisme s’y est forte­ment dévelop­pé, la Terre de Feu béné­fi­ciant de son image de «bout du monde» et de point de départ de croisières vers le cap Horn et l’Antarc­tique.

Parc Nation­al de la Terre de Feu

MES COUPS DE CŒUR

Je le con­cède, c’est cette image fan­tas­mée d’Ushuaia qui m’a attiré à la pointe aus­trale du con­ti­nent sud-améri­cain.

Les risques avec les rêves c’est la décep­tion de voir que la réal­ité n’est pas à la hau­teur de son imag­i­naire, et le mythe s’effondre. Cela n’a pas été le cas pour moi.

Fraiche­ment débar­qué à l’aéroport inter­na­tion­al «Ushua­ia – Malv­inas Argenti­nas», Ushua­ia a comblé mes attentes ; aidé par cette lumière d’une fin d’après-midi d’été, j’y ai ressen­ti une émo­tion indéfiniss­able, un sen­ti­ment d’accomplissement.

Port ani­mé sur le canal de Bea­gle à l’architecture chao­tique et col­orée, adossé aux som­mets enneigés de la chaîne Mar­tial, la ville béné­fi­cie d’un site majestueux prop­ice aux rêves d’aventures.

En ce 31 décem­bre ensoleil­lé quoi de mieux que de nav­iguer sur le canal de Bea­gle sur fond de glac­i­ers et d’ilots rocheux. Embar­qués à bord du Yate Che en com­pag­nie d’un petit groupe cos­mopo­lite, direc­tion plein Est à la décou­verte du petit archipel Kashu­na aus­si appelé îlots Les Eclaireurs.

Il a été nom­mé ain­si par le cap­i­taine de fré­gate Louis Fer­di­nand Mar­tial, com­man­dant La Romanche en sep­tem­bre 1882.

Il est com­posé de plusieurs îlots dont ceux de Los Pajaros et de Los Lobos où se trou­ve une colonie de cor­morans et de lions de mer. Il pos­sède un phare à son extrémité Est mis en ser­vice le 23 décem­bre 1920, le phare des Eclaireurs.

Le phare des Eclaireurs

Ce phare est sou­vent con­fon­du avec le phare de San Juan del Sal­va­men­to situé sur l’île des États à l’Est de l’ex­trémité sud-ori­en­tale de la Terre de Feu dont Jules Verne s’est inspiré pour son roman «Le Phare du bout du monde».

A not­er qu’un aven­turi­er Rochelais, André Bron­ner, qui avait décou­vert ce phare de San Juan lais­sé à l’abandon, entre­prit de le recon­stru­ire à l’identique. Le 26 févri­er 1998, en col­lab­o­ra­tion avec les Ate­liers Per­rault Frères, le phare recon­stru­it fonc­tionne à nou­veau. Une réplique de ce phare con­stru­ite à la pointe des Min­imes à La Rochelle a été inau­gurée le 1er jan­vi­er 2000. Un troisième exem­plaire de ce bâti­ment existe au Musée Mar­itime et du Bagne d’Ushuaia.

Ushua­ia, c’est aus­si le « Cer­ro Mar­tial » ; cul­mi­nant à près de 1 300 mètres d’alti­tude, c’est la plus grande source d’eau potable de la ville d’Ushuaia et acces­soire­ment un point de vue panoramique priv­ilégié sur la baie, les toits mul­ti­col­ores d’Ushuaia, le canal de Bea­gle et au loin la Cordil­lère de Dar­win.

La vue est vrai­ment fan­tas­tique, et tou­jours cette lumière aus­si agréable que sin­gulière.

Ushua­ia depuis le Cer­ro Mar­tial

On y accède par une route en lacets de 7 km puis un tra­jet en télésiège avant de finir par une petite balade viv­i­fi­ante qui mène au glac­i­er éponyme.

C’est avant tout un incroy­able sou­venir que d’avoir foulé, un pre­mier jan­vi­er, le glac­i­er du bout du monde dans la ville la plus aus­trale de la planète !

A une dizaine de kilo­mètres à l’ouest de la ville, une vis­ite au Parc nation­al de la Terre de Feu s’impose. Créé en 1960, le parc s’ouvre sur la Baie de Lap­ata­ia, (baie du bon bois en langue yamana), à l’entrée du seul fjord argentin du canal de Bea­gle. C’est aus­si ici que se ter­mine la «Ruta 3» par­tie finale de la fameuse transaméri­caine, plus long réseau routi­er au monde.

En quelques min­utes, on quitte l’agitation de la civil­i­sa­tion pour le calme et la beauté sauvage d’une nature qui s’est adap­tée aux tem­péra­tures et aux vents les plus rudes.

Dans cette nature baignée d’une lumière trans­par­ente d’une pureté presque irréelle, règne une atmo­sphère de calme, de pléni­tude et de sérénité.
Baignée par cette lumière si par­ti­c­ulière, où que notre regard se porte, Ushua­ia restera pour longtemps tout en haut du hit-parade de mes plus beaux sou­venirs.

Elle est mythique en toute sim­plic­ité. 

Texte : Patrick Richard.

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(1) Une estancia est une pro­priété agri­cole, générale­ment de grande super­fi­cie.

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Voir aus­si les autres arti­cles du car­net de route :

Dans les pas des incas

En pas­sant par Men­doza et Maipú

Sur la ruta 7 entre Argen­tine et Chili

Baie de Lap­ata­ia

1946–1952 : Premier mandat

Nous ne tracerons ici que les grandes lignes de la poli­tique suiv­ie par Juan Perón lors de son pre­mier man­dat, en nous lim­i­tant aux réal­i­sa­tions et faits les plus mar­quants, qu’ils aient été posi­tifs ou négat­ifs à la fois pour le pays, les citoyens argentins et pour Perón lui-même.

1. Le social

C’est de toute évi­dence dans ce domaine que l’action de Perón trou­ve son plus grand reten­tisse­ment. Nous l’avons vu lors des arti­cles précé­dents, Perón, poussé par son épouse Eva, et par la néces­sité, pour con­serv­er le pou­voir, de s’appuyer sur les syn­di­cats ouvri­ers, en fera sa pri­or­ité. Il a pré­paré le ter­rain lors de son pas­sage au min­istère du tra­vail, en faisant pass­er plusieurs lois favor­ables au monde ouvri­er : statut de l’ouvrier agri­cole, aug­men­ta­tion des salaires, indem­nités de chô­mage, de retraite. Ces mesures lui ont valu une grande pop­u­lar­ité auprès des organ­i­sa­tions de tra­vailleurs, qu’il ren­force en don­nant au syn­di­cat une véri­ta­ble exis­tence, par leur légal­i­sa­tion. En con­trepar­tie, il entend égale­ment les con­trôler, et les trans­former en cour­roie de trans­mis­sion de sa poli­tique. Le prin­ci­pal d’entre eux, la CGT, devien­dra ain­si le fer de lance du péro­nisme poli­tique.

Le bâti­ment de la CGT en 1953 à Buenos Aires.

En 1947, Perón rédi­ge une liste de droits fon­da­men­taux de l’ouvrier, qu’il fera ensuite vot­er par le par­lement pour leur don­ner force de loi. Entre autres, fig­urent dans cette liste, out­re bien enten­du le droit au tra­vail pour tous, le droit à la for­ma­tion, à une juste rémunéra­tion, à des con­di­tions de tra­vail dignes, à la san­té, à la pro­tec­tion de la famille. Tout au long de son pre­mier man­dat, il s’attachera à pro­mou­voir l’amélioration des con­di­tions de loge­ment des ouvri­ers, et sub­ven­tion­nera large­ment, pour leurs enfants, les frais sco­laires, par des dis­tri­b­u­tions de matériel, de livres, ain­si que le développe­ment de camps de vacances gra­tu­its.

Par ailleurs, c’est durant ce pre­mier man­dat que les femmes argen­tines accè­dent enfin au droit de vote.

Dans ce domaine social, Perón s’appuie large­ment sur une struc­ture créée par sa femme : La Fon­da­tion Eva Perón, auprès de laque­lle les plus pau­vres peu­vent avoir recours à tout moment en cas de dif­fi­culté. Tout cela n’est naturelle­ment pas dénué de clien­télisme, mais il n’en est pas moins vrai que durant toute cette péri­ode, la vie des tra­vailleurs les plus hum­bles s’est con­sid­érable­ment améliorée, si on la com­pare avec la mis­ère pro­fonde dans laque­lle ils étaient plongés jusque-là, quelle que soit la couleur du gou­verne­ment en exer­ci­ce. Pour la pre­mière fois, les gens mod­estes ont la sen­sa­tion d’être inté­grés au reste de la pop­u­la­tion, de faire par­tie de la nation. Ce n’est pas rien.

2. L’économie
 

Dans ce domaine, Perón, en bon mil­i­taire nation­al­iste, prend le total con­tre­pied de ce que furent jusqu’ici les poli­tiques suiv­ies par les gou­verne­ments civils précé­dents, qu’ils fussent con­ser­va­teurs ou libéraux. En effet, et notam­ment durant la décen­nie infâme, l’Argentine se présen­tait comme une véri­ta­ble pas­soire économique, plus ou moins soumise au bon vouloir des grandes puis­sances – et surtout la Grande-Bre­tagne – qui se com­por­taient en véri­ta­bles entités néo­colo­nial­istes. On l’avait vu notam­ment lors de la sig­na­ture du con­tro­ver­sé accord Roca-Runci­man, qui remet­tait les clés de l’économie argen­tine entre les mains des Bri­tan­niques. (On vous ouvre notre marché, mais en con­trepar­tie, vous vous engagez à n’avoir qu’un seul four­nisseur : nous. Et vous nous lais­sez pren­dre le con­trôle de votre Banque Cen­trale). Pas, ou peu, d’industrie locale, des investis­seurs, et donc des pro­prios, étrangers, une mon­naie archi-dépen­dante, une agri­cul­ture encore archaïque, et un com­merce extérieur notoire­ment défici­taire étaient les traits dom­i­nants de l’économie argen­tine de l’après-guerre mon­di­ale.

Le cré­do péro­niste, c’est la quadrilo­gie marché interne/nationalisme économique/étatisme/industrie. Autrement dit, une bonne dose de pro­tec­tion­nisme cou­plé au développe­ment de ressources pro­pres.
Perón com­mence par nation­alis­er la Banque cen­trale de la république argen­tine, et crée des ban­ques spé­ci­fiques à chaque secteur de l’économie, pour aider à leur finance­ment. Puis il cherche à dynamiser le secteur agri­cole, en pro­mou­vant la mécan­i­sa­tion, d’une part, et le développe­ment de l’industrie chim­ique d’autre part. Ensuite, il s’attache à pour­suiv­re le développe­ment de l’industrie légère, notam­ment les pro­duits man­u­fac­turés, jusqu’ici large­ment importés.

Dans le même temps, par le biais des mesures sociales, il cherche à stim­uler la con­som­ma­tion, afin de con­solid­er le marché interne. Pour con­trôler le déficit com­mer­cial qui s’annonce, ali­men­té par la forte demande et, en con­séquence, l’augmentation des impor­ta­tions, il créé un nou­v­el insti­tut nation­al, le IAPI : Insti­tut argentin de pro­mo­tion des échanges. Un instru­ment qui lui per­me­t­tra notam­ment de réin­ve­stir une par­tie des béné­fices sub­stantiels de l’agriculture, point fort de ce pays d’élevage, dans le développe­ment de l’industrie. Ce qui fera râler les gros pro­prios ter­riens, naturelle­ment. (Entre ça et le statut de l’ouvrier agri­cole, le con­tentieux com­mençait à être lourd !)

Le but prin­ci­pal, on le voit, est de faire de l’Argentine un pays réelle­ment indépen­dant. De faire en sorte, donc, de ne plus dépen­dre (ou moins dépen­dre, ne soyons pas trop opti­miste) des marchés extérieurs, en reprenant la main, par le biais de l’État, sur les ressorts de cette économie.

Pen­dant le pre­mier man­dat, Perón et son gou­verne­ment créeront suc­ces­sive­ment qua­tre grandes entre­pris­es nationales : la Société mixte sidérurgique argen­tine (SOMISA), la com­pag­nie aéri­enne «Aero­lin­eas argenti­nas» (qui existe encore aujourd’hui), la Com­pag­nie des eaux et de l’électricité, et les Chemins de fer argentins (Fer­ro­car­riles argenti­nos), rachetés par nation­al­i­sa­tion aux Anglais. (Cette dernière nation­al­i­sa­tion lui sera beau­coup reprochée plus tard, en rai­son de son coût très élevé).

En somme, si on s’essaie à com­par­er deux pays néan­moins net­te­ment dif­férents, Perón a appliqué à l’Argentine ce que nous Français avons con­nu égale­ment juste après la guerre sous l’égide du Con­seil nation­al de la résis­tance : un plan rad­i­cal de créa­tion de ser­vices publics.

3. Poli­tique extérieure

Tiens, juste­ment, les rela­tions avec les autres pays du monde. Perón, par sa poli­tique résol­u­ment redis­trib­u­tive et pro­tec­tion­niste, se pose en héraut des plus hum­bles, et engrange une très grande pop­u­lar­ité dans les milieux de gauche, d’Europe, bien sûr, mais surtout du tiers-monde, pour lequel il devient vite un exem­ple de leader indépen­dant. Lui-même ne rechigne pas à se pos­er en leader du «troisième monde», des non-alignés comme on dirait plutôt. Néan­moins, la prin­ci­pale car­ac­téris­tique de la poli­tique extérieure de l’Argentine sous Perón reste son prag­ma­tisme. Perón est autant anti-com­mu­niste que nation­al­iste, et se tient à bonne dis­tance des deux camps de la guerre froide.

Avec les États-Unis, cela a tou­jours été com­pliqué. La préférence don­née par les Argentins, dans leurs rela­tions économiques, aux Anglais, a de tout temps motivé une cer­taine méfi­ance envers eux de la part des Nord-Améri­cains. Ces derniers n’ont jamais vrai­ment pu exercer une influ­ence déter­mi­nante sur ce pays du sous-con­ti­nent améri­cain. Et l’épisode Braden, lors de la cam­pagne élec­torale de 1946, n’a pas amélioré leur image.

Avec l’Europe, il l’a soigné, l’im­age. Mais il ne s’est pas déplacé lui-même, non. Il a envoyé Eva, lors d’une mémorable tournée en 1947. Elle est ain­si passé par l’Espagne, l’Italie, le Por­tu­gal, la Suisse, Mona­co et la France. Elle est même restée 12 jours chez nous ! Tournée tri­om­phale dans l’ensemble, le glam­our le dis­putant à la poli­tique étrangère. Néan­moins, Evi­ta a su s’imposer comme digne représen­tante de son pays, et n’a pas ménagé ses efforts pour faire pass­er le mes­sage poli­tique de son mari. Y com­pris avec Fran­co, tout récent dic­ta­teur espag­nol, avec lequel les rela­tions sont assez rapi­de­ment passées du chaud au froid, en rai­son des diver­gences de vues sur le social. Elle dira d’ailleurs «La femme de Fran­co n’aime pas les tra­vailleurs, qu’elle qual­i­fie à toute occa­sion de «rouges» parce qu’ils ont par­ticipé à la guerre civile. Je me suis con­tenue une ou deux fois, mais ensuite je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire que son mari ne tenait pas son pou­voir des urnes, mais de la force».

Eva Perón à son arrivée à Madrid pen­dant sa tournée européenne de 1947.

4. L’ambiance générale

On le voit, ce pre­mier man­dat est dans l’ensemble mar­qué par un cer­tain suc­cès, tant au plan des résul­tats que de la pop­u­lar­ité. L’après-guerre mon­di­ale est une époque bénie pour l’Argentine. L’économie est floris­sante, le com­merce excé­den­taire, et le niveau de vie général s’est amélioré, notam­ment pour les class­es défa­vorisées. Celles-ci vouent au nou­veau leader et à son épouse un véri­ta­ble culte religieux : ce sont Saint Juan et Sainte Evi­ta. Les class­es les plus aisées, elles, renâ­clent bien un peu, elles n’aiment pas telle­ment ce pli ouvriériste qui con­duit le petit peu­ple à devenir exigeant et à se croire autorisé à relever la tête, et sont nos­tal­giques du temps d’avant, où l’employé tra­vail­lait en la bouclant. Mais glob­ale­ment, le pays a rarement été aus­si en forme : il est com­muné­ment admis qu’à la fin des années quar­ante, l’Argentine était un des pays les plus prospères du monde !

Mais atten­tion, prospère ne veut pas dire apaisé. Ques­tion atmo­sphère, l’ambiance reste très con­flictuelle. Le péro­nisme est encore très jeune, mais il sus­cite déjà des débats pas­sion­nés. D’autant que le chef a net­te­ment ten­dance au pou­voir per­son­nel, d’une part, et à un cer­tain culte de la per­son­nal­ité, d’autre part. Les moins dis­posés à son égard diraient car­ré­ment : c’est un tyran. C’est que Perón n’aime pas trop qu’on dis­cute ses déci­sions. Les bonnes comme les mau­vais­es. Or, les dis­cu­tailleurs ne man­quent pas, on s’en doute. Class­es aisées, on l’a vu, con­ser­va­teurs, libéraux pur jus, mais égale­ment, à gauche, social­istes et com­mu­nistes, qui con­sid­èrent que Perón leur mange la laine sur le dos, avec sa poli­tique ouvriériste. Dame, avec lui, les ouvri­ers, sat­is­faits avant même d’avoir revendiqué, sont devenus net­te­ment moins com­bat­ifs, et fort peu révo­lu­tion­naires ! Pour faire taire les râleurs, Perón n’y va pas par qua­tre chemins : il fait arrêter, empris­onne, ren­voie, expro­prie. Les pris­ons argen­tines ver­ront pass­er ain­si quelques noms pres­tigieux, comme les députés Ricar­do Bal­bín (qui pour­tant, en 1973, se ral­liera à sa cause, mais c’est une autre his­toire) ou le social­iste his­torique Alfre­do Pala­cios. Quant à la presse, il n’hésite pas à la musel­er, en expro­pri­ant les titres qui le dérangent, notam­ment le grand quo­ti­di­en La Pren­sa. Le non moins célèbre his­to­rien Felix Luna se sou­vien­dra longtemps des tor­tures infligées par la police péro­niste. De l’autre côté, ce n’est guère moins vio­lent, il faut dire. Tout au long de son man­dat, ne man­queront pas les ten­ta­tives de coup d’état, les man­i­fes­ta­tions de protes­ta­tions, le mépris de classe à l’égard des plus pau­vres, et les insultes ouvertes envers Eva Perón, con­sid­érée par la «bonne société» comme une sim­ple pros­ti­tuée et traitée comme telle.

Le péro­nisme, dès ses débuts, a ain­si cristallisé la frac­ture entre deux argen­tines. Une frac­ture dont on se demande, presque 80 ans après la pre­mière élec­tion de Perón, si elle pour­ra être réduite un jour.

Mais n’allons pas trop vite. On vient de le voir, ce pre­mier man­dat de Juan Domin­go Perón se car­ac­térise avant tout par une cer­taine réus­site poli­tique et économique, et une grand pop­u­lar­ité par­mi la majorité de la pop­u­la­tion. Cette pop­u­lar­ité ne va pas tarder cepen­dant à s’effriter. Nous ver­rons com­ment, et pourquoi, dans le prochain chapitre.

Attentat contre Cristina Kirchner

Jeu­di soir dernier, (le 1er sep­tem­bre), un jeune Brésilien de 35 ans a ten­té d’assassiner l’ancienne prési­dente et actuelle vice-prési­dente argen­tine, Cristi­na Fer­nán­dez de Kirch­n­er. Alors qu’elle salu­ait des mil­i­tants de son par­ti devant son immeu­ble, situé au coin des rues Uruguay et Jun­cal, dans le quarti­er de La Reco­le­ta, il a sor­ti une arme et l’a pointée dans sa direc­tion, mais le coup n’est pas par­ti.

L’attentat a sus­cité une véri­ta­ble com­mo­tion dans le pays, où Cristi­na Kirch­n­er est aus­si adulée par les uns que détestée par les autres. Depuis 2007 et sa pre­mière élec­tion en tant que prési­dente, elle n’a jamais cessé de représen­ter un sujet de polémique et de débats les plus vifs autour de sa per­son­ne. Harcelée par la droite qui en a fait un sym­bole de la cor­rup­tion péro­niste, elle est tout autant soutenue par une large par­tie de la gauche, qui voit en elle une pasion­ar­ia des plus hum­bles ; toute pro­por­tion gardée, à l’image d’Eva Perón en son temps.

Cristi­na Kirch­n­er entourée de ses enfants Max­i­mo et Flo­ren­cia.

Les motifs de Fer­nan­do Sabag Mon­tiel, le tireur, ne sont pas encore com­plète­ment éclair­cis. Selon le quo­ti­di­en La Nación, son pro­fil est bien con­nu sur cer­tains réseaux soci­aux rad­i­caux, et on l’avait enten­du, inter­rogé par la chaine d’information Cronica.tv, se répan­dre en cri­tique con­tre les mesures d’aide sociale, et se sig­naler par des pro­pos par­ti­c­ulière­ment vir­u­lents con­tre les pau­vres, taxés de fainéants et de prof­i­teurs. Il était égale­ment «con­nu des ser­vices de police», comme on dit chez nous, pour port d’arme illé­gal.

Vidéo (1’44) de l’attentat, filmé au portable par un témoin de la scène. La vidéo est présen­tée sous trois angles dif­férents. L’agresseur porte un masque chirur­gi­cal blanc. (Vidéo postée sur youtube par La Voz de Neuquen)

La con­damna­tion de cette ten­ta­tive d’assassinat a été unanime dans la classe poli­tique, y com­pris au sein de l’opposition au gou­verne­ment que codirige Cristi­na Kirch­n­er. Même les mem­bres du syn­di­cat des pro­prié­taires ter­riens, qui pour­tant lui vouent une haine farouche depuis qu’elle a voulu aug­menter leurs impôts, se sont fendus d’une déc­la­ra­tion de sou­tien : «Nous espérons que toute la lumière sera faite au sujet de cet atten­tat igno­ble. En tant que fédéra­tion syn­di­cale nous mili­tons fer­me­ment pour la ces­sa­tion de toute forme de vio­lence et pour le retour à la paix sociale».

Si l’attentat n’a pas eu de con­séquence dra­ma­tique, il est néan­moins révéla­teur de l’ambiance actuelle de l’Argentine, qui vit depuis plusieurs années une crise mul­ti­ple : économique, sociale, poli­tique. Jamais la gri­eta comme ils dis­ent là-bas, la frac­ture, n’a été aus­si pro­fonde entre les citoyens. L’Argentine est désor­mais divisée en deux camps qui ne peu­vent plus du tout se par­ler : les péro­nistes (plutôt de gauche, mais tous les gens de gauche ne sont pas péro­nistes) et les antipéro­nistes. On ne peut plus par­ler du tout d’opposition, de débat, de querelle, mais de haine, implaca­ble et défini­tive.

Cette haine est volon­tiers attisée, comme le fait remar­quer à juste titre le min­istre de l’Intérieur, Eduar­do de Pedro, par une grosse majorité des médias du pays, pour une large part classés à droite. J’en ai été témoin lors de mon dernier séjour à Buenos Aires, et il suf­fit de par­courir les jour­naux en ligne pour le con­stater : ce sont plusieurs Cnews qui déversent au quo­ti­di­en leur fiel con­tre le gou­verne­ment péro­niste, et sans fil­tre.

Toute oppo­si­tion est légitime, mais, à l’image de notre chaine d’extrême-droite, il est inquié­tant de voir s’installer durable­ment dans le paysage des dis­cours de plus en plus haineux, et dont le venin qu’ils dis­til­lent con­duit de plus en plus sou­vent des esprits faibles à des actes crim­inels.

Il n’est que de lire les com­men­taires au pied de cer­tains des très nom­breux arti­cles qui ont suivi l’attentat pour s’en con­va­in­cre. Entre com­plo­tisme (On met en doute le sérieux de l’attentat : le pis­to­let ne se serait pas enrayé, il s’agirait d’une sim­ple mise en scène) et regrets affichés que Mon­tiel ait raté son coup, la palette est assez var­iée, mais rel­a­tive­ment mono­chrome chez les opposants.

Per­son­nelle­ment, je n’ai pas de sym­pa­thie par­ti­c­ulière pour Cristi­na Kirch­n­er, une prési­dente dont les deux man­dats ne res­teront pas dans les annales comme des mod­èles de ges­tion, et dont la per­son­nal­ité pour le moins trou­ble par­ticipe large­ment de la frac­ture entre Argentins. Accusée de cor­rup­tion, actuelle­ment pour­suiv­ie par les tri­bunaux pour cela, elle s’accroche au pou­voir et con­tribue ain­si à crisper un peu plus une par­tie de l’opinion. Qu’elle soit effec­tive­ment coupable ou réelle­ment inno­cente (la jus­tice ne s’est pas encore pronon­cée), elle serait cer­taine­ment mieux avisée de se con­cen­tr­er sur sa défense. D’autant que son acharne­ment à rester aux postes de déci­sion donne des argu­ments à ses détracteurs, puisqu’elle donne l’impression ain­si de vouloir con­trôler la jus­tice. Mais il faut bien dire qu’elle peut compter, par­mi la pop­u­la­tion la plus mod­este du pays, avec un très fort sou­tien pop­u­laire.

De l’autre côté, l’opposition de droite sem­ble entrée dans une phase d’irrationalité la plus com­plète. Elle a gag­né les dernières élec­tions lég­isla­tives, et même si elle n’a pas la majorité absolue au par­lement, elle pour­rait ain­si faire démoc­ra­tique­ment son tra­vail d’opposition, paci­fique­ment et en respec­tant les insti­tu­tions. Les prochaines prési­den­tielles, qu’elle a égale­ment toutes les chances de gag­n­er, auront lieu fin 2023, et pour le moment, elle sem­ble n’avoir ni pro­gramme, ni candidat(e) d’alternance. Mais elle préfère ajouter de l’huile sur le feu, et pra­ti­quer une oppo­si­tion aus­si sys­té­ma­tique que stérile et surtout, pousse-au-crime.

Sur­fant sur cette vague haineuse, se pro­file en out­re un nou­veau per­son­nage encore bien plus inquié­tant, un cer­tain Javier Milei, ultra-libéral de ten­dance autori­taire, sorte de Berlus­coni mât­iné de Mus­soli­ni, de Pinochet et de Mil­ton Fried­man au rabais, prêt à trans­former l’Argentine en crise en mod­èle de pays iné­gal­i­taire gou­verné par le cap­i­tal­isme le plus sauvage.

L’attentat man­qué con­tre Cristi­na Kirch­n­er mon­tre le parox­ysme atteint par le pays dans cette guerre ouverte. A tel point que j’ai pu lire, par­mi la masse des com­men­taires de citoyens, un appel à… la par­ti­tion du pays en dif­férentes entités indépen­dantes ! Les Argentins ne se par­lent plus, ne veu­lent plus se par­ler. L’adversaire poli­tique est devenu un enne­mi, et un enne­mi à abat­tre, à tout prix, même celui du sang. On pen­sait que la ter­ri­ble dic­tature mil­i­taire de 1976–1983, con­damnée par la mag­ni­tude de son échec et l’évidence de son car­ac­tère crim­inel, serait la dernière de l’histoire argen­tine. Que la démoc­ra­tie avait défini­tive­ment gag­né la par­tie. Que le pays avait enfin inté­gré le cer­cle des nations paci­fiées. La crise sociale et morale qui l’étreint de nou­veau revient sérieuse­ment douch­er notre opti­misme peut-être un peu pré­cip­ité. Car au train où va la frac­ture actuelle, pas sûr que le pays ne s’embrase pas de nou­veau, et dans un avenir proche.

Voir égale­ment notre dossier en cours sur le péro­nisme et son empreinte sur la société argen­tine.

Arti­cle de fond d’E­d­uar­do Aliv­er­ti dans Pagina/12 le 5 sep­tem­bre 2022, sur l’am­biance de haine rég­nant dans le monde poli­tique et social argentin d’au­jour­d’hui.

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Cristi­na Kirch­n­er, actuelle vice-prési­dente de la République argen­tine, a été élue prési­dente en 2007, suc­cé­dant ain­si à son mari Nestor (2003–2007, décédé en 2010) puis réélue en 2011. Son suc­cesseur a été Mauri­cio Macri (cen­tre-droit libéral), de 2015 à 2019. En 2019, les Argentins ont de nou­veau élu un prési­dent péro­niste, Alber­to Fer­nán­dez, qui s’é­tait présen­té avec Cristi­na Kirch­n­er, donc.

III. Le premier mandat de Perón

Avant de nous lancer dans cette étude de l’action péro­niste durant ce pre­mier man­dat prési­den­tiel, rap­pelons quelques points de bases impor­tants, à ne pas per­dre de vue pour une inter­pré­ta­tion la plus cor­recte pos­si­ble des faits.

1. Juan Domin­go Perón est issu des rangs de l’armée. Colonel au moment où il prend le porte­feuille du tra­vail, c’est en général qu’il accède au fau­teuil prési­den­tiel.

2. En 1944, alors qu’il représen­tait le gou­verne­ment et vis­i­tait le site sin­istré de San Juan, suite à un trem­ble­ment de terre, il a fait la ren­con­tre d’une jeune fille décidée : Eva Duarte. Elle devien­dra sa femme en 1946, et exercera une énorme influ­ence sur sa con­duite poli­tique.

3. Comme la plu­part de ses col­lègues mil­i­taires, il est pro­fondé­ment anti-com­mu­niste. D’ailleurs pen­dant la deux­ième guerre mon­di­ale, les posi­tions du G.O.U. (Groupe d’officiers unis, à l’origine du coup d’état de 1943) dont il fai­sait par­tie étaient plus qu’ambiguës, s’accrochant à une neu­tral­ité qui avait du mal à mas­quer une cer­taine sym­pa­thie pour les forces de l’Axe.

4. Il a été, dans les débuts du fas­cisme, un admi­ra­teur de Ben­i­to Mus­soli­ni. Il en est revenu, naturelle­ment, après la chute de celui-ci. Mais cette influ­ence a lais­sé des traces.

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Tout au long de son man­dat, Perón va s’appuyer sur les trois prin­ci­pales forces qui l’ont soutenu lors de l’élection : les class­es pop­u­laires, les syn­di­cats et, naturelle­ment, les trois par­tis con­sti­tu­tifs de son union poli­tique. Il fera d’ailleurs en sorte, très rapi­de­ment, de les fon­dre en un seul : le Par­ti Péro­niste. On sent déjà poindre une cer­taine ten­dance à la per­son­nal­i­sa­tion du pou­voir.

Quant aux syn­di­cats, qu’il a déjà forte­ment con­tribué à se dévelop­per et s’organiser, pas ques­tion non plus de leur laiss­er trop de bride sur le cou. Le syn­di­cal­isme doit être péro­niste, ou ne pas être. De ce côté-là ; pas grand-chose à crain­dre. Le prin­ci­pal d’entre eux, la CGT, lui est tout acquis, sans qu’il ait eu besoin de beau­coup insis­ter.

Enfin, côté class­es pop­u­laires, il se lance dans une grande poli­tique de redis­tri­b­u­tion des richess­es. Qui ne va pas, sou­vent, sans fris­er le clien­télisme. Les pau­vres sont bien reçus à la Mai­son rose (palais prési­den­tiel) et n’en repar­tent jamais les mains vides. Loge­ments, biens domes­tiques, vélos ou bal­lons pour les enfants, sont des marchan­dis­es que le prési­dent n’économise pas lorsqu’il s’agit de faire plaisir aux plus hum­bles, son socle élec­toral.

En cela, il est effi­cace­ment sec­ondé, pour ne pas dire incité, par son épouse Eva. Evi­ta, la madone des plus pau­vres. Elle a une revanche à pren­dre sur la vie, et déteste par­ti­c­ulière­ment les grands bour­geois. Son père, Juan Duarte, en était un. Mar­ié, il avait eu une liai­son suiv­ie avec la mère d’Eva, Jua­na Ibar­guren, dont il avait eu cinq enfants.

A cette époque, dans la pre­mière moitié du XXème siè­cle, avoir une dou­ble-vie était une chose assez courante dans les milieux très aisés. Juan Duarte avait donc une famille légitime d’un côté, une autre illégitime de l’autre. C’était un pro­prié­taire ter­rien, dou­blé d’un politi­cien con­ser­va­teur. Cela dit, il a fait son devoir : sa sec­onde famille n’a man­qué de rien. Du moins, tant qu’il a été vivant.

Mais lorsqu’il est mort, en 1926 (Eva avait 7 ans), elle s’est retrou­vée totale­ment dému­nie. Pire : lorsque Jua­na est venue pour assis­ter à l’enterrement, avec ses cinq enfants, c’est à peine si on les a lais­sés voir le cer­cueil, et on les a accueil­lis avec le plus grand mépris. Eva ne l’a jamais oublié, et en a conçu une haine féroce con­tre les class­es aisées. Ce qui explique en grande par­tie son atti­tude une fois par­v­enue au som­met du pou­voir, en tant que pre­mière dame de l’état.

Evi­ta avant Perón. Jeune, elle avait quit­té sa famille pour se lancer dans une car­rière d’ac­trice. Elle ne devien­dra pas une star, mais obtien­dra un cer­tain suc­cès dans les pièces radio­phoniques.

C’est peu dire qu’elle aura exer­cé une grande influ­ence sur son mari. Elle a d’ailleurs, même si offi­cieuse­ment, même si dans une cer­taine ombre, par­ticipé active­ment à nom­bre de déci­sions poli­tiques. C’est elle qui a fondé le par­ti péro­niste des femmes, elle qui a poussé pour faire pass­er la loi sur le vote des femmes (acquis en sep­tem­bre 1947) elle qui a créé la Fon­da­tion Eva Perón, organ­isme d’aide sociale aux plus mod­estes qui a fonc­tion­né durant les deux man­dats de Perón.

Elle s’est beau­coup investie dans le syn­di­cal­isme pour en dévelop­per dif­férentes branch­es nou­velles, et a tis­sé un lien très effi­cace entre les prin­ci­paux syn­di­cats et le prési­dent, car elle était très estimée de tout le milieu ouvri­er. Elle a égale­ment représen­té le prési­dent et son pays lors d’une grande tournée européenne, en 1947, où elle a ren­con­tré nom­bre de chefs d’état, dont De Gaulle, Fran­co, et le Pape de l’époque, Pie XII. Elle n’a donc rien eu d’une potiche, bien au con­traire.

En réal­ité, Eva Duarte, Evi­ta, comme les Argentins la surnom­maient affectueuse­ment, était encore plus pop­u­laire que son mari. Elle a fait, et fait encore, l’objet d’un véri­ta­ble culte de la part d’une par­tie des Argentins. En revanche, elle était évidem­ment haïe des mem­bres des class­es aisées, qui la peignaient en véri­ta­ble pros­ti­tuée. (A sa mort en 1952, une main anonyme écrira sur un mur : «Vive le can­cer» !)

On l’a com­pris, tout au long de ce pre­mier man­dat prési­den­tiel, le cou­ple Juan-Eva a claire­ment choisi son camp. Ce qui lui vaut un appui sans faille d’une grande par­tie de la gauche et de l’extrême-gauche, au début sur la réserve, puis voy­ant en Perón un véri­ta­ble leader révo­lu­tion­naire et tiers-mondiste. Un pro­fil que celui-ci a pris grand soin de peaufin­er.

Le prési­dent et la pre­mière dame salu­ent le petit peu­ple.

En 1951, à la fin du man­dat, la gloire du cou­ple prési­den­tiel est à son zénith. A tel point qu’en vue des prochaines élec­tions, toute la gauche péro­niste et syn­di­cale pousse pour un tick­et «Perón-Perón», à savoir, Juan can­di­dat à sa réélec­tion et Evi­ta à celle de vice-prési­dente. Cela ne se fera pas, pour deux bonnes raisons. La pre­mière, c’est que Perón con­naît trop bien l’aura dont jouit sa femme auprès du peu­ple, et qu’il sent bien que celle-ci finit par lui faire de l’ombre.Or, ques­tion pou­voir, Perón n’est pas partageur. Il ne peut y avoir qu’un seul «guide» du peu­ple : lui.

La sec­onde, c’est qu’Eva est malade : on lui a diag­nos­tiqué un can­cer de l’utérus, et même si on le lui cache, son entourage proche sait, lui, qu’elle a peu de chances d’en réchap­per à court terme. Perón parvien­dra à la con­va­in­cre – car l’idée l’avait séduite – de renon­cer, ce qu’elle fini­ra par faire, la mort dans l’âme, au cours d’un émou­vant dis­cours, le 17 octo­bre 1951.

Il ne lui restait que quelques mois à vivre : elle meurt le 26 juil­let 1952. Perón avait com­mencé sa sec­onde prési­dence un mois et demi avant. Mais la dis­pari­tion bru­tale de la madone des pau­vres, «Sainte Evi­ta» comme l’a surnom­mée l’écrivain Tomás Eloy Martínez, a représen­té un véri­ta­ble séisme dans la société argen­tine tout entière. Après cela, plus rien ne pour­rait con­tin­uer comme avant. Le péro­nisme avait per­du celle qui était dev­enue, au-delà de la per­son­nal­ité de son chef, sa prin­ci­pale icône.

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Pour appro­fondir :

- Un autre arti­cle sur ce pre­mier man­dat, un peu plus détail­lé.

- Courte mais com­plète biogra­phie d’E­va Duarte. (En français)

- Dis­cours de renon­ci­a­tion à la vice-prési­dence d’E­va Perón, le 17 octo­bre 1951. (Vidéo sous-titrée en espag­nol, 9’15). On notera au début l’in­tro­duc­tion de Perón, récla­mant par avance à la foule le plus grand silence, afin de ne pas per­turber le dis­cours d’E­va, déjà très malade et par­lant avec quelques dif­fi­cultés. Le film ne la mon­tre pas en train de par­ler. On a gardé la bande-son, illus­trée ici par des images d’archives.

Voir égale­ment la bib­li­ogra­phie de ce blog, et la par­tie dédiée au péro­nisme, avec notam­ment l’ex­cel­lent ouvrage de l’u­ni­ver­si­taire Alain Rouquié, spé­cial­iste de l’Amérique latine.

 

 

II. 1946 : Perón président

Les élec­tions prési­den­tielles ont eu lieu en févri­er 1946. Perón s’est présen­té sous la ban­nière d’une union de trois par­tis, for­més qua­si­ment pour l’occasion :

- Le par­ti tra­vail­liste (Par­tido lab­o­ral), pre­mier par­ti péro­niste de l’histoire, créé expressé­ment pour soutenir son cham­pi­on 

- L’assemblée réno­va­trice de l’Union civique rad­i­cale  (UCR jun­ta ren­o­vado­ra), éma­na­tion dis­si­dente du grand par­ti cen­triste his­torique, pour sa part très antipéro­niste 

- le Par­ti indépen­dant (Par­tido inde­pen­di­ente), for­mé par des mil­i­taires d’essence plutôt con­ser­va­trice, mais proches de Perón.

Le tick­et, comme on dit aux États-Unis pour désign­er les can­di­dats prési­dent et vice-prési­dent, est for­mé par Perón et Hort­en­sio Qui­jano, ancien min­istre de l’intérieur du gou­verne­ment mil­i­taire et mem­bre de l’UCR-assemblée réno­va­trice.

En face, à peu près tous les autres par­tis civils se sont unis pour faire bar­rage (Eh oui, déjà). Un atte­lage improb­a­ble qui va des plus con­ser­va­teurs à la gauche tra­di­tion­nelle, com­mu­nistes com­pris.  L’union en ques­tion se nomme Union démoc­ra­tique, his­toire de bien mon­tr­er où se trou­ve le camp de la future dic­tature. A peine né, le péro­nisme divise déjà pro­fondé­ment le monde poli­tique argentin, en atten­dant de divis­er toute la société !

Le par­ti piv­ot de l’Union démoc­ra­tique, c’est bien enten­du l’UCR (Union civique rad­i­cale) canal his­torique, un par­ti cen­triste qui a déjà sou­vent gou­verné au cours du XXème siè­cle. C’est donc lui qui four­nit le tick­et de can­di­dats : José Tam­bori­ni et Enrique Mosca.

Man­i­fes­ta­tion de l’U­nion démoc­ra­tique devant le bâti­ment du Con­grès à Buenos Aires. On remar­quera les slo­gans assim­i­lant le péro­nisme au nazisme et à la sup­pres­sion des lib­ertés.

En sous-main, l’Ambassadeur Etat­sunien, Spruille Braden, apporte le sou­tien de l’administration de Wash­ing­ton à L’Union démoc­ra­tique. S’agirait pas que l’Argentine tombe aux mains d’un dic­ta­teur soutenu par le pro­lé­tari­at !

Braden agit de con­cert avec une autre organ­i­sa­tion par­ti­c­ulière­ment puis­sante en Argen­tine : la Société rurale (Sociedad Rur­al), grand syn­di­cat patronal du secteur agri­cole, qui rassem­ble les grands pro­prié­taires ter­riens effrayés par la poli­tique de Perón.

A ce pro­pos – le sou­tien des Etats-Unis – les opposants à la can­di­da­ture de Perón vont com­met­tre une lourde erreur pen­dant la cam­pagne : la pub­li­ca­tion d’un cer­tain livre bleu, en réal­ité, un texte rédigé par les ser­vices de Braden pro­posant ni plus ni moins que l’occupation mil­i­taire nord-améri­caine de l’Argentine, et la révo­ca­tion de la can­di­da­ture de Perón.

Mal­heureuse­ment pour l’Union démoc­ra­tique, ce tra­vail de l’ombre s’avère totale­ment con­tre-pro­duc­tif. La mise au jour d’un finance­ment occulte des nord-améri­cains en faveur du tick­et antipéro­niste fait très mau­vais effet dans l’opinion. Surtout que le camp d’en face s’en empare immé­di­ate­ment pour faire cam­pagne avec un slo­gan tout trou­vé : Braden ou Perón. Autrement dit : la dépen­dance néo­colo­niale ou l’indépendance.

Juan Perón met­tant son bul­letin dans l’urne lors de l’élec­tion de 1946

Et ça marche. Le résul­tat de l’élection est sans appel : Perón l’emporte avec près de 54% des suf­frages. Ce n’est pas un raz de marée non plus, mais face à une union regroupant tous les autres par­tis tra­di­tion­nels ou presque, c’est un résul­tat plutôt impres­sion­nant.  Voilà donc notre colonel – Eh oui, n’oublions pas qu’à la base, c’est un mil­i­taire – assis dans le fau­teuil de Bernardi­no Riva­davia, comme on dit en Argen­tine en faisant référence à son pre­mier occu­pant, en 1826.

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Quelques liens utiles

Fiche de lec­ture de Luis Alber­to Romero dans le quo­ti­di­en La Nación du 12-10-2019, à pro­pos d’un livre sur l’U­nion démoc­ra­tique. Le livre explique notam­ment les prin­ci­pales raisons de l’échec de cette union : son hétérogénéité (et donc, ses divi­sions), sa trop grande prox­im­ité avec le patronat, son pen­chant laï­card la pri­vant du sou­tien de l’Église, et, bien enten­du, l’ac­tivisme con­tre-pro­duc­tif en sa faveur du gou­verne­ment des États-Unis.

Vidéo péd­a­gogique (en espag­nol) sur l’élec­tion prési­den­tielle de 1946. C’est plus un dia­po­ra­ma com­men­té qu’une vidéo, d’ailleurs. Mais le pro­pos est très clair et mon­tre bien les dif­férents enjeux de cette élec­tion, ain­si que l’an­tag­o­nisme très fort, dès le début, entre péro­nistes et antipéro­nistes, qui, déjà à l’époque, étaient à peu près en nom­bre égal.

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Arti­cle précé­dent : Perón secré­taire d’é­tat au tra­vail.

I. 1943–1945 : Perón secrétaire d’état au travail

Dans cet arti­cle et les suiv­ants, nous allons retrac­er de manière suc­cincte les prin­ci­paux aspects poli­tiques, économiques et soci­aux de l’action de Juan Domin­go Perón, d’abord en tant que secré­taire d’é­tat au tra­vail, puis à la prési­dence de la nation entre 1946 et 1955. Com­ment a‑t-il pro­fondé­ment changé la société argen­tine, pourquoi a‑t-il autant sus­cité l’adhésion des class­es les plus défa­vorisées, quels étaient les buts cen­traux de la poli­tique qu’il a menée, com­ment a‑t-il pu pass­er en neuf ans d’une pop­u­lar­ité aus­si mas­sive qu’incontestable à un rejet certes moins mas­sif – il était avant tout le fait des class­es moyennes et plus favorisées, ain­si que des élites intel­lectuelles, religieuses et mil­i­taires – mais tout aus­si incon­testable ?

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Dès le début, Juan Perón a su s’appuyer sur les class­es les plus hum­bles pour asseoir son pou­voir. Ce sont elles qui l’ont porté jusqu’au fau­teuil prési­den­tiel. Après le coup d’état mil­i­taire de 1943, qui avait ren­ver­sé le très con­ser­va­teur – et très com­bi­na­rd – Ramón Castil­lo, met­tant fin à la sin­istre “décen­nie infâme”, com­mencée en 1930 par la dic­tature de Felix Uribu­ru et qui avait vu le retour de la fraude élec­torale, Perón, mem­bre act­if du G.O.U., ce groupe­ment d’officiers unis à l’origine de la rébel­lion, s’est vu con­fi­er par le nou­veau prési­dent de fait, Edelmiro Far­rell, le poste de secré­taire d’état au tra­vail. Poste apparem­ment sub­al­terne, mais pour­tant éminem­ment stratégique pour capter le sou­tien des class­es pop­u­laires. Et Perón – qui avait lui-même, et non sans arrière-pen­sées, sol­lic­ité ce porte­feuille, n’a pas man­qué d’en prof­iter pour soign­er sa pop­u­lar­ité auprès des Argentins les plus mod­estes. C’est que si le nou­veau secré­taire d’état a com­pris une chose, c’est bien celle-ci : la seule fenêtre de tir face à l’alliance anti-mil­i­taire des par­tis tra­di­tion­nels, de droite et de gauche (on en repar­lera), ce sont les Argentins les plus défa­vorisés. Leur sit­u­a­tion à la sor­tie de la décen­nie infâme est par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile : salaires bas, dif­fi­cultés de loge­ment, sys­tème de san­té inex­is­tant, idem pour les retraites, ouvri­ers et paysans argentins con­stituent un sous-pro­lé­tari­at bien plus pré­caire encore que celui qu’on ren­con­tre en Europe.

Aus­sitôt assis dans son fau­teuil de min­istre du tra­vail, Perón se met au boulot. Objec­tif : faire pro­mulguer des lois sociales inédites, réclamées depuis des années par l’ensemble du mou­ve­ment ouvri­er. Pêle-mêle : aug­men­ta­tion des salaires, 13ème mois, loi sur l’indemnisation du chô­mage, indem­nités de retraite pour les employés du com­merce, statut de l’ouvrier agri­cole (jusque-là, corvéable à mer­ci, payé au lance-pierre et sans droits soci­aux : l’ouvrier agri­cole est encore un véri­ta­ble serf, au sens moyenâgeux du terme), créa­tion d’une jus­tice et d’une inspec­tion du tra­vail, insti­tu­tion de com­mis­sions par­i­taires dans les entre­pris­es… Le statut de l’ouvrier agri­cole, notam­ment, lui vau­dra une pop­u­lar­ité immense chez ceux qu’on appelle là-bas les « peones », et la détes­ta­tion pas du tout cor­diale des « estancieros », pro­prié­taires ter­riens.

(Voir la nou­velle : “Un gau­cho”, sur ce même blog. FR - ES)

La pop­u­lar­ité du secré­taire d’état est telle qu’un mou­ve­ment syn­di­cal se forme pour le soutenir : le courant tra­vail­liste-nation­al­iste. (lab­o­ral-nacional­ista). En quelque sorte, c’est le pre­mier mou­ve­ment péro­niste de l’histoire. C’est d’ailleurs en pre­mier lieu en direc­tion du secteur syn­di­cal que Perón va asseoir son action. Un secteur jusque-là totale­ment en déshérence, pra­tique­ment inex­is­tant. En octo­bre 1945, Perón fait pass­er une loi sur les asso­ci­a­tions pro­fes­sion­nelles, qui fait des syn­di­cats des entités d’intérêt pub­lic. Les syn­di­cats sont recon­nus en tant que groupe­ments représen­tat­ifs de défens­es des tra­vailleurs.

Logo du Par­ti Tra­vail­liste argentin — 1945 (P.L. : Par­tido lab­o­ral)

Toutes ces mesures, on le voit, con­tribuent grande­ment à l’amélioration du sort des class­es pop­u­laires, jusqu’ici engluées dans la mis­ère et la pré­car­ité. Perón est ain­si devenu, en peu de temps, le bien­fai­teur des plus hum­bles, qui, grâce à ses mesures, se sen­tent désor­mais par­tie prenante de la société argen­tine. Pas éton­nant alors qu’en octo­bre 1945, lorsque les mil­i­taires, effrayés par cet ouvriérisme qui va à l’encontre de leurs valeurs pro­fondes, beau­coup plus proches des class­es aisées, voudront met­tre Perón sur la touche et l’enverront en exil intérieur sur l’île Martín Gar­cía, le petit peu­ple se lèvera en masse pour réclamer son retour. Avec suc­cès : leur nom­bre, et leur déter­mi­na­tion, ont for­cé les mil­i­taires à le libér­er, pour éviter un bain de sang. Perón renonce à revendi­quer son retour au pou­voir, mais le secré­tari­at d’état au tra­vail est con­fié à un de ses amis proches. Et d’autre part, en échange de son retrait, il obtient la garantie de l’organisation d’élections libres dès début 1946. Elec­tions aux­quelles il a bien évidem­ment l’intention de se présen­ter. En atten­dant, il se retire offi­cielle­ment de l’armée, et se marie avec sa com­pagne, Eva Duarte.

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Vidéos asso­ciées :

1. Juan Perón racon­te le 17 octo­bre 1945. (6’30, en espag­nol). Depuis son arresta­tion et sa mise à l’isole­ment sur sur l’île Martín Gar­cía jusqu’à son dis­cours au bal­con du palais prési­den­tiel. (Film pro­posé par l’In­sti­tut Nation­al Juan Domin­go Perón )

2. Inter­view de l’his­to­rien Felipe Pigna sur le péro­nisme.  (47’50 en espag­nol)

Le péronisme, une persistance argentine

(NB : j’ai emprun­té le titre de ce dossier à l’écrivain et philosophe José Pablo Fein­mann, auteur d’une somme sur ce sujet : “Per­o­nis­mo, filosofía de una per­sis­ten­cia argenti­na” (Ed. Plan­e­ta- 2010)

Comme on l’a vu dans les arti­cles rela­tant les débuts du péro­nisme, Juan Domin­go Perón a débuté son exer­ci­ce du pou­voir prési­den­tiel en 1946. A cette époque, les man­dats étaient encore de 6 ans, il sera réélu en 1952 pour un sec­ond man­dat qu’il ne ter­min­era pas, ren­ver­sé par un coup d’état en 1955.

En somme donc, il n’aura gou­verné que 9 petites années. Soit moins qu’un de ses illus­tres prédécesseurs, Julio Argenti­no Roca (es) (2 man­dats com­plets, 12 ans) et moins qu’un de ces suc­cesseurs, qui se récla­mait de son mou­ve­ment, Car­los Saúl Men­em (1989–1999). Bien moins que notre Mit­ter­rand et ses 14 ans de règne, ou que l’Allemande Angela Merkel et ses 16 ans de pou­voir inin­ter­rom­pus.

Pour­tant, le péro­nisme a mar­qué, et mar­que encore, l’histoire poli­tique argen­tine d’une empreinte extrême­ment pro­fonde, et qui sem­ble, en dépit de toutes les crises qui l’ont tra­ver­sée et la tra­versent encore depuis le pre­mier avène­ment de « l’artisan de la nou­velle grande Argen­tine », comme le cla­mait une affiche de 1948, ne jamais devoir s’effacer.

Aujourd’hui encore, en 2022, presque 80 ans après, le péro­nisme demeure l’axe cen­tral autour duquel se posi­tionne, en posi­tif ou en négatif, l’ensemble des mou­ve­ments poli­tiques argentins. En Argen­tine, qu’on soit de gauche ou de droite, du cen­tre ou « apoli­tique », on est péro­niste ou on est antipéro­niste. Il n’y a pas d’alternative. Et du coup, le péro­nisme est aus­si inclass­able que l’anti-péronisme : les deux rassem­blent large, de la droite à la gauche, et divisent la société en deux camps qui, avec le temps, ont appris à se vouer une haine de plus en plus féroce.

Pourquoi, et com­ment, un « règne » aus­si court a‑t-il pu avoir une telle influ­ence sur l’ensemble d’une république qui a pour­tant con­nu, au cours de ses deux siè­cles d’existence, 40 ans de dom­i­na­tion con­ser­va­trice et de fraude élec­torale, avec le PAN (Par­ti auton­o­miste nation­al), et une bonne quin­zaine de prési­dents d’extraction mil­i­taire, pour, mis bout à bout, plus de 20 ans de dic­tature ? Sans par­ler des 10 ans d’ultra libéral­isme débridé sous Car­los Men­em, ter­minés par une des plus graves crises économiques de l’histoire argen­tine au début des années 2000 !

C’est ce que nous allons ten­ter de dévelop­per dans les arti­cles qui suiv­ent. Atten­tion cepen­dant : pas ques­tion de retrac­er une his­toire exhaus­tive du péro­nisme. Pour cela, je ren­voie ceux qui souhait­eraient en savoir plus à la bib­li­ogra­phie et aux liens qui seront don­nés en fin de par­cours. La lit­téra­ture sur Perón et son époque abonde, et néces­sit­erait plusieurs vies d’un lecteur moyen pour en venir à bout.

Mon but est, une fois de plus, de per­me­t­tre à cha­cun, dans la mesure de mes (très) mod­estes tal­ents, d’appréhender un peu mieux ce mou­ve­ment extrême­ment com­plexe, devenu avec le temps une véri­ta­ble pas­sion argen­tine au point d’en façon­ner toute la société. Et d’expliquer, si pos­si­ble, les raisons d’une telle fas­ci­na­tion, d’une telle hégé­monie d’une ten­dance poli­tique qui, à nos yeux d’européens, parait si atyp­ique en ce qu’elle regroupe, con­tre toute logique, l’ensemble de l’échiquier poli­tique tra­di­tion­nel, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche.

Juan Perón – Car­i­ca­ture de la revue PBT — 1950
(Cette revue soute­nait Perón. Sous le dessin, on peut lire le petit texte rimé suiv­ant :

Suiv­ant un cap intan­gi­ble il guide le navire de la nation
Tant que Perón est aux com­man­des, le pas­sager est en sécu­rité !)

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Arti­cle 1 : 1943–1945, Perón secré­taire d’é­tat au tra­vail.

Arti­cle 2 : 1946, Perón prési­dent.

Arti­cle 3 : Le pre­mier man­dat de Perón.

Arti­cle 4 : Le sec­ond man­dat de Perón.

Arti­cle 5 : La résis­tance péro­niste, 1ère par­tie.

Accord sur l’enseignement du français

(Tous mes remer­ciements à Ali­cia Isidori qui m’a trans­mis cette infor­ma­tion)

Mer­cre­di dernier, 8 juin, le gou­verneur de la province de San­ta Fe  et l’am­bas­sadrice de France en Argen­tine ont signé un accord qui va grande­ment amélior­er la sit­u­a­tion de l’ap­pren­tis­sage du français dans les écoles de la province.

Le site du gou­verne­ment de la province rend compte de cette ren­con­tre, qui a eu lieu dans les locaux de l’am­bas­sade de France à Buenos Aires, dans le quarti­er de Reco­le­ta, entre le gou­verneur Omar Per­ot­ti et l’am­bas­sadrice Clau­dia Scher­er-Effos­se.

Ambas­sade de France à Buenos Aires

L’ac­cord stip­ule que la province s’en­gage à favoris­er la péd­a­gogie du français à tous les niveaux, tant sco­laires qu’as­so­ci­at­ifs, à ren­forcer la for­ma­tion ini­tiale et con­tin­ue des enseignants de langue française, et à pro­mou­voir les ini­tia­tives inter­dis­ci­plinaires en dévelop­pant notam­ment l’en­seigne­ment bilingue. De son côté, l’Am­bas­sade de France s’en­gage à financer des moyens de for­ma­tion pour les enseignants, ain­si qu’à favoris­er les inter­ac­tions entre les dif­férentes entités péd­a­gogiques des deux côtés de l’At­lan­tique.

A l’is­sue de la ren­con­tre, le gou­verneur Per­ot­ti a déclaré en sub­stance : “San­ta Fe est une province à haut poten­tiel d’échanges avec l’ex­térieur, tant au plan com­mer­cial que de l’ou­ver­ture sur le monde, et il est donc impor­tant que ses habi­tants soient bien for­més à l’usage des langues. Il existe une forte tra­di­tion d’ap­pren­tis­sage du français dans nos écoles, tra­di­tion dont le présent accord devrait stim­uler encore davan­tage l’en­t­hou­si­asme et les liens déjà bien présents”.

Omar Per­ot­ti

De son côté, Clau­dia Scher­er-Effos­se a indiqué que “c’est un accord que nous met­tons au point depuis des mois. L’en­seigne­ment du français dans la province de San­ta Fe est une réal­ité. Nous souhaitons la ren­forcer et nous avons tra­vail­lé en ayant à l’e­sprit tout ce que cet accord pour­rait apporter pour les rela­tions bilatérales entre la province et la France”.

L’am­bas­sadrice de France Clau­dia Scher­er-Effos­se, lors de la remise de sa let­tre de créance au prési­dent Argentin (2015–2019) Mauri­cio Macri.

Cet accord est une excel­lente nou­velle pour l’ap­pren­tis­sage d’une langue mal­heureuse­ment en déclin un peu partout dans le monde, où l’anglais est devenu hégé­monique. On ne peut que se réjouir par ailleurs de voir ain­si se ren­forcer les liens cul­turels entre deux pays qui, sur bien des aspects, ont beau­coup en com­mun.

La province de San­ta Fe se situe au nord-ouest de Buenos Aires, le long du fleuve Paraná. San­ta Fe est sa cap­i­tale, mais la ville la plus impor­tante en nom­bre d’habi­tants est Rosario, au sud de la province. La province abrite env­i­ron 3,5 mil­lions d’habi­tants, dont un tiers habite à Rosario. C’est la troisième région en impor­tance démo­graphique, après Buenos Aires (17 mil­lions) et Cór­do­ba (3,7 mil­lions).

Province de San­ta Fe — cap­ture d’écran

Un peu de pub touristique !

Bon, comme je suis en con­va­les­cence post opéra­toire, une fois n’est pas cou­tume, je vais prof­iter de mon immo­bil­ité for­cée et de ma vital­ité en berne pour causer tourisme argentin.

La Nación d’aujourd’hui con­sacre un arti­cle à un nou­veau site offi­ciel con­sacré aux routes et lieux touris­tiques les plus emblé­ma­tiques du pays : La Ruta Nat­ur­al.

Il s’agit de pro­mou­voir le tourisme “à l’air libre” et la décou­verte des grands espaces naturels du pays, trop sou­vent ignorés même des locaux. Et pour­tant, l’Argentine fait bien par­tie des pays les mieux dotés dans ce domaine, des déserts et forêts du nord trop­i­cal jusqu’aux glac­i­ers géants et aux steppes de la Patag­o­nie et de la Terre de feu.

Val­lées Calchaquies — Nord-ouest argentin

Le nou­veau site web du pro­gramme, nous explique le quo­ti­di­en, réu­nit l’information néces­saire au touriste pour lui per­me­t­tre de choisir et d’organiser ses voy­ages vers des sites naturels pointés comme “incon­tourn­ables”, en présen­tant 17 grands itinéraires recou­vrant les dif­férents paysages et cli­mats du pays.

Le site, abon­dam­ment illus­tré, est plutôt bien fait. Il pro­pose trois grandes entrées :
Par lieux géo­graphiques (Les val­lées Calchaquies, le parc naturel de la Terre de feu, la Pénin­sule de Valdez, les chutes d’Iguazu entre autres mul­ti­ples exem­ples. Pas loin de 200 lieux présen­tés, hélas pas classés géo­graphique­ment)

En Terre de Feu

- Par expéri­ences à vivre (Où observ­er la faune, où pra­ti­quer l’astronomie active, où camper à la belle étoile, etc…)
— Par type de tourisme : parcs nationaux, astronomie, aven­ture, paléo, obser­va­tion de la faune…

Il four­nit égale­ment un cal­en­dri­er utile pour situer le meilleur moment pour chaque type de par­cours.

Chutes de l’Iguazu — Province de Misiones

Comme le développe La Nación, chaque “incon­tourn­able” présen­té par le site pro­pose une infor­ma­tion détail­lée : pho­tos, activ­ités pos­si­bles, com­ment s’y ren­dre facile­ment, héberge­ment et restau­ra­tion, meilleures épo­ques de vis­ite, et autres infor­ma­tions pra­tiques.

Naturelle­ment, s’agissant d’un site argentin, il n’est pour le moment disponible qu’en espag­nol. Espérons que le min­istère du tourisme songera à une plus grande dif­fu­sion inter­na­tionale. Mais nous n’en sommes qu’au tout début, bien enten­du. Le /es à la fin de l’adresse du site nous laisse quelques espoirs de voir bien­tôt appa­raitre /en ou /fr. Qui sait ? (Atten­tion à ce pro­pos : le site en anglais “The nat­ur­al route” est un blog qui n’a rien à voir !)

Vous n’irez peut-être pas tout de suite en Argen­tine. Mais je ne saurais trop vous con­seiller déjà d’aller vous balad­er sur le site. Il vous don­nera une excel­lente idée de la dimen­sion d’immense par­adis naturel de l’Argentine, dis­posant d’une var­iété incroy­able de paysages, de cli­mats, de faune et de flo­re, qu’on trou­ve rarement rassem­blés comme ici sur un seul ter­ri­toire.
Et il vous per­me­t­tra au moins de faire un beau voyage…virtuel !

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Courte présen­ta­tion vidéo du site (47′) : https://www.youtube.com/watch?v=AxobWuUqnpE 

 

 

Droits des femmes en Amérique latine : docus accessibles

Pour pro­longer l’ar­ti­cle précé­dent ren­dant compte du dossier de Sud-Ouest sur les droits des trans en Argen­tine, je sig­nale ici plusieurs doc­u­men­taires dont cer­tains sont acces­si­bles sur l’ap­pli­ca­tion ARTE TV.

1. Argen­tine : la révolte des femmes

Dans la série “Arte reportages”. De Karen Naun­dorf. France. 25 mn.

Le doc­u­men­taire suit la famille de Mon­i­ca Gar­ni­ca, dans l’at­tente du procès où doit com­para­itre son mari, qui l’a assas­s­iné en la brûlant vive. Le pro­pos s’é­tend égale­ment à l’ensem­ble du mou­ve­ment fémin­iste “Ni una menos”, par­ti d’Ar­gen­tine mais qui essaime sur tout le con­ti­nent.

Sur l’ap­pli Arte.tv jusqu’au 8 octo­bre 2022

Sur Youtube ici.

2. Sud-Améri­caines con­tre le machisme

De Marie-Kristin Boese. Alle­magne. 53 mn.

Le com­bat des femmes argen­tines pour la légal­i­sa­tion de l’a­vorte­ment, sym­bol­isé par le port du foulard vert, gagne l’ensem­ble du con­ti­nent lati­no améri­cain. Le doc­u­men­taire fait le point sur cette lutte dans cer­tains autres pays, comme le Mex­ique ou le Brésil, où le machisme reste par­ti­c­ulière­ment fort.

Sur l’ap­pli Arte.tv jusqu’au 23 mai 2022

3. Femmes d’Ar­gen­tine

De Juan Solanas. Argen­tine. 87 mn. Titre orig­i­nal : Que sea ley

Juan Solanas a suivi le par­cours des femmes argen­tines au foulard vert, en lutte pour obtenir le vote au par­lement de la légal­i­sa­tion de l’IVG. Le doc­u­men­taire, qui donne la parole à dif­férents acteurs du mou­ve­ment, à des député(e)s, des opposants, a été pro­jeté au Fes­ti­val de Cannes 2019, et sor­ti en salles en France en mars 2020, à peine quelques jours avant le con­fine­ment. En replay sur my canal jusqu’au 10 octo­bre 2022.

Il est aus­si disponible à l’achat ou la loca­tion sur la chaine Youtube, mais en ver­sion espag­nole. 

4. L’Amérique latine mobil­isée con­tre les fémini­cides.

Reportage de France 24. 12 mn. Sur youtube.

Cam­pagne argen­tine pour le droit à l’IVG