Le Pinochet nouveau est arrivé !

Hier dimanche ont eu lieu les élections présidentielles chez le voisin de l’Argentine : le Chili. Et les résultats ne laissent pas d’inquiéter quiconque a connu les années de plomb de la dictature de « Don Augusto » et de ses «Chicago boys».

Son digne successeur, José Antonio Kast, a obtenu 28 % des suffrages au premier tour, contre 26% à son principal adversaire et représentant de la gauche, Gabriel Boric. Plus loin derrière, le candidat de droite libérale et populiste Franco Parisi a créé une certaine surprise, en obtenant 13% des suffrages, là où les sondages ne lui en donnaient pas plus de 5. Il a même obtenu plus de 33% dans la région d’Antofagasta ! Et cela, comme le raconte le quotidien «La tercera.com», sans avoir jamais foulé le sol chilien pendant la campagne.

José Antonio Kast

La candidate de centre-gauche, Yasna Provoste, a quant à elle essuyé une nette défaite, ne finissant qu’à la cinquième place, avec moins de 12% des suffrages. Elle paie sans doute les errances des gouvernances de centre-gauche successives, qui ont beaucoup déçu l’électorat progressiste chilien, notamment sous l’ère Bachelet.

Le candidat de la droite sortante (Sebastián Piñera ne pouvant pas se représenter, c’est donc un autre Sebastían, Sichel, qui s’y est collé) n’arrive qu’en quatrième position, un cheveu derrière Parisi.

Le deuxième tour verra donc s’affronter les deux candidats arrivés en tête, comme cela se passe chez nous. Un affrontement très binaire, entre deux candidats très marqués dans leurs camps respectifs. Kast, comme nous le disions, se propose de revenir à la politique du général Pinochet : retour à l’ordre policier, lutte contre l’immigration, interdiction de l’avortement, libéralisation extrême de l’économie.

Boric est un jeune candidat – il a 35 ans – progressiste et soutenu par les principales forces de la gauche traditionnelle chilienne. Il propose au contraire un programme visant au retour à l’état providence. Renationalisation du système de santé et des retraites, taxation des plus hauts revenus, libéralisation de l’avortement, préservation de l’environnement, droits des peuples premiers.

Gabriel Boric

L’issue de ce second tour est incertaine, même si la tendance est plutôt à droite. En effet, toute une partie de la population chilienne a été effrayée des manifestations de 2019 contre les inégalités sociales et les augmentations des prix. Manifestations qui ont souvent dégénéré, en raison de leur ampleur et de l’état d’urgence décrété par le gouvernement Piñera.
Sans parler d’une certaine nostalgie, dans les classes les plus aisées, de l’ordre pinochetiste. Certains n’ont pas digéré que ces manifestations, justement, aient conduit à réformer une constitution héritée des années de dictature.

A priori, le scrutin reste ouvert. Mais tout dépendra des reports de voix. Or, dans l’état actuel des résultats, la tendance est plutôt favorable à la droite. Chacun des candidats commence donc une longue marche – le second tour n’a lieu que dans un mois – pour tenter d’obtenir l’appui des autres partis. Kast pourra sans doute compter sur les reports des électeurs de Parisi, et ceux de Sichel. Boric cherchera ceux du centre-gauche et des petits candidats de gauche. Mais comme on peut le lire dans «Mercurio» du 22/11, les candidats malheureux posent leurs conditions. Parisi annonce qu’il consultera ses électeurs par internet avant de se prononcer, Provoste exige «des garanties de paix et de tranquillité» de la part de Boric. Sichel, lui, ne semble pas vouloir faire de difficulté à Kast.

Le Chili risque bien d’avoir un réveil douloureux après le second tour du 26 décembre. Le Papa Noël pourrait bien s’appeler Pinochet et avoir déposé un cadeau explosif – et posthume – sous le sapin. Mais quel que soit le résultat, ce qui est certain, c’est que la société chilienne en sortira plus divisée que jamais, entre conservateurs/libéraux ultra catholiques d’un côté, et progressistes de gauche de l’autre. Une division à la fois sociale et générationnelle : la majorité des manifestants de 2019 et des électeurs de Boric faisant partie des tranches d’âge les plus jeunes, anxieux de tourner définitivement la page des années Pinochet, quand leurs ainées en gardent la nostalgie de la loi, de l’ordre et des valeurs traditionnelles.

Le Chili a pris l’habitude de se penser comme le pays le plus avancé, économiquement et politiquement, et le plus moderne d’Amérique Latine. Il reste pourtant un des plus inégalitaires du continent, et a été profondément marqué par la longue dictature – de 1973 à 1989 – d’Augusto Pinochet, dont les comptes n’ont jamais été soldés, alimentant un ressentiment – de part et d’autre – qui mine au quotidien la difficile harmonie sociale. Ce pays, que Salvador Allende, ce président élu en 1971 et assassiné en 1973, rêvait de transformer en une démocratie sociale et pacifiée, a été comme anesthésié et infantilisé par les années Pinochet, qui ont favorisé durablement une certaine acculturation politique dont on voit les ravages depuis trente ans. Une jeunesse qui étouffe sous une chape de traditions rances, de méfiance envers l’avenir, et de refus du changement, portés par une frange – importante – de la société qui ne rêve que de vivre à l’ombre de figures tutélaires.

Un pays sclérosé.

Législatives 2021 : résultats

          Les élections législatives ont eu lieu hier dans la journée. Comme chez nous, elles se déroulent traditionnellement le dimanche.
          Comme cela était annoncé après le «pré-vote» des primaires en septembre, l’opposition argentine l’a assez nettement emporté sur l’ensemble du territoire. Voici les résultats globaux pour l’Assemblée nationale, après dépouillement de près de 99% des bulletins :

Mouvement «Juntos por el Cambio» (Opposition, centre-droit et droite) : 42% (+1 siège)
Mouvement «Frente de todos» (Soutien au gouvernement, péroniste) : 34% (-2 sièges)
Gauche traditionnelle : 6% (+2 sièges)

          Le reste se partageant entre différents petits partis, dont beaucoup de partis strictement locaux.

          Globalement également, le mouvement «officialiste», comme on dit là-bas (la majorité gouvernementale, dirait-on ici) a légèrement amélioré son score des primaires de septembre, d’un petit 1,19%.
          En revanche, la victoire de l’opposition est beaucoup plus nette pour le Sénat. Les péronistes n’y ont obtenu que 28%des suffrages et perdu 5 sièges, contre 47% à leur adversaire principal qui en a gagné autant.
Dans les deux cas, l’abstention a été moindre que pour les primaires. Et c’est peut-être ce qui explique que la défaite du parti au pouvoir ait pu être quelque peu contenue, car les primaires l’annonçaient plus nette.

          Voici la projection en sièges pour les deux assemblées désormais (Source : La Nación.com – captures d’écrans)

Assemblée nationale :

         

Sénat :

          Comme on le voit, la situation du Frente de Todos au pouvoir est inconfortable, puisqu’il ne dispose d’aucune majorité absolue, et devra composer avec les autres groupes pour pouvoir gouverner.

          Nous vous épargnerons les détails par région, qui intéressent essentiellement les concernés et les politologues. Notons simplement quelques faits significatifs, qui donnent à cette élection ses couleurs particulières.

1. Pour la première fois depuis 1985, la région de La Pampa a mis le péronisme en minorité : il n’a obtenu qu’un siège de sénateur sur trois.
2. Deux régions ont vu s’inverser les résultats par rapport aux primaires : Le Chaco (nord argentin) et La Terre de Feu, où les primaires avaient annoncé une victoire de l’opposition, ont finalement élu des candidats pro-gouvernement.
3. La carte électorale montre un net clivage entre le nord-ouest argentin, aux provinces plutôt pauvres et où le péronisme maintient sa popularité, et le reste du pays, qui a voté pour l’opposition (Terre de feu exceptée).

          Les réactions dans les partis et dans la presse sont conformes aux traditions électorales universelles : tout le monde est content, ou presque.

          L’opposition retient qu’une page de 18 ans de péronisme kircheniste se tourne : selon Joaquin Morales Solá (anti péroniste) dans La Nación, cette défaite sans ambigüité signe la décadence du mouvement, dont le seuil électoral n’a jamais été aussi bas depuis 2003 et l’arrivée au pouvoir de Nestor Kirchner. Pour Eduardo Van der Kooy dans Clarín, la perte de la majorité au Sénat est «une balle dans le cœur de la vice-présidente Cristina (Kirchner) et du kirchnerisme». Selon lui, la défaite au Sénat, qui lui était jusque là tout dévoué, est une défaite personnelle, qui devrait, dommage collatéral, permettre au Président Alberto Fernández de reprendre la main sur le mouvement, jusqu’ici – c’est la thèse des opposants – contrôlé par les «Kirchneristes».

          A l’opposé, Melisa Molina dans le quotidien péroniste Pagina/12 souligne la quasi égalité obtenue dans la province de Buenos Aires (Une «remontada», puisque les primaires annonçaient une sévère défaite), et le maintien de la première place en sièges à l’Assemblée nationale. Idem pour Eduardo Aliverti, selon lequel on sentait qu’au vu des résultats, le mouvement péroniste donnait «…clairement la sensation se sortir la tête de l’eau», et qu’en face, malgré les «chiffres objectivement favorables, on ne pouvait dissimuler sa déception face au match nul de la province de B.A.». Aliverti file la métaphore footbalistique : «Quand on s’attendait à ce que tu prennes une dégelée au point de t’éliminer définitivement de la lutte pour le titre, et que finalement tu livres une partie plus qu’honorable grâce à une défense qui s’est montrée à la hauteur, et que tu restes dans la course, tu as le droit de célébrer le match nul, ou la défaite honorable».
          On se console comme on peut. Il n’en reste pas moins que le gouvernement n’a plus aucune majorité absolue, ni à la Chambre ni au Sénat, qu’il devra beaucoup négocier avec les petites listes pour pouvoir avancer, et que les deux années qui lui restent de mandat vont être longues. Alberto Fernández a promis d’ouvrir plus que jamais le dialogue avec les différents partenaires politiques, économiques et sociaux, favorables comme d’opposition. Mais d’abord, il va devoir pas mal dialoguer avec ses propres amis politiques – et néanmoins concurrents – dont certains rêvent déjà de lui faire porter le chapeau de la défaite. En somme, la question est : lequel des deux Fernández tirera le plus profit de la défaite, le président Alberto, ou la vice-présidente Cristina ?

          Rien de bien neuf pour nous Français, n’est-ce pas ? Les haines recuites en moins (car en ce moment en Argentine, les crispations sont au maximum de leur intensité), les lendemains d’élections sont assez similaires. En attendant, les problèmes demeurent, et ce ne sont pas ces résultats qui font espérer des solutions à court terme. Bien au contraire.          

          L’Argentine est plus que jamais un pays ingouvernable, et qui risque, dans les deux ans à venir, de s’enfoncer dans le marasme et les conflits internes. Et là-dessus, hélas, on peut compter sur les brillants politiciens locaux, d’un bord comme de l’autre, pour gâter la sauce.

          Pour les non-hispanophones, difficile de trouver des comptes-rendus de ces élections dans la presse française. Voici deux liens, pour ceux que ça intéresse, mais ce sont des articles soit réservés aux abonnés (Le Monde), soit plutôt succincts (Ouest-France). Il est vrai que c’est tout frais : on en trouvera peut-être davantage dans les jours à venir !

08/10/2021 : expulsions à Buenos Aires

Expulsions au bulldozer

          Ces derniers jours, rapporte le quotidien Pagina/12, les autorités de la municipalité de Buenos Aires ont fait procéder à une vaste expulsion d’une zone connue sous le nom de « La Toma », située juste à côté du bidonville «Villa 31».

          La capitale compte de nombreux bidonvilles, disséminés sur l’ensemble de son territoire. La villa 31, situé dans le quartier de la gare de Retiro, est le plus grand d’entre eux. Ils sont habités en grande majorité par des émigrants d’autres pays d’Amérique du sud, essentiellement Paraguayens, Boliviens, Péruviens, venus en Argentine pour tenter de trouver une vie meilleure. Voir notre article ici.

Villa 31

Un bidonville à côté du bidonville

          Voici quelque temps, des mères de famille en grande difficulté sociale, sans travail, victimes de violences conjugales et sans logement, s’étaient installées sur un terrain vague à côté de la Villa 31, jusque là utilisé comme décharge publique. Elles l’avaient nettoyé, puis avaient construit des baraques avec les moyens du bord. Souvent mères de plusieurs enfants, personne ne voulait leur louer de logement, même le plus petit, même sans le moindre confort : les propriétaires du quartier refusent systématiquement de louer aux familles avec enfant. En tout, 80 familles, avec 175 enfants, s’étaient installées sur ce terrain, pour tenter d’interpeller la municipalité sur leur sort.

          Celle-ci a répondu en envoyant ses bulldozers, au petit matin à sept heures, au moment où les enfants finissaient de se préparer pour partir à l’école.

          «Ils se moquaient de nous, disaient ʽces pouilleux ne se lavent même pas’. Maintenant il faut que je recommence tout, où vais-je pouvoir aller avec mes six enfants, ils nous ont tout cassé, ont jeté les vêtements des enfants, comment ils vont pouvoir aller à l’école sans leurs cartables, comment ils vont pouvoir s’instruire ? Tout ce qu’on veut, c’est qu’ils étudient pour avoir une vie meilleure», raconte Leonela, une de ces mères de famille.

          «Depuis le début de l’installation on demande à être entendues, on a envoyé des lettres partout, même au Ministère de la Femme, mais personne ne nous a répondu. Nous n’avons pas de travail fixe, et l’autre problème, c’est qu’on ne veut pas nous louer parce qu’on a des enfants».

          La seule réponse de la municipalité a été de refuser l’accès de ces familles à la cantine populaire qu’elle gère à l’intérieur du bidonville «officiel», pour les «punir» en quelque sorte de leur installation sauvage.

          Pour tenter de justifier cette expulsion sans ménagement ni avertissement, la Ville de Buenos Aires a indiqué que le terrain occupé était prévu pour la construction d’une école primaire destinée aux habitants de la Villa 31. Pagina/12 y voit une simple manœuvre pour essayer d’opposer les mal-logés entre eux. D’après le journal, jamais avant l’installation des familles il n’en avait été question, d’ailleurs le projet ne figure nulle part dans le budget 2021 de la municipalité.

          Ce n’est pas la première occupation organisée dans la ville par des mal-logés. Il y a deux mois, un autre groupe de 150 personnes s’était installé sur l’emplacement d’un terrain désaffecté près de la Villa 21-24, dans le quartier populaire de Barracas, au sud de la ville.

Un problème, aucune solution en vue.

          Selon le quotidien, la municipalité, dirigée par l’élu de droite Horacio Rodríguez Larreta, n’apporte aucune solution au problème récurrent du mal logement à Buenos Aires. Son plan d’urbanisation, au contraire, a eu un effet pervers : en faisant craindre aux propriétaires qu’ils allaient se voir dépossédés de leurs biens, ceux-ci se sont empressés de chasser leurs locataires.

       Comme en d’autres occasions (voir notre article cité plus haut), les autorités proposent parfois des solutions de relogement, mais les maisons ou appartements proposés souffrent d’une très mauvaise qualité de construction, deviennent très vite inhabitables, et tout est à recommencer pour les habitants.  

          Le mal logement est donc très loin d’un début de solution dans la capitale argentine, qui rappelons-le, abrite un tiers de la population totale du pays. D’autant que pour les élus, il ne semble pas constituer une priorité : Pagina/12 rappelle que, pendant qu’on expulse les « pouilleux », à quelques centaines de mètres de là, on peut suivre les chantiers de construction de tours gigantesques, fruits de la spéculation immobilière et de l’appétit insatiable de milliardaires encouragés par les autorités politiques.

 

Un curieux système électoral

          En novembre prochain vont avoir lieu en Argentine des élections législatives et sénatoriales. Le système d’élection est assez semblable à celui de la France, à quelques différences près.

          Comme chez nous, ces élections sont à la fois nationales (on élit des représentants parlementaires nationaux) et régionales (chaque province élit un nombre déterminé de représentants, en fonction de sa population).
Mais d’une part, les législatives ne concernent que le renouvellement de la moitié des sièges (127 sur 257 exactement), et les sénatoriales le tiers (24 sur 72). Et d’autre part, les sénateurs ne sont pas élus au suffrage indirect, comme c’est le cas en France, mais direct, également par province. Cette année, six provinces (sur 25) vont donc participer au vote sénatorial.

          C’est une première différence. Qui n’empêche d’ailleurs pas que la majorité, jusqu’ici détenue par le parti présidentiel (péroniste) risque fort de basculer, ce qui pourrait rendre le travail gouvernemental très difficile pour les trois années qui lui restent de mandat. (En Argentine, le président est élu pour quatre ans, Alberto Fernández est en place depuis janvier 2020).

          Mais il y en a une autre, encore bien plus importante. Depuis 2009, chaque élection (présidentielle ou législative) est précédée d’une « primaire » obligatoire, qui vise à déterminer quels partis pourront réellement se présenter aux élections officielles, et, à l’intérieur de ces partis, quels candidats, ou listes de candidats.

Jeunes supporters du « Frente de todos ». On notera le soleil en lieu et place du « o » de « todos »: à la fois pour rappeler le soleil du drapeau argentin, et pour marquer l’inclusivité, à la fois « o » masculin et « a » féminin.

          Ces primaires organisées à l’échelle nationale sont appelées « PASO » : Primarias Abiertas Simultaneas Obligatorias ». C’est-à-dire :

Primaires, car organisées préalablement aux véritables élections.
Ouvertes, car tous les citoyens munis d’une carte d’électeur peuvent participer.
Simultanées, car organisées toutes en même temps sur le territoire.
Obligatoires, car elles s’imposent à tous les citoyens âgés entre 18 et 70 ans. Elles restent optionnelles pour les 70 ans et plus, ainsi que pour les 16-18 ans.

          Aucun parti souhaitant participer aux élections officielles ne peut s’y soustraire. Pour pouvoir être « qualifié », il est nécessaire d’avoir obtenu au moins 1,5% des voix lors de ces primaires.

          Cette année, ces primaires législatives ont eu lieu le 12 septembre dernier. Elles ont permis de qualifier 6 partis, et d’en éliminer la bagatelle de 19 ! Et parmi les qualifiés, seuls 2 ont obtenu plus de 6% des voix : la coalition de partis soutenant l’actuel président, Frente de Todos (Front commun), plutôt classé à gauche, et Juntos por el cambio (Ensemble pour le changement), coalition de l’ancien président Mauricio Macri, plutôt classé à droite.

Logo du mouvement d’opposition au péronisme.

          Ces primaires ont permis non seulement de départager, à l’intérieur des partis, différentes listes de candidats (encore que la plupart n’en présentaient qu’une), mais également de jauger l’état de l’opinion avant la « vraie » élection.

          Comme chez nous, le parti du gouvernement s’est vu handicapé par l’exercice du pouvoir, agglomérant les mécontentements. D’autant plus en pleine crise sanitaire, dont les Argentins ne voient pas le commencement de la fin, et qui ne contribue pas peu à dégrader l’économie nationale et les conditions de vie des citoyens. Sans parler des querelles internes au mouvement « Frente de todos », où la tendance « Kirchnériste » menée par l’ancienne présidente Cristina Kirchner s’oppose plus ou moins ouvertement à une tendance péroniste plus modérée, pour faire court.

          Bref, ces primaires ont été remportées par l’opposition, avec près de 40% des voix, contre 35,5 pour la majorité présidentielle. Ce qui augure un sérieux revers pour le président en novembre, car il est rare que les résultats des primaires ne se voient pas confirmés lors du suffrage officiel.

          Les années à venir risquent d’être assez agitées en Argentine. Ce qui ne changera guère de l’habitude, dans ce pays où la politique n’est qu’un éternel conflit ouvert, où le vainqueur du jour se sent toujours tenu de faire payer, le plus chèrement possible, le gouvernant d’hier, ainsi que ses électeurs.

*

Pour les hispanophones :

Site CNN espagnol, expliquant les modalités de vote.

Quelques commentaires nationaux et internationaux, juste après le vote.

22/09/21 : Recul du COVID en Argentine

          Il semblerait que le coronavirus soit bien entré dans une phase de décrue – voir ici – en Argentine ces dernières semaines.

         Cette tendance positive amène le gouvernement a assouplir des mesures jusqu’ici assez strictes,et  dont l’efficacité n’a guère été probante. Le journal Clarín en déroule le détail dans son numéro d’aujourd’hui, tout comme Pagina/12. Le quotidien La Nación, de son côté, établit un comparatif entre certains pays, notamment européens, qui ont eux aussi relâché un peu les restrictions sanitaires, comme le Royaume-Uni, l’Espagne ou le Danemark, ainsi qu’Israel et les Etats-Unis. Pour montrer que bien souvent, ces assouplissements ont eu pour conséquence une remontée des taux d’incidence, et le retour à certaines restrictions.

Parmi ces mesures d’assouplissement :

Le masque ne sera donc plus obligatoire en extérieur, sauf dans les endroits densément occupés. Il reste obligatoire en revanche dans les lieux publics fermés, comme les cinémas, les établissements scolaires, les transports publics, les lieux de travail ou les rassemblements festifs. Ceux-ci sont donc de nouveau autorisés sans limite de nombre, sous réserve de respect des mesures barrières.

Le confinement est levé pour toutes les activités économiques, ainsi que les activités religieuses, sportives, culturelles et sociales en milieu fermé, toujours sous réserve des mesures barrières.

Les voyages d’agrément collectifs de retraités sont de nouveaux autorisés, tout comme les sorties scolaires.

Réouverture (jauge de 50%) des discothèques, sous réserve de passeport vaccinal complet.

Événements sportifs en extérieur : levée de la restriction limitant la jauge du public à 1000 personnes, dans la limite de 50% de la capacité totale du lieu.

Réouverture progressive des frontières, jusqu’ici totalement fermées sauf raison professionnelle, et suppression pour ces derniers cas de l’obligation d’isolement de 14 jours. A partir du 1er octobre, tous les étrangers des pays limitrophes pourront entrer sans nécessité d’isolement. A partir du 1er novembre, ouverture pour tous les étrangers. Tout cela sous réserve de présenter un passeport vaccinal établit plus de 14 jours avant l’entrée, et d’un test PCR négatif de moins de 72 heures. Plus un autre test entre 5 à 7 jours après l’entrée en Argentine. (Ce qui est la norme européenne actuellement).

          La Nación pose la question du danger d’un relâchement qui pourrait être prématuré, soulignant que les pays qui l’ont fait ont vu leur taux d’incidence remonter, les obligeant à revenir à des mesures restrictives. Ce fut le cas en Espagne : le 26 juin, quand les autorités avaient supprimé l’obligation du port du masque dans l’espace public, on comptait 4924 cas/jour. La veille du rétablissement de la mesure, on était monté à près de 22000 cas. Même chose aux Etats-Unis, passant de 38000 à 70000 cas/jour. Le journal estime qu’on sera en mesure de faire le point dès octobre sur les effets de l’assouplissement. Tout en notant que la propagation du variant delta reste très contenue dans le pays.

          Pagina/12 se réjouit de cet assouplissement, soulignant qu’il résulte logiquement de la montée de la vaccination (64% de primo-vaccinés, 45% complètement vaccinés, en Argentine, essentiellement avec le vaccin russe Sputnik, mais depuis quelque temps, également avec Pfizer et Moderna), et de la baisse des admissions en soins intensifs (1440 au dernier comptage, quand on en a compté jusqu’à près de 8000 au pic de la deuxième vague). Mais il souligne qu’il convient de rester prudent, et que le gouvernement lui-même appelle à rester vigilant. La pandémie est certes en voie de régression, mais elle doit rester sous forte surveillance. Comme le souligne le quotidien, «Tant qu’il existe une population à travers le monde susceptible d’être contaminée, il existe une probabilité que la pandémie se prolonge indéfiniment. Car tandis que certains territoires en sont à inoculer une troisième dose de vaccin à ses habitants, l’Afrique, elle, compte à peine 4% de vaccinés».

Arrivée du vaccin Sputnik-V en Argentine

Les Argentins descendent-ils des bateaux ?

          Polémique ces temps-ci en Argentine, suite à une petite phrase prononcée par le Président Alberto Fernández sur l’origine des Argentins.

          Peut-être avez-vous déjà lu, ou entendu, la formule fameuse au sujet de l’immigration argentine : «Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens des Incas. Les Argentins, eux, descendent… des bateaux !». Une formule qui connait pas mal de déclinaisons et de nuances, dont celle, donc, du président, qui a prononcé exactement celle-ci : «Les Mexicains descendent des indiens, les Brésiliens de la forêt, mais nous autres Argentins, nous sommes arrivés en bateau». Une phrase jugée raciste par de nombreux critiques, d’autant qu’elle a été prononcée lors d’une entrevue avec le premier ministre de l’ancienne puissance coloniale espagnole, Pedro Sanchez. Concours de circonstances plutôt malheureux, il faut bien dire. 

Alberto Fernandez, président de la République Argentine – Photo DP

          D’où vient cette phrase, et que veut-elle signifier ? Son origine est, comme toujours dans ces cas-là, assez discutée. Alberto Fernández l’attribue à l’écrivain Mexicain Octavio Paz (1914-1998), prix Nobel de littérature en 1990. Clarín, en bon quotidien d’opposition, préfère l’attribuer au chanteur Litto Nebbia, dans sa chanson «Nous sommes arrivés par bateau», de 1982. Forcément : Litto Nebbia serait un ami du président. Paz avait écrit très exactement : «Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens des Incas, et les Argentins, des bateaux». Une boutade, naturellement, par laquelle l’auteur Mexicain voulait illustrer l’impact beaucoup plus grand de l’immigration européenne sur l’Argentine que sur les autres pays sud américains. Voir à ce sujet notre article «1880-1910 : la grande vague d’immigration»

          En effet, l’Argentine a vécu à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, une vague d’arrivées massives de toute l’Europe, qui a contribué à largement façonner son visage cosmopolite d’aujourd’hui, d’autant que, plus qu’aucun autre pays, elle a également, au cours du XIXème siècle, joyeusement massacré tout, ou presque, ce que la contrée comptait de peuples premiers. Voir ici le déroulé de cette «conquête du désert».

          C’est naturellement ce qui a contribué à braquer une partie des Argentins qui ne veulent pas qu’on efface ainsi d’une phrase un peu facile la réalité d’une terre colonisée, en niant la préexistence de peuples installés bien avant l’arrivée des premiers colons. C’est bien légitime. On verra ici la réaction du célèbre acteur Argentin Ricardo Darín (Les nouveaux sauvages, Le sommet), qui relativise néanmoins la polémique : «Il y a des choses plus graves».

          Alberto Fernández, qui ne dit pas autre chose, a demandé a Victoria Donda, la directrice de l’Institut National contre la discrimination, la xénophobie et le racisme (INADI), d’analyser sa phrase afin d’établir si elle «correspond à un acte de discrimination» de sa part. Dans sa lettre à Victoria Donda, il précise qu’aujourd’hui «vivent dans le pays des dizaines de peuples originaires, avec leurs langues et leurs traditions propres. De plus, des enquêtes sérieuses montrent qu’un pourcentage approchant les 50% des Argentins a une ascendance indigène», et il ajoute «Nous sommes cette diversité dont nous devons être fiers. Nous sommes le résultat d’un dialogue inter-culturel». Sa lettre à Victoria Donda est reproduite intégralement dans cet article de Pagina/12. Article sous lequel quelques commentateurs facétieux pointent avec humour la proximité politique de Donda avec le président : peu probable que celle-ci désavoue celui-là !

          Ce qui n’empêche pas de souligner l’opportunisme de certains qui, en d’autres occasions, ne sont pas aussi empressés à reconnaitre la réalité des peuples premiers argentins, et à condamner les massacres d’indiens du XIXème siècle. L’anti racisme est en Argentine comme partout, un outil politique bien utile !

          Sur le sujet de l’immigration argentine, on lira également avec profit, publiés ce même jour, deux articles de fond. Celui de Jorge Alemán dans Pagina/12, «Note sur les bateaux», qui pointe que «Le métissage hybride argentin serait impensable sans les bateaux» et que «Le vrai racisme serait d’effacer cela en escamotant l’histoire». Et celui de Patricia Kolenikov dans Clarín, «Nous sommes venus en bateaux pour échapper à la faim et à la barbarie européenne» qui explique les raisons de la grande vague migratoire et l’odyssée des migrants du début du XXème siècle.

          Car oui, les Argentins descendent AUSSI des bateaux, même si ce n’est pas une raison pour penser que l’Argentine n’est qu’un lointain pays européen.

Arrivée de migrants – Buenos Aires – Photo DP

03 juin 2021 : Ni una menos !

NI UNA MENOS : le point sur les violences faites aux femmes

Aujourd’hui 3 juin 2021, on célèbre en Argentine le 6ème anniversaire de la naissance du mouvement «Ni una menos». Ce slogan, qui signifie littéralement «Pas une de moins », fait référence au nombre toujours important de féminicides commis dans ce pays qui, comme souvent lorsqu’on se réfère aux pays latins, est qualifié de «machiste». Il veut appeler à ce qu’il n’y ait plus une femme qui disparaisse pour cause d’assassinat machiste. En français, il est probable qu’on traduirait plus sûrement ce slogan par «Pas une de plus», dans la liste des victimes de ces violences. Passons sur ces problèmes, anecdotiques, de sémantique.

Photo DP – capture d’écran

Le 3 juin 2015, avait lieu la première manifestation sous le slogan «Ni una menos». 4 articles dans la presse argentine d’aujourd’hui viennent faire le point sur la situation des femmes dans le pays, 6 ans après cette première manifestation. Elle n’est guère brillante.
Citant le rapport de l’Office central de la femme et l’association «La Casa del encuentro», Clarín et le Diario Popular dressent un tableau peu encourageant de la situation, qui ne semble guère s’améliorer. En effet, les chiffres restent consternants. En 2020, on a compté 251 femmes assassinées, contre 252 en 2019. «Une de moins» souligne ironiquement Clarín. Sans parler des agressions qui n’ont heureusement pas débouché sur la mort des victimes. Depuis la première manifestation «Ni una menos», ce sont 1717 femmes qui sont mortes, selon le rapport officiel (1733 selon l’association «Casa del encuentro»). Privant de mère entre 1500 et 2000 enfants, selon les sources. 64 % des meurtres ont été commis par le mari, le compagnon, ou un ex des victimes, et dans 9 cas sur 10, l’agresseur était connu de sa victime. Dans 54% des cas, l’agression a lieu au sein du foyer.

QUE FAIT LA JUSTICE ?

Clarín relève que seules 20% des victimes avaient porté plainte contre leur agresseur au moins une fois avant de mourir sous ses coups. Et sur ces 20%, seulement la moitié avaient été placées sous protection judiciaire. Trop de juges ont tendance à minimiser les faits, et à rester passifs.
Pagina/12 révèle que le gouvernement vient de lancer un plan d’action, dénommé «Programa acercar derechos» (qu’on pourrait traduire approximativement par «Programme pour des droits plus accessibles»). Il s’agit de mettre à disposition des différentes provinces du pays des équipes spécialisées interdisciplinaires (avocats, psychologues, travailleurs sociaux)afin de venir en aide aux femmes victimes de violence et les accompagner dans leurs démarches auprès de la justice, ainsi que leur faciliter l’accès aux aides de l’état et leur fournir une aide psychologique.

QUE FAIT LE GOUVERNEMENT ?

Le gouvernement d’Alberto Fernández compte avec un ministère dédié, le «Ministère de la femme, du genre et de la diversité», dirigé par Elizabeth Gómez Alcorta, dont dépend également un service spécial appelé «Approche générale des violences en raison du genre», en charge de la coordination des politiques de défense du droit des femmes à travers le pays. En effet, un des problèmes réside dans le caractère très décentralisé de l’administration politique argentine, où les provinces et les municipalités gardent une certaine autonomie de décision, mais manquent souvent de moyens pour les mettre en œuvre. Par exemple, relève Josefina Kelly, membre du service, seulement 30% des municipalités possèdent un service dédié aux problèmes de genre. D’où la nécessité de renforcer leurs moyens, en les dotant de budgets spécifiques et en leur fournissant des personnels compétents. Il s’agit également de promouvoir des politiques de prévention efficace, notamment par l’éducation, la pédagogie et le renforcement du débat public. Selon une autre membre du cabinet, Laurana Malacalza, rien n’a été fait jusqu’ici pour mieux coordonner politiques publiques et politiques régionales, ni pour améliorer l’action de la Justice dans ce domaine.

Cela sera-t-il vraiment suffisant dans un pays où une femme meurt toutes les 35 heures sous les coups ? Quelle efficacité auront ces équipes du «Programa acercar derechos», comment seront-elles reçues dans les différentes provinces, dont certaines sont dirigées par des administrations d’opposition au gouvernement actuel ? De quels moyens réels, sonnants et trébuchants, disposeront-elles dans un pays en proie à une crise économique considérablement aggravée par l’actuelle crise sanitaire ? Peut-on espérer des chiffres moins désolants pour le 7ème anniversaire de «Ni una menos» en 2022 ? Pendant ce temps, hélas, les «affaires» semblent continuer : voir ici, et .

Photo DP

Sur le féminisime en Argentine, voir aussi l’excellent livre de Marie Audran, «Pibas», sur ce même site.

28 mai 2021. Revue de presse

Que retenir des grands titres de la presse argentine en ligne ce jourd’hui 28 mai ?

Le maudit virus fait toujours la une, on s’en doute. Comme partout, et à peu près dans les mêmes termes : en Argentine, on en est à la seconde vague, et les chiffres s’affolent. Clarín signale que le pays vient de franchir la barre des 40 000 cas quotidiens, pour 551 morts jeudi. Avec un pic historique d’admissions en soins intensifs : 6800. 38% des malades proviennent de la province de Buenos Aires, ce qui reste logique compte tenu de ce que le tiers des Argentins réside dans cette région. Selon Clarín, l’Argentine serait le 10ème pays le plus touché au monde.

Le gouvernement est durement critiqué par la presse d’opposition, à la fois pour l’inefficacité d’un confinement pourtant constamment prolongé (mais qui semble devoir s’alléger prochainement), et pour son incapacité à développer une politique vaccinale volontariste. La Nación titre sur «les explications rances d’Alberto Fernández (le président, NDLA) sur cet échec». Et notamment sur la campagne vaccinale, qui reste encalminée. D’après le quotidien conservateur, citant le site «Our World in data», la couverture vaccinale du pays n’excèderait pas 5,5%, à comparer avec ses voisins chilien (41,2%) et uruguayen (28,6%). Alberto Fernández de son côté, critique la firme Pfizer, disant avoir négocié la commande de 14 millions de doses, mais que le laboratoire américain avait exigé des conditions impossibles à satisfaire, et qu’il avait donc dû y renoncer. Selon le président, Pfizer «ne voulait simplement pas que le contrat aboutisse». Pour le moment, les vaccins les plus utilisés par l’Argentine restent donc le Sputnik V russe et le Sinopharm chinois, dont, en ce qui concerne ce dernier, les importations vont reprendre en juin et juillet, après une interruption due à la volonté chinoise de privilégier son propre public.

Comme souvent en Argentine, cette affaire de contrat rompu va se terminer devant les tribunaux. En effet, l’ancienne ministre de droite Patricia Bullrich a accusé le gouvernement d’avoir refusé l’offre de Pfizer par pure idéologie, pour privilégier les solutions russe et chinoise, ainsi qu’un conglomérat argentin associé à Astra Zeneca. Bullrich accuse également le gouvernement d’avoir pratiqué le favoritisme dans la distribution de vaccin, prétendant également que la vaccination était «un cadeau de fonctionnaire généreux», alors qu’il est financé par les deniers de l’Etat. Pire : elle est allée jusqu’à accuser le gouvernement d’avoir exigé des pots de vin de la part de Pfizer. Ce que la firme a aussitôt démenti. Le gouvernement assigne l’ancienne ministre pour diffamation, nous indique Clarín dans son article.

Pour le reste de l’actualité, à signaler que le débat se poursuit entre ministre de l’éducation et Communauté autonome de Buenos Aires (CABA) au sujet de la fermeture des écoles et l’enseignement à distance, le gouverneur de la CABA réaffirmant sa volonté de ne pas se soumettre aux mesures de fermeture décidées par le gouvernement. On se souvient que Buenos Aires avait porté l’affaire devant les tribunaux (eh oui, encore et toujours), et avait obtenu gain de cause, forçant la réouverture des établissements scolaires. (Voir notre article du 19 avril). Eh bien un groupe de juristes vient de porter plainte contre les quatre juges qui avaient donné raison à la CABA, pour mise en danger de la vie d’autrui, comme nous dirions chez nous, excès de pouvoir (ils ont invalidé une disposition nationale au profit d’une institution provinciale), défaut d’expertise (aucun expert compétent n’a été commis par les juges).

Le Diario Popular indique que l’Argentine s’est associée à 24 pays (sur 47) pour voter la résolution demandant une enquête sur des possibles violations des droits de l’homme en Israël et Palestine, à la Commission des Droits de l’homme de l’ONU. Un vote que la Chancellerie argentine a défendu en affirmant sa conformité avec le vœu exprimé par la Haute-Commissaire aux droits de l’homme de l’organisation internationale, Michelle Bachelet (Celle-ci avait notamment affirmé que «Les bombardements d’Israël sur Gaza pourraient être considérés comme des crimes de guerre»). L’enquête vise aussi bien le gouvernement israélien que le Hamas, mais Clarín souligne une certaine hypocrisie dans la résolution, puisque, selon ce journal, le Hamas n’étant pas un état constitué, il ne peut donc être directement concerné par cette enquête. Le quotidien anti péroniste pointe que l’Argentine a uni son vote à celui du Mexique, de la Bolivie, du Venezuela, de la Russie et de la Chine (pays que ce journal ne porte naturellement pas dans son cœur), contre celui de pays amis (et plus démocrates) comme les Etats-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Uruguay. Notons que lors de ce vote, le Brésil, l’Italie et la France ont préféré s’abstenir, une position que Clarín met en avant comme ce qu’aurait dû être celle de l’Argentine dans cette affaire.

Et pour finir, pêle-mêle :

On vient de découvrir qu’une résidence de maisons de luxe, fermée comme il se doit, sise à une petite heure de la capitale, piratait son électricité, comme dans un vulgaire bidonville. 38 maisons au tout électrique, grosse facture de rattrapage en prévision (Les propriétaires risquent même six ans de prison !). A lire dans La Nación et le Diario Popular.

Le voyage de notre Président Macron au Rwanda n’a pas suscité beaucoup d’intérêt en Argentine : un seul article, dans Pagina/12, qui rend compte du rapport Duclert et met l’accent sur les responsabilités des divers politiques de l’époque. Mais conclut en constatant que «la vérité finale sur la Rwanda n’est pas encore écrite. Cette vérité est toujours objet de querelles politiques entre adorateurs de Mitterrand et politiciens de droite, et il faudra attendre longtemps avant que l’histoire ne surgisse de l’ombre dans laquelle la culture coloniale et la morale idéologique la tiennent encore enfermée».

Allez, pour nous quitter sur un petit sourire, la blague papale aux fidèles brésiliens venus lui serrer la pince au Vatican. A leur demande : «Saint Père, priez pour nous, les Brésiliens», François aurait répondu tout de go : «Ah vous les Brésiliens, rien ne peut vous sauver. (Le Brésil), c’est beaucoup de Cachaça, et peu de prière !». Provoquant l’hilarité et la bonne humeur générale. Un marrant, Francisco, on vous dit ! A voir en texte et en images sur le Diario Popular !

¡Nada más por el momento !

Écoles ouvertes ou fermées ?

          Alors, classes en présentiel ou pas ? C’est le débat qui secoue l’Argentine en ce moment. Et plus particulièrement l’agglomération de «L’AMBA », la métropole du « grand Buenos Aires», où vit le tiers de la population du pays, quand même.
          Le gouvernement péroniste d’Alberto Fernández avait souhaité renforcer les mesures sanitaires, à un moment où la deuxième vague est en plein essor, et où l’épidémie est de plus en plus difficile à contrôler, avec l’arrivée des mauvais jours (l’automne vient de débuter là-bas). Il avait donc jugé bon de prendre un décret pour fermer momentanément les écoles, à l’image de ce qui a pu se faire en Europe, notamment en Italie et, actuellement, en France. Aussitôt, un certain nombre de parents d’élèves mécontents ont organisé des «cacerolazos», concerts de casseroles sur les balcons, en signe de protestation. La municipalité de Buenos Aires, représentée par le gouverneur Horacio Rodríguez Larreta (opposition de droite) a attaqué le décret en justice. Avec succès : le décret a été suspendu, dans l’attente d’une autre décision de la Cour Suprême.
          Selon le journal pro-gouvernemental Pagina/12, il s’agit d’un jugement partisan, et d’une décision rendue par des juges «macristes», favorables à l’opposition de droite. Un jugement « jaune , pour reprendre la couleur du PRO (Propuesta republicana, parti de l’ancien président Mauricio Macri), d’autant que l’une des juges n’est autre que l’épouse du secrétaire général de ce parti.
          Le ministre de la justice a exprimé sa déception en relevant que «Le président (avait) pris une décision visant à préserver la vie de milliers d’Argentins, et non voulu s’immiscer dans les politiques éducatives». La décision de la Cour d’Appel est intervenue par ailleurs seulement quelques heures après la nouvelle d’un troisième décès de professeur dans la ville, toujours selon Pagina/12.
          Dans son jugement, détaillé par Clarín, la Cour pointe le manque d’éléments concrets prouvant une augmentation des contagions dans les transports publics utilisés par les élèves, selon Clarín, le principal argument avancé par le gouvernement pour fermer les écoles.
          Aussitôt le jugement rendu, les réactions ne se sont pas faites attendre. La municipalité a annoncé une série de mesures visant à organiser au mieux l’accueil des élèves, tandis que deux syndicats d’enseignants décidaient de se mettre en grève. De son côté, le ministre de la Santé, Martín Soria, a qualifié de « mascarade » (Mamarracho) juridique la décision du tribunal, pointant que les juges et le gouvernement de la ville seraient tenus pour responsables des conséquences sanitaires de celle-ci, une décision uniquement «politique».
          Dans une interview à Pagina/12, Daniel Gollan, le ministre de la Santé de la province, a critiqué le changement de cap des autorités municipales, qui avaient indiqué dans un premier temps qu’elles-mêmes prononceraient cette fermeture en cas de progression des contagions, mais auraient, selon lui, changé d’orientation par pure spéculation électoraliste. La municipalité de Buenos Aires, selon lui, nie la gravité de la situation, par pure démagogie. «Nous sommes pour les classes en présentiel, dit Gollan, mais comme nous étions convenus avec eux (la municipalité) en février dernier, si la courbe progressait nous devions prendre des mesures sanitaires générales, qui incluaient l’univers scolaire».
          Comme on le voit, la crise sanitaire, aussi difficile à gérer en Argentine que partout ailleurs, reste ici comme chez nous également un facteur de division et de récupérations politiques de tous ordres. Mais en Argentine peut-être plus qu’ailleurs, les clivages sont particulièrement marqués, et peuvent avoir tendance à renvoyer au second plan des débats d’intérêt général. Car ici, hélas, ces débats-là se règlent plus facilement dans les tribunaux ou dans la rue qu’autour des tables.

24 mars 2021 : 45 ans du Coup d’Etat militaire

          45 ans après le début de la plus féroce dictature de son histoire, l’Argentine célèbre dans une certaine discrétion l’anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Jorge Rafael Videla, le 24 mars 1976. Célèbre, ou plutôt, ne célèbre pas. Est-ce un effet d’une certaine culpabilité ? La presse la plus à droite du pays, de Clarín à La Nación, ne se fend pas de plus d’un article, quand le quotidien de gauche péroniste Pagina/12 en propose trois sur sa une numérique.

La junte militaire – Photo DP

          A droite, visiblement, on préfère éluder et tourner la page, en insistant tout de même au passage sur la popularité, au moins dans un premier temps, d’un coup d’état dont on espérait à l’époque qu’il mettrait un terme au chaos politique et social qui minait le pays gouverné, après la mort de l’icône Perón, par sa femme, «Isabelita». Une vice-présidente incompétente et dépassée, en butte à l’opposition conjuguée de pratiquement toutes les forces politiques du pays, de droite à gauche.
          La Nación comme Clarín préfèrent souligner la récente déclassification d’un nombre important de documents nord-américains concernant l’épisode, et montrant que l’administration de l’époque (Le vice-président républicain Gerald Ford avait remplacé Richard Nixon après l’affaire du Watergate) avait été avertie bien en amont de l’imminence d’un coup d’état. Selon ces articles, les Nord-Américains considéraient le coup d’état avec bienveillance, et même un certain espoir de normalisation, et d’un retour du pays dans «la communauté financière internationale», sous-entendu, un retour aux bonnes relations économiques avec les entreprises américaines, sous la houlette d’un général Videla jugé «modéré». L’éternelle clairvoyance de la diplomatie américaine…
          Selon Clarín, les documents «apportent la preuve de nombreux contacts entre les militaires séditieux et les fonctionnaires Etatsuniens, et montrent que les Etats-Unis les ont appuyés tacitement, car Washington considérait le coup d’état inévitable». Mais il n’y aurait pas, poursuit Clarín citant Carlos Osorio, chef de projet au Service documentaire des Archives de sécurité nationale du cône sud, de preuve que le pays du nord en aurait été un instigateur actif.
          Le contenu de l’article de La Nación n’est guère différent, mentionnant néanmoins le rôle de conseiller du directeur de la CIA d’alors, un certain… George H.W. Bush. La Nación relève également que, selon le diplomate William D. Rodgers, l’administration américaine ne se faisait guère d’illusion sur le fait que «il (était) quasi certain qu’un gouvernement militaire argentin recourrait à la violation des droits humains, suscitant les critiques internationales». Les archives déclassifiées révèlent également, indique La Nación, que les Américains du nord avaient «informé discrètement, plus d’un mois avant le coup d’état, que Washington reconnaitrait le nouveau régime».
          Pagina/12, on ne s’en étonnera pas, est beaucoup plus prolixe, proposant un dossier complet sur le coup d’état et les années de dictature. Et notamment un supplément spécial intitulé «Nunca más» (Plus jamais), reprenant le titre du rapport de la commission des droits de l’homme présidée par l’écrivain Ernesto Sabato, regroupant des articles de 18 écrivains et journalistes, parmi lesquels Luis Bruschtein, Eduardo Aliverti, Victoria Ginzberg ou Mempo Giardinelli. La psychanalyste Ana María Careaga, rescapée du centre de détention clandestin «Club Atlético» délivre une réflexion sur «le statut de la haine en tant que passion obscure», et sur le plaisir sadique du tortionnaire, qui s’érige en véritable dieu possédant droit de vie et de mort sur ses victimes. Agustin Alvarez Rey rappelle l’héritage juridique des lois de la dictature, encore prégnant dans la législation argentine d’aujourd’hui. Eduardo Aliverti, quant à lui, évoque la chape de silence qui s’est abattue sur le pays pendant ces sept années de gouvernement militaire. Il raconte le 24 mars tel qu’il l’a vécu, alors étudiant : «Dans la rue, dans les transports publics, dans les bars, parmi les clients de la pharmacie qui entraient et sortaient comme à l’ordinaire, parmi mes collègues de travail et d’études, tout le monde parlait à voix basse. Très basse. (…) Le plus étonnant fut que pendant longtemps parler à voix basse ou sans élever la voix fut également le lot des conversations intimes, privées (…)». Un des slogans de la dictature n’était-il pas «Le silence, c’est la santé» ?
          Vous trouverez d’autres documents sur ce sujet dans Pagina/12 sous cet article de Hugo Soriani présentant le livre de Mario Villani, ancien prisonnier, comme Ana María Careaga, du centre clandestin du «Club Atlético», dans le centre de Buenos Aires. Le livre s’intitule «Desaparecido, memorias de un cautiverio» (Disparu, mémoires de captivité). Voir la section «suplementos», tout en bas.

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