La présidentielle vue d’Argentine

La presse argen­tine n’a pas fait ses choux gras de notre élec­tion prési­den­tielle, c’est le moins qu’on puisse dire. Lun­di, avec le décalage horaire, quelques arti­cles généraux pour don­ner les résul­tats pro­vi­soires, encore basés sur les pro­jec­tions de nos insti­tuts de sondages.
Nous avons donc atten­du aujourd’hui mar­di pour voir si on trou­vait des arti­cles un peu plus fouil­lés sur le sujet.

Clarín en fait son arti­cle de tête de gon­do­le ce matin à 10 h. Soulig­nant qu’en défini­tive, la can­di­da­ture Zem­mour, présen­té comme un Trump français, a en fait plutôt prof­ité à M. Le Pen en la ren­dant plus fréquentable, Clarín com­mente à par­tir d’une enquête du Figaro la fin d’un mythe : celui du front répub­li­cain. “Cette idée que la démoc­ra­tie est en dan­ger, comme en 2002 lorsque Jean-Marie Le Pen était à la place de sa fille, s’est évanouie. Il n’y aura pas de marche répub­li­caine ni 90% des votes en faveur d’un can­di­dat garan­tis­sant la survie de la démoc­ra­tie”. Au pas­sage, Clarín, en bon quo­ti­di­en droiti­er, attribue la défaite humiliante d’Anne Hidal­go à “sa ges­tion cat­a­strophique de la mairie de Paris”. Des fois que son lec­torat pour­rait croire, comme cer­tains français mal infor­més, que la chute du PS serait davan­tage due à ses renon­ce­ments poli­tiques et ses ral­liements droitiers.

La Nación pub­li­ait deux arti­cles hier lun­di. Vis­i­ble­ment, cela les a fatigués, puisque aujourd’hui, rien à sig­naler. Hier donc, Luisa Cor­ra­di­ni, avançait que ces résul­tats “étaient inter­prétés (en France, donc, doit-on sup­pos­er) comme un vote de con­fi­ance dans la gou­ver­nance Macron… et un vote utile pour empêch­er l’extrême-droite d’accéder au pou­voir”. On ne peut qu’être con­fon­du par tant de clair­voy­ance. Con­fi­ante, Luisa Cor­ra­di­ni pense même que les pro­jec­tions de deux­ième tour (pour­tant net­te­ment plus ser­rées qu’en 2017) “per­me­t­tent de penser que Macron n’a pas été touché par le rejet dont souf­frent générale­ment les prési­dents sor­tants”.

Allons voir alors le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12. Pas trop pro­lixe sur le sujet lui non plus, il faut l’admettre. Un arti­cle hier, un autre aujourd’hui. Hier, Eduar­do Feb­bro fustigeait notam­ment la respon­s­abil­ité de la gauche elle-même (c’est-à-dire, la gauche “de gou­verne­ment” comme on dit chez nous) dans ce deux­ième échec con­sé­cu­tif à accéder au sec­ond tour. “Ses égoïsmes, ses trahisons, son imma­tu­rité, la lutte à couteaux tirés entre ses com­posantes et la bataille d’égos ont ouvert un boule­vard à l’extrême-droite”. Rap­pelant le scé­nario de 2002, Feb­bro con­damne ce nou­v­el épisode de désunion mor­tifère, semant la con­fu­sion par­mi les électeurs avec des con­signes con­tra­dic­toires de vote utile en même temps qu’on récla­mait de soutenir des par­tis mori­bonds comme le PS et le PC. “Le cauchemar de 2002 avait boosté l’extrême-droite, il est prob­a­ble que celui de 2022 finisse par la porter au pou­voir”.

Aujourd’hui, le même Feb­bro, cor­re­spon­dant du jour­nal à Paris, titre sur “Com­ment gag­n­er en per­dant”, à pro­pos de Mélen­chon. Par là, il souligne que Macron dis­pose de très peu de réserve de voix pour le sec­ond tour, con­traire­ment, pense-t-il, à M. Le Pen. Feb­bro con­state qu’il a déjà lessivé le PS, dont les cadres sont en grande par­tie passés chez lui. Avec 1,7% des voix, celui-ci n’a plus rien à lui apporter. Idem pour LR. Il ne lui reste donc plus que des miettes à grat­ter de ces côtés-là.

Mais surtout Feb­bro pose Mélen­chon et ses électeurs en arbi­tres, oblig­eant les deux can­di­dats du deux­ième tour à leur faire des risettes. Pour Macron, c’est la quad­ra­ture du cer­cle : “Le chef de l’état se voit obligé de mobilis­er et attir­er la gauche sans renon­cer à son pro­gramme libéral et tout en réduisant la frac­ture ouverte avec les gilets jaunes”. Mais l’équation est tout aus­si ardue pour M. Le Pen. En somme “L’extrême-droite et le libéral­isme courent après cette gauche qu’ils n’ont jamais prise au sérieux, ont méprisée et agressée à qui mieux mieux. Le vam­pirisme élec­toral­iste entre­prend sa croisade”. A pro­pos de Mélen­chon, Feb­bro con­clut que “s’il se retire, comme on peut le penser, il lais­sera une Union Pop­u­laire bien instal­lée, digne et avec des per­spec­tives qu’elle n’avait pas encore il y a deux semaines. Il a gag­né un avenir en per­dant en par­tie le présent”.

Pour ter­min­er, le petit dessin du car­i­ca­tur­iste Paz dans ce même jour­nal. Je ne peux pas le repro­duire directe­ment ici pour des raisons évi­dentes, mais on y voit deux Argentins com­men­tant cette élec­tion. L’un demande à l’autre : Pourquoi autant de Français votent à l’extrême-droite ? et l’autre : parce qu’elle dif­fuse un mes­sage sim­ple et très clair. Lequel ? Lib­erté, égal­ité, fra­ter­nité, mes c…lles.

Le Jour de la mémoire

Cela pour­ra paraitre éton­nant, mais la presse argen­tine n’en fait pas des tonnes sur cette date pour­tant ô com­bi­en mar­quante de l’histoire trag­ique du pays. A 46 ans du coup d’état mil­i­taire de 1976, qui allait faire des mil­liers de morts et de dis­parus, et provo­quer des blessures jamais entière­ment refer­mées à ce jour, les com­mé­mora­tions restent pour le moins dis­crètes, et sont surtout l’occasion d’insister sur la néces­sité d’affirmer le «Nun­ca más» proclamé par la com­mis­sion d’enquête qui a suivi la chute de la dic­tature pour éval­uer les respon­s­abil­ités de cha­cun dans ce drame his­torique.

Rien d’étonnant à ce que ce soit les jour­naux situés le plus à gauche qui con­cen­trent le plus d’articles sur le sujet. Pagina/12 en pro­pose pas moins de 10 sur sa pre­mière page de l’édition numérique !

D’abord pour annon­cer le grand rassem­ble­ment con­sacré au «jour de la mémoire», le pre­mier, dit le jour­nal, post-con­fine­ment et depuis le change­ment de gou­verne­ment, puisque celle de l’an dernier n’avait pas pu avoir lieu. Par­mi les mots d’ordre, un revient par­ti­c­ulière­ment «Où sont-ils ?» en référence aux dis­parus de la dic­tature, dont le nom­bre est dis­cuté, mais ici, on retient celui générale­ment repris : 30 000.

Sur ce sujet, le quo­ti­di­en de gauche rend égale­ment hom­mage au tra­vail de l’association des Mères et Grands-mères de la place de Mai, créée un jour de 1977 pour réclamer, juste­ment, qu’on leur rende leurs maris et leurs enfants enlevés par la junte. Aujourd’hui, l’association pour­suit un com­bat acharné pour retrou­ver les «enfants volés de la dic­tature», fils et filles d’activistes arrêtés et exé­cutés, dont la plu­part ont été escamotés à leurs familles biologiques pour être «adop­tés» par des familles de mil­i­taires.

Tou­jours dans le même quo­ti­di­en, le psy­ch­an­a­lyste Martín Alo­mo fait le par­al­lèle entre deux absences, celle de ses patients lais­sant le divan vide pen­dant la péri­ode de con­fine­ment, et celle des dis­parus de la dic­tature, «témoins de la douleur et de l’abus de pou­voir engen­drés par un état d’ex­cep­tion». Mais là s’arrête la com­para­i­son, parce que «…les dél­its de lèse-human­ité ne sont pas pre­scriptibles, car une fois com­mis, ils con­tin­u­ent de faire souf­frir de façon per­ma­nente». D’où la néces­sité impéra­tive de main­tenir ce «rite social» du sou­venir : on ne doit  laiss­er s’installer aucune pos­si­bil­ité de pre­scrip­tion.

L’écrivaine et femme poli­tique Vic­to­ria Don­da, elle-même enfant volée de la dic­tature, attend de ce rassem­ble­ment qu’il soit égale­ment l’occasion d’affirmer son oppo­si­tion aux dis­cours de haine et de néga­tivisme his­torique qui se propa­gent, tant en Argen­tine que dans le monde, et qui, selon elle, sont surtout le fait d’une cer­taine droite haineuse. «Le 24 est une bonne date pour les com­bat­tre, car les dis­cours de haine ont tou­jours précédé les géno­cides, dont les vic­times ont été les sujets soci­aux et les acteurs du change­ment. C’est impor­tant de men­er une réflex­ion là-dessus car de nom­breuses généra­tions n’ont pas vécu la dic­tature, mais seule­ment ses effets qui se sont dilués avec le temps».

Vic­to­ria Don­da

Cette année, elle y emmèn­era sa fille, 7 ans. «Elle m’a demandé pourquoi nous fai­sions cette marche. Je lui ai répon­du que c’était pour que nous écoutent non seule­ment ceux qui avaient com­mis tous ces crimes, mais égale­ment tous ceux qui pour­raient penser qu’il y a une par­tie de la société qui ne sert à rien, et qu’il faudrait faire dis­paraitre. (..) Il faut que les gamins et les gamines com­pren­nent que si une époque heureuse a jamais existé, nous devons la recon­stru­ire, mais tous ensem­ble».

Les autres jour­naux argentins sont net­te­ment pro­lix­es sur le sujet. Il faut descen­dre très bas sur la une de La Nación pour trou­ver un arti­cle d’opinion dénonçant une journée «de la mémoire sélec­tive». Dans son texte, Daniel San­ta Cruz regrette que, même s’il lui parait «tout à fait bien que nous Argentins gar­dions en mémoire ce qui s’est passé durant la dic­tature, à la base, et c’est la loi qui le dit, pour éviter que cela ne se repro­duise». Mais il juge regret­table que, «mal­heureuse­ment, ni le gou­verne­ment, ni les mil­i­tants poli­tiques qui le sou­ti­en­nent, ni les organ­i­sa­tions de droits de l’homme qui par­ticipent active­ment à cette man­i­fes­ta­tion, ne dis­ent rien des cen­taines de vio­la­tions des droits humains com­mis en 2020 et 2021 pen­dant la pandémie, quand le gou­verne­ment réglait par décret les com­porte­ments soci­aux dans un but de sécu­rité san­i­taire». Il regrette qu’on s’apitoie sur le sort des noirs abat­tus par la police aux Etats-Unis, mais, citant plusieurs exem­ples, pas sur celui de citoyens argentins tués par leur pro­pre police, et que le gou­verne­ment péro­niste a sou­veraine­ment passés sous silence. Il cite ain­si 200 cas de vic­times de la vio­lence insti­tu­tion­nelle, com­mise au sim­ple pré­texte d’assurer l’ordre pen­dant le con­fine­ment, et proteste con­tre ce «deux poids deux mesures», qui «s’approprie le con­trôle moral des droits de l’homme» en choi­sis­sant ses caus­es. «Le jour de la mémoire a rai­son de nous rap­pel­er la nuit obscure de la dic­tature, mais il ferait bien d’inciter à réfléchir sur les moyens d’éviter que de tels faits com­mis par la police d’état se repro­duisent en démoc­ra­tie, en enquê­tant et en en temps et en heure».

Un seul arti­cle égale­ment dans Clarín, de l’historien Ricar­do De Tit­to, s’attachant quant à lui à regret­ter que le «jour de la mémoire» soit trop cen­tré sur le thème des droits de l’homme, alors que les con­séquences de la dic­tature se font sen­tir encore aujour­d’hui dans bien d’autres domaines, notam­ment économiques, diplo­ma­tiques, cul­turels ou édu­cat­ifs.

Un arti­cle très intéres­sant, en cela qu’il établit un par­al­lèle entre les com­porte­ments poli­tiques, qui, dit-il, ont ten­dance à s’imiter tout en don­nant l’illusion du con­tre-pied. Dres­sant un bilan sévère de la péri­ode mil­i­taire, il appelle ses conci­toyens à ouvrir les yeux sur son héritage : la fin de la dic­tature n’a jamais sig­nifié le retour aux jours heureux. «L’héritage de la dic­tature se laisse apercevoir entre les draps. La poli­tique tend à repro­duire ces trucages déloy­aux qui ressem­blent à des mon­tages vidéos où les amis et les adver­saires changent de posi­tion et s’accusent mutuelle­ment, à la grande con­fu­sion des spec­ta­teurs – leurs électeurs – qui obser­vent, écoutent et doutent». L’Argentine en a sans doute fini avec les mil­i­taires, mais sa sit­u­a­tion ne s’est guère améliorée. Les défis, que ce soit face à la pau­vreté, à l’exclusion sociale, à l’état désas­treux de l’éducation et de la san­té publique, demeurent.

Enfin, le quo­ti­di­en Cróni­ca, lui, met deux arti­cles en pre­mière place de sa une. Le pre­mier racon­te l’historie de Bár­bara Gar­cía, 9 ans en 1976, qui aujourd’hui encore tente de faire con­damn­er celui qui a arrêté sa mère sous ses yeux, un mil­i­taire qu’elle a recon­nu lors d’une man­i­fes­ta­tion des années après, et qui l’accuse de faux-témoignage. Depuis, men­acée de repré­sailles, Bár­bara vit sous le statut de témoin pro­tégé. Autre his­toire, celle d’Horacio Pietra­gal­la, fils de dis­parus et «enfant volé», devenu aujourd’hui prési­dent de l’Organisation des Droits de l’Homme d’Argentine. Ce n’est qu’à l’âge de 26 ans qu’il a appris que ses par­ents n’étaient pas ses par­ents biologiques. Il racon­te notam­ment com­ment, une fois con­nue la vérité, il avait décidé de chang­er de vie. «Toute la ques­tion, c’est de pren­dre sa déci­sion et de l’assumer. Tu éprou­ves une cer­taine cul­pa­bil­ité face à ce qui peut arriv­er à ceux qui t’ont élevé, car ils ont com­mis un vol, une appro­pri­a­tion, un délit puni par la loi. Mais pour pren­dre cette déci­sion, j’ai dû penser, de manière un peu égoïste, à tous ceux qui devaient être en train de m’attendre».

Un rugbyman argentin tué à Paris

Same­di 18 mars au matin, le rug­by­man argentin Fed­eri­co Aram­bu­ru a été vio­lem­ment agressé et tué de plusieurs balles de revolver devant un bar parisien du quarti­er Saint Ger­main, le Mabil­lon.

D’après le quo­ti­di­en région­al Sud-Ouest, qui rap­porte les faits dans son édi­tion du dimanche 20 mars, il s’a­gi­rait de l’is­sue trag­ique d’une alter­ca­tion avec deux clients du bar, qui serait revenus ensuite en voiture et armés, pour régler le dif­férent.

Fed­eri­co Aram­bu­ru, 42 ans, ancien joueur des Pumas, comme on appelle l’équipe nationale argen­tine, avait joué notam­ment dans les clubs français de Biar­ritz, Per­pig­nan et Dax, dans les années 2004 à 2010, et s’é­tait défini­tive­ment instal­lé à Biar­ritz avec sa femme et ses trois enfants. Il gérait avec un autre ami rug­by­man, le français d’o­rig­ine néo-zélandaise Shaun Hegar­ty, une agence de voy­ages spé­cial­isée dans les man­i­fes­ta­tions sportives.

La trag­ique nou­velle a égale­ment fait les titres des prin­ci­paux quo­ti­di­ens argentins ce week-end, on s’en doute, s’agis­sant d’un joueur par­ti­c­ulière­ment mar­quant de l’his­toire du rug­by local.

Mais si Pagina/12 en rend compte en suiv­ant les sources français­es, qui font état des soupçons de la police au sujet d’un sus­pect ancien mem­bre du GUD, (Groupe Union Défense) un groupe d’ex­trême-droite vio­lent act­if jusqu’en 2017, un cer­tain Loïk Le Pri­ol, Clarín en revanche décrit, à la manière de cer­tains jour­naux éta­suniens, un Paris, et plus spé­ci­fique­ment le quarti­er his­torique de Saint ger­main des Prés, en proie à la délin­quance la plus incon­trôlée :

Aram­bu­ru a été abat­tu à la sor­tie du bar “La Mabil­lon”, sur le Boule­vard Saint Ger­main à Paris, un quarti­er qui ces dernières années est devenu aus­si pop­uleux que dan­gereux. Il n’y est plus sûr d’y venir manger un ham­burg­er, comme le fai­saient autre­fois les habi­tants du quarti­er après la dernière séance de ciné­ma. On y voit main­tenant des gens de la nuit, liés à la pros­ti­tu­tion, des ban­des, des deal­ers (La phrase en gras l’est sur l’ar­ti­cle).

Il y est même ques­tion, sans doute pour don­ner à l’événe­ment un tour plus inquié­tant encore, d’un des sus­pects filmé par une caméra de sur­veil­lance, qui, affirme le quo­ti­di­en sans citer de source, serait “un Albanais du Koso­vo, mem­bre de cette com­mu­nauté de mafieux qui ont pris le con­trôle des trafics d’armes et de drogue, (…) craints de tout le monde et prin­ci­paux grossistes (sic) en drogue, armes et muni­tions en prove­nance de la guerre de Bosnie”.

Trem­blez, Parisiens et touristes : les bar­bares du Koso­vo font régn­er la ter­reur sur la cap­i­tale.

Il est néan­moins plus prob­a­ble qu’on soit en présence d’une hélas plus banale issue trag­ique d’une bagarre entre clients de bar, aux petites heures du jour. Fed­eri­co Aram­bu­ru s’en serait pris à la mau­vaise per­son­ne, un type con­nu pour ses accès de vio­lence,  et armé.

Dans cette affaire, une femme a sem­ble-t-il été arrêtée assez rapi­de­ment. Il s’a­gi­rait de la con­duc­trice du véhicule avec lequel les agresseurs seraient revenus sur les lieux de l’al­ter­ca­tion.

Que ce soit en France ou en Argen­tine, où Fed­eri­co Aram­bu­ru était unanime­ment appré­cié, l’af­faire a sus­cité une forte com­mo­tion.  Pour l’an­cien inter­na­tion­al français Dim­itri Yachvil­li, “Fédé était tou­jours posi­tif, plein d’en­train, en plus d’être un for­mi­da­ble équip­i­er, c’é­tait une belle per­son­ne”. Patrice Lag­is­quet, ancien entraineur de Biar­ritz, dit de lui “Le bon­homme était adorable, il avait tou­jours le sourire”. (Pro­pos recueil­lis par Sud-Ouest Dimanche).

En Argen­tine, même una­nim­ité. Le prési­dent de la fédéra­tion argen­tine de rug­by, San­ti­a­go Marot­ta, estime que le fait divers “affecte tout le rug­by argentin”. Celui de la Super Ligue Améri­caine de rug­by, l’U­ruguayen Sebastián Piñeyrúa, annonce pour les prochaines par­ties une minute de silence et le port d’un bras­sard noir par les équipes en présence. De son côté, Agustín Pichot, ex-cap­i­taine des Pumas, fera le voy­age à Paris pour soutenir la famille de celui qu’il a tou­jours con­sid­éré “comme un ami avec qui nous avons partagé des mil­liers de voy­ages et de match­es”. (Pro­pos recueil­lis par Pagina/12)

10/02/2022 : polémique sur les bus

Grosse polémique en ce moment à Buenos Aires. Pour sat­is­faire aux exi­gences du FMI, qui comme à son habi­tude, réclame en échange de ses bons offices (c’est-à-dire : un gros prêt) que l’Etat argentin serre les cor­dons de sa bourse pour­tant déjà bien plate, celui-ci envis­age de refiler la ges­tion de 32 lignes de bus de Buenos Aires à l’administration munic­i­pale de la ville. Un coup clas­sique qu’on con­nait bien chez nous : l’état som­mé de faire des économies se décharge de cer­taines dépens­es sur des entités régionales. En l’occurrence, les bus portègnes sont un gouf­fre à sub­ven­tions : la plu­part des com­pag­nies, toutes privées, ne tien­nent que grâce aux sub­sides de l’état, qui verse annuelle­ment 13 mil­liards de pesos, soit à peu près 107 mil­lions d’euros. Mil­liards qui pour­raient être con­sacrés, selon le gou­verne­ment, au trans­port pub­lic dans les régions, qui ne béné­fi­cient pas jusque là de la même manne, et où l’usager doit pay­er son tick­et plus cher.

Occa­sion de revenir sur un sys­tème de trans­port aux traits assez par­ti­c­uliers. Les bus portègnes… Ah, oui, là, je rap­pelle pour la dernière fois : portègne, c’est l’adjectif qui se rap­porte à tout ce qui vient de Buenos Aires. On dit aus­si « bonaerense », lit­térale­ment bueno­sairien, mais c’est moins util­isé. Les bus portègnes, donc, exis­tent depuis 1928, année au cours de laque­lle une asso­ci­a­tion de taxis décide de créer un sys­tème de trans­port col­lec­tif, pour faire con­cur­rence au tram. Là-bas, on les appelle «colec­tivos», nom util­isé dans tout le pays pour désign­er les bus de ville (Pour la route, on dit «micros». Autrement dit, bus en ville, auto­car sur la route). Dans la cap­i­tale, on dit aus­si «Bon­di». C’est de l’ar­got local, le lun­far­do.

1928

Ce nou­veau sys­tème de «colec­tivos» se met douce­ment en place. La con­cur­rence est rude, d’autant qu’au début des années trente, ce sont les anglais qui maitrisent le trans­port portègne, et que le gou­verne­ment de l’époque (des mil­i­taires con­ser­va­teurs) ne sait rien leur refuser. Il ira même, en 1932, jusqu’à restrein­dre par décret la cir­cu­la­tion des nou­veaux colec­tivos pour éviter de leur faire trop d’ombre !

Mais le pub­lic est con­quis. Ce nou­veau type de trans­port, plus sou­ple, plus rapi­de, et bon marché, trou­ve sa clien­tèle. Petit à petit, le sys­tème se régle­mente : couleurs dis­tinctes pour les véhicules, déf­i­ni­tion de lignes et de tra­jet (1932), instal­la­tion oblig­a­toire d’un sys­tème de vente de tick­ets – tax­imètre – à bord, pour con­trôler la capac­ité max­i­male de pas­sagers (1934), puis créa­tion en 1936 d’une Cor­po­ra­tion des trans­ports de la ville de Buenos Aires, pour fédér­er l’ensemble. Une sorte de mono­pole, quoi. Mais là encore, il s’agissait de faire plaisir aux Anglais, avec lesquels on venait de sign­er un accord d’échange com­mer­cial préféren­tiel : expor­ta­tion de viande con­tre pri­or­ité pour les investisse­ments indus­triels et exemp­tion de droits de douane pour les pro­duits importés de Grande Bre­tagne. Pour faire court : le trans­port par colec­tivos était rat­taché au sys­tème de trans­port fer­rovi­aire, alors totale­ment entre les mains des Anglais.

La sec­onde guerre mon­di­ale met un coup d’arrêt au développe­ment du sys­tème. D’une part, par faute de pièces détachées (La plu­part étaient pro­duites aux États-Unis), d’autre part, à cause d’un con­flit ouvert entre la Cor­po­ra­tion et les quelques com­pag­nies restées indépen­dantes, qui se voy­aient régulière­ment inter­dites de cir­cu­la­tion (La Cor­po­ra­tion ayant le pou­voir de les expro­prier).

En 1948, la Cor­po­ra­tion, mal gérée, est mise en fail­lite et dis­soute. L’État péro­niste crée alors une nou­velle com­pag­nie publique : «Trans­ports de Buenos Aires», qui développe des lignes au-delà de la pre­mière cein­ture de la cap­i­tale. Les ban­lieues sont enfin desservies. Le sys­tème reste pub­lic jusqu’à la chute du péro­nisme, en 1955. Ensuite, le nou­veau pou­voir (tou­jours mil­i­taire, eh oui !), se lance dans la pri­vati­sa­tion : il vend une ving­taine de lignes. Par­al­lèle­ment, il sup­prime peu à peu toutes les lignes de tram et de trol­ley : à la fin des années soix­ante, il n’y a plus que des bus pour trans­porter les usagers en ville. Plus, naturelle­ment, les cinq lignes de métro (la 5ème créée en 1966). Mais en ce qui con­cerne le métro, s’agissant d’une cap­i­tale aus­si énorme (y vit le tiers de la pop­u­la­tion argen­tine, rap­pelons-le), il est notoire­ment sous-dimen­sion­né, et ne s’étend pas au-delà des lim­ites de la ville elle-même (Celle-ci compte plus de trois mil­lions d’habitants, 17 mil­lions pour la total­ité de l’agglomération. A com­par­er avec Paris et ses 14 lignes de métro, pour 2 mil­lions d’habitants, 12 en agg­lo).

1969

Aujourd’hui, la qua­si-total­ité des com­pag­nies de colec­tivos est de statut privé, mais l’état garde la main sur l’organisation générale du sys­tème. Heureuse­ment : on imag­ine le chaos si tout le monde pou­vait faire selon sa volon­té. C’est qu’il y a pas loin d’une cen­taine de com­pag­nies, pour près de 350 lignes en exploita­tion ! Mais ces com­pag­nies, pour la plu­part, ne sur­vivent que grâce aux sub­sides de l’état, qui sub­ven­tionne large­ment le prix du gazole, d’une part, et celui du bil­let d’autre part. Et ce depuis la grande crise de 2001, qui avait vu s’effondrer la demande pen­dant que mon­tait en flèche le prix du car­bu­rant. Mais mal­gré ces sub­ven­tions, la flotte de bus com­mence à sen­tir de plus en plus le vieux. Tous fab­riqués selon un mod­èle unique, ils cir­cu­lent jusqu’à ren­dre l’âme. S’il est extrême­ment rare de nos jours, de mon­ter dans un bus neuf à Buenos Aires, en revanche il est fréquent d’avoir la sen­sa­tion, à bord d’un des brin­que­bal­ants engins, de voy­ager dans le temps !

Le gou­verne­ment cherche donc, aujourd’hui, à refiler le bébé à la munic­i­pal­ité de Buenos Aires. Celle-ci, en échange de ce trans­fert de charges, pour­ra gér­er le sys­tème de lignes, décider du prix du bil­let, du mon­tant des sub­ven­tions. Mais bon, ça coince, naturelle­ment : le cadeau est totale­ment empoi­son­né, s’agissant d’un ser­vice qui coûtera tou­jours plus cher qu’il ne rap­porte !

Sta­tion Avenue 9 de Julio — Buenos Aires

Selon le jour­nal Infobae, le gou­verne­ment se défend de se soumet­tre au dik­tat du FMI. Il ne chercherait qu’à rétablir l’équilibre avec les sys­tèmes de trans­port de province, qui, eux, ne béné­fi­ciant pas des mêmes sub­ven­tions, font pay­er le tick­et bien plus cher à leurs usagers. En moyenne, 60–70 pesos par tra­jet con­tre 18 à Buenos Aires. Récupér­er la manne dis­tribuée jusque là aux com­pag­nies portègnes per­me­t­trait ain­si d’en revers­er une par­tie aux villes de l’intérieur, comme Rosario, Cór­do­ba ou Bar­iloche, et d’en finir avec les dis­par­ités cap­i­tale-province. Ce que ne con­teste pas la munic­i­pal­ité de B.A., mais celle-ci craint de devoir, du coup, aug­menter sub­stantielle­ment le prix du bil­let, qui pour­rait pass­er de 18 à 40 pesos. Affaire à suiv­re : à savoir si après le trans­fert de charges, les provin­ci­aux paieront effec­tive­ment un peu moins, ou si au final, ce sont seule­ment les usagers portègnes qui paieront leur bus plus cher !

A VOIR AUSSI

Arti­cle de La Nación

Arti­cle sur Pagina/12

Et notre “Instan­ta­né” sur le sujet, sur ce même blog ! (En français)

Pic de chaleur, Buenos Aires disjoncte

Une amie Québé­coise vient de m’informer que chez elle, il fai­sait telle­ment froid en ce moment que ses fenêtres givraient de l’intérieur !

Fenêtre com­plète­ment givrée !

Ce n’est cer­taine­ment pas le cas de l’Argentine, qui, en plein été aus­tral, atteint des som­mets de tem­péra­ture. Hier à Buenos Aires, selon le jour­nal Cróni­ca, on a atteint le sec­ond pic de tem­péra­ture après celui relevé en jan­vi­er 1957 (43,3) : 41,1°.

Naturelle­ment, les clim’ tour­nent à plein. Résul­tat : les four­nisseurs d’électricité sont débor­dés, et c’est ain­si que 700 000 foy­ers du secteur nord du Grand Buenos Aires ont été en par­tie privés de courant hier.

Comme tou­jours, les respon­s­abil­ités de la coupure font l’objet d’une polémique entre la com­pag­nie respon­s­able (ici, Ede­nor) et l’autorité publique de régu­la­tion, ENRE (acronyme espag­nol d’Entité nationale de régu­la­tion de l’électricité). Selon Ede­nor, la coupure serait due à un incendie dans un bidonville, qui aurait ensuite affec­té des câbles haute-ten­sion. Faux, répond ENRE. Aucun incendie : les pom­piers n’ont même pas été appelés. Le quo­ti­di­en Clarín qui rap­porte l’événement fait état de témoignages con­fir­mant l’incendie, mais con­tra­dic­toires. Selon cer­tains, c’est l’incendie de la mai­son qui a affec­té le câble, d’autres ont vu des étin­celles sur le câble, étin­celles qui auraient ensuite provo­qué l’incendie de la mai­son !

Ce qui met tout le monde d’accord, c’est que l’ensemble du sys­tème argentin souf­fre d’un manque cru­el d’investissement. Pour les uns, la faute à des tar­ifs trop bas, ne dégageant pas suff­isam­ment de marge aux four­nisseurs, qui économisent donc en retour sur l’amélioration du réseau. Pour les autres, les four­nisseurs priv­ilégient la rétri­bu­tion des action­naires au détri­ment d’investissements indis­pens­ables. Le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12 rap­pelle que le gou­verne­ment précé­dent avait imposé des hauss­es dras­tiques de tar­ifs (jusqu’à 300% ! On imag­ine la réac­tion des Français si cela s’était pro­duit chez nous !), et que ces hauss­es auraient dû débouch­er sur des amélio­ra­tions, mais qu’il n’en a rien été.

La Nación prend cepen­dant la défense du gou­verne­ment de Mauri­cio Macri (2015–2019), en rap­pelant que les gou­verne­ments péro­nistes ont tou­jours pra­tiqué une poli­tique de gel des tar­ifs, à ses yeux con­tre­pro­duc­tive. Un arti­cle du 27 jan­vi­er 2016, sur le site BBC world (en espag­nol), l’expliquait par le besoin dans lequel s’étaient trou­vés les gou­verne­ments péro­nistes de main­tenir des prix bas, après la ter­ri­ble crise qui avait affec­té le pays en 2001, et con­sid­érable­ment appau­vri une majorité d’Argentins. D’où des tar­ifs sub­ven­tion­nés, bien loin de cou­vrir les coûts réels de pro­duc­tion, et oblig­eant les com­pag­nies à restrein­dre les investisse­ments.

Il n’en reste pas moins que, mal­gré les aug­men­ta­tions mas­sives de 2016, le réseau argentin reste très pré­caire. Pas éton­nant alors que le moin­dre pic un peu impor­tant fasse dis­jonc­ter le sys­tème. Pagina/12 rap­pelle d’ailleurs le gigan­tesque « apagón » (coupure) de juin 2019, qui avait plongé la qua­si-total­ité du pays dans le noir, et avait même affec­té cer­tains pays voisins.
En Argen­tine, l’électricité est aux mains d’une dizaine de com­pag­nies privées, donc libres de leur poli­tique d’investissement, mais con­traintes néan­moins de par le con­trôle de l’état sur les tar­ifs exigés auprès des usagers. Un sys­tème assez per­vers, qui con­duit comme aujourd’hui à ce que cha­cun se ren­voie la balle des respon­s­abil­ités, sans qu’aucune solu­tion ne se pointe à l’horizon.

¡Ay, qué calor!

10/01/2022 : Soulac à la une !

Petite devinette posée par un grand quo­ti­di­en argentin à ses lecteurs :

Où est-ce ? Cet immeu­ble est sur le point d’être avalé par la mer.

Ce n’est pas sou­vent, et même pra­tique­ment jamais, que notre région fait la une d’un jour­nal argentin ! Et pas n’importe lequel : le deux­ième en nom­bre de lecteurs, et LE quo­ti­di­en his­torique, fondé au XIXème siè­cle par un des pre­miers prési­dents de la République, Bar­tolomé Mitre !

Bon, évidem­ment, l’article est assez court, et le lecteur français n’apprendra rien de nou­veau sur les mal­heurs de l’immeuble soula­cais. Quant au lecteur argentin, il risque de n’y prêter qu’un œil rapi­de devant son café du matin, en se deman­dant com­ment il se fait que ces «bolu­dos» de français n’ont pas pen­sé avant de con­stru­ire à nivel­er les dunes pour les met­tre au niveau de la mer. Je n’exagère rien : le quo­ti­di­en per­me­t­tant les com­men­taires sous l’article, on peut en lire de cro­quig­no­lets.

Qui, si on avait mau­vais esprit, pour­raient venir con­firmer notre réponse naïve à la ques­tion : «mais pourquoi dia­ble La Nación se donne la peine de pub­li­er un arti­cle que 99% de ses lecteurs vont lire en demie diag­o­nale ?» Ben, peut-être pour les ras­sur­er. Le Sig­nal, c’est peut-être celui d’un cer­tain change­ment cli­ma­tique, mais bon, Soulac, c’est loin, c’est la France, c’est l’Europe. En cette péri­ode de vacances d’été où une pro­por­tion non nég­lige­able d’Argentins est en train de se faire rôtir sur les plages de l’Atlantique, de Mar del Pla­ta à Vil­la Gesell, ça fait du bien de se dire que chez soi, on peut avoir con­stru­it les immeubles au ras des flots, on est tran­quille. Et en effet. Flo­rilège de com­men­taires :

Habe­mus Bru­tus : En réal­ité ce n’est pas la mer qui avance, mais la terre qui recule. (…) Seuls les mou­ve­ments tec­toniques qui soulèvent une par­tie des ter­res et créent des fos­s­es marines font qu’on a des con­ti­nents. Donc il est nor­mal qu’en cette péri­ode de tran­quil­lité tec­tonique la mer gagne du ter­rain grâce à l’érosion des ter­res émergées. CQFD.

A Vil­la Gesell, tant que la mer n’a­vance pas…

Dia­man­teen­bru­to : on voit bien qu’il est con­stru­it sur du sable, qu’est-ce que ça a à voir avec le réchauf­fe­ment glob­al ?

Indio007 : (…) Le vrai prob­lème c’est que ça a été con­stru­it sur du sable (dune) sans qu’on ait prévu de soutène­ments suff­isam­ment pro­fonds. C’est ain­si qu’on esquive la respon­s­abil­ité pénale des archi­tectes en util­isant l’argument com­mode du change­ment cli­ma­tique. Un argu­ment qu’on ne manque jamais de sor­tir quand les chats com­men­cent à aboy­er (sic).

Av6551649 : Ce phénomène naturel est con­fon­du par les sci­en­tifiques avec l’augmentation du niveau de la mer.

Sur 26 com­men­taires (ce qui est très peu, pour un arti­cle du jour­nal), un seul se mon­tre inqui­et de ce que révèle le des­tin du Sig­nal.

Ceci dit, on ne pour­ra donc pas reprocher à La Nación de vouloir effray­er ses lecteurs. A part une phrase en pas­sant pour évo­quer le fait que «Les médias, par­fois, qual­i­fient les pro­prié­taires de l’immeuble de réfugiés cli­ma­tiques», le reste de l’article se con­cen­tre sur les con­séquences éco­nom­i­co-touris­tiques de l’érosion marine. «Le pays (La France, NDLA) où 35 % du lit­toral est con­sti­tué de plages, a per­du 26 kilo­mètres car­rés de terre entre 1949 et 2005. Dans un endroit aus­si touris­tique que la France, où 40% des capac­ités hôtelières sont con­cen­trées sur les côtes, tous les sig­naux sont au rouge».

On appréciera la sol­lic­i­tude du grand quo­ti­di­en argentin pour nos capac­ités hôtelières men­acées. Je con­nais d’autres Argentins, pour ma part, qui aimeraient bien que de temps en temps, La Nación se fende d’un petit arti­cle sur l’effondrement des glac­i­ers patag­o­niques. Ou la ter­ri­ble sécher­esse qui acca­ble la région viti­cole de Men­doza.

Néan­moins, ne boudons pas notre plaisir : lire un arti­cle sur les prob­lèmes assail­lant nos belles côtes français­es, et par­ti­c­ulière­ment girondines, est tout aus­si rare !

Disparition du philosophe J.P. Feinmann

          Le 17 décem­bre dernier l’écrivain, philosophe et essay­iste José Pablo Fein­mann nous a quit­tés. Si, en France, c’était un par­fait incon­nu, en Argen­tine en revanche, il était une fig­ure famil­ière à la fois du monde lit­téraire, ciné­matographique et médi­a­tique.

José Pablo Fein­mann

          Incon­nu chez nous, c’est un euphémisme : si son œuvre compte une trentaine d’essais philosophiques et poli­tiques, 14 romans de fic­tion, autant de scé­nar­ios de films et deux pièces de théâtre, à ma con­nais­sance, sur ce total, on n’a traduit en français que qua­tre romans et une pièce, dif­fi­cile­ment trou­vables dans les librairies aujourd’hui.

          Je ne le con­nais­sais pas non plus avant mon pre­mier voy­age en Argen­tine. Pour­tant, presque 15 ans après, sa mort me laisse comme orphe­lin d’un véri­ta­ble guide intel­lectuel : c’est à tra­vers ses écrits que j’ai attrapé le virus de l’histoire et de la poli­tique argen­tines. Lui qui m’a fait décou­vrir, par ses bib­li­ogra­phies aus­si exhaus­tives qu’éclairées, les livres indis­pens­ables sur le sujet. Mon prof (involon­taire bien sûr) de sci­ences po argen­tines, en quelque sorte !

          Je ne vais pas ici vous ennuy­er avec de longs développe­ments sur sa vie et son œuvre. Ceux que ça intéressent se reporteront avec prof­it aux liens que j’ajoute sous cet arti­cle.

          Celui-ci a juste pour but de témoign­er de mon émo­tion devant sa dis­pari­tion, celle d’un écrivain bril­lant, d’un ana­lyste poli­tique d’une grande finesse d’esprit, et de ce qu’on peut appel­er, sim­ple­ment, un homme de bien. Bien loin de l’image habituelle de l’universitaire pédant et arro­gant, José Pablo Fein­mann était un type mod­este, human­iste, très lucide à la fois sur lui-même et sur ses com­pa­tri­otes.

          Il va beau­coup man­quer au paysage intel­lectuel argentin, dans lequel il représen­tait une voix atyp­ique, parce dénuée de tout arti­fice, de toute méchanceté, de tout esprit de chapelle.

          Comme une bonne moitié de ses com­pa­tri­otes, il était péro­niste. For­cé­ment : en Argen­tine, on est for­cé­ment l’un ou l’autre, pro ou anti. Mais lui, con­traire­ment à pas mal d’autres, était ce qu’on pou­vait appel­er un «péro­niste» lucide. Cri­tique, comme on dis­ait chez nous des com­mu­nistes un poil dis­si­dents. C’est qu’il avait con­nu, encore enfant, le pre­mier péro­nisme, celui du Perón pop­uliste, le Perón proche des petites gens, le Perón ouvriériste. Celui que les mil­i­taires avaient ren­ver­sé en 1955. Fein­mann avait alors 12 ans. Devenu adulte, il en était pas mal revenu : jeune mil­i­tant de la gauche péro­niste dans les années d’exil, il avait assisté au retour du «vieux» en 1973, flan­qué de toute une clique plus ou moins fas­ciste, pré­fig­u­rant la dic­tature qui allait suiv­re seule­ment deux ans après la mort du général, qui survien­dra pas plus tard que l’année suiv­ant son retour tri­om­phal et le mas­sacre de mil­i­tants qui l’avait accom­pa­g­né. Ensuite, dans les années 90, le péro­nisme s’était ven­du au cap­i­tal­isme le plus sauvage, par l’intermédiaire du prési­dent aux belles rou­fla­que­ttes, Car­los Men­em. Ce péro­nisme là n’était, ne pou­vait pas, être celui de Fein­mann.

          Il laisse der­rière lui, selon moi, une œuvre essen­tielle à qui veut com­pren­dre, d’un point de vue plus philosophique, l’histoire con­tem­po­raine de l’Argentine. Avec en prime, et ce n’est mal­heureuse­ment que trop rarement le cas chez ses col­lègues uni­ver­si­taires, un style flu­ide et agréable à lire, en dépit de la longueur de ses essais : Fein­mann était extrême­ment bavard !

          Bref, on l’aura com­pris, un auteur qui comptera tou­jours beau­coup pour moi. Je peux par­ler au futur : il me reste encore pas mal de ses livres à lire. Allons : José Pablo, tu n’es donc pas vrai­ment mort.

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DOCUMENTS ANNEXES

Fiche wikipé­dia en français. Atten­tion, elle n’est qu’une tra­duc­tion, et en résumé, de la fiche argen­tine. Sa bib­li­ogra­phie est notam­ment incom­plète. (Mise à jour : encour­agé par un ami lecteur, je l’ai com­plétée moi-même sur la fiche wiki).

Fiche wikipedia en espag­nol. Biogra­phie assez suc­cincte, mais présen­tant l’essentiel.

Le très bel hom­mage de Rafael Biel­sa dans “elDiar­ioAR” (en espag­nol)

La nécro plutôt com­plète du prin­ci­pal quo­ti­di­en argentin «Clarín»

Site offi­ciel de l’écrivain.

La série com­plète de ses émis­sions «Philoso­phie, ici et main­tenant» sur la chaine Encuen­tro. (Avec sous-titres en espag­nol )

Le film “Eva Perón: La Ver­dadera His­to­ria” (1996), de Juan Car­los Desan­zo, scé­nario de JPF.

Le film “Ulti­mos días de la vic­ti­ma” (1982), d’Adolfo Aris­tarain, d’après un roman de JPF.

L’entrée « José Pablo Fein­mann per­o­nis­mo» ouvre sur une pléi­ade d’interviews de l’écrivain sur le sujet, sur le site youtube.

*

Tra­duc­tion de l’hom­mage d’E­d­uar­do Aliv­er­ti (18/12/2021)

La mort de Fein­mann est beau­coup plus que celle d’un intel­lectuel bril­lant, désigné comme tel par la qua­si una­nim­ité de tout le spec­tre idéologique.

C’est la mort d’un type qui n’a jamais hésité à met­tre son savoir à la portée de tous. Qui a ren­du com­préhen­si­bles les con­cepts les plus ardus de la philoso­phie. Qui les a mis au ser­vice de la divul­ga­tion col­lec­tive, mais en le faisant avec une hau­teur d’esprit le ren­dant peu sus­pect de dif­fuser une vul­gate sans sub­stance.

Ces derniers temps, on le voy­ait plus proche du pes­simisme de l’intelligence que de l’optimisme de la volon­té.

Ce qui, finale­ment, était la démon­stra­tion de la cohérence de sa pen­sée : il n’a jamais caché être plus proche de l’un que de l’autre.

En tout cas, le monde pandémique duquel l’humanité ne sort pas grandie, tout comme le resur­gisse­ment d’idées d’extrême-droite qui ravivent des dan­gers répug­nants, entre autres images dép­ri­mantes, accrédite sa théorie selon laque­lle l’intellectuel est con­traint au juge­ment cri­tique per­ma­nent. A ne pas per­dre son indépen­dance d’esprit. A ne pas rester enchainé à des engage­ments per­son­nels, par­ti­sans ou insti­tu­tion­nels.

Sans aller plus loin, il était agacé par les tiédeurs de ce gou­verne­ment. Son absence de courage face aux puis­sants. Il l’a man­i­festé dans nom­bre de revues. Néan­moins il ne serait venu à l’idée de per­son­ne de décréter qu’il avait changé, que ses dénon­ci­a­tions étaient injus­ti­fi­ables, qu’il était ain­si asso­cié au «feu ami».

Il avait demandé à son ami Hora­cio González, dans une déc­la­ra­tion boulever­sante, de l’attendre car il ne tarderait pas à le rejoin­dre. Le pes­simisme reflété par cette déc­la­ra­tion se voy­ait cepen­dant con­tred­it par l’intérêt qu’il por­tait à son activ­ité : il a con­tin­ué jusqu’à il y peu d’écrire des arti­cles pour la rubrique «Con­trat­a­pa» du jour­nal Pagina/12.

C’est un lieu com­mun, mais irréfutable, de dire qu’il con­vient tou­jours, dans ces cir­con­stances, de faire en sorte de main­tenir vivante l’œuvre du défunt. Et Dieu sait s’il nous laisse un héritage immense, sous la forme d’essais, de romans, d’articles ou de cours. Ou de tout ce qu’on voudra bien retenir.

Mais il est égale­ment vrai que la pre­mière chose qui vient à l’esprit, d’abord, à telle­ment d’entre nous, c’est de nous révolter con­tre la mort des nôtres, et parce que les indis­pens­ables coups de gueule de José Pablo vont bien trop nous man­quer.

Eduar­do Aliv­er­ti, jour­nal­iste. Pagina/12 du 18/01/2021. Les pas­sages soulignés en gras le sont par l’auteur.

20/12/2021 : L’extrême-droite n’est pas passée!

          Con­traire­ment à ce que lais­saient crain­dre les résul­tats du pre­mier tour, le can­di­dat d’extrême-droite José Anto­nio Kast n’a pas été élu prési­dent du Chili hier. Il a été assez net­te­ment bat­tu par son adver­saire de gauche Gabriel Boric, qui a recueil­li 56 % des suf­frages.

          Les Chiliens ont par là con­fir­mé leur large vote en faveur de la nou­velle con­sti­tu­tion, lors du référen­dum d’octobre 2020, des­tinée à rem­plac­er celle qui était tou­jours en vigueur depuis la dic­tature d’Augusto Pinochet. En effet, Kast, favor­able au retour d’un gou­verne­ment autori­taire et ultra libéral inspiré de celui en exer­ci­ce entre 1973 et 1990, avait promis de revenir sur cette réforme.

          Le jour­nal chilien El Mer­cu­rio souligne qu’il s’agit en out­re du prési­dent le mieux élu, et le plus jeune, de l’histoire du Chili. Dans le même jour­nal, José Anto­nio Kast a recon­nu sa défaite et félic­ité l’élu, promet­tant une oppo­si­tion con­struc­tive.

          Le quo­ti­di­en La Ter­cera livre six clés pour mieux analyser cette nette vic­toire, obtenue qui plus est avec une des meilleures par­tic­i­pa­tions de l’historie démoc­ra­tique du pays : l’arrivée d’une nou­velle généra­tion poli­tique ; l’excellent report de voix ; la dis­ci­pline répub­li­caine de ses adver­saires, qui ont recon­nu sa vic­toire aus­sitôt et sans la moin­dre con­tes­ta­tion ; la réus­site de Boric à réalis­er l’union des dif­férents par­tis et mou­ve­ments de gauche, excep­tion faite du mou­ve­ment de cen­tre-gauche «Con­certación» qui avait gou­verné après la dic­tature (emmené par Michelle Bachelet notam­ment) ; la néces­sité de trou­ver des sou­tiens de gou­verne­ment au sein d’un par­lement où la gauche reste net­te­ment minori­taire ; et naturelle­ment les prob­a­bles chausse-trappes que ne man­queront pas de pos­er les grands décideurs économiques, for­cé­ment très inqui­ets et dont on imag­ine facile­ment la décep­tion face à ce résul­tat.

          Con­traire­ment au pre­mier tour où les analy­ses avaient bril­lé par leur absence, cette fois la presse française s’est un peu réveil­lée pour au moins présen­ter ces résul­tats. Médi­a­part (arti­cle réservé aux abon­nés) par­le d’un «réveil anti-fas­ciste», tan­dis que France-info sur son site souligne que Boric a recueil­li les suf­frages non seule­ment des class­es défa­vorisées, mais égale­ment des class­es moyennes lésées par l’extrême pri­vati­sa­tion de beau­coup de ser­vices publics, comme la san­té, les retraites ou l’éducation. L’Est Répub­li­cain fait quant à lui le tour des réac­tions des hommes et femmes poli­tiques français de gauche, et de l’accent mis par la plu­part d’entre eux sur le car­ac­tère uni­taire de cette vic­toire, qui devrait par­ler à notre pro­pre gauche. Mais dans l’ensemble, les comptes-ren­dus de notre presse restent pour le moment pure­ment factuels : sup­posons que les analy­ses suiv­ront dans les prochains jours !

          Pour beau­coup de Chiliens, l’issue du scrutin représente un véri­ta­ble soulage­ment, tant la per­spec­tive d’un retour aux années noires de la dic­tature, portée par un can­di­dat qui ne cachait pas ses affinités avec A. Pinochet, était grande. Il est évi­dent que Kast a cristallisé con­tre lui bien au-delà des électeurs de gauche con­va­in­cus. Cela est très vis­i­ble par exem­ple dans le sud du pays (Patag­o­nie), où Kast l’avait assez large­ment emporté au pre­mier tour, et où il a mal­gré tout per­du le bal­lotage dans qua­tre régions.

          Les Chiliens, qui avaient approu­vé large­ment la nou­velle con­sti­tu­tion, ont donc été cohérents. Reste à savoir quelle marge de manœu­vre aura le nou­veau et très jeune (35 ans) prési­dent. Il va devoir affron­ter de grands défis, à peu près les mêmes d’ailleurs qu’avait dû affron­ter en son temps Sal­vador Allende, dernier prési­dent réelle­ment de gauche avant Boric. A savoir l’opposition des secteurs économiques et financiers, nour­ris depuis près de 50 ans à l’ultra libéral­isme de «L’école de Chica­go», celle des secteurs les plus con­ser­va­teurs de la société, nos­tal­giques de la dic­tature et encore assez nom­breux, mais aus­si celle d’une par­tie, la plus rad­i­cale, de la gauche chili­enne, celle-là même qui avait beau­coup con­tribué, par son jusqu’auboutisme, à la chute du leader de l’Alliance Pop­u­laire en 1973. Car pour gag­n­er, Boric a dû ten­dre la main à des secteurs poli­tique­ment plus mod­érés, voire cen­tristes, secteurs vers lesquels il devra égale­ment se tourn­er pour pou­voir gou­vern­er et faire pass­er les réformes prévues dans son pro­gramme. Ces con­ces­sions ne seront sans doute pas du goût de ses alliés les plus à gauche, même s’il inclut des com­mu­nistes dans son gou­verne­ment, comme il l’a annon­cé. Cela, Boric l’a déjà anticipé lors d’un débat précé­dent l’élection, dis­ant que «Nous allons avoir un par­lement pra­tique­ment à égal­ité, et cer­tains dis­ent que cela va créer une paralysie (…) Je le vois plus comme une oppor­tu­nité, en ce sens que nous avons le devoir de trou­ver des accords dans l’intérêt de tous les Chiliens». (La Ter­cera, «les six défis aux­quels Boric va devoir faire face»).

          Son pro­gramme vise en pri­or­ité à dimin­uer les iné­gal­ités dans un des (sinon LE) pays d’Amérique latine où elles sont les plus cri­antes, ain­si qu’à rompre avec des poli­tiques économiques qui ont fait du Chili un véri­ta­ble lab­o­ra­toire du libéral­isme le plus sauvage. Par­mi les grands axes, notons :

- Nou­veau sys­tème de sécu­rité sociale basé sur la sol­i­dar­ité.
— Aug­men­ta­tion du salaire min­i­mum jusqu’à 500 000 pesos (525€) en fin de man­dat, avec sou­tien pub­lic aux PME
— Réduc­tion du temps de tra­vail à 40 h par semaine.
— Impôt sur la for­tune, prélève­ment sur les béné­fices des com­pag­nies minières (notam­ment le cuiv­re), lutte con­tre l’évasion fis­cale.
— Diminu­tion du prix du loge­ment
— Refonte de la police
— Loi sur l’eau en tant que bien com­mun
— Loi de pro­tec­tion con­tre les vio­lences faites aux femmes.
— Développe­ment de l’emploi féminin.

          On peut facile­ment prévoir que le par­cours du nou­veau prési­dent ne se fera pas sur un chemin tapis­sé de ros­es. Parvien­dra-t-il à réus­sir là où tous ses prédécesseurs ont échoué, c’est-à-dire trans­former le Chili en un pays plus juste, plus démoc­ra­tique, plus mod­erne et plus indépen­dant des forces économiques et finan­cières extérieures ? Aura—t‑il suff­isam­ment d’amis pour con­tr­er l’inévitable cohorte de tous les enne­mis qui com­men­cent déjà à imag­in­er les moyens de le faire tomber ?

          Comme on est en Amérique du sud, et que dans cette par­tie du monde, les con­ser­va­teurs ont rarement la défaite sere­ine, par­i­ons que les pre­mières man­i­fes­ta­tions d’opposition ne devraient pas tarder à rem­plir les rues de San­ti­a­go. Espérons seule­ment que la société chili­enne sera suff­isam­ment forte pour main­tenir vaille que vaille le proces­sus démoc­ra­tique ouvert depuis main­tenant trente ans, et qui a jusqu’ici été respec­té par toutes les forces poli­tiques de droite comme de gauche. Et qu’on laisse une chance, enfin, à une véri­ta­ble alter­nance. En réal­ité, la balle n’est pas dans le camp de Boric, mais dans celle des plus con­ser­va­teurs.

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Lire ou relire égale­ment l’ar­ti­cle sur le pre­mier tour : Le Pinochet nou­veau est arrivé

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¡Feliz Navi­dad a todos!

(Ben oui, hein, là-bas, c’est l’été !)

12/12/2021 : Sous un soleil énorme

         

          Une fois n’est pas cou­tume, on va rester de ce côté-ci de l’Atlantique aujourd’hui pour par­ler de l’Argentine.

          Je ne l’aurais jamais cru : je viens de me trou­ver un point com­mun avec le chanteur Bernard Lav­il­liers. Car lui aus­si revient du pays d’Astor Piaz­zol­la (ou de Borges, ou de Car­los Gardel, d’Ernesto Gue­vara ou Lionel Mes­si, comme vous préfér­erez !), où il a passé quelques mois. Et lui aus­si est tombé amoureux de Buenos Aires, qu’il a par­cou­ru lui aus­si à pieds, seul, en long et en large, pour s’imprégner de son âme par­ti­c­ulière, jusqu’à se sen­tir un peu «portègne» (c’est ain­si qu’on nomme les habi­tants de Buenos Aires).

          Dans “Le Pié­ton de Buenos Aires”, il nous racon­te ses péré­gri­na­tions en soli­taire dans la ville, et ses mots sont une évi­dence pour celui qui, en même temps que lui, a arpen­té les trot­toirs de la cap­i­tale argen­tine :

Je marche seul dans Buenos Aires
Per­son­ne ne demande qui je suis
Dans cette ville dos à la mer
Qui vibre encore de l’Italie

Je marche seul dans Buenos Aires,
Je sais que je n’ai rien com­pris
Mais cette odeur m’est famil­ière
Comme un secret jamais écrit

          Si je ne sais pas quels quartiers, quelles rues, il a par­cou­rus, j’imagine que nous en avons han­tés de sem­blables, lui aus­si a prob­a­ble­ment sur­pris San Tel­mo au petit matin, encore mal réveil­lé et hir­sute de sa mau­vaise nuit, faisant une toi­lette de chat dans la lumière bla­farde du brouil­lard finis­sant, en atten­dant l’assaut des touristes étrangers. Juste avant, il aura prob­a­ble­ment promené sa car­casse dans la nuit de Paler­mo, et je serais bien éton­né qu’il ne se soit pas accoudé à l’un des mul­ti­ples bars de la Plaza Ser­ra­no. Plus baroudeur que moi, il n’aura pas hésité à arpen­ter les trot­toirs de La Boca ou de Bar­ra­cas, même tard le soir, parce c’est évidem­ment là qu’on est le plus sûr de la ren­con­tr­er, l’âme pro­fonde de la ville, si on n’a pas peur des ombres inquié­tantes qui sur­gis­sent des por­tails.

Plaza Ser­ra­no — Paler­mo — Buenos Aires

          Lui aus­si a vis­ité la bib­lio­thèque nationale, ce bâti­ment plutôt moche dont pour­tant les Argentins sont si fiers. Je ne sais pas trop ce qu’il a pu en retir­er, puisqu’il ne par­le pas l’espagnol. Mais les touristes, eux, n’y entrent jamais. D’ailleurs, ils ne savent même pas qu’il existe. Il ne fig­ure pas au cat­a­logue des mon­u­ments « incon­tourn­ables ». Alors que pour­tant, s’il est un endroit où on est sûr de ren­con­tr­er la cul­ture du pays…

Bib­lio­thèque nationale — Buenos Aires

          Le Stéphanois a aus­si com­pris quelque chose qui est rarement souligné à pro­pos du car­ac­tère mar­itime de la ville : Buenos Aires est certes un grand port, mais, con­traire­ment à d’autres villes por­tu­aires célèbres et pop­u­laires, comme Lis­bonne, Mar­seille, ou Barcelone, celle-ci… tourne claire­ment le dos à l’eau. Comme il le dit dans une chan­son : elle est dos à la mer. Les Portègnes sont tout sauf des marins, ils en ont per­du la qual­ité avec la dis­pari­tion du pre­mier port, celui de La Boca qu’illustrait avec tal­ent le pein­tre Ben­i­to Quin­quela Martín.

Port de La Boca — Buenos Aires — Pein­ture de Quin­quela Mar­tin (1890–1977)

          Le sec­ond port, celui de Puer­to Madero, est main­tenant un quarti­er chic d’immeubles d’affaires, et le dernier, situé encore plus au nord, est introu­vable même par les taxis les plus affutés. Buenos Aires regarde ailleurs, vers le sud et l’ouest, vers le désert des val­lées Calchaquies et les prairies de La Pam­pa, vers le froid patag­o­nique et la chaleur trop­i­cale des con­fins du Brésil.

Buenos Aires, un port à l’envers
Où les marins restent à leur bord

          De ses péré­gri­na­tions portègnes, Bernard Lav­il­liers a ramené une petite col­lec­tion de chan­sons tout en déli­catesse et en nos­tal­gie, et par­mi celles-ci, quelques pépites con­sacrées plus spé­ci­fique­ment à son amour de l’Argentine et qui prou­vent, mal­gré ce qu’il dit, qu’il en a com­pris l’essentiel. Parce que, sans nul doute, il a su plus que bien d’autres regarder ce pays, et sa cap­i­tale, avec les yeux du cœur.

          J’aurais aimé avoir son tal­ent pour rap­porter de mes pro­pres séjours d’aussi belles images. Ses chan­sons dis­ent bien mieux que je n’aurais pu le faire ce que j’ai trou­vé, sen­ti, vu et vécu à cha­cun de mes voy­ages argentins. Parce qu’en Argen­tine, il n’y a pas que le soleil, qui soit énorme.

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SOUS UN SOLEIL ENORME : liste des chan­sons
(liens vers les chan­sons “argen­tines”)

Le coeur du monde
Voy­ages
Je tiens d’elle
Beau­ti­ful days
Toi et moi
Les Porteños sont fatigués
Le pié­ton de Buenos Aires
Qui a tué Davy Moore ?
Cor­rup­tion
Noir Tan­go
L’ailleurs

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Pour une autre déam­bu­la­tion et d’autres images, voir aus­si nos “Instan­ta­nés de Buenos Aires” de 2020.

Le Pinochet nouveau est arrivé !

Hier dimanche ont eu lieu les élec­tions prési­den­tielles chez le voisin de l’Argentine : le Chili. Et les résul­tats ne lais­sent pas d’inquiéter quiconque a con­nu les années de plomb de la dic­tature de « Don Augus­to » et de ses «Chica­go boys».

Son digne suc­cesseur, José Anto­nio Kast, a obtenu 28 % des suf­frages au pre­mier tour, con­tre 26% à son prin­ci­pal adver­saire et représen­tant de la gauche, Gabriel Boric. Plus loin der­rière, le can­di­dat de droite libérale et pop­uliste Fran­co Parisi a créé une cer­taine sur­prise, en obtenant 13% des suf­frages, là où les sondages ne lui en don­naient pas plus de 5. Il a même obtenu plus de 33% dans la région d’Antofagasta ! Et cela, comme le racon­te le quo­ti­di­en «La tercera.com», sans avoir jamais foulé le sol chilien pen­dant la cam­pagne.

José Anto­nio Kast

La can­di­date de cen­tre-gauche, Yas­na Provoste, a quant à elle essuyé une nette défaite, ne finis­sant qu’à la cinquième place, avec moins de 12% des suf­frages. Elle paie sans doute les errances des gou­ver­nances de cen­tre-gauche suc­ces­sives, qui ont beau­coup déçu l’électorat pro­gres­siste chilien, notam­ment sous l’ère Bachelet.

Le can­di­dat de la droite sor­tante (Sebastián Piñera ne pou­vant pas se représen­ter, c’est donc un autre Sebastían, Sichel, qui s’y est col­lé) n’arrive qu’en qua­trième posi­tion, un cheveu der­rière Parisi.

Le deux­ième tour ver­ra donc s’affronter les deux can­di­dats arrivés en tête, comme cela se passe chez nous. Un affron­te­ment très binaire, entre deux can­di­dats très mar­qués dans leurs camps respec­tifs. Kast, comme nous le disions, se pro­pose de revenir à la poli­tique du général Pinochet : retour à l’ordre polici­er, lutte con­tre l’immigration, inter­dic­tion de l’avortement, libéral­i­sa­tion extrême de l’économie.

Boric est un jeune can­di­dat – il a 35 ans – pro­gres­siste et soutenu par les prin­ci­pales forces de la gauche tra­di­tion­nelle chili­enne. Il pro­pose au con­traire un pro­gramme visant au retour à l’état prov­i­dence. Rena­tion­al­i­sa­tion du sys­tème de san­té et des retraites, tax­a­tion des plus hauts revenus, libéral­i­sa­tion de l’avortement, préser­va­tion de l’environnement, droits des peu­ples pre­miers.

Gabriel Boric

L’issue de ce sec­ond tour est incer­taine, même si la ten­dance est plutôt à droite. En effet, toute une par­tie de la pop­u­la­tion chili­enne a été effrayée des man­i­fes­ta­tions de 2019 con­tre les iné­gal­ités sociales et les aug­men­ta­tions des prix. Man­i­fes­ta­tions qui ont sou­vent dégénéré, en rai­son de leur ampleur et de l’état d’urgence décrété par le gou­verne­ment Piñera.
Sans par­ler d’une cer­taine nos­tal­gie, dans les class­es les plus aisées, de l’ordre pinochetiste. Cer­tains n’ont pas digéré que ces man­i­fes­ta­tions, juste­ment, aient con­duit à réformer une con­sti­tu­tion héritée des années de dic­tature.

A pri­ori, le scrutin reste ouvert. Mais tout dépen­dra des reports de voix. Or, dans l’état actuel des résul­tats, la ten­dance est plutôt favor­able à la droite. Cha­cun des can­di­dats com­mence donc une longue marche – le sec­ond tour n’a lieu que dans un mois – pour ten­ter d’obtenir l’appui des autres par­tis. Kast pour­ra sans doute compter sur les reports des électeurs de Parisi, et ceux de Sichel. Boric cherchera ceux du cen­tre-gauche et des petits can­di­dats de gauche. Mais comme on peut le lire dans «Mer­cu­rio» du 22/11, les can­di­dats mal­heureux posent leurs con­di­tions. Parisi annonce qu’il con­sul­tera ses électeurs par inter­net avant de se pronon­cer, Provoste exige «des garanties de paix et de tran­quil­lité» de la part de Boric. Sichel, lui, ne sem­ble pas vouloir faire de dif­fi­culté à Kast.

Le Chili risque bien d’avoir un réveil douloureux après le sec­ond tour du 26 décem­bre. Le Papa Noël pour­rait bien s’appeler Pinochet et avoir déposé un cadeau explosif – et posthume – sous le sapin. Mais quel que soit le résul­tat, ce qui est cer­tain, c’est que la société chili­enne en sor­ti­ra plus divisée que jamais, entre conservateurs/libéraux ultra catholiques d’un côté, et pro­gres­sistes de gauche de l’autre. Une divi­sion à la fois sociale et généra­tionnelle : la majorité des man­i­fes­tants de 2019 et des électeurs de Boric faisant par­tie des tranch­es d’âge les plus jeunes, anx­ieux de tourn­er défini­tive­ment la page des années Pinochet, quand leurs ainées en gar­dent la nos­tal­gie de la loi, de l’ordre et des valeurs tra­di­tion­nelles.

Le Chili a pris l’habitude de se penser comme le pays le plus avancé, économique­ment et poli­tique­ment, et le plus mod­erne d’Amérique Latine. Il reste pour­tant un des plus iné­gal­i­taires du con­ti­nent, et a été pro­fondé­ment mar­qué par la longue dic­tature – de 1973 à 1989 – d’Augusto Pinochet, dont les comptes n’ont jamais été sol­dés, ali­men­tant un ressen­ti­ment – de part et d’autre – qui mine au quo­ti­di­en la dif­fi­cile har­monie sociale. Ce pays, que Sal­vador Allende, ce prési­dent élu en 1971 et assas­s­iné en 1973, rêvait de trans­former en une démoc­ra­tie sociale et paci­fiée, a été comme anesthésié et infan­til­isé par les années Pinochet, qui ont favorisé durable­ment une cer­taine accul­tur­a­tion poli­tique dont on voit les rav­ages depuis trente ans. Une jeunesse qui étouffe sous une chape de tra­di­tions rances, de méfi­ance envers l’avenir, et de refus du change­ment, portés par une frange – impor­tante – de la société qui ne rêve que de vivre à l’ombre de fig­ures tutélaires.

Un pays sclérosé.