Florilège de commentaires

Comme (je ne l’avais pas) promis, voici un petit flo­rilège de com­men­taires argentins d’après vic­toire.

Atten­tion, hein, il s’ag­it d’une sélec­tion, qui ne se pré­tend pas totale­ment représen­ta­tive de l’opin­ion argen­tine, je ne me suis pas appuyé la lec­ture de tous les com­men­taires sous les arti­cles de presse ! Oh oh !

Je vous fais grâce des cris de vic­toire, on est les meilleurs, c’est le plus beau jour de ma vie, l’Ar­gen­tine de Mes­si est la plus belle de tous les temps, nous sommes le plus grand pays de foot­ball du monde, etc… Il y en a plein, comme il y en aurait eu plein chez nous en cas de résul­tat inverse.

Au sujet de ce troisième titre, en revanche, on pou­vait s’at­ten­dre à l’inévitable com­para­i­son Maradona-Mes­si. Qui c’est le plus beau ?

Enfin on tourne la page Maradona. Un joueur extra­or­di­naire, mais un mau­vais exem­ple autant comme joueur que comme per­son­ne.

Ne mélan­geons pas les tor­chons et les servi­ettes ! Maradona était un grand joueur, mais un type détru­it par la drogue et l’al­cool. Com­ment peut-on le com­par­er à Mes­si, excel­lent joueur, hon­nête, sain, à l’e­sprit famil­ial ? Arrê­tons de les com­par­er, ça n’a aucun intérêt, à part pour les jour­nal­istes en mal de copie !

Les deux ont été mag­iques mais l’un dépasse l’autre en terme de dig­nité et d’éthique. Mes­si n’a pas mis de but de la main ni soutenu le gou­verne­ment en place, encore moins la dic­tature ni frayé avec le milieu. La sim­plic­ité et l’hu­mil­ité de Mes­si le gran­dis­sent et en font un exem­ple.

Comme Aimé Jacquet avant la vic­toire de la France en 1998, Mes­si avait été cri­tiqué par la presse argen­tine avant le tournoi. Cer­tains jour­nal­istes l’avaient même traité de “mol­las­son” (“Pecho frio”). Naturelle­ment, après la vic­toire, ils se pren­nent le boomerang en pleine fig­ure.

Je pro­pose que ceux qui ont médit de Mes­si et Scaloni (l’en­traineur) fassent un acte de con­tri­tion.

Et ceux qui ont traité Mes­si de mol­las­son ? Où ils sont ???

Je vous en passe des bien moins char­i­ta­bles, et surtout moins pub­li­ables…

Naturelle­ment, s’agis­sant de l’Ar­gen­tine, impos­si­ble de ne pas y mêler un peu de poli­tique. Le sport le plus pop­u­laire du pays n’échappe pas à la frac­ture poli­tique.

Fer­veur, mer de larmes, euphorie au cours d’une pré­ten­due fête qui s’est ter­minée dans la saleté et les dégra­da­tions sans le moin­dre respect pour les lieux inter­dits au pub­lic, des dégâts com­mis par des gens qui ont un bal­lon à la place du cerveau. Nous savons à quel courant poli­tique ils appar­ti­en­nent.

C’est une honte que ce soit l’équipe argen­tine qui donne de la joie au peu­ple, et non 40 ans d’une “démoc­ra­tie” qui a appau­vri , sociale­ment, finan­cière­ment et cul­turelle­ment le 7ème pays du monde en super­fi­cie, et le plus riche de tous.  (Oui, il y a des Argentins opti­mistes !)

La grande fête argen­tine, à laque­lle ne sont invités ni les cor­rom­pus ni les oppor­tunistes !

Il y a un moment qu’une grande par­tie de la pop­u­la­tion qui fait ses cours­es au super­marché n’a plus les moyens de rien y acheter. Les gens souf­frent, car il ne s’ag­it pas de luxe, mais de néces­sité. Alors, tout comme autre­fois les peu­ples de l’An­tiq­ui­té qui crevaient de mis­ère, ils sont sor­tis dans la rue hier pour agiter les dra­peaux et fêter la libéra­tion. Et celui qui avait rompu les chaines pour quelques heures était un type qui gagne plusieurs mil­lions de dol­lars par an. Un héros mod­erne. Un brave type, mari et père aimant. L’é­conomie de marché a décidé que ce gars qui ado­rait jouer au bal­lon serait le libéra­teur du XXIème siè­cle. Voilà notre époque.

Ah ! Et puis l’a­mi Christophe nous a par­lé hier des mau­vais­es manières, (en lan­gage sportif, on dit “cham­brage”) rap­portées par le Figaro, des joueurs argentins vis à vis de nos bleus, après la vic­toire. Cela n’a pas échap­pé à la sagac­ité des (rares) sup­port­ers argentins qui lisent la presse étrangère.

Ceux qui savent lire le français trou­veront dans Le Figaro d’au­jour­d’hui un com­men­taire sévère sur l’at­ti­tude mal élevée de Dibu Mar­tinez non seule­ment pour ses gestes obscènes trophée en main, mais égale­ment pour ses chants dans le ves­ti­aire. Et ce n’est pas un com­men­taire de mau­vais per­dant, c’est hélas vrai !

Voilà pour le seul avis “non chau­vin” trou­vé dans la presse d’hi­er. Qui s’est immé­di­ate­ment pris une volée de bois vert :

Bah, il n’y a que les Français pour pro­test­er con­tre les chan­sons de ves­ti­aire. Parce que vous croyez que ce sont des pucelles qui expri­ment toute leur joie can­dide en dansant ? Ils n’ont aucun argu­ment et ten­tent seule­ment de ternir la fête de joueurs qui don­nent libre cours à leur émo­tion. Les Argentins l’ont fait dans leur ves­ti­aire, qui est un lieu privé. Ils se sont scan­dal­isés quand  Mbap­pé a célébré le pénal­ty man­qué des Anglais ?

Ouais, ouais… il s’ag­it bien des Français. Ceux-là mêmes qui font les bien pro­pres sur eux, mais qui quand il s’ag­it de dis­crim­in­er, de con­quérir et de pol­luer la planète, ne le sont pas tant que ça, pro­pres. Ce qui n’en­lève rien à la mau­vaise atti­tude des Argentins en divers­es occa­sions, mais tant qu’à com­par­er…

PRIVE ! Seul Dieu a droit de regard sur la vie privée des hommes…Personne d’autre ! Ils ne man­querait plus qu’ils se glis­sent dans le lit des gens pour leur dire com­ment bien faire l’amour !

Une cri­tique qui ne va pas sans un poil de racisme, un biais large­ment partagé des deux côtés de l’At­lan­tique, hélas :

L’Ar­gen­tine a gag­né sa troisième étoile haut la main, en chal­lenger, sans joueurs accros à la drogue ni but de la main. Et en plus con­tre le ten­ant du titre, c’est à dire la France+l’Afrique, et mal­gré le chat noir rôdant dans les tri­bunes. Car­ton plein !

Cette his­toire de chat noir ne vient pas de nulle part. Lors de la seule défaite de l’Ar­gen­tine en qualif’, on avait vu s’af­fich­er l’an­cien prési­dent Mauri­cio Macri en tri­bune entouré de dig­ni­taires Qatariens. Il avait alors été la cible des rieurs qui l’avaient traité de porte-mal­heur. C’est resté. Du coup, après la vic­toire, et comme il était égale­ment dans le stade ce dimanche, ses sup­port­ers se ven­gent… aux dépens du nôtre, de prési­dent !

Macri chat noir ? Non, … Macron chat noir !

La vic­toire, jusqu’au bout !

 

 

 

L’Argentine championne du monde !

A la demande générale de quelques lecteurs ama­teurs de foute­bol, je vais donc me pencher sur le résul­tat argen­ti­nesque de cette dernière coupe du monde du bal­lon qui ne tourne pas tou­jours très rond.

Mais je tiens à prévenir : il n’y en aura pas d’autres. D’abord parce que là où je suis, mes con­di­tions de con­nex­ion, et donc d’accès à la plate­forme du blog, sont plus que flot­tantes, et ensuite parce qu’avec cette coupe bue jusqu’à plus soif, (ne plus avoir soif, au Qatar, ça reste tout de même un exploit, compte tenu de la pro­hi­bi­tion de la bière !) je n’ai pas vrai­ment trin­qué.

Voilà donc les Argentins pour la troisième fois au som­met de la mon­tagne. Après la Coupe de la honte chez eux en 1978, qu’ils avaient rem­portée pour le plus grand béné­fice des généraux au pou­voir (et dont ils avaient acheté un match en qualif’), celle de 1986 gag­née avec l’aide de Dieu, de sa main, ou de celle d’un autre dieu plus païen, on ne sait plus, cette fois, pas de lézard : ils ont bien mérité leur vic­toire. Pas de bol pour les réacs de tout poil : ils la gag­nent sous un gou­verne­ment péro­niste, détesté par la moitié du pays et dont la vice-prési­dente vient d’être con­damnée pour cor­rup­tion.

Mais bien enten­du, lorsqu’il s’agit de défil­er sur les Champs… par­don, sur l’avenue du 9 de Julio (bien plus longue et bien plus large que nos Champs-Elysées, soit dit en pas­sant), tout le monde se réc­on­cilie pour com­mu­nier à la grand-messe du divin sport.

Une du quo­ti­di­en La Nacion du 19/12/2022

C’est donc la liesse générale, on peut oubli­er pour quelques jours l’inflation à trois chiffres, les haines poli­tiques recuites et la dépres­sion pro­fonde dont le pays ne sem­ble plus sor­tir depuis la chute de la dic­tature en 1983. Cer­tains diraient plutôt : depuis la chute de Perón en 1955. Tout dépend des points de vue. Mais ce n’est pas le sujet. Aujourd’hui, tout comme en 1978, toute l’Argentine exulte et se fout pas mal du con­texte. Le foot reste un excel­lent anal­gésique. Du moment qu’on gagne, bien enten­du.
Un petit tour de la presse locale, d’ordinaire très clivée, per­met d’en mesur­er les effets.

Pour la Nación, «l’équipe de Mes­si a gag­né la plus belle finale de l’histoire et s’est acheté un coin du par­adis du foot­ball». «Euphorie et mer de larmes pour une fête qui a réson­né dans tous les recoins du pays» (avec pho­to de la fameuse avenue en prime). «Au-delà des records, Mes­si fait l’histoire et gagne la dévo­tion, la grat­i­tude et l’éternité». Et pour l’analyse de la par­tie, dom­inée de la tête et des épaules par l’équipe bleue et blanche, le jour­nal décor­tique la vision de Scaloni, l’entraineur argentin, et l’erreur mon­u­men­tale de Deschamps, qui se serait gour­ré à la fois de stratégie et de tac­tique.

Voyons main­tenant ce que se dit à l’autre extrême de l’éventail politi­co-jour­nal­is­tique, chez les gau­cho-péro­nistes de Pagina/12. Com­mençons par vous faire un petit cadeau : quelques cartes postales de l’Avenue du 9 de Julio dimanche soir. Pour le reste, comme on pou­vait s’y atten­dre de la part de ce canard tout de même moins chau­vin et un poil plus réflexif, la joie est plus mesurée. On met l’accent ici sur le côté col­lec­tif de la vic­toire, on s’attarde sur le côté cathar­tique du suc­cès, avec San­dra Rus­so : «Du néant, de la frac­ture, du décourage­ment, du boy­cott, de la récupéra­tion poli­tique que le pou­voir réel fait des émo­tions pop­u­laires qu’il trans­forme en marchan­dis­es, est sor­ti soudain cette fête pop­u­laire qui gon­fle nos poitrines et qu’il fal­lait pour­tant défendre du petit dis­cours ambiant qui les qual­i­fi­ait de mori­bon­des, d’ambiguës et de vul­gaires». Et on s’intéresse aux réac­tions inter­na­tionales.

Chez Clarín, le quo­ti­di­en le plus lu du pays, le ton est aus­si à la fête et à la vic­toire, mais j’ai été éton­né d’en con­stater la mesure. On n’en fait pas des tonnes, soulig­nant surtout une cer­taine jus­tice faite au grand cham­pi­on Mes­si, qui peut enfin porter la couronne suprême. Petite curiosité, avec un détour par un bar parisien dans lequel les Argentins de France se sont réu­nis pour suiv­re la par­tie, le trans­for­mant en une sorte, dit le jour­nal, de «Bom­bon­era», du nom du célèbre stade du club de Buenos Aires Boca juniors. Et, pour le décalage, une col­lec­tion de «memes» autour du tournoi !

Mais ce jour­nal, fidèle à ses obses­sions poli­tiques, s’étale finale­ment bien moins que les autres, qui, eux, con­sacrent toutes leurs pre­mières pages à l’événement. Chez Clarín, au bout d’une dizaine d’articles dévelop­pés sur une moitié de une (je par­le là de la une numérique, bien enten­du), on en revient vite à l’actualité politi­co-polémique, sur le thème récur­rent du jour­nal : le péro­nisme est la cause de tous nos maux. Faudrait tout de même pas que l’euphorie prenne le pas sur la crise poli­tique et fasse oubli­er de taper sur le gou­verne­ment. Je passe les arti­cles, suf­fit d’aller voir par vous-même : Clarin.com.

Voilà pour le tour des stades. Par­don, des unes. Je m’arrête aux trois canards prin­ci­paux. Pour les autres, je vous laisse aller y voir vous-mêmes, je manque un peu de temps si je veux poster cet arti­cle avant que le globe doré ne se cou­vre de pous­sière. C’est ici, , et . Par exem­ple. Mais dans l’ensemble, les unes se ressem­blent pas mal, on s’en doute.

Si j’ai de la con­nex­ion et un peu de temps, demain, je vous baillerai une petite revue de com­men­taires pop­u­laires, his­toire de pren­dre la tem­péra­ture des afi­ciona­dos argentins. Mais je ne promets rien !
En atten­dant, amis foo­teux, bonne diges­tion. Les défaites sont tou­jours un peu lour­des, et en ces veilles de fêtes, cette séance de penal­ties man­quée (une mar­que de fab­rique française, vous ne trou­vez pas ?) ne pou­vait pas tomber plus mal.

PS.  Je dédie cet arti­cle à mon ami Ben­i­to Romero, sans lequel je n’aurais jamais aus­si bien suivi le par­cours de la sélec­tion Albice­leste, comme on l’appelle là-bas ! 

*

Sur la folie du foot en Argen­tine, lire ou relire aus­si notre arti­cle sur la dis­pari­tion de Maradona.

Cristina Kirchner condamnée

Suite du feuil­leton Cristi­na Kirch­n­er. Comme nous l’annoncions dans l’article précé­dent, le juge­ment est tombé hier dans la journée. L’ancienne prési­dente (2007–2015) et actuelle vice-prési­dente de la République Argen­tine a été jugée coupable de cor­rup­tion et de fraude aux marchés publics et con­damnée à six ans de prison, ain­si qu’à l’inéligibilité à vie.
Un juge­ment qui ne sur­prend per­son­ne, à Buenos Aires. Selon Pagina/12, la messe était dite depuis longtemps, en rai­son de la par­tial­ité de juges, selon le quo­ti­di­en de gauche, qui n’ont présen­té aucune preuve tan­gi­ble de l’implication de Cristi­na Kirch­n­er dans un réseau de cor­rup­tion. Pour le quo­ti­di­en, dans cette affaire, la seule asso­ci­a­tion de mal­fai­teurs, c’est juste­ment celle des juges !

Cristi­na Kirch­n­er rece­vant le bâton de prési­dente de son mari Nestor, lors de la pas­sa­tion de pou­voirs en 2007.

Ce n’est évidem­ment pas l’avis des jour­naux d’opposition au gou­verne­ment péro­niste. Pour la Nación, ce n’est que le début d’une longue liste de con­damna­tions à venir, puisque d’autres procès demeurent en cours, con­cer­nant d’autres affaires d’ordre sim­i­laire, comme celle de pré­sumé blanchi­ment d’argent dans la con­struc­tion et la réfec­tion d’hôtels appar­tenant à la famille Kirch­n­er en Patag­o­nie.

L’ancienne prési­dente n’ira néan­moins pas en prison tout de suite. D’une part, elle béné­fi­cie d’une immu­nité en tant que par­lemen­taire et mem­bre du gou­verne­ment (il faudrait un vote et une majorité des deux tiers au par­lement pour la lever), d’autre part, elle va naturelle­ment faire appel de la sen­tence. Elle pour­rait même se présen­ter à la prochaine prési­den­tielle, mal­gré l’inéligibilité.

Dans cette affaire, elle n’est pas la seule con­damnée. Il y avait en tout 13 accusés, à des titres divers. (Voir détails dans Clarín) Deux ont écopé de la même peine, l’entrepreneur Lázaro Báez et l’ancien secré­taire d’état aux travaux publics José López. 6 ont été con­damnés à des peines un peu moins lour­des, 4 ont été finale­ment acquit­tés. Tous sont d’anciens fonc­tion­naires ou liés à des entre­pris­es de travaux publics.

Les péro­nistes, qui sou­ti­en­nent Cristi­na Kirch­n­er, voient dans cette sen­tence la volon­té de juges liés à l’opposition de droite de pro­scrire le mou­ve­ment, une nou­velle fois. (Rap­pelons que le péro­nisme avait été pro­scrit après le coup d’état de 1955, durant 18 ans, par les dif­férents gou­verne­ments mil­i­taires qui s’étaient suc­cédé). La vice-prési­dente elle-même par­lant d’une mafia judi­ci­aire œuvrant pour la faire dis­paraitre du paysage poli­tique.

Même s’il est très dif­fi­cile pour un spec­ta­teur extérieur, comme nous le disions précédem­ment, de faire la part des choses, il parait assez prob­a­ble en effet que la droite ait au moins prof­ité de cette fenêtre judi­ci­aire pour enfon­cer un coin dans un mou­ve­ment péro­niste qui demeure envers et con­tre tout très pop­u­laire auprès des Argentins les plus mod­estes.
Il n’en reste pas moins vrai que les marchés publics de con­struc­tion de routes dans la région de San­ta Cruz (celle dont sont orig­i­naires les Kirch­n­er) ont été sys­té­ma­tique­ment attribués à la même entre­prise amie de la famille, celle de Lázaro Báez.

Néan­moins, il sem­ble bien que les preuves de l’implication directe de Nestor (prési­dent de 2003 à 2007) et Cristi­na Kirch­n­er (prési­dente de 2007 à 2015) n’aient jamais été claire­ment démon­trées. Par exem­ple, aucun doc­u­ment écrit n’a pu être mis au jour prou­vant que l’ancienne prési­dente ait réelle­ment don­né des instruc­tions con­cer­nant l’attribution des marchés. Ce qui n’enlève rien à l’évidence des rela­tions entre les dif­férents pro­tag­o­nistes de l’affaire. En somme, si les juges ont prob­a­ble­ment morale­ment rai­son (Le favoritisme envers Báez saute aux yeux), ils se sont appuyés davan­tage sur des fais­ceaux de pré­somp­tion et des témoins aux ver­sions changeantes que sur des preuves tan­gi­bles, et le juge­ment manque donc de solid­ité légale.

En atten­dant, l’opposition exulte. Dans la Nación, Mar­i­ano Spez­za­pria voit dans le juge­ment une bombe poli­tique qui laisse le gou­verne­ment KO debout : Cristi­na Kirch­n­er a annon­cé qu’elle ne se présen­terait plus à rien, lais­sant ain­si le mou­ve­ment orphe­lin d’une dirigeante his­torique. Dans Clarín, Clau­dio Savoia voit une sen­tence ouvrant la porte à une ère nou­velle, et qui pour­rait servir de trem­plin pour de nom­breuses autres affaires. Une bombe qui pour­rait bien sauter à la fig­ure de nom­breux autres dirigeants sud-améri­cains eux aus­si con­va­in­cus de cor­rup­tion. Savoia ne prend pas la peine d’user d’euphémisme ni de pren­dre de gants, dres­sant une liste impres­sion­nante de cor­rom­pus, mélangeant joyeuse­ment les avérés comme l’ancien prési­dent Paraguayen González Mac­chi et les blan­chis vic­times de law­fare comme Lula au Brésil.

Cristi­na Kirch­n­er et Igna­cio Lula Da Sil­va

A gauche en revanche, on dénonce assez unanime­ment une per­sé­cu­tion envers l’ancienne prési­dente. Pagina/12 relate en détails l’appui reçu de la part à la fois du gou­verne­ment, des syn­di­cats et d’associations de droits de l’homme.

Alors, sen­tence méritée ou law­fare ? Dif­fi­cile de se faire une idée en lisant une presse totale­ment par­tiale en Argen­tine. Il n’en reste pas moins qu’avec ce juge­ment, le kirch­ner­isme, ce péro­nisme classé à gauche, est grave­ment touché, et aura du mal à s’en remet­tre. Il est en effet peu prob­a­ble que Cristi­na Kirch­n­er, mal­gré sa pop­u­lar­ité encore élevée, puisse avoir encore un avenir poli­tique. Para­doxale­ment, cela laisse le champ libre à l’espoir d’un cer­tain apaise­ment poli­tique dans un pays où sa fig­ure cristallise  rancœurs et divi­sions. Et pour­rait arranger l’aile plus cen­triste du mou­ve­ment, portée par l’actuel prési­dent Alber­to Fer­nán­dez, qui ces derniers temps était entré en con­flit de ten­dances plus ou moins ouvert avec le kirch­ner­isme.

 

Le foot remporte la mise

On aura noté la rareté infor­ma­tive sur le blog ces derniers temps. Mais je fais con­fi­ance à l’immense majorité très affutée de nos lecteurs habituels pour en avoir déduit la cause prin­ci­pale. En effet, en ce moment, dans la presse argen­tine, l’actualité dom­i­nante, pour ne pas dire écras­ante, a pris une très nette forme sphérique.

En bref, les unes des jour­naux, depuis début novem­bre, sont cou­vertes de pho­tos de types en mail­lots de toutes les couleurs, et, pour ce qui con­cerne nos amis Argentins, surtout en bleu ciel et blanc. Tenez, rien qu’aujourd’hui, dans la Nación, sur 35 arti­cles pro­posés en page d’accueil, 13 sont con­sacrés au Mon­di­al de foot. Et encore, ce jour­nal place quand même 5 arti­cles plus généraux, poli­tiques ou soci­aux, avant. Clarín et Pagina/12, eux, met­tent car­ré­ment le Mon­di­al aux pre­mières loges, le dossier spé­cial Mon­di­al arrivant en haut de page : 5 arti­cles pour Clarín, 6 pour Pagina/12. Et le fait que l’Argentine ait joué (et gag­né) la veille n’influe en rien : c’était pareil les jours d’avant.

Tous les con­nais­seurs le savent, et le ser­ineront : l’Argentine est un pays de foot­ball, celui de Maradona et de Mes­si, un des qua­tre ou cinq pays majeurs du sport le plus pop­u­laire au monde. Mes amis Porteños (Les Porteños, je le rap­pelle, sont les habi­tants de la cap­i­tale, Buenos Aires) ont beau avoir une con­science poli­tique, et ne pas être totale­ment igno­rants des cri­tiques adressés à ce « mon­di­al de la honte » comme l’appellent ses détracteurs, ils sont à fond.

Hier, ils m’ont envoyé des pho­tos de la fan zone de Paler­mo, où ils étaient allés en famille voir le match de huitième de finale con­tre l’Australie. On a beau com­mu­ni­quer tous les jours, je n’ai pas lu de leur part le moin­dre doute quant au fait de savoir s’il fal­lait boy­cotter ou suiv­re le tournoi.

Fan Zone lors du match Argen­tine-Aus­tralie du 03-12-2022 — Quarti­er de Paler­mo, Buenos Aires.

L’Argentine tout entière, de gauche à droite et des plus pau­vres aux plus rich­es, est devant ses écrans. En plus, pour eux, et pour une fois, le Mon­di­al a lieu l’été, ce qui ne gâte rien et rend les rassem­ble­ments encore plus agréables et fes­tifs. On peut assis­ter aux match­es en sirotant son Fer­net-Coca en ter­rasse.

J’ai eu beau chercher, dans les grands quo­ti­di­ens en ligne, pas l’ombre d’une polémique, pas trace de la moin­dre cri­tique, pas de place au moin­dre doute. Il est vrai qu’en Argen­tine, l’écologie n’est pas un souci encore très prég­nant. L’écologie poli­tique n’est même pas encore née. L’exploitation des tra­vailleurs migrants pour­rait l’être en revanche, si l’histoire du pays avait été moins mar­quée, juste­ment, par une iné­gal­ité sys­témique et une rela­tion entre cap­i­tal et tra­vail très défa­vor­able au sec­ond. L’exploitation ouvrière, en Argen­tine, on con­nait bien, et on la vit au moins aus­si vio­lem­ment qu’au Qatar. Deman­dez aux indi­ens, aux ouvri­ers agri­coles (peones) ou aux habi­tants des nom­breux bidonvilles qui s’étendent aux alen­tours, et même dans les cen­tres, des grandes aggloméra­tions.

Ne pas oubli­er non plus que le dernier Mon­di­al à avoir posé autant de prob­lèmes de con­science aux habi­tants des pays les plus favorisés de la planète – essen­tielle­ment occi­den­taux – a été juste­ment celui de 1978 en… Argen­tine. Pen­dant la dic­tature des généraux Videla et Cie. Le mot boy­cott sonne donc assez mal aux oreilles argen­tines (Même s’il existe, et même traduit, con­traire­ment à chez nous : boico­teo, et le verbe boicotear…).

Bref, en Argen­tine, c’est la fête du foot, qui per­met de sur­croit d’oublier pen­dant quelques semaines les soucis du quo­ti­di­en, qui s’accumulent ces derniers temps. Infla­tion galopante, aug­men­ta­tion des prix, mon­naie qui ne vaut plus rien (mes amis, qui rêvent de venir en Europe, devront prob­a­ble­ment atten­dre encore quelques années), crise poli­tique aiguë…

Tiens, à pro­pos de crise poli­tique. Nous devri­ons con­naitre d’ici peu le sort de l’ancienne prési­dente – et actuelle vice-prési­dente – Cristi­na Kirch­n­er. Depuis plusieurs années en procès pour cor­rup­tion, fraude fis­cale et asso­ci­a­tion de mal­fai­teurs, notam­ment au sujet de chantiers et d’appels d’offre qui auraient fait l’objet de favoritisme et de divers pots de vin, elle pour­rait écop­er de 5 à 8 ans de prison, et de 20 ans d’inéligibilité. Le ver­dict sera pronon­cé mar­di prochain. Ceci dit quel qu’il soit, et même si elle est déclarée coupable – ce qui, pour les quo­ti­di­ens de droite comme Clarín et La Nación, est plus que prob­a­ble – elle n’ira pas en prison, et pour­ra même se présen­ter à la prochaine prési­den­tielle : elle est loin d’avoir épuisé tous les recours que le jus­tice argen­tine lui autorise.

Ne me deman­dez pas mon avis là-dessus. La lec­ture des quo­ti­di­ens argentins ne peut être d’aucun sec­ours pour se faire une idée, tant l’indépendance des médias y est inex­is­tante. Véri­ta­ble cor­rup­tion ou soft pow­er façon Lula au Brésil, pour dézinguer un per­son­nage poli­tique encore très pop­u­laire ? Impos­si­ble de tranch­er. Il sem­ble peu prob­a­ble que Cristi­na ait les mains totale­ment pro­pres dans cette affaire. Le pou­voir est le pou­voir, avec les priv­ilèges et petits arrange­ments qui vont avec. Que les Kirch­n­er (son mari avait été prési­dent lui aus­si de 2003 à 2007) en ait fait prof­iter leurs copains entre­pre­neurs, comme le fameux Lazaro Baez, n’aurait rien d’étonnant. Mauri­cio Macri, prési­dent de droite de 2015 à 2019, n’est sans doute pas le mieux placé pour servir de con­tre-exem­ple.

Le pou­voir cor­rompt, c’est bien con­nu. Et le pou­voir, les Kirch­n­er l’ont eu pen­dant 12 ans con­sé­cu­tifs ! Et il ne les a pas appau­vris, bien au con­traire : leur solide pat­ri­moine (pro­priétés agri­coles, hôtels, immeubles) en fait foi. La nou­velle madone des hum­bles (on com­pare sou­vent Cristi­na à Evi­ta) est très riche.

Mais ne comptez pas sur Clarín et la Nación (anti) ou sur Pagina/12 (pro) pour sépar­er le bon grain de l’ivraie, comme dis­ent les catholiques. Pour les uns, Cristi­na ferait pass­er Al Capone pour un bien­fai­teur de l’humanité, pour les autres, elle est une nou­velle sainte Blan­dine don­née en pâture aux lions de l’ultra libéral­isme. Dans tous les cas, sa fig­ure per­met de se sim­pli­fi­er sin­gulière­ment les prob­lèmes de con­science, en peignant la sit­u­a­tion poli­tique tout en noir ou blanc, et en reje­tant la respon­s­abil­ité inté­grale des prob­lèmes du pays sur « l’autre », le poli­tique cor­rompu ou le mal votant.

Allons, au moins, il reste une chose qui met tout le monde d’accord : l’Albiceleste (surnom de l’équipe argen­tine de foot) est la meilleure du monde, et elle va rap­porter la coupe à la mai­son. Comme en 1978, où même les plus féro­ces opposants avaient mis leurs griefs entre par­en­thès­es le temps d’acclamer ce bon Rafael Videla lev­ant les bras en tri­bune du stade Mon­u­men­tal Anto­nio Vespu­cio Lib­er­ti de Buenos Aires, le 25 juin.

Coupe du Monde 1978

Allez, tiens, un bon con­seil à mes amis Argentins. Vous voulez en finir avec la haine qui pour­rit l’ambiance poli­tique du pays ? Elisez Leo Mes­si prési­dent en 2023 !

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Quelques arti­cles de presse :

- Sur le juge­ment con­tre Cristi­na Kirch­n­er mar­di 6 décem­bre.

Ver­sion anti Kirch­n­er dans la Nación

https://www.lanacion.com.ar/politica/vialidad-en-los-tribunales-dan-por-hecho-que-cristina-kirchner-sera-condenada-nid04122022/

Ver­sion pro dans Pagina/12 :

https://www.pagina12.com.ar/504392-cancelar-a-cristina

Le point de vue d’un min­istre kirch­ner­iste dans Clarín :

https://www.clarin.com/politica/-hacen-cuenta-cargan-cristina-peronismo-dura-15-minutos-frase-ministro-gobierno-oposicion_0_iJtYmVPVZ2.html

- Sur le foot­ball et son pou­voir de réc­on­cil­i­a­tion en Argen­tine, un arti­cle de fond dans Clarín :

https://www.clarin.com/opinion/fascinacion-futbol-argentina-busca-felicidad_0_2wfvOF2SSf.html

Décès d’une Mère de la Plaza de Mayo

Hebe de Bonafi­ni est décédée le 20 novem­bre dernier, à l’âge de 93 ans. Elle était une des pre­mières « Mères de la Plaza de Mayo », ces femmes courageuses qui avaient pris l’initiative d’aller man­i­fester sous les fenêtres du Palais prési­den­tiel, en avril 1977. La dic­tature mil­i­taire avait moins d’un an, et déjà le cycle infer­nal de la répres­sion et des dis­pari­tions était bien engagé.

Hebe de Bonafi­ni en 2015

Les mil­i­taires enl­e­vaient de jeunes mil­i­tants et les envoy­aient dans des cen­tres de déten­tion pour les inter­roger, la plu­part du temps au moyen de la tor­ture. Ensuite, la grande majorité d’entre eux étaient escamotés. Comme dis­ait un général de l’époque : « Pas de cadavre, pas d’existence ». Faire dis­paraitre, en somme, était vu comme le meilleur moyen de cam­ou­fler ses crimes. Beau­coup de jeunes, notam­ment, seront ain­si jetés depuis un avion, par­fois vivants (on leur admin­is­trait un fort sopori­fique) dans le Río de La Pla­ta. (Voir notre arti­cle sur la répres­sion mil­i­taire ici).

Leurs mères et grands-mères ont alors pris l’initiative d’aller exiger de savoir où étaient leurs enfants, en venant man­i­fester tous les jeud­is sous les fenêtres des nou­veaux dirigeants. Comme on leur inter­di­s­ait tout rassem­ble­ment sta­tique, elles se sont mis­es alors à tourn­er autour de la petite pyra­mide qui fait face au Palais. Pour les dis­créditer, les mil­i­taires les surnom­meront « Les folles de la Plaza de Mayo ». En français, “les folles de mai”.

Siège de l’as­so­ci­a­tion à Buenos Aires

Hebe de Bonafi­ni, qui avait 50 ans à l’époque, fai­sait par­tie des pre­mières d’entre elles. Son fils Jorge avait été enlevé par les mil­i­taires à La Pla­ta en févri­er 1977. Ensuite, dis­paraitront égale­ment son autre fils Raúl, puis sa belle-fille María Ele­na, dans les mêmes cir­con­stances.
Fondée offi­cielle­ment en 1979, l’association des Mères existe depuis cette époque, Hebe de Bonafi­ni en était prési­dente depuis le début.

Mil­i­tantes sur la Plaza de Mayo

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A lire dans la presse argen­tine :

Hebe de Bonafi­ni, la más intran­si­gente, de Pablo Mendele­vitch, dans La Nación.

Hebe, ¡Una impre­scindible! de Sonia Alesso, dans Pagina/12

Deux visions con­trastées d’une forte per­son­nal­ité dev­enue poli­tique qui, comme sou­vent en Argen­tine, était très cli­vante.

Le feuilleton Milagro Sala

Voilà main­tenant six ans que Mila­gro Sala est en prison, sans que les accu­sa­tions portées con­tre elle n’aient pour le moment débouché sur un ver­dict défini­tif.

Le cas de cette mil­i­tante des droits indigènes est très révéla­teur de l’immense frac­ture qui divise actuelle­ment toute la société argen­tine. Pour les uns, Mila­gro Sala est le sym­bole de l’arbitraire d’un pou­voir judi­ci­aire à la botte des dirigeants poli­tiques. Pour les autres, celui de la mise au ser­vice d’une grande cause au prof­it d’intérêts par­ti­c­uliers, en somme, représen­ta­tive de la cor­rup­tion et du clien­télisme du mou­ve­ment péro­niste, auquel on n’hésite pas alors à la rat­tach­er.

Qui est-elle en réal­ité, et que lui est-il reproché ?

Mila­gro Sala, 58 ans, était jusqu’en 2016 prési­dente de l’association de quartiers Tupac Amaru, à San Sal­vador de Jujuy, dans le nord-ouest argentin, près de la fron­tière avec la Bolivie. Elle était égale­ment mil­i­tante du syn­di­cat d’extrême-gauche CTA (Con­fédéra­tion des tra­vailleurs argentins), et avait été élue en 2013 députée de sa région, avant de démis­sion­ner en 2015 pour entr­er au par­lement du Mer­co­sur, le marché com­mun du con­ti­nent améri­cain.

D’origine indi­enne, elle est égale­ment une défenseure des droits indigènes, et une mil­i­tante fémin­iste recon­nue.

Farouche et très active opposante au gou­verneur con­ser­va­teur de la région, Ger­ar­do Morales, celui-ci n’a eu de cesse de la musel­er et de ten­ter d’affaiblir son mou­ve­ment, en l’accusant de toutes sortes de malver­sa­tions.
En 2016, Mila­gro Sala a été arrêtée, dans un pre­mier temps au motif de la par­tic­i­pa­tion à une man­i­fes­ta­tion sauvage devant le domi­cile de Morales, pour pro­test­er con­tre sa poli­tique de loge­ment.

Bien qu’il ait été prou­vé qu’elle n’était pas présente ce jour-là, et en dépit des protes­ta­tion d’organisations non-gou­verne­men­tales et même du groupe de tra­vail sur les arresta­tions arbi­traires de l’ONU, elle est con­damnée à trois ans de prison avec sur­sis. Sen­tence con­fir­mée par la Cour suprême : à l’époque, l’Argentine était dirigée par Mauri­cio Macri, du même bord que Ger­ar­do Morales.

A par­tir de là, les mis­es en accu­sa­tions vont se mul­ti­pli­er : détourne­ment de fonds publics (sub­ven­tions à son asso­ci­a­tion), favoritisme (attri­bu­tion de postes aux mil­i­tants de son mou­ve­ment), clien­télisme (dis­tri­b­u­tion de pots de vin), men­aces de mort et atten­tats con­tre d’anciens mil­i­tants repen­tis. Des accu­sa­tions bien sou­vent étayées par les seuls témoignages, juste­ment, de repen­tis.

C’est le cas notam­ment de Jorge Páez, qui, arrêté pour une ten­ta­tive d’assassinat qui fera une vic­time col­latérale, une fil­lette griève­ment blessée, dénon­cera Sala comme com­man­di­taire de l’attentat. Il sera par la suite libéré, tan­dis que ses com­plices, qui avaient mis Sala hors de cause, sont encore en prison.

Depuis six ans, Mila­gro Sala est trans­bahutée de procès en procès, de prison en prison. En juil­let 2017, la com­mis­sion inter­améri­caine des droits de l’homme (CIDH) a exigé, en rai­son des mau­vais­es con­di­tions de déten­tion, qu’elle soit placée en rési­dence sur­veil­lée chez elle. Le tri­bunal a accep­té, mais dis­posé qu’elle devrait accom­plir sa peine non chez elle, mais dans une autre mai­son lui appar­tenant. Or, celle-ci – et le tri­bunal le savait – avait été mise à sac et était inhab­it­able. La CIDH a protesté et finale­ment, des mil­i­tants la remet­tront en état. Là, Mila­gro Sala béné­fi­cie d’un «traite­ment de faveur» : sur­veil­lance poli­cière ren­for­cée, caméras, bar­belés autour de la pro­priété, régime de vis­ites aligné sur celui de la prison.

Elle est actuelle­ment sous le coup d’une con­damna­tion à treize années de réclu­sion, et est trans­férée au gré des déci­sions judi­ci­aires de la prison à son domi­cile, et de son domi­cile à la prison.

Man­i­fes­ta­tion pour Mila­gro Sala à Paris, en juil­let 2021

Vic­time ou coupable ? Le gou­verneur Ger­ar­do Morales sem­ble répon­dre assez claire­ment là-dessus, lui qui a fait de la mil­i­tante sa cible pri­or­i­taire, LA femme à abat­tre. A tra­vers son cas par­ti­c­uli­er, s’illustre tout un com­bat con­ser­va­teur et néo­colo­nial­iste, anti-indigène, antifémin­iste, antipro­gres­siste et très net­te­ment raciste. Voire même néga­tion­niste : pour beau­coup de blancs d’origine européenne, les derniers indi­ens encore présents sur le ter­ri­toire argentins n’ont aucune réal­ité.

Ce serait, en fait, des faux-indi­ens, se trav­es­tis­sant pour appuy­er leurs reven­di­ca­tions gauchistes, la cause indi­enne étant bien reçue chez les bobos écolos¬-péronistes. Oui, péro­nistes. Car s’il y a bien un repous­soir qui fonc­tionne à plein régime pour au moins la moitié des Argentins, c’est bien celui du péro­nisme. Pire : du kirch­ner­isme (de Nestor et Cristi­na Kirch­n­er, prési­dents péro­nistes de 2003 à 2015). Or, Mila­gro Sala est en très bons ter­mes avec Cristi­na Kirch­n­er.

D’un autre côté, on ne peut pas non plus occul­ter une part de clien­télisme réel et une façon toute per­son­nelle d’utiliser les sub­ven­tions publiques de la part de la mil­i­tante. Mais elle sait aus­si s’en expli­quer. Par exem­ple, au sujet de l’argent don­né par le gou­verne­ment de Nestor Kirch­n­er, des­tiné en principe à la con­struc­tion de loge­ments soci­aux à Tilcara. Jugeant que la local­ité voi­sine de Maimará en avait davan­tage besoin, elle n’a pas hésité à faire dériv­er les fonds plutôt vers celle-ci. Sans con­sul­ter per­son­ne et prê­tant ain­si le flanc à l’accusation de détourne­ment. Même chose lorsque toutes les sub­ven­tions n’étaient pas dépen­sées en total­ité sur un pro­jet. Elle dis­po­sait du reste selon ses pro­pres pri­or­ités.

Femme indépen­dante, engagée, elle représente tout ce que la classe dom­i­nante con­ser­va­trice déteste : les gueux à peau basanée qui revendiquent des droits et pré­ten­dent l’empêcher de décider ce qui est bon pour le petit peu­ple, à sa place. La droite argen­tine aura beau l’accuser de tous les maux – et nous l’avons dit, sa manière d’agir est par­fois cri­ti­quable – elle reste une pris­on­nière poli­tique au sein d’une démoc­ra­tie qui revendique l’estampille d’état de droit. Et le sym­bole d’une guerre jamais tout à fait ter­minée des colonisa­teurs d’origine européenne con­tre les peu­ples pre­miers.

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Au sujet de Mila­gro Sala, l’écrivaine Alice Dujovne Ortiz, par ailleurs autrice d’une biogra­phie remar­quée d’E­va Perón, a écrit un livre : “Mila­gro Sala. L’ét­in­celle d’un peu­ple”, aux édi­tions Des femmes/Antoinette Fouque.

Elle en par­lait lors de sa sor­tie dans un inter­view au quo­ti­di­en en ligne Infobae.Tra­duc­tion de cette inter­view ici. (For­mat PDF)

Voir égale­ment la présen­ta­tion du livre dans Le Monde diplo­ma­tique.

L’Obélisque devient mirador !

Un des mon­u­ments les plus emblé­ma­tiques de la cap­i­tale fédérale argen­tine, l’Obélisque de l’avenue 9 de Julio, va subir prochaine­ment, nous racon­te le quo­ti­di­en La Nación, une trans­for­ma­tion impor­tante : on va amé­nag­er à son som­met une petite salle depuis laque­lle le pub­lic pour­ra admir­er l’ensemble de la ville, à près de 70 m de hau­teur. Un ascenseur sera égale­ment instal­lé dans la colonne, afin de gag­n­er le som­met, ain­si qu’au rez-de-chaussée, une petite salle d’exposition retraçant l’historique du mon­u­ment et de la ville elle-même. (l’ar­ti­cle donne des pho­tos en réal­ité virtuelle) 

 

L’obélisque, c’est un peu la tour Eif­fel de Buenos Aires, LE mon­u­ment qui per­son­ni­fie le mieux la ville et en représente l’emblème défini­tif.

Tout comme notre tour parisi­enne, il est beau­coup moins ancien que la ville elle-même. A son emplace­ment se situ­ait l’église Saint Nico­las de Bari, sur le clocher de laque­lle fut hissé pour la pre­mière fois le dra­peau argentin en 1812, deux ans après la pre­mière déc­la­ra­tion d’autonomie, et qua­tre ans avant la déc­la­ra­tion défini­tive de l’indépendance du pays. L’église a dû être démolie en 1931 dans la per­spec­tive de créer ce qui con­stitue tou­jours une des plus larges avenues du monde : la 9 de julio. Celle-ci ne sera pour­tant réelle­ment per­cée que quelques mois après la con­struc­tion de l’Obélisque !

L’Obélisque avant la per­cée de l’Av­enue du 9 de julio

C’est en 1936 que pour la pre­mière fois on a songé à mar­quer cet emplace­ment par un mon­u­ment sig­ni­fi­catif. Dans un pre­mier temps, la majorité rad­i­cale du par­lement avait pen­sé ériger là un mon­u­ment à la gloire de l’ancien prési­dent Hipól­i­to Irigoyen (1916–1922, puis 1928–1930), mais en févri­er 1936, le prési­dent de l’époque, Pedro Jus­to, priv­ilé­giant la célébra­tion du qua­tre cen­tième anniver­saire de la pre­mière fon­da­tion de la ville, imposa, selon sa for­mule «la réal­i­sa­tion d’une œuvre sin­gulière rap­pelant au peu­ple de la République la véri­ta­ble impor­tance de cette date. Puisqu’à ce jour il n’existe aucun mon­u­ment sym­bol­isant l’hommage de la Cap­i­tale à la nation entière».

La con­struc­tion a été con­fié à l’architecte Alber­to Pre­bisch. C’est lui qui choisira la forme de l’obélisque : «Nous avons choisi cette forme géométrique sim­ple et sans arti­fice parce c’est la forme tra­di­tion­nelle des obélisques. Nous l’avons appelé Obélisque parce qu’il fal­lait bien lui don­ner un nom. Mais je revendique de pou­voir l’appeler pour ma part, de façon plus sim­ple et générique, “Mon­u­ment” ».

Prof­i­tant, pour asseoir sa base de béton, de la con­struc­tion simul­tanée de la ligne B du mét­ro­pol­i­tain, l’obélisque a été con­stru­it en seule­ment 2 mois, du 20 mars au 23 mai 1936.

Le jour de l’in­au­gu­ra­tion

Tout comme la Tour Eif­fel égale­ment, le mon­u­ment a été l’objet de polémiques et moqueries. Trois ans après sa con­struc­tion, on pen­sa même à le démolir, pour «raisons esthé­tiques, économiques et de sécu­rité» ! Mais il n’en fut rien, et il devint peu à peu l’emblème défini­tif et indis­cutable de la cap­i­tale argen­tine.

A tel point que lui aus­si a servi de sym­bole de ral­liement à divers­es caus­es, écologiques, poli­tiques ou human­i­taires. Comme en 1998, quand Green­peace y avait déployé une ban­de­role au sujet – déjà – du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, ou en 2005, où il s’était trou­vé recou­vert d’un gigan­tesque préser­vatif rose, pour célébr­er la journée mon­di­ale con­tre le SIDA. Il est régulière­ment le point de ren­con­tre de man­i­fes­ta­tions divers­es.

L’obélisque aujour­d’hui
Vue prise depuis l’Av­enue Roque Saenz Peña
Depuis l’Av­enue 9 de julio

IV. Le second mandat de Perón

La fin du pre­mier man­dat est mar­quée par le début d’une forte crise économique. Jusqu’ici pour­tant, tout mar­chait comme sur des roulettes.

L’Argentine avait béné­fi­cié des con­séquences dra­ma­tiques de la sec­onde guerre mon­di­ale en Europe pour redress­er son com­merce extérieur, grâce à la forte demande de celle-ci en matières pre­mières notam­ment ali­men­taires.

L’industrie se dévelop­pait, le pou­voir d’achat des salariés n’avait jamais été aus­si haut, la pau­vreté rec­u­lait, et le pays s’était doté de ser­vices publics effi­cients. Le péro­nisme était à son apogée : les man­i­fes­ta­tions de sou­tien pop­u­laire se suc­cé­daient devant le palais prési­den­tiel, man­i­fes­ta­tions que le prési­dent accueil­lait à bras ouverts au bal­con de la Mai­son Rose en faisant des dis­cours enflam­més.

Trop ent­hou­si­astes, les sup­port­ers péro­nistes ? Sans aucun doute. Car en y regar­dant de plus près, tout ne va pas si bien.

Car à la fin des années quar­ante, dès lors que l’Europe se recon­stru­it et que son économie redé­marre, la demande s’effondre.

Le gou­verne­ment se voit donc obligé de pren­dre des mesures d’urgence et de revoir à la baisse sa poli­tique redis­trib­u­tive. Il est même ques­tion de blo­quer les salaires pen­dant deux ans. Comme de juste, cela provoque le mécon­tente­ment de cer­tains secteurs, et on voit se faire jour de nou­velles mobil­i­sa­tions ouvrières, revendi­quant la pour­suite des mesures de jus­tice sociale et de hausse des salaires dont ils béné­fi­ci­aient jusque-là.

En 1951, le con­flit con­nait un pic sérieux, avec une grève mas­sive des employés du rail. Réac­tion du pou­voir : décréter la mobil­i­sa­tion mil­i­taire de tout le secteur, faisant pass­er les cheminots sous un régime de règle­men­ta­tion mil­i­taire. De quoi décourager toute vel­léité de pour­suite du mou­ve­ment. Une mesure, on l’imagine, fraiche­ment accueil­lie. Pre­mier accroc dans l’idylle entre Perón et le monde ouvri­er.

Dans le même temps, pour musel­er les voix d’opposition, le gou­verne­ment saisit le quo­ti­di­en “La Pren­sa”, qui apparte­nait jusque-là à la famille Gainz, pour en faire l’organe offi­ciel de la CGT.

Troisième déci­sion polémique, celle de réformer la con­sti­tu­tion de 1853. De cette réforme, assez vaste et recou­vrant des domaines très divers, de l’économie à la poli­tique en pas­sant par les droits des minorités, des tra­vailleurs, de la famille, à l’éducation, des asso­ci­a­tions, etc… les opposants retien­dront surtout une mesure emblé­ma­tique : la pos­si­bil­ité lais­sée au prési­dent sor­tant de se représen­ter pour un sec­ond man­dat de six ans, ce qui n’était pas pos­si­ble jusqu’alors. Per­me­t­tant ain­si à Juan Perón d’être can­di­dat à sa pro­pre suc­ces­sion !

Mal­gré tout, para­doxale­ment, la pop­u­lar­ité du prési­dent et de sa femme n’ont pas réelle­ment bais­sé après six ans de pou­voir. Les Perón con­ser­vent le sou­tien du monde ouvri­er, et du secteur syn­di­cal. Mal­gré les dif­fi­cultés, ils con­ser­vent la con­fi­ance de la masse du peu­ple, face à une oppo­si­tion con­ser­va­trice et/ou libérale qui n’a pas grand-chose à pro­pos­er et manque cru­elle­ment de fig­ures charis­ma­tiques.

C’est dans ce con­texte que nait un mou­ve­ment plus ou moins spon­tané en vue des élec­tions de 1952 : une propo­si­tion pop­u­laire de “tick­et” prési­den­tiel asso­ciant Juan Perón et Eva. Mou­ve­ment prin­ci­pale­ment impul­sé par le prin­ci­pal syn­di­cat péro­niste : la CGT.

L’idée est assez mas­sive­ment soutenue par la masse des électeurs péro­nistes. D’autant plus que la pop­u­lar­ité d’Evita est à son comble, notam­ment auprès des femmes, qui vien­nent d’obtenir le droit de vote.

Mais, on l’a vu dans l’épisode précé­dent, cela ne se fera pas, Eva étant con­trainte par le can­cer de renon­cer à cette per­spec­tive.

Eva vient de renon­cer à la vice-prési­dence

Mal­gré cette décep­tion pop­u­laire, Perón est facile­ment réélu avec 62% des voix. Eva, elle, a dû vot­er depuis son lit. Elle meurt peu de temps après, le 26 juil­let. Ses funérailles seront suiv­ies par des mil­lions d’Argentins en pleurs. Dis­parue à 33 ans, elle devient un per­son­nage chris­tique, et fera l’objet d’un véri­ta­ble culte qui se pour­suit encore aujourd’hui. (Suf­fit d’aller voir sa tombe au cimetière de la Reco­le­ta : il faut faite la queue à toute heure pour approcher !)

Mau­vais présage ou sim­ple coïn­ci­dence, c’est aus­si à par­tir de ce moment-là que la sit­u­a­tion économique et le cli­mat social de l’Argentine vont com­mencer sérieuse­ment à se détéri­or­er.

On l’a vu plus haut, le com­merce extérieur a du plomb dans l’aile en rai­son de la baisse des expor­ta­tions vers l’Europe en recon­struc­tion. Mais ce n’est pas le seul prob­lème.

Suite à une péri­ode de sécher­esse et de mau­vais­es récoltes, l’agriculture entre en crise. Par ailleurs, l’inflation repointe le bout de son nez, des pénuries appa­rais­sent sur cer­tains biens de con­som­ma­tion. Il faut pren­dre des mesures d’urgence : ce sera le sec­ond plan quin­quen­nal, égale­ment nom­mé “Plan économique de con­jonc­ture”. Il s’agit d’une part d’aider le secteur agri­cole, et d’autre part d’aller chercher les investis­seurs étrangers. C’est à dire, en somme, faire le con­traire de ce que le péro­nisme avait fait jusque-là. Ce qui provoque des grince­ments de dents à l’in­térieur du mou­ve­ment, qui s’ajoutent aux cri­tiques plus atten­dues de l’opposition.

Le plan quin­quen­nal pub­lié au bul­letin offi­ciel

Les pro­prié­taires ter­riens, dont le IAPI, cet insti­tut de pro­mo­tion des échanges com­mer­ci­aux, avait amputé les béné­fices au prof­it du secteur indus­triel, com­men­cent à relever la tête. Pour faire pres­sion, ils réduisent les sur­faces agri­coles. Du coup, la pro­duc­tion de céréales s’en ressent, et la bal­ance com­mer­ciale aus­si.

Eva dis­parue, des rumeurs cir­cu­lent : Perón entre­tiendrait des rela­tions scan­daleuses avec de jeunes étu­di­antes de l’Union des étu­di­ants du sec­ondaire (UES), mou­ve­ment poli­tique de jeunes lié au péro­nisme, et spé­ciale­ment avec une cer­taine Nel­ly Rivas, 14 ans à l’époque (il en avait 58). Des rumeurs qui plus tard, seront bien utiles pour dis­qual­i­fi­er le vieux général, mais dont le fonde­ment reste très dis­cuté encore aujourd’hui. (Voir ici l’article d’un his­to­rien argentin, Igna­cio Clop­pet).

Les mil­i­taires, pour leur part, sont divisés. En sep­tem­bre 1951, un groupe d’officiers antipéro­nistes, menés par le général Ben­jamín Ménen­dez, a ten­té de ren­vers­er le prési­dent élu. Le coup a échoué, mais il a mon­tré la pro­fonde frac­ture partageant le monde mil­i­taire : le camp antipéro­niste existe, pour l’essentiel des officiers con­ser­va­teurs et/ou libéraux, et il s’est ren­for­cé.

Et puis, il y a l’Église. Jusqu’ici, elle vivait en bons ter­mes avec le prési­dent. Même si elle n’aimait pas beau­coup Eva (qui non seule­ment était vue comme une sainte laïque par de nom­breux croy­ants mod­estes ‑sac­rilège ! –, mais égale­ment avait le culot de piétin­er ses plates-ban­des car­i­ta­tives avec sa Fon­da­tion) il avait réus­si à la met­tre dans sa poche, ne remet­tant pas en cause l’enseignement catholique, aug­men­tant large­ment les salaires des per­son­nels religieux payés par l’état (et aug­men­tant le nom­bre de ceux-ci), sub­ven­tion­nant les pèleri­nages, finançant les répa­ra­tions d’édifices religieux, etc… (Et, cerise sur le gâteau pour les cathos, en dimin­u­ant par­al­lèle­ment les sub­ven­tions aux autres cultes !). Tout allait pour le mieux. Mais peu à peu, ça va finir par se gâter.

Pour être pré­cis, la dégra­da­tion date de 1954. L’Église, qui tient à assur­er une place à sa doc­trine dans l’u­nivers poli­tique, face aux soci­aux-démoc­rates et aux com­mu­nistes, crée un par­ti pour la défendre : ce sera le par­ti démoc­rate chré­tien, qui se veut de cen­tre-droit. Perón, qui con­sid­ère que son pro­pre mou­ve­ment est déjà, lui aus­si, à la fois démoc­rate et chré­tien, en prend ombrage. Vexé, il prend alors une série de mesures de rétor­sion con­sid­érées comme des casus-bel­li : loi légal­isant le divorce, inter­dic­tion pour les com­merçants de Buenos Aires de décor­er leurs vit­rines de Noël avec des sujets religieux, sup­pres­sion de jours fériés célébrant des fêtes religieuses, légal­i­sa­tion des bor­dels, ça fai­sait beau­coup. D’autant plus que de l’autre côté, les class­es dom­i­nantes, très proches de la hiérar­chie catholique, fai­saient mon­ter la pres­sion.

L’opposition se cristallise autour de l’Église et des mil­i­taires, avec le sou­tien des con­ser­va­teurs, des rad­i­caux et des social­istes, tous décidés à en finir avec le péro­nisme. Mais ce sont essen­tielle­ment les mil­i­taires qui s’y col­lent, étant les seuls à en avoir les moyens. Le 16 juin 1955, une grande par­tie de l’Armée se soulève, et les avions de la Marine bom­bar­dent la place de Mayo, où se trou­ve la palais prési­den­tiel. L’attaque, indis­crim­inée, fait plus de trois cents morts, pour la plu­part des pas­sants, et sème la ter­reur. Les mil­i­taires loy­al­istes parvi­en­nent à la repouss­er, mais le coup a porté. Perón veut à tout prix éviter une guerre civile. Il refuse tout net d’armer ses par­ti­sans, et pro­pose à l’opposition de négoci­er.

16 juin 1955 : bom­barde­ment de la place de Mayo

Le con­flit retombe un peu, jusqu’à l’incendie de plusieurs églis­es de Buenos Aires, qui va le réac­tiv­er. On ne sait pas avec pré­ci­sion qui en est à l’origine. Provo­ca­tion péro­niste ou anti ? Aujourd’hui encore le débat reste ouvert. Tou­jours est-il que ces inci­dents don­nent du grain à moudre à l’opposition, qui crie au loup. Là-dessus, Perón fait un dis­cours enflam­mé pour gal­vanis­er ses sup­port­ers, où il est notam­ment ques­tion d’abattre cinq opposants pour chaque péro­niste tué. Bref, l’ambiance n’est plus vrai­ment à l’apaisement.

Nous devons rétablir la paix entre le gou­verne­ment, les insti­tu­tions et le peu­ple, par l’action du gou­verne­ment, des insti­tu­tions et du peu­ple lui-même. La con­signe pour tout péro­niste, indi­vidu­elle­ment ou au sein d’une organ­i­sa­tion, est de répon­dre à toute action vio­lente par une action plus vio­lente encore. Pour un des nôtres abat­tu, il fau­dra abat­tre cinq de nos enne­mis !” (Extrait du dis­cours)

L’Armée va donc don­ner le coup de grâce, emmenée par le Général Lonar­di. Le 16 sep­tem­bre, il soulève la gar­ni­son de Cór­do­ba et la flotte de la Marine à Puer­to Bel­gra­no et marche sur Buenos Aires accom­pa­g­né par des com­man­dos civils for­més par des mil­i­tants rad­i­caux, social­istes et catholiques. Le 20, le Con­tre-ami­ral Rojas men­ace de bom­barder de nou­veau la cap­i­tale. Pour éviter le bain de sang, Perón préfère renon­cer, et demande asile à l’ambassade du Paraguay. Pays qu’il rejoin­dra ensuite par voie flu­viale.

L’au­to-proclamée “Rev­olu­ción lib­er­ta­do­ra” (Révo­lu­tion libéra­trice) vient de com­mencer. Elle va dur­er dix-huit ans, entre gou­verne­ments civils – mais étroite­ment con­trôlés – et mil­i­taires. Le péro­nisme entre en som­meil. Et en résis­tance. Car il est désor­mais pro­scrit de la vie poli­tique du pays.

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Pour en savoir plus

En français

La très intéres­sante inter­view d’Alain Rouquié, uni­ver­si­taire spé­cial­iste de l’Amérique latine et auteur du “Siè­cle de Perón”. Il donne notam­ment les raisons de la perte d’in­flu­ence des par­tis de gauche tra­di­tion­nelle en Argen­tine, et quelques expli­ca­tions au sujet de la per­sis­tance du péro­nisme dans la société argen­tine.

Courte vidéo d’un pro­gramme cana­di­en sur Eva Perón. (3′)

La nou­velle “La toile d’araignée” sur ce blog.

En espag­nol

Sur ce sec­ond man­dat, un site his­torique argentin plutôt objec­tif : https://historiaybiografias.com/gobierno2_peron/

Une vision péro­niste de ce sec­ond gou­verne­ment : http://historiadelperonismo.com/?p=3240

Las Luces de Ushuaia-Tierra del Fuego

Lat­i­tud 54° 47’ 59’’ sur, lon­gi­tud 68° 17’ 59’’ oeste: aqui están las coor­de­nadas geográ­fi­cas de la ciu­dad donde decidi­mos pasar los últi­mos días del año 2007 y fes­te­jar la lle­ga­da del nue­vo año.

Bien cono­ci­das por los explo­radores, los aven­tureros y aho­ra los tur­is­tas, esas coor­de­nadas son las de la cap­i­tal de la provin­cia argenti­na de “Tier­ra del fuego, Antár­ti­co e Islas del Atlán­ti­co sur” ubi­ca­da en la Isla Grande: la míti­ca Ushua­ia.

Con­stru­i­da en la ladera de una col­i­na azo­ta­da por los vien­tos y bor­dea­da por el canal de Bea­gle, la ciu­dad de Ushua­ia se con­sid­era la ciu­dad más sureña del mun­do, por eso se lla­ma “Ciu­dad del fin del mun­do”.

Vista de Ushua­ia des­de el Canal de Bea­gle

Un apo­do que le cues­tionó var­ios años la base naval de Puer­to Williams, ubi­ca­da en la Isla Navari­no, en el otro lado del canal de Bea­gle. Una dis­cusión zan­ja­da por las Naciones Unidas: deci­dieron que Puer­to Williams no podía recla­mar el tit­u­lo por ser demasi­a­da pequeña, ya que el mín­i­mo para que se con­sidere ciu­dad sería 20 000 habi­tantes.

UN POCO DE HISTORIA

La Tier­ra del fuego está sep­a­ra­da del con­ti­nente por un estre­cho for­man­do un corre­dor nat­ur­al de 600 km entre los océanos Atlán­ti­co y Pací­fi­co, estre­cho que tiene el nom­bre del mis­misi­mo nave­g­ante por­tugués, primer europeo en des­cubrir­lo, Fer­nan­do de Mag­a­l­lanes.

Se cuen­ta que fueron los marineros de Mag­a­l­lanes, al asi­s­tir des­de su bar­co al espec­tácu­lo de las hogueras en las col­i­nas, quienes lla­maron el lugar “Tier­ra de los humos y Tier­ra de los fue­gos”. Car­los V de Hab­s­bur­go (El famoso Car­los Quin­to) le daría luego el nom­bre defin­i­ti­vo de “Tier­ra del fuego”.

A lo largo de los sigu­ientes sig­los, se mon­taron varias expe­di­ciones euro­peas entran­do en con­tac­to por primera vez con los nativos.
En 1830, durante el primer via­je del “HMS Bea­gle” en Tier­ra del Fuego, los marineros cap­turaron a cua­tro indios y los lle­varon para pre­sen­tar­les a los reyes de Inglater­ra.

Sólo tres de esos “sal­va­jes” volvieron a la Tier­ra del Fuego, en enero de 1833, aprovechan­do la segun­da expe­di­ción (1831–1836) del HMS Bea­gle, al man­do del capitán Robert Fitz Roy, que llev­a­ba tam­bién var­ios cien­tí­fi­cos entre los cuales el nat­u­ral­ista Charles Dar­win.

El buque y su equipa­je pasaron siete sem­anas en el sur de la Tier­ra del Fuego, un lugar por entonces descono­ci­do. Un equipo bajó a tier­ra y se quedó allí todo el tiem­po nece­sario para realizar estu­dios mete­o­rológi­cos, astronómi­cos, zoológi­cos y botáni­cos así como etnológi­cos. Otro equipo se quedó a bor­do y navegó a lo largo de las costas para realizar estu­dios tan­to car­tográ­fi­cos como hidro­grá­fi­cos.

Fau­na en el Canal de Bea­gle

Ushua­ia, que sig­nifi­ca “Bahía hacia el oeste” en idioma yámana (o yagán) empezó su his­to­ria en tan­to colo­nia a mano de una mis­ión angli­cana al man­do del pas­tor Waite Hockin Stir­ling, en 1869. Este mis­mo año a Hockin le susti­tuyó Thomas Bridges, autor del primer dic­cionario del idioma yagán, ese “Pueblo de las canoas” que vivió var­ios mile­nar­ios sin ningún con­tac­to con el mun­do exte­ri­or.

Luego, Bridges dejó la mis­ión y se fue a vivir a la estancia Haber­ton que él mis­mo había fun­da­do. Esta estancia se ubi­ca a pocos kilómet­ros de la actu­al Ushua­ia, en las oril­las del canal de Bea­gle. Hoy en día la estancia todavía pertenece a la famil­ia del pas­tor y se ded­i­ca a activi­dades turís­ti­cas.

Las primeras vivien­das las con­struyó la Amer­i­can Mis­sion­ary Soci­ety, sociedad mision­era británi­ca encar­ga­da de evan­ge­lizar a los pueb­los autóctonos.

En cuan­to a Fran­cia, ese país orga­nizó una expe­di­ción cien­tí­fi­ca en Tier­ra del Fuego en 1882 ‑1883, en el mar­co del año polar inter­na­cional.

A Louis-Fer­di­nand Mar­tial (1836–1885), explo­rador y capitán de fra­ga­ta le con­fi­aron el man­do de la fra­ga­ta La Romanche. El buque zarpó des­de Cher­bur­go el 17 de julio de 1882 con 140 per­sonas a bor­do, para lle­gar a la Isla Hoste, a 40 km del Cabo de Hornos, el 6 de sep­tiem­bre.

El obje­to de la mis­ión era realizar estu­dios geológi­cos, botáni­cos, zoológi­cos y etno­grá­fi­cos.

Los europeos asen­ta­dos en Tier­ra del Fuego (ganaderos, pescadores, mineros de oro) cometieron masacres tremen­das y propa­garon enfer­medades, casi errad­i­can­do los pueb­los autóctonos. Los misioneros quienes aco­gieron los sobre­vivientes no hicieron sino acel­er­ar el pro­ce­so de deca­den­cia evan­ge­lizán­do­los.

Una expe­di­ción argenti­na desem­bar­có en el ter­ri­to­rio en sep­tiem­bre de 1884 para insta­lar una pre­fec­tura. El 12 de octubre onde­a­ba por fin la ban­dera argenti­na en la provin­cia.

La ciu­dad se desar­rol­ló primero en torno a una cár­cel, el gob­ier­no argenti­no inspirán­dose de las expe­ri­en­cias en las Islas del Salut en Guyana (Fran­cia) y de los pre­sidios británi­cos en Aus­tralia.

Pero el desar­rol­lo arrancó de ver­dad en 1970 medi­ante la creación de una zona exen­ta de impuestos.

El des­cubrim­ien­to de yacimien­tos de gas y de petróleo con­tribuyó tam­bién a la pros­peri­dad de la economía local.

El tur­is­mo cre­ció sobre todo a par­tir de los años 1980, la Tier­ra del Fuego aprovechan­do su ima­gen de fin del mun­do y de pun­to de par­ti­da hacia el cabo de Hornos y el Antár­ti­co.

Par­que nacional de Tier­ra del Fuego

MIS FAVORITOS

Lo ten­go que admi­tir, es esa ima­gen fan­tasea­da de Ushua­ia que me atra­jo primero has­ta la pun­ta aus­tral del con­ti­nente suramer­i­cano.

El peli­gro de los sueños es la posi­bil­i­dad de desilusión que puede acae­cer cuan­do la real­i­dad no está a la altura de lo que habíamos imag­i­na­do.

Entonces el mito se viene aba­jo. Pero tal no fue el caso para mí.
A penas desem­bar­camos en el aerop­uer­to inter­na­cional de Ushua­ia-Malv­inas argenti­nas la ciu­dad cumplió con las expec­ta­ti­vas. Gra­cias a la luz de fin de tarde veraniego, sen­tí una emo­ción inde­scriptible, un sen­timien­to de plen­i­tud.

En tan­to puer­to con mucho bul­li­cio, esta ciu­dad de arqui­tec­tura des­or­de­na­da y col­ora­da, ampara­da por los montes neva­dos de la cordillera Mar­tial, ben­e­fi­cia de un sitio pre­cioso favor­able para los sueños de aven­tu­ra.

Este 31 de diciem­bre, no teníamos nada mejor que hac­er sino nave­g­ar por el canal de Bea­gle, dis­fru­tan­do del paisaje de tém­panos e islotes rocosos.

A bor­do del yate Che, con un pequeño grupo de tur­is­tas brasileñas y españoles, nos fuimos rum­bo al este, hacia el archip­iéla­go Kashu­na, tam­bién lla­ma­do “Islotes Les Eclaireurs” (el nom­bre lo atribuyó Louis Mar­tial, por eso es en Francés).

El archip­iéla­go está com­puesto de var­ios islotes como “Los Pájaros” y “Los Lobos” donde se puede ver una colo­nia de leones de mar así como cor­moranes. Cuen­ta con un faro con­stru­i­do en 1920, el Faro “Les Eclaireurs”.

El faro “Les Eclaireurs”

Se con­funde a menudo este faro con el de San Juan del Sal­va­men­to, en la isla de los Esta­dos, en la pun­ta sureste de la provin­cia, faro que inspiró el escritor francés Jules Verne para su nov­ela “El faro del fin del mun­do”.

Cabe sub­ra­yar que un aven­turero francés de La Rochelle, André Bron­ner, quien había des­cu­bier­to este faro aban­don­a­do des­de mucho tiem­po, se empeñó en arreglar­lo y en 1998, y gra­cias a la colab­o­ración de los talleres Per­rault, el faro de San Juan fun­cionó de nue­vo. Y en 2000, con­struyeron un faro idén­ti­co en la pointe des Min­imes, en La Rochelle. Otra répli­ca se puede ver tam­bién en el museo marí­ti­mo y del pre­sidio de Ushua­ia.

Ushua­ia tam­bién es el Cer­ro Mar­tial. Cul­mi­nan­do a casi 1300 met­ros de alti­tud, rep­re­sen­ta la may­or reser­va de agua potable de la ciu­dad así como el mejor pun­to de vista hacia la bahía, los techos col­orados, el canal de Bea­gle y más allá la cordillera de Dar­win.

Un panora­ma real­mente fan­tás­ti­co, siem­pre con esta luz tan agrad­able como espe­cial.

Ushua­ia vista des­de el cer­ro Mar­tial

Se sube al cer­ro por une car­retera sin­u­osa de 7 km, luego toman­do un tele­féri­co y para ter­mi­nar andan­do has­ta el glaciar.

Ante todo rep­re­sen­ta para mí un recuer­do inolvid­able haber pisa­do este glaciar del fin del mun­do el primer día del año, ¡en la ciu­dad más aus­tral del plan­e­ta!

10 km más allá de la ciu­dad se hal­la el Par­que Nacional de Tier­ra del Fuego. Imposi­ble no vis­i­tar­lo, claro. Crea­do en 1960, el Par­que da a la bahía de Lap­ata­ia (Bahía de la bue­na madera, en idioma Yagán), el úni­co fior­do argenti­no del Canal de Bea­gle. Aquí tam­bién final­iza la ruta 3, final de la famosa car­retera panamer­i­cana, la más larga del mun­do.

En unos min­u­tos dejamos el bul­li­cio de la civ­i­lización para gozar de la tran­quil­i­dad y la belleza sal­va­je de una nat­u­raleza per­fec­ta­mente adap­ta­da a las tem­per­at­uras bajas y los vien­tos vio­len­tos de la zona.

En esa nat­u­raleza ilu­mi­na­da por una luz trans­par­ente casi irre­al, reina aquí un ambi­ente de plen­i­tud y de serenidad.

Baña­da de esa luz tan espe­cial, por cualquier lugar en que dirigi­mos nues­tra mira­da Ushua­ia quedará eter­na­mente al tope de mis recuer­dos ínti­mos.
Una ciu­dad míti­ca, así de sim­ple.

Tex­to : Patrick Richard
Tra­duc­ción : Patrick Vian­nais (Lec­tura y cor­rec­ciones Ade­lai­da Ena Noval)

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Véase tam­bién otros artic­u­los del “Car­net de route”:

A lo largo del Qha­paq Ñan

Pasan­do por Men­doza y Maipú

Por la ruta 7, entre Argenti­na y Chile

Bahía de Lap­ata­ia

Les lumières d’Ushuaia

Lat­i­tude 54° 47’ 59’’ S, lon­gi­tude 68° 17’ 59’’ O : ce sont les coor­don­nées géo­graphiques de la ville où nous avions décidé de vivre les derniers jours de l’année 2007 et de saluer la nou­velle année.

Bien con­nues des explo­rateurs, des aven­turi­ers et plus récem­ment des touristes, ces coor­don­nées sont celles de la cap­i­tale de la province argen­tine de « Terre de feu, Antarc­tique et Iles de l’Atlantique Sud » située sur la «Isla Grande» : la mythique Ushua­ia.

Per­chée sur une colline battue par les vents et bor­dée par le canal de Bea­gle, la ville d’Ushuaia est con­sid­érée comme la ville la plus aus­trale du monde et surnom­mée à ce titre de « ville du bout du monde »

Ushua­ia depuis le canal de Bea­gle

Ce statut lui fut longtemps con­testé par la base navale chili­enne de Puer­to Williams située sur la «Isla Navari­no» séparée de la Isla Grande par le canal de Bea­gle. Ce débat a été tranché par les Nations Unies qui ont estimé que Puer­to Williams était trop petite (seuil 20 000 habi­tants) pour mérit­er le terme de ville !

UN PEU DE SON HISTOIRE

La Terre de Feu est séparée du con­ti­nent sud-améri­cain par un détroit, pas­sage naturel de plus de 600 km entre les océans Atlan­tique et Paci­fique, qui porte le nom du pre­mier européen à l’avoir décou­vert et tra­ver­sé en 1520, Fer­nand de Mag­el­lan (Fer­nan­do de Mag­a­l­lanes en espag­nol).

L’histoire racon­te que ce sont les marins de l’expédition con­duite par Mag­el­lan, qui obser­vant les feux et les fumées qui jalon­naient les côtes, bap­tisèrent ce lieu «Terre des Fumées et Terre des Feux» ; c’est Charles V de Hab­s­bourg dit Charles Quint qui don­nera à cet archipel le nom qu’on lui con­nait encore aujourd’hui : «Tier­ra del Fuego».

Durant les siè­cles qui suivirent, il y eut de nom­breuses expédi­tions européennes et les pre­miers con­tacts avec les Amérin­di­ens.

En 1830, lors du pre­mier voy­age du «HMS Bea­gle» en Terre de Feu, qua­tre Amérin­di­ens furent cap­turés pour être présen­tés au roi et à la reine du Roy­aume-Uni.

Seuls trois de ces «sauvages» retrou­vèrent la Terre de Feu en jan­vi­er 1833 lors du deux­ième voy­age autour du monde du «HMS Bea­gle» sous com­man­de­ment du cap­i­taine Robert FitzRoy accom­pa­g­né de nom­breux sci­en­tifiques dont le nat­u­ral­iste Charles Dar­win (1831–1836).

Le navire et son équipage vont pass­er sept semaines dans le sud de la Terre de Feu, une région alors encore très large­ment mécon­nue. Une équipe va descen­dre à terre, où elle restera pen­dant la durée du séjour pour réalis­er des études météorologiques, astronomiques, zoologiques et botaniques mais égale­ment eth­nologiques. Une équipe va rester à bord et nav­iguer le long des côtes pour faire des relevés car­tographiques et hydro­graphiques.

Faune du Canal de Bea­gle

Ushua­ia, qui veut dire «baie vers l’Ouest» en langue Yamana (ou Yaghan), sor­tit de terre en tant que pre­mière colonie non aborigène en 1869, par le biais d’une mis­sion angli­cane emmenée par le pas­teur Waite Hockin Stir­ling. Il sera rem­placé la même année par Thomas Bridges, à qui on doit le pre­mier dic­tio­n­naire de la langue Yaghan, ce «Peu­ple des canoés» qui a vécu plusieurs mil­lé­naires sur ces ter­res sans aucun con­tact avec le monde extérieur.

Par la suite, renonçant à sa mis­sion, il créera «l’es­tancia Haber­ton» (1) située à quelques kilo­mètres de l’actuelle Ushua­ia, le long du canal de Bea­gle. Aujourd’hui l’estancia, tou­jours pro­priété des descen­dants du pas­teur angli­can, s’est tournée vers des activ­ités touris­tiques.

Les pre­mières habi­ta­tions furent con­stru­ites en 1870 par la «South Amer­i­can Mis­sion­ary Soci­ety», société mis­sion­naire bri­tan­nique chargée de l’évangélisation des peu­ples autochtones.

Pour sa part, dans le cadre de l’an­née polaire inter­na­tionale, la France mena une expédi­tion sci­en­tifique en Terre de feu entre 1882 et 1883.

Louis-Fer­di­nand Mar­tial (1836–1885) explo­rateur et cap­i­taine de fré­gate est nom­mé chef de l’expédition sur le trois-mâts La Romanche. Le navire part de Cher­bourg le 17 Juil­let 1882 avec 140 per­son­nes à bord et arrive le 6 sep­tem­bre à l’Ile Hoste, à 40 km du Cap Horn.

La mis­sion était chargée d’ef­fectuer des études géologiques, botaniques, zoologiques et ethno­graphiques.

Les Européens instal­lés en Terre de Feu (éleveurs, pêcheurs, exploitants de mines d’or) y per­pétrèrent de ter­ri­bles mas­sacres et trans­mirent des mal­adies, réduisant à presque rien les pop­u­la­tions autochtones. Les mis­sion­naires qui recueil­laient les sur­vivants ont égale­ment con­tribué à leur déclin en les évangélisant.

Une expédi­tion argen­tine débar­qua sur le ter­ri­toire en sep­tem­bre 1884 afin de met­tre en place une sous-pré­fec­ture. C’est seule­ment le 12 octo­bre 1884 que le dra­peau argentin fut hissé.

La ville se dévelop­pa d’abord autour d’une prison, le gou­verne­ment argentin s’inspirant du bagne français des Iles du Salut en Guyane et des bagnes bri­tan­niques en Aus­tralie.

La ville s’est surtout dévelop­pée à par­tir des années 1970 grâce à l’installation d’une zone franche.

La décou­verte de gise­ments de gaz naturel et de pét­role ont per­mis un renou­veau de l’é­conomie de cette région.

A par­tir des années 1980, le tourisme s’y est forte­ment dévelop­pé, la Terre de Feu béné­fi­ciant de son image de «bout du monde» et de point de départ de croisières vers le cap Horn et l’Antarc­tique.

Parc Nation­al de la Terre de Feu

MES COUPS DE CŒUR

Je le con­cède, c’est cette image fan­tas­mée d’Ushuaia qui m’a attiré à la pointe aus­trale du con­ti­nent sud-améri­cain.

Les risques avec les rêves c’est la décep­tion de voir que la réal­ité n’est pas à la hau­teur de son imag­i­naire, et le mythe s’effondre. Cela n’a pas été le cas pour moi.

Fraiche­ment débar­qué à l’aéroport inter­na­tion­al «Ushua­ia – Malv­inas Argenti­nas», Ushua­ia a comblé mes attentes ; aidé par cette lumière d’une fin d’après-midi d’été, j’y ai ressen­ti une émo­tion indéfiniss­able, un sen­ti­ment d’accomplissement.

Port ani­mé sur le canal de Bea­gle à l’architecture chao­tique et col­orée, adossé aux som­mets enneigés de la chaîne Mar­tial, la ville béné­fi­cie d’un site majestueux prop­ice aux rêves d’aventures.

En ce 31 décem­bre ensoleil­lé quoi de mieux que de nav­iguer sur le canal de Bea­gle sur fond de glac­i­ers et d’ilots rocheux. Embar­qués à bord du Yate Che en com­pag­nie d’un petit groupe cos­mopo­lite, direc­tion plein Est à la décou­verte du petit archipel Kashu­na aus­si appelé îlots Les Eclaireurs.

Il a été nom­mé ain­si par le cap­i­taine de fré­gate Louis Fer­di­nand Mar­tial, com­man­dant La Romanche en sep­tem­bre 1882.

Il est com­posé de plusieurs îlots dont ceux de Los Pajaros et de Los Lobos où se trou­ve une colonie de cor­morans et de lions de mer. Il pos­sède un phare à son extrémité Est mis en ser­vice le 23 décem­bre 1920, le phare des Eclaireurs.

Le phare des Eclaireurs

Ce phare est sou­vent con­fon­du avec le phare de San Juan del Sal­va­men­to situé sur l’île des États à l’Est de l’ex­trémité sud-ori­en­tale de la Terre de Feu dont Jules Verne s’est inspiré pour son roman «Le Phare du bout du monde».

A not­er qu’un aven­turi­er Rochelais, André Bron­ner, qui avait décou­vert ce phare de San Juan lais­sé à l’abandon, entre­prit de le recon­stru­ire à l’identique. Le 26 févri­er 1998, en col­lab­o­ra­tion avec les Ate­liers Per­rault Frères, le phare recon­stru­it fonc­tionne à nou­veau. Une réplique de ce phare con­stru­ite à la pointe des Min­imes à La Rochelle a été inau­gurée le 1er jan­vi­er 2000. Un troisième exem­plaire de ce bâti­ment existe au Musée Mar­itime et du Bagne d’Ushuaia.

Ushua­ia, c’est aus­si le « Cer­ro Mar­tial » ; cul­mi­nant à près de 1 300 mètres d’alti­tude, c’est la plus grande source d’eau potable de la ville d’Ushuaia et acces­soire­ment un point de vue panoramique priv­ilégié sur la baie, les toits mul­ti­col­ores d’Ushuaia, le canal de Bea­gle et au loin la Cordil­lère de Dar­win.

La vue est vrai­ment fan­tas­tique, et tou­jours cette lumière aus­si agréable que sin­gulière.

Ushua­ia depuis le Cer­ro Mar­tial

On y accède par une route en lacets de 7 km puis un tra­jet en télésiège avant de finir par une petite balade viv­i­fi­ante qui mène au glac­i­er éponyme.

C’est avant tout un incroy­able sou­venir que d’avoir foulé, un pre­mier jan­vi­er, le glac­i­er du bout du monde dans la ville la plus aus­trale de la planète !

A une dizaine de kilo­mètres à l’ouest de la ville, une vis­ite au Parc nation­al de la Terre de Feu s’impose. Créé en 1960, le parc s’ouvre sur la Baie de Lap­ata­ia, (baie du bon bois en langue yamana), à l’entrée du seul fjord argentin du canal de Bea­gle. C’est aus­si ici que se ter­mine la «Ruta 3» par­tie finale de la fameuse transaméri­caine, plus long réseau routi­er au monde.

En quelques min­utes, on quitte l’agitation de la civil­i­sa­tion pour le calme et la beauté sauvage d’une nature qui s’est adap­tée aux tem­péra­tures et aux vents les plus rudes.

Dans cette nature baignée d’une lumière trans­par­ente d’une pureté presque irréelle, règne une atmo­sphère de calme, de pléni­tude et de sérénité.
Baignée par cette lumière si par­ti­c­ulière, où que notre regard se porte, Ushua­ia restera pour longtemps tout en haut du hit-parade de mes plus beaux sou­venirs.

Elle est mythique en toute sim­plic­ité. 

Texte : Patrick Richard.

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(1) Une estancia est une pro­priété agri­cole, générale­ment de grande super­fi­cie.

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Voir aus­si les autres arti­cles du car­net de route :

Dans les pas des incas

En pas­sant par Men­doza et Maipú

Sur la ruta 7 entre Argen­tine et Chili

Baie de Lap­ata­ia