Le feuilleton Milagro Sala

Voilà main­tenant six ans que Mila­gro Sala est en prison, sans que les accu­sa­tions portées con­tre elle n’aient pour le moment débouché sur un ver­dict défini­tif.

Le cas de cette mil­i­tante des droits indigènes est très révéla­teur de l’immense frac­ture qui divise actuelle­ment toute la société argen­tine. Pour les uns, Mila­gro Sala est le sym­bole de l’arbitraire d’un pou­voir judi­ci­aire à la botte des dirigeants poli­tiques. Pour les autres, celui de la mise au ser­vice d’une grande cause au prof­it d’intérêts par­ti­c­uliers, en somme, représen­ta­tive de la cor­rup­tion et du clien­télisme du mou­ve­ment péro­niste, auquel on n’hésite pas alors à la rat­tach­er.

Qui est-elle en réal­ité, et que lui est-il reproché ?

Mila­gro Sala, 58 ans, était jusqu’en 2016 prési­dente de l’association de quartiers Tupac Amaru, à San Sal­vador de Jujuy, dans le nord-ouest argentin, près de la fron­tière avec la Bolivie. Elle était égale­ment mil­i­tante du syn­di­cat d’extrême-gauche CTA (Con­fédéra­tion des tra­vailleurs argentins), et avait été élue en 2013 députée de sa région, avant de démis­sion­ner en 2015 pour entr­er au par­lement du Mer­co­sur, le marché com­mun du con­ti­nent améri­cain.

D’origine indi­enne, elle est égale­ment une défenseure des droits indigènes, et une mil­i­tante fémin­iste recon­nue.

Farouche et très active opposante au gou­verneur con­ser­va­teur de la région, Ger­ar­do Morales, celui-ci n’a eu de cesse de la musel­er et de ten­ter d’affaiblir son mou­ve­ment, en l’accusant de toutes sortes de malver­sa­tions.
En 2016, Mila­gro Sala a été arrêtée, dans un pre­mier temps au motif de la par­tic­i­pa­tion à une man­i­fes­ta­tion sauvage devant le domi­cile de Morales, pour pro­test­er con­tre sa poli­tique de loge­ment.

Bien qu’il ait été prou­vé qu’elle n’était pas présente ce jour-là, et en dépit des protes­ta­tion d’organisations non-gou­verne­men­tales et même du groupe de tra­vail sur les arresta­tions arbi­traires de l’ONU, elle est con­damnée à trois ans de prison avec sur­sis. Sen­tence con­fir­mée par la Cour suprême : à l’époque, l’Argentine était dirigée par Mauri­cio Macri, du même bord que Ger­ar­do Morales.

A par­tir de là, les mis­es en accu­sa­tions vont se mul­ti­pli­er : détourne­ment de fonds publics (sub­ven­tions à son asso­ci­a­tion), favoritisme (attri­bu­tion de postes aux mil­i­tants de son mou­ve­ment), clien­télisme (dis­tri­b­u­tion de pots de vin), men­aces de mort et atten­tats con­tre d’anciens mil­i­tants repen­tis. Des accu­sa­tions bien sou­vent étayées par les seuls témoignages, juste­ment, de repen­tis.

C’est le cas notam­ment de Jorge Páez, qui, arrêté pour une ten­ta­tive d’assassinat qui fera une vic­time col­latérale, une fil­lette griève­ment blessée, dénon­cera Sala comme com­man­di­taire de l’attentat. Il sera par la suite libéré, tan­dis que ses com­plices, qui avaient mis Sala hors de cause, sont encore en prison.

Depuis six ans, Mila­gro Sala est trans­bahutée de procès en procès, de prison en prison. En juil­let 2017, la com­mis­sion inter­améri­caine des droits de l’homme (CIDH) a exigé, en rai­son des mau­vais­es con­di­tions de déten­tion, qu’elle soit placée en rési­dence sur­veil­lée chez elle. Le tri­bunal a accep­té, mais dis­posé qu’elle devrait accom­plir sa peine non chez elle, mais dans une autre mai­son lui appar­tenant. Or, celle-ci – et le tri­bunal le savait – avait été mise à sac et était inhab­it­able. La CIDH a protesté et finale­ment, des mil­i­tants la remet­tront en état. Là, Mila­gro Sala béné­fi­cie d’un «traite­ment de faveur» : sur­veil­lance poli­cière ren­for­cée, caméras, bar­belés autour de la pro­priété, régime de vis­ites aligné sur celui de la prison.

Elle est actuelle­ment sous le coup d’une con­damna­tion à treize années de réclu­sion, et est trans­férée au gré des déci­sions judi­ci­aires de la prison à son domi­cile, et de son domi­cile à la prison.

Man­i­fes­ta­tion pour Mila­gro Sala à Paris, en juil­let 2021

Vic­time ou coupable ? Le gou­verneur Ger­ar­do Morales sem­ble répon­dre assez claire­ment là-dessus, lui qui a fait de la mil­i­tante sa cible pri­or­i­taire, LA femme à abat­tre. A tra­vers son cas par­ti­c­uli­er, s’illustre tout un com­bat con­ser­va­teur et néo­colo­nial­iste, anti-indigène, antifémin­iste, antipro­gres­siste et très net­te­ment raciste. Voire même néga­tion­niste : pour beau­coup de blancs d’origine européenne, les derniers indi­ens encore présents sur le ter­ri­toire argentins n’ont aucune réal­ité.

Ce serait, en fait, des faux-indi­ens, se trav­es­tis­sant pour appuy­er leurs reven­di­ca­tions gauchistes, la cause indi­enne étant bien reçue chez les bobos écolos¬-péronistes. Oui, péro­nistes. Car s’il y a bien un repous­soir qui fonc­tionne à plein régime pour au moins la moitié des Argentins, c’est bien celui du péro­nisme. Pire : du kirch­ner­isme (de Nestor et Cristi­na Kirch­n­er, prési­dents péro­nistes de 2003 à 2015). Or, Mila­gro Sala est en très bons ter­mes avec Cristi­na Kirch­n­er.

D’un autre côté, on ne peut pas non plus occul­ter une part de clien­télisme réel et une façon toute per­son­nelle d’utiliser les sub­ven­tions publiques de la part de la mil­i­tante. Mais elle sait aus­si s’en expli­quer. Par exem­ple, au sujet de l’argent don­né par le gou­verne­ment de Nestor Kirch­n­er, des­tiné en principe à la con­struc­tion de loge­ments soci­aux à Tilcara. Jugeant que la local­ité voi­sine de Maimará en avait davan­tage besoin, elle n’a pas hésité à faire dériv­er les fonds plutôt vers celle-ci. Sans con­sul­ter per­son­ne et prê­tant ain­si le flanc à l’accusation de détourne­ment. Même chose lorsque toutes les sub­ven­tions n’étaient pas dépen­sées en total­ité sur un pro­jet. Elle dis­po­sait du reste selon ses pro­pres pri­or­ités.

Femme indépen­dante, engagée, elle représente tout ce que la classe dom­i­nante con­ser­va­trice déteste : les gueux à peau basanée qui revendiquent des droits et pré­ten­dent l’empêcher de décider ce qui est bon pour le petit peu­ple, à sa place. La droite argen­tine aura beau l’accuser de tous les maux – et nous l’avons dit, sa manière d’agir est par­fois cri­ti­quable – elle reste une pris­on­nière poli­tique au sein d’une démoc­ra­tie qui revendique l’estampille d’état de droit. Et le sym­bole d’une guerre jamais tout à fait ter­minée des colonisa­teurs d’origine européenne con­tre les peu­ples pre­miers.

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Au sujet de Mila­gro Sala, l’écrivaine Alice Dujovne Ortiz, par ailleurs autrice d’une biogra­phie remar­quée d’E­va Perón, a écrit un livre : “Mila­gro Sala. L’ét­in­celle d’un peu­ple”, aux édi­tions Des femmes/Antoinette Fouque.

Elle en par­lait lors de sa sor­tie dans un inter­view au quo­ti­di­en en ligne Infobae.Tra­duc­tion de cette inter­view ici. (For­mat PDF)

Voir égale­ment la présen­ta­tion du livre dans Le Monde diplo­ma­tique.

L’Obélisque devient mirador !

Un des mon­u­ments les plus emblé­ma­tiques de la cap­i­tale fédérale argen­tine, l’Obélisque de l’avenue 9 de Julio, va subir prochaine­ment, nous racon­te le quo­ti­di­en La Nación, une trans­for­ma­tion impor­tante : on va amé­nag­er à son som­met une petite salle depuis laque­lle le pub­lic pour­ra admir­er l’ensemble de la ville, à près de 70 m de hau­teur. Un ascenseur sera égale­ment instal­lé dans la colonne, afin de gag­n­er le som­met, ain­si qu’au rez-de-chaussée, une petite salle d’exposition retraçant l’historique du mon­u­ment et de la ville elle-même. (l’ar­ti­cle donne des pho­tos en réal­ité virtuelle) 

 

L’obélisque, c’est un peu la tour Eif­fel de Buenos Aires, LE mon­u­ment qui per­son­ni­fie le mieux la ville et en représente l’emblème défini­tif.

Tout comme notre tour parisi­enne, il est beau­coup moins ancien que la ville elle-même. A son emplace­ment se situ­ait l’église Saint Nico­las de Bari, sur le clocher de laque­lle fut hissé pour la pre­mière fois le dra­peau argentin en 1812, deux ans après la pre­mière déc­la­ra­tion d’autonomie, et qua­tre ans avant la déc­la­ra­tion défini­tive de l’indépendance du pays. L’église a dû être démolie en 1931 dans la per­spec­tive de créer ce qui con­stitue tou­jours une des plus larges avenues du monde : la 9 de julio. Celle-ci ne sera pour­tant réelle­ment per­cée que quelques mois après la con­struc­tion de l’Obélisque !

L’Obélisque avant la per­cée de l’Av­enue du 9 de julio

C’est en 1936 que pour la pre­mière fois on a songé à mar­quer cet emplace­ment par un mon­u­ment sig­ni­fi­catif. Dans un pre­mier temps, la majorité rad­i­cale du par­lement avait pen­sé ériger là un mon­u­ment à la gloire de l’ancien prési­dent Hipól­i­to Irigoyen (1916–1922, puis 1928–1930), mais en févri­er 1936, le prési­dent de l’époque, Pedro Jus­to, priv­ilé­giant la célébra­tion du qua­tre cen­tième anniver­saire de la pre­mière fon­da­tion de la ville, imposa, selon sa for­mule «la réal­i­sa­tion d’une œuvre sin­gulière rap­pelant au peu­ple de la République la véri­ta­ble impor­tance de cette date. Puisqu’à ce jour il n’existe aucun mon­u­ment sym­bol­isant l’hommage de la Cap­i­tale à la nation entière».

La con­struc­tion a été con­fié à l’architecte Alber­to Pre­bisch. C’est lui qui choisira la forme de l’obélisque : «Nous avons choisi cette forme géométrique sim­ple et sans arti­fice parce c’est la forme tra­di­tion­nelle des obélisques. Nous l’avons appelé Obélisque parce qu’il fal­lait bien lui don­ner un nom. Mais je revendique de pou­voir l’appeler pour ma part, de façon plus sim­ple et générique, “Mon­u­ment” ».

Prof­i­tant, pour asseoir sa base de béton, de la con­struc­tion simul­tanée de la ligne B du mét­ro­pol­i­tain, l’obélisque a été con­stru­it en seule­ment 2 mois, du 20 mars au 23 mai 1936.

Le jour de l’in­au­gu­ra­tion

Tout comme la Tour Eif­fel égale­ment, le mon­u­ment a été l’objet de polémiques et moqueries. Trois ans après sa con­struc­tion, on pen­sa même à le démolir, pour «raisons esthé­tiques, économiques et de sécu­rité» ! Mais il n’en fut rien, et il devint peu à peu l’emblème défini­tif et indis­cutable de la cap­i­tale argen­tine.

A tel point que lui aus­si a servi de sym­bole de ral­liement à divers­es caus­es, écologiques, poli­tiques ou human­i­taires. Comme en 1998, quand Green­peace y avait déployé une ban­de­role au sujet – déjà – du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, ou en 2005, où il s’était trou­vé recou­vert d’un gigan­tesque préser­vatif rose, pour célébr­er la journée mon­di­ale con­tre le SIDA. Il est régulière­ment le point de ren­con­tre de man­i­fes­ta­tions divers­es.

L’obélisque aujour­d’hui
Vue prise depuis l’Av­enue Roque Saenz Peña
Depuis l’Av­enue 9 de julio

IV. Le second mandat de Perón

La fin du pre­mier man­dat est mar­quée par le début d’une forte crise économique. Jusqu’ici pour­tant, tout mar­chait comme sur des roulettes.

L’Argentine avait béné­fi­cié des con­séquences dra­ma­tiques de la sec­onde guerre mon­di­ale en Europe pour redress­er son com­merce extérieur, grâce à la forte demande de celle-ci en matières pre­mières notam­ment ali­men­taires.

L’industrie se dévelop­pait, le pou­voir d’achat des salariés n’avait jamais été aus­si haut, la pau­vreté rec­u­lait, et le pays s’était doté de ser­vices publics effi­cients. Le péro­nisme était à son apogée : les man­i­fes­ta­tions de sou­tien pop­u­laire se suc­cé­daient devant le palais prési­den­tiel, man­i­fes­ta­tions que le prési­dent accueil­lait à bras ouverts au bal­con de la Mai­son Rose en faisant des dis­cours enflam­més.

Trop ent­hou­si­astes, les sup­port­ers péro­nistes ? Sans aucun doute. Car en y regar­dant de plus près, tout ne va pas si bien.

Car à la fin des années quar­ante, dès lors que l’Europe se recon­stru­it et que son économie redé­marre, la demande s’effondre.

Le gou­verne­ment se voit donc obligé de pren­dre des mesures d’urgence et de revoir à la baisse sa poli­tique redis­trib­u­tive. Il est même ques­tion de blo­quer les salaires pen­dant deux ans. Comme de juste, cela provoque le mécon­tente­ment de cer­tains secteurs, et on voit se faire jour de nou­velles mobil­i­sa­tions ouvrières, revendi­quant la pour­suite des mesures de jus­tice sociale et de hausse des salaires dont ils béné­fi­ci­aient jusque-là.

En 1951, le con­flit con­nait un pic sérieux, avec une grève mas­sive des employés du rail. Réac­tion du pou­voir : décréter la mobil­i­sa­tion mil­i­taire de tout le secteur, faisant pass­er les cheminots sous un régime de règle­men­ta­tion mil­i­taire. De quoi décourager toute vel­léité de pour­suite du mou­ve­ment. Une mesure, on l’imagine, fraiche­ment accueil­lie. Pre­mier accroc dans l’idylle entre Perón et le monde ouvri­er.

Dans le même temps, pour musel­er les voix d’opposition, le gou­verne­ment saisit le quo­ti­di­en “La Pren­sa”, qui apparte­nait jusque-là à la famille Gainz, pour en faire l’organe offi­ciel de la CGT.

Troisième déci­sion polémique, celle de réformer la con­sti­tu­tion de 1853. De cette réforme, assez vaste et recou­vrant des domaines très divers, de l’économie à la poli­tique en pas­sant par les droits des minorités, des tra­vailleurs, de la famille, à l’éducation, des asso­ci­a­tions, etc… les opposants retien­dront surtout une mesure emblé­ma­tique : la pos­si­bil­ité lais­sée au prési­dent sor­tant de se représen­ter pour un sec­ond man­dat de six ans, ce qui n’était pas pos­si­ble jusqu’alors. Per­me­t­tant ain­si à Juan Perón d’être can­di­dat à sa pro­pre suc­ces­sion !

Mal­gré tout, para­doxale­ment, la pop­u­lar­ité du prési­dent et de sa femme n’ont pas réelle­ment bais­sé après six ans de pou­voir. Les Perón con­ser­vent le sou­tien du monde ouvri­er, et du secteur syn­di­cal. Mal­gré les dif­fi­cultés, ils con­ser­vent la con­fi­ance de la masse du peu­ple, face à une oppo­si­tion con­ser­va­trice et/ou libérale qui n’a pas grand-chose à pro­pos­er et manque cru­elle­ment de fig­ures charis­ma­tiques.

C’est dans ce con­texte que nait un mou­ve­ment plus ou moins spon­tané en vue des élec­tions de 1952 : une propo­si­tion pop­u­laire de “tick­et” prési­den­tiel asso­ciant Juan Perón et Eva. Mou­ve­ment prin­ci­pale­ment impul­sé par le prin­ci­pal syn­di­cat péro­niste : la CGT.

L’idée est assez mas­sive­ment soutenue par la masse des électeurs péro­nistes. D’autant plus que la pop­u­lar­ité d’Evita est à son comble, notam­ment auprès des femmes, qui vien­nent d’obtenir le droit de vote.

Mais, on l’a vu dans l’épisode précé­dent, cela ne se fera pas, Eva étant con­trainte par le can­cer de renon­cer à cette per­spec­tive.

Eva vient de renon­cer à la vice-prési­dence

Mal­gré cette décep­tion pop­u­laire, Perón est facile­ment réélu avec 62% des voix. Eva, elle, a dû vot­er depuis son lit. Elle meurt peu de temps après, le 26 juil­let. Ses funérailles seront suiv­ies par des mil­lions d’Argentins en pleurs. Dis­parue à 33 ans, elle devient un per­son­nage chris­tique, et fera l’objet d’un véri­ta­ble culte qui se pour­suit encore aujourd’hui. (Suf­fit d’aller voir sa tombe au cimetière de la Reco­le­ta : il faut faite la queue à toute heure pour approcher !)

Mau­vais présage ou sim­ple coïn­ci­dence, c’est aus­si à par­tir de ce moment-là que la sit­u­a­tion économique et le cli­mat social de l’Argentine vont com­mencer sérieuse­ment à se détéri­or­er.

On l’a vu plus haut, le com­merce extérieur a du plomb dans l’aile en rai­son de la baisse des expor­ta­tions vers l’Europe en recon­struc­tion. Mais ce n’est pas le seul prob­lème.

Suite à une péri­ode de sécher­esse et de mau­vais­es récoltes, l’agriculture entre en crise. Par ailleurs, l’inflation repointe le bout de son nez, des pénuries appa­rais­sent sur cer­tains biens de con­som­ma­tion. Il faut pren­dre des mesures d’urgence : ce sera le sec­ond plan quin­quen­nal, égale­ment nom­mé “Plan économique de con­jonc­ture”. Il s’agit d’une part d’aider le secteur agri­cole, et d’autre part d’aller chercher les investis­seurs étrangers. C’est à dire, en somme, faire le con­traire de ce que le péro­nisme avait fait jusque-là. Ce qui provoque des grince­ments de dents à l’in­térieur du mou­ve­ment, qui s’ajoutent aux cri­tiques plus atten­dues de l’opposition.

Le plan quin­quen­nal pub­lié au bul­letin offi­ciel

Les pro­prié­taires ter­riens, dont le IAPI, cet insti­tut de pro­mo­tion des échanges com­mer­ci­aux, avait amputé les béné­fices au prof­it du secteur indus­triel, com­men­cent à relever la tête. Pour faire pres­sion, ils réduisent les sur­faces agri­coles. Du coup, la pro­duc­tion de céréales s’en ressent, et la bal­ance com­mer­ciale aus­si.

Eva dis­parue, des rumeurs cir­cu­lent : Perón entre­tiendrait des rela­tions scan­daleuses avec de jeunes étu­di­antes de l’Union des étu­di­ants du sec­ondaire (UES), mou­ve­ment poli­tique de jeunes lié au péro­nisme, et spé­ciale­ment avec une cer­taine Nel­ly Rivas, 14 ans à l’époque (il en avait 58). Des rumeurs qui plus tard, seront bien utiles pour dis­qual­i­fi­er le vieux général, mais dont le fonde­ment reste très dis­cuté encore aujourd’hui. (Voir ici l’article d’un his­to­rien argentin, Igna­cio Clop­pet).

Les mil­i­taires, pour leur part, sont divisés. En sep­tem­bre 1951, un groupe d’officiers antipéro­nistes, menés par le général Ben­jamín Ménen­dez, a ten­té de ren­vers­er le prési­dent élu. Le coup a échoué, mais il a mon­tré la pro­fonde frac­ture partageant le monde mil­i­taire : le camp antipéro­niste existe, pour l’essentiel des officiers con­ser­va­teurs et/ou libéraux, et il s’est ren­for­cé.

Et puis, il y a l’Église. Jusqu’ici, elle vivait en bons ter­mes avec le prési­dent. Même si elle n’aimait pas beau­coup Eva (qui non seule­ment était vue comme une sainte laïque par de nom­breux croy­ants mod­estes ‑sac­rilège ! –, mais égale­ment avait le culot de piétin­er ses plates-ban­des car­i­ta­tives avec sa Fon­da­tion) il avait réus­si à la met­tre dans sa poche, ne remet­tant pas en cause l’enseignement catholique, aug­men­tant large­ment les salaires des per­son­nels religieux payés par l’état (et aug­men­tant le nom­bre de ceux-ci), sub­ven­tion­nant les pèleri­nages, finançant les répa­ra­tions d’édifices religieux, etc… (Et, cerise sur le gâteau pour les cathos, en dimin­u­ant par­al­lèle­ment les sub­ven­tions aux autres cultes !). Tout allait pour le mieux. Mais peu à peu, ça va finir par se gâter.

Pour être pré­cis, la dégra­da­tion date de 1954. L’Église, qui tient à assur­er une place à sa doc­trine dans l’u­nivers poli­tique, face aux soci­aux-démoc­rates et aux com­mu­nistes, crée un par­ti pour la défendre : ce sera le par­ti démoc­rate chré­tien, qui se veut de cen­tre-droit. Perón, qui con­sid­ère que son pro­pre mou­ve­ment est déjà, lui aus­si, à la fois démoc­rate et chré­tien, en prend ombrage. Vexé, il prend alors une série de mesures de rétor­sion con­sid­érées comme des casus-bel­li : loi légal­isant le divorce, inter­dic­tion pour les com­merçants de Buenos Aires de décor­er leurs vit­rines de Noël avec des sujets religieux, sup­pres­sion de jours fériés célébrant des fêtes religieuses, légal­i­sa­tion des bor­dels, ça fai­sait beau­coup. D’autant plus que de l’autre côté, les class­es dom­i­nantes, très proches de la hiérar­chie catholique, fai­saient mon­ter la pres­sion.

L’opposition se cristallise autour de l’Église et des mil­i­taires, avec le sou­tien des con­ser­va­teurs, des rad­i­caux et des social­istes, tous décidés à en finir avec le péro­nisme. Mais ce sont essen­tielle­ment les mil­i­taires qui s’y col­lent, étant les seuls à en avoir les moyens. Le 16 juin 1955, une grande par­tie de l’Armée se soulève, et les avions de la Marine bom­bar­dent la place de Mayo, où se trou­ve la palais prési­den­tiel. L’attaque, indis­crim­inée, fait plus de trois cents morts, pour la plu­part des pas­sants, et sème la ter­reur. Les mil­i­taires loy­al­istes parvi­en­nent à la repouss­er, mais le coup a porté. Perón veut à tout prix éviter une guerre civile. Il refuse tout net d’armer ses par­ti­sans, et pro­pose à l’opposition de négoci­er.

16 juin 1955 : bom­barde­ment de la place de Mayo

Le con­flit retombe un peu, jusqu’à l’incendie de plusieurs églis­es de Buenos Aires, qui va le réac­tiv­er. On ne sait pas avec pré­ci­sion qui en est à l’origine. Provo­ca­tion péro­niste ou anti ? Aujourd’hui encore le débat reste ouvert. Tou­jours est-il que ces inci­dents don­nent du grain à moudre à l’opposition, qui crie au loup. Là-dessus, Perón fait un dis­cours enflam­mé pour gal­vanis­er ses sup­port­ers, où il est notam­ment ques­tion d’abattre cinq opposants pour chaque péro­niste tué. Bref, l’ambiance n’est plus vrai­ment à l’apaisement.

Nous devons rétablir la paix entre le gou­verne­ment, les insti­tu­tions et le peu­ple, par l’action du gou­verne­ment, des insti­tu­tions et du peu­ple lui-même. La con­signe pour tout péro­niste, indi­vidu­elle­ment ou au sein d’une organ­i­sa­tion, est de répon­dre à toute action vio­lente par une action plus vio­lente encore. Pour un des nôtres abat­tu, il fau­dra abat­tre cinq de nos enne­mis !” (Extrait du dis­cours)

L’Armée va donc don­ner le coup de grâce, emmenée par le Général Lonar­di. Le 16 sep­tem­bre, il soulève la gar­ni­son de Cór­do­ba et la flotte de la Marine à Puer­to Bel­gra­no et marche sur Buenos Aires accom­pa­g­né par des com­man­dos civils for­més par des mil­i­tants rad­i­caux, social­istes et catholiques. Le 20, le Con­tre-ami­ral Rojas men­ace de bom­barder de nou­veau la cap­i­tale. Pour éviter le bain de sang, Perón préfère renon­cer, et demande asile à l’ambassade du Paraguay. Pays qu’il rejoin­dra ensuite par voie flu­viale.

L’au­to-proclamée “Rev­olu­ción lib­er­ta­do­ra” (Révo­lu­tion libéra­trice) vient de com­mencer. Elle va dur­er dix-huit ans, entre gou­verne­ments civils – mais étroite­ment con­trôlés – et mil­i­taires. Le péro­nisme entre en som­meil. Et en résis­tance. Car il est désor­mais pro­scrit de la vie poli­tique du pays.

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Pour en savoir plus

En français

La très intéres­sante inter­view d’Alain Rouquié, uni­ver­si­taire spé­cial­iste de l’Amérique latine et auteur du “Siè­cle de Perón”. Il donne notam­ment les raisons de la perte d’in­flu­ence des par­tis de gauche tra­di­tion­nelle en Argen­tine, et quelques expli­ca­tions au sujet de la per­sis­tance du péro­nisme dans la société argen­tine.

Courte vidéo d’un pro­gramme cana­di­en sur Eva Perón. (3′)

La nou­velle “La toile d’araignée” sur ce blog.

En espag­nol

Sur ce sec­ond man­dat, un site his­torique argentin plutôt objec­tif : https://historiaybiografias.com/gobierno2_peron/

Une vision péro­niste de ce sec­ond gou­verne­ment : http://historiadelperonismo.com/?p=3240

Las Luces de Ushuaia-Tierra del Fuego

Lat­i­tud 54° 47’ 59’’ sur, lon­gi­tud 68° 17’ 59’’ oeste: aqui están las coor­de­nadas geográ­fi­cas de la ciu­dad donde decidi­mos pasar los últi­mos días del año 2007 y fes­te­jar la lle­ga­da del nue­vo año.

Bien cono­ci­das por los explo­radores, los aven­tureros y aho­ra los tur­is­tas, esas coor­de­nadas son las de la cap­i­tal de la provin­cia argenti­na de “Tier­ra del fuego, Antár­ti­co e Islas del Atlán­ti­co sur” ubi­ca­da en la Isla Grande: la míti­ca Ushua­ia.

Con­stru­i­da en la ladera de una col­i­na azo­ta­da por los vien­tos y bor­dea­da por el canal de Bea­gle, la ciu­dad de Ushua­ia se con­sid­era la ciu­dad más sureña del mun­do, por eso se lla­ma “Ciu­dad del fin del mun­do”.

Vista de Ushua­ia des­de el Canal de Bea­gle

Un apo­do que le cues­tionó var­ios años la base naval de Puer­to Williams, ubi­ca­da en la Isla Navari­no, en el otro lado del canal de Bea­gle. Una dis­cusión zan­ja­da por las Naciones Unidas: deci­dieron que Puer­to Williams no podía recla­mar el tit­u­lo por ser demasi­a­da pequeña, ya que el mín­i­mo para que se con­sidere ciu­dad sería 20 000 habi­tantes.

UN POCO DE HISTORIA

La Tier­ra del fuego está sep­a­ra­da del con­ti­nente por un estre­cho for­man­do un corre­dor nat­ur­al de 600 km entre los océanos Atlán­ti­co y Pací­fi­co, estre­cho que tiene el nom­bre del mis­misi­mo nave­g­ante por­tugués, primer europeo en des­cubrir­lo, Fer­nan­do de Mag­a­l­lanes.

Se cuen­ta que fueron los marineros de Mag­a­l­lanes, al asi­s­tir des­de su bar­co al espec­tácu­lo de las hogueras en las col­i­nas, quienes lla­maron el lugar “Tier­ra de los humos y Tier­ra de los fue­gos”. Car­los V de Hab­s­bur­go (El famoso Car­los Quin­to) le daría luego el nom­bre defin­i­ti­vo de “Tier­ra del fuego”.

A lo largo de los sigu­ientes sig­los, se mon­taron varias expe­di­ciones euro­peas entran­do en con­tac­to por primera vez con los nativos.
En 1830, durante el primer via­je del “HMS Bea­gle” en Tier­ra del Fuego, los marineros cap­turaron a cua­tro indios y los lle­varon para pre­sen­tar­les a los reyes de Inglater­ra.

Sólo tres de esos “sal­va­jes” volvieron a la Tier­ra del Fuego, en enero de 1833, aprovechan­do la segun­da expe­di­ción (1831–1836) del HMS Bea­gle, al man­do del capitán Robert Fitz Roy, que llev­a­ba tam­bién var­ios cien­tí­fi­cos entre los cuales el nat­u­ral­ista Charles Dar­win.

El buque y su equipa­je pasaron siete sem­anas en el sur de la Tier­ra del Fuego, un lugar por entonces descono­ci­do. Un equipo bajó a tier­ra y se quedó allí todo el tiem­po nece­sario para realizar estu­dios mete­o­rológi­cos, astronómi­cos, zoológi­cos y botáni­cos así como etnológi­cos. Otro equipo se quedó a bor­do y navegó a lo largo de las costas para realizar estu­dios tan­to car­tográ­fi­cos como hidro­grá­fi­cos.

Fau­na en el Canal de Bea­gle

Ushua­ia, que sig­nifi­ca “Bahía hacia el oeste” en idioma yámana (o yagán) empezó su his­to­ria en tan­to colo­nia a mano de una mis­ión angli­cana al man­do del pas­tor Waite Hockin Stir­ling, en 1869. Este mis­mo año a Hockin le susti­tuyó Thomas Bridges, autor del primer dic­cionario del idioma yagán, ese “Pueblo de las canoas” que vivió var­ios mile­nar­ios sin ningún con­tac­to con el mun­do exte­ri­or.

Luego, Bridges dejó la mis­ión y se fue a vivir a la estancia Haber­ton que él mis­mo había fun­da­do. Esta estancia se ubi­ca a pocos kilómet­ros de la actu­al Ushua­ia, en las oril­las del canal de Bea­gle. Hoy en día la estancia todavía pertenece a la famil­ia del pas­tor y se ded­i­ca a activi­dades turís­ti­cas.

Las primeras vivien­das las con­struyó la Amer­i­can Mis­sion­ary Soci­ety, sociedad mision­era británi­ca encar­ga­da de evan­ge­lizar a los pueb­los autóctonos.

En cuan­to a Fran­cia, ese país orga­nizó una expe­di­ción cien­tí­fi­ca en Tier­ra del Fuego en 1882 ‑1883, en el mar­co del año polar inter­na­cional.

A Louis-Fer­di­nand Mar­tial (1836–1885), explo­rador y capitán de fra­ga­ta le con­fi­aron el man­do de la fra­ga­ta La Romanche. El buque zarpó des­de Cher­bur­go el 17 de julio de 1882 con 140 per­sonas a bor­do, para lle­gar a la Isla Hoste, a 40 km del Cabo de Hornos, el 6 de sep­tiem­bre.

El obje­to de la mis­ión era realizar estu­dios geológi­cos, botáni­cos, zoológi­cos y etno­grá­fi­cos.

Los europeos asen­ta­dos en Tier­ra del Fuego (ganaderos, pescadores, mineros de oro) cometieron masacres tremen­das y propa­garon enfer­medades, casi errad­i­can­do los pueb­los autóctonos. Los misioneros quienes aco­gieron los sobre­vivientes no hicieron sino acel­er­ar el pro­ce­so de deca­den­cia evan­ge­lizán­do­los.

Una expe­di­ción argenti­na desem­bar­có en el ter­ri­to­rio en sep­tiem­bre de 1884 para insta­lar una pre­fec­tura. El 12 de octubre onde­a­ba por fin la ban­dera argenti­na en la provin­cia.

La ciu­dad se desar­rol­ló primero en torno a una cár­cel, el gob­ier­no argenti­no inspirán­dose de las expe­ri­en­cias en las Islas del Salut en Guyana (Fran­cia) y de los pre­sidios británi­cos en Aus­tralia.

Pero el desar­rol­lo arrancó de ver­dad en 1970 medi­ante la creación de una zona exen­ta de impuestos.

El des­cubrim­ien­to de yacimien­tos de gas y de petróleo con­tribuyó tam­bién a la pros­peri­dad de la economía local.

El tur­is­mo cre­ció sobre todo a par­tir de los años 1980, la Tier­ra del Fuego aprovechan­do su ima­gen de fin del mun­do y de pun­to de par­ti­da hacia el cabo de Hornos y el Antár­ti­co.

Par­que nacional de Tier­ra del Fuego

MIS FAVORITOS

Lo ten­go que admi­tir, es esa ima­gen fan­tasea­da de Ushua­ia que me atra­jo primero has­ta la pun­ta aus­tral del con­ti­nente suramer­i­cano.

El peli­gro de los sueños es la posi­bil­i­dad de desilusión que puede acae­cer cuan­do la real­i­dad no está a la altura de lo que habíamos imag­i­na­do.

Entonces el mito se viene aba­jo. Pero tal no fue el caso para mí.
A penas desem­bar­camos en el aerop­uer­to inter­na­cional de Ushua­ia-Malv­inas argenti­nas la ciu­dad cumplió con las expec­ta­ti­vas. Gra­cias a la luz de fin de tarde veraniego, sen­tí una emo­ción inde­scriptible, un sen­timien­to de plen­i­tud.

En tan­to puer­to con mucho bul­li­cio, esta ciu­dad de arqui­tec­tura des­or­de­na­da y col­ora­da, ampara­da por los montes neva­dos de la cordillera Mar­tial, ben­e­fi­cia de un sitio pre­cioso favor­able para los sueños de aven­tu­ra.

Este 31 de diciem­bre, no teníamos nada mejor que hac­er sino nave­g­ar por el canal de Bea­gle, dis­fru­tan­do del paisaje de tém­panos e islotes rocosos.

A bor­do del yate Che, con un pequeño grupo de tur­is­tas brasileñas y españoles, nos fuimos rum­bo al este, hacia el archip­iéla­go Kashu­na, tam­bién lla­ma­do “Islotes Les Eclaireurs” (el nom­bre lo atribuyó Louis Mar­tial, por eso es en Francés).

El archip­iéla­go está com­puesto de var­ios islotes como “Los Pájaros” y “Los Lobos” donde se puede ver una colo­nia de leones de mar así como cor­moranes. Cuen­ta con un faro con­stru­i­do en 1920, el Faro “Les Eclaireurs”.

El faro “Les Eclaireurs”

Se con­funde a menudo este faro con el de San Juan del Sal­va­men­to, en la isla de los Esta­dos, en la pun­ta sureste de la provin­cia, faro que inspiró el escritor francés Jules Verne para su nov­ela “El faro del fin del mun­do”.

Cabe sub­ra­yar que un aven­turero francés de La Rochelle, André Bron­ner, quien había des­cu­bier­to este faro aban­don­a­do des­de mucho tiem­po, se empeñó en arreglar­lo y en 1998, y gra­cias a la colab­o­ración de los talleres Per­rault, el faro de San Juan fun­cionó de nue­vo. Y en 2000, con­struyeron un faro idén­ti­co en la pointe des Min­imes, en La Rochelle. Otra répli­ca se puede ver tam­bién en el museo marí­ti­mo y del pre­sidio de Ushua­ia.

Ushua­ia tam­bién es el Cer­ro Mar­tial. Cul­mi­nan­do a casi 1300 met­ros de alti­tud, rep­re­sen­ta la may­or reser­va de agua potable de la ciu­dad así como el mejor pun­to de vista hacia la bahía, los techos col­orados, el canal de Bea­gle y más allá la cordillera de Dar­win.

Un panora­ma real­mente fan­tás­ti­co, siem­pre con esta luz tan agrad­able como espe­cial.

Ushua­ia vista des­de el cer­ro Mar­tial

Se sube al cer­ro por une car­retera sin­u­osa de 7 km, luego toman­do un tele­féri­co y para ter­mi­nar andan­do has­ta el glaciar.

Ante todo rep­re­sen­ta para mí un recuer­do inolvid­able haber pisa­do este glaciar del fin del mun­do el primer día del año, ¡en la ciu­dad más aus­tral del plan­e­ta!

10 km más allá de la ciu­dad se hal­la el Par­que Nacional de Tier­ra del Fuego. Imposi­ble no vis­i­tar­lo, claro. Crea­do en 1960, el Par­que da a la bahía de Lap­ata­ia (Bahía de la bue­na madera, en idioma Yagán), el úni­co fior­do argenti­no del Canal de Bea­gle. Aquí tam­bién final­iza la ruta 3, final de la famosa car­retera panamer­i­cana, la más larga del mun­do.

En unos min­u­tos dejamos el bul­li­cio de la civ­i­lización para gozar de la tran­quil­i­dad y la belleza sal­va­je de una nat­u­raleza per­fec­ta­mente adap­ta­da a las tem­per­at­uras bajas y los vien­tos vio­len­tos de la zona.

En esa nat­u­raleza ilu­mi­na­da por una luz trans­par­ente casi irre­al, reina aquí un ambi­ente de plen­i­tud y de serenidad.

Baña­da de esa luz tan espe­cial, por cualquier lugar en que dirigi­mos nues­tra mira­da Ushua­ia quedará eter­na­mente al tope de mis recuer­dos ínti­mos.
Una ciu­dad míti­ca, así de sim­ple.

Tex­to : Patrick Richard
Tra­duc­ción : Patrick Vian­nais (Lec­tura y cor­rec­ciones Ade­lai­da Ena Noval)

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Véase tam­bién otros artic­u­los del “Car­net de route”:

A lo largo del Qha­paq Ñan

Pasan­do por Men­doza y Maipú

Por la ruta 7, entre Argenti­na y Chile

Bahía de Lap­ata­ia

Les lumières d’Ushuaia

Lat­i­tude 54° 47’ 59’’ S, lon­gi­tude 68° 17’ 59’’ O : ce sont les coor­don­nées géo­graphiques de la ville où nous avions décidé de vivre les derniers jours de l’année 2007 et de saluer la nou­velle année.

Bien con­nues des explo­rateurs, des aven­turi­ers et plus récem­ment des touristes, ces coor­don­nées sont celles de la cap­i­tale de la province argen­tine de « Terre de feu, Antarc­tique et Iles de l’Atlantique Sud » située sur la «Isla Grande» : la mythique Ushua­ia.

Per­chée sur une colline battue par les vents et bor­dée par le canal de Bea­gle, la ville d’Ushuaia est con­sid­érée comme la ville la plus aus­trale du monde et surnom­mée à ce titre de « ville du bout du monde »

Ushua­ia depuis le canal de Bea­gle

Ce statut lui fut longtemps con­testé par la base navale chili­enne de Puer­to Williams située sur la «Isla Navari­no» séparée de la Isla Grande par le canal de Bea­gle. Ce débat a été tranché par les Nations Unies qui ont estimé que Puer­to Williams était trop petite (seuil 20 000 habi­tants) pour mérit­er le terme de ville !

UN PEU DE SON HISTOIRE

La Terre de Feu est séparée du con­ti­nent sud-améri­cain par un détroit, pas­sage naturel de plus de 600 km entre les océans Atlan­tique et Paci­fique, qui porte le nom du pre­mier européen à l’avoir décou­vert et tra­ver­sé en 1520, Fer­nand de Mag­el­lan (Fer­nan­do de Mag­a­l­lanes en espag­nol).

L’histoire racon­te que ce sont les marins de l’expédition con­duite par Mag­el­lan, qui obser­vant les feux et les fumées qui jalon­naient les côtes, bap­tisèrent ce lieu «Terre des Fumées et Terre des Feux» ; c’est Charles V de Hab­s­bourg dit Charles Quint qui don­nera à cet archipel le nom qu’on lui con­nait encore aujourd’hui : «Tier­ra del Fuego».

Durant les siè­cles qui suivirent, il y eut de nom­breuses expédi­tions européennes et les pre­miers con­tacts avec les Amérin­di­ens.

En 1830, lors du pre­mier voy­age du «HMS Bea­gle» en Terre de Feu, qua­tre Amérin­di­ens furent cap­turés pour être présen­tés au roi et à la reine du Roy­aume-Uni.

Seuls trois de ces «sauvages» retrou­vèrent la Terre de Feu en jan­vi­er 1833 lors du deux­ième voy­age autour du monde du «HMS Bea­gle» sous com­man­de­ment du cap­i­taine Robert FitzRoy accom­pa­g­né de nom­breux sci­en­tifiques dont le nat­u­ral­iste Charles Dar­win (1831–1836).

Le navire et son équipage vont pass­er sept semaines dans le sud de la Terre de Feu, une région alors encore très large­ment mécon­nue. Une équipe va descen­dre à terre, où elle restera pen­dant la durée du séjour pour réalis­er des études météorologiques, astronomiques, zoologiques et botaniques mais égale­ment eth­nologiques. Une équipe va rester à bord et nav­iguer le long des côtes pour faire des relevés car­tographiques et hydro­graphiques.

Faune du Canal de Bea­gle

Ushua­ia, qui veut dire «baie vers l’Ouest» en langue Yamana (ou Yaghan), sor­tit de terre en tant que pre­mière colonie non aborigène en 1869, par le biais d’une mis­sion angli­cane emmenée par le pas­teur Waite Hockin Stir­ling. Il sera rem­placé la même année par Thomas Bridges, à qui on doit le pre­mier dic­tio­n­naire de la langue Yaghan, ce «Peu­ple des canoés» qui a vécu plusieurs mil­lé­naires sur ces ter­res sans aucun con­tact avec le monde extérieur.

Par la suite, renonçant à sa mis­sion, il créera «l’es­tancia Haber­ton» (1) située à quelques kilo­mètres de l’actuelle Ushua­ia, le long du canal de Bea­gle. Aujourd’hui l’estancia, tou­jours pro­priété des descen­dants du pas­teur angli­can, s’est tournée vers des activ­ités touris­tiques.

Les pre­mières habi­ta­tions furent con­stru­ites en 1870 par la «South Amer­i­can Mis­sion­ary Soci­ety», société mis­sion­naire bri­tan­nique chargée de l’évangélisation des peu­ples autochtones.

Pour sa part, dans le cadre de l’an­née polaire inter­na­tionale, la France mena une expédi­tion sci­en­tifique en Terre de feu entre 1882 et 1883.

Louis-Fer­di­nand Mar­tial (1836–1885) explo­rateur et cap­i­taine de fré­gate est nom­mé chef de l’expédition sur le trois-mâts La Romanche. Le navire part de Cher­bourg le 17 Juil­let 1882 avec 140 per­son­nes à bord et arrive le 6 sep­tem­bre à l’Ile Hoste, à 40 km du Cap Horn.

La mis­sion était chargée d’ef­fectuer des études géologiques, botaniques, zoologiques et ethno­graphiques.

Les Européens instal­lés en Terre de Feu (éleveurs, pêcheurs, exploitants de mines d’or) y per­pétrèrent de ter­ri­bles mas­sacres et trans­mirent des mal­adies, réduisant à presque rien les pop­u­la­tions autochtones. Les mis­sion­naires qui recueil­laient les sur­vivants ont égale­ment con­tribué à leur déclin en les évangélisant.

Une expédi­tion argen­tine débar­qua sur le ter­ri­toire en sep­tem­bre 1884 afin de met­tre en place une sous-pré­fec­ture. C’est seule­ment le 12 octo­bre 1884 que le dra­peau argentin fut hissé.

La ville se dévelop­pa d’abord autour d’une prison, le gou­verne­ment argentin s’inspirant du bagne français des Iles du Salut en Guyane et des bagnes bri­tan­niques en Aus­tralie.

La ville s’est surtout dévelop­pée à par­tir des années 1970 grâce à l’installation d’une zone franche.

La décou­verte de gise­ments de gaz naturel et de pét­role ont per­mis un renou­veau de l’é­conomie de cette région.

A par­tir des années 1980, le tourisme s’y est forte­ment dévelop­pé, la Terre de Feu béné­fi­ciant de son image de «bout du monde» et de point de départ de croisières vers le cap Horn et l’Antarc­tique.

Parc Nation­al de la Terre de Feu

MES COUPS DE CŒUR

Je le con­cède, c’est cette image fan­tas­mée d’Ushuaia qui m’a attiré à la pointe aus­trale du con­ti­nent sud-améri­cain.

Les risques avec les rêves c’est la décep­tion de voir que la réal­ité n’est pas à la hau­teur de son imag­i­naire, et le mythe s’effondre. Cela n’a pas été le cas pour moi.

Fraiche­ment débar­qué à l’aéroport inter­na­tion­al «Ushua­ia – Malv­inas Argenti­nas», Ushua­ia a comblé mes attentes ; aidé par cette lumière d’une fin d’après-midi d’été, j’y ai ressen­ti une émo­tion indéfiniss­able, un sen­ti­ment d’accomplissement.

Port ani­mé sur le canal de Bea­gle à l’architecture chao­tique et col­orée, adossé aux som­mets enneigés de la chaîne Mar­tial, la ville béné­fi­cie d’un site majestueux prop­ice aux rêves d’aventures.

En ce 31 décem­bre ensoleil­lé quoi de mieux que de nav­iguer sur le canal de Bea­gle sur fond de glac­i­ers et d’ilots rocheux. Embar­qués à bord du Yate Che en com­pag­nie d’un petit groupe cos­mopo­lite, direc­tion plein Est à la décou­verte du petit archipel Kashu­na aus­si appelé îlots Les Eclaireurs.

Il a été nom­mé ain­si par le cap­i­taine de fré­gate Louis Fer­di­nand Mar­tial, com­man­dant La Romanche en sep­tem­bre 1882.

Il est com­posé de plusieurs îlots dont ceux de Los Pajaros et de Los Lobos où se trou­ve une colonie de cor­morans et de lions de mer. Il pos­sède un phare à son extrémité Est mis en ser­vice le 23 décem­bre 1920, le phare des Eclaireurs.

Le phare des Eclaireurs

Ce phare est sou­vent con­fon­du avec le phare de San Juan del Sal­va­men­to situé sur l’île des États à l’Est de l’ex­trémité sud-ori­en­tale de la Terre de Feu dont Jules Verne s’est inspiré pour son roman «Le Phare du bout du monde».

A not­er qu’un aven­turi­er Rochelais, André Bron­ner, qui avait décou­vert ce phare de San Juan lais­sé à l’abandon, entre­prit de le recon­stru­ire à l’identique. Le 26 févri­er 1998, en col­lab­o­ra­tion avec les Ate­liers Per­rault Frères, le phare recon­stru­it fonc­tionne à nou­veau. Une réplique de ce phare con­stru­ite à la pointe des Min­imes à La Rochelle a été inau­gurée le 1er jan­vi­er 2000. Un troisième exem­plaire de ce bâti­ment existe au Musée Mar­itime et du Bagne d’Ushuaia.

Ushua­ia, c’est aus­si le « Cer­ro Mar­tial » ; cul­mi­nant à près de 1 300 mètres d’alti­tude, c’est la plus grande source d’eau potable de la ville d’Ushuaia et acces­soire­ment un point de vue panoramique priv­ilégié sur la baie, les toits mul­ti­col­ores d’Ushuaia, le canal de Bea­gle et au loin la Cordil­lère de Dar­win.

La vue est vrai­ment fan­tas­tique, et tou­jours cette lumière aus­si agréable que sin­gulière.

Ushua­ia depuis le Cer­ro Mar­tial

On y accède par une route en lacets de 7 km puis un tra­jet en télésiège avant de finir par une petite balade viv­i­fi­ante qui mène au glac­i­er éponyme.

C’est avant tout un incroy­able sou­venir que d’avoir foulé, un pre­mier jan­vi­er, le glac­i­er du bout du monde dans la ville la plus aus­trale de la planète !

A une dizaine de kilo­mètres à l’ouest de la ville, une vis­ite au Parc nation­al de la Terre de Feu s’impose. Créé en 1960, le parc s’ouvre sur la Baie de Lap­ata­ia, (baie du bon bois en langue yamana), à l’entrée du seul fjord argentin du canal de Bea­gle. C’est aus­si ici que se ter­mine la «Ruta 3» par­tie finale de la fameuse transaméri­caine, plus long réseau routi­er au monde.

En quelques min­utes, on quitte l’agitation de la civil­i­sa­tion pour le calme et la beauté sauvage d’une nature qui s’est adap­tée aux tem­péra­tures et aux vents les plus rudes.

Dans cette nature baignée d’une lumière trans­par­ente d’une pureté presque irréelle, règne une atmo­sphère de calme, de pléni­tude et de sérénité.
Baignée par cette lumière si par­ti­c­ulière, où que notre regard se porte, Ushua­ia restera pour longtemps tout en haut du hit-parade de mes plus beaux sou­venirs.

Elle est mythique en toute sim­plic­ité. 

Texte : Patrick Richard.

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(1) Une estancia est une pro­priété agri­cole, générale­ment de grande super­fi­cie.

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Voir aus­si les autres arti­cles du car­net de route :

Dans les pas des incas

En pas­sant par Men­doza et Maipú

Sur la ruta 7 entre Argen­tine et Chili

Baie de Lap­ata­ia

1946–1952 : Premier mandat

Nous ne tracerons ici que les grandes lignes de la poli­tique suiv­ie par Juan Perón lors de son pre­mier man­dat, en nous lim­i­tant aux réal­i­sa­tions et faits les plus mar­quants, qu’ils aient été posi­tifs ou négat­ifs à la fois pour le pays, les citoyens argentins et pour Perón lui-même.

1. Le social

C’est de toute évi­dence dans ce domaine que l’action de Perón trou­ve son plus grand reten­tisse­ment. Nous l’avons vu lors des arti­cles précé­dents, Perón, poussé par son épouse Eva, et par la néces­sité, pour con­serv­er le pou­voir, de s’appuyer sur les syn­di­cats ouvri­ers, en fera sa pri­or­ité. Il a pré­paré le ter­rain lors de son pas­sage au min­istère du tra­vail, en faisant pass­er plusieurs lois favor­ables au monde ouvri­er : statut de l’ouvrier agri­cole, aug­men­ta­tion des salaires, indem­nités de chô­mage, de retraite. Ces mesures lui ont valu une grande pop­u­lar­ité auprès des organ­i­sa­tions de tra­vailleurs, qu’il ren­force en don­nant au syn­di­cat une véri­ta­ble exis­tence, par leur légal­i­sa­tion. En con­trepar­tie, il entend égale­ment les con­trôler, et les trans­former en cour­roie de trans­mis­sion de sa poli­tique. Le prin­ci­pal d’entre eux, la CGT, devien­dra ain­si le fer de lance du péro­nisme poli­tique.

Le bâti­ment de la CGT en 1953 à Buenos Aires.

En 1947, Perón rédi­ge une liste de droits fon­da­men­taux de l’ouvrier, qu’il fera ensuite vot­er par le par­lement pour leur don­ner force de loi. Entre autres, fig­urent dans cette liste, out­re bien enten­du le droit au tra­vail pour tous, le droit à la for­ma­tion, à une juste rémunéra­tion, à des con­di­tions de tra­vail dignes, à la san­té, à la pro­tec­tion de la famille. Tout au long de son pre­mier man­dat, il s’attachera à pro­mou­voir l’amélioration des con­di­tions de loge­ment des ouvri­ers, et sub­ven­tion­nera large­ment, pour leurs enfants, les frais sco­laires, par des dis­tri­b­u­tions de matériel, de livres, ain­si que le développe­ment de camps de vacances gra­tu­its.

Par ailleurs, c’est durant ce pre­mier man­dat que les femmes argen­tines accè­dent enfin au droit de vote.

Dans ce domaine social, Perón s’appuie large­ment sur une struc­ture créée par sa femme : La Fon­da­tion Eva Perón, auprès de laque­lle les plus pau­vres peu­vent avoir recours à tout moment en cas de dif­fi­culté. Tout cela n’est naturelle­ment pas dénué de clien­télisme, mais il n’en est pas moins vrai que durant toute cette péri­ode, la vie des tra­vailleurs les plus hum­bles s’est con­sid­érable­ment améliorée, si on la com­pare avec la mis­ère pro­fonde dans laque­lle ils étaient plongés jusque-là, quelle que soit la couleur du gou­verne­ment en exer­ci­ce. Pour la pre­mière fois, les gens mod­estes ont la sen­sa­tion d’être inté­grés au reste de la pop­u­la­tion, de faire par­tie de la nation. Ce n’est pas rien.

2. L’économie
 

Dans ce domaine, Perón, en bon mil­i­taire nation­al­iste, prend le total con­tre­pied de ce que furent jusqu’ici les poli­tiques suiv­ies par les gou­verne­ments civils précé­dents, qu’ils fussent con­ser­va­teurs ou libéraux. En effet, et notam­ment durant la décen­nie infâme, l’Argentine se présen­tait comme une véri­ta­ble pas­soire économique, plus ou moins soumise au bon vouloir des grandes puis­sances – et surtout la Grande-Bre­tagne – qui se com­por­taient en véri­ta­bles entités néo­colo­nial­istes. On l’avait vu notam­ment lors de la sig­na­ture du con­tro­ver­sé accord Roca-Runci­man, qui remet­tait les clés de l’économie argen­tine entre les mains des Bri­tan­niques. (On vous ouvre notre marché, mais en con­trepar­tie, vous vous engagez à n’avoir qu’un seul four­nisseur : nous. Et vous nous lais­sez pren­dre le con­trôle de votre Banque Cen­trale). Pas, ou peu, d’industrie locale, des investis­seurs, et donc des pro­prios, étrangers, une mon­naie archi-dépen­dante, une agri­cul­ture encore archaïque, et un com­merce extérieur notoire­ment défici­taire étaient les traits dom­i­nants de l’économie argen­tine de l’après-guerre mon­di­ale.

Le cré­do péro­niste, c’est la quadrilo­gie marché interne/nationalisme économique/étatisme/industrie. Autrement dit, une bonne dose de pro­tec­tion­nisme cou­plé au développe­ment de ressources pro­pres.
Perón com­mence par nation­alis­er la Banque cen­trale de la république argen­tine, et crée des ban­ques spé­ci­fiques à chaque secteur de l’économie, pour aider à leur finance­ment. Puis il cherche à dynamiser le secteur agri­cole, en pro­mou­vant la mécan­i­sa­tion, d’une part, et le développe­ment de l’industrie chim­ique d’autre part. Ensuite, il s’attache à pour­suiv­re le développe­ment de l’industrie légère, notam­ment les pro­duits man­u­fac­turés, jusqu’ici large­ment importés.

Dans le même temps, par le biais des mesures sociales, il cherche à stim­uler la con­som­ma­tion, afin de con­solid­er le marché interne. Pour con­trôler le déficit com­mer­cial qui s’annonce, ali­men­té par la forte demande et, en con­séquence, l’augmentation des impor­ta­tions, il créé un nou­v­el insti­tut nation­al, le IAPI : Insti­tut argentin de pro­mo­tion des échanges. Un instru­ment qui lui per­me­t­tra notam­ment de réin­ve­stir une par­tie des béné­fices sub­stantiels de l’agriculture, point fort de ce pays d’élevage, dans le développe­ment de l’industrie. Ce qui fera râler les gros pro­prios ter­riens, naturelle­ment. (Entre ça et le statut de l’ouvrier agri­cole, le con­tentieux com­mençait à être lourd !)

Le but prin­ci­pal, on le voit, est de faire de l’Argentine un pays réelle­ment indépen­dant. De faire en sorte, donc, de ne plus dépen­dre (ou moins dépen­dre, ne soyons pas trop opti­miste) des marchés extérieurs, en reprenant la main, par le biais de l’État, sur les ressorts de cette économie.

Pen­dant le pre­mier man­dat, Perón et son gou­verne­ment créeront suc­ces­sive­ment qua­tre grandes entre­pris­es nationales : la Société mixte sidérurgique argen­tine (SOMISA), la com­pag­nie aéri­enne «Aero­lin­eas argenti­nas» (qui existe encore aujourd’hui), la Com­pag­nie des eaux et de l’électricité, et les Chemins de fer argentins (Fer­ro­car­riles argenti­nos), rachetés par nation­al­i­sa­tion aux Anglais. (Cette dernière nation­al­i­sa­tion lui sera beau­coup reprochée plus tard, en rai­son de son coût très élevé).

En somme, si on s’essaie à com­par­er deux pays néan­moins net­te­ment dif­férents, Perón a appliqué à l’Argentine ce que nous Français avons con­nu égale­ment juste après la guerre sous l’égide du Con­seil nation­al de la résis­tance : un plan rad­i­cal de créa­tion de ser­vices publics.

3. Poli­tique extérieure

Tiens, juste­ment, les rela­tions avec les autres pays du monde. Perón, par sa poli­tique résol­u­ment redis­trib­u­tive et pro­tec­tion­niste, se pose en héraut des plus hum­bles, et engrange une très grande pop­u­lar­ité dans les milieux de gauche, d’Europe, bien sûr, mais surtout du tiers-monde, pour lequel il devient vite un exem­ple de leader indépen­dant. Lui-même ne rechigne pas à se pos­er en leader du «troisième monde», des non-alignés comme on dirait plutôt. Néan­moins, la prin­ci­pale car­ac­téris­tique de la poli­tique extérieure de l’Argentine sous Perón reste son prag­ma­tisme. Perón est autant anti-com­mu­niste que nation­al­iste, et se tient à bonne dis­tance des deux camps de la guerre froide.

Avec les États-Unis, cela a tou­jours été com­pliqué. La préférence don­née par les Argentins, dans leurs rela­tions économiques, aux Anglais, a de tout temps motivé une cer­taine méfi­ance envers eux de la part des Nord-Améri­cains. Ces derniers n’ont jamais vrai­ment pu exercer une influ­ence déter­mi­nante sur ce pays du sous-con­ti­nent améri­cain. Et l’épisode Braden, lors de la cam­pagne élec­torale de 1946, n’a pas amélioré leur image.

Avec l’Europe, il l’a soigné, l’im­age. Mais il ne s’est pas déplacé lui-même, non. Il a envoyé Eva, lors d’une mémorable tournée en 1947. Elle est ain­si passé par l’Espagne, l’Italie, le Por­tu­gal, la Suisse, Mona­co et la France. Elle est même restée 12 jours chez nous ! Tournée tri­om­phale dans l’ensemble, le glam­our le dis­putant à la poli­tique étrangère. Néan­moins, Evi­ta a su s’imposer comme digne représen­tante de son pays, et n’a pas ménagé ses efforts pour faire pass­er le mes­sage poli­tique de son mari. Y com­pris avec Fran­co, tout récent dic­ta­teur espag­nol, avec lequel les rela­tions sont assez rapi­de­ment passées du chaud au froid, en rai­son des diver­gences de vues sur le social. Elle dira d’ailleurs «La femme de Fran­co n’aime pas les tra­vailleurs, qu’elle qual­i­fie à toute occa­sion de «rouges» parce qu’ils ont par­ticipé à la guerre civile. Je me suis con­tenue une ou deux fois, mais ensuite je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire que son mari ne tenait pas son pou­voir des urnes, mais de la force».

Eva Perón à son arrivée à Madrid pen­dant sa tournée européenne de 1947.

4. L’ambiance générale

On le voit, ce pre­mier man­dat est dans l’ensemble mar­qué par un cer­tain suc­cès, tant au plan des résul­tats que de la pop­u­lar­ité. L’après-guerre mon­di­ale est une époque bénie pour l’Argentine. L’économie est floris­sante, le com­merce excé­den­taire, et le niveau de vie général s’est amélioré, notam­ment pour les class­es défa­vorisées. Celles-ci vouent au nou­veau leader et à son épouse un véri­ta­ble culte religieux : ce sont Saint Juan et Sainte Evi­ta. Les class­es les plus aisées, elles, renâ­clent bien un peu, elles n’aiment pas telle­ment ce pli ouvriériste qui con­duit le petit peu­ple à devenir exigeant et à se croire autorisé à relever la tête, et sont nos­tal­giques du temps d’avant, où l’employé tra­vail­lait en la bouclant. Mais glob­ale­ment, le pays a rarement été aus­si en forme : il est com­muné­ment admis qu’à la fin des années quar­ante, l’Argentine était un des pays les plus prospères du monde !

Mais atten­tion, prospère ne veut pas dire apaisé. Ques­tion atmo­sphère, l’ambiance reste très con­flictuelle. Le péro­nisme est encore très jeune, mais il sus­cite déjà des débats pas­sion­nés. D’autant que le chef a net­te­ment ten­dance au pou­voir per­son­nel, d’une part, et à un cer­tain culte de la per­son­nal­ité, d’autre part. Les moins dis­posés à son égard diraient car­ré­ment : c’est un tyran. C’est que Perón n’aime pas trop qu’on dis­cute ses déci­sions. Les bonnes comme les mau­vais­es. Or, les dis­cu­tailleurs ne man­quent pas, on s’en doute. Class­es aisées, on l’a vu, con­ser­va­teurs, libéraux pur jus, mais égale­ment, à gauche, social­istes et com­mu­nistes, qui con­sid­èrent que Perón leur mange la laine sur le dos, avec sa poli­tique ouvriériste. Dame, avec lui, les ouvri­ers, sat­is­faits avant même d’avoir revendiqué, sont devenus net­te­ment moins com­bat­ifs, et fort peu révo­lu­tion­naires ! Pour faire taire les râleurs, Perón n’y va pas par qua­tre chemins : il fait arrêter, empris­onne, ren­voie, expro­prie. Les pris­ons argen­tines ver­ront pass­er ain­si quelques noms pres­tigieux, comme les députés Ricar­do Bal­bín (qui pour­tant, en 1973, se ral­liera à sa cause, mais c’est une autre his­toire) ou le social­iste his­torique Alfre­do Pala­cios. Quant à la presse, il n’hésite pas à la musel­er, en expro­pri­ant les titres qui le dérangent, notam­ment le grand quo­ti­di­en La Pren­sa. Le non moins célèbre his­to­rien Felix Luna se sou­vien­dra longtemps des tor­tures infligées par la police péro­niste. De l’autre côté, ce n’est guère moins vio­lent, il faut dire. Tout au long de son man­dat, ne man­queront pas les ten­ta­tives de coup d’état, les man­i­fes­ta­tions de protes­ta­tions, le mépris de classe à l’égard des plus pau­vres, et les insultes ouvertes envers Eva Perón, con­sid­érée par la «bonne société» comme une sim­ple pros­ti­tuée et traitée comme telle.

Le péro­nisme, dès ses débuts, a ain­si cristallisé la frac­ture entre deux argen­tines. Une frac­ture dont on se demande, presque 80 ans après la pre­mière élec­tion de Perón, si elle pour­ra être réduite un jour.

Mais n’allons pas trop vite. On vient de le voir, ce pre­mier man­dat de Juan Domin­go Perón se car­ac­térise avant tout par une cer­taine réus­site poli­tique et économique, et une grand pop­u­lar­ité par­mi la majorité de la pop­u­la­tion. Cette pop­u­lar­ité ne va pas tarder cepen­dant à s’effriter. Nous ver­rons com­ment, et pourquoi, dans le prochain chapitre.

Attentat contre Cristina Kirchner

Jeu­di soir dernier, (le 1er sep­tem­bre), un jeune Brésilien de 35 ans a ten­té d’assassiner l’ancienne prési­dente et actuelle vice-prési­dente argen­tine, Cristi­na Fer­nán­dez de Kirch­n­er. Alors qu’elle salu­ait des mil­i­tants de son par­ti devant son immeu­ble, situé au coin des rues Uruguay et Jun­cal, dans le quarti­er de La Reco­le­ta, il a sor­ti une arme et l’a pointée dans sa direc­tion, mais le coup n’est pas par­ti.

L’attentat a sus­cité une véri­ta­ble com­mo­tion dans le pays, où Cristi­na Kirch­n­er est aus­si adulée par les uns que détestée par les autres. Depuis 2007 et sa pre­mière élec­tion en tant que prési­dente, elle n’a jamais cessé de représen­ter un sujet de polémique et de débats les plus vifs autour de sa per­son­ne. Harcelée par la droite qui en a fait un sym­bole de la cor­rup­tion péro­niste, elle est tout autant soutenue par une large par­tie de la gauche, qui voit en elle une pasion­ar­ia des plus hum­bles ; toute pro­por­tion gardée, à l’image d’Eva Perón en son temps.

Cristi­na Kirch­n­er entourée de ses enfants Max­i­mo et Flo­ren­cia.

Les motifs de Fer­nan­do Sabag Mon­tiel, le tireur, ne sont pas encore com­plète­ment éclair­cis. Selon le quo­ti­di­en La Nación, son pro­fil est bien con­nu sur cer­tains réseaux soci­aux rad­i­caux, et on l’avait enten­du, inter­rogé par la chaine d’information Cronica.tv, se répan­dre en cri­tique con­tre les mesures d’aide sociale, et se sig­naler par des pro­pos par­ti­c­ulière­ment vir­u­lents con­tre les pau­vres, taxés de fainéants et de prof­i­teurs. Il était égale­ment «con­nu des ser­vices de police», comme on dit chez nous, pour port d’arme illé­gal.

Vidéo (1’44) de l’attentat, filmé au portable par un témoin de la scène. La vidéo est présen­tée sous trois angles dif­férents. L’agresseur porte un masque chirur­gi­cal blanc. (Vidéo postée sur youtube par La Voz de Neuquen)

La con­damna­tion de cette ten­ta­tive d’assassinat a été unanime dans la classe poli­tique, y com­pris au sein de l’opposition au gou­verne­ment que codirige Cristi­na Kirch­n­er. Même les mem­bres du syn­di­cat des pro­prié­taires ter­riens, qui pour­tant lui vouent une haine farouche depuis qu’elle a voulu aug­menter leurs impôts, se sont fendus d’une déc­la­ra­tion de sou­tien : «Nous espérons que toute la lumière sera faite au sujet de cet atten­tat igno­ble. En tant que fédéra­tion syn­di­cale nous mili­tons fer­me­ment pour la ces­sa­tion de toute forme de vio­lence et pour le retour à la paix sociale».

Si l’attentat n’a pas eu de con­séquence dra­ma­tique, il est néan­moins révéla­teur de l’ambiance actuelle de l’Argentine, qui vit depuis plusieurs années une crise mul­ti­ple : économique, sociale, poli­tique. Jamais la gri­eta comme ils dis­ent là-bas, la frac­ture, n’a été aus­si pro­fonde entre les citoyens. L’Argentine est désor­mais divisée en deux camps qui ne peu­vent plus du tout se par­ler : les péro­nistes (plutôt de gauche, mais tous les gens de gauche ne sont pas péro­nistes) et les antipéro­nistes. On ne peut plus par­ler du tout d’opposition, de débat, de querelle, mais de haine, implaca­ble et défini­tive.

Cette haine est volon­tiers attisée, comme le fait remar­quer à juste titre le min­istre de l’Intérieur, Eduar­do de Pedro, par une grosse majorité des médias du pays, pour une large part classés à droite. J’en ai été témoin lors de mon dernier séjour à Buenos Aires, et il suf­fit de par­courir les jour­naux en ligne pour le con­stater : ce sont plusieurs Cnews qui déversent au quo­ti­di­en leur fiel con­tre le gou­verne­ment péro­niste, et sans fil­tre.

Toute oppo­si­tion est légitime, mais, à l’image de notre chaine d’extrême-droite, il est inquié­tant de voir s’installer durable­ment dans le paysage des dis­cours de plus en plus haineux, et dont le venin qu’ils dis­til­lent con­duit de plus en plus sou­vent des esprits faibles à des actes crim­inels.

Il n’est que de lire les com­men­taires au pied de cer­tains des très nom­breux arti­cles qui ont suivi l’attentat pour s’en con­va­in­cre. Entre com­plo­tisme (On met en doute le sérieux de l’attentat : le pis­to­let ne se serait pas enrayé, il s’agirait d’une sim­ple mise en scène) et regrets affichés que Mon­tiel ait raté son coup, la palette est assez var­iée, mais rel­a­tive­ment mono­chrome chez les opposants.

Per­son­nelle­ment, je n’ai pas de sym­pa­thie par­ti­c­ulière pour Cristi­na Kirch­n­er, une prési­dente dont les deux man­dats ne res­teront pas dans les annales comme des mod­èles de ges­tion, et dont la per­son­nal­ité pour le moins trou­ble par­ticipe large­ment de la frac­ture entre Argentins. Accusée de cor­rup­tion, actuelle­ment pour­suiv­ie par les tri­bunaux pour cela, elle s’accroche au pou­voir et con­tribue ain­si à crisper un peu plus une par­tie de l’opinion. Qu’elle soit effec­tive­ment coupable ou réelle­ment inno­cente (la jus­tice ne s’est pas encore pronon­cée), elle serait cer­taine­ment mieux avisée de se con­cen­tr­er sur sa défense. D’autant que son acharne­ment à rester aux postes de déci­sion donne des argu­ments à ses détracteurs, puisqu’elle donne l’impression ain­si de vouloir con­trôler la jus­tice. Mais il faut bien dire qu’elle peut compter, par­mi la pop­u­la­tion la plus mod­este du pays, avec un très fort sou­tien pop­u­laire.

De l’autre côté, l’opposition de droite sem­ble entrée dans une phase d’irrationalité la plus com­plète. Elle a gag­né les dernières élec­tions lég­isla­tives, et même si elle n’a pas la majorité absolue au par­lement, elle pour­rait ain­si faire démoc­ra­tique­ment son tra­vail d’opposition, paci­fique­ment et en respec­tant les insti­tu­tions. Les prochaines prési­den­tielles, qu’elle a égale­ment toutes les chances de gag­n­er, auront lieu fin 2023, et pour le moment, elle sem­ble n’avoir ni pro­gramme, ni candidat(e) d’alternance. Mais elle préfère ajouter de l’huile sur le feu, et pra­ti­quer une oppo­si­tion aus­si sys­té­ma­tique que stérile et surtout, pousse-au-crime.

Sur­fant sur cette vague haineuse, se pro­file en out­re un nou­veau per­son­nage encore bien plus inquié­tant, un cer­tain Javier Milei, ultra-libéral de ten­dance autori­taire, sorte de Berlus­coni mât­iné de Mus­soli­ni, de Pinochet et de Mil­ton Fried­man au rabais, prêt à trans­former l’Argentine en crise en mod­èle de pays iné­gal­i­taire gou­verné par le cap­i­tal­isme le plus sauvage.

L’attentat man­qué con­tre Cristi­na Kirch­n­er mon­tre le parox­ysme atteint par le pays dans cette guerre ouverte. A tel point que j’ai pu lire, par­mi la masse des com­men­taires de citoyens, un appel à… la par­ti­tion du pays en dif­férentes entités indépen­dantes ! Les Argentins ne se par­lent plus, ne veu­lent plus se par­ler. L’adversaire poli­tique est devenu un enne­mi, et un enne­mi à abat­tre, à tout prix, même celui du sang. On pen­sait que la ter­ri­ble dic­tature mil­i­taire de 1976–1983, con­damnée par la mag­ni­tude de son échec et l’évidence de son car­ac­tère crim­inel, serait la dernière de l’histoire argen­tine. Que la démoc­ra­tie avait défini­tive­ment gag­né la par­tie. Que le pays avait enfin inté­gré le cer­cle des nations paci­fiées. La crise sociale et morale qui l’étreint de nou­veau revient sérieuse­ment douch­er notre opti­misme peut-être un peu pré­cip­ité. Car au train où va la frac­ture actuelle, pas sûr que le pays ne s’embrase pas de nou­veau, et dans un avenir proche.

Voir égale­ment notre dossier en cours sur le péro­nisme et son empreinte sur la société argen­tine.

Arti­cle de fond d’E­d­uar­do Aliv­er­ti dans Pagina/12 le 5 sep­tem­bre 2022, sur l’am­biance de haine rég­nant dans le monde poli­tique et social argentin d’au­jour­d’hui.

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Cristi­na Kirch­n­er, actuelle vice-prési­dente de la République argen­tine, a été élue prési­dente en 2007, suc­cé­dant ain­si à son mari Nestor (2003–2007, décédé en 2010) puis réélue en 2011. Son suc­cesseur a été Mauri­cio Macri (cen­tre-droit libéral), de 2015 à 2019. En 2019, les Argentins ont de nou­veau élu un prési­dent péro­niste, Alber­to Fer­nán­dez, qui s’é­tait présen­té avec Cristi­na Kirch­n­er, donc.

III. Le premier mandat de Perón

Avant de nous lancer dans cette étude de l’action péro­niste durant ce pre­mier man­dat prési­den­tiel, rap­pelons quelques points de bases impor­tants, à ne pas per­dre de vue pour une inter­pré­ta­tion la plus cor­recte pos­si­ble des faits.

1. Juan Domin­go Perón est issu des rangs de l’armée. Colonel au moment où il prend le porte­feuille du tra­vail, c’est en général qu’il accède au fau­teuil prési­den­tiel.

2. En 1944, alors qu’il représen­tait le gou­verne­ment et vis­i­tait le site sin­istré de San Juan, suite à un trem­ble­ment de terre, il a fait la ren­con­tre d’une jeune fille décidée : Eva Duarte. Elle devien­dra sa femme en 1946, et exercera une énorme influ­ence sur sa con­duite poli­tique.

3. Comme la plu­part de ses col­lègues mil­i­taires, il est pro­fondé­ment anti-com­mu­niste. D’ailleurs pen­dant la deux­ième guerre mon­di­ale, les posi­tions du G.O.U. (Groupe d’officiers unis, à l’origine du coup d’état de 1943) dont il fai­sait par­tie étaient plus qu’ambiguës, s’accrochant à une neu­tral­ité qui avait du mal à mas­quer une cer­taine sym­pa­thie pour les forces de l’Axe.

4. Il a été, dans les débuts du fas­cisme, un admi­ra­teur de Ben­i­to Mus­soli­ni. Il en est revenu, naturelle­ment, après la chute de celui-ci. Mais cette influ­ence a lais­sé des traces.

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Tout au long de son man­dat, Perón va s’appuyer sur les trois prin­ci­pales forces qui l’ont soutenu lors de l’élection : les class­es pop­u­laires, les syn­di­cats et, naturelle­ment, les trois par­tis con­sti­tu­tifs de son union poli­tique. Il fera d’ailleurs en sorte, très rapi­de­ment, de les fon­dre en un seul : le Par­ti Péro­niste. On sent déjà poindre une cer­taine ten­dance à la per­son­nal­i­sa­tion du pou­voir.

Quant aux syn­di­cats, qu’il a déjà forte­ment con­tribué à se dévelop­per et s’organiser, pas ques­tion non plus de leur laiss­er trop de bride sur le cou. Le syn­di­cal­isme doit être péro­niste, ou ne pas être. De ce côté-là ; pas grand-chose à crain­dre. Le prin­ci­pal d’entre eux, la CGT, lui est tout acquis, sans qu’il ait eu besoin de beau­coup insis­ter.

Enfin, côté class­es pop­u­laires, il se lance dans une grande poli­tique de redis­tri­b­u­tion des richess­es. Qui ne va pas, sou­vent, sans fris­er le clien­télisme. Les pau­vres sont bien reçus à la Mai­son rose (palais prési­den­tiel) et n’en repar­tent jamais les mains vides. Loge­ments, biens domes­tiques, vélos ou bal­lons pour les enfants, sont des marchan­dis­es que le prési­dent n’économise pas lorsqu’il s’agit de faire plaisir aux plus hum­bles, son socle élec­toral.

En cela, il est effi­cace­ment sec­ondé, pour ne pas dire incité, par son épouse Eva. Evi­ta, la madone des plus pau­vres. Elle a une revanche à pren­dre sur la vie, et déteste par­ti­c­ulière­ment les grands bour­geois. Son père, Juan Duarte, en était un. Mar­ié, il avait eu une liai­son suiv­ie avec la mère d’Eva, Jua­na Ibar­guren, dont il avait eu cinq enfants.

A cette époque, dans la pre­mière moitié du XXème siè­cle, avoir une dou­ble-vie était une chose assez courante dans les milieux très aisés. Juan Duarte avait donc une famille légitime d’un côté, une autre illégitime de l’autre. C’était un pro­prié­taire ter­rien, dou­blé d’un politi­cien con­ser­va­teur. Cela dit, il a fait son devoir : sa sec­onde famille n’a man­qué de rien. Du moins, tant qu’il a été vivant.

Mais lorsqu’il est mort, en 1926 (Eva avait 7 ans), elle s’est retrou­vée totale­ment dému­nie. Pire : lorsque Jua­na est venue pour assis­ter à l’enterrement, avec ses cinq enfants, c’est à peine si on les a lais­sés voir le cer­cueil, et on les a accueil­lis avec le plus grand mépris. Eva ne l’a jamais oublié, et en a conçu une haine féroce con­tre les class­es aisées. Ce qui explique en grande par­tie son atti­tude une fois par­v­enue au som­met du pou­voir, en tant que pre­mière dame de l’état.

Evi­ta avant Perón. Jeune, elle avait quit­té sa famille pour se lancer dans une car­rière d’ac­trice. Elle ne devien­dra pas une star, mais obtien­dra un cer­tain suc­cès dans les pièces radio­phoniques.

C’est peu dire qu’elle aura exer­cé une grande influ­ence sur son mari. Elle a d’ailleurs, même si offi­cieuse­ment, même si dans une cer­taine ombre, par­ticipé active­ment à nom­bre de déci­sions poli­tiques. C’est elle qui a fondé le par­ti péro­niste des femmes, elle qui a poussé pour faire pass­er la loi sur le vote des femmes (acquis en sep­tem­bre 1947) elle qui a créé la Fon­da­tion Eva Perón, organ­isme d’aide sociale aux plus mod­estes qui a fonc­tion­né durant les deux man­dats de Perón.

Elle s’est beau­coup investie dans le syn­di­cal­isme pour en dévelop­per dif­férentes branch­es nou­velles, et a tis­sé un lien très effi­cace entre les prin­ci­paux syn­di­cats et le prési­dent, car elle était très estimée de tout le milieu ouvri­er. Elle a égale­ment représen­té le prési­dent et son pays lors d’une grande tournée européenne, en 1947, où elle a ren­con­tré nom­bre de chefs d’état, dont De Gaulle, Fran­co, et le Pape de l’époque, Pie XII. Elle n’a donc rien eu d’une potiche, bien au con­traire.

En réal­ité, Eva Duarte, Evi­ta, comme les Argentins la surnom­maient affectueuse­ment, était encore plus pop­u­laire que son mari. Elle a fait, et fait encore, l’objet d’un véri­ta­ble culte de la part d’une par­tie des Argentins. En revanche, elle était évidem­ment haïe des mem­bres des class­es aisées, qui la peignaient en véri­ta­ble pros­ti­tuée. (A sa mort en 1952, une main anonyme écrira sur un mur : «Vive le can­cer» !)

On l’a com­pris, tout au long de ce pre­mier man­dat prési­den­tiel, le cou­ple Juan-Eva a claire­ment choisi son camp. Ce qui lui vaut un appui sans faille d’une grande par­tie de la gauche et de l’extrême-gauche, au début sur la réserve, puis voy­ant en Perón un véri­ta­ble leader révo­lu­tion­naire et tiers-mondiste. Un pro­fil que celui-ci a pris grand soin de peaufin­er.

Le prési­dent et la pre­mière dame salu­ent le petit peu­ple.

En 1951, à la fin du man­dat, la gloire du cou­ple prési­den­tiel est à son zénith. A tel point qu’en vue des prochaines élec­tions, toute la gauche péro­niste et syn­di­cale pousse pour un tick­et «Perón-Perón», à savoir, Juan can­di­dat à sa réélec­tion et Evi­ta à celle de vice-prési­dente. Cela ne se fera pas, pour deux bonnes raisons. La pre­mière, c’est que Perón con­naît trop bien l’aura dont jouit sa femme auprès du peu­ple, et qu’il sent bien que celle-ci finit par lui faire de l’ombre.Or, ques­tion pou­voir, Perón n’est pas partageur. Il ne peut y avoir qu’un seul «guide» du peu­ple : lui.

La sec­onde, c’est qu’Eva est malade : on lui a diag­nos­tiqué un can­cer de l’utérus, et même si on le lui cache, son entourage proche sait, lui, qu’elle a peu de chances d’en réchap­per à court terme. Perón parvien­dra à la con­va­in­cre – car l’idée l’avait séduite – de renon­cer, ce qu’elle fini­ra par faire, la mort dans l’âme, au cours d’un émou­vant dis­cours, le 17 octo­bre 1951.

Il ne lui restait que quelques mois à vivre : elle meurt le 26 juil­let 1952. Perón avait com­mencé sa sec­onde prési­dence un mois et demi avant. Mais la dis­pari­tion bru­tale de la madone des pau­vres, «Sainte Evi­ta» comme l’a surnom­mée l’écrivain Tomás Eloy Martínez, a représen­té un véri­ta­ble séisme dans la société argen­tine tout entière. Après cela, plus rien ne pour­rait con­tin­uer comme avant. Le péro­nisme avait per­du celle qui était dev­enue, au-delà de la per­son­nal­ité de son chef, sa prin­ci­pale icône.

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Pour appro­fondir :

- Un autre arti­cle sur ce pre­mier man­dat, un peu plus détail­lé.

- Courte mais com­plète biogra­phie d’E­va Duarte. (En français)

- Dis­cours de renon­ci­a­tion à la vice-prési­dence d’E­va Perón, le 17 octo­bre 1951. (Vidéo sous-titrée en espag­nol, 9’15). On notera au début l’in­tro­duc­tion de Perón, récla­mant par avance à la foule le plus grand silence, afin de ne pas per­turber le dis­cours d’E­va, déjà très malade et par­lant avec quelques dif­fi­cultés. Le film ne la mon­tre pas en train de par­ler. On a gardé la bande-son, illus­trée ici par des images d’archives.

Voir égale­ment la bib­li­ogra­phie de ce blog, et la par­tie dédiée au péro­nisme, avec notam­ment l’ex­cel­lent ouvrage de l’u­ni­ver­si­taire Alain Rouquié, spé­cial­iste de l’Amérique latine.

 

 

II. 1946 : Perón président

Les élec­tions prési­den­tielles ont eu lieu en févri­er 1946. Perón s’est présen­té sous la ban­nière d’une union de trois par­tis, for­més qua­si­ment pour l’occasion :

- Le par­ti tra­vail­liste (Par­tido lab­o­ral), pre­mier par­ti péro­niste de l’histoire, créé expressé­ment pour soutenir son cham­pi­on 

- L’assemblée réno­va­trice de l’Union civique rad­i­cale  (UCR jun­ta ren­o­vado­ra), éma­na­tion dis­si­dente du grand par­ti cen­triste his­torique, pour sa part très antipéro­niste 

- le Par­ti indépen­dant (Par­tido inde­pen­di­ente), for­mé par des mil­i­taires d’essence plutôt con­ser­va­trice, mais proches de Perón.

Le tick­et, comme on dit aux États-Unis pour désign­er les can­di­dats prési­dent et vice-prési­dent, est for­mé par Perón et Hort­en­sio Qui­jano, ancien min­istre de l’intérieur du gou­verne­ment mil­i­taire et mem­bre de l’UCR-assemblée réno­va­trice.

En face, à peu près tous les autres par­tis civils se sont unis pour faire bar­rage (Eh oui, déjà). Un atte­lage improb­a­ble qui va des plus con­ser­va­teurs à la gauche tra­di­tion­nelle, com­mu­nistes com­pris.  L’union en ques­tion se nomme Union démoc­ra­tique, his­toire de bien mon­tr­er où se trou­ve le camp de la future dic­tature. A peine né, le péro­nisme divise déjà pro­fondé­ment le monde poli­tique argentin, en atten­dant de divis­er toute la société !

Le par­ti piv­ot de l’Union démoc­ra­tique, c’est bien enten­du l’UCR (Union civique rad­i­cale) canal his­torique, un par­ti cen­triste qui a déjà sou­vent gou­verné au cours du XXème siè­cle. C’est donc lui qui four­nit le tick­et de can­di­dats : José Tam­bori­ni et Enrique Mosca.

Man­i­fes­ta­tion de l’U­nion démoc­ra­tique devant le bâti­ment du Con­grès à Buenos Aires. On remar­quera les slo­gans assim­i­lant le péro­nisme au nazisme et à la sup­pres­sion des lib­ertés.

En sous-main, l’Ambassadeur Etat­sunien, Spruille Braden, apporte le sou­tien de l’administration de Wash­ing­ton à L’Union démoc­ra­tique. S’agirait pas que l’Argentine tombe aux mains d’un dic­ta­teur soutenu par le pro­lé­tari­at !

Braden agit de con­cert avec une autre organ­i­sa­tion par­ti­c­ulière­ment puis­sante en Argen­tine : la Société rurale (Sociedad Rur­al), grand syn­di­cat patronal du secteur agri­cole, qui rassem­ble les grands pro­prié­taires ter­riens effrayés par la poli­tique de Perón.

A ce pro­pos – le sou­tien des Etats-Unis – les opposants à la can­di­da­ture de Perón vont com­met­tre une lourde erreur pen­dant la cam­pagne : la pub­li­ca­tion d’un cer­tain livre bleu, en réal­ité, un texte rédigé par les ser­vices de Braden pro­posant ni plus ni moins que l’occupation mil­i­taire nord-améri­caine de l’Argentine, et la révo­ca­tion de la can­di­da­ture de Perón.

Mal­heureuse­ment pour l’Union démoc­ra­tique, ce tra­vail de l’ombre s’avère totale­ment con­tre-pro­duc­tif. La mise au jour d’un finance­ment occulte des nord-améri­cains en faveur du tick­et antipéro­niste fait très mau­vais effet dans l’opinion. Surtout que le camp d’en face s’en empare immé­di­ate­ment pour faire cam­pagne avec un slo­gan tout trou­vé : Braden ou Perón. Autrement dit : la dépen­dance néo­colo­niale ou l’indépendance.

Juan Perón met­tant son bul­letin dans l’urne lors de l’élec­tion de 1946

Et ça marche. Le résul­tat de l’élection est sans appel : Perón l’emporte avec près de 54% des suf­frages. Ce n’est pas un raz de marée non plus, mais face à une union regroupant tous les autres par­tis tra­di­tion­nels ou presque, c’est un résul­tat plutôt impres­sion­nant.  Voilà donc notre colonel – Eh oui, n’oublions pas qu’à la base, c’est un mil­i­taire – assis dans le fau­teuil de Bernardi­no Riva­davia, comme on dit en Argen­tine en faisant référence à son pre­mier occu­pant, en 1826.

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Quelques liens utiles

Fiche de lec­ture de Luis Alber­to Romero dans le quo­ti­di­en La Nación du 12-10-2019, à pro­pos d’un livre sur l’U­nion démoc­ra­tique. Le livre explique notam­ment les prin­ci­pales raisons de l’échec de cette union : son hétérogénéité (et donc, ses divi­sions), sa trop grande prox­im­ité avec le patronat, son pen­chant laï­card la pri­vant du sou­tien de l’Église, et, bien enten­du, l’ac­tivisme con­tre-pro­duc­tif en sa faveur du gou­verne­ment des États-Unis.

Vidéo péd­a­gogique (en espag­nol) sur l’élec­tion prési­den­tielle de 1946. C’est plus un dia­po­ra­ma com­men­té qu’une vidéo, d’ailleurs. Mais le pro­pos est très clair et mon­tre bien les dif­férents enjeux de cette élec­tion, ain­si que l’an­tag­o­nisme très fort, dès le début, entre péro­nistes et antipéro­nistes, qui, déjà à l’époque, étaient à peu près en nom­bre égal.

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Arti­cle précé­dent : Perón secré­taire d’é­tat au tra­vail.

I. 1943–1945 : Perón secrétaire d’état au travail

Dans cet arti­cle et les suiv­ants, nous allons retrac­er de manière suc­cincte les prin­ci­paux aspects poli­tiques, économiques et soci­aux de l’action de Juan Domin­go Perón, d’abord en tant que secré­taire d’é­tat au tra­vail, puis à la prési­dence de la nation entre 1946 et 1955. Com­ment a‑t-il pro­fondé­ment changé la société argen­tine, pourquoi a‑t-il autant sus­cité l’adhésion des class­es les plus défa­vorisées, quels étaient les buts cen­traux de la poli­tique qu’il a menée, com­ment a‑t-il pu pass­er en neuf ans d’une pop­u­lar­ité aus­si mas­sive qu’incontestable à un rejet certes moins mas­sif – il était avant tout le fait des class­es moyennes et plus favorisées, ain­si que des élites intel­lectuelles, religieuses et mil­i­taires – mais tout aus­si incon­testable ?

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Dès le début, Juan Perón a su s’appuyer sur les class­es les plus hum­bles pour asseoir son pou­voir. Ce sont elles qui l’ont porté jusqu’au fau­teuil prési­den­tiel. Après le coup d’état mil­i­taire de 1943, qui avait ren­ver­sé le très con­ser­va­teur – et très com­bi­na­rd – Ramón Castil­lo, met­tant fin à la sin­istre “décen­nie infâme”, com­mencée en 1930 par la dic­tature de Felix Uribu­ru et qui avait vu le retour de la fraude élec­torale, Perón, mem­bre act­if du G.O.U., ce groupe­ment d’officiers unis à l’origine de la rébel­lion, s’est vu con­fi­er par le nou­veau prési­dent de fait, Edelmiro Far­rell, le poste de secré­taire d’état au tra­vail. Poste apparem­ment sub­al­terne, mais pour­tant éminem­ment stratégique pour capter le sou­tien des class­es pop­u­laires. Et Perón – qui avait lui-même, et non sans arrière-pen­sées, sol­lic­ité ce porte­feuille, n’a pas man­qué d’en prof­iter pour soign­er sa pop­u­lar­ité auprès des Argentins les plus mod­estes. C’est que si le nou­veau secré­taire d’état a com­pris une chose, c’est bien celle-ci : la seule fenêtre de tir face à l’alliance anti-mil­i­taire des par­tis tra­di­tion­nels, de droite et de gauche (on en repar­lera), ce sont les Argentins les plus défa­vorisés. Leur sit­u­a­tion à la sor­tie de la décen­nie infâme est par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile : salaires bas, dif­fi­cultés de loge­ment, sys­tème de san­té inex­is­tant, idem pour les retraites, ouvri­ers et paysans argentins con­stituent un sous-pro­lé­tari­at bien plus pré­caire encore que celui qu’on ren­con­tre en Europe.

Aus­sitôt assis dans son fau­teuil de min­istre du tra­vail, Perón se met au boulot. Objec­tif : faire pro­mulguer des lois sociales inédites, réclamées depuis des années par l’ensemble du mou­ve­ment ouvri­er. Pêle-mêle : aug­men­ta­tion des salaires, 13ème mois, loi sur l’indemnisation du chô­mage, indem­nités de retraite pour les employés du com­merce, statut de l’ouvrier agri­cole (jusque-là, corvéable à mer­ci, payé au lance-pierre et sans droits soci­aux : l’ouvrier agri­cole est encore un véri­ta­ble serf, au sens moyenâgeux du terme), créa­tion d’une jus­tice et d’une inspec­tion du tra­vail, insti­tu­tion de com­mis­sions par­i­taires dans les entre­pris­es… Le statut de l’ouvrier agri­cole, notam­ment, lui vau­dra une pop­u­lar­ité immense chez ceux qu’on appelle là-bas les « peones », et la détes­ta­tion pas du tout cor­diale des « estancieros », pro­prié­taires ter­riens.

(Voir la nou­velle : “Un gau­cho”, sur ce même blog. FR - ES)

La pop­u­lar­ité du secré­taire d’état est telle qu’un mou­ve­ment syn­di­cal se forme pour le soutenir : le courant tra­vail­liste-nation­al­iste. (lab­o­ral-nacional­ista). En quelque sorte, c’est le pre­mier mou­ve­ment péro­niste de l’histoire. C’est d’ailleurs en pre­mier lieu en direc­tion du secteur syn­di­cal que Perón va asseoir son action. Un secteur jusque-là totale­ment en déshérence, pra­tique­ment inex­is­tant. En octo­bre 1945, Perón fait pass­er une loi sur les asso­ci­a­tions pro­fes­sion­nelles, qui fait des syn­di­cats des entités d’intérêt pub­lic. Les syn­di­cats sont recon­nus en tant que groupe­ments représen­tat­ifs de défens­es des tra­vailleurs.

Logo du Par­ti Tra­vail­liste argentin — 1945 (P.L. : Par­tido lab­o­ral)

Toutes ces mesures, on le voit, con­tribuent grande­ment à l’amélioration du sort des class­es pop­u­laires, jusqu’ici engluées dans la mis­ère et la pré­car­ité. Perón est ain­si devenu, en peu de temps, le bien­fai­teur des plus hum­bles, qui, grâce à ses mesures, se sen­tent désor­mais par­tie prenante de la société argen­tine. Pas éton­nant alors qu’en octo­bre 1945, lorsque les mil­i­taires, effrayés par cet ouvriérisme qui va à l’encontre de leurs valeurs pro­fondes, beau­coup plus proches des class­es aisées, voudront met­tre Perón sur la touche et l’enverront en exil intérieur sur l’île Martín Gar­cía, le petit peu­ple se lèvera en masse pour réclamer son retour. Avec suc­cès : leur nom­bre, et leur déter­mi­na­tion, ont for­cé les mil­i­taires à le libér­er, pour éviter un bain de sang. Perón renonce à revendi­quer son retour au pou­voir, mais le secré­tari­at d’état au tra­vail est con­fié à un de ses amis proches. Et d’autre part, en échange de son retrait, il obtient la garantie de l’organisation d’élections libres dès début 1946. Elec­tions aux­quelles il a bien évidem­ment l’intention de se présen­ter. En atten­dant, il se retire offi­cielle­ment de l’armée, et se marie avec sa com­pagne, Eva Duarte.

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Vidéos asso­ciées :

1. Juan Perón racon­te le 17 octo­bre 1945. (6’30, en espag­nol). Depuis son arresta­tion et sa mise à l’isole­ment sur sur l’île Martín Gar­cía jusqu’à son dis­cours au bal­con du palais prési­den­tiel. (Film pro­posé par l’In­sti­tut Nation­al Juan Domin­go Perón )

2. Inter­view de l’his­to­rien Felipe Pigna sur le péro­nisme.  (47’50 en espag­nol)