Quelques clichés sur l’Argentine

Des mythes

Il faut tou­jours se méfi­er des mythes, et les regarder avec une cer­taine dis­tance. Surtout en ce qui con­cerne les mythes « nationaux », qui ont vite fait, si on n’y prend garde, de se trans­former en clichés. Quelques exem­ples près de chez nous, avant de tra­vers­er l’Atlantique.

Tenez, rien que la Bre­tagne. Qu’est-ce qui la car­ac­térise le plus sou­vent, ques­tion graphique ? La coiffe bigoudène, bien sûr ! Vous savez, cette coiffe en forme de boite de bouteille de whisky qui inter­dit à celle qui la porte de con­duire une voiture ! Des coiffes, la Bre­tagne en compte des cen­taines de mod­èles, et le bigouden est loin d’être le plus authen­tique, et le plus ancien. Et il a été assez peu porté, finale­ment.

Ou encore, les cor­ri­das et les castag­nettes espag­noles, certes emblé­ma­tiques du sud du pays, mais beau­coup moins, voire pas du tout, des régions du nord, comme la Gal­ice et les Asturies, de cul­ture net­te­ment plus…celtique ! Mais pour beau­coup, pour­tant, l’Espagne, c’est celle de Don Mano­li­to, du fla­men­co et des toros !

Le fameux toro de la pub­lic­ité Osborne en Espagne.

Et l’Argentine, quels clichés ?

On pour­rait en citer pas mal, mais met­tons-en au moins trois gros sous la loupe.

1. Le tango.

Ah ça, c’est sûr, le tan­go a été inven­té en Argen­tine. Et lorsqu’on évoque la musique de ce pays, c’est celle-là qui nous vient en tête, en pri­or­ité. Le tan­go en Argen­tine, c’est comme la sal­sa à Cuba, on s’attend à en enten­dre et à voir des danseurs à tous les coins de rue. Je préfère prévenir tout de suite : on va être déçu.

C’est indé­ni­able, le tan­go est né à Buenos Aires. Le terme exis­tait dès le milieu du XIXème siè­cle. A l’origine, était le can­dombe des exilés noirs, qui se dan­sait dans les peri­gundines, ces tro­quets mal famés des rives du Río de la Pla­ta où venaient s’échouer aus­si bien des marins et des sol­dats, que cer­tains fils à papa venus s’encanailler. Le manque de femmes ame­naient bien sou­vent les hommes à danser entre eux.

C’est, nous dit Car­men Bernand dans son livre sur Buenos Aires (His­toire de Buenos Aires, chez Fayard), «l’introduction par un matelot alle­mand d’un instru­ment nou­veau, le ban­donéon, inven­té à Ham­bourg, qui allait trans­former rad­i­cale­ment le tan­go. La musique, joyeuse et bruyante, issue des can­dombes noirs, devint peu à peu mélan­col­ique et tradui­sait l’angoisse de tous les dérac­inés échoués dans la cap­i­tale aus­trale».

Seule­ment voilà : le tan­go, c’est donc d’abord et avant tout, une musique de danse portègne, c’est-à-dire, essen­tielle­ment can­ton­née à Buenos Aires. Ah ça, à Buenos Aires, vous n’aurez pas de mal à en trou­ver et à en voir : des quartiers ultra touris­tiques du Camini­to et de San Tel­mo à celui plus authen­tique de Boe­do, en pas­sant par les spec­ta­cles du café Tor­toni, la cap­i­tale en regorge. Mais dès que vous serez sor­ti des lim­ites de la ville, en revanche, vous vous apercevrez bien vite que le tan­go n’est finale­ment pas tant que ça une tra­di­tion nationale.

Comme le souligne le soci­o­logue Argentin Pablo Alabarces, «Comme beau­coup de mythes argentins, le tan­go est d’abord un mythe portègne. On l’a décrété musique nationale par excel­lence. Mais le tan­go est un genre musi­cal stricte­ment por­tu­aire, une inven­tion de la métro­pole dont on a décidé qu’elle nous représen­tait au niveau mon­di­al.

Bien sûr qu’on peut l’entendre dans bien des endroits en dehors de Buenos Aires, mais il ne s’est pas vrai­ment propagé plus loin que Rosario (grande ville à 300km au nord-ouest de la cap­i­tale, NDLA). Le cliché est facile­ment démontable, mais il fonc­tionne : c’est le principe du mythe». Exacte­ment, donc, comme le fla­men­co avec l’Espagne !

Et non, tous les Argentins ne dansent pas le tan­go, pas plus qu’ils n’en écoutent à longueur de journée. On en est même assez loin !

Tan­go pour touristes dans le quarti­er de San Tel­mo

2. L’Argentine fournit la meilleure viande du monde.

Tous ceux qui ont vis­ité le pays vous le diront : les Argentins sont des mangeurs de viande. Et surtout, de viande de bœuf. Si en France, on a sacral­isé le moment de l’apéro, en Argen­tine, ce qui est sacré, c’est l’asado. La réu­nion autour du bar­be­cue. Baladez-vous dans la cam­pagne : même les aires de pique-nique en sont pourvues ! Le bife de chori­zo, qui s’apparenterait, chez nous, à l’entrecôte, est un véri­ta­ble plat nation­al.

Il faut dire que le pays a tou­jours été tra­di­tion­nelle­ment, depuis sa coloni­sa­tion, un pays d’élevage. Rien d’étonnant quand on con­nait l’étendue phénomé­nale des prairies de La Pam­pa ou de Patag­o­nie. Là-bas, les vach­es et les mou­tons ont de la place, et de la nour­ri­t­ure naturelle.

Dans la Pam­pa

Tout donc, pour pro­duire «la meilleure viande du monde». Et en effet, là-bas, on en mange de la bonne ! Mais selon Pietro Sor­ba, un chef du cru, cette répu­ta­tion serait surtout due au savoir-faire des cuisiniers argentins, plus qu’à la qual­ité de la viande en elle-même. Selon lui, elle n’est pas for­cé­ment meilleure que celle qu’on peut trou­ver dans d’autres pays d’élevage, et il cite notam­ment le Brésil, l’Uruguay, la Nou­velle-Zélande.

Pour ma part, même si je la met­trais volon­tiers très en haut du classe­ment, je poserais tout de même quelques bémols. L’agriculture argen­tine est loin d’être bio, et les hor­mones n’y sont pas du tout inter­dits. Par ailleurs, depuis quelques années, les éleveurs ont cédé à la ten­ta­tion du pro­duc­tivisme forcené, et, en dépit des immenses espaces à leur dis­po­si­tion, ont de plus en plus sou­vent recours à la tech­nique dite du «feed­lot», qu’on con­nait bien chez nous : l’élevage inten­sif en bat­terie.

Dom­mage, hein ? Quant au tal­ent des cuisiniers («asaderos») argentins, s’il est indé­ni­able, atten­tion amis français : si vous aimez la viande bien saig­nante, vous allez avoir du mal en Argen­tine, où ce mode de cuis­son est totale­ment pro­scrit par les papilles locales. Deux cul­tures culi­naires bien dif­férentes, donc.

3. L’Argentine, c’est le pays du foot.

Et com­ment ! Dernière cham­pi­onne du monde en date, trois étoiles sur le mail­lot (cham­pi­onne aus­si en 1978 et 1986), berceau des célébris­simes Maradona et Mes­si et du fameux club de Boca Juniors, four­nisseuse dans les années 70 de la plu­part des buteurs du cham­pi­onnat de France, l’Argentine compte indu­bitable­ment par­mi les pre­mières nations foot­bal­lis­tiques du monde, avec le Brésil, l’Allemagne, l’Espagne, L’Angleterre, L’Italie et la France.

Ouais, ouais. Et pour­tant, savez-vous quel est le sport phare du pays ? Je vous laisse quelques sec­on­des pour réfléchir. Le rug­by ? Ah certes, ils sont bons là aus­si, mais non, pas le rug­by. La boxe ? Ils ont eu de grands cham­pi­ons, comme Car­los Monzón, mais ça com­mence à dater sérieuse­ment. Non, non, rien de tout ça, mes­dames-messieurs. Le sport phare en Argen­tine, c’est…le polo !

Bon, comme la plu­part des sports, et juste­ment le foot­ball, le polo a été apporté en Argen­tine par…des Anglais. Eh oui ! Mais il faut dire qu’entre grands espaces et apti­tude pour l’élevage, les Argentins avaient quelques avan­tages. Ils se sont donc emparés de ce sport avec ent­hou­si­asme et pas­sion. La pre­mière par­tie de polo con­nue dat­erait de 1875. Et en 1921, était créée offi­cielle­ment la fédéra­tion argen­tine de polo. Trois ans plus tard, l’équipe argen­tine rem­por­tait la médaille d’or aux jeux olympiques de… Paris!

Match de polo

Bien plus que dans le foot, les Argentins domi­nent large­ment le polo mon­di­al. Les dix joueurs con­sid­érés comme les meilleurs de la planète sont tous argentins !

Ceci dit, si ce sport attire les foules dans ses tri­bunes, il reste can­ton­né, sur le ter­rain, à une cer­taine élite, en rai­son du car­ac­tère onéreux de sa pra­tique. Tout le monde ne peut pas pos­séder un cheval, ni s’acheter l’équipement néces­saire. Dans ce domaine, oui, le foot­ball reste, et de loin, le sport le plus pop­u­laire, au sens strict du terme, d’Argentine !

Voilà pour quelques clichés bien ancrés. Un pays, et c’est heureux, ne peut jamais se réduire à quelques emblèmes trop facile­ment iden­ti­fi­ables. Une cul­ture, c’est tou­jours com­plexe, et ne peut jamais être totale­ment appréhendée en emprun­tant quelques rac­cour­cis sim­plistes et sché­ma­tiques.

Même en se bal­adant à Buenos Aires, ne pensez pas que chaque Argentin que vous croisez est un danseur de tan­go car­ni­vore. Car il y a mal­gré tout quelques chances pour qu’il ne soit ni l’un, ni l’autre. Vous avez déjà vu beau­coup de Parisiens, vous, se balad­er un béret sur la tête et une baguette sous le bras ?

Car­i­ca­ture d’un jour­nal danois

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Tout savoir sur le polo, un sport large­ment mécon­nu chez nous :

https://arecotradicion.com/fr/noticias/le-polo-argentin/

L’immigration béarnaise en Argentine

Un doc­u­men­taire sur les Béar­nais d’Ar­gen­tine

On le sait (et si on ne le sait pas, on pour­ra se reporter à nos arti­cles sur le sujet, ici, mais égale­ment !), l’Argentine est un pays qui s’est bâti, en tant que nation indépen­dante, à par­tir du début du XIXème siè­cle, sur les gigan­tesques espaces pris aux peu­ples pre­miers. Un pays essen­tielle­ment colo­nial, et même plus que bien d’autres, puisque les indi­ens y ont été mas­sacrés plus qu’ailleurs.

On a déjà cité à ce pro­pos la célèbre for­mule : « Les Mex­i­cains descen­dent des Mayas, les Péru­viens des Incas, et les Argentins…des bateaux ». Autre manière de soulign­er que l’essentiel du peu­ple­ment de ce pays est dû aux dif­férentes vagues de migra­tions qui se sont suc­cédées, pour la plus grosse par­tie entre le milieu du XIXème siè­cle et le début du XXème.

Une immi­gra­tion surtout européenne, stim­ulée par les dif­férents gou­verne­ments argentins à coups de cam­pagne de pub, aux­quelles ont répon­du surtout, out­re les Espag­nols – fil­i­a­tion colo­niale oblige – les Ital­iens, les Alle­mands, les Polon­ais, et un cer­tain nom­bre de groupes orig­i­naires des Balka­ns.

Mais… et les Français dans tout ça ? Il y en eut, ras­surez-vous. En moin­dre quan­tité, mais il y en eut. Des Basques, d’abord, mais cela n’étonnera per­son­ne si on pense que par­mi les Espag­nols, la majorité des immi­grés venaient essen­tielle­ment du nord du pays : Gali­ciens, Asturiens, Cantabriques, et, bien sûr, Basques !

Donc, côté français, pas mal de Basques. Mais égale­ment, par une espèce d’effet domi­no, un bon nom­bre de Béar­nais ! Dont cer­tains ont lais­sé une empreinte très forte dans l’histoire, la cul­ture ou l’économie du pays, comme par exem­ple la famille Pueyrre­don, dont l’un des enfants, Juan Martín, a joué un très grand rôle dans la con­quête de l’indépendance argen­tine, ou l’écrivain Adol­fo Bioy Casares, grand ami de Jorge Luis Borges, ou encore la famille Lanusse, qui fera décoller le négoce de la viande bovine, qui devien­dra un des piliers de l’économie argen­tine.
C’est de cette immi­gra­tion spé­ci­fique dont par­le un très intéres­sant doc­u­men­taire, tournée en 2009 par Dominique Gau­ti­er et Agnès Lanusse (oui, Lanusse, tiens donc !) : Lo que me con­tó abueli­to (Ce que m’a racon­té Papy).

Ce film retrace, par l’entremise de nom­breux témoignages de descen­dants et d’extraordinaires images d’archives, l’histoire de cette immi­gra­tion béar­naise, de ses raisons, de sa place dans les grandes vagues migra­toires qui ont peu­plé l’Argentine, de ses joies, ses drames, et de la trace qu’elle aura lais­sé dans l’histoire de son pays d’accueil.

Pour cela, les cinéastes ont ren­con­tré pas moins d’une trentaine de descen­dants de ces Béar­nais voyageurs, arrivés à des épo­ques très dif­férentes, et, pour cer­tains, très jeunes. Comme les ancêtres de Celi­na Madero, lancés dans l’aventure dès l’âge de quinze ans, ou Jeanne Hour­gras, qui vient racon­ter com­ment, à seize ans, sa famille l’a expédiée con­tre son gré avec son cousin Fondev­ille.

Dure his­toire que la sienne, qu’elle nous racon­te pour l’essentiel en béar­nais! A peine débar­quée, ses pré­ten­dus employeurs n’en veu­lent plus : trop jeune, pas assez instru­ite. Deux mamies, elles aus­si béar­nais­es, la pren­nent en pitié et l’emploient comme fille de com­pag­nie. C’est ain­si qu’elle ren­con­tre son futur mari, Charles Hour­gras, lors d’un « asa­do » (pique-nique/bar­be­cue typ­ique en Argen­tine) dans les parcs du quarti­er de Paler­mo à Buenos Aires. Elle danse avec lui, mais cette petite mai­grelette n’est pas la fille de ses rêves, dans lesquels il voy­ait plutôt une grande et belle femme ! Ils se mari­ent quand même, et la voilà veuve, à peine trois mois après la nais­sance de leur enfant !

Dans cer­tains cas, c’est le droit d’ainesse qui oblige les jeunes ruraux à s’exiler. C’est ain­si que les ancêtres mater­nels d’Amalia Calan­dra ont dû tra­vers­er l’Atlantique, pour trou­ver des ter­res à tra­vailler : celles de la ferme famil­iale étaient réservées à leur ainé ! L’arrière-grand-père d’Amalia est arrivé un peu après 1850. Pas seule­ment pour une his­toire de ter­res, mais égale­ment pour échap­per aux guer­res de Napoléon III !

Car la plu­part étaient paysans, à la base. Le père de Pedro Petreigne est arrivé de Lucq en 1891, et a com­mencé à tra­vailler comme peón (ouvri­er agri­cole), puis, vers 1903, a pris 1300ha en loca­tion, en asso­ci­a­tion avec un cer­tain Lamarche, un Palois. (Comme le rap­pelle Pedro non sans mal­ice, 1300ha, pour l’Argentine, c’était « tout petit » !)

D’autres sont devenus insti­tu­teurs. Juan Fabaron nous racon­te ain­si que son arrière-grand-père (Un Fabaron de Labarthe de Riv­ière, en Haute-Garonne) et son arrière-grand-mère Caza­ux (de Navar­renx) se sont ren­con­trés dans une école de San Andrés de Giles, dans la région de La Pam­pa.

Cer­tains ont fait for­tune, comme l’arrière-grand-père de Maria Caza­le, Lucien Lourtet, devenu éleveur à la fin du XIXème siè­cle, ou Leon Safontas, qui aurait fondé la ville de San­ta Rosa dans La Pam­pa, à 600 km au sud-ouest de Buenos Aires. D’autres, souligne l’historien Her­nan Otero, beau­coup moins. On estime à env­i­ron 50% le nom­bre de migrants retournés au pays. Lorsqu’ils reve­naient rich­es, cela se voy­ait aux maisons osten­ta­toires (autant que de style colo­nial) qu’ils se fai­saient con­stru­ire dans leur vil­lage natal. Mais la plu­part, hélas, reve­naient aus­si pau­vres qu’ils étaient par­tis.

Il faut bien voir qu’en Argen­tine, et ce jusqu’au milieu du XXème siè­cle, les familles les plus rich­es étaient essen­tielle­ment celles des pro­prié­taires ter­riens. Comme le souligne Juan Archibal­do Lanus, il faut alors dis­tinguer deux types de migrants : ceux qu’il appelle les « voyageurs », et les vrais émi­grants. Les pre­miers sont arrivés avant les sec­onds, c’est-à-dire avant les grandes vagues d’immigration. Ils venaient de leur plein gré, pour voir du pays et ten­ter l’aventure. Ceux-là, les pio­nniers, se sont tail­lé la part du lion des ter­res agri­coles. Les autres tra­ver­saient l’Atlantique par néces­sité, économique, famil­iale, poli­tique… Ils arrivaient sans un sou, vivaient tout un temps dans des con­di­tions plus que pré­caires, et devaient accepter le tra­vail qu’ils trou­vaient, avant de peu à peu, s’insérer dans leur nou­velle société.

Mais, et tous les témoignages recueil­lis dans cet excel­lent doc­u­men­taire le prou­vent, tous ont lais­sé une trace pro­fonde et durable de leurs orig­ines, jusqu’aux généra­tions actuelles. Même des jeunes comme Maria Euge­nia Bou­tigue (dont les ancêtres béar­nais arrivèrent en 1884 en Argen­tine) ou Jean-Louis Hour­gras, le petit-fils de Jeanne, le soulig­nent : nés et élevés en Argen­tine, ne par­lant que l’espagnol, nous sommes entière­ment Argentins. «Mais, dit Maria Euge­nia, nous savons l’importance de notre arbre généalogique, de con­naitre nos racines. Nous savons que nous avons une famille en France, que nous ne con­nais­sons pas, mais nous espérons faire le voy­age un jour et la décou­vrir.».

Cahi­er retrou­vé par Juan Fabaran, écrit par son arrière-grand-père.

Beau­coup l’ont d’ailleurs déjà fait. Maria Caza­le est ain­si allée à Pau, et en a rap­porté l’agréable et étrange sen­sa­tion de s’y être sen­tie chez elle. C’est le cas égale­ment de Celi­na Madero, qui a fait le pèleri­nage de Navar­renx, ou d’Elena Latour de Betbed­er. Celle-ci racon­te qu’elle est allée à Salies de Béarn en 1985 avec sa mère, et que cette dernière, en revoy­ant de vieilles cama­rades de classe, s’est mise à leur par­ler en béar­nais, comme si elle n’était jamais par­tie ! Luis Hour­gras, quant à lui, par­le un français impec­ca­ble, et a même réus­si, en écoutant sa mère, à appren­dre quelques mots de béar­nais !

Lais­sons le mot de la fin à Natalia Gar­rigou-Bar­renechea, l’amie de Maria-Euge­nia, qui clôt le film par ces mots très justes : Et ce qui est intéres­sant, c’est qu’à force de chercher, on finit par com­pren­dre d’où on vient, et tu te dis, j’ai toutes ces orig­ines, et finale­ment, je suis Argen­tine. On a une famille qui vient de partout, et tout ça mélangé génère une cul­ture nou­velle, un pays nou­veau, et on prend encore mieux con­science de son iden­tité pro­pre. Je ne me vois plus comme moitié française, moitié espag­nole, moitié je ne sais quoi, je sais qu’ils vien­nent de partout et que finale­ment, je suis Argen­tine.

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Le film :

Lo que me con­tó abueli­to, de Dominique Gau­ti­er et Agnès Lanusse.
Cumamovi-Créav Atlan­tique — 2009

Très belle musique du groupe « Men­estrès gas­cons », en prime !
Sor­ti en DVD.

CREAV : 8 rue Paul Bert – 64000 PAU – 05 59 90 34 90 – contact@creav.net

CUMAMOVI : 27, avenue Hon­oré Bara­dat 64000 PAU — 05 59 06 49 22 (Site inter­net en recon­struc­tion au moment de la pub­li­ca­tion du présent arti­cle)

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Sur youtube, le début du film :
https://www.youtube.com/watch?v=zjFM4Hnh8‑w

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Les illus­tra­tions de cet arti­cle sont con­sti­tuées de cap­tures d’écran à par­tir du film.

Un grand mer­ci à Alain, qui m’a fait décou­vrir ce très bon doc­u­men­taire !

V. La résistance péroniste. 1ère partie.

1955- 1962 : un pre­mier espoir déçu.

Après le coup d’état de sep­tem­bre 1955, Perón a dû quit­ter le pays. C’est le début d’une errance de près de cinq ans, durant lesquels l’ancien prési­dent argentin va d’abord trou­ver refuge au Paraguay, puis au Pana­ma, au Venezuela, à Saint Domingue, et enfin dans l’Espagne de Fran­cis­co Fran­co, où il va durable­ment s’installer. Il y arrive en jan­vi­er 1960, et prend rési­dence à Madrid, en com­pag­nie de sa nou­velle épouse, María Estela Mar­tinez, une ex-danseuse ren­con­trée lors de son séjour au Pana­ma.

C’est d’Espagne qu’il va con­tin­uer de tir­er les ficelles de son mou­ve­ment, qui entre en résis­tance. Sur place, il en con­fie les rênes à un de ses fidèles lieu­tenants, un homme très à gauche d’origine irlandaise, John William Cooke.

John William Cooke et son épouse Ali­cia Eguren en 1957.

Pen­dant ce temps à Buenos Aires, les mil­i­taires s’affirment au pou­voir. C’est d’abord le général Eduar­do Lonar­di qui assume la nou­velle prési­dence de fait. Homme mod­éré, il cherche avant tout à ramen­er le calme et la sta­bil­ité dans le pays. Avec comme prin­ci­pal objec­tif la réc­on­cil­i­a­tion nationale, il ne remet pas en cause la con­sti­tu­tion héritée du péro­nisme (en fait, une réforme rédigée en 1949 de la con­sti­tu­tion his­torique de 1853), pas plus que les acquis soci­aux et, plus glob­ale­ment, les mesures poli­tiques pris­es entre 1946 et 1955.

Cette poli­tique d’apaisement défrise pro­fondé­ment les mil­i­taires les plus offen­sifs, qui finis­sent par rem­plac­er Lonar­di, au bout d’à peine deux mois de gou­verne­ment. C’est le plus rigide Pedro Euge­nio Aram­bu­ru qui prend le fau­teuil.

Eduar­do Lonar­di et Pedro Aram­bu­ru

L’objectif prin­ci­pal d’Aramburu est beau­coup moins con­sen­suel. Il s’agit avant tout de «dépéro­nis­er» le pays. Pour cela, il prend les grands moyens : il inter­dit pure­ment et sim­ple­ment toute forme d’existence du péro­nisme.

Car l’interdiction s’étend très loin. Non seule­ment le mou­ve­ment est pro­scrit et son exis­tence même en tant que par­ti est inter­dite, mais cela va jusqu’à l’interdiction de l’usage du nom du mou­ve­ment et de l’ancien prési­dent ! En somme, on veut effac­er Perón et le péro­nisme des tablettes et du vocab­u­laire argentin. (On ne peut donc plus citer Perón en toutes let­tres. Dénom­i­na­tions accep­tées: l’ex-président, le tyran en fuite, le dic­ta­teur déchu !)

Bien enten­du, les prin­ci­paux cadres de l’ancien par­ti de gou­verne­ment sont arrêtés et jugés, et le prin­ci­pal syn­di­cat péro­niste, la CGT, est mis sous tutelle du gou­verne­ment mil­i­taire. Tous les hom­mages ren­dus au cou­ple prési­den­tiel sont retirés : noms de rues, noms de local­ités ou de provinces ; sta­tions de métro, gares, tout ce qui porte le nom de Juan Domin­go Perón ou Eva Perón (et il y en avait beau­coup, quand même !) est débap­tisé. (Pour l’anecdote, si cer­taines rues et places retrou­veront leur nom péro­niste dans les années soix­ante-dix, d’autres lieux garderont défini­tive­ment leur dénom­i­na­tion d’origine, comme la province de La Pam­pa – renom­mée Eva Perón en 1951 – ou la gare prin­ci­pale de Buenos Aires, Retiro – un temps rebap­tisée Pres­i­dente Perón).

Naturelle­ment, les péro­nistes ne restent pas sans réac­tion. Dès début 1956, ils entrent en résis­tance, en lançant une série de boy­cotts (avec pour cibles cer­taines entre­pris­es ayant soutenu le coup d’état) et d’attentats à l’explosif. Les pre­miers résis­tants péro­nistes seront d’ailleurs des mil­i­taires. En effet, tout un secteur nation­al­iste – qui avait dans un pre­mier temps soutenu Lonar­di – refuse le dik­tat et le lead­er­ship d’Aramburu. Cette fac­tion est emmenée par le général Juan José Valle, qui ten­tera un coup d’état – soutenu par les péro­nistes, en dépit du fait que Valle ne l’était pas, lui – en juin 1956.

Mais le coup échoue, et Valle est arrêté et exé­cuté. Afin de faire un exem­ple, les mil­i­taires au pou­voir fer­ont égale­ment exé­cuter tout un groupe de civils pré­sumés com­plices. Une som­bre affaire d’ailleurs, car l’exécution, qui a eu lieu avant la pro­mul­ga­tion de la Loi mar­tiale, était donc par­faite­ment illé­gale, comme le racon­tera en détail le livre du jour­nal­iste Rodol­fo Walsh, Operación masacre. (Voir bib­li­ogra­phie ci-dessous pour la ver­sion française)

Cou­ver­ture du livre de Rodol­fo Walsh — Ed. 451 Edi­tores.

La bru­tal­ité de la répres­sion mil­i­taire finit pro­gres­sive­ment par avoir rai­son de ces pre­mières man­i­fes­ta­tions vio­lentes de résis­tance. Après l’évasion de plusieurs dirigeants péro­nistes empris­on­nés par les mil­i­taires (dont John William Cooke et le futur prési­dent péro­niste Hec­tor Cám­po­ra) cette résis­tance prend un tour plus poli­tique. Cooke prend con­tact à Madrid avec Juan Perón, et celui-ci lui con­fie la tâche de fédér­er les dif­férents mou­ve­ments de résis­tance.

Mal­gré les ten­ta­tives de Cooke, la résis­tance péro­niste reste divisée en deux. D’un côté, les légal­istes, fidèles au chef et au par­ti his­torique, le Par­ti péro­niste, ou Par­ti Jus­ti­cial­iste. De l’autre, les «néo-péro­nistes», par­ti­san d’un «péro­nisme sans Perón», jugeant improb­a­ble à court terme le retour de l’ancien prési­dent. Et, pour cer­tains, ne le souhai­tant pas for­cé­ment ! Ceux-ci se réu­nis­sent essen­tielle­ment au sein d’un nou­veau par­ti, L’union Pop­u­laire.

Le gou­verne­ment de Pedro Aram­bu­ru est néan­moins forte­ment entravé par les nom­breuses grèves et actions de protes­ta­tion dans tout le pays. Celles-ci ne sont pas toutes l’œuvre des péro­nistes. Il y a égale­ment tout un secteur de l’opinion qui s’insurge con­tre la poli­tique répres­sive et les mesures anti-sociales pris­es par les mil­i­taires. Début 1957 par exem­ple, la mort d’un jeune de 14 ans lors d’une grève de cheminots provoque une forte émo­tion dans la pop­u­la­tion.

Face à cela, Aram­bu­ru est con­traint d’annoncer l’organisation prochaine d’élections, afin de remet­tre le pou­voir aux civils. Mais bien enten­du, pas ques­tion d’y réin­té­gr­er le péro­nisme, ça va de soi. Le prin­ci­pal par­ti autorisé est donc un par­ti his­torique de la poli­tique argen­tine : l’UCR, Union civique rad­i­cale. Sauf que. Sauf que ce par­ti est lui-même divisé en deux clans opposés. D’un côté, les dits «intran­sigeants» (UCRI), qui mili­tent pour un retour com­plet à la démoc­ra­tie, et donc la réha­bil­i­ta­tion du péro­nisme. De l’autre, l’Union civique rad­i­cale dite «du peu­ple» (UCRP), féro­ce­ment antipéro­niste.

Les mil­i­taires, qui ne présen­tent pas de can­di­dat, sou­ti­en­nent l’UCRP, emmenée par Ricar­do Bal­bín. Perón, pour sa part, exige en vain, sinon de pou­voir se présen­ter lui-même, au moins de pou­voir présen­ter un can­di­dat de son par­ti. Ce qui lui est naturelle­ment refusé par les mil­i­taires, en dépit, ou plutôt juste­ment à cause, de la tou­jours – très – forte influ­ence du péro­nisme dans l’opinion.

Alors Perón va avoir une idée assez futée : pren­dre con­tact avec le can­di­dat de l’UCRI, Arturo Fron­dizi, et lui pro­pos­er son sou­tien, en échange d’une promesse, une fois élu, d’annulation de la pro­scrip­tion. Les his­to­riens argentins sont divisés quant à la ques­tion de savoir si Fron­dizi a bel et bien scel­lé un accord secret avec Perón. Fron­dizi lui-même l’a démen­ti, et il n’y a pas eu de doc­u­ment écrit. Mais plusieurs par­tic­i­pants à des réu­nions com­munes l’ont attesté, comme le con­seiller de Fron­dizi Ramon Pri­eto, qui en même fait un livre, El pacto, en 1963 (Voir ici, para­graphe 22).

Arturo Fron­dizi — Prési­dent de la République argen­tine — 1958–1962

Il n’en est pas moins vrai que Perón a appelé ses troupes à vot­er en faveur du can­di­dat de l’UCRI, et que celui-ci, en bonne par­tie grâce à ces suf­frages, l’a emporté haut la main, avec près de 50% des voix au pre­mier tour, con­tre 32 à son adver­saire de l’UCRP, Ricar­do Bal­bín. Prou­vant ain­si la per­sis­tance de la pop­u­lar­ité et de l’influence du péro­nisme dans la pop­u­la­tion.

En résumé : Perón 1 – mil­i­taires 1. Balle au cen­tre. Seule­ment voilà : Fron­dizi n’assume pas sa part du con­trat. Alors oui, il lève l’interdiction faite aux péro­nistes d’exister en tant que tels : droit de réu­nion, de for­ma­tion de cel­lules par­ti­sanes, d’expression publique, ain­si qu’amnistie pour les cadres arrêtés après le coup d’état de 1955. De même, il rend aux syn­di­cats leur indépen­dance de fonc­tion­nement. Mais c’est à peu près tout. Le péro­nisme, en tant que par­ti poli­tique, reste pro­scrit, et Perón est prié de rester en exil.

Sans par­ler de la poli­tique menée, pas vrai­ment du goût des par­ti­sans de l’ancien prési­dent. Loin du nation­al­isme volon­tiers pro­tec­tion­niste affiché par le péro­nisme, Fron­dizi est un libéral, qui cherche à ouvrir l’Argentine sur le monde, économique­ment, diplo­ma­tique­ment et cul­turelle­ment. C’est ain­si qu’il cherche d’abord et avant tout à séduire les investis­seurs étrangers.

Les griefs ne tar­dent pas à s’accumuler, tout comme les mou­ve­ments de protes­ta­tion. Les grèves se mul­ti­plient : cheminots, secteur pétroli­er (Fron­dizi a été accusé, non sans rai­son, d’avoir bradé l’or noir argentin aux com­pag­nies éta­suni­ennes), ban­ques, indus­trie de la viande, mais aus­si con­tes­ta­tions étu­di­antes.

En réac­tion, le gou­verne­ment déclenche la répres­sion, au moyen d’une anci­enne loi réac­tivée pour l’occasion, le Plan Con­intes. Acronyme sig­nifi­ant : Con­mo­ción inter­na del esta­do. Une sorte de décret d’état de siège, ni plus ni moins. Par ce plan, le gou­verne­ment peut restrein­dre les droits con­sti­tu­tion­nels des citoyens (comme les droits de grève et de man­i­fes­ta­tion), mais aus­si et surtout mil­i­taris­er le pays, en déclarant cer­tains points sen­si­bles zones mil­i­taires, et en don­nant à l’armée, en con­séquence, le pou­voir dis­cré­tion­naire de faire respecter son autorité en arrê­tant tout con­trevenant.

Le divorce entre Fron­dizi et le péro­nisme est con­som­mé. Lorsque le prési­dent sera de nou­veau en dif­fi­culté, mais face aux mil­i­taires cette fois, il ne pour­ra pas compter sur ses alliés d’hier pour vol­er à son sec­ours. Car agacés par la poli­tique étrangère de Fron­dizi, qu’ils jugent trop inter­na­tion­al­iste, les mil­i­taires vont finir par le lâch­er.

Le déclic, c’est la rela­tion avec Cuba. Ne pas oubli­er qu’au tout début du man­dat de Fron­dizi, en 1958, se pro­duit la révo­lu­tion cas­triste. Or Fron­dizi affiche d’excellents rap­ports avec Cas­tro et Gue­vara, qu’il recevra en 1961. 1961 ? C’est l’année de la crise des mis­siles russ­es à Cuba ! Fron­dizi a égale­ment d’excellentes rela­tions avec J.F. Kennedy, et celui-ci a caressé un temps l’idée d’en faire un médi­a­teur de crise.

Sous la pres­sion (on com­mence à par­ler de nou­veau coup d’état mil­i­taire), Fron­dizi cherche à regag­n­er l’appui du péro­nisme, seul capa­ble d’équilibrer la bal­ance en sa faveur. En vue des élec­tions lég­isla­tives de mars 1962, il décide d’autoriser la par­tic­i­pa­tion de par­tis néo-péro­nistes, sans pour autant accepter la par­tic­i­pa­tion de Perón lui-même (celui-ci souhaitait se présen­ter à Buenos Aires).

Le péro­nisme l’emporte dans neuf régions sur dix-sept, et gagne six postes de gou­verneurs. Les mil­i­taires, furieux, le som­ment d’annuler les élec­tions. Fron­dizi le fait en par­tie, mais ne peut empêch­er finale­ment d’être ren­ver­sé. Il est arrêté le 29 mars 1962, et envoyé sur l’île Martín Gar­cia, habituel lieu de dépor­ta­tion des cadres poli­tiques déchus (Pérón y fit un séjour en 1945).

Pour l’anecdote, ajou­tons que Fron­dizi refusa tou­jours de sign­er sa démis­sion, mal­gré les pres­sions mil­i­taires. C’est ain­si que, prof­i­tant du délai mis par ceux-ci pour négoci­er avec le prési­dent déchu, le prési­dent du Sénat, José María Gui­do, prê­ta ser­ment devant la cour suprême… et fut offi­cielle­ment investi prési­dent de la République, s’appuyant sur une loi spé­ci­fique prévoy­ant la vacance du pou­voir.

Or le ser­ment fut prêté de nuit. Pen­dant ce temps, les cadres mil­i­taires, fatigués par leurs trac­ta­tions… étaient allés se repos­er. Quand à leur réveil ils se rendirent au Palais prési­den­tiel déjà occupé, ils réal­isèrent qu’ils avaient été dou­blés ! Ils décidèrent finale­ment de met­tre Gui­do à l’épreuve, et de le laiss­er gou­vern­er sous leur étroit con­trôle.

La résis­tance péro­niste avait encore du tra­vail devant elle.

*

LIENS ET BIBLIO

1. L’ensem­ble du dossier en cours sur le péro­nisme est à lire ici, avec les liens vers les dif­férents arti­cles.

2. Sur John William Cooke, ce court arti­cle de Miguel Mazzeo sur le site jacobin.com. Voir égale­ment la cor­re­spon­dance entre J.W. Cooke et Perón, aux édi­tions Grani­ca. Echange de let­tres entre 1957 et 1958. 1ère édi­tion en 1972. Non traduit.

3. Sur le néopéro­nisme, le para­graphe 14 de cet arti­cle assez fouil­lé de Julio Par­ra.

4. Le livre de Rodol­fo Walsh cité dans l’ar­ti­cle ci-dessus a été pub­lié en français sous le titre “Opéra­tion mas­sacre” par les édi­tions Chris­t­ian Bour­go­is en 2010. Rédigé comme une enquête poli­cière, il retrace l’ar­resta­tion et l’exé­cu­tion illé­gale de résis­tants péro­nistes par le gou­verne­ment d’Aram­bu­ru en 1956.

 

Huit rugbymen lourdement condamnés

De quoi s’agit-il ?

Le 18 jan­vi­er 2020, vers qua­tre heures du matin, à la sor­tie d’une boîte de nuit de la cité bal­néaire de Vil­la Gesell, sur la côte atlan­tique, un groupe d’une dizaine de jeunes s’en prend à un autre, avec lequel il sem­ble qu’ils aient eu un dif­férend à l’intérieur de l’établissement. Le jeune, Fer­nan­do Báez Sosa, est vic­time d’un véri­ta­ble guet-apens. Ses agresseurs ont atten­du que les policiers en patrouille se soient éloignés pour lui sauter dessus, et l’ont vio­lem­ment frap­pé, le lais­sant pour mort sur le trot­toir. Puis ils sont tran­quille­ment ren­trés à leur apparte­ment de loca­tion, en se félic­i­tant de la bonne leçon don­née à cet «hdp» comme on dit en espag­nol (Traduire fils de p.… en français).

Pas de chance pour eux : le jeune est réelle­ment mort des suites de ses blessures, la scène a été filmée, il y a des témoins, et la police n’a aucun mal à retrou­ver les agresseurs. Ils sont arrêtés dès le lende­main. Il s’agit de mem­bres d’une équipe de rug­by de Zárate, au nord-ouest de Buenos Aires. La vic­time était égale­ment orig­i­naire de Zárate.

Deux des mem­bres de la bande sont assez rapi­de­ment mis hors de cause, restent donc huit d’entre eux qui vont être inculpés pour l’agression. J’étais à Buenos Aires à ce moment-là, et je peux témoign­er que l’affaire a fait grand bruit dans toute l’Argentine : pen­dant plus d’un mois, les chaines d’information du pays ont tourné en boucle sur le sujet, mul­ti­pli­ant les débats, les témoignages, et surtout, dif­fu­sant sans fil­tre et en per­ma­nence les images recueil­lies par les caméras de sur­veil­lance (Eeeeh oui, en Argen­tine, la presse n’hésite jamais à dif­fuser les images d’agression et de crime quand elle en a, quelque soit le degré d’horreur des dites images, et per­son­ne ne s’en offusque !). Impos­si­ble d’allumer une télé à n’importe quelle heure du jour et de la nuit sans tomber dessus.

Comme on l’imagine, l’affaire a sus­cité une émo­tion à la hau­teur de la lâcheté et de l’ignominie des agresseurs, qui, sur le moment, n’ont absol­u­ment pas eu la moin­dre con­science de la grav­ité de ce qu’ils venaient de com­met­tre. Au con­traire : il fut rapi­de­ment avéré qu’ils s’en étaient félic­ités, comme d’une prouesse ou d’un fait d’armes. Cir­con­stance aggra­vante : le racisme. Des témoins ayant assuré les avoir enten­dus dire «Tuez ce noir de merde» (Mat­en ese negro de mier­da : atten­tion cepen­dant, en Argen­tine, «negro» désigne moins la couleur de peau (les gens de couleur étant qua­si­ment inex­is­tants dans ce pays) que l’origine indi­enne, qui fait l’objet d’un racisme récur­rent de la part des gens d’origine européenne.

Ce serait un euphémisme de dire que le fait qu’ils soient des joueurs de rug­by ait accen­tué le rejet et l’indignation de l’immense majorité de la pop­u­la­tion argen­tine. En effet, con­traire­ment à chez nous, ce sport n’est pas du tout un sport pop­u­laire (au sens « pra­tiqué et suivi par le peu­ple ») comme peu­vent l’être le foot ou le cyclisme, par exem­ple. Au con­traire : là-bas, le rug­by, c’est avant tout le sport de l’élite, au sens pécu­ni­aire du terme. Un sport de rich­es, quoi. Ain­si, dans l’esprit de la majorité des gens, les mem­bres du groupe d’agresseurs sont, avant tout, des fils à papa. Ce qu’ils sont en effet, et ce qui, on s’en doute, n’a pas con­tribué à amélior­er leur image dans l’opinion. D’autant que Fer­nan­do Báez Sosa, lui, était issu d’une famille mod­este.

Voilà com­ment une banale, mais trag­ique, bagarre de sor­tie de boîte va devenir rapi­de­ment un débat de société. Sur la vio­lence de l’époque, sur l’éducation de la jeunesse, sur le rug­by. Et même sur la poli­tique, en rai­son du rac­cour­ci facile « rugby/fils à papa/ jeunesse doré/privilégiés ».

Trois ans d’instruction

C’est ce qu’il aura fal­lu pour arriv­er au procès, puis au ver­dict de ce mois de févri­er 2023. Cela peut paraitre long eut égard non seule­ment à la grav­ité des faits, mais égale­ment à l’évidence de l’implication directe des accusés. Mais la jus­tice argen­tine n’est hélas, on le voit, pas plus rapi­de que la nôtre. Ou du moins, sa rapid­ité est sélec­tive, car on a con­nu des sen­tences plus expédi­tives.

A l’issue de treize jours de procès, les attentes de l’accusation et de la défense étaient diamé­trale­ment opposées.

Pour l’accusation, tout con­verge vers une sen­tence de prison à per­pé­tu­ité. Le car­ac­tère dérisoire de la querelle de départ (Fer­nan­do Báez Sosa aurait bous­culé l’un des accusés, Max­i­mo Thom­sen, dans un couloir étroit et rem­pli de monde à l’intérieur de la boîte), la con­cer­ta­tion entre les dif­férents accusés pour «faire pay­er» la vic­time à la sor­tie, l’organisation du guet-apens (les huit impliqués ont fait cer­cle autour de la vic­time pour empêch­er toute aide en sa faveur), et la sat­is­fac­tion affichée ensuite, en l’absence de toute con­science de la grav­ité de leur actes (ils sont ren­trés chez eux en envoy­ant des mes­sages à leurs amis pour leur racon­ter leur aven­ture, puis sont allés tran­quille­ment manger des ham­burg­ers pour finir la nuit).

La par­tie civile elle, con­teste toute prémédi­ta­tion. Pour elle, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une banale bagarre de rue qui a mal tourné. Mieux : elle réclame même l’acquittement des accusés, met­tant en avant cer­tains vices de forme de l’instruction (preuves détournées ou util­isées à mau­vais escient, hia­tus entre les atten­dus don­nés en fin d’instruction et ceux mis en avant par le tri­bunal, impos­si­bil­ité de déter­min­er l’auteur exact des coups mor­tels).

Le réquisi­toire du pro­cureur est sen­si­ble­ment le même que celui de la par­tie civile. «Les accusés ont attaqué Fer­nan­do par sur­prise et en réu­nion, avec des coups de pied et de poing alors qu’il était incon­scient et inca­pable de se défendre. Ils ont égale­ment frap­pé cer­tains de ses amis lorsqu’ils sont venus le défendre. Cela relève de l’homi­cide dou­ble­ment aggravé par organ­i­sa­tion* et con­cours prémédité par deux per­son­nes ou plus», a énon­cé en sub­stance le mag­is­trat. (*La notion d’alevosía n’existe pas en droit français, qui ne la dis­tingue pas de la prémédi­ta­tion. En espag­nol en revanche, cette dis­tinc­tion est faite. Alevosía  désigne une manière de pré­par­er son crime pour en éviter les con­séquences judi­ci­aires.)

Le mag­is­trat met en avant les 23 témoignages visuels, tous à charge, et l’intime con­vic­tion que «tous ont par­ticipé à tout», pour réclamer la même peine pour les huit accusés. Il rejette l’argument de la défense selon laque­lle il s’agirait d’une sim­ple bagarre, alléguant que «pour qu’il y ait bagarre, il faut qu’il y ait deux groupes impliqués». Or, Fer­nan­do Báez Sosa s’est retrou­vé seul face à ses agresseurs. Selon lui, ils avaient bien l’intention de tuer. C’est pourquoi il réclame la peine max­i­male.

Le ver­dict

Il est tombé à 13h18 le lun­di 6 févri­er. Sur les huit accusés, cinq ont été con­damnés à la per­pé­tu­ité, trois à 15 ans de prison, con­sid­érés comme “auteurs sec­ondaires” des faits. A l’écoute de ce ver­dict, un des accusés, Max­i­mo Thom­sen, sou­vent présen­té comme le meneur de la bande, s’est évanoui.

Les huit con­damnés

En Argen­tine, la prison à per­pé­tu­ité n’excède jamais en réal­ité le total de 35 ans de réclu­sion, max­i­mum fixé par la loi. Il est même pos­si­ble d’obtenir avant ces 35 années une mise en lib­erté con­di­tion­nelle, mais le car­ac­tère d’homicide aggravé défi­ni par le tri­bunal à l’encontre des actes com­mis par les cinq con­damnés la rend dans ce cas inen­vis­age­able. Elle sera pos­si­ble en revanche pour les trois con­damnés à 15 ans, au bout de 7 ans de réclu­sion. (Source : Pagina/12)

A l’heure où nous écrivons cet arti­cle, les jour­naux n’ont pas encore rap­porté les réac­tions à ce ver­dict, dans la pop­u­la­tion comme dans les milieux sportifs, poli­tiques ou soci­aux. Elles ne devraient pas man­quer. Citons seule­ment le tweet du gou­verneur de Buenos Aires, s’adressant à la famille de la vic­time : «La jus­tice ne répare rien, mais elle soulage. J’espère sincère­ment que ce ver­dict vous apporte un peu de récon­fort. Je vous embrasse du fond du cœur». A la sor­tie du Tri­bunal, une petite foule a accueil­li les par­ents de la vic­time par des applaud­isse­ments. De son côté, la mère de Max­i­mo Thom­sen a lais­sé éclater sa colère en plein tri­bunal : «Tout ça est un vaste men­songe, virez tous ces enfoirés de jour­nal­istes. Trois ans à les tor­tur­er, j’en n’ai plus rien à faire de rien !».

La vic­time avait 18 ans en 2020. Ses assas­sins ont entre 21 et 23 ans. 40 sec­on­des d’inconscience à la sor­tie d’une boite de nuit, quand l’alcool et l’effet de meute pren­nent le dessus. Des années de douleur à vivre main­tenant pour tous ceux qui sont con­cernés par ce drame. En effet, la jus­tice ne répare jamais rien. Quant à savoir si elle soulage…

*

Liens

Argu­ments de la défense et de l’accusation
https://www.lanacion.com.ar/sociedad/40-segundos-de-sana-un-muerto-87-declaraciones-y-72-horas-de-audiencias-la-guia-total-del-juicio-por-nid22012023/#/

Les attentes con­cer­nant le ver­dict
https://www.lanacion.com.ar/seguridad/el-crimen-de-fernando-baez-sosa-crece-la-expectativa-ante-el-veredicto-del-juicio-por-el-homicidio-nid05022023/

https://www.pagina12.com.ar/521181-la-unica-pena-es-la-perpetua

Le ver­dict

https://www.lanacion.com.ar/seguridad/juicio-por-el-crimen-de-fernando-baez-sosa-en-vivo-hoy-se-conoce-el-veredicto-nid06022023/ (Arti­cle mis à jour heure par heure)

https://www.lanacion.com.ar/sociedad/el-crimen-de-fernando-baez-sosa-maximo-thomsen-se-desmayo-tras-escuchar-el-veredicto-nid06022023/

https://www.pagina12.com.ar/521592-asi-fue-la-condena-a-los-rugbiers-lo-que-las-camaras-no-most

Galerie pho­tos sur les man­i­fes­ta­tions pour réclamer jus­tice pour Fer­nan­do
(Févri­er 2020)

A un mes del asesina­to de Fer­nan­do Báez Sosa

Vidéo du moment de la bagarre :
https://www.youtube.com/watch?v=S8cygIksbfA
(NB : la vision de cette vidéo est soumise à la con­nex­ion à youtube, en rai­son de son car­ac­tère extrême­ment sen­si­ble)

 

 

27/01/2023 : OEA ou CELAC ?

Sur chaque con­ti­nent existe une instance de dia­logue entre les dif­férents états le con­sti­tu­ant. Con­seil de l’Europe, Union africaine, Asso­ci­a­tion des Etats d’Asie du sud-est, etc…

L’Amérique quant à elle présente l’originalité d’en avoir deux, plus ou moins antag­o­nistes : l’historique Organ­i­sa­tion des Etats améri­cains (OEA), qui regroupe les Etats aus­si bien du nord que du sud, et la CELAC, autrement dit la Com­mu­nauté des Etats lati­no-améri­cains et des Caraïbes. Cette dernière a été créé en févri­er 2010 par le prési­dent du Venezuela Hugo Chavez. Comme son nom l’indique, elle ne regroupe que les pays du sud, du Mex­ique à l’Argentine. N’en font pas par­tie les pays du nord, Etats-Unis et Cana­da, ain­si que les pays pos­sé­dant des colonies dans le sud, comme la France, les Pays-Bas et le Roy­aume-Uni.

On imag­ine facile­ment ce qui a motivé sa créa­tion. Dans son exposé d’objectifs, la CELAC se présente avant tout comme une struc­ture des­tinée à l’intégration de l’ensemble des pays lati­no-améri­cains. Mais au-delà de cela, bien enten­du, il y avait égale­ment le désir de cer­tains dirigeants de s’affranchir un tant soit peu de la pesante tutelle des États-Unis sur l’Organisation des États améri­cains.

Pays inté­grant la CELAC (dif­férentes nuances de vert). En jaune, le Brésil : Bol­sonaro a retiré son pays de la Com­mu­nauté en 2020.

En principe, les deux organ­i­sa­tions ne sont pas antin­o­miques. D’ailleurs la total­ité des mem­bres de la CELAC sont égale­ment mem­bres de l’OEA, actuelle­ment présidée (depuis 2015) par l’Uruguayen Luis Alma­gro. Les objec­tifs prin­ci­paux de cette dernière sont la défense de la démoc­ra­tie, la lutte con­tre le traf­ic de drogue, et la facil­i­ta­tion des échanges entre pays améri­cains.

Mais récem­ment se sont élevées cer­taines cri­tiques vis-à-vis de la CELAC, dont cer­tains de ses mem­bres com­men­cent à estimer qu’elle a ten­dance à se réduire à un club anti-état­sunien d’une part, et une officine de pro­pa­gande pop­uliste de gauche, d’autre part. «Dans le viseur», comme on dit dans les jour­naux, trois pays très cri­tiqués pour leurs régimes autori­taires : Cuba, Venezuela et Nicaragua.

En 2021, lors du con­grès de Mex­i­co, le prési­dent Argentin Alber­to Fer­nán­dez avait sévère­ment cri­tiqué l’OEA, en dis­ant que «En l’état, l’OEA ne ser­vait plus à rien». Il fai­sait référence à la des­ti­tu­tion d’Evo Morales (Bolivie) en 2019, à l’occasion de laque­lle l’OEA avait pris ouverte­ment posi­tion con­tre le prési­dent bolivien en con­tes­tant la régu­lar­ité des élec­tions. Celle-ci a égale­ment poussé dehors, juste­ment, les dirigeants des trois pays « dou­teux » : Diaz-Canel le Cubain, n’est plus invité, Daniel Orte­ga (Nicaragua) a décidé de ne plus assis­ter aux réu­nions, et le Venezuela est offi­cielle­ment représen­té par le pour­tant non-offi­ciel prési­dent auto-proclamé Juan Guaidó, opposant déclaré à Nicolás Maduro.

Pays inté­grant l’OEA (vert). En rouge, Cuba, qui en est exclu, en jaune le Venezuela, représen­té par un mem­bre de l’op­po­si­tion au pou­voir.

En somme, depuis 2010, on peut observ­er une nette ligne de frac­ture idéologique entre les deux organ­i­sa­tions, même si elles con­tin­u­ent de réu­nir – en dehors des excep­tions citées ci-dessus – l’ensemble des pays améri­cains. D’un côté, une OEA plutôt dom­inée par les gou­verne­ments con­ser­va­teurs, de l’autre, une CELAC essen­tielle­ment ani­mée par les gou­verne­ments les plus à gauche. A droite, on accuse la CELAC de pro­mou­voir les révo­lu­tions com­mu­nistes (en gros) de type cubain ou vénézuélien, à gauche, on traite l’OEA de «min­istère des colonies des Etats-Unis».

L’éternelle frac­ture améri­caine. A l’origine, la créa­tion de la CELAC par­tait d’un objec­tif tout à fait louable, dans la mesure où il est plus qu’évident que les Etats-Unis n’ont jamais cessé, et ne cesseront jamais, de con­sid­ér­er les autres pays améri­cains comme des pro­tec­torats, n’hésitant jamais à manip­uler la démoc­ra­tie en leur faveur. Mais il est non moins évi­dent qu’elle n’a pas su, de son côté, main­tenir son cap d’origine, à savoir l’intégration des Etats lati­nos.

Son biais idéologique la rend per­méable aux cri­tiques. Citons Luis Alma­gro, prési­dent de l’OEA : «La var­iété d’opinions fait la force de notre organ­i­sa­tion. Don­ner une couleur idéologique a la CELAC est une erreur. Gar­dons-nous de la ten­ta­tion idéologique dans les forums inter­na­tionaux». Une cri­tique qui aurait plus de puis­sance si, de son côté, l’OEA était exempte de tout biais idéologique ! Ce qui est loin d’être le cas, comme on peut le con­stater en per­ma­nence par ses pris­es de posi­tion poli­tiques – voire ses inter­ven­tions – dans les proces­sus démoc­ra­tiques des dif­férents pays qui la com­posent.

Luis Alma­gro, actuel prési­dent de l’OEA.

Récem­ment, le prési­dent des Etats-Unis Joe Biden a présen­té l’OEA comme «le seul forum engagé en faveur de la démoc­ra­tie et des droits humains». Cer­tains lati­no-améri­cains, comme, au hasard, Chiliens, Brésiliens, Boliviens, pour­raient légitime­ment con­tester l’affirmation, quelques preuves en main !

Mais de son côté, la CELAC, qui s’obstine à soutenir un Daniel Orte­ga qui a fait de son pays, le Nicaragua, une pro­priété per­son­nelle, et de son peu­ple une armée de servi­teurs, ou un Maduro dont l’incompétence et l’incurie ont con­duit, et con­duisent tou­jours, le pied sur l’accélérateur, le Venezuela à une cat­a­stro­phe human­i­taire, serait sans donc plus crédi­ble en faisant preuve d’un poil plus de lucid­ité.

C’est assez désolant, mais c’est ain­si : plus de cinq siè­cles après Christophe Colomb, l’Amérique dans son ensem­ble est tou­jours à la recherche de la sig­ni­fi­ca­tion du mot «indépen­dance» !

Florilège de commentaires

Comme (je ne l’avais pas) promis, voici un petit flo­rilège de com­men­taires argentins d’après vic­toire.

Atten­tion, hein, il s’ag­it d’une sélec­tion, qui ne se pré­tend pas totale­ment représen­ta­tive de l’opin­ion argen­tine, je ne me suis pas appuyé la lec­ture de tous les com­men­taires sous les arti­cles de presse ! Oh oh !

Je vous fais grâce des cris de vic­toire, on est les meilleurs, c’est le plus beau jour de ma vie, l’Ar­gen­tine de Mes­si est la plus belle de tous les temps, nous sommes le plus grand pays de foot­ball du monde, etc… Il y en a plein, comme il y en aurait eu plein chez nous en cas de résul­tat inverse.

Au sujet de ce troisième titre, en revanche, on pou­vait s’at­ten­dre à l’inévitable com­para­i­son Maradona-Mes­si. Qui c’est le plus beau ?

Enfin on tourne la page Maradona. Un joueur extra­or­di­naire, mais un mau­vais exem­ple autant comme joueur que comme per­son­ne.

Ne mélan­geons pas les tor­chons et les servi­ettes ! Maradona était un grand joueur, mais un type détru­it par la drogue et l’al­cool. Com­ment peut-on le com­par­er à Mes­si, excel­lent joueur, hon­nête, sain, à l’e­sprit famil­ial ? Arrê­tons de les com­par­er, ça n’a aucun intérêt, à part pour les jour­nal­istes en mal de copie !

Les deux ont été mag­iques mais l’un dépasse l’autre en terme de dig­nité et d’éthique. Mes­si n’a pas mis de but de la main ni soutenu le gou­verne­ment en place, encore moins la dic­tature ni frayé avec le milieu. La sim­plic­ité et l’hu­mil­ité de Mes­si le gran­dis­sent et en font un exem­ple.

Comme Aimé Jacquet avant la vic­toire de la France en 1998, Mes­si avait été cri­tiqué par la presse argen­tine avant le tournoi. Cer­tains jour­nal­istes l’avaient même traité de “mol­las­son” (“Pecho frio”). Naturelle­ment, après la vic­toire, ils se pren­nent le boomerang en pleine fig­ure.

Je pro­pose que ceux qui ont médit de Mes­si et Scaloni (l’en­traineur) fassent un acte de con­tri­tion.

Et ceux qui ont traité Mes­si de mol­las­son ? Où ils sont ???

Je vous en passe des bien moins char­i­ta­bles, et surtout moins pub­li­ables…

Naturelle­ment, s’agis­sant de l’Ar­gen­tine, impos­si­ble de ne pas y mêler un peu de poli­tique. Le sport le plus pop­u­laire du pays n’échappe pas à la frac­ture poli­tique.

Fer­veur, mer de larmes, euphorie au cours d’une pré­ten­due fête qui s’est ter­minée dans la saleté et les dégra­da­tions sans le moin­dre respect pour les lieux inter­dits au pub­lic, des dégâts com­mis par des gens qui ont un bal­lon à la place du cerveau. Nous savons à quel courant poli­tique ils appar­ti­en­nent.

C’est une honte que ce soit l’équipe argen­tine qui donne de la joie au peu­ple, et non 40 ans d’une “démoc­ra­tie” qui a appau­vri , sociale­ment, finan­cière­ment et cul­turelle­ment le 7ème pays du monde en super­fi­cie, et le plus riche de tous.  (Oui, il y a des Argentins opti­mistes !)

La grande fête argen­tine, à laque­lle ne sont invités ni les cor­rom­pus ni les oppor­tunistes !

Il y a un moment qu’une grande par­tie de la pop­u­la­tion qui fait ses cours­es au super­marché n’a plus les moyens de rien y acheter. Les gens souf­frent, car il ne s’ag­it pas de luxe, mais de néces­sité. Alors, tout comme autre­fois les peu­ples de l’An­tiq­ui­té qui crevaient de mis­ère, ils sont sor­tis dans la rue hier pour agiter les dra­peaux et fêter la libéra­tion. Et celui qui avait rompu les chaines pour quelques heures était un type qui gagne plusieurs mil­lions de dol­lars par an. Un héros mod­erne. Un brave type, mari et père aimant. L’é­conomie de marché a décidé que ce gars qui ado­rait jouer au bal­lon serait le libéra­teur du XXIème siè­cle. Voilà notre époque.

Ah ! Et puis l’a­mi Christophe nous a par­lé hier des mau­vais­es manières, (en lan­gage sportif, on dit “cham­brage”) rap­portées par le Figaro, des joueurs argentins vis à vis de nos bleus, après la vic­toire. Cela n’a pas échap­pé à la sagac­ité des (rares) sup­port­ers argentins qui lisent la presse étrangère.

Ceux qui savent lire le français trou­veront dans Le Figaro d’au­jour­d’hui un com­men­taire sévère sur l’at­ti­tude mal élevée de Dibu Mar­tinez non seule­ment pour ses gestes obscènes trophée en main, mais égale­ment pour ses chants dans le ves­ti­aire. Et ce n’est pas un com­men­taire de mau­vais per­dant, c’est hélas vrai !

Voilà pour le seul avis “non chau­vin” trou­vé dans la presse d’hi­er. Qui s’est immé­di­ate­ment pris une volée de bois vert :

Bah, il n’y a que les Français pour pro­test­er con­tre les chan­sons de ves­ti­aire. Parce que vous croyez que ce sont des pucelles qui expri­ment toute leur joie can­dide en dansant ? Ils n’ont aucun argu­ment et ten­tent seule­ment de ternir la fête de joueurs qui don­nent libre cours à leur émo­tion. Les Argentins l’ont fait dans leur ves­ti­aire, qui est un lieu privé. Ils se sont scan­dal­isés quand  Mbap­pé a célébré le pénal­ty man­qué des Anglais ?

Ouais, ouais… il s’ag­it bien des Français. Ceux-là mêmes qui font les bien pro­pres sur eux, mais qui quand il s’ag­it de dis­crim­in­er, de con­quérir et de pol­luer la planète, ne le sont pas tant que ça, pro­pres. Ce qui n’en­lève rien à la mau­vaise atti­tude des Argentins en divers­es occa­sions, mais tant qu’à com­par­er…

PRIVE ! Seul Dieu a droit de regard sur la vie privée des hommes…Personne d’autre ! Ils ne man­querait plus qu’ils se glis­sent dans le lit des gens pour leur dire com­ment bien faire l’amour !

Une cri­tique qui ne va pas sans un poil de racisme, un biais large­ment partagé des deux côtés de l’At­lan­tique, hélas :

L’Ar­gen­tine a gag­né sa troisième étoile haut la main, en chal­lenger, sans joueurs accros à la drogue ni but de la main. Et en plus con­tre le ten­ant du titre, c’est à dire la France+l’Afrique, et mal­gré le chat noir rôdant dans les tri­bunes. Car­ton plein !

Cette his­toire de chat noir ne vient pas de nulle part. Lors de la seule défaite de l’Ar­gen­tine en qualif’, on avait vu s’af­fich­er l’an­cien prési­dent Mauri­cio Macri en tri­bune entouré de dig­ni­taires Qatariens. Il avait alors été la cible des rieurs qui l’avaient traité de porte-mal­heur. C’est resté. Du coup, après la vic­toire, et comme il était égale­ment dans le stade ce dimanche, ses sup­port­ers se ven­gent… aux dépens du nôtre, de prési­dent !

Macri chat noir ? Non, … Macron chat noir !

La vic­toire, jusqu’au bout !

 

 

 

L’Argentine championne du monde !

A la demande générale de quelques lecteurs ama­teurs de foute­bol, je vais donc me pencher sur le résul­tat argen­ti­nesque de cette dernière coupe du monde du bal­lon qui ne tourne pas tou­jours très rond.

Mais je tiens à prévenir : il n’y en aura pas d’autres. D’abord parce que là où je suis, mes con­di­tions de con­nex­ion, et donc d’accès à la plate­forme du blog, sont plus que flot­tantes, et ensuite parce qu’avec cette coupe bue jusqu’à plus soif, (ne plus avoir soif, au Qatar, ça reste tout de même un exploit, compte tenu de la pro­hi­bi­tion de la bière !) je n’ai pas vrai­ment trin­qué.

Voilà donc les Argentins pour la troisième fois au som­met de la mon­tagne. Après la Coupe de la honte chez eux en 1978, qu’ils avaient rem­portée pour le plus grand béné­fice des généraux au pou­voir (et dont ils avaient acheté un match en qualif’), celle de 1986 gag­née avec l’aide de Dieu, de sa main, ou de celle d’un autre dieu plus païen, on ne sait plus, cette fois, pas de lézard : ils ont bien mérité leur vic­toire. Pas de bol pour les réacs de tout poil : ils la gag­nent sous un gou­verne­ment péro­niste, détesté par la moitié du pays et dont la vice-prési­dente vient d’être con­damnée pour cor­rup­tion.

Mais bien enten­du, lorsqu’il s’agit de défil­er sur les Champs… par­don, sur l’avenue du 9 de Julio (bien plus longue et bien plus large que nos Champs-Elysées, soit dit en pas­sant), tout le monde se réc­on­cilie pour com­mu­nier à la grand-messe du divin sport.

Une du quo­ti­di­en La Nacion du 19/12/2022

C’est donc la liesse générale, on peut oubli­er pour quelques jours l’inflation à trois chiffres, les haines poli­tiques recuites et la dépres­sion pro­fonde dont le pays ne sem­ble plus sor­tir depuis la chute de la dic­tature en 1983. Cer­tains diraient plutôt : depuis la chute de Perón en 1955. Tout dépend des points de vue. Mais ce n’est pas le sujet. Aujourd’hui, tout comme en 1978, toute l’Argentine exulte et se fout pas mal du con­texte. Le foot reste un excel­lent anal­gésique. Du moment qu’on gagne, bien enten­du.
Un petit tour de la presse locale, d’ordinaire très clivée, per­met d’en mesur­er les effets.

Pour la Nación, «l’équipe de Mes­si a gag­né la plus belle finale de l’histoire et s’est acheté un coin du par­adis du foot­ball». «Euphorie et mer de larmes pour une fête qui a réson­né dans tous les recoins du pays» (avec pho­to de la fameuse avenue en prime). «Au-delà des records, Mes­si fait l’histoire et gagne la dévo­tion, la grat­i­tude et l’éternité». Et pour l’analyse de la par­tie, dom­inée de la tête et des épaules par l’équipe bleue et blanche, le jour­nal décor­tique la vision de Scaloni, l’entraineur argentin, et l’erreur mon­u­men­tale de Deschamps, qui se serait gour­ré à la fois de stratégie et de tac­tique.

Voyons main­tenant ce que se dit à l’autre extrême de l’éventail politi­co-jour­nal­is­tique, chez les gau­cho-péro­nistes de Pagina/12. Com­mençons par vous faire un petit cadeau : quelques cartes postales de l’Avenue du 9 de Julio dimanche soir. Pour le reste, comme on pou­vait s’y atten­dre de la part de ce canard tout de même moins chau­vin et un poil plus réflexif, la joie est plus mesurée. On met l’accent ici sur le côté col­lec­tif de la vic­toire, on s’attarde sur le côté cathar­tique du suc­cès, avec San­dra Rus­so : «Du néant, de la frac­ture, du décourage­ment, du boy­cott, de la récupéra­tion poli­tique que le pou­voir réel fait des émo­tions pop­u­laires qu’il trans­forme en marchan­dis­es, est sor­ti soudain cette fête pop­u­laire qui gon­fle nos poitrines et qu’il fal­lait pour­tant défendre du petit dis­cours ambiant qui les qual­i­fi­ait de mori­bon­des, d’ambiguës et de vul­gaires». Et on s’intéresse aux réac­tions inter­na­tionales.

Chez Clarín, le quo­ti­di­en le plus lu du pays, le ton est aus­si à la fête et à la vic­toire, mais j’ai été éton­né d’en con­stater la mesure. On n’en fait pas des tonnes, soulig­nant surtout une cer­taine jus­tice faite au grand cham­pi­on Mes­si, qui peut enfin porter la couronne suprême. Petite curiosité, avec un détour par un bar parisien dans lequel les Argentins de France se sont réu­nis pour suiv­re la par­tie, le trans­for­mant en une sorte, dit le jour­nal, de «Bom­bon­era», du nom du célèbre stade du club de Buenos Aires Boca juniors. Et, pour le décalage, une col­lec­tion de «memes» autour du tournoi !

Mais ce jour­nal, fidèle à ses obses­sions poli­tiques, s’étale finale­ment bien moins que les autres, qui, eux, con­sacrent toutes leurs pre­mières pages à l’événement. Chez Clarín, au bout d’une dizaine d’articles dévelop­pés sur une moitié de une (je par­le là de la une numérique, bien enten­du), on en revient vite à l’actualité politi­co-polémique, sur le thème récur­rent du jour­nal : le péro­nisme est la cause de tous nos maux. Faudrait tout de même pas que l’euphorie prenne le pas sur la crise poli­tique et fasse oubli­er de taper sur le gou­verne­ment. Je passe les arti­cles, suf­fit d’aller voir par vous-même : Clarin.com.

Voilà pour le tour des stades. Par­don, des unes. Je m’arrête aux trois canards prin­ci­paux. Pour les autres, je vous laisse aller y voir vous-mêmes, je manque un peu de temps si je veux poster cet arti­cle avant que le globe doré ne se cou­vre de pous­sière. C’est ici, , et . Par exem­ple. Mais dans l’ensemble, les unes se ressem­blent pas mal, on s’en doute.

Si j’ai de la con­nex­ion et un peu de temps, demain, je vous baillerai une petite revue de com­men­taires pop­u­laires, his­toire de pren­dre la tem­péra­ture des afi­ciona­dos argentins. Mais je ne promets rien !
En atten­dant, amis foo­teux, bonne diges­tion. Les défaites sont tou­jours un peu lour­des, et en ces veilles de fêtes, cette séance de penal­ties man­quée (une mar­que de fab­rique française, vous ne trou­vez pas ?) ne pou­vait pas tomber plus mal.

PS.  Je dédie cet arti­cle à mon ami Ben­i­to Romero, sans lequel je n’aurais jamais aus­si bien suivi le par­cours de la sélec­tion Albice­leste, comme on l’appelle là-bas ! 

*

Sur la folie du foot en Argen­tine, lire ou relire aus­si notre arti­cle sur la dis­pari­tion de Maradona.

Cristina Kirchner condamnée

Suite du feuil­leton Cristi­na Kirch­n­er. Comme nous l’annoncions dans l’article précé­dent, le juge­ment est tombé hier dans la journée. L’ancienne prési­dente (2007–2015) et actuelle vice-prési­dente de la République Argen­tine a été jugée coupable de cor­rup­tion et de fraude aux marchés publics et con­damnée à six ans de prison, ain­si qu’à l’inéligibilité à vie.
Un juge­ment qui ne sur­prend per­son­ne, à Buenos Aires. Selon Pagina/12, la messe était dite depuis longtemps, en rai­son de la par­tial­ité de juges, selon le quo­ti­di­en de gauche, qui n’ont présen­té aucune preuve tan­gi­ble de l’implication de Cristi­na Kirch­n­er dans un réseau de cor­rup­tion. Pour le quo­ti­di­en, dans cette affaire, la seule asso­ci­a­tion de mal­fai­teurs, c’est juste­ment celle des juges !

Cristi­na Kirch­n­er rece­vant le bâton de prési­dente de son mari Nestor, lors de la pas­sa­tion de pou­voirs en 2007.

Ce n’est évidem­ment pas l’avis des jour­naux d’opposition au gou­verne­ment péro­niste. Pour la Nación, ce n’est que le début d’une longue liste de con­damna­tions à venir, puisque d’autres procès demeurent en cours, con­cer­nant d’autres affaires d’ordre sim­i­laire, comme celle de pré­sumé blanchi­ment d’argent dans la con­struc­tion et la réfec­tion d’hôtels appar­tenant à la famille Kirch­n­er en Patag­o­nie.

L’ancienne prési­dente n’ira néan­moins pas en prison tout de suite. D’une part, elle béné­fi­cie d’une immu­nité en tant que par­lemen­taire et mem­bre du gou­verne­ment (il faudrait un vote et une majorité des deux tiers au par­lement pour la lever), d’autre part, elle va naturelle­ment faire appel de la sen­tence. Elle pour­rait même se présen­ter à la prochaine prési­den­tielle, mal­gré l’inéligibilité.

Dans cette affaire, elle n’est pas la seule con­damnée. Il y avait en tout 13 accusés, à des titres divers. (Voir détails dans Clarín) Deux ont écopé de la même peine, l’entrepreneur Lázaro Báez et l’ancien secré­taire d’état aux travaux publics José López. 6 ont été con­damnés à des peines un peu moins lour­des, 4 ont été finale­ment acquit­tés. Tous sont d’anciens fonc­tion­naires ou liés à des entre­pris­es de travaux publics.

Les péro­nistes, qui sou­ti­en­nent Cristi­na Kirch­n­er, voient dans cette sen­tence la volon­té de juges liés à l’opposition de droite de pro­scrire le mou­ve­ment, une nou­velle fois. (Rap­pelons que le péro­nisme avait été pro­scrit après le coup d’état de 1955, durant 18 ans, par les dif­férents gou­verne­ments mil­i­taires qui s’étaient suc­cédé). La vice-prési­dente elle-même par­lant d’une mafia judi­ci­aire œuvrant pour la faire dis­paraitre du paysage poli­tique.

Même s’il est très dif­fi­cile pour un spec­ta­teur extérieur, comme nous le disions précédem­ment, de faire la part des choses, il parait assez prob­a­ble en effet que la droite ait au moins prof­ité de cette fenêtre judi­ci­aire pour enfon­cer un coin dans un mou­ve­ment péro­niste qui demeure envers et con­tre tout très pop­u­laire auprès des Argentins les plus mod­estes.
Il n’en reste pas moins vrai que les marchés publics de con­struc­tion de routes dans la région de San­ta Cruz (celle dont sont orig­i­naires les Kirch­n­er) ont été sys­té­ma­tique­ment attribués à la même entre­prise amie de la famille, celle de Lázaro Báez.

Néan­moins, il sem­ble bien que les preuves de l’implication directe de Nestor (prési­dent de 2003 à 2007) et Cristi­na Kirch­n­er (prési­dente de 2007 à 2015) n’aient jamais été claire­ment démon­trées. Par exem­ple, aucun doc­u­ment écrit n’a pu être mis au jour prou­vant que l’ancienne prési­dente ait réelle­ment don­né des instruc­tions con­cer­nant l’attribution des marchés. Ce qui n’enlève rien à l’évidence des rela­tions entre les dif­férents pro­tag­o­nistes de l’affaire. En somme, si les juges ont prob­a­ble­ment morale­ment rai­son (Le favoritisme envers Báez saute aux yeux), ils se sont appuyés davan­tage sur des fais­ceaux de pré­somp­tion et des témoins aux ver­sions changeantes que sur des preuves tan­gi­bles, et le juge­ment manque donc de solid­ité légale.

En atten­dant, l’opposition exulte. Dans la Nación, Mar­i­ano Spez­za­pria voit dans le juge­ment une bombe poli­tique qui laisse le gou­verne­ment KO debout : Cristi­na Kirch­n­er a annon­cé qu’elle ne se présen­terait plus à rien, lais­sant ain­si le mou­ve­ment orphe­lin d’une dirigeante his­torique. Dans Clarín, Clau­dio Savoia voit une sen­tence ouvrant la porte à une ère nou­velle, et qui pour­rait servir de trem­plin pour de nom­breuses autres affaires. Une bombe qui pour­rait bien sauter à la fig­ure de nom­breux autres dirigeants sud-améri­cains eux aus­si con­va­in­cus de cor­rup­tion. Savoia ne prend pas la peine d’user d’euphémisme ni de pren­dre de gants, dres­sant une liste impres­sion­nante de cor­rom­pus, mélangeant joyeuse­ment les avérés comme l’ancien prési­dent Paraguayen González Mac­chi et les blan­chis vic­times de law­fare comme Lula au Brésil.

Cristi­na Kirch­n­er et Igna­cio Lula Da Sil­va

A gauche en revanche, on dénonce assez unanime­ment une per­sé­cu­tion envers l’ancienne prési­dente. Pagina/12 relate en détails l’appui reçu de la part à la fois du gou­verne­ment, des syn­di­cats et d’associations de droits de l’homme.

Alors, sen­tence méritée ou law­fare ? Dif­fi­cile de se faire une idée en lisant une presse totale­ment par­tiale en Argen­tine. Il n’en reste pas moins qu’avec ce juge­ment, le kirch­ner­isme, ce péro­nisme classé à gauche, est grave­ment touché, et aura du mal à s’en remet­tre. Il est en effet peu prob­a­ble que Cristi­na Kirch­n­er, mal­gré sa pop­u­lar­ité encore élevée, puisse avoir encore un avenir poli­tique. Para­doxale­ment, cela laisse le champ libre à l’espoir d’un cer­tain apaise­ment poli­tique dans un pays où sa fig­ure cristallise  rancœurs et divi­sions. Et pour­rait arranger l’aile plus cen­triste du mou­ve­ment, portée par l’actuel prési­dent Alber­to Fer­nán­dez, qui ces derniers temps était entré en con­flit de ten­dances plus ou moins ouvert avec le kirch­ner­isme.

 

Le foot remporte la mise

On aura noté la rareté infor­ma­tive sur le blog ces derniers temps. Mais je fais con­fi­ance à l’immense majorité très affutée de nos lecteurs habituels pour en avoir déduit la cause prin­ci­pale. En effet, en ce moment, dans la presse argen­tine, l’actualité dom­i­nante, pour ne pas dire écras­ante, a pris une très nette forme sphérique.

En bref, les unes des jour­naux, depuis début novem­bre, sont cou­vertes de pho­tos de types en mail­lots de toutes les couleurs, et, pour ce qui con­cerne nos amis Argentins, surtout en bleu ciel et blanc. Tenez, rien qu’aujourd’hui, dans la Nación, sur 35 arti­cles pro­posés en page d’accueil, 13 sont con­sacrés au Mon­di­al de foot. Et encore, ce jour­nal place quand même 5 arti­cles plus généraux, poli­tiques ou soci­aux, avant. Clarín et Pagina/12, eux, met­tent car­ré­ment le Mon­di­al aux pre­mières loges, le dossier spé­cial Mon­di­al arrivant en haut de page : 5 arti­cles pour Clarín, 6 pour Pagina/12. Et le fait que l’Argentine ait joué (et gag­né) la veille n’influe en rien : c’était pareil les jours d’avant.

Tous les con­nais­seurs le savent, et le ser­ineront : l’Argentine est un pays de foot­ball, celui de Maradona et de Mes­si, un des qua­tre ou cinq pays majeurs du sport le plus pop­u­laire au monde. Mes amis Porteños (Les Porteños, je le rap­pelle, sont les habi­tants de la cap­i­tale, Buenos Aires) ont beau avoir une con­science poli­tique, et ne pas être totale­ment igno­rants des cri­tiques adressés à ce « mon­di­al de la honte » comme l’appellent ses détracteurs, ils sont à fond.

Hier, ils m’ont envoyé des pho­tos de la fan zone de Paler­mo, où ils étaient allés en famille voir le match de huitième de finale con­tre l’Australie. On a beau com­mu­ni­quer tous les jours, je n’ai pas lu de leur part le moin­dre doute quant au fait de savoir s’il fal­lait boy­cotter ou suiv­re le tournoi.

Fan Zone lors du match Argen­tine-Aus­tralie du 03-12-2022 — Quarti­er de Paler­mo, Buenos Aires.

L’Argentine tout entière, de gauche à droite et des plus pau­vres aux plus rich­es, est devant ses écrans. En plus, pour eux, et pour une fois, le Mon­di­al a lieu l’été, ce qui ne gâte rien et rend les rassem­ble­ments encore plus agréables et fes­tifs. On peut assis­ter aux match­es en sirotant son Fer­net-Coca en ter­rasse.

J’ai eu beau chercher, dans les grands quo­ti­di­ens en ligne, pas l’ombre d’une polémique, pas trace de la moin­dre cri­tique, pas de place au moin­dre doute. Il est vrai qu’en Argen­tine, l’écologie n’est pas un souci encore très prég­nant. L’écologie poli­tique n’est même pas encore née. L’exploitation des tra­vailleurs migrants pour­rait l’être en revanche, si l’histoire du pays avait été moins mar­quée, juste­ment, par une iné­gal­ité sys­témique et une rela­tion entre cap­i­tal et tra­vail très défa­vor­able au sec­ond. L’exploitation ouvrière, en Argen­tine, on con­nait bien, et on la vit au moins aus­si vio­lem­ment qu’au Qatar. Deman­dez aux indi­ens, aux ouvri­ers agri­coles (peones) ou aux habi­tants des nom­breux bidonvilles qui s’étendent aux alen­tours, et même dans les cen­tres, des grandes aggloméra­tions.

Ne pas oubli­er non plus que le dernier Mon­di­al à avoir posé autant de prob­lèmes de con­science aux habi­tants des pays les plus favorisés de la planète – essen­tielle­ment occi­den­taux – a été juste­ment celui de 1978 en… Argen­tine. Pen­dant la dic­tature des généraux Videla et Cie. Le mot boy­cott sonne donc assez mal aux oreilles argen­tines (Même s’il existe, et même traduit, con­traire­ment à chez nous : boico­teo, et le verbe boicotear…).

Bref, en Argen­tine, c’est la fête du foot, qui per­met de sur­croit d’oublier pen­dant quelques semaines les soucis du quo­ti­di­en, qui s’accumulent ces derniers temps. Infla­tion galopante, aug­men­ta­tion des prix, mon­naie qui ne vaut plus rien (mes amis, qui rêvent de venir en Europe, devront prob­a­ble­ment atten­dre encore quelques années), crise poli­tique aiguë…

Tiens, à pro­pos de crise poli­tique. Nous devri­ons con­naitre d’ici peu le sort de l’ancienne prési­dente – et actuelle vice-prési­dente – Cristi­na Kirch­n­er. Depuis plusieurs années en procès pour cor­rup­tion, fraude fis­cale et asso­ci­a­tion de mal­fai­teurs, notam­ment au sujet de chantiers et d’appels d’offre qui auraient fait l’objet de favoritisme et de divers pots de vin, elle pour­rait écop­er de 5 à 8 ans de prison, et de 20 ans d’inéligibilité. Le ver­dict sera pronon­cé mar­di prochain. Ceci dit quel qu’il soit, et même si elle est déclarée coupable – ce qui, pour les quo­ti­di­ens de droite comme Clarín et La Nación, est plus que prob­a­ble – elle n’ira pas en prison, et pour­ra même se présen­ter à la prochaine prési­den­tielle : elle est loin d’avoir épuisé tous les recours que le jus­tice argen­tine lui autorise.

Ne me deman­dez pas mon avis là-dessus. La lec­ture des quo­ti­di­ens argentins ne peut être d’aucun sec­ours pour se faire une idée, tant l’indépendance des médias y est inex­is­tante. Véri­ta­ble cor­rup­tion ou soft pow­er façon Lula au Brésil, pour dézinguer un per­son­nage poli­tique encore très pop­u­laire ? Impos­si­ble de tranch­er. Il sem­ble peu prob­a­ble que Cristi­na ait les mains totale­ment pro­pres dans cette affaire. Le pou­voir est le pou­voir, avec les priv­ilèges et petits arrange­ments qui vont avec. Que les Kirch­n­er (son mari avait été prési­dent lui aus­si de 2003 à 2007) en ait fait prof­iter leurs copains entre­pre­neurs, comme le fameux Lazaro Baez, n’aurait rien d’étonnant. Mauri­cio Macri, prési­dent de droite de 2015 à 2019, n’est sans doute pas le mieux placé pour servir de con­tre-exem­ple.

Le pou­voir cor­rompt, c’est bien con­nu. Et le pou­voir, les Kirch­n­er l’ont eu pen­dant 12 ans con­sé­cu­tifs ! Et il ne les a pas appau­vris, bien au con­traire : leur solide pat­ri­moine (pro­priétés agri­coles, hôtels, immeubles) en fait foi. La nou­velle madone des hum­bles (on com­pare sou­vent Cristi­na à Evi­ta) est très riche.

Mais ne comptez pas sur Clarín et la Nación (anti) ou sur Pagina/12 (pro) pour sépar­er le bon grain de l’ivraie, comme dis­ent les catholiques. Pour les uns, Cristi­na ferait pass­er Al Capone pour un bien­fai­teur de l’humanité, pour les autres, elle est une nou­velle sainte Blan­dine don­née en pâture aux lions de l’ultra libéral­isme. Dans tous les cas, sa fig­ure per­met de se sim­pli­fi­er sin­gulière­ment les prob­lèmes de con­science, en peignant la sit­u­a­tion poli­tique tout en noir ou blanc, et en reje­tant la respon­s­abil­ité inté­grale des prob­lèmes du pays sur « l’autre », le poli­tique cor­rompu ou le mal votant.

Allons, au moins, il reste une chose qui met tout le monde d’accord : l’Albiceleste (surnom de l’équipe argen­tine de foot) est la meilleure du monde, et elle va rap­porter la coupe à la mai­son. Comme en 1978, où même les plus féro­ces opposants avaient mis leurs griefs entre par­en­thès­es le temps d’acclamer ce bon Rafael Videla lev­ant les bras en tri­bune du stade Mon­u­men­tal Anto­nio Vespu­cio Lib­er­ti de Buenos Aires, le 25 juin.

Coupe du Monde 1978

Allez, tiens, un bon con­seil à mes amis Argentins. Vous voulez en finir avec la haine qui pour­rit l’ambiance poli­tique du pays ? Elisez Leo Mes­si prési­dent en 2023 !

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Quelques arti­cles de presse :

- Sur le juge­ment con­tre Cristi­na Kirch­n­er mar­di 6 décem­bre.

Ver­sion anti Kirch­n­er dans la Nación

https://www.lanacion.com.ar/politica/vialidad-en-los-tribunales-dan-por-hecho-que-cristina-kirchner-sera-condenada-nid04122022/

Ver­sion pro dans Pagina/12 :

https://www.pagina12.com.ar/504392-cancelar-a-cristina

Le point de vue d’un min­istre kirch­ner­iste dans Clarín :

https://www.clarin.com/politica/-hacen-cuenta-cargan-cristina-peronismo-dura-15-minutos-frase-ministro-gobierno-oposicion_0_iJtYmVPVZ2.html

- Sur le foot­ball et son pou­voir de réc­on­cil­i­a­tion en Argen­tine, un arti­cle de fond dans Clarín :

https://www.clarin.com/opinion/fascinacion-futbol-argentina-busca-felicidad_0_2wfvOF2SSf.html

Décès d’une Mère de la Plaza de Mayo

Hebe de Bonafi­ni est décédée le 20 novem­bre dernier, à l’âge de 93 ans. Elle était une des pre­mières « Mères de la Plaza de Mayo », ces femmes courageuses qui avaient pris l’initiative d’aller man­i­fester sous les fenêtres du Palais prési­den­tiel, en avril 1977. La dic­tature mil­i­taire avait moins d’un an, et déjà le cycle infer­nal de la répres­sion et des dis­pari­tions était bien engagé.

Hebe de Bonafi­ni en 2015

Les mil­i­taires enl­e­vaient de jeunes mil­i­tants et les envoy­aient dans des cen­tres de déten­tion pour les inter­roger, la plu­part du temps au moyen de la tor­ture. Ensuite, la grande majorité d’entre eux étaient escamotés. Comme dis­ait un général de l’époque : « Pas de cadavre, pas d’existence ». Faire dis­paraitre, en somme, était vu comme le meilleur moyen de cam­ou­fler ses crimes. Beau­coup de jeunes, notam­ment, seront ain­si jetés depuis un avion, par­fois vivants (on leur admin­is­trait un fort sopori­fique) dans le Río de La Pla­ta. (Voir notre arti­cle sur la répres­sion mil­i­taire ici).

Leurs mères et grands-mères ont alors pris l’initiative d’aller exiger de savoir où étaient leurs enfants, en venant man­i­fester tous les jeud­is sous les fenêtres des nou­veaux dirigeants. Comme on leur inter­di­s­ait tout rassem­ble­ment sta­tique, elles se sont mis­es alors à tourn­er autour de la petite pyra­mide qui fait face au Palais. Pour les dis­créditer, les mil­i­taires les surnom­meront « Les folles de la Plaza de Mayo ». En français, “les folles de mai”.

Siège de l’as­so­ci­a­tion à Buenos Aires

Hebe de Bonafi­ni, qui avait 50 ans à l’époque, fai­sait par­tie des pre­mières d’entre elles. Son fils Jorge avait été enlevé par les mil­i­taires à La Pla­ta en févri­er 1977. Ensuite, dis­paraitront égale­ment son autre fils Raúl, puis sa belle-fille María Ele­na, dans les mêmes cir­con­stances.
Fondée offi­cielle­ment en 1979, l’association des Mères existe depuis cette époque, Hebe de Bonafi­ni en était prési­dente depuis le début.

Mil­i­tantes sur la Plaza de Mayo

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A lire dans la presse argen­tine :

Hebe de Bonafi­ni, la más intran­si­gente, de Pablo Mendele­vitch, dans La Nación.

Hebe, ¡Una impre­scindible! de Sonia Alesso, dans Pagina/12

Deux visions con­trastées d’une forte per­son­nal­ité dev­enue poli­tique qui, comme sou­vent en Argen­tine, était très cli­vante.