Camila sortira ce soir

Une fois n’est pas cou­tume, le blog abor­de l’actualité ciné­matographique. En effet, un excel­lent film argentin vient de sor­tir sur les écrans français cette semaine.

Il s’agit de Cami­la sor­ti­ra ce soir, d’Ines Bar­rionue­vo, le titre français étant pour une fois la tra­duc­tion lit­térale du titre en espag­nol, Cami­la sal­drá esta noche.

Cami­la est une fille de 17 ans, qui vit dans la ville de La Pla­ta, au sud de Buenos Aires, avec sa mère divor­cée et sa petite sœur. La grand-mère étant grave­ment malade et hos­pi­tal­isée, la famille démé­nage pour Buenos Aires, afin d’être plus près d’elle.

Cami­la et sa sœur intè­grent donc un nou­veau lycée, une insti­tu­tion privée catholique aux pré­ceptes stricts et où les élèves por­tent l’uniforme. Très vite, Cami­la, qui est une ado­les­cente très engagée en faveur des droits fémin­istes, de la légal­i­sa­tion de l’avortement, de la lutte con­tre la vio­lence de genre, se trou­ve con­fron­tée à un univers hos­tile, autant du côté de l’administration du lycée que d’une par­tie de ses nou­veaux cama­rades mas­culins.

Par­al­lèle­ment, elle vit égale­ment un con­flit avec sa mère, qui s’inquiète de son esprit rebelle et des con­séquences qu’il pour­rait entrain­er.
Peu à peu, Cami­la se fait quelques nou­veaux cama­rades à l’intérieur du lycée, et ce petit groupe sol­idaire parvien­dra à faire sauter le cou­ver­cle qui les étouffe, et à impos­er une voix dif­férente – et assez révo­lu­tion­naire – au sein de l’établissement.

A tra­vers le per­son­nage cen­tral de Cami­la, le film brosse un por­trait très juste de la jeunesse argen­tine actuelle, très con­sciente des enjeux socié­taux autour des droits de la femme, de la vio­lence machiste, du har­cèle­ment sex­uel, de l’homosexualité et de la lutte con­tre un tra­di­tion­al­isme hors d’âge, dans ce pays encore très catholique et con­ser­va­teur qu’est l’Argentine.

Ines Bar­rionue­vo mène l’ensemble de ses jeunes acteurs et actri­ces avec beau­coup de sen­si­bil­ité, et ceux-ci trou­vent le ton juste, sans out­rance ni mièvrerie, sachant ren­dre crédi­bles leurs per­son­nages. Très beau tra­vail de la couleur, égale­ment, avec une util­i­sa­tion per­ti­nente du clair-obscur, lais­sant en per­ma­nence les pro­tag­o­nistes à la lim­ite de l’ombre et de la lumière, de l’enfermement et d’une lib­erté qu’ils ne peu­vent gag­n­er que par leur engage­ment et leurs actions.

Un film qui déplaira forte­ment aux réacs en tous gen­res, qui pré­ten­dent asservir les corps et les esprits au nom d’une morale moyenâgeuse qui les ras­sure en leur évi­tant de se con­fron­ter à l’évolution inex­orable du monde qui les entoure. Un très beau film sur une jeunesse libre qui ne veut plus se laiss­er dicter ses choix.

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Bande-annonce ici.

L’Académie de Nantes a fait un dossier péd­a­gogique com­plet sur ce film, . Vous y trou­verez tous les ren­seigne­ments sur la réal­isatrice (dont un inter­view), le cast­ing, ain­si que d’utiles fich­es de tra­vail en toutes matières, pour les profs.

Bonne occa­sion égale­ment de relire le compte-ren­du de l’excellent livre de Marie Audran sur le com­bat des jeunes Argen­tines pour les droits de la femme et l’avortement légal, sur ce blog.

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J’en prof­ite égale­ment pour vous touch­er deux mots sur une intéres­sante série fémin­is­to-poli­cière chili­enne, sor­tie récem­ment sur ARTE : La jau­ría, en français La meute.

La meute, c’est toute une organ­i­sa­tion clan­des­tine et machiste, dont le but est d’enlever et d’abuser de très jeunes filles, avant de les faire dis­paraitre.
Par l’entremise d’un jeu en ligne sur le dark­net, «le jeu du loup», l’organisation enrôle des groupes de jeunes garçons et les poussent à com­met­tre de véri­ta­bles atroc­ités.

En par­al­lèle, un petit groupe de poli­cières décidées et une autre meute, bien dif­férente, de jeunes filles volon­taires, se bat­tent pour retrou­ver les dis­parues et oblig­er les coupables à se décou­vrir.

Pour le moment, sur le site d’ARTE, deux saisons de huit épisodes. A voir ici sur le site d’Arte, ou en replay sur votre box.

La tradition du maté en Argentine

Mais qu’est-ce tu bois Doudou, dis-donc ? Un café glacé ? Un negroni ? Un cock­tail aux épices ?

Rien de tout cela. Ce que sirote cette jeune fille, c’est… du mate (pronon­cez maté, je ne vais plus met­tre l’accent dans l’article). Bon. Quand même, vous avez dû en enten­dre par­ler, même ici en France. Surtout si vous êtes un ama­teur de foot : il parait que l’international Français Antoine Griez­mann en est un grand con­som­ma­teur.

C’est bien un des rares Français, cela dit. Cette tra­di­tion, en vigueur chez les Paraguayens, Argentins, Uruguayens, Brésiliens et dans une moin­dre mesure Boliviens et Chiliens, n’est pas encore arrivée jusqu’à nous.

C’EST QUOI LE MATE ?

A la base, le mate, c’est une infu­sion. A savoir : de l’herbe et de l’eau chaude. D’ailleurs, mate, exacte­ment, c’est le nom du récip­i­ent. On ver­ra plus loin qu’il en existe de toutes sortes. La feuille hachée menu qu’on met dedans pour la faire infuser, ça s’appelle la yer­ba mate. Lit­térale­ment, l’herbe à mate. Logique.

La recette est sim­ple : on met une cer­taine quan­tité de feuille broyée dans le mate, puis on ajoute un peu d’eau chaude à chaque fois qu’on veut en boire une gorgée.

On aspire alors à l’aide de la bom­bil­la (lit­térale­ment «petite pompe») une sorte de paille en métal munie à son extrémité d’un petit fil­tre pour arrêter la feuille quand on aspire. On infuse donc, en quelque sorte, à la demande. On peut égale­ment infuser la feuille comme on le fait pour le thé ou le tilleul, par exem­ple, et boire le liq­uide dans une tasse. On appelle cela alors du  mate coci­do. Lit­térale­ment, du mate cuit. Bref, du mate infusé, puis passé.

D’OÙ VIENT CETTE TRADITION ?

A l’origine, ce sont les indi­ens Guara­nis qui buvaient ain­si l’herbe à mate. Ils vivaient sur le ter­ri­toire de l’actuel Paraguay. Les colons espag­nols en adop­tèrent ensuite la con­som­ma­tion, en con­statant les effets béné­fiques sur la san­té. L’herbe à mate con­tient de la caféine, elle est donc un excel­lent stim­u­lant. C’est égale­ment un bon diuré­tique, elle facilite la diges­tion, et con­tient un cer­tain nom­bre d’antioxydants.

Les Guara­nis la pre­naient en infu­sion (avec la bom­bil­la), mais égale­ment avaient l’habitude d’en mâch­er les feuilles, comme on le fait en Bolivie avec la coca. Les colons, quant à eux, ne gardèrent que la méth­ode de l’infusion.

A QUOI RESSEMBLE LA PLANTE ?

Sous forme d’arbuste, à ça :

De plus près :

Une fois broyée pour être infusée, à ça :

Son nom sci­en­tifique est Ilex paraguar­ien­sis. Ilex, parce qu’elle fait par­tie d’un ensem­ble de 400 plantes de cette famille, dont chez nous le houx est le seul exem­ple con­nu. Paraguar­ien­sis, on s’en doute, à cause de son ter­ri­toire d’origine.

Plus pré­cisé­ment, en ce qui con­cerne le ter­ri­toire, non pas le Paraguay pro­pre­ment dit, mais la région qu’on appelait jadis «Provin­cia Paraguar­ia», et qui s’étendait au XVI­Ième siè­cle bien au-delà des fron­tières du Paraguay actuel. En gros, du nord du Chili au sud du Brésil, en pas­sant par le nord-est argentin, l’Uruguay et bien enten­du, le Paraguay. Voilà pour la local­i­sa­tion des plan­ta­tions. Ailleurs, ça ne pousse pas.

En Argen­tine, la zone de cul­ture s’étend essen­tielle­ment sur la région de Misiones. Une région nom­mée ain­si parce que ce sont les mis­sion­naires jésuites espag­nols qui l’ont colonisée à par­tir du XVI­Ième siè­cle. Une région dev­enue très touris­tique, et pas seule­ment à cause du mate : c’est aus­si celle où se trou­vent les fameuses chutes de l’Iguazu :

C’est là  (Ne vous fiez pas au repère créé automa­tique­ment. J’ai entouré la région en vert) :

Depuis les pre­miers colons au XVI­Ième, le mate est devenu une véri­ta­ble insti­tu­tion dans les dif­férents pays où il est con­som­mé. C’est une bois­son de partage, essen­tielle­ment. On peut naturelle­ment boire son mate tout seul dans son coin, mais il est d’usage d’en faire prof­iter les autres, quand ils sont là.

Autrement, un mate = plusieurs con­som­ma­teurs. Comme pour le joint, on fait tourn­er ! Si si, avec la même paille/bombilla ! J’entends déjà crier les hygiénistes. Eh oui, on utilise le même instru­ment, et je vous jure qu’en Argen­tine, ça ne dégoute per­son­ne. A part en temps de COVID, il faut bien dire : pen­dant de très longs mois, les Argentins ont dû se faire une rai­son.

Les trois peu­ples les plus attachés à cette tra­di­tion sont : les Argentins, les Uruguayens (dont on pour­rait presque dire qu’ils sont des Argentins qui ont pris leur indépen­dance, tant ils se ressem­blent) et les Paraguayens, bien enten­du.

En Argen­tine, il est très fréquent de crois­er un homme, ou une femme, avec son mate dans une main, et son ther­mos d’eau chaude dans l’autre. On les fait suiv­re partout : au boulot, en balade, en vacances, dans le bus, etc… Je con­nais des Argentins qui siro­tent comme ça toute la sainte journée.

DIFFÉRENTS MODÈLES DE MATE

Pour déguster son infu­sion, il faut donc deux instru­ments indis­pens­ables : le mate et la bom­bil­la.
Le mate, d’abord. On peut utilis­er à peu près ce qu’on veut. Tra­di­tion­nelle­ment, il s’agit plutôt d’une « cal­abaza » (cale­basse), à savoir l’écorce séchée du fruit du cale­bassier. Ce site com­mer­cial en pro­pose tout un tas de mod­èles dif­férents. Voici par exem­ple celui que j’utilise :

Mais les Argentins utilisent toutes autres sortes de récip­i­ents : tass­es, gob­elets, grands ver­res, du moment que ça puisse per­me­t­tre d’infuser une quan­tité suff­isante d’herbe.

Idem pour les bom­bil­las : on en trou­ve de toutes sortes. Atten­tion cepen­dant: le fil­tre est indis­pens­able, sinon, on avale de la feuille et c’est désagréable ! Une sim­ple paille même en métal est donc formelle­ment décon­seil­lée !

COMMENT PRÉPARER SON MATE

En Argen­tine, pré­par­er le mate, ça se dit cebar el mate. Un verbe exclu­sive­ment local : dans le dico, à cebar, vous le trou­verez bien, mais pas dans sa sig­ni­fi­ca­tion argen­tine.

Voici un exem­ple de tuto sim­ple et très court (en français) pour bien pré­par­er son mate.

https://www.youtube.com/watch?v=m_fN8B4PaEQ

Insis­tons sur quelques points dévelop­pés dans ce tuto si on ne veut pas gâter son mate :

- Respecter la tem­péra­ture. Au-delà de 80°, vous allez obtenir un mate trop amer.

- Ne pas vers­er l’eau chaude sur l’ensemble de l’herbe, mais bien dans le petit puits tel qu’indiqué dans le tuto. Si on infuse toute l’herbe en même temps, là aus­si, vous obtien­drez une infu­sion trop amère.

- Lorsqu’on a ver­sé de l’eau, pas la peine d’attendre pour boire. L’infusion est immé­di­ate, ce n’est pas comme du thé !

- Ne pas oubli­er de bouch­er la bom­bil­la en haut quand on l’introduit dans le récip­i­ent. Sinon, vous allez avoir de la feuille à l’intérieur. De même, une fois la bom­bil­la intro­duite, ne la sortez plus !

- Après util­i­sa­tion, si vous avez util­isé une écorce de cale­basse, après l’avoir rincée, lais­sez-la séch­er à l’air, et surtout pas tête en bas, pour éviter qu’elle ne moi­sisse.

On peut ajouter ou non du sucre. En Argen­tine, il y a des ama­teurs de mate «amar­go» (amer, sans sucre), et d’autres qui le préfèrent «dulce», sucré. Cha­cun ses goûts.

OÙ SE PROCURER DE L’HERBE À MATE  ?

Beau­coup de bou­tiques de thé en vendent, bien sûr. En France cepen­dant, ils pro­posent surtout du mate brésilien. Pour trou­ver du mate paraguayen ou argentin, mieux vaut se ren­dre dans des bou­tiques spé­cial­isées dans les pro­duits sud-améri­cains. Ce site recense quelques adress­es dans les grandes villes français­es, mais il ne con­cerne que son pro­pre mate bio.

On peut égale­ment trou­ver des mag­a­sins pro­posant des mar­ques con­nues en Argen­tine, comme le célèbre Taragüi, le plus ven­du en Argen­tine. Autres mar­ques con­nues : CBSé, Aman­da, Rosa­monte (A Bor­deaux, je me four­nis­sais soit à la Mai­son du Pérou, 20 rue Saint Rémi, soit à la bou­tique Ici Argen­tine, 84 Boule­vard Wil­son et 21 rue des Bahutiers. Les deux pro­posent du mate argentin).

 

(On remar­quera sur ces pho­tos qu’il existe deux qual­ités de yer­ba mate : «sin palo» et «con palo». La dif­férence ? Dans le pre­mier cas, qual­ité pre­mi­um, on n’a gardé que la feuille, dans le sec­ond, on a lais­sé les tiges)

Dans les super­marchés, on ne trou­ve – quand il y en a – que du mate en sachets, pour faire des infu­sions type tisane. Mais ça pour­ra vous don­ner une idée du goût !

Atten­tion à ne pas met­tre trop cher : en principe, le mate est beau­coup moins cher que le thé. Heureuse­ment, car on en utilise beau­coup plus à la fois ! En Argen­tine aujourd’hui, il coute à peu près l’équivalent de 5€ le kilo. En France, la mai­son « Palais des thés », par exem­ple, pro­pose du brésilien à 6€ les 100g. Comme vous le voyez, la tra­ver­sée de l’Atlantique se paie très cher ! Mais on peut trou­ver des paque­ts de 500g pour 8 à 10€ dans cer­taines bou­tiques moins hup­pées !

Il ne vous reste plus qu’à vous pro­cur­er le matériel (on trou­ve de tout en ligne !) et à ten­ter l’ex­péri­ence !

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A lire égale­ment sur ce blog, con­cer­nant les tra­di­tions, clichés et autres points d’in­térêts par­ti­c­uliers :

Quelques instan­ta­nés sur Buenos Aires

Le car­net de route de  Patrick Richard.

Quelques clichés sur l’Ar­gen­tine.

 

Que/qui porte Milei ?

Pour com­pléter l’article précé­dent sur le « 3ème » poten­tiel can­di­dat à la prochaine prési­den­tielle argen­tine, à la fin de cette année, voici un petit compte-ren­du d’un très intéres­sant arti­cle pub­lié dans le quo­ti­di­en de gauche « Pagina/12 » cette semaine.

(Les par­ties en italiques sont des extraits traduits de l’ar­ti­cle)

Il a été rédigé par María Seoane, et porte sur le dan­ger qu’il y a tou­jours à rel­a­tivis­er le suc­cès générale­ment jugé éphémère de ce genre de per­son­nage qui s’auto-proclame «anti-sys­tème», et qui, pour­tant, sait par­faite­ment se servir du dit sys­tème pour arriv­er à ses fins.

Milei, un épiphénomène ?

Beau­coup s’imaginent que Milei n’est qu’un pro­duit mar­ket­ing qui dis­paraitra dès que l’establishment et les médias décideront de met­tre le pouce en bas. Sauf qu’une fois le per­son­nage con­stru­it, il agglomère aus­sitôt les rancœurs, le ressen­ti­ment, le désir, mys­térieux et incur­able, que nous Argentins ressen­tons depuis la nuit des temps, d’anéantissement du prochain.

Telle est l’introduction de cet arti­cle, qui ne peut man­quer de réson­ner sur notre pro­pre sit­u­a­tion en Europe. Chez nous égale­ment, le phénomène Le Pen, et l’extrême-droite européenne en général, ont longtemps été traités avec légèreté comme des épiphénomènes des­tinés à mourir lente­ment. Et pour­tant, ils sem­blent s’installer durable­ment dans le paysage, jusqu’à pren­dre le pou­voir, comme en Ital­ie.

Là s’arrête néan­moins prob­a­ble­ment la com­para­i­son. Car si, chez nous, cer­tains milieux d’affaires voient d’un bon œil l’ascension de par­tis autori­taires – Voir l’empire Bol­loré – Milei peut être con­sid­éré quant à lui comme un véri­ta­ble porte-dra­peau à part entière de ces mêmes milieux, qui le cou­vent des yeux.

L’ultra-libéralisme en bandoulière

Nous pou­vons voir Javier Milei promen­er ses cheveux en bataille de plateaux de télévi­sion en hôtel de luxe et pronon­cer ses lita­nies colériques toutes en crachats vio­lents, des­tinées à un pub­lic choisi de mil­liar­daires avides de con­naitre la recette qui per­me­t­tra de détru­ire enfin cet État prél­e­vant des impôts afin de  main­tenir à flot un pays inté­gré.

Ses idol­es ? Les grands noms de l’ultra-libéralisme, Frédéric Von Hayek, Mil­ton Fried­man, ou l’argentin Martínez de Hoz, ancien min­istre de l’Économie sous la dic­tature. Troupe abom­inable; nous dit Seoane, marchant sur les cadavres de tous ceux qui ont eu à subir leurs recettes économiques, Chiliens de 1973 ou Argentins de 1976.

Sa recette à lui ? Refonder le monde en en faisant un tas de ruines.(…) Pour pou­voir exploiter les ouvri­ers en leur reti­rant tout droit, n’est-il pas pré­cisé­ment néces­saire de les déshu­man­is­er, d’en faire des ani­maux ou de détru­ire l’État garant des droits humains, économiques et soci­aux depuis (la révo­lu­tion française de)1789 ?

La haine de classe en Argentine

Milei traine avec lui une haine bour­geoise his­torique, on pour­rait presque dire fon­da­trice, en Argen­tine : en pre­mier lieu, celle des colons blancs envers les indi­ens, qui a cul­miné à la fin du XIXème siè­cle avec la «Cam­pagne du désert», vaste pro­gramme d’extermination et d’appropriation des ter­ri­toires mené à bien par le Général et ensuite prési­dent de la République Julio Roca.

Puis, dans les années de la grande émi­gra­tion «européenne», envers la “pop­u­lace” amenant avec elle les idéolo­gies anar­chiste et com­mu­niste. Enfin, dans les années 40, et jusqu’à aujourd’hui, envers la «racaille» péro­niste.

Une haine, nous dit Seoane, dont le car­bu­rant est avant tout économique : il s’agit pour une caste d’orienter la répar­ti­tion de la richesse vers son seul prof­it. On a per­sé­cuté les indi­ens pour leur vol­er leurs ter­res, on a per­sé­cuté les ouvri­ers du début du XXème siè­cle pour qu’ils n’entravent pas la bonne marche du cap­i­tal­isme financier – essen­tielle­ment anglais – comme on a ren­ver­sé en 1955 l’état prov­i­dence façon­né par Perón.

Les Anglais ont beau­coup investi en Argen­tine aux XIXème et XXème siè­cle. Pour leur plus grand prof­it, avec la com­plic­ité d’élus très…compréhensifs. Ici, le mag­a­sin Har­rods de Buenos Aires. Fer­mé depuis plusieurs décen­nies, il est un sym­bole d’une économie transna­tionale pré­da­trice.

Dans la haine véhiculée par le lan­gage poli­tique, flotte tou­jours le désir d’accaparement. La dic­tature mil­i­taire de 1976 qui a créé l’É­tat ter­ror­iste-néolibéral et transna­tion­al englobait dans le lan­gage — les “sub­ver­sifs” — la jus­ti­fi­ca­tion de l’ex­ter­mi­na­tion d’une généra­tion poli­tique tan­dis qu’elle fai­sait entr­er l’Ar­gen­tine, avec le plan économique Videla/Martínez de Hoz, dans l’ère du pil­lage néolibéral du XXe siè­cle, avec la dette extérieure comme prin­ci­pal pili­er.

Une poli­tique pour­suiv­ie sous les deux man­dats de Car­los Men­em (1989–1999). Seoane rap­pelle que c’est ce prési­dent qui, bien avant Milei, avait ten­té de dol­laris­er l’économie argen­tine, la con­duisant droit dans le mur (avec la ter­ri­ble crise du début des années 2000).

Dol­laris­er : c’est le maitre mot du pro­gramme de Milei. Der­rière cela, se cache le déman­tèle­ment de l’État et une poli­tique de dérégu­la­tion totale de l’économie.

Il s’agit bien de redonner le pou­voir au cap­i­tal­isme financier. Et de, note Seoane, … réin­ven­ter un épigone de la lib­erté absolue du marché, un incen­di­aire de la Banque cen­trale. Un clown des médias dont la vio­lence dis­cur­sive est comme la balle que le per­son­nage du film “Le Jok­er” a tirée sur le présen­ta­teur de l’émis­sion qui l’in­ter­viewait.

Milei n’est donc rien d’autre qu’un nou­veau porte-parole de l’ultra-libéralisme poussé par ceux qui diri­gent à leur prof­it l’Argentine depuis les pre­miers temps de la coloni­sa­tion : les ten­ants de la grande bour­geoisie agraire et indus­trielle, s’appuyant, par un dis­cours savam­ment entretenu pour dén­i­gr­er les plus hum­bles, sur la classe moyenne supérieure d’origine européenne.

Celle-là même qui, selon les sondages, est la plus favor­able à ce nou­veau trublion de la poli­tique argen­tine. Celle-là même qui, comme elle le proclame, «en a marre de pay­er pour les éter­nels assistés d’un État trop généreux avec les fainéants».

Voilà qui devrait nous rap­pel­er quelque chose.

La “Mai­son rose”, palais prési­den­tiel à Buenos Aires. La future demeure de Milei ?

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LIENS

L’ar­ti­cle orig­i­nal de Maria Seoane dans Pagina/12 : https://www.pagina12.com.ar/544933-javier-milei-y-el-discurso-del-odio-en-la-historia-argentina

Rap­pel his­torique : l’ex­ter­mi­na­tion des indi­ens par la Cam­pagne du désert. https://argentineceleste.2cbl.fr/la-conquete-du-desert/

La grande vague migra­toire de 1880 à 1910, et ses con­séquences : https://argentineceleste.2cbl.fr/1880–1910-la-grande-vague-dimmigration/

Le dossier sur la dic­tature mil­i­taire de 1976–1983 : https://argentineceleste.2cbl.fr/1976–1983-la-dictature-militaire/

 

Milei : un autre Trump ?

« Une société lassée de souf­frir en con­statant l’impuissance ou l’indifférence de la classe poli­tique est amenée à chercher de nou­velles portes à pouss­er pour sor­tir de son labyrinthe »

Cette phrase du jour­nal­iste con­ser­va­teur de La Nación pour­rait cer­taine­ment s’appliquer à bien des sociétés dans le monde actuel. Et notam­ment en France, où peu à peu s’installe l’idée que, face à l’incompétence et à l’échec des gou­verne­ments jusqu’ici aux manettes, le seul par­ti «qu’on ait jamais essayé», c’est le Rassem­ble­ment nation­al. Ou quand la fatigue démoc­ra­tique donne des soudaines envies de se jeter dans le vide.

Fatigue argentine

C’est aus­si ce qui est en train de se pass­er en Argen­tine, vis­i­ble­ment. Depuis la grande crise de 2000–2001, qui avait con­duit à de véri­ta­bles émeutes ponc­tuées de mis­es à sac et de pil­lages de mag­a­sins, ain­si qu’à la suc­ces­sion de trois prési­dents de la République en deux ans, et après une courte éclair­cie durant le man­dat de Nestor Kirch­n­er (2003–2007), l’Argentine ne s’est jamais vrai­ment remise économique­ment et sociale­ment de cette crise dev­enue qua­si per­ma­nente, et qui, tout comme en France, a fini par creuser une frac­ture irré­ductible entre deux franges de pop­u­la­tion.

D’un côté, le péro­nisme de gauche, qui a gou­verné de 2003 à 2015 avec donc, Nestor Kirch­n­er, puis deux man­dats de son épouse Cristi­na. De l’autre, la droite, représen­tée par «Jun­tos por el cam­bio» (ensem­ble pour le change­ment) une alliance entre l’historique Union Civique Rad­i­cale et une frange plus libérale, le PRO (Prop­ues­ta repub­li­cana, propo­si­tion répub­li­caine), emmené par Mauri­cio Macri, prési­dent de 2015 à 2019, et dont la poli­tique libérale a été désavouée dans les urnes.

Depuis jan­vi­er 2020, c’est un autre prési­dent péro­niste, Alber­to Fer­nán­dez, qui tient les rênes. Mais son impuis­sance à juguler l’inflation et la hausse des prix, et la tutelle encom­brante de la très cli­vante anci­enne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er, l’ont ren­du à son tour très impop­u­laire : il a per­du sa majorité au Par­lement lors des élec­tions de mi-man­dat.

Les Argentins ne savent donc plus vrai­ment vers qui se tourn­er pour repren­dre un peu espoir, face à une sit­u­a­tion économique dés­espérée, avec une infla­tion à trois chiffres, des hauss­es de prix incon­trôlables, une mon­naie en chute libre et une con­flic­tiv­ité sociale au plus haut.

Troisième voie ?

Dans une telle sit­u­a­tion d’impasse, la ten­ta­tion est donc forte de se tourn­er vers des ter­rains encore totale­ment inex­plorés. C’est sur un de ces ter­rains que joue un nou­v­el acteur poli­tique, apparu au début des années 2020, élu député dès 2021, et qui a propul­sé de manière ful­gu­rante son nou­veau par­ti «La Lib­er­tard avan­za», à la troisième place lors de ces mêmes élec­tions lég­isla­tives : Javier Milei.

Javie Milei en 2021

Milei, pour le com­par­er à des poli­tiques plus con­nus chez nous, c’est un peu comme une syn­thèse de Don­ald Trump, d’Eric Zem­mour et d’Alain Madelin (vous vous sou­venez de cet ancien facho devenu ultra libéral ?).

La doc­trine de Milei, c’est cela : un savant mélange de libéral­isme économique le plus sauvage, de racisme assumé, de cli­ma­to-scep­ti­cisme enrac­iné, et de rage anti-avorte­ment. Fan de Trump et de Bol­sonaro, il copine avec les mou­ve­ments d’extrême-droite européens, comme l’espagnol Vox, et a soutenu le can­di­dat Pinochetiste chilien Anto­nio Kast lors de la dernière prési­den­tielle (per­due) de ce pays.

Son cré­do : vir­er l’état d’à peu près tous les secteurs de l’économie et du social, et pro­mou­voir la dérégu­la­tion totale, ain­si que la «dol­lar­i­sa­tion» de l’économie argen­tine. (Le dol­lar devenant mon­naie offi­cielle du pays).

Il a naturelle­ment l’intention de se présen­ter à la prochaine prési­den­tielle, à la fin de cette année. Pour le moment, dans les sondages, il con­serve la troisième place, et sa vic­toire est encore très hypothé­tique.

Mais il ne cesse de mon­ter, aidé en cela d’une part, par l’incapacité du gou­verne­ment actuel de ren­vers­er la ten­dance infla­tion­niste et la chute ver­tig­ineuse de l’économie, et d’autre part les divi­sions de l’opposition de droite, où la liste des pré­ten­dants s’allonge, et au sein de laque­lle les débats, pour ne pas dire les com­bats, sont de plus en plus rudes, entre l’ancien prési­dent Macri que se ver­rait bien refaire un tour de piste, la très droitière Patri­cia Bull­rich (favor­able au port d’armes des citoyens lam­ba pour com­bat­tre la délin­quance !) et le sémil­lant gou­verneur de Buenos Aires Hora­cio Rodríguez Lar­reta.

Et quelques autres placés en embus­cade, des fois qu’on aurait besoin d’un homme ou d’une femme prov­i­den­tiels pour faire la syn­thèse.

Adhésion ou protestation ?

Pour le moment, Milei pèse env­i­ron 20% dans les sondages. Ce qui n’est certes pas encore suff­isant pour croire à une vic­toire finale, mais, après seule­ment qua­tre ans dans l’arène poli­tique, ce score ferait rêver bien des novices. Au vu de son impop­u­lar­ité actuelle, il n’est d’ailleurs pas cer­tain que le gou­verne­ment péro­niste, lui aus­si divisé entre mod­érés sou­tenant Alber­to Fer­nán­dez et puristes appuyant l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er, en obtien­dra autant lors du pre­mier tour.

On dit la pop­u­lar­ité de Milei très en hausse dans cer­tains secteurs clés de la pop­u­la­tion, comme les class­es moyennes grevées d’impôts et les jeunes, qui voient en lui un lib­er­tarien (il a promis la légal­i­sa­tion des drogues).

Son élec­tion, cepen­dant, con­stituerait un véri­ta­ble séisme dans la société argen­tine. Car comme notre Marine Le Pen nationale, il est aus­si pop­u­laire chez les uns que détesté par les autres. Peu prob­a­ble dans ces con­di­tions que son arrivée au pou­voir réduise la fameuse «gri­eta» (frac­ture) qui divise le pays entre deux ten­dances irré­c­on­cil­i­ables depuis la fin de la dic­tature.

Par ailleurs, ses pro­jets économiques ultra-libéraux pour­raient refroidir beau­coup d’enthousiasmes un tan­ti­net impru­dents dans cer­tains secteurs de la société, en accen­tu­ant de manière expo­nen­tielle les iné­gal­ités sociales et salar­i­ales. Comme sou­vent, en Argen­tine comme ailleurs, les gens ont la mémoire courte. La dernière fois que l’ultra-libéralisme a été essayé en Argen­tine, c’était avec le péro­niste de droite Car­los Men­em (dont Milei défend le bilan). Avec le suc­cès qu’on a vu en 2001 (voir en début d’ar­ti­cle).

Cela étant, une bonne par­tie de l’électorat se déclarant prêt à franchir le pas du vote Milei n’adhère pas for­cé­ment à toutes ses thès­es. Car pour une bonne part, on l’aura com­pris, il s’agit d’un vote avant tout protes­tataire, en réac­tion au décourage­ment et au désen­chante­ment vis-à-vis des par­tis poli­tiques tra­di­tion­nels. Un peu comme chez nous avec le RN. Ce qui rend naturelle­ment le pari d’autant plus risqué, et de nou­velles décep­tions plus que prob­a­bles.

En atten­dant, on peut retenir son souf­fle. L’Argentine est au bord du gouf­fre. Avancera-t-elle d’un bon pas, comme la “lib­erté qui avance” promise par le nom du par­ti de Milei ?

*

Liens

Arti­cle (un poil tiède) du site RFI présen­tant Javier Milei

https://www.rfi.fr/fr/am%C3%A9riques/20220116-javier-milei-le‑d%C3%A9put%C3%A9-antisyst%C3%A8me-qui-bouleverse-la-vie-politique-argentine

Arti­cle du site argentin Infobae (en français) sur le pro­jet économique :

https://www.infobae.com/fr/2022/03/23/javier-milei-a-predit-un-desastre-social-et-a-declare-que-la-solution-contre-linflation-consiste-a-dollariser-leconomie/

Arti­cle de La Nación (en espag­nol cette fois) sur le car­ac­tère protes­tataire du vote Milei :

https://www.lanacion.com.ar/opinion/el-riesgo-de-milei-cuando-todos-caen-nid19022023/

Sur ce blog, on avait déjà fait allu­sion à Milei ici :

https://argentineceleste.2cbl.fr/attentat-contre-cristina-kirchner/

Quelques aperçus de Milei en vidéo :

Inter­view de la chaine A24 (40’13’’):
https://www.youtube.com/watch?v=t_NpcZqh1‑U

Son pro­gramme économique (21’14’’):
https://www.youtube.com/watch?v=KI5HHyISBdM

 

Changer le nom de l’espagnol ?

Le IXème Con­grès inter­na­tion­al de la langue espag­nole vient d’avoir lieu à Cadix, du 28 au 30 mars derniers.
Dans ce cadre, une table ronde a réu­ni les écrivains Juan Vil­loro (Mex­ique), Martín Caparrós (Argen­tine), Alon­so Cue­to (Pérou), Car­men Riera et Angel López Gar­cía (Espagne). Thème : «Espag­nol langue com­mune : métis­sage et inter­cul­tur­al­ité au sein de la com­mu­nauté his­panophone.»
A cette occa­sion, Martín Caparrós a lancé une petite bombe séman­tique, en pro­posant de débap­tis­er la langue espag­nole, pour la renom­mer «ñamer­i­cano».

ARGUMENTS

Selon Caparrós, «il est temps de trou­ver un nom com­mun à cette langue, qui ne doit plus être seule­ment celle d’un seul des vingt pays qui l’utilisent. Il serait logique que 450 mil­lions de per­son­nes dans le monde cessent de penser qu’ils par­lent une langue étrangère». Par ailleurs, tou­jours selon l’écrivain argentin, choisir un autre nom ne ferait qu’enrichir une langue qui s’est for­mée par « la  res­pi­ra­tion de nom­breuses autres et qu’aucun roy­aume ne peut s’approprier».

Juan Vil­loro, pour sa part, est venu soutenir son col­lègue, en soulig­nant que le métis­sage de la langue espag­nole l’a fait évoluer au point qu’il est aujourd’hui impos­si­ble de con­sid­ér­er qu’elle est réelle­ment unique, et qu’on par­le le même espag­nol partout. «Le temps est révolu, dit-il, où l’hôtelier de Madrid ne com­pre­nait pas son client péru­vien lorsqu’il venait sig­naler un défaut de plomberie dans sa cham­bre». (En employ­ant son vocab­u­laire local, NDLA)

Alon­so Cue­to, pour sa part, se réjouit que la cir­cu­la­tion des mots de chaque côté de l’Atlantique est plus intense que jamais, en par­tie d’ailleurs grâce à la pub­li­ca­tion en Espagne d’auteurs sud-améri­cains, et que la «pollini­sa­tion» de la langue se fasse égale­ment à tra­vers le tourisme, la télévi­sion, le com­merce ou les migra­tions. Pour lui, l’idée d’une pureté de la langue est inutile et anachronique.

Martín Caparrós
METISSAGE

«Nous res­terons tou­jours fière­ment impurs», ajoute Cue­to. «L’espagnol est un organ­isme vivant, et son renou­velle­ment con­stant a pour moteur les par­lers locaux». Il regrette à ce pro­pos la dis­pari­tion en Amérique latine d’une très grande par­tie des dialectes orig­inels : aujourd’hui au Mex­ique, seuls 6,6% des langues par­lées avant l’arrivée des Espag­nols sont encore pra­tiqués.

Pour López Gar­cía, l’espagnol était une langue métis­sée déjà bien avant la coloni­sa­tion de l’Amérique du sud, rap­pelant l’apport, par exem­ple, du Gali­cien ou du Cata­lan lors des pèleri­nages à San­ti­a­go de Com­postelle. Enfin Car­men Riera rap­pelle que c’est au moment des indépen­dances que les dif­férents pays sud-améri­cains ont choisi l’espagnol comme langue com­mune, alors que jusque-là, selon elle, l’occupant n’avait pas vrai­ment cher­ché à l’imposer, ses fonc­tion­naires y voy­ant un risque de con­cur­rence avec les autochtones.

CONTROVERSE

L’écrivain espag­nol Arturo Perez-Reverte, en réac­tion à la propo­si­tion assez icon­o­claste de Caparrós, a posté aus­sitôt un tweet ironique. «J’ai une propo­si­tion moi aus­si» dit-il en ajoutant une image reprenant les codes graphiques de l’Académie Royale espag­nole (RAE). Pérez-Reverte avance alors le nom de «Gili­pañol». Une con­struc­tion dérivée de «Gilipol­las» (Imbé­cile, couil­lon, en espag­nol) et du mot «espag­nol». Ajoutant la déf­i­ni­tion suiv­ante : «Gili­pañol : langue arti­fi­cielle, en notable expan­sion, rassem­blant les couil­lons his­panophones d’Espagne, d’une grande par­tie de l’Amérique, des Philip­pines, de Guinée équa­to­ri­ale et d’autres par­ties du monde». Indi­quant qu’il songe sérieuse­ment à soumet­tre cette déf­i­ni­tion lors de la prochaine réu­nion de l’Académie. Caparrós lui a répon­du : «C’est la langue dans laque­lle tu écris, non ?».

Arturo Pérez-Reverte
L’ESPAGNOL, LANGUE COMMUNE ?

S’il est assez peu prob­a­ble que cette polémique entre intel­lectuels prospère durable­ment, il n’empêche que la ques­tion soulevée par l’écrivain argentin et ses col­lègues ne manque pas d’intérêt ni de fonde­ment.

Car il n’est évidem­ment ici pas ques­tion de remet­tre en ques­tion l’existence de la langue en elle-même, mais sim­ple­ment sa dénom­i­na­tion.

Or, rap­pelons que les sud-améri­cains, en général, la désig­nent sous le terme plus ancien de «castil­lan (castel­lano)». Autrement dit, la langue de la Castille. Celle-ci n’est dev­enue l’espagnol que lorsque, juste­ment, après son exten­sion et l’unification des dif­férentes provinces, le Roy­aume de Castille est devenu le Roy­aume d’Espagne.

La langue des Castil­lans est ain­si dev­enue la langue de tous les Espag­nols, s’appropriant la dénom­i­na­tion pour sceller leur par­en­té lin­guis­tique. Or aujourd’hui, l’espagnol n’est-il pas devenu la langue de tous les his­panophones bien au-delà des fron­tières de l’ancien colonisa­teur ? Les Sud-Améri­cains ne se sont-ils pas appro­priés eux aus­si cette langue, d’ailleurs au grand préju­dice des langues autochtones qui peinent à sur­vivre, comme le quechua, le guarani ou l’aymara ?

Voilà donc un argu­ment de poids dans le sens de Caparrós. Sauf que le monde his­panophone, con­traire­ment à l’Espagne avec la Castille, ne s’est pas fon­du en un seul ter­ri­toire. Et qu’une base lin­guis­tique reste une base lin­guis­tique, quelle que soit son évo­lu­tion ou la diver­sité de ses locu­teurs.

Si on change le nom de cette langue, alors, ne fau­dra-t-il pas songer à chang­er égale­ment celui de l’anglais ? Car si les Espag­nols sont aujourd’hui large­ment minori­taires en nom­bre dans le monde his­panophone, on peut en dire tout autant des Anglais. Et même des Français !

UN ESPAGNOL, DES ESPAGNOLS

Les Sud-Améri­cains par­lent une langue qui leur a été apportée par les colons espag­nols (dont beau­coup sont descen­dants), les Espag­nols une langue imposée par celle du roy­aume d’origine, la Castille. Avec le temps, les usages, les apports des par­lers locaux, celle des langues de l’immigration, elle a con­sid­érable­ment évoluée, et pas de façon uni­forme. On ne par­le pas tout à fait le même espag­nol (ou castil­lan, si vous préférez) à Cuba, en Argen­tine, en Bolivie ou à Madrid. Ce qui n’empêche pas une par­faite com­préhen­sion mutuelle. Je n’ai pas eu besoin de réap­pren­dre l’espagnol avant d’aller vis­iter l’Amérique du Sud ! Mais j’ai pas mal enrichi mon vocab­u­laire à l’occasion de chaque voy­age !

Je vous laisse juges. Per­son­nelle­ment, je me sens assez éloigné de ce genre de polémiques qui me sem­blent plutôt sec­ondaires. Par ailleurs, le nom pro­posé par Caparrós « ñamer­i­cano », efface d’un trait de plume toute orig­ine espag­nole, en en faisant une langue purement…américaine, ce qui est un peu fort de café ! (Certes, il y a le ñ. Pour Caparrós, c’est juste­ment le signe cap­i­tal rap­pelant l’origine. Un signe, dit-il, inven­té par des moines copistes paresseux souhai­tant s’économiser l’écriture du dou­ble n !).

Alors, com­ment désign­er une langue ? En rap­pelant ses orig­ines, ou en faisant référence à ceux qui la par­lent ? Et dans ce dernier cas, si elle évolue encore, fau­dra-t-il lui trou­ver un nou­veau nom ? Le débat reste ouvert !

*

Liens :

Arti­cles ren­dant compte du débat du Con­grès :

Infobae, site d’in­fos argentin, qui m’a servi de base :

https://www.infobae.com/cultura/2023/03/28/congreso-de-la-lengua-martin-caparros-propuso-un-nuevo-nombre-para-el-idioma-espanol/

Revue en ligne Per­fil :

https://www.perfil.com/noticias/cultura/martin-caparros-propuso-renombrar-idioma-namericano-escritor-espanol-salio-cruzarlo.phtml

La Van­guardia (Espagne) :

https://www.lavanguardia.com/cultura/20230329/8860546/nueva-edicion-panhispanico.html

Occa­sion de lire ou relire égale­ment l’ar­ti­cle de ce blog sur les par­tic­u­lar­ismes de l’es­pag­nol tel qu’on le par­le en Argen­tine :

Par­ler argentin

 

Quelques clichés sur l’Argentine

Des mythes

Il faut tou­jours se méfi­er des mythes, et les regarder avec une cer­taine dis­tance. Surtout en ce qui con­cerne les mythes « nationaux », qui ont vite fait, si on n’y prend garde, de se trans­former en clichés. Quelques exem­ples près de chez nous, avant de tra­vers­er l’Atlantique.

Tenez, rien que la Bre­tagne. Qu’est-ce qui la car­ac­térise le plus sou­vent, ques­tion graphique ? La coiffe bigoudène, bien sûr ! Vous savez, cette coiffe en forme de boite de bouteille de whisky qui inter­dit à celle qui la porte de con­duire une voiture ! Des coiffes, la Bre­tagne en compte des cen­taines de mod­èles, et le bigouden est loin d’être le plus authen­tique, et le plus ancien. Et il a été assez peu porté, finale­ment.

Ou encore, les cor­ri­das et les castag­nettes espag­noles, certes emblé­ma­tiques du sud du pays, mais beau­coup moins, voire pas du tout, des régions du nord, comme la Gal­ice et les Asturies, de cul­ture net­te­ment plus…celtique ! Mais pour beau­coup, pour­tant, l’Espagne, c’est celle de Don Mano­li­to, du fla­men­co et des toros !

Le fameux toro de la pub­lic­ité Osborne en Espagne.

Et l’Argentine, quels clichés ?

On pour­rait en citer pas mal, mais met­tons-en au moins trois gros sous la loupe.

1. Le tango.

Ah ça, c’est sûr, le tan­go a été inven­té en Argen­tine. Et lorsqu’on évoque la musique de ce pays, c’est celle-là qui nous vient en tête, en pri­or­ité. Le tan­go en Argen­tine, c’est comme la sal­sa à Cuba, on s’attend à en enten­dre et à voir des danseurs à tous les coins de rue. Je préfère prévenir tout de suite : on va être déçu.

C’est indé­ni­able, le tan­go est né à Buenos Aires. Le terme exis­tait dès le milieu du XIXème siè­cle. A l’origine, était le can­dombe des exilés noirs, qui se dan­sait dans les peri­gundines, ces tro­quets mal famés des rives du Río de la Pla­ta où venaient s’échouer aus­si bien des marins et des sol­dats, que cer­tains fils à papa venus s’encanailler. Le manque de femmes ame­naient bien sou­vent les hommes à danser entre eux.

C’est, nous dit Car­men Bernand dans son livre sur Buenos Aires (His­toire de Buenos Aires, chez Fayard), «l’introduction par un matelot alle­mand d’un instru­ment nou­veau, le ban­donéon, inven­té à Ham­bourg, qui allait trans­former rad­i­cale­ment le tan­go. La musique, joyeuse et bruyante, issue des can­dombes noirs, devint peu à peu mélan­col­ique et tradui­sait l’angoisse de tous les dérac­inés échoués dans la cap­i­tale aus­trale».

Seule­ment voilà : le tan­go, c’est donc d’abord et avant tout, une musique de danse portègne, c’est-à-dire, essen­tielle­ment can­ton­née à Buenos Aires. Ah ça, à Buenos Aires, vous n’aurez pas de mal à en trou­ver et à en voir : des quartiers ultra touris­tiques du Camini­to et de San Tel­mo à celui plus authen­tique de Boe­do, en pas­sant par les spec­ta­cles du café Tor­toni, la cap­i­tale en regorge. Mais dès que vous serez sor­ti des lim­ites de la ville, en revanche, vous vous apercevrez bien vite que le tan­go n’est finale­ment pas tant que ça une tra­di­tion nationale.

Comme le souligne le soci­o­logue Argentin Pablo Alabarces, «Comme beau­coup de mythes argentins, le tan­go est d’abord un mythe portègne. On l’a décrété musique nationale par excel­lence. Mais le tan­go est un genre musi­cal stricte­ment por­tu­aire, une inven­tion de la métro­pole dont on a décidé qu’elle nous représen­tait au niveau mon­di­al.

Bien sûr qu’on peut l’entendre dans bien des endroits en dehors de Buenos Aires, mais il ne s’est pas vrai­ment propagé plus loin que Rosario (grande ville à 300km au nord-ouest de la cap­i­tale, NDLA). Le cliché est facile­ment démontable, mais il fonc­tionne : c’est le principe du mythe». Exacte­ment, donc, comme le fla­men­co avec l’Espagne !

Et non, tous les Argentins ne dansent pas le tan­go, pas plus qu’ils n’en écoutent à longueur de journée. On en est même assez loin !

Tan­go pour touristes dans le quarti­er de San Tel­mo

2. L’Argentine fournit la meilleure viande du monde.

Tous ceux qui ont vis­ité le pays vous le diront : les Argentins sont des mangeurs de viande. Et surtout, de viande de bœuf. Si en France, on a sacral­isé le moment de l’apéro, en Argen­tine, ce qui est sacré, c’est l’asado. La réu­nion autour du bar­be­cue. Baladez-vous dans la cam­pagne : même les aires de pique-nique en sont pourvues ! Le bife de chori­zo, qui s’apparenterait, chez nous, à l’entrecôte, est un véri­ta­ble plat nation­al.

Il faut dire que le pays a tou­jours été tra­di­tion­nelle­ment, depuis sa coloni­sa­tion, un pays d’élevage. Rien d’étonnant quand on con­nait l’étendue phénomé­nale des prairies de La Pam­pa ou de Patag­o­nie. Là-bas, les vach­es et les mou­tons ont de la place, et de la nour­ri­t­ure naturelle.

Dans la Pam­pa

Tout donc, pour pro­duire «la meilleure viande du monde». Et en effet, là-bas, on en mange de la bonne ! Mais selon Pietro Sor­ba, un chef du cru, cette répu­ta­tion serait surtout due au savoir-faire des cuisiniers argentins, plus qu’à la qual­ité de la viande en elle-même. Selon lui, elle n’est pas for­cé­ment meilleure que celle qu’on peut trou­ver dans d’autres pays d’élevage, et il cite notam­ment le Brésil, l’Uruguay, la Nou­velle-Zélande.

Pour ma part, même si je la met­trais volon­tiers très en haut du classe­ment, je poserais tout de même quelques bémols. L’agriculture argen­tine est loin d’être bio, et les hor­mones n’y sont pas du tout inter­dits. Par ailleurs, depuis quelques années, les éleveurs ont cédé à la ten­ta­tion du pro­duc­tivisme forcené, et, en dépit des immenses espaces à leur dis­po­si­tion, ont de plus en plus sou­vent recours à la tech­nique dite du «feed­lot», qu’on con­nait bien chez nous : l’élevage inten­sif en bat­terie.

Dom­mage, hein ? Quant au tal­ent des cuisiniers («asaderos») argentins, s’il est indé­ni­able, atten­tion amis français : si vous aimez la viande bien saig­nante, vous allez avoir du mal en Argen­tine, où ce mode de cuis­son est totale­ment pro­scrit par les papilles locales. Deux cul­tures culi­naires bien dif­férentes, donc.

3. L’Argentine, c’est le pays du foot.

Et com­ment ! Dernière cham­pi­onne du monde en date, trois étoiles sur le mail­lot (cham­pi­onne aus­si en 1978 et 1986), berceau des célébris­simes Maradona et Mes­si et du fameux club de Boca Juniors, four­nisseuse dans les années 70 de la plu­part des buteurs du cham­pi­onnat de France, l’Argentine compte indu­bitable­ment par­mi les pre­mières nations foot­bal­lis­tiques du monde, avec le Brésil, l’Allemagne, l’Espagne, L’Angleterre, L’Italie et la France.

Ouais, ouais. Et pour­tant, savez-vous quel est le sport phare du pays ? Je vous laisse quelques sec­on­des pour réfléchir. Le rug­by ? Ah certes, ils sont bons là aus­si, mais non, pas le rug­by. La boxe ? Ils ont eu de grands cham­pi­ons, comme Car­los Monzón, mais ça com­mence à dater sérieuse­ment. Non, non, rien de tout ça, mes­dames-messieurs. Le sport phare en Argen­tine, c’est…le polo !

Bon, comme la plu­part des sports, et juste­ment le foot­ball, le polo a été apporté en Argen­tine par…des Anglais. Eh oui ! Mais il faut dire qu’entre grands espaces et apti­tude pour l’élevage, les Argentins avaient quelques avan­tages. Ils se sont donc emparés de ce sport avec ent­hou­si­asme et pas­sion. La pre­mière par­tie de polo con­nue dat­erait de 1875. Et en 1921, était créée offi­cielle­ment la fédéra­tion argen­tine de polo. Trois ans plus tard, l’équipe argen­tine rem­por­tait la médaille d’or aux jeux olympiques de… Paris!

Match de polo

Bien plus que dans le foot, les Argentins domi­nent large­ment le polo mon­di­al. Les dix joueurs con­sid­érés comme les meilleurs de la planète sont tous argentins !

Ceci dit, si ce sport attire les foules dans ses tri­bunes, il reste can­ton­né, sur le ter­rain, à une cer­taine élite, en rai­son du car­ac­tère onéreux de sa pra­tique. Tout le monde ne peut pas pos­séder un cheval, ni s’acheter l’équipement néces­saire. Dans ce domaine, oui, le foot­ball reste, et de loin, le sport le plus pop­u­laire, au sens strict du terme, d’Argentine !

Voilà pour quelques clichés bien ancrés. Un pays, et c’est heureux, ne peut jamais se réduire à quelques emblèmes trop facile­ment iden­ti­fi­ables. Une cul­ture, c’est tou­jours com­plexe, et ne peut jamais être totale­ment appréhendée en emprun­tant quelques rac­cour­cis sim­plistes et sché­ma­tiques.

Même en se bal­adant à Buenos Aires, ne pensez pas que chaque Argentin que vous croisez est un danseur de tan­go car­ni­vore. Car il y a mal­gré tout quelques chances pour qu’il ne soit ni l’un, ni l’autre. Vous avez déjà vu beau­coup de Parisiens, vous, se balad­er un béret sur la tête et une baguette sous le bras ?

Car­i­ca­ture d’un jour­nal danois

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Tout savoir sur le polo, un sport large­ment mécon­nu chez nous :

https://arecotradicion.com/fr/noticias/le-polo-argentin/

L’immigration béarnaise en Argentine

Un doc­u­men­taire sur les Béar­nais d’Ar­gen­tine

On le sait (et si on ne le sait pas, on pour­ra se reporter à nos arti­cles sur le sujet, ici, mais égale­ment !), l’Argentine est un pays qui s’est bâti, en tant que nation indépen­dante, à par­tir du début du XIXème siè­cle, sur les gigan­tesques espaces pris aux peu­ples pre­miers. Un pays essen­tielle­ment colo­nial, et même plus que bien d’autres, puisque les indi­ens y ont été mas­sacrés plus qu’ailleurs.

On a déjà cité à ce pro­pos la célèbre for­mule : « Les Mex­i­cains descen­dent des Mayas, les Péru­viens des Incas, et les Argentins…des bateaux ». Autre manière de soulign­er que l’essentiel du peu­ple­ment de ce pays est dû aux dif­férentes vagues de migra­tions qui se sont suc­cédées, pour la plus grosse par­tie entre le milieu du XIXème siè­cle et le début du XXème.

Une immi­gra­tion surtout européenne, stim­ulée par les dif­férents gou­verne­ments argentins à coups de cam­pagne de pub, aux­quelles ont répon­du surtout, out­re les Espag­nols – fil­i­a­tion colo­niale oblige – les Ital­iens, les Alle­mands, les Polon­ais, et un cer­tain nom­bre de groupes orig­i­naires des Balka­ns.

Mais… et les Français dans tout ça ? Il y en eut, ras­surez-vous. En moin­dre quan­tité, mais il y en eut. Des Basques, d’abord, mais cela n’étonnera per­son­ne si on pense que par­mi les Espag­nols, la majorité des immi­grés venaient essen­tielle­ment du nord du pays : Gali­ciens, Asturiens, Cantabriques, et, bien sûr, Basques !

Donc, côté français, pas mal de Basques. Mais égale­ment, par une espèce d’effet domi­no, un bon nom­bre de Béar­nais ! Dont cer­tains ont lais­sé une empreinte très forte dans l’histoire, la cul­ture ou l’économie du pays, comme par exem­ple la famille Pueyrre­don, dont l’un des enfants, Juan Martín, a joué un très grand rôle dans la con­quête de l’indépendance argen­tine, ou l’écrivain Adol­fo Bioy Casares, grand ami de Jorge Luis Borges, ou encore la famille Lanusse, qui fera décoller le négoce de la viande bovine, qui devien­dra un des piliers de l’économie argen­tine.
C’est de cette immi­gra­tion spé­ci­fique dont par­le un très intéres­sant doc­u­men­taire, tournée en 2009 par Dominique Gau­ti­er et Agnès Lanusse (oui, Lanusse, tiens donc !) : Lo que me con­tó abueli­to (Ce que m’a racon­té Papy).

Ce film retrace, par l’entremise de nom­breux témoignages de descen­dants et d’extraordinaires images d’archives, l’histoire de cette immi­gra­tion béar­naise, de ses raisons, de sa place dans les grandes vagues migra­toires qui ont peu­plé l’Argentine, de ses joies, ses drames, et de la trace qu’elle aura lais­sé dans l’histoire de son pays d’accueil.

Pour cela, les cinéastes ont ren­con­tré pas moins d’une trentaine de descen­dants de ces Béar­nais voyageurs, arrivés à des épo­ques très dif­férentes, et, pour cer­tains, très jeunes. Comme les ancêtres de Celi­na Madero, lancés dans l’aventure dès l’âge de quinze ans, ou Jeanne Hour­gras, qui vient racon­ter com­ment, à seize ans, sa famille l’a expédiée con­tre son gré avec son cousin Fondev­ille.

Dure his­toire que la sienne, qu’elle nous racon­te pour l’essentiel en béar­nais! A peine débar­quée, ses pré­ten­dus employeurs n’en veu­lent plus : trop jeune, pas assez instru­ite. Deux mamies, elles aus­si béar­nais­es, la pren­nent en pitié et l’emploient comme fille de com­pag­nie. C’est ain­si qu’elle ren­con­tre son futur mari, Charles Hour­gras, lors d’un « asa­do » (pique-nique/bar­be­cue typ­ique en Argen­tine) dans les parcs du quarti­er de Paler­mo à Buenos Aires. Elle danse avec lui, mais cette petite mai­grelette n’est pas la fille de ses rêves, dans lesquels il voy­ait plutôt une grande et belle femme ! Ils se mari­ent quand même, et la voilà veuve, à peine trois mois après la nais­sance de leur enfant !

Dans cer­tains cas, c’est le droit d’ainesse qui oblige les jeunes ruraux à s’exiler. C’est ain­si que les ancêtres mater­nels d’Amalia Calan­dra ont dû tra­vers­er l’Atlantique, pour trou­ver des ter­res à tra­vailler : celles de la ferme famil­iale étaient réservées à leur ainé ! L’arrière-grand-père d’Amalia est arrivé un peu après 1850. Pas seule­ment pour une his­toire de ter­res, mais égale­ment pour échap­per aux guer­res de Napoléon III !

Car la plu­part étaient paysans, à la base. Le père de Pedro Petreigne est arrivé de Lucq en 1891, et a com­mencé à tra­vailler comme peón (ouvri­er agri­cole), puis, vers 1903, a pris 1300ha en loca­tion, en asso­ci­a­tion avec un cer­tain Lamarche, un Palois. (Comme le rap­pelle Pedro non sans mal­ice, 1300ha, pour l’Argentine, c’était « tout petit » !)

D’autres sont devenus insti­tu­teurs. Juan Fabaron nous racon­te ain­si que son arrière-grand-père (Un Fabaron de Labarthe de Riv­ière, en Haute-Garonne) et son arrière-grand-mère Caza­ux (de Navar­renx) se sont ren­con­trés dans une école de San Andrés de Giles, dans la région de La Pam­pa.

Cer­tains ont fait for­tune, comme l’arrière-grand-père de Maria Caza­le, Lucien Lourtet, devenu éleveur à la fin du XIXème siè­cle, ou Leon Safontas, qui aurait fondé la ville de San­ta Rosa dans La Pam­pa, à 600 km au sud-ouest de Buenos Aires. D’autres, souligne l’historien Her­nan Otero, beau­coup moins. On estime à env­i­ron 50% le nom­bre de migrants retournés au pays. Lorsqu’ils reve­naient rich­es, cela se voy­ait aux maisons osten­ta­toires (autant que de style colo­nial) qu’ils se fai­saient con­stru­ire dans leur vil­lage natal. Mais la plu­part, hélas, reve­naient aus­si pau­vres qu’ils étaient par­tis.

Il faut bien voir qu’en Argen­tine, et ce jusqu’au milieu du XXème siè­cle, les familles les plus rich­es étaient essen­tielle­ment celles des pro­prié­taires ter­riens. Comme le souligne Juan Archibal­do Lanus, il faut alors dis­tinguer deux types de migrants : ceux qu’il appelle les « voyageurs », et les vrais émi­grants. Les pre­miers sont arrivés avant les sec­onds, c’est-à-dire avant les grandes vagues d’immigration. Ils venaient de leur plein gré, pour voir du pays et ten­ter l’aventure. Ceux-là, les pio­nniers, se sont tail­lé la part du lion des ter­res agri­coles. Les autres tra­ver­saient l’Atlantique par néces­sité, économique, famil­iale, poli­tique… Ils arrivaient sans un sou, vivaient tout un temps dans des con­di­tions plus que pré­caires, et devaient accepter le tra­vail qu’ils trou­vaient, avant de peu à peu, s’insérer dans leur nou­velle société.

Mais, et tous les témoignages recueil­lis dans cet excel­lent doc­u­men­taire le prou­vent, tous ont lais­sé une trace pro­fonde et durable de leurs orig­ines, jusqu’aux généra­tions actuelles. Même des jeunes comme Maria Euge­nia Bou­tigue (dont les ancêtres béar­nais arrivèrent en 1884 en Argen­tine) ou Jean-Louis Hour­gras, le petit-fils de Jeanne, le soulig­nent : nés et élevés en Argen­tine, ne par­lant que l’espagnol, nous sommes entière­ment Argentins. «Mais, dit Maria Euge­nia, nous savons l’importance de notre arbre généalogique, de con­naitre nos racines. Nous savons que nous avons une famille en France, que nous ne con­nais­sons pas, mais nous espérons faire le voy­age un jour et la décou­vrir.».

Cahi­er retrou­vé par Juan Fabaran, écrit par son arrière-grand-père.

Beau­coup l’ont d’ailleurs déjà fait. Maria Caza­le est ain­si allée à Pau, et en a rap­porté l’agréable et étrange sen­sa­tion de s’y être sen­tie chez elle. C’est le cas égale­ment de Celi­na Madero, qui a fait le pèleri­nage de Navar­renx, ou d’Elena Latour de Betbed­er. Celle-ci racon­te qu’elle est allée à Salies de Béarn en 1985 avec sa mère, et que cette dernière, en revoy­ant de vieilles cama­rades de classe, s’est mise à leur par­ler en béar­nais, comme si elle n’était jamais par­tie ! Luis Hour­gras, quant à lui, par­le un français impec­ca­ble, et a même réus­si, en écoutant sa mère, à appren­dre quelques mots de béar­nais !

Lais­sons le mot de la fin à Natalia Gar­rigou-Bar­renechea, l’amie de Maria-Euge­nia, qui clôt le film par ces mots très justes : Et ce qui est intéres­sant, c’est qu’à force de chercher, on finit par com­pren­dre d’où on vient, et tu te dis, j’ai toutes ces orig­ines, et finale­ment, je suis Argen­tine. On a une famille qui vient de partout, et tout ça mélangé génère une cul­ture nou­velle, un pays nou­veau, et on prend encore mieux con­science de son iden­tité pro­pre. Je ne me vois plus comme moitié française, moitié espag­nole, moitié je ne sais quoi, je sais qu’ils vien­nent de partout et que finale­ment, je suis Argen­tine.

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Le film :

Lo que me con­tó abueli­to, de Dominique Gau­ti­er et Agnès Lanusse.
Cumamovi-Créav Atlan­tique — 2009

Très belle musique du groupe « Men­estrès gas­cons », en prime !
Sor­ti en DVD.

CREAV : 8 rue Paul Bert – 64000 PAU – 05 59 90 34 90 – contact@creav.net

CUMAMOVI : 27, avenue Hon­oré Bara­dat 64000 PAU — 05 59 06 49 22 (Site inter­net en recon­struc­tion au moment de la pub­li­ca­tion du présent arti­cle)

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Sur youtube, le début du film :
https://www.youtube.com/watch?v=zjFM4Hnh8‑w

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Les illus­tra­tions de cet arti­cle sont con­sti­tuées de cap­tures d’écran à par­tir du film.

Un grand mer­ci à Alain, qui m’a fait décou­vrir ce très bon doc­u­men­taire !

V. La résistance péroniste. 1ère partie.

1955- 1962 : un pre­mier espoir déçu.

Après le coup d’état de sep­tem­bre 1955, Perón a dû quit­ter le pays. C’est le début d’une errance de près de cinq ans, durant lesquels l’ancien prési­dent argentin va d’abord trou­ver refuge au Paraguay, puis au Pana­ma, au Venezuela, à Saint Domingue, et enfin dans l’Espagne de Fran­cis­co Fran­co, où il va durable­ment s’installer. Il y arrive en jan­vi­er 1960, et prend rési­dence à Madrid, en com­pag­nie de sa nou­velle épouse, María Estela Mar­tinez, une ex-danseuse ren­con­trée lors de son séjour au Pana­ma.

C’est d’Espagne qu’il va con­tin­uer de tir­er les ficelles de son mou­ve­ment, qui entre en résis­tance. Sur place, il en con­fie les rênes à un de ses fidèles lieu­tenants, un homme très à gauche d’origine irlandaise, John William Cooke.

John William Cooke et son épouse Ali­cia Eguren en 1957.

Pen­dant ce temps à Buenos Aires, les mil­i­taires s’affirment au pou­voir. C’est d’abord le général Eduar­do Lonar­di qui assume la nou­velle prési­dence de fait. Homme mod­éré, il cherche avant tout à ramen­er le calme et la sta­bil­ité dans le pays. Avec comme prin­ci­pal objec­tif la réc­on­cil­i­a­tion nationale, il ne remet pas en cause la con­sti­tu­tion héritée du péro­nisme (en fait, une réforme rédigée en 1949 de la con­sti­tu­tion his­torique de 1853), pas plus que les acquis soci­aux et, plus glob­ale­ment, les mesures poli­tiques pris­es entre 1946 et 1955.

Cette poli­tique d’apaisement défrise pro­fondé­ment les mil­i­taires les plus offen­sifs, qui finis­sent par rem­plac­er Lonar­di, au bout d’à peine deux mois de gou­verne­ment. C’est le plus rigide Pedro Euge­nio Aram­bu­ru qui prend le fau­teuil.

Eduar­do Lonar­di et Pedro Aram­bu­ru

L’objectif prin­ci­pal d’Aramburu est beau­coup moins con­sen­suel. Il s’agit avant tout de «dépéro­nis­er» le pays. Pour cela, il prend les grands moyens : il inter­dit pure­ment et sim­ple­ment toute forme d’existence du péro­nisme.

Car l’interdiction s’étend très loin. Non seule­ment le mou­ve­ment est pro­scrit et son exis­tence même en tant que par­ti est inter­dite, mais cela va jusqu’à l’interdiction de l’usage du nom du mou­ve­ment et de l’ancien prési­dent ! En somme, on veut effac­er Perón et le péro­nisme des tablettes et du vocab­u­laire argentin. (On ne peut donc plus citer Perón en toutes let­tres. Dénom­i­na­tions accep­tées: l’ex-président, le tyran en fuite, le dic­ta­teur déchu !)

Bien enten­du, les prin­ci­paux cadres de l’ancien par­ti de gou­verne­ment sont arrêtés et jugés, et le prin­ci­pal syn­di­cat péro­niste, la CGT, est mis sous tutelle du gou­verne­ment mil­i­taire. Tous les hom­mages ren­dus au cou­ple prési­den­tiel sont retirés : noms de rues, noms de local­ités ou de provinces ; sta­tions de métro, gares, tout ce qui porte le nom de Juan Domin­go Perón ou Eva Perón (et il y en avait beau­coup, quand même !) est débap­tisé. (Pour l’anecdote, si cer­taines rues et places retrou­veront leur nom péro­niste dans les années soix­ante-dix, d’autres lieux garderont défini­tive­ment leur dénom­i­na­tion d’origine, comme la province de La Pam­pa – renom­mée Eva Perón en 1951 – ou la gare prin­ci­pale de Buenos Aires, Retiro – un temps rebap­tisée Pres­i­dente Perón).

Naturelle­ment, les péro­nistes ne restent pas sans réac­tion. Dès début 1956, ils entrent en résis­tance, en lançant une série de boy­cotts (avec pour cibles cer­taines entre­pris­es ayant soutenu le coup d’état) et d’attentats à l’explosif. Les pre­miers résis­tants péro­nistes seront d’ailleurs des mil­i­taires. En effet, tout un secteur nation­al­iste – qui avait dans un pre­mier temps soutenu Lonar­di – refuse le dik­tat et le lead­er­ship d’Aramburu. Cette fac­tion est emmenée par le général Juan José Valle, qui ten­tera un coup d’état – soutenu par les péro­nistes, en dépit du fait que Valle ne l’était pas, lui – en juin 1956.

Mais le coup échoue, et Valle est arrêté et exé­cuté. Afin de faire un exem­ple, les mil­i­taires au pou­voir fer­ont égale­ment exé­cuter tout un groupe de civils pré­sumés com­plices. Une som­bre affaire d’ailleurs, car l’exécution, qui a eu lieu avant la pro­mul­ga­tion de la Loi mar­tiale, était donc par­faite­ment illé­gale, comme le racon­tera en détail le livre du jour­nal­iste Rodol­fo Walsh, Operación masacre. (Voir bib­li­ogra­phie ci-dessous pour la ver­sion française)

Cou­ver­ture du livre de Rodol­fo Walsh — Ed. 451 Edi­tores.

La bru­tal­ité de la répres­sion mil­i­taire finit pro­gres­sive­ment par avoir rai­son de ces pre­mières man­i­fes­ta­tions vio­lentes de résis­tance. Après l’évasion de plusieurs dirigeants péro­nistes empris­on­nés par les mil­i­taires (dont John William Cooke et le futur prési­dent péro­niste Hec­tor Cám­po­ra) cette résis­tance prend un tour plus poli­tique. Cooke prend con­tact à Madrid avec Juan Perón, et celui-ci lui con­fie la tâche de fédér­er les dif­férents mou­ve­ments de résis­tance.

Mal­gré les ten­ta­tives de Cooke, la résis­tance péro­niste reste divisée en deux. D’un côté, les légal­istes, fidèles au chef et au par­ti his­torique, le Par­ti péro­niste, ou Par­ti Jus­ti­cial­iste. De l’autre, les «néo-péro­nistes», par­ti­san d’un «péro­nisme sans Perón», jugeant improb­a­ble à court terme le retour de l’ancien prési­dent. Et, pour cer­tains, ne le souhai­tant pas for­cé­ment ! Ceux-ci se réu­nis­sent essen­tielle­ment au sein d’un nou­veau par­ti, L’union Pop­u­laire.

Le gou­verne­ment de Pedro Aram­bu­ru est néan­moins forte­ment entravé par les nom­breuses grèves et actions de protes­ta­tion dans tout le pays. Celles-ci ne sont pas toutes l’œuvre des péro­nistes. Il y a égale­ment tout un secteur de l’opinion qui s’insurge con­tre la poli­tique répres­sive et les mesures anti-sociales pris­es par les mil­i­taires. Début 1957 par exem­ple, la mort d’un jeune de 14 ans lors d’une grève de cheminots provoque une forte émo­tion dans la pop­u­la­tion.

Face à cela, Aram­bu­ru est con­traint d’annoncer l’organisation prochaine d’élections, afin de remet­tre le pou­voir aux civils. Mais bien enten­du, pas ques­tion d’y réin­té­gr­er le péro­nisme, ça va de soi. Le prin­ci­pal par­ti autorisé est donc un par­ti his­torique de la poli­tique argen­tine : l’UCR, Union civique rad­i­cale. Sauf que. Sauf que ce par­ti est lui-même divisé en deux clans opposés. D’un côté, les dits «intran­sigeants» (UCRI), qui mili­tent pour un retour com­plet à la démoc­ra­tie, et donc la réha­bil­i­ta­tion du péro­nisme. De l’autre, l’Union civique rad­i­cale dite «du peu­ple» (UCRP), féro­ce­ment antipéro­niste.

Les mil­i­taires, qui ne présen­tent pas de can­di­dat, sou­ti­en­nent l’UCRP, emmenée par Ricar­do Bal­bín. Perón, pour sa part, exige en vain, sinon de pou­voir se présen­ter lui-même, au moins de pou­voir présen­ter un can­di­dat de son par­ti. Ce qui lui est naturelle­ment refusé par les mil­i­taires, en dépit, ou plutôt juste­ment à cause, de la tou­jours – très – forte influ­ence du péro­nisme dans l’opinion.

Alors Perón va avoir une idée assez futée : pren­dre con­tact avec le can­di­dat de l’UCRI, Arturo Fron­dizi, et lui pro­pos­er son sou­tien, en échange d’une promesse, une fois élu, d’annulation de la pro­scrip­tion. Les his­to­riens argentins sont divisés quant à la ques­tion de savoir si Fron­dizi a bel et bien scel­lé un accord secret avec Perón. Fron­dizi lui-même l’a démen­ti, et il n’y a pas eu de doc­u­ment écrit. Mais plusieurs par­tic­i­pants à des réu­nions com­munes l’ont attesté, comme le con­seiller de Fron­dizi Ramon Pri­eto, qui en même fait un livre, El pacto, en 1963 (Voir ici, para­graphe 22).

Arturo Fron­dizi — Prési­dent de la République argen­tine — 1958–1962

Il n’en est pas moins vrai que Perón a appelé ses troupes à vot­er en faveur du can­di­dat de l’UCRI, et que celui-ci, en bonne par­tie grâce à ces suf­frages, l’a emporté haut la main, avec près de 50% des voix au pre­mier tour, con­tre 32 à son adver­saire de l’UCRP, Ricar­do Bal­bín. Prou­vant ain­si la per­sis­tance de la pop­u­lar­ité et de l’influence du péro­nisme dans la pop­u­la­tion.

En résumé : Perón 1 – mil­i­taires 1. Balle au cen­tre. Seule­ment voilà : Fron­dizi n’assume pas sa part du con­trat. Alors oui, il lève l’interdiction faite aux péro­nistes d’exister en tant que tels : droit de réu­nion, de for­ma­tion de cel­lules par­ti­sanes, d’expression publique, ain­si qu’amnistie pour les cadres arrêtés après le coup d’état de 1955. De même, il rend aux syn­di­cats leur indépen­dance de fonc­tion­nement. Mais c’est à peu près tout. Le péro­nisme, en tant que par­ti poli­tique, reste pro­scrit, et Perón est prié de rester en exil.

Sans par­ler de la poli­tique menée, pas vrai­ment du goût des par­ti­sans de l’ancien prési­dent. Loin du nation­al­isme volon­tiers pro­tec­tion­niste affiché par le péro­nisme, Fron­dizi est un libéral, qui cherche à ouvrir l’Argentine sur le monde, économique­ment, diplo­ma­tique­ment et cul­turelle­ment. C’est ain­si qu’il cherche d’abord et avant tout à séduire les investis­seurs étrangers.

Les griefs ne tar­dent pas à s’accumuler, tout comme les mou­ve­ments de protes­ta­tion. Les grèves se mul­ti­plient : cheminots, secteur pétroli­er (Fron­dizi a été accusé, non sans rai­son, d’avoir bradé l’or noir argentin aux com­pag­nies éta­suni­ennes), ban­ques, indus­trie de la viande, mais aus­si con­tes­ta­tions étu­di­antes.

En réac­tion, le gou­verne­ment déclenche la répres­sion, au moyen d’une anci­enne loi réac­tivée pour l’occasion, le Plan Con­intes. Acronyme sig­nifi­ant : Con­mo­ción inter­na del esta­do. Une sorte de décret d’état de siège, ni plus ni moins. Par ce plan, le gou­verne­ment peut restrein­dre les droits con­sti­tu­tion­nels des citoyens (comme les droits de grève et de man­i­fes­ta­tion), mais aus­si et surtout mil­i­taris­er le pays, en déclarant cer­tains points sen­si­bles zones mil­i­taires, et en don­nant à l’armée, en con­séquence, le pou­voir dis­cré­tion­naire de faire respecter son autorité en arrê­tant tout con­trevenant.

Le divorce entre Fron­dizi et le péro­nisme est con­som­mé. Lorsque le prési­dent sera de nou­veau en dif­fi­culté, mais face aux mil­i­taires cette fois, il ne pour­ra pas compter sur ses alliés d’hier pour vol­er à son sec­ours. Car agacés par la poli­tique étrangère de Fron­dizi, qu’ils jugent trop inter­na­tion­al­iste, les mil­i­taires vont finir par le lâch­er.

Le déclic, c’est la rela­tion avec Cuba. Ne pas oubli­er qu’au tout début du man­dat de Fron­dizi, en 1958, se pro­duit la révo­lu­tion cas­triste. Or Fron­dizi affiche d’excellents rap­ports avec Cas­tro et Gue­vara, qu’il recevra en 1961. 1961 ? C’est l’année de la crise des mis­siles russ­es à Cuba ! Fron­dizi a égale­ment d’excellentes rela­tions avec J.F. Kennedy, et celui-ci a caressé un temps l’idée d’en faire un médi­a­teur de crise.

Sous la pres­sion (on com­mence à par­ler de nou­veau coup d’état mil­i­taire), Fron­dizi cherche à regag­n­er l’appui du péro­nisme, seul capa­ble d’équilibrer la bal­ance en sa faveur. En vue des élec­tions lég­isla­tives de mars 1962, il décide d’autoriser la par­tic­i­pa­tion de par­tis néo-péro­nistes, sans pour autant accepter la par­tic­i­pa­tion de Perón lui-même (celui-ci souhaitait se présen­ter à Buenos Aires).

Le péro­nisme l’emporte dans neuf régions sur dix-sept, et gagne six postes de gou­verneurs. Les mil­i­taires, furieux, le som­ment d’annuler les élec­tions. Fron­dizi le fait en par­tie, mais ne peut empêch­er finale­ment d’être ren­ver­sé. Il est arrêté le 29 mars 1962, et envoyé sur l’île Martín Gar­cia, habituel lieu de dépor­ta­tion des cadres poli­tiques déchus (Pérón y fit un séjour en 1945).

Pour l’anecdote, ajou­tons que Fron­dizi refusa tou­jours de sign­er sa démis­sion, mal­gré les pres­sions mil­i­taires. C’est ain­si que, prof­i­tant du délai mis par ceux-ci pour négoci­er avec le prési­dent déchu, le prési­dent du Sénat, José María Gui­do, prê­ta ser­ment devant la cour suprême… et fut offi­cielle­ment investi prési­dent de la République, s’appuyant sur une loi spé­ci­fique prévoy­ant la vacance du pou­voir.

Or le ser­ment fut prêté de nuit. Pen­dant ce temps, les cadres mil­i­taires, fatigués par leurs trac­ta­tions… étaient allés se repos­er. Quand à leur réveil ils se rendirent au Palais prési­den­tiel déjà occupé, ils réal­isèrent qu’ils avaient été dou­blés ! Ils décidèrent finale­ment de met­tre Gui­do à l’épreuve, et de le laiss­er gou­vern­er sous leur étroit con­trôle.

La résis­tance péro­niste avait encore du tra­vail devant elle.

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LIENS ET BIBLIO

1. L’ensem­ble du dossier en cours sur le péro­nisme est à lire ici, avec les liens vers les dif­férents arti­cles.

2. Sur John William Cooke, ce court arti­cle de Miguel Mazzeo sur le site jacobin.com. Voir égale­ment la cor­re­spon­dance entre J.W. Cooke et Perón, aux édi­tions Grani­ca. Echange de let­tres entre 1957 et 1958. 1ère édi­tion en 1972. Non traduit.

3. Sur le néopéro­nisme, le para­graphe 14 de cet arti­cle assez fouil­lé de Julio Par­ra.

4. Le livre de Rodol­fo Walsh cité dans l’ar­ti­cle ci-dessus a été pub­lié en français sous le titre “Opéra­tion mas­sacre” par les édi­tions Chris­t­ian Bour­go­is en 2010. Rédigé comme une enquête poli­cière, il retrace l’ar­resta­tion et l’exé­cu­tion illé­gale de résis­tants péro­nistes par le gou­verne­ment d’Aram­bu­ru en 1956.

 

Huit rugbymen lourdement condamnés

De quoi s’agit-il ?

Le 18 jan­vi­er 2020, vers qua­tre heures du matin, à la sor­tie d’une boîte de nuit de la cité bal­néaire de Vil­la Gesell, sur la côte atlan­tique, un groupe d’une dizaine de jeunes s’en prend à un autre, avec lequel il sem­ble qu’ils aient eu un dif­férend à l’intérieur de l’établissement. Le jeune, Fer­nan­do Báez Sosa, est vic­time d’un véri­ta­ble guet-apens. Ses agresseurs ont atten­du que les policiers en patrouille se soient éloignés pour lui sauter dessus, et l’ont vio­lem­ment frap­pé, le lais­sant pour mort sur le trot­toir. Puis ils sont tran­quille­ment ren­trés à leur apparte­ment de loca­tion, en se félic­i­tant de la bonne leçon don­née à cet «hdp» comme on dit en espag­nol (Traduire fils de p.… en français).

Pas de chance pour eux : le jeune est réelle­ment mort des suites de ses blessures, la scène a été filmée, il y a des témoins, et la police n’a aucun mal à retrou­ver les agresseurs. Ils sont arrêtés dès le lende­main. Il s’agit de mem­bres d’une équipe de rug­by de Zárate, au nord-ouest de Buenos Aires. La vic­time était égale­ment orig­i­naire de Zárate.

Deux des mem­bres de la bande sont assez rapi­de­ment mis hors de cause, restent donc huit d’entre eux qui vont être inculpés pour l’agression. J’étais à Buenos Aires à ce moment-là, et je peux témoign­er que l’affaire a fait grand bruit dans toute l’Argentine : pen­dant plus d’un mois, les chaines d’information du pays ont tourné en boucle sur le sujet, mul­ti­pli­ant les débats, les témoignages, et surtout, dif­fu­sant sans fil­tre et en per­ma­nence les images recueil­lies par les caméras de sur­veil­lance (Eeeeh oui, en Argen­tine, la presse n’hésite jamais à dif­fuser les images d’agression et de crime quand elle en a, quelque soit le degré d’horreur des dites images, et per­son­ne ne s’en offusque !). Impos­si­ble d’allumer une télé à n’importe quelle heure du jour et de la nuit sans tomber dessus.

Comme on l’imagine, l’affaire a sus­cité une émo­tion à la hau­teur de la lâcheté et de l’ignominie des agresseurs, qui, sur le moment, n’ont absol­u­ment pas eu la moin­dre con­science de la grav­ité de ce qu’ils venaient de com­met­tre. Au con­traire : il fut rapi­de­ment avéré qu’ils s’en étaient félic­ités, comme d’une prouesse ou d’un fait d’armes. Cir­con­stance aggra­vante : le racisme. Des témoins ayant assuré les avoir enten­dus dire «Tuez ce noir de merde» (Mat­en ese negro de mier­da : atten­tion cepen­dant, en Argen­tine, «negro» désigne moins la couleur de peau (les gens de couleur étant qua­si­ment inex­is­tants dans ce pays) que l’origine indi­enne, qui fait l’objet d’un racisme récur­rent de la part des gens d’origine européenne.

Ce serait un euphémisme de dire que le fait qu’ils soient des joueurs de rug­by ait accen­tué le rejet et l’indignation de l’immense majorité de la pop­u­la­tion argen­tine. En effet, con­traire­ment à chez nous, ce sport n’est pas du tout un sport pop­u­laire (au sens « pra­tiqué et suivi par le peu­ple ») comme peu­vent l’être le foot ou le cyclisme, par exem­ple. Au con­traire : là-bas, le rug­by, c’est avant tout le sport de l’élite, au sens pécu­ni­aire du terme. Un sport de rich­es, quoi. Ain­si, dans l’esprit de la majorité des gens, les mem­bres du groupe d’agresseurs sont, avant tout, des fils à papa. Ce qu’ils sont en effet, et ce qui, on s’en doute, n’a pas con­tribué à amélior­er leur image dans l’opinion. D’autant que Fer­nan­do Báez Sosa, lui, était issu d’une famille mod­este.

Voilà com­ment une banale, mais trag­ique, bagarre de sor­tie de boîte va devenir rapi­de­ment un débat de société. Sur la vio­lence de l’époque, sur l’éducation de la jeunesse, sur le rug­by. Et même sur la poli­tique, en rai­son du rac­cour­ci facile « rugby/fils à papa/ jeunesse doré/privilégiés ».

Trois ans d’instruction

C’est ce qu’il aura fal­lu pour arriv­er au procès, puis au ver­dict de ce mois de févri­er 2023. Cela peut paraitre long eut égard non seule­ment à la grav­ité des faits, mais égale­ment à l’évidence de l’implication directe des accusés. Mais la jus­tice argen­tine n’est hélas, on le voit, pas plus rapi­de que la nôtre. Ou du moins, sa rapid­ité est sélec­tive, car on a con­nu des sen­tences plus expédi­tives.

A l’issue de treize jours de procès, les attentes de l’accusation et de la défense étaient diamé­trale­ment opposées.

Pour l’accusation, tout con­verge vers une sen­tence de prison à per­pé­tu­ité. Le car­ac­tère dérisoire de la querelle de départ (Fer­nan­do Báez Sosa aurait bous­culé l’un des accusés, Max­i­mo Thom­sen, dans un couloir étroit et rem­pli de monde à l’intérieur de la boîte), la con­cer­ta­tion entre les dif­férents accusés pour «faire pay­er» la vic­time à la sor­tie, l’organisation du guet-apens (les huit impliqués ont fait cer­cle autour de la vic­time pour empêch­er toute aide en sa faveur), et la sat­is­fac­tion affichée ensuite, en l’absence de toute con­science de la grav­ité de leur actes (ils sont ren­trés chez eux en envoy­ant des mes­sages à leurs amis pour leur racon­ter leur aven­ture, puis sont allés tran­quille­ment manger des ham­burg­ers pour finir la nuit).

La par­tie civile elle, con­teste toute prémédi­ta­tion. Pour elle, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une banale bagarre de rue qui a mal tourné. Mieux : elle réclame même l’acquittement des accusés, met­tant en avant cer­tains vices de forme de l’instruction (preuves détournées ou util­isées à mau­vais escient, hia­tus entre les atten­dus don­nés en fin d’instruction et ceux mis en avant par le tri­bunal, impos­si­bil­ité de déter­min­er l’auteur exact des coups mor­tels).

Le réquisi­toire du pro­cureur est sen­si­ble­ment le même que celui de la par­tie civile. «Les accusés ont attaqué Fer­nan­do par sur­prise et en réu­nion, avec des coups de pied et de poing alors qu’il était incon­scient et inca­pable de se défendre. Ils ont égale­ment frap­pé cer­tains de ses amis lorsqu’ils sont venus le défendre. Cela relève de l’homi­cide dou­ble­ment aggravé par organ­i­sa­tion* et con­cours prémédité par deux per­son­nes ou plus», a énon­cé en sub­stance le mag­is­trat. (*La notion d’alevosía n’existe pas en droit français, qui ne la dis­tingue pas de la prémédi­ta­tion. En espag­nol en revanche, cette dis­tinc­tion est faite. Alevosía  désigne une manière de pré­par­er son crime pour en éviter les con­séquences judi­ci­aires.)

Le mag­is­trat met en avant les 23 témoignages visuels, tous à charge, et l’intime con­vic­tion que «tous ont par­ticipé à tout», pour réclamer la même peine pour les huit accusés. Il rejette l’argument de la défense selon laque­lle il s’agirait d’une sim­ple bagarre, alléguant que «pour qu’il y ait bagarre, il faut qu’il y ait deux groupes impliqués». Or, Fer­nan­do Báez Sosa s’est retrou­vé seul face à ses agresseurs. Selon lui, ils avaient bien l’intention de tuer. C’est pourquoi il réclame la peine max­i­male.

Le ver­dict

Il est tombé à 13h18 le lun­di 6 févri­er. Sur les huit accusés, cinq ont été con­damnés à la per­pé­tu­ité, trois à 15 ans de prison, con­sid­érés comme “auteurs sec­ondaires” des faits. A l’écoute de ce ver­dict, un des accusés, Max­i­mo Thom­sen, sou­vent présen­té comme le meneur de la bande, s’est évanoui.

Les huit con­damnés

En Argen­tine, la prison à per­pé­tu­ité n’excède jamais en réal­ité le total de 35 ans de réclu­sion, max­i­mum fixé par la loi. Il est même pos­si­ble d’obtenir avant ces 35 années une mise en lib­erté con­di­tion­nelle, mais le car­ac­tère d’homicide aggravé défi­ni par le tri­bunal à l’encontre des actes com­mis par les cinq con­damnés la rend dans ce cas inen­vis­age­able. Elle sera pos­si­ble en revanche pour les trois con­damnés à 15 ans, au bout de 7 ans de réclu­sion. (Source : Pagina/12)

A l’heure où nous écrivons cet arti­cle, les jour­naux n’ont pas encore rap­porté les réac­tions à ce ver­dict, dans la pop­u­la­tion comme dans les milieux sportifs, poli­tiques ou soci­aux. Elles ne devraient pas man­quer. Citons seule­ment le tweet du gou­verneur de Buenos Aires, s’adressant à la famille de la vic­time : «La jus­tice ne répare rien, mais elle soulage. J’espère sincère­ment que ce ver­dict vous apporte un peu de récon­fort. Je vous embrasse du fond du cœur». A la sor­tie du Tri­bunal, une petite foule a accueil­li les par­ents de la vic­time par des applaud­isse­ments. De son côté, la mère de Max­i­mo Thom­sen a lais­sé éclater sa colère en plein tri­bunal : «Tout ça est un vaste men­songe, virez tous ces enfoirés de jour­nal­istes. Trois ans à les tor­tur­er, j’en n’ai plus rien à faire de rien !».

La vic­time avait 18 ans en 2020. Ses assas­sins ont entre 21 et 23 ans. 40 sec­on­des d’inconscience à la sor­tie d’une boite de nuit, quand l’alcool et l’effet de meute pren­nent le dessus. Des années de douleur à vivre main­tenant pour tous ceux qui sont con­cernés par ce drame. En effet, la jus­tice ne répare jamais rien. Quant à savoir si elle soulage…

*

Liens

Argu­ments de la défense et de l’accusation
https://www.lanacion.com.ar/sociedad/40-segundos-de-sana-un-muerto-87-declaraciones-y-72-horas-de-audiencias-la-guia-total-del-juicio-por-nid22012023/#/

Les attentes con­cer­nant le ver­dict
https://www.lanacion.com.ar/seguridad/el-crimen-de-fernando-baez-sosa-crece-la-expectativa-ante-el-veredicto-del-juicio-por-el-homicidio-nid05022023/

https://www.pagina12.com.ar/521181-la-unica-pena-es-la-perpetua

Le ver­dict

https://www.lanacion.com.ar/seguridad/juicio-por-el-crimen-de-fernando-baez-sosa-en-vivo-hoy-se-conoce-el-veredicto-nid06022023/ (Arti­cle mis à jour heure par heure)

https://www.lanacion.com.ar/sociedad/el-crimen-de-fernando-baez-sosa-maximo-thomsen-se-desmayo-tras-escuchar-el-veredicto-nid06022023/

https://www.pagina12.com.ar/521592-asi-fue-la-condena-a-los-rugbiers-lo-que-las-camaras-no-most

Galerie pho­tos sur les man­i­fes­ta­tions pour réclamer jus­tice pour Fer­nan­do
(Févri­er 2020)

A un mes del asesina­to de Fer­nan­do Báez Sosa

Vidéo du moment de la bagarre :
https://www.youtube.com/watch?v=S8cygIksbfA
(NB : la vision de cette vidéo est soumise à la con­nex­ion à youtube, en rai­son de son car­ac­tère extrême­ment sen­si­ble)

 

 

27/01/2023 : OEA ou CELAC ?

Sur chaque con­ti­nent existe une instance de dia­logue entre les dif­férents états le con­sti­tu­ant. Con­seil de l’Europe, Union africaine, Asso­ci­a­tion des Etats d’Asie du sud-est, etc…

L’Amérique quant à elle présente l’originalité d’en avoir deux, plus ou moins antag­o­nistes : l’historique Organ­i­sa­tion des Etats améri­cains (OEA), qui regroupe les Etats aus­si bien du nord que du sud, et la CELAC, autrement dit la Com­mu­nauté des Etats lati­no-améri­cains et des Caraïbes. Cette dernière a été créé en févri­er 2010 par le prési­dent du Venezuela Hugo Chavez. Comme son nom l’indique, elle ne regroupe que les pays du sud, du Mex­ique à l’Argentine. N’en font pas par­tie les pays du nord, Etats-Unis et Cana­da, ain­si que les pays pos­sé­dant des colonies dans le sud, comme la France, les Pays-Bas et le Roy­aume-Uni.

On imag­ine facile­ment ce qui a motivé sa créa­tion. Dans son exposé d’objectifs, la CELAC se présente avant tout comme une struc­ture des­tinée à l’intégration de l’ensemble des pays lati­no-améri­cains. Mais au-delà de cela, bien enten­du, il y avait égale­ment le désir de cer­tains dirigeants de s’affranchir un tant soit peu de la pesante tutelle des États-Unis sur l’Organisation des États améri­cains.

Pays inté­grant la CELAC (dif­férentes nuances de vert). En jaune, le Brésil : Bol­sonaro a retiré son pays de la Com­mu­nauté en 2020.

En principe, les deux organ­i­sa­tions ne sont pas antin­o­miques. D’ailleurs la total­ité des mem­bres de la CELAC sont égale­ment mem­bres de l’OEA, actuelle­ment présidée (depuis 2015) par l’Uruguayen Luis Alma­gro. Les objec­tifs prin­ci­paux de cette dernière sont la défense de la démoc­ra­tie, la lutte con­tre le traf­ic de drogue, et la facil­i­ta­tion des échanges entre pays améri­cains.

Mais récem­ment se sont élevées cer­taines cri­tiques vis-à-vis de la CELAC, dont cer­tains de ses mem­bres com­men­cent à estimer qu’elle a ten­dance à se réduire à un club anti-état­sunien d’une part, et une officine de pro­pa­gande pop­uliste de gauche, d’autre part. «Dans le viseur», comme on dit dans les jour­naux, trois pays très cri­tiqués pour leurs régimes autori­taires : Cuba, Venezuela et Nicaragua.

En 2021, lors du con­grès de Mex­i­co, le prési­dent Argentin Alber­to Fer­nán­dez avait sévère­ment cri­tiqué l’OEA, en dis­ant que «En l’état, l’OEA ne ser­vait plus à rien». Il fai­sait référence à la des­ti­tu­tion d’Evo Morales (Bolivie) en 2019, à l’occasion de laque­lle l’OEA avait pris ouverte­ment posi­tion con­tre le prési­dent bolivien en con­tes­tant la régu­lar­ité des élec­tions. Celle-ci a égale­ment poussé dehors, juste­ment, les dirigeants des trois pays « dou­teux » : Diaz-Canel le Cubain, n’est plus invité, Daniel Orte­ga (Nicaragua) a décidé de ne plus assis­ter aux réu­nions, et le Venezuela est offi­cielle­ment représen­té par le pour­tant non-offi­ciel prési­dent auto-proclamé Juan Guaidó, opposant déclaré à Nicolás Maduro.

Pays inté­grant l’OEA (vert). En rouge, Cuba, qui en est exclu, en jaune le Venezuela, représen­té par un mem­bre de l’op­po­si­tion au pou­voir.

En somme, depuis 2010, on peut observ­er une nette ligne de frac­ture idéologique entre les deux organ­i­sa­tions, même si elles con­tin­u­ent de réu­nir – en dehors des excep­tions citées ci-dessus – l’ensemble des pays améri­cains. D’un côté, une OEA plutôt dom­inée par les gou­verne­ments con­ser­va­teurs, de l’autre, une CELAC essen­tielle­ment ani­mée par les gou­verne­ments les plus à gauche. A droite, on accuse la CELAC de pro­mou­voir les révo­lu­tions com­mu­nistes (en gros) de type cubain ou vénézuélien, à gauche, on traite l’OEA de «min­istère des colonies des Etats-Unis».

L’éternelle frac­ture améri­caine. A l’origine, la créa­tion de la CELAC par­tait d’un objec­tif tout à fait louable, dans la mesure où il est plus qu’évident que les Etats-Unis n’ont jamais cessé, et ne cesseront jamais, de con­sid­ér­er les autres pays améri­cains comme des pro­tec­torats, n’hésitant jamais à manip­uler la démoc­ra­tie en leur faveur. Mais il est non moins évi­dent qu’elle n’a pas su, de son côté, main­tenir son cap d’origine, à savoir l’intégration des Etats lati­nos.

Son biais idéologique la rend per­méable aux cri­tiques. Citons Luis Alma­gro, prési­dent de l’OEA : «La var­iété d’opinions fait la force de notre organ­i­sa­tion. Don­ner une couleur idéologique a la CELAC est une erreur. Gar­dons-nous de la ten­ta­tion idéologique dans les forums inter­na­tionaux». Une cri­tique qui aurait plus de puis­sance si, de son côté, l’OEA était exempte de tout biais idéologique ! Ce qui est loin d’être le cas, comme on peut le con­stater en per­ma­nence par ses pris­es de posi­tion poli­tiques – voire ses inter­ven­tions – dans les proces­sus démoc­ra­tiques des dif­férents pays qui la com­posent.

Luis Alma­gro, actuel prési­dent de l’OEA.

Récem­ment, le prési­dent des Etats-Unis Joe Biden a présen­té l’OEA comme «le seul forum engagé en faveur de la démoc­ra­tie et des droits humains». Cer­tains lati­no-améri­cains, comme, au hasard, Chiliens, Brésiliens, Boliviens, pour­raient légitime­ment con­tester l’affirmation, quelques preuves en main !

Mais de son côté, la CELAC, qui s’obstine à soutenir un Daniel Orte­ga qui a fait de son pays, le Nicaragua, une pro­priété per­son­nelle, et de son peu­ple une armée de servi­teurs, ou un Maduro dont l’incompétence et l’incurie ont con­duit, et con­duisent tou­jours, le pied sur l’accélérateur, le Venezuela à une cat­a­stro­phe human­i­taire, serait sans donc plus crédi­ble en faisant preuve d’un poil plus de lucid­ité.

C’est assez désolant, mais c’est ain­si : plus de cinq siè­cles après Christophe Colomb, l’Amérique dans son ensem­ble est tou­jours à la recherche de la sig­ni­fi­ca­tion du mot «indépen­dance» !