1946–1952 : Premier mandat

Nous ne tracerons ici que les grandes lignes de la poli­tique suiv­ie par Juan Perón lors de son pre­mier man­dat, en nous lim­i­tant aux réal­i­sa­tions et faits les plus mar­quants, qu’ils aient été posi­tifs ou négat­ifs à la fois pour le pays, les citoyens argentins et pour Perón lui-même.

1. Le social

C’est de toute évi­dence dans ce domaine que l’action de Perón trou­ve son plus grand reten­tisse­ment. Nous l’avons vu lors des arti­cles précé­dents, Perón, poussé par son épouse Eva, et par la néces­sité, pour con­serv­er le pou­voir, de s’appuyer sur les syn­di­cats ouvri­ers, en fera sa pri­or­ité. Il a pré­paré le ter­rain lors de son pas­sage au min­istère du tra­vail, en faisant pass­er plusieurs lois favor­ables au monde ouvri­er : statut de l’ouvrier agri­cole, aug­men­ta­tion des salaires, indem­nités de chô­mage, de retraite. Ces mesures lui ont valu une grande pop­u­lar­ité auprès des organ­i­sa­tions de tra­vailleurs, qu’il ren­force en don­nant au syn­di­cat une véri­ta­ble exis­tence, par leur légal­i­sa­tion. En con­trepar­tie, il entend égale­ment les con­trôler, et les trans­former en cour­roie de trans­mis­sion de sa poli­tique. Le prin­ci­pal d’entre eux, la CGT, devien­dra ain­si le fer de lance du péro­nisme poli­tique.

Le bâti­ment de la CGT en 1953 à Buenos Aires.

En 1947, Perón rédi­ge une liste de droits fon­da­men­taux de l’ouvrier, qu’il fera ensuite vot­er par le par­lement pour leur don­ner force de loi. Entre autres, fig­urent dans cette liste, out­re bien enten­du le droit au tra­vail pour tous, le droit à la for­ma­tion, à une juste rémunéra­tion, à des con­di­tions de tra­vail dignes, à la san­té, à la pro­tec­tion de la famille. Tout au long de son pre­mier man­dat, il s’attachera à pro­mou­voir l’amélioration des con­di­tions de loge­ment des ouvri­ers, et sub­ven­tion­nera large­ment, pour leurs enfants, les frais sco­laires, par des dis­tri­b­u­tions de matériel, de livres, ain­si que le développe­ment de camps de vacances gra­tu­its.

Par ailleurs, c’est durant ce pre­mier man­dat que les femmes argen­tines accè­dent enfin au droit de vote.

Dans ce domaine social, Perón s’appuie large­ment sur une struc­ture créée par sa femme : La Fon­da­tion Eva Perón, auprès de laque­lle les plus pau­vres peu­vent avoir recours à tout moment en cas de dif­fi­culté. Tout cela n’est naturelle­ment pas dénué de clien­télisme, mais il n’en est pas moins vrai que durant toute cette péri­ode, la vie des tra­vailleurs les plus hum­bles s’est con­sid­érable­ment améliorée, si on la com­pare avec la mis­ère pro­fonde dans laque­lle ils étaient plongés jusque-là, quelle que soit la couleur du gou­verne­ment en exer­ci­ce. Pour la pre­mière fois, les gens mod­estes ont la sen­sa­tion d’être inté­grés au reste de la pop­u­la­tion, de faire par­tie de la nation. Ce n’est pas rien.

2. L’économie
 

Dans ce domaine, Perón, en bon mil­i­taire nation­al­iste, prend le total con­tre­pied de ce que furent jusqu’ici les poli­tiques suiv­ies par les gou­verne­ments civils précé­dents, qu’ils fussent con­ser­va­teurs ou libéraux. En effet, et notam­ment durant la décen­nie infâme, l’Argentine se présen­tait comme une véri­ta­ble pas­soire économique, plus ou moins soumise au bon vouloir des grandes puis­sances – et surtout la Grande-Bre­tagne – qui se com­por­taient en véri­ta­bles entités néo­colo­nial­istes. On l’avait vu notam­ment lors de la sig­na­ture du con­tro­ver­sé accord Roca-Runci­man, qui remet­tait les clés de l’économie argen­tine entre les mains des Bri­tan­niques. (On vous ouvre notre marché, mais en con­trepar­tie, vous vous engagez à n’avoir qu’un seul four­nisseur : nous. Et vous nous lais­sez pren­dre le con­trôle de votre Banque Cen­trale). Pas, ou peu, d’industrie locale, des investis­seurs, et donc des pro­prios, étrangers, une mon­naie archi-dépen­dante, une agri­cul­ture encore archaïque, et un com­merce extérieur notoire­ment défici­taire étaient les traits dom­i­nants de l’économie argen­tine de l’après-guerre mon­di­ale.

Le cré­do péro­niste, c’est la quadrilo­gie marché interne/nationalisme économique/étatisme/industrie. Autrement dit, une bonne dose de pro­tec­tion­nisme cou­plé au développe­ment de ressources pro­pres.
Perón com­mence par nation­alis­er la Banque cen­trale de la république argen­tine, et crée des ban­ques spé­ci­fiques à chaque secteur de l’économie, pour aider à leur finance­ment. Puis il cherche à dynamiser le secteur agri­cole, en pro­mou­vant la mécan­i­sa­tion, d’une part, et le développe­ment de l’industrie chim­ique d’autre part. Ensuite, il s’attache à pour­suiv­re le développe­ment de l’industrie légère, notam­ment les pro­duits man­u­fac­turés, jusqu’ici large­ment importés.

Dans le même temps, par le biais des mesures sociales, il cherche à stim­uler la con­som­ma­tion, afin de con­solid­er le marché interne. Pour con­trôler le déficit com­mer­cial qui s’annonce, ali­men­té par la forte demande et, en con­séquence, l’augmentation des impor­ta­tions, il créé un nou­v­el insti­tut nation­al, le IAPI : Insti­tut argentin de pro­mo­tion des échanges. Un instru­ment qui lui per­me­t­tra notam­ment de réin­ve­stir une par­tie des béné­fices sub­stantiels de l’agriculture, point fort de ce pays d’élevage, dans le développe­ment de l’industrie. Ce qui fera râler les gros pro­prios ter­riens, naturelle­ment. (Entre ça et le statut de l’ouvrier agri­cole, le con­tentieux com­mençait à être lourd !)

Le but prin­ci­pal, on le voit, est de faire de l’Argentine un pays réelle­ment indépen­dant. De faire en sorte, donc, de ne plus dépen­dre (ou moins dépen­dre, ne soyons pas trop opti­miste) des marchés extérieurs, en reprenant la main, par le biais de l’État, sur les ressorts de cette économie.

Pen­dant le pre­mier man­dat, Perón et son gou­verne­ment créeront suc­ces­sive­ment qua­tre grandes entre­pris­es nationales : la Société mixte sidérurgique argen­tine (SOMISA), la com­pag­nie aéri­enne «Aero­lin­eas argenti­nas» (qui existe encore aujourd’hui), la Com­pag­nie des eaux et de l’électricité, et les Chemins de fer argentins (Fer­ro­car­riles argenti­nos), rachetés par nation­al­i­sa­tion aux Anglais. (Cette dernière nation­al­i­sa­tion lui sera beau­coup reprochée plus tard, en rai­son de son coût très élevé).

En somme, si on s’essaie à com­par­er deux pays néan­moins net­te­ment dif­férents, Perón a appliqué à l’Argentine ce que nous Français avons con­nu égale­ment juste après la guerre sous l’égide du Con­seil nation­al de la résis­tance : un plan rad­i­cal de créa­tion de ser­vices publics.

3. Poli­tique extérieure

Tiens, juste­ment, les rela­tions avec les autres pays du monde. Perón, par sa poli­tique résol­u­ment redis­trib­u­tive et pro­tec­tion­niste, se pose en héraut des plus hum­bles, et engrange une très grande pop­u­lar­ité dans les milieux de gauche, d’Europe, bien sûr, mais surtout du tiers-monde, pour lequel il devient vite un exem­ple de leader indépen­dant. Lui-même ne rechigne pas à se pos­er en leader du «troisième monde», des non-alignés comme on dirait plutôt. Néan­moins, la prin­ci­pale car­ac­téris­tique de la poli­tique extérieure de l’Argentine sous Perón reste son prag­ma­tisme. Perón est autant anti-com­mu­niste que nation­al­iste, et se tient à bonne dis­tance des deux camps de la guerre froide.

Avec les États-Unis, cela a tou­jours été com­pliqué. La préférence don­née par les Argentins, dans leurs rela­tions économiques, aux Anglais, a de tout temps motivé une cer­taine méfi­ance envers eux de la part des Nord-Améri­cains. Ces derniers n’ont jamais vrai­ment pu exercer une influ­ence déter­mi­nante sur ce pays du sous-con­ti­nent améri­cain. Et l’épisode Braden, lors de la cam­pagne élec­torale de 1946, n’a pas amélioré leur image.

Avec l’Europe, il l’a soigné, l’im­age. Mais il ne s’est pas déplacé lui-même, non. Il a envoyé Eva, lors d’une mémorable tournée en 1947. Elle est ain­si passé par l’Espagne, l’Italie, le Por­tu­gal, la Suisse, Mona­co et la France. Elle est même restée 12 jours chez nous ! Tournée tri­om­phale dans l’ensemble, le glam­our le dis­putant à la poli­tique étrangère. Néan­moins, Evi­ta a su s’imposer comme digne représen­tante de son pays, et n’a pas ménagé ses efforts pour faire pass­er le mes­sage poli­tique de son mari. Y com­pris avec Fran­co, tout récent dic­ta­teur espag­nol, avec lequel les rela­tions sont assez rapi­de­ment passées du chaud au froid, en rai­son des diver­gences de vues sur le social. Elle dira d’ailleurs «La femme de Fran­co n’aime pas les tra­vailleurs, qu’elle qual­i­fie à toute occa­sion de «rouges» parce qu’ils ont par­ticipé à la guerre civile. Je me suis con­tenue une ou deux fois, mais ensuite je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire que son mari ne tenait pas son pou­voir des urnes, mais de la force».

Eva Perón à son arrivée à Madrid pen­dant sa tournée européenne de 1947.

4. L’ambiance générale

On le voit, ce pre­mier man­dat est dans l’ensemble mar­qué par un cer­tain suc­cès, tant au plan des résul­tats que de la pop­u­lar­ité. L’après-guerre mon­di­ale est une époque bénie pour l’Argentine. L’économie est floris­sante, le com­merce excé­den­taire, et le niveau de vie général s’est amélioré, notam­ment pour les class­es défa­vorisées. Celles-ci vouent au nou­veau leader et à son épouse un véri­ta­ble culte religieux : ce sont Saint Juan et Sainte Evi­ta. Les class­es les plus aisées, elles, renâ­clent bien un peu, elles n’aiment pas telle­ment ce pli ouvriériste qui con­duit le petit peu­ple à devenir exigeant et à se croire autorisé à relever la tête, et sont nos­tal­giques du temps d’avant, où l’employé tra­vail­lait en la bouclant. Mais glob­ale­ment, le pays a rarement été aus­si en forme : il est com­muné­ment admis qu’à la fin des années quar­ante, l’Argentine était un des pays les plus prospères du monde !

Mais atten­tion, prospère ne veut pas dire apaisé. Ques­tion atmo­sphère, l’ambiance reste très con­flictuelle. Le péro­nisme est encore très jeune, mais il sus­cite déjà des débats pas­sion­nés. D’autant que le chef a net­te­ment ten­dance au pou­voir per­son­nel, d’une part, et à un cer­tain culte de la per­son­nal­ité, d’autre part. Les moins dis­posés à son égard diraient car­ré­ment : c’est un tyran. C’est que Perón n’aime pas trop qu’on dis­cute ses déci­sions. Les bonnes comme les mau­vais­es. Or, les dis­cu­tailleurs ne man­quent pas, on s’en doute. Class­es aisées, on l’a vu, con­ser­va­teurs, libéraux pur jus, mais égale­ment, à gauche, social­istes et com­mu­nistes, qui con­sid­èrent que Perón leur mange la laine sur le dos, avec sa poli­tique ouvriériste. Dame, avec lui, les ouvri­ers, sat­is­faits avant même d’avoir revendiqué, sont devenus net­te­ment moins com­bat­ifs, et fort peu révo­lu­tion­naires ! Pour faire taire les râleurs, Perón n’y va pas par qua­tre chemins : il fait arrêter, empris­onne, ren­voie, expro­prie. Les pris­ons argen­tines ver­ront pass­er ain­si quelques noms pres­tigieux, comme les députés Ricar­do Bal­bín (qui pour­tant, en 1973, se ral­liera à sa cause, mais c’est une autre his­toire) ou le social­iste his­torique Alfre­do Pala­cios. Quant à la presse, il n’hésite pas à la musel­er, en expro­pri­ant les titres qui le dérangent, notam­ment le grand quo­ti­di­en La Pren­sa. Le non moins célèbre his­to­rien Felix Luna se sou­vien­dra longtemps des tor­tures infligées par la police péro­niste. De l’autre côté, ce n’est guère moins vio­lent, il faut dire. Tout au long de son man­dat, ne man­queront pas les ten­ta­tives de coup d’état, les man­i­fes­ta­tions de protes­ta­tions, le mépris de classe à l’égard des plus pau­vres, et les insultes ouvertes envers Eva Perón, con­sid­érée par la «bonne société» comme une sim­ple pros­ti­tuée et traitée comme telle.

Le péro­nisme, dès ses débuts, a ain­si cristallisé la frac­ture entre deux argen­tines. Une frac­ture dont on se demande, presque 80 ans après la pre­mière élec­tion de Perón, si elle pour­ra être réduite un jour.

Mais n’allons pas trop vite. On vient de le voir, ce pre­mier man­dat de Juan Domin­go Perón se car­ac­térise avant tout par une cer­taine réus­site poli­tique et économique, et une grand pop­u­lar­ité par­mi la majorité de la pop­u­la­tion. Cette pop­u­lar­ité ne va pas tarder cepen­dant à s’effriter. Nous ver­rons com­ment, et pourquoi, dans le prochain chapitre.

Attentat contre Cristina Kirchner

Jeu­di soir dernier, (le 1er sep­tem­bre), un jeune Brésilien de 35 ans a ten­té d’assassiner l’ancienne prési­dente et actuelle vice-prési­dente argen­tine, Cristi­na Fer­nán­dez de Kirch­n­er. Alors qu’elle salu­ait des mil­i­tants de son par­ti devant son immeu­ble, situé au coin des rues Uruguay et Jun­cal, dans le quarti­er de La Reco­le­ta, il a sor­ti une arme et l’a pointée dans sa direc­tion, mais le coup n’est pas par­ti.

L’attentat a sus­cité une véri­ta­ble com­mo­tion dans le pays, où Cristi­na Kirch­n­er est aus­si adulée par les uns que détestée par les autres. Depuis 2007 et sa pre­mière élec­tion en tant que prési­dente, elle n’a jamais cessé de représen­ter un sujet de polémique et de débats les plus vifs autour de sa per­son­ne. Harcelée par la droite qui en a fait un sym­bole de la cor­rup­tion péro­niste, elle est tout autant soutenue par une large par­tie de la gauche, qui voit en elle une pasion­ar­ia des plus hum­bles ; toute pro­por­tion gardée, à l’image d’Eva Perón en son temps.

Cristi­na Kirch­n­er entourée de ses enfants Max­i­mo et Flo­ren­cia.

Les motifs de Fer­nan­do Sabag Mon­tiel, le tireur, ne sont pas encore com­plète­ment éclair­cis. Selon le quo­ti­di­en La Nación, son pro­fil est bien con­nu sur cer­tains réseaux soci­aux rad­i­caux, et on l’avait enten­du, inter­rogé par la chaine d’information Cronica.tv, se répan­dre en cri­tique con­tre les mesures d’aide sociale, et se sig­naler par des pro­pos par­ti­c­ulière­ment vir­u­lents con­tre les pau­vres, taxés de fainéants et de prof­i­teurs. Il était égale­ment «con­nu des ser­vices de police», comme on dit chez nous, pour port d’arme illé­gal.

Vidéo (1’44) de l’attentat, filmé au portable par un témoin de la scène. La vidéo est présen­tée sous trois angles dif­férents. L’agresseur porte un masque chirur­gi­cal blanc. (Vidéo postée sur youtube par La Voz de Neuquen)

La con­damna­tion de cette ten­ta­tive d’assassinat a été unanime dans la classe poli­tique, y com­pris au sein de l’opposition au gou­verne­ment que codirige Cristi­na Kirch­n­er. Même les mem­bres du syn­di­cat des pro­prié­taires ter­riens, qui pour­tant lui vouent une haine farouche depuis qu’elle a voulu aug­menter leurs impôts, se sont fendus d’une déc­la­ra­tion de sou­tien : «Nous espérons que toute la lumière sera faite au sujet de cet atten­tat igno­ble. En tant que fédéra­tion syn­di­cale nous mili­tons fer­me­ment pour la ces­sa­tion de toute forme de vio­lence et pour le retour à la paix sociale».

Si l’attentat n’a pas eu de con­séquence dra­ma­tique, il est néan­moins révéla­teur de l’ambiance actuelle de l’Argentine, qui vit depuis plusieurs années une crise mul­ti­ple : économique, sociale, poli­tique. Jamais la gri­eta comme ils dis­ent là-bas, la frac­ture, n’a été aus­si pro­fonde entre les citoyens. L’Argentine est désor­mais divisée en deux camps qui ne peu­vent plus du tout se par­ler : les péro­nistes (plutôt de gauche, mais tous les gens de gauche ne sont pas péro­nistes) et les antipéro­nistes. On ne peut plus par­ler du tout d’opposition, de débat, de querelle, mais de haine, implaca­ble et défini­tive.

Cette haine est volon­tiers attisée, comme le fait remar­quer à juste titre le min­istre de l’Intérieur, Eduar­do de Pedro, par une grosse majorité des médias du pays, pour une large part classés à droite. J’en ai été témoin lors de mon dernier séjour à Buenos Aires, et il suf­fit de par­courir les jour­naux en ligne pour le con­stater : ce sont plusieurs Cnews qui déversent au quo­ti­di­en leur fiel con­tre le gou­verne­ment péro­niste, et sans fil­tre.

Toute oppo­si­tion est légitime, mais, à l’image de notre chaine d’extrême-droite, il est inquié­tant de voir s’installer durable­ment dans le paysage des dis­cours de plus en plus haineux, et dont le venin qu’ils dis­til­lent con­duit de plus en plus sou­vent des esprits faibles à des actes crim­inels.

Il n’est que de lire les com­men­taires au pied de cer­tains des très nom­breux arti­cles qui ont suivi l’attentat pour s’en con­va­in­cre. Entre com­plo­tisme (On met en doute le sérieux de l’attentat : le pis­to­let ne se serait pas enrayé, il s’agirait d’une sim­ple mise en scène) et regrets affichés que Mon­tiel ait raté son coup, la palette est assez var­iée, mais rel­a­tive­ment mono­chrome chez les opposants.

Per­son­nelle­ment, je n’ai pas de sym­pa­thie par­ti­c­ulière pour Cristi­na Kirch­n­er, une prési­dente dont les deux man­dats ne res­teront pas dans les annales comme des mod­èles de ges­tion, et dont la per­son­nal­ité pour le moins trou­ble par­ticipe large­ment de la frac­ture entre Argentins. Accusée de cor­rup­tion, actuelle­ment pour­suiv­ie par les tri­bunaux pour cela, elle s’accroche au pou­voir et con­tribue ain­si à crisper un peu plus une par­tie de l’opinion. Qu’elle soit effec­tive­ment coupable ou réelle­ment inno­cente (la jus­tice ne s’est pas encore pronon­cée), elle serait cer­taine­ment mieux avisée de se con­cen­tr­er sur sa défense. D’autant que son acharne­ment à rester aux postes de déci­sion donne des argu­ments à ses détracteurs, puisqu’elle donne l’impression ain­si de vouloir con­trôler la jus­tice. Mais il faut bien dire qu’elle peut compter, par­mi la pop­u­la­tion la plus mod­este du pays, avec un très fort sou­tien pop­u­laire.

De l’autre côté, l’opposition de droite sem­ble entrée dans une phase d’irrationalité la plus com­plète. Elle a gag­né les dernières élec­tions lég­isla­tives, et même si elle n’a pas la majorité absolue au par­lement, elle pour­rait ain­si faire démoc­ra­tique­ment son tra­vail d’opposition, paci­fique­ment et en respec­tant les insti­tu­tions. Les prochaines prési­den­tielles, qu’elle a égale­ment toutes les chances de gag­n­er, auront lieu fin 2023, et pour le moment, elle sem­ble n’avoir ni pro­gramme, ni candidat(e) d’alternance. Mais elle préfère ajouter de l’huile sur le feu, et pra­ti­quer une oppo­si­tion aus­si sys­té­ma­tique que stérile et surtout, pousse-au-crime.

Sur­fant sur cette vague haineuse, se pro­file en out­re un nou­veau per­son­nage encore bien plus inquié­tant, un cer­tain Javier Milei, ultra-libéral de ten­dance autori­taire, sorte de Berlus­coni mât­iné de Mus­soli­ni, de Pinochet et de Mil­ton Fried­man au rabais, prêt à trans­former l’Argentine en crise en mod­èle de pays iné­gal­i­taire gou­verné par le cap­i­tal­isme le plus sauvage.

L’attentat man­qué con­tre Cristi­na Kirch­n­er mon­tre le parox­ysme atteint par le pays dans cette guerre ouverte. A tel point que j’ai pu lire, par­mi la masse des com­men­taires de citoyens, un appel à… la par­ti­tion du pays en dif­férentes entités indépen­dantes ! Les Argentins ne se par­lent plus, ne veu­lent plus se par­ler. L’adversaire poli­tique est devenu un enne­mi, et un enne­mi à abat­tre, à tout prix, même celui du sang. On pen­sait que la ter­ri­ble dic­tature mil­i­taire de 1976–1983, con­damnée par la mag­ni­tude de son échec et l’évidence de son car­ac­tère crim­inel, serait la dernière de l’histoire argen­tine. Que la démoc­ra­tie avait défini­tive­ment gag­né la par­tie. Que le pays avait enfin inté­gré le cer­cle des nations paci­fiées. La crise sociale et morale qui l’étreint de nou­veau revient sérieuse­ment douch­er notre opti­misme peut-être un peu pré­cip­ité. Car au train où va la frac­ture actuelle, pas sûr que le pays ne s’embrase pas de nou­veau, et dans un avenir proche.

Voir égale­ment notre dossier en cours sur le péro­nisme et son empreinte sur la société argen­tine.

Arti­cle de fond d’E­d­uar­do Aliv­er­ti dans Pagina/12 le 5 sep­tem­bre 2022, sur l’am­biance de haine rég­nant dans le monde poli­tique et social argentin d’au­jour­d’hui.

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Cristi­na Kirch­n­er, actuelle vice-prési­dente de la République argen­tine, a été élue prési­dente en 2007, suc­cé­dant ain­si à son mari Nestor (2003–2007, décédé en 2010) puis réélue en 2011. Son suc­cesseur a été Mauri­cio Macri (cen­tre-droit libéral), de 2015 à 2019. En 2019, les Argentins ont de nou­veau élu un prési­dent péro­niste, Alber­to Fer­nán­dez, qui s’é­tait présen­té avec Cristi­na Kirch­n­er, donc.

III. Le premier mandat de Perón

Avant de nous lancer dans cette étude de l’action péro­niste durant ce pre­mier man­dat prési­den­tiel, rap­pelons quelques points de bases impor­tants, à ne pas per­dre de vue pour une inter­pré­ta­tion la plus cor­recte pos­si­ble des faits.

1. Juan Domin­go Perón est issu des rangs de l’armée. Colonel au moment où il prend le porte­feuille du tra­vail, c’est en général qu’il accède au fau­teuil prési­den­tiel.

2. En 1944, alors qu’il représen­tait le gou­verne­ment et vis­i­tait le site sin­istré de San Juan, suite à un trem­ble­ment de terre, il a fait la ren­con­tre d’une jeune fille décidée : Eva Duarte. Elle devien­dra sa femme en 1946, et exercera une énorme influ­ence sur sa con­duite poli­tique.

3. Comme la plu­part de ses col­lègues mil­i­taires, il est pro­fondé­ment anti-com­mu­niste. D’ailleurs pen­dant la deux­ième guerre mon­di­ale, les posi­tions du G.O.U. (Groupe d’officiers unis, à l’origine du coup d’état de 1943) dont il fai­sait par­tie étaient plus qu’ambiguës, s’accrochant à une neu­tral­ité qui avait du mal à mas­quer une cer­taine sym­pa­thie pour les forces de l’Axe.

4. Il a été, dans les débuts du fas­cisme, un admi­ra­teur de Ben­i­to Mus­soli­ni. Il en est revenu, naturelle­ment, après la chute de celui-ci. Mais cette influ­ence a lais­sé des traces.

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Tout au long de son man­dat, Perón va s’appuyer sur les trois prin­ci­pales forces qui l’ont soutenu lors de l’élection : les class­es pop­u­laires, les syn­di­cats et, naturelle­ment, les trois par­tis con­sti­tu­tifs de son union poli­tique. Il fera d’ailleurs en sorte, très rapi­de­ment, de les fon­dre en un seul : le Par­ti Péro­niste. On sent déjà poindre une cer­taine ten­dance à la per­son­nal­i­sa­tion du pou­voir.

Quant aux syn­di­cats, qu’il a déjà forte­ment con­tribué à se dévelop­per et s’organiser, pas ques­tion non plus de leur laiss­er trop de bride sur le cou. Le syn­di­cal­isme doit être péro­niste, ou ne pas être. De ce côté-là ; pas grand-chose à crain­dre. Le prin­ci­pal d’entre eux, la CGT, lui est tout acquis, sans qu’il ait eu besoin de beau­coup insis­ter.

Enfin, côté class­es pop­u­laires, il se lance dans une grande poli­tique de redis­tri­b­u­tion des richess­es. Qui ne va pas, sou­vent, sans fris­er le clien­télisme. Les pau­vres sont bien reçus à la Mai­son rose (palais prési­den­tiel) et n’en repar­tent jamais les mains vides. Loge­ments, biens domes­tiques, vélos ou bal­lons pour les enfants, sont des marchan­dis­es que le prési­dent n’économise pas lorsqu’il s’agit de faire plaisir aux plus hum­bles, son socle élec­toral.

En cela, il est effi­cace­ment sec­ondé, pour ne pas dire incité, par son épouse Eva. Evi­ta, la madone des plus pau­vres. Elle a une revanche à pren­dre sur la vie, et déteste par­ti­c­ulière­ment les grands bour­geois. Son père, Juan Duarte, en était un. Mar­ié, il avait eu une liai­son suiv­ie avec la mère d’Eva, Jua­na Ibar­guren, dont il avait eu cinq enfants.

A cette époque, dans la pre­mière moitié du XXème siè­cle, avoir une dou­ble-vie était une chose assez courante dans les milieux très aisés. Juan Duarte avait donc une famille légitime d’un côté, une autre illégitime de l’autre. C’était un pro­prié­taire ter­rien, dou­blé d’un politi­cien con­ser­va­teur. Cela dit, il a fait son devoir : sa sec­onde famille n’a man­qué de rien. Du moins, tant qu’il a été vivant.

Mais lorsqu’il est mort, en 1926 (Eva avait 7 ans), elle s’est retrou­vée totale­ment dému­nie. Pire : lorsque Jua­na est venue pour assis­ter à l’enterrement, avec ses cinq enfants, c’est à peine si on les a lais­sés voir le cer­cueil, et on les a accueil­lis avec le plus grand mépris. Eva ne l’a jamais oublié, et en a conçu une haine féroce con­tre les class­es aisées. Ce qui explique en grande par­tie son atti­tude une fois par­v­enue au som­met du pou­voir, en tant que pre­mière dame de l’état.

Evi­ta avant Perón. Jeune, elle avait quit­té sa famille pour se lancer dans une car­rière d’ac­trice. Elle ne devien­dra pas une star, mais obtien­dra un cer­tain suc­cès dans les pièces radio­phoniques.

C’est peu dire qu’elle aura exer­cé une grande influ­ence sur son mari. Elle a d’ailleurs, même si offi­cieuse­ment, même si dans une cer­taine ombre, par­ticipé active­ment à nom­bre de déci­sions poli­tiques. C’est elle qui a fondé le par­ti péro­niste des femmes, elle qui a poussé pour faire pass­er la loi sur le vote des femmes (acquis en sep­tem­bre 1947) elle qui a créé la Fon­da­tion Eva Perón, organ­isme d’aide sociale aux plus mod­estes qui a fonc­tion­né durant les deux man­dats de Perón.

Elle s’est beau­coup investie dans le syn­di­cal­isme pour en dévelop­per dif­férentes branch­es nou­velles, et a tis­sé un lien très effi­cace entre les prin­ci­paux syn­di­cats et le prési­dent, car elle était très estimée de tout le milieu ouvri­er. Elle a égale­ment représen­té le prési­dent et son pays lors d’une grande tournée européenne, en 1947, où elle a ren­con­tré nom­bre de chefs d’état, dont De Gaulle, Fran­co, et le Pape de l’époque, Pie XII. Elle n’a donc rien eu d’une potiche, bien au con­traire.

En réal­ité, Eva Duarte, Evi­ta, comme les Argentins la surnom­maient affectueuse­ment, était encore plus pop­u­laire que son mari. Elle a fait, et fait encore, l’objet d’un véri­ta­ble culte de la part d’une par­tie des Argentins. En revanche, elle était évidem­ment haïe des mem­bres des class­es aisées, qui la peignaient en véri­ta­ble pros­ti­tuée. (A sa mort en 1952, une main anonyme écrira sur un mur : «Vive le can­cer» !)

On l’a com­pris, tout au long de ce pre­mier man­dat prési­den­tiel, le cou­ple Juan-Eva a claire­ment choisi son camp. Ce qui lui vaut un appui sans faille d’une grande par­tie de la gauche et de l’extrême-gauche, au début sur la réserve, puis voy­ant en Perón un véri­ta­ble leader révo­lu­tion­naire et tiers-mondiste. Un pro­fil que celui-ci a pris grand soin de peaufin­er.

Le prési­dent et la pre­mière dame salu­ent le petit peu­ple.

En 1951, à la fin du man­dat, la gloire du cou­ple prési­den­tiel est à son zénith. A tel point qu’en vue des prochaines élec­tions, toute la gauche péro­niste et syn­di­cale pousse pour un tick­et «Perón-Perón», à savoir, Juan can­di­dat à sa réélec­tion et Evi­ta à celle de vice-prési­dente. Cela ne se fera pas, pour deux bonnes raisons. La pre­mière, c’est que Perón con­naît trop bien l’aura dont jouit sa femme auprès du peu­ple, et qu’il sent bien que celle-ci finit par lui faire de l’ombre.Or, ques­tion pou­voir, Perón n’est pas partageur. Il ne peut y avoir qu’un seul «guide» du peu­ple : lui.

La sec­onde, c’est qu’Eva est malade : on lui a diag­nos­tiqué un can­cer de l’utérus, et même si on le lui cache, son entourage proche sait, lui, qu’elle a peu de chances d’en réchap­per à court terme. Perón parvien­dra à la con­va­in­cre – car l’idée l’avait séduite – de renon­cer, ce qu’elle fini­ra par faire, la mort dans l’âme, au cours d’un émou­vant dis­cours, le 17 octo­bre 1951.

Il ne lui restait que quelques mois à vivre : elle meurt le 26 juil­let 1952. Perón avait com­mencé sa sec­onde prési­dence un mois et demi avant. Mais la dis­pari­tion bru­tale de la madone des pau­vres, «Sainte Evi­ta» comme l’a surnom­mée l’écrivain Tomás Eloy Martínez, a représen­té un véri­ta­ble séisme dans la société argen­tine tout entière. Après cela, plus rien ne pour­rait con­tin­uer comme avant. Le péro­nisme avait per­du celle qui était dev­enue, au-delà de la per­son­nal­ité de son chef, sa prin­ci­pale icône.

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Pour appro­fondir :

- Un autre arti­cle sur ce pre­mier man­dat, un peu plus détail­lé.

- Courte mais com­plète biogra­phie d’E­va Duarte. (En français)

- Dis­cours de renon­ci­a­tion à la vice-prési­dence d’E­va Perón, le 17 octo­bre 1951. (Vidéo sous-titrée en espag­nol, 9’15). On notera au début l’in­tro­duc­tion de Perón, récla­mant par avance à la foule le plus grand silence, afin de ne pas per­turber le dis­cours d’E­va, déjà très malade et par­lant avec quelques dif­fi­cultés. Le film ne la mon­tre pas en train de par­ler. On a gardé la bande-son, illus­trée ici par des images d’archives.

Voir égale­ment la bib­li­ogra­phie de ce blog, et la par­tie dédiée au péro­nisme, avec notam­ment l’ex­cel­lent ouvrage de l’u­ni­ver­si­taire Alain Rouquié, spé­cial­iste de l’Amérique latine.

 

 

II. 1946 : Perón président

Les élec­tions prési­den­tielles ont eu lieu en févri­er 1946. Perón s’est présen­té sous la ban­nière d’une union de trois par­tis, for­més qua­si­ment pour l’occasion :

- Le par­ti tra­vail­liste (Par­tido lab­o­ral), pre­mier par­ti péro­niste de l’histoire, créé expressé­ment pour soutenir son cham­pi­on 

- L’assemblée réno­va­trice de l’Union civique rad­i­cale  (UCR jun­ta ren­o­vado­ra), éma­na­tion dis­si­dente du grand par­ti cen­triste his­torique, pour sa part très antipéro­niste 

- le Par­ti indépen­dant (Par­tido inde­pen­di­ente), for­mé par des mil­i­taires d’essence plutôt con­ser­va­trice, mais proches de Perón.

Le tick­et, comme on dit aux États-Unis pour désign­er les can­di­dats prési­dent et vice-prési­dent, est for­mé par Perón et Hort­en­sio Qui­jano, ancien min­istre de l’intérieur du gou­verne­ment mil­i­taire et mem­bre de l’UCR-assemblée réno­va­trice.

En face, à peu près tous les autres par­tis civils se sont unis pour faire bar­rage (Eh oui, déjà). Un atte­lage improb­a­ble qui va des plus con­ser­va­teurs à la gauche tra­di­tion­nelle, com­mu­nistes com­pris.  L’union en ques­tion se nomme Union démoc­ra­tique, his­toire de bien mon­tr­er où se trou­ve le camp de la future dic­tature. A peine né, le péro­nisme divise déjà pro­fondé­ment le monde poli­tique argentin, en atten­dant de divis­er toute la société !

Le par­ti piv­ot de l’Union démoc­ra­tique, c’est bien enten­du l’UCR (Union civique rad­i­cale) canal his­torique, un par­ti cen­triste qui a déjà sou­vent gou­verné au cours du XXème siè­cle. C’est donc lui qui four­nit le tick­et de can­di­dats : José Tam­bori­ni et Enrique Mosca.

Man­i­fes­ta­tion de l’U­nion démoc­ra­tique devant le bâti­ment du Con­grès à Buenos Aires. On remar­quera les slo­gans assim­i­lant le péro­nisme au nazisme et à la sup­pres­sion des lib­ertés.

En sous-main, l’Ambassadeur Etat­sunien, Spruille Braden, apporte le sou­tien de l’administration de Wash­ing­ton à L’Union démoc­ra­tique. S’agirait pas que l’Argentine tombe aux mains d’un dic­ta­teur soutenu par le pro­lé­tari­at !

Braden agit de con­cert avec une autre organ­i­sa­tion par­ti­c­ulière­ment puis­sante en Argen­tine : la Société rurale (Sociedad Rur­al), grand syn­di­cat patronal du secteur agri­cole, qui rassem­ble les grands pro­prié­taires ter­riens effrayés par la poli­tique de Perón.

A ce pro­pos – le sou­tien des Etats-Unis – les opposants à la can­di­da­ture de Perón vont com­met­tre une lourde erreur pen­dant la cam­pagne : la pub­li­ca­tion d’un cer­tain livre bleu, en réal­ité, un texte rédigé par les ser­vices de Braden pro­posant ni plus ni moins que l’occupation mil­i­taire nord-améri­caine de l’Argentine, et la révo­ca­tion de la can­di­da­ture de Perón.

Mal­heureuse­ment pour l’Union démoc­ra­tique, ce tra­vail de l’ombre s’avère totale­ment con­tre-pro­duc­tif. La mise au jour d’un finance­ment occulte des nord-améri­cains en faveur du tick­et antipéro­niste fait très mau­vais effet dans l’opinion. Surtout que le camp d’en face s’en empare immé­di­ate­ment pour faire cam­pagne avec un slo­gan tout trou­vé : Braden ou Perón. Autrement dit : la dépen­dance néo­colo­niale ou l’indépendance.

Juan Perón met­tant son bul­letin dans l’urne lors de l’élec­tion de 1946

Et ça marche. Le résul­tat de l’élection est sans appel : Perón l’emporte avec près de 54% des suf­frages. Ce n’est pas un raz de marée non plus, mais face à une union regroupant tous les autres par­tis tra­di­tion­nels ou presque, c’est un résul­tat plutôt impres­sion­nant.  Voilà donc notre colonel – Eh oui, n’oublions pas qu’à la base, c’est un mil­i­taire – assis dans le fau­teuil de Bernardi­no Riva­davia, comme on dit en Argen­tine en faisant référence à son pre­mier occu­pant, en 1826.

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Quelques liens utiles

Fiche de lec­ture de Luis Alber­to Romero dans le quo­ti­di­en La Nación du 12-10-2019, à pro­pos d’un livre sur l’U­nion démoc­ra­tique. Le livre explique notam­ment les prin­ci­pales raisons de l’échec de cette union : son hétérogénéité (et donc, ses divi­sions), sa trop grande prox­im­ité avec le patronat, son pen­chant laï­card la pri­vant du sou­tien de l’Église, et, bien enten­du, l’ac­tivisme con­tre-pro­duc­tif en sa faveur du gou­verne­ment des États-Unis.

Vidéo péd­a­gogique (en espag­nol) sur l’élec­tion prési­den­tielle de 1946. C’est plus un dia­po­ra­ma com­men­té qu’une vidéo, d’ailleurs. Mais le pro­pos est très clair et mon­tre bien les dif­férents enjeux de cette élec­tion, ain­si que l’an­tag­o­nisme très fort, dès le début, entre péro­nistes et antipéro­nistes, qui, déjà à l’époque, étaient à peu près en nom­bre égal.

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Arti­cle précé­dent : Perón secré­taire d’é­tat au tra­vail.

I. 1943–1945 : Perón secrétaire d’état au travail

Dans cet arti­cle et les suiv­ants, nous allons retrac­er de manière suc­cincte les prin­ci­paux aspects poli­tiques, économiques et soci­aux de l’action de Juan Domin­go Perón, d’abord en tant que secré­taire d’é­tat au tra­vail, puis à la prési­dence de la nation entre 1946 et 1955. Com­ment a‑t-il pro­fondé­ment changé la société argen­tine, pourquoi a‑t-il autant sus­cité l’adhésion des class­es les plus défa­vorisées, quels étaient les buts cen­traux de la poli­tique qu’il a menée, com­ment a‑t-il pu pass­er en neuf ans d’une pop­u­lar­ité aus­si mas­sive qu’incontestable à un rejet certes moins mas­sif – il était avant tout le fait des class­es moyennes et plus favorisées, ain­si que des élites intel­lectuelles, religieuses et mil­i­taires – mais tout aus­si incon­testable ?

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Dès le début, Juan Perón a su s’appuyer sur les class­es les plus hum­bles pour asseoir son pou­voir. Ce sont elles qui l’ont porté jusqu’au fau­teuil prési­den­tiel. Après le coup d’état mil­i­taire de 1943, qui avait ren­ver­sé le très con­ser­va­teur – et très com­bi­na­rd – Ramón Castil­lo, met­tant fin à la sin­istre “décen­nie infâme”, com­mencée en 1930 par la dic­tature de Felix Uribu­ru et qui avait vu le retour de la fraude élec­torale, Perón, mem­bre act­if du G.O.U., ce groupe­ment d’officiers unis à l’origine de la rébel­lion, s’est vu con­fi­er par le nou­veau prési­dent de fait, Edelmiro Far­rell, le poste de secré­taire d’état au tra­vail. Poste apparem­ment sub­al­terne, mais pour­tant éminem­ment stratégique pour capter le sou­tien des class­es pop­u­laires. Et Perón – qui avait lui-même, et non sans arrière-pen­sées, sol­lic­ité ce porte­feuille, n’a pas man­qué d’en prof­iter pour soign­er sa pop­u­lar­ité auprès des Argentins les plus mod­estes. C’est que si le nou­veau secré­taire d’état a com­pris une chose, c’est bien celle-ci : la seule fenêtre de tir face à l’alliance anti-mil­i­taire des par­tis tra­di­tion­nels, de droite et de gauche (on en repar­lera), ce sont les Argentins les plus défa­vorisés. Leur sit­u­a­tion à la sor­tie de la décen­nie infâme est par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile : salaires bas, dif­fi­cultés de loge­ment, sys­tème de san­té inex­is­tant, idem pour les retraites, ouvri­ers et paysans argentins con­stituent un sous-pro­lé­tari­at bien plus pré­caire encore que celui qu’on ren­con­tre en Europe.

Aus­sitôt assis dans son fau­teuil de min­istre du tra­vail, Perón se met au boulot. Objec­tif : faire pro­mulguer des lois sociales inédites, réclamées depuis des années par l’ensemble du mou­ve­ment ouvri­er. Pêle-mêle : aug­men­ta­tion des salaires, 13ème mois, loi sur l’indemnisation du chô­mage, indem­nités de retraite pour les employés du com­merce, statut de l’ouvrier agri­cole (jusque-là, corvéable à mer­ci, payé au lance-pierre et sans droits soci­aux : l’ouvrier agri­cole est encore un véri­ta­ble serf, au sens moyenâgeux du terme), créa­tion d’une jus­tice et d’une inspec­tion du tra­vail, insti­tu­tion de com­mis­sions par­i­taires dans les entre­pris­es… Le statut de l’ouvrier agri­cole, notam­ment, lui vau­dra une pop­u­lar­ité immense chez ceux qu’on appelle là-bas les « peones », et la détes­ta­tion pas du tout cor­diale des « estancieros », pro­prié­taires ter­riens.

(Voir la nou­velle : “Un gau­cho”, sur ce même blog. FR - ES)

La pop­u­lar­ité du secré­taire d’état est telle qu’un mou­ve­ment syn­di­cal se forme pour le soutenir : le courant tra­vail­liste-nation­al­iste. (lab­o­ral-nacional­ista). En quelque sorte, c’est le pre­mier mou­ve­ment péro­niste de l’histoire. C’est d’ailleurs en pre­mier lieu en direc­tion du secteur syn­di­cal que Perón va asseoir son action. Un secteur jusque-là totale­ment en déshérence, pra­tique­ment inex­is­tant. En octo­bre 1945, Perón fait pass­er une loi sur les asso­ci­a­tions pro­fes­sion­nelles, qui fait des syn­di­cats des entités d’intérêt pub­lic. Les syn­di­cats sont recon­nus en tant que groupe­ments représen­tat­ifs de défens­es des tra­vailleurs.

Logo du Par­ti Tra­vail­liste argentin — 1945 (P.L. : Par­tido lab­o­ral)

Toutes ces mesures, on le voit, con­tribuent grande­ment à l’amélioration du sort des class­es pop­u­laires, jusqu’ici engluées dans la mis­ère et la pré­car­ité. Perón est ain­si devenu, en peu de temps, le bien­fai­teur des plus hum­bles, qui, grâce à ses mesures, se sen­tent désor­mais par­tie prenante de la société argen­tine. Pas éton­nant alors qu’en octo­bre 1945, lorsque les mil­i­taires, effrayés par cet ouvriérisme qui va à l’encontre de leurs valeurs pro­fondes, beau­coup plus proches des class­es aisées, voudront met­tre Perón sur la touche et l’enverront en exil intérieur sur l’île Martín Gar­cía, le petit peu­ple se lèvera en masse pour réclamer son retour. Avec suc­cès : leur nom­bre, et leur déter­mi­na­tion, ont for­cé les mil­i­taires à le libér­er, pour éviter un bain de sang. Perón renonce à revendi­quer son retour au pou­voir, mais le secré­tari­at d’état au tra­vail est con­fié à un de ses amis proches. Et d’autre part, en échange de son retrait, il obtient la garantie de l’organisation d’élections libres dès début 1946. Elec­tions aux­quelles il a bien évidem­ment l’intention de se présen­ter. En atten­dant, il se retire offi­cielle­ment de l’armée, et se marie avec sa com­pagne, Eva Duarte.

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Vidéos asso­ciées :

1. Juan Perón racon­te le 17 octo­bre 1945. (6’30, en espag­nol). Depuis son arresta­tion et sa mise à l’isole­ment sur sur l’île Martín Gar­cía jusqu’à son dis­cours au bal­con du palais prési­den­tiel. (Film pro­posé par l’In­sti­tut Nation­al Juan Domin­go Perón )

2. Inter­view de l’his­to­rien Felipe Pigna sur le péro­nisme.  (47’50 en espag­nol)

Le péronisme, une persistance argentine

(NB : j’ai emprun­té le titre de ce dossier à l’écrivain et philosophe José Pablo Fein­mann, auteur d’une somme sur ce sujet : “Per­o­nis­mo, filosofía de una per­sis­ten­cia argenti­na” (Ed. Plan­e­ta- 2010)

Comme on l’a vu dans les arti­cles rela­tant les débuts du péro­nisme, Juan Domin­go Perón a débuté son exer­ci­ce du pou­voir prési­den­tiel en 1946. A cette époque, les man­dats étaient encore de 6 ans, il sera réélu en 1952 pour un sec­ond man­dat qu’il ne ter­min­era pas, ren­ver­sé par un coup d’état en 1955.

En somme donc, il n’aura gou­verné que 9 petites années. Soit moins qu’un de ses illus­tres prédécesseurs, Julio Argenti­no Roca (es) (2 man­dats com­plets, 12 ans) et moins qu’un de ces suc­cesseurs, qui se récla­mait de son mou­ve­ment, Car­los Saúl Men­em (1989–1999). Bien moins que notre Mit­ter­rand et ses 14 ans de règne, ou que l’Allemande Angela Merkel et ses 16 ans de pou­voir inin­ter­rom­pus.

Pour­tant, le péro­nisme a mar­qué, et mar­que encore, l’histoire poli­tique argen­tine d’une empreinte extrême­ment pro­fonde, et qui sem­ble, en dépit de toutes les crises qui l’ont tra­ver­sée et la tra­versent encore depuis le pre­mier avène­ment de « l’artisan de la nou­velle grande Argen­tine », comme le cla­mait une affiche de 1948, ne jamais devoir s’effacer.

Aujourd’hui encore, en 2022, presque 80 ans après, le péro­nisme demeure l’axe cen­tral autour duquel se posi­tionne, en posi­tif ou en négatif, l’ensemble des mou­ve­ments poli­tiques argentins. En Argen­tine, qu’on soit de gauche ou de droite, du cen­tre ou « apoli­tique », on est péro­niste ou on est antipéro­niste. Il n’y a pas d’alternative. Et du coup, le péro­nisme est aus­si inclass­able que l’anti-péronisme : les deux rassem­blent large, de la droite à la gauche, et divisent la société en deux camps qui, avec le temps, ont appris à se vouer une haine de plus en plus féroce.

Pourquoi, et com­ment, un « règne » aus­si court a‑t-il pu avoir une telle influ­ence sur l’ensemble d’une république qui a pour­tant con­nu, au cours de ses deux siè­cles d’existence, 40 ans de dom­i­na­tion con­ser­va­trice et de fraude élec­torale, avec le PAN (Par­ti auton­o­miste nation­al), et une bonne quin­zaine de prési­dents d’extraction mil­i­taire, pour, mis bout à bout, plus de 20 ans de dic­tature ? Sans par­ler des 10 ans d’ultra libéral­isme débridé sous Car­los Men­em, ter­minés par une des plus graves crises économiques de l’histoire argen­tine au début des années 2000 !

C’est ce que nous allons ten­ter de dévelop­per dans les arti­cles qui suiv­ent. Atten­tion cepen­dant : pas ques­tion de retrac­er une his­toire exhaus­tive du péro­nisme. Pour cela, je ren­voie ceux qui souhait­eraient en savoir plus à la bib­li­ogra­phie et aux liens qui seront don­nés en fin de par­cours. La lit­téra­ture sur Perón et son époque abonde, et néces­sit­erait plusieurs vies d’un lecteur moyen pour en venir à bout.

Mon but est, une fois de plus, de per­me­t­tre à cha­cun, dans la mesure de mes (très) mod­estes tal­ents, d’appréhender un peu mieux ce mou­ve­ment extrême­ment com­plexe, devenu avec le temps une véri­ta­ble pas­sion argen­tine au point d’en façon­ner toute la société. Et d’expliquer, si pos­si­ble, les raisons d’une telle fas­ci­na­tion, d’une telle hégé­monie d’une ten­dance poli­tique qui, à nos yeux d’européens, parait si atyp­ique en ce qu’elle regroupe, con­tre toute logique, l’ensemble de l’échiquier poli­tique tra­di­tion­nel, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche.

Juan Perón – Car­i­ca­ture de la revue PBT — 1950
(Cette revue soute­nait Perón. Sous le dessin, on peut lire le petit texte rimé suiv­ant :

Suiv­ant un cap intan­gi­ble il guide le navire de la nation
Tant que Perón est aux com­man­des, le pas­sager est en sécu­rité !)

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Arti­cle 1 : 1943–1945, Perón secré­taire d’é­tat au tra­vail.

Arti­cle 2 : 1946, Perón prési­dent.

Arti­cle 3 : Le pre­mier man­dat de Perón.

Arti­cle 4 : Le sec­ond man­dat de Perón.

Arti­cle 5 : La résis­tance péro­niste, 1ère par­tie.

Accord sur l’enseignement du français

(Tous mes remer­ciements à Ali­cia Isidori qui m’a trans­mis cette infor­ma­tion)

Mer­cre­di dernier, 8 juin, le gou­verneur de la province de San­ta Fe  et l’am­bas­sadrice de France en Argen­tine ont signé un accord qui va grande­ment amélior­er la sit­u­a­tion de l’ap­pren­tis­sage du français dans les écoles de la province.

Le site du gou­verne­ment de la province rend compte de cette ren­con­tre, qui a eu lieu dans les locaux de l’am­bas­sade de France à Buenos Aires, dans le quarti­er de Reco­le­ta, entre le gou­verneur Omar Per­ot­ti et l’am­bas­sadrice Clau­dia Scher­er-Effos­se.

Ambas­sade de France à Buenos Aires

L’ac­cord stip­ule que la province s’en­gage à favoris­er la péd­a­gogie du français à tous les niveaux, tant sco­laires qu’as­so­ci­at­ifs, à ren­forcer la for­ma­tion ini­tiale et con­tin­ue des enseignants de langue française, et à pro­mou­voir les ini­tia­tives inter­dis­ci­plinaires en dévelop­pant notam­ment l’en­seigne­ment bilingue. De son côté, l’Am­bas­sade de France s’en­gage à financer des moyens de for­ma­tion pour les enseignants, ain­si qu’à favoris­er les inter­ac­tions entre les dif­férentes entités péd­a­gogiques des deux côtés de l’At­lan­tique.

A l’is­sue de la ren­con­tre, le gou­verneur Per­ot­ti a déclaré en sub­stance : “San­ta Fe est une province à haut poten­tiel d’échanges avec l’ex­térieur, tant au plan com­mer­cial que de l’ou­ver­ture sur le monde, et il est donc impor­tant que ses habi­tants soient bien for­més à l’usage des langues. Il existe une forte tra­di­tion d’ap­pren­tis­sage du français dans nos écoles, tra­di­tion dont le présent accord devrait stim­uler encore davan­tage l’en­t­hou­si­asme et les liens déjà bien présents”.

Omar Per­ot­ti

De son côté, Clau­dia Scher­er-Effos­se a indiqué que “c’est un accord que nous met­tons au point depuis des mois. L’en­seigne­ment du français dans la province de San­ta Fe est une réal­ité. Nous souhaitons la ren­forcer et nous avons tra­vail­lé en ayant à l’e­sprit tout ce que cet accord pour­rait apporter pour les rela­tions bilatérales entre la province et la France”.

L’am­bas­sadrice de France Clau­dia Scher­er-Effos­se, lors de la remise de sa let­tre de créance au prési­dent Argentin (2015–2019) Mauri­cio Macri.

Cet accord est une excel­lente nou­velle pour l’ap­pren­tis­sage d’une langue mal­heureuse­ment en déclin un peu partout dans le monde, où l’anglais est devenu hégé­monique. On ne peut que se réjouir par ailleurs de voir ain­si se ren­forcer les liens cul­turels entre deux pays qui, sur bien des aspects, ont beau­coup en com­mun.

La province de San­ta Fe se situe au nord-ouest de Buenos Aires, le long du fleuve Paraná. San­ta Fe est sa cap­i­tale, mais la ville la plus impor­tante en nom­bre d’habi­tants est Rosario, au sud de la province. La province abrite env­i­ron 3,5 mil­lions d’habi­tants, dont un tiers habite à Rosario. C’est la troisième région en impor­tance démo­graphique, après Buenos Aires (17 mil­lions) et Cór­do­ba (3,7 mil­lions).

Province de San­ta Fe — cap­ture d’écran

Un peu de pub touristique !

Bon, comme je suis en con­va­les­cence post opéra­toire, une fois n’est pas cou­tume, je vais prof­iter de mon immo­bil­ité for­cée et de ma vital­ité en berne pour causer tourisme argentin.

La Nación d’aujourd’hui con­sacre un arti­cle à un nou­veau site offi­ciel con­sacré aux routes et lieux touris­tiques les plus emblé­ma­tiques du pays : La Ruta Nat­ur­al.

Il s’agit de pro­mou­voir le tourisme “à l’air libre” et la décou­verte des grands espaces naturels du pays, trop sou­vent ignorés même des locaux. Et pour­tant, l’Argentine fait bien par­tie des pays les mieux dotés dans ce domaine, des déserts et forêts du nord trop­i­cal jusqu’aux glac­i­ers géants et aux steppes de la Patag­o­nie et de la Terre de feu.

Val­lées Calchaquies — Nord-ouest argentin

Le nou­veau site web du pro­gramme, nous explique le quo­ti­di­en, réu­nit l’information néces­saire au touriste pour lui per­me­t­tre de choisir et d’organiser ses voy­ages vers des sites naturels pointés comme “incon­tourn­ables”, en présen­tant 17 grands itinéraires recou­vrant les dif­férents paysages et cli­mats du pays.

Le site, abon­dam­ment illus­tré, est plutôt bien fait. Il pro­pose trois grandes entrées :
Par lieux géo­graphiques (Les val­lées Calchaquies, le parc naturel de la Terre de feu, la Pénin­sule de Valdez, les chutes d’Iguazu entre autres mul­ti­ples exem­ples. Pas loin de 200 lieux présen­tés, hélas pas classés géo­graphique­ment)

En Terre de Feu

- Par expéri­ences à vivre (Où observ­er la faune, où pra­ti­quer l’astronomie active, où camper à la belle étoile, etc…)
— Par type de tourisme : parcs nationaux, astronomie, aven­ture, paléo, obser­va­tion de la faune…

Il four­nit égale­ment un cal­en­dri­er utile pour situer le meilleur moment pour chaque type de par­cours.

Chutes de l’Iguazu — Province de Misiones

Comme le développe La Nación, chaque “incon­tourn­able” présen­té par le site pro­pose une infor­ma­tion détail­lée : pho­tos, activ­ités pos­si­bles, com­ment s’y ren­dre facile­ment, héberge­ment et restau­ra­tion, meilleures épo­ques de vis­ite, et autres infor­ma­tions pra­tiques.

Naturelle­ment, s’agissant d’un site argentin, il n’est pour le moment disponible qu’en espag­nol. Espérons que le min­istère du tourisme songera à une plus grande dif­fu­sion inter­na­tionale. Mais nous n’en sommes qu’au tout début, bien enten­du. Le /es à la fin de l’adresse du site nous laisse quelques espoirs de voir bien­tôt appa­raitre /en ou /fr. Qui sait ? (Atten­tion à ce pro­pos : le site en anglais “The nat­ur­al route” est un blog qui n’a rien à voir !)

Vous n’irez peut-être pas tout de suite en Argen­tine. Mais je ne saurais trop vous con­seiller déjà d’aller vous balad­er sur le site. Il vous don­nera une excel­lente idée de la dimen­sion d’immense par­adis naturel de l’Argentine, dis­posant d’une var­iété incroy­able de paysages, de cli­mats, de faune et de flo­re, qu’on trou­ve rarement rassem­blés comme ici sur un seul ter­ri­toire.
Et il vous per­me­t­tra au moins de faire un beau voyage…virtuel !

*

Courte présen­ta­tion vidéo du site (47′) : https://www.youtube.com/watch?v=AxobWuUqnpE 

 

 

Droits des femmes en Amérique latine : docus accessibles

Pour pro­longer l’ar­ti­cle précé­dent ren­dant compte du dossier de Sud-Ouest sur les droits des trans en Argen­tine, je sig­nale ici plusieurs doc­u­men­taires dont cer­tains sont acces­si­bles sur l’ap­pli­ca­tion ARTE TV.

1. Argen­tine : la révolte des femmes

Dans la série “Arte reportages”. De Karen Naun­dorf. France. 25 mn.

Le doc­u­men­taire suit la famille de Mon­i­ca Gar­ni­ca, dans l’at­tente du procès où doit com­para­itre son mari, qui l’a assas­s­iné en la brûlant vive. Le pro­pos s’é­tend égale­ment à l’ensem­ble du mou­ve­ment fémin­iste “Ni una menos”, par­ti d’Ar­gen­tine mais qui essaime sur tout le con­ti­nent.

Sur l’ap­pli Arte.tv jusqu’au 8 octo­bre 2022

Sur Youtube ici.

2. Sud-Améri­caines con­tre le machisme

De Marie-Kristin Boese. Alle­magne. 53 mn.

Le com­bat des femmes argen­tines pour la légal­i­sa­tion de l’a­vorte­ment, sym­bol­isé par le port du foulard vert, gagne l’ensem­ble du con­ti­nent lati­no améri­cain. Le doc­u­men­taire fait le point sur cette lutte dans cer­tains autres pays, comme le Mex­ique ou le Brésil, où le machisme reste par­ti­c­ulière­ment fort.

Sur l’ap­pli Arte.tv jusqu’au 23 mai 2022

3. Femmes d’Ar­gen­tine

De Juan Solanas. Argen­tine. 87 mn. Titre orig­i­nal : Que sea ley

Juan Solanas a suivi le par­cours des femmes argen­tines au foulard vert, en lutte pour obtenir le vote au par­lement de la légal­i­sa­tion de l’IVG. Le doc­u­men­taire, qui donne la parole à dif­férents acteurs du mou­ve­ment, à des député(e)s, des opposants, a été pro­jeté au Fes­ti­val de Cannes 2019, et sor­ti en salles en France en mars 2020, à peine quelques jours avant le con­fine­ment. En replay sur my canal jusqu’au 10 octo­bre 2022.

Il est aus­si disponible à l’achat ou la loca­tion sur la chaine Youtube, mais en ver­sion espag­nole. 

4. L’Amérique latine mobil­isée con­tre les fémini­cides.

Reportage de France 24. 12 mn. Sur youtube.

Cam­pagne argen­tine pour le droit à l’IVG

Argentine, pays des droits LGBT ?

Ces trois derniers jours (9, 10 et 11 mai) le jour­nal région­al Sud-Ouest pub­lie les trois volets d’un reportage réal­isé par Maud Rieu, qui a vécu en Argen­tine en 2017 et 2018, et qui a étudié la sit­u­a­tion des per­son­nes trans­gen­res dans ce pays.

Le reportage met en lumière un para­doxe de ce pays par ailleurs très catholique (et de plus en plus évangéliste, aus­si, comme ses voisins), où la vio­lence “de genre”, con­ju­gale ou machiste, est un vrai fléau, et dans lequel a fait rage, juste­ment en 2018, la bataille pour la légal­i­sa­tion de l’a­vorte­ment, finale­ment votée par le par­lement en 2020 : par­mi l’ensem­ble des pays sud-améri­cains, l’Ar­gen­tine est prob­a­ble­ment le plus ouvert en ce qui con­cerne les droits des per­son­nes homo­sex­uelles et trans­gen­res.

Dans le pre­mier volet, Maud Rieu fait le point sur la vision qu’ont les Argentins sur cette thé­ma­tique si con­flictuelle ailleurs :

S’intéresser à l’Argentine, c’est accepter d’être sur­prise. Com­ment ce pays où l’interruption volon­taire de grossesse n’est légale que depuis 2020 peut-il être autant en avance sur les droits des per­son­nes trans­gen­res ? Pos­er cette ques­tion, c’est affron­ter un regard inter­ro­ga­teur : les inter­locu­teurs ne voient pas le rap­port. Ici, être un homme ou une femme est une ques­tion d’identité, pas de biolo­gie. Et le respect de l’identité est sacré dans cet état trau­ma­tisé par le sou­venir des cen­taines de bébés volés à leurs familles et don­nés à d’autres, sous la dic­tature mil­i­taire de 1976 à 1983.

Pour l’il­lus­tr­er, elle a ren­con­tré notam­ment Vale­ria del Mar Ramirez, une des pre­mières béné­fi­ci­aires de la loi de 2012, qui lui a per­mis d’of­fi­cialis­er son change­ment de sexe. Ain­si, l’Ar­gen­tine est dev­enue le pre­mier pays au monde à adopter une loi d’i­den­tité de genre. Un grand pas, car comme le rap­pelle l’au­teure, jusque dans les années 90, il était encore inter­dit en Argen­tine de s’ha­biller “de façon con­traire à son sexe biologique”.

Cet incon­testable pro­grès n’a pour­tant pas résolu d’un coup de baguette mag­ique toutes les dis­crim­i­na­tions. En 2015, une mil­i­tante de la cause trans, qui avait trois mois aupar­a­vant fait pass­er une loi imposant un quo­ta de 1% de trans par­mi les fonc­tion­naires, a été assas­s­inée, et, comme l’indique la députée Kari­na Naz­a­bal (Mem­bre du Frente para la Vic­to­ria, lié au par­ti péro­niste actuelle­ment au pou­voir, NDLA) citée par Maud Rieu :

Il faut sor­tir de la tête de ces per­son­nes et de la société que les trans n’ont pas d’autre choix que se pros­tituer. Si vous deman­dez à votre voisin “Où met­triez-vous une per­son­ne trans ?”, il vous répon­dra sûre­ment “Dans la rue”.

Selon Kari­na, être trans ne doit pas con­stituer un obsta­cle à l’ob­ten­tion d’un emploi : seule la com­pé­tence doit entr­er en ligne de compte. Ce que cette loi dev­enue loi nationale en 2021, ren­force.

*

Dans le sec­ond volet, Maud Rieu racon­te l’his­toire de Lua­na, qui, à six ans seule­ment, a pu offi­cielle­ment être con­sid­érée comme fille, sans pass­er par la case jus­tice. Une his­toire édi­fi­ante, en cela qu’elle démon­tre que le sen­ti­ment d’i­den­tité de genre n’est pas un caprice, mais représente la plu­part du temps une véri­ta­ble souf­france.

Le cas de Lua­na est emblé­ma­tique. Très tôt, ce petit garçon (qui a un frère jumeau) a sen­ti qu’il ne se trou­vait pas dans le bon corps. Maud Rieu, qui a ren­con­tré Gabriela, la mère de Lua­na, rap­porte :

Un jour, quand il a trou­vé les mots, à 20 mois, ce fils a pronon­cé une phrase qui a changé la vie de sa mère et de toute la famille : « Je suis une fille, je suis une princesse ».

Début d’une his­toire qui n’au­ra rien d’un chemin de rose. Les par­ents met­tront du temps à com­pren­dre les appels au sec­ours de leur enfant, ses dif­fi­cultés, son mal-être, ses cheveux qui tombent, les médecins con­sultés qui refusent de pren­dre le cas au sérieux… Le père, lassé, fini­ra par pren­dre la fuite, mais Gabriela, con­va­in­cue, se bat­tra pour que Lua­na puisse devenir une fille à part entière. Jusqu’à ce 25 sep­tem­bre 2013, où enfin, elle reçoit une carte d’i­den­tité por­tant son “nou­veau” genre.

Une carte qui ne résout pas tout. Maud Rieu rap­pelle qu’en Argen­tine, si la loi autorise les enfants (sous réserve d’ac­cord des deux par­ents) à chang­er d’i­den­tité “sur le papi­er”, ceux-ci doivent atten­dre la majorité pour pou­voir envis­ager une opéra­tion.

C’est pour aider ceux qui con­nais­sent les même prob­lèmes que Gabriela est dev­enue une véri­ta­ble mil­i­tante des droits des enfants trans. Elle a créé une asso­ci­a­tion, “Infan­cias libres” (Enfances libres) et donne régulière­ment des con­férences. Aujour­d’hui, Lua­na a  15 ans, et vit une ado­les­cence nor­male, entre sa mère et son frère. Maud Rieu con­clut à ce pro­pos en citant Gabriela :

« Il faudrait arrêter de se deman­der si elle va bien, elle ne devrait plus être au cen­tre de l’attention, même si je com­prends. Lua­na est une ado­les­cente qui vit entourée d’amour et va bien ! »

Voir aus­si le doc­u­men­taire  sur Gabriela et Lua­na : “Yo nena, yo prince­sa” (2012, en espag­nol avec sous-titrages en anglais)

*

Enfin, pour le troisième volet de son enquête, Maud est allée assis­ter à une remise de diplômes dans un étab­lisse­ment bien par­ti­c­uli­er. Il s’ag­it d’un lycée ouvert aux élèves trans, mais égale­ment à tous ceux et celles en dif­fi­cultés sociales, sou­vent des jeunes sans foy­er qui ont con­nu la rue, la pros­ti­tu­tion, la drogue. A l’o­rig­ine, une asso­ci­a­tion, Mocha Celis (du nom d’une fille trans tuée par la police), fondée en 2017 et qui pro­po­sait aide, foy­er et quelques cours. Peu à peu, l’as­so­ci­a­tion a gran­di, et aujour­d’hui, nous dit Maud, l’étab­lisse­ment, qui a démé­nagé, est devenu un vrai et grand lycée accueil­lant jusqu’à 300 élèves. Il a même fait des petits : on compte main­tenant une quin­zaine d’étab­lisse­ments du même genre dans le pays, et dans quelques autres pays d’Amérique Latine comme le Chili, le Brésil et le Paraguay.

On s’en doute, il n’est guère soutenu par les instances admin­is­tra­tives offi­cielles, et tient d’abord et surtout par l’ac­tion et le dévoue­ment de ses bénév­oles. Les élèves, pudiques et pro­tégés par leurs enseignants, se livrent dif­fi­cile­ment. Maud a néan­moins pu inter­roger l’une d’en­tre elles, Viviana, qui lui a racon­té son par­cours : la prise de con­science de son iden­tité dif­férente, le déni de l’é­cole, le har­cèle­ment, l’a­ban­don sco­laire. Puis la pros­ti­tu­tion, à 13 ans, et le sport, comme une bouée de sauve­tage :

«mais caté­gorie homme, en gar­dant mon apparence fémi­nine, évidem­ment», pré­cise-t-elle.

Et enfin, l’ac­cueil à “La Mocha”, comme dis­ent ses habitués :

« À la pre­mière ren­con­tre, le directeur m’a dit : ‘‘Bien­v­enue à la Mocha Celis’’. Ça m’émeut encore parce que quand il m’a dit ça, c’était la pre­mière fois qu’un étab­lisse­ment me dis­ait ‘‘bien­v­enue’’. Jusqu’à main­tenant, on me dis­ait tou­jours que je ne pou­vais pas.»

En con­clu­sion, Maud cite le slo­gan du lycée, peint sur un mur :

« Si une trans va à l’université, ça change sa vie. Si beau­coup y vont, ça change la société. ».

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Vers le dossier de Sud-Ouest en ligne : immer­sion en Argen­tine. Mais hélas: c’est réservé aux abon­nés !

Pour ceux qui ont Spo­ti­fy, en recher­chant “Ici Sud Ouest”, vous trou­verez deux pod­casts con­sacrés l’un à  Gabriela Man­sil­la, la maman de Lua­na (34 mn), et l’autre à Viviana Gon­za­lez, l’é­tu­di­ante du lycée Mocha Celis (19 mn). Les deux pod­cast en français, naturelle­ment.