Ezeiza : un témoignage direct

Manuel Sil­va a assisté à la man­i­fes­ta­tion d’Ezeiza le 20 juin. Il a bien voulu répon­dre à nos ques­tions.

Quel âge avais-tu en 1973 ?

En juin 1973 j’avais 22 ans, j’avais un boulot dans une usine de fab­ri­ca­tion de pâtes ali­men­taires, avec une famille gali­ci­enne. Je vivais dans le quarti­er de Flo­res­ta, à Buenos Aires. Je vivais chaque jour au présent, un présent per­pétuel, chao­tique et con­fus, je sen­tais que je n’avais pas d’avenir, l’écrasement social nous étouf­fait. J’attendais, comme le reste des gens, l’arrivée d’un sauveur, un homme capa­ble d’imprimer une autre direc­tion, de nous sor­tir de cet état de pau­vreté crois­sante, de nous don­ner un avenir, de favoris­er la mobil­ité sociale.

Quel était l’état d’esprit des gens, et le tien, dans la per­spec­tive du retour de Perón ?

Le peu­ple argentin vivait une sorte de naufrage, cha­cun cher­chait à agrip­per le pre­mier tronc d’arbre à sa portée, comme un sauve qui peut, le gou­verne­ment mil­i­taire avait été rem­placé par un den­tiste qui n’était qu’une mar­i­on­nette (Héc­tor Cám­po­ra, élu en rem­place­ment de Perón, encore pro­scrit, NDLA), l’évolution mil­i­tariste des organ­i­sa­tions sub­ver­sives aggra­vait le chaos, on en était à se dire « plus c’est pire, mieux c’est ».
L’arrivée d’un pos­si­ble homme fort, une sorte de messie longtemps atten­du – en uni­forme ou non, c’était égal – toutes les espérances se cristalli­saient dans l’image de ce général malade, avec un pronos­tic vital de 6 mois (Il souf­frait d’un can­cer de la prostate).
          1973 a été une année per­due, une année morte, un de mes frères fai­sait son ser­vice mil­i­taire, il avait 21 ans. Le 11 mars 1973, le jour de l’élection du doc­teur Cám­po­ra à la prési­dence, il par­tic­i­pait à un trans­port de troupes en direc­tion d’une école per­due dans les mon­tagnes, pour organ­is­er la garde d’un bureau de vote. Il a trou­vé la mort dans un acci­dent idiot, le tir acci­den­tel d’un sol­dat mal pré­paré à utilis­er son fusil, il est mort sur le coup.
          De mon côté, je n’avais pas encore ter­miné mes études, je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Dès que j’ai pu chang­er de tra­vail, j’ai pu mieux m’organiser pour suiv­re mes cours du soir.
          La foule en général, les 2 mil­lions de per­son­nes qui s’étaient réu­nies à deux cents mètres de la tri­bune avaient tra­ver­sé le pays avec toutes leurs familles pour souhaiter la bien­v­enue au leader absent depuis 18 ans. La bucol­ique inten­tion de ces gens était de venir saluer chaleureuse­ment l’homme qui, autre­fois, avait réal­isé une révo­lu­tion redis­trib­u­tive, il leur avait don­né des maisons, des machines à coudre, des tracteurs, des jou­ets pour les enfants pau­vres, il avait per­mis le vote des femmes, lut­té con­tre les curés et les lab­o­ra­toires, il avait der­rière lui toute une his­toire, il était vu comme un saint. Il n’avait pour­tant que son passé à leur offrir.
          Le pays s’était réveil­lé avec ses espoirs en ban­doulière, un jour his­torique, de gloire : le général reve­nait après 18 ans d’exil.

Pourquoi voulais-tu assis­ter à cette man­i­fes­ta­tion ?

          Le lende­main je me suis demandé ce qui m’avait poussé à ris­quer ma vie de façon aus­si téméraire. A 22 ans, je me sen­tais immor­tel, et je voulais être à l’endroit pré­cis où avait lieu l’Histoire, où l’Histoire crée, à sa manière, les faits, je ne voulais pas les décou­vrir dans la presse, je voulais en être un témoin direct, le témoin finale­ment d’un drame argentin, j’ai été là, au milieu des balles et des fac­tions qui réglaient leurs comptes, une vraie tragédie.

Tu y es allé seul, ou avec des amis ou de la famille ?

          J’y suis allé seul. En fait, je n’ai pro­posé à per­son­ne de m’accompagner. Beau­coup de gens avaient peur d’assister à ce genre d’événements, ils préféraient voir ça de loin, à la télévi­sion.

Com­ment t’es-tu ren­du là-bas ?

          Je n’appartenais à aucun groupe, aucun par­ti poli­tique. Eux, ils arrivaient ensem­ble, en camions, en auto­cars, en voitures par­ti­c­ulières. Moi, j’ai sim­ple­ment pris un bus qui m’a amené jusqu’à la lim­ite de la ville, sur l’avenue du Général Paz (Sorte de périphérique de Buenos Aires, NDLA), puis un autre ensuite qui allait jusqu’à 3 km du lieu de la man­i­fes­ta­tion, sur l’autoroute Ric­chieri, près de l’aéroport. J’ai donc fait le chemin tout seul, sans même en par­ler autour de moi. De ma part, ça peut paraitre quelque chose à la fois d’un peu fou et d’imprudent, s’il m’était arrivé quelque chose, on se serait demandé ce que j’étais allé faire dans ce guêpi­er ! Mais ça ren­voie aus­si à quelque chose d’intime, quelque chose que je voulais vivre pleine­ment, parce qu’il s’agissait d’un événe­ment his­torique et que je voulais voir ça de mes pro­pres yeux, pas qu’on me le racon­te ensuite.

Tu con­nais­sais les prob­lèmes exis­tant entre Perón et les groupes révo­lu­tion­naires ?

          Dès la nou­velle du retour du leader, ont com­mencé à courir les rumeurs d’affrontements entre la jeunesse syn­di­cale, une frac­tion de la droite péro­niste et les organ­i­sa­tions péro­nistes révo­lu­tion­naires. On a appris que les ambu­lances prévues pour la man­i­fes­ta­tion ser­vaient en fait à trans­porter des armes.
          Je ne pen­sais pas que cela irait si loin, je me dis­ais que tout cela n’était que des bravades, une lutte sourde pour être le plus près pos­si­ble de Perón. Une lutte pour s’approprier la plus grande part du pou­voir. On se trompait. Perón n’avait jamais été un révo­lu­tion­naire, il n’allait pas le devenir à l’âge qu’il avait lors de son retour.
          La clique qu’il avait ramenée d’Espagne s’est assuré le con­trôle de la tri­bune et de ses alen­tours. Le lieu depuis lequel le leader devait s’adresser à la foule était en quelque sorte miné. Rien ne s’est passé comme l’espéraient les gens. Tout s’est résumé à une pluie de balles, de gaz, de cours­es affolées, de mort et de peur.
          Le lende­main, Perón a par­lé, pour rejeter la respon­s­abil­ité de ce qui s’était passé sur les mou­ve­ments de gauche, qu’il accu­sait d’avoir tiré les pre­miers.

Quel était le but de la man­i­fes­ta­tion ?

          Cette man­i­fes­ta­tion présen­tait des objec­tifs nom­breux et con­tra­dic­toires, il s’agissait pour les dif­férentes fac­tions – essen­tielle­ment deux – d’exposer le degré d’influence qu’elles avaient acquis en l’absence de Perón. Les com­man­dos armés par López Rega, dirigés par le colonel Osinde, avaient monop­o­lisé l’occupation de la tri­bune et de ses alen­tours proches, et ils ont accueil­li par un feu nour­ri les groupes du péro­nisme com­bat­if, notam­ment les colonnes des FAR et des Mon­toneros, cet affron­te­ment démen­tiel a fait beau­coup de morts, cer­tains citent le chiffre de 200, d’autres dis­ent davan­tage, on n’a jamais eu de décompte exact.

Que s’est-il passé au moment où devait débuter la man­i­fes­ta­tion pop­u­laire?

          J’étais là, j’ai suivi les affron­te­ments, enten­du le sif­fle­ment des balles tout autour, je m’étais mis à l’abri der­rière un tronc d’arbre, un cho­risi­er, à un moment j’ai vu une femme paniquée avec une fil­lette de 5 ans à peu près, immo­bil­isée au milieu des tirs, je l’ai attrapée par les cheveux, je l’ai tirée jusqu’au tronc pro­tecteur, me deman­dant com­ment sor­tir de là, j’ai aperçu une ambu­lance sur l’autoroute d’Ezeiza, qui roulait au milieu des gens hagards, je suis mon­té sur le terre-plein, d’un saut je me suis accroché à l’arrière de l’ambulance, sans m’occuper des jurons des ambu­lanciers, et quand la voiture a été assez loin de cet enfer et qu’elle a com­mencé à ralen­tir, j’ai lâché prise. A ce moment là, je n’avais pas encore con­science d’avoir échap­pé à la mort.

Ensuite, lorsque tout a été fini, quelles ont été tes réflex­ions sur ce qui avait eu lieu ?

          J’ai été le témoin incon­scient de retrou­vailles qui n’ont pas eu lieu, le grand leader n’est pas apparu, pour la plus grande frus­tra­tion du peu­ple mobil­isé, c’est seule­ment la mort qui s’est présen­tée au ren­dez-vous.            C’était le début d’une lutte sourde pour le pou­voir. A qui apparte­nait le leader péro­niste ? Entre ten­dance de gauche et ten­dance de droite, Perón est resté cohérent avec son his­toire : il a choisi la fac­tion la plus réac­tion­naire.

Com­ment ont réa­gi les Argentins après cette tragédie ?

          Il y avait une cer­taine stu­peur. Les gens étaient venus sim­ple­ment, sans avoir rien cal­culé de pré­cis, juste pour accueil­lir le leader, lui souhaiter la bien­v­enue. Con­traire­ment aux mil­i­tants, ils n’avaient pas d’objectifs poli­tiques ou stratégiques, bien enten­du, ni de place à pren­dre dans cette man­i­fes­ta­tion. Deux jours après, la grande presse annonçait la prochaine élec­tion prési­den­tielle, pour laque­lle Perón devait se présen­ter, avec sa pro­pre femme comme vice-prési­dente, et tout son cer­cle proche, López Rega, etc… Tout le monde n’était pas con­tent, notam­ment les mil­i­tants les plus à gauche du mou­ve­ment péro­niste, mais la grande masse des gens était néan­moins heureuse du retour de Perón aux affaires, en dépit des con­di­tions dans lesquels il repre­nait le pou­voir. Ce qui comp­tait, c’était Perón, avant tout. Ils le voy­aient comme le sauveur du pays, celui qui pou­vait le remet­tre sur les bons rails, parce qu’ils l’avaient vu à l’œuvre dix-huit ans aupar­a­vant. Ils ne pen­saient pas à la révo­lu­tion, à l’idéologie, ça, c’est pour l’avant-garde, les mil­i­tants.  Non, les gens ordi­naires, ils réagis­saient avec leurs tripes, leur émo­tion, Perón représen­tait tout pour eux. Alors la vie a repris, les gens se sont «arrangés», puis la pro­pa­gande a fait le reste : Perón a été élu con­fort­able­ment.

Les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires ont aus­si leur part de respon­s­abil­ité dans ce qui s’est passé. Qu’en pens­es-tu ?

          Les groupes révo­lu­tion­naires, à Ezeiza, et avant, avaient pour objec­tif de semer le chaos. Leur leit­mo­tiv était « Cuan­do peor, mejor » (Pire c’est, mieux c’est) C’était une phrase qu’ils écrivaient partout. Ils cher­chaient à appro­fondir la crise de gou­verne­ment, pour s’emparer du pou­voir. Ils avaient d’abord cher­ché à ren­vers­er le gou­verne­ment mil­i­taire, à affron­ter l’armée, dans une ten­ta­tive pour­tant sans le moin­dre espoir de réus­site : des jeunes types de la classe moyenne, d’éducation chré­ti­enne, qui n’avaient aucune for­ma­tion mil­i­taire, aucune com­pé­tence dans ce domaine, face à des pro­fes­sion­nels de la guerre. C’est pourquoi, faute de pou­voir lut­ter frontale­ment, ils se sont lancés dans une cam­pagne de type guéril­la, en organ­isant des atten­tats tous azimuts, rési­dences de mil­i­taires, écoles, com­mis­sari­ats, casernes, pour entretenir un sen­ti­ment de peur, de ter­reur, et affirmer leur capac­ité de nui­sance et leur force. L’événement fon­da­teur de cette poli­tique du pire a été l’assassinat du général Pedro Aram­bu­ru, en 1970. A par­tir de ce moment-là, la guerre totale a été déclarée entre les forces révo­lu­tion­naires et l’armée.

Quelles ont été les con­séquences immé­di­ates d’Ezeiza sur le plan poli­tique?

          Le péro­nisme a tou­jours fonc­tion­né comme un pop­ulisme dém­a­gogique. Tant que Perón a été là, il a été imbat­table dans les urnes. Il s’est appuyé sur un syn­di­cal­isme presque irra­tionnel, qui le soute­nait. Face aux bombes, aux enlève­ments, aux vols, aux morts provo­quées par les groupes guérilleros, qui menaient la guerre pop­u­laire, Perón par­lait d’une com­mu­nauté organ­isée. Des rap­ports de force exis­taient cepen­dant entre une ten­dance révo­lu­tion­naire du péro­nisme, et le péro­nisme «syn­di­cal», ce dernier ten­ant néan­moins les rênes du mou­ve­ment. Perón avait un pro­gramme social de redis­tri­b­u­tion des richess­es, d’amélioration de la con­di­tion ouvrière, d’ordre, d’efficacité, mais par­al­lèle­ment les groupes révo­lu­tion­naires mil­i­taient pour un social­isme nation­al, une notion assez vague, qu’ils pré­tendaient définir à tra­vers la ter­reur. Perón, quant à lui, en tenait pour sa com­mu­nauté organ­isée, inté­grée, démoc­ra­tique, mod­erne. La frac­ture défini­tive (entre les deux ten­dances) a eu lieu en sep­tem­bre 1973, quand les Mon­toneros ont assas­s­iné José Ruc­ci, un dirigeant syn­di­cal, secré­taire général de la CGT, très proche de Perón, qui était même dans l’avion qui l’a ramené à Buenos Aires. (Une petite anec­dote pour mieux éval­uer le degré d’intimité entre les deux hommes : à la descente de l’avion, comme il pleu­vait, Ruc­ci tenait un para­pluie au-dessus de la tête du général!) Jamais Mario Fir­menich (leader des Mon­toneros NDLA) n’a pu expli­quer l’énorme con­tra­dic­tion con­sti­tuée par cet assas­si­nat, sinon par la volon­té de mon­tr­er toute la force du mou­ve­ment, et son pou­voir de nui­sance. La réac­tion de Perón, fin 1973, a été la créa­tion de la Triple A, dirigée par le com­mis­saire Vil­lar, for­mé à la guerre con­tre-révo­lu­tion­naire par la fameuse école des Amériques, une école mil­i­taire Etat­suni­enne. Après la mort de Perón (juil­let 1974, NDLA), l’armée a com­mencé à for­mer des plans pour ren­vers­er le gou­verne­ment qui lui avait suc­cédé (dirigé par l’épouse du général, «Isabeli­ta» NDLA). De son côté, l’ERP (Armée révo­lu­tion­naire du peu­ple), avait com­mis un atten­tat con­tre une caserne, à Azul, en jan­vi­er 74, ce qui avait poussé Perón à réclamer l’anéantissement des groupes révo­lu­tion­naires. Ce déchaine­ment de vio­lence a mené à une totale perte de con­trôle, de la part de tout le monde, gou­verne­ment, révo­lu­tion­naires, mil­i­taires, et à la dic­tature, avec son cortège d’exactions d’état, assas­si­nats ciblés, vols d’enfants, atteintes à la pro­priété privée.

Et sur toi-même ? Quelle influ­ence a eu cette tragédie sur ce que tu pens­es aujourd’hui du péro­nisme, et de la poli­tique en général ?

          Le sen­ti­ment dom­i­nant, c’était la stu­peur face à ce qui était arrivé, auquel on ne s’attendait pas, cet affron­te­ment sans pitié entre deux frac­tions qui se fichaient pas mal des gens qui étaient là, une grande désil­lu­sion, qui lais­sait seul face à cela, sans aucune envie de rejoin­dre l’un ou l’autre camp. Quelque chose que ne com­pre­nait pas mon frère qui, lui, mil­i­tait. Nous nous sommes brouil­lés à ce moment-là, je n’ai même pas assisté à son mariage, je l’incitais au con­traire à fuir, au Brésil, au Paraguay, dans un pays frontal­ier… Il ne m’a pas écouté, et un mois plus tard, il était porté dis­paru. Tout cela m’a beau­coup changé, je ne pou­vais plus croire en rien, ni per­son­ne. Je me suis replié sur moi-même, et pour sur­mon­ter cela, j’ai dû tra­vailler davan­tage, lire davan­tage, vol­er de pré­cieuses min­utes au som­meil, pour devenir quelqu’un d’autre. A cette époque je pre­nais encore des cours du soir. Un soir, en sor­tant, j’ai vu tout un groupe de gens alignés con­tre le mur, je ne pou­vais plus rebrouss­er chemin sans que cela paraisse sus­pect, j’aurais prob­a­ble­ment pris une rafale de mitrail­lette, alors je me suis approché douce­ment, et j’ai crié «Je peux pass­er ?», le type qui tenait l’arme m’a répon­du «prends le trot­toir d’en face !». Je suis ren­tré chez moi, tétanisé, je n’ai pas pu dormir de la nuit. Je me suis ren­du compte de com­bi­en j’étais seul, que face à cette dom­i­na­tion mil­i­taire qui s’emparait du pays, on était devenus des pots de terre.
          Ezeiza a changé entière­ment ma manière de penser, toutes mes per­spec­tives de vie. J’avais assisté depuis l’intérieur à un événe­ment his­torique, et vu com­ment deux camps opposés s’étaient affron­tés sans aucun état d’âme envers tous les gens qui étaient venus là désar­més, juste pour apercevoir le leader, cer­tains étaient même grim­pés aux arbres, et depuis la tri­bune, Favio leur cri­ait de descen­dre, sous peine d’être abat­tus par les francs tireurs ! En ren­trant de là, j’ai sen­ti un grand vide. On se sen­tait orphe­lins. A quoi pou­vait servir le leader ? S’il était venu pour ça, pour provo­quer un affron­te­ment, une guerre interne au mou­ve­ment, alors, c’était juste un leader « chao­tique », moi j’attendais quelqu’un venu pour par­ler de pro­grès, de paix, d’avenir meilleur, et je n’avais rien vu de tout ça. D’une cer­taine manière, Ezeiza m’a mar­qué au fer rouge, je n’ai plus cru en rien, je suis devenu intolérant aux dis­cours des uns et des autres, à leur esprit mil­i­tant, cela m’était étranger, ne m’intéressait pas, je ne ressen­tais aucune émo­tion devant les réc­i­ta­tions de dis­cours de Marx, ou de n’importe qui d’autre, ça ne me touchait pas. Voilà ce que fut, pour moi, l’expérience d’Ezeiza.

Pro­pos recueil­lis et traduits par PV. Juin 2021.

3ème partie : analyse d’un massacre programmé

          Le retour de Perón, comme on l’imagine, a provo­qué un engoue­ment extra­or­di­naire par­mi la pop­u­la­tion argen­tine. Très vite, l’idée d’organiser une man­i­fes­ta­tion fes­tive pour l’accueillir à son arrivée s’est imposée au som­met du par­ti. A cet effet, un comité d’organisation est mis en place, afin de pré­par­er au mieux l’événement, dont on pressent qu’il mobilis­era une foule énorme. Cinq respon­s­ables sont désignés pour faire par­tie de ce comité. Et déjà, on perçoit un très net déséquili­bre au prof­it de la ten­dance la plus à droite, puisqu’il ne compte qu’un seul représen­tant de la gauche péro­niste : Juan Manuel Abal Med­i­na. Par­mi les qua­tre autres, on compte deux lead­ers syn­di­caux, José Ruc­ci et Loren­zo Miguel, et deux per­son­nages plutôt situés à l’extrême-droite de l’échiquier poli­tique péro­niste : Jorge Osinde et Nor­ma Kennedy.
          Le vrai chef de cette com­mis­sion d’organisation, c’est Jorge Osinde, qui d’emblée se présente comme expressé­ment man­daté par Juan Perón lui-même, et donc exé­cu­tant ses instruc­tions. Fort de ce pré­ten­du man­dat, il va pass­er par-dessus le gou­verne­ment de Cám­po­ra, dont le min­istre de l’intérieur, Righi, sera réduit à un rôle pure­ment pro­to­co­laire.
Le but d’Osinde est dou­ble. Un, met­tre en dif­fi­culté Cám­po­ra, et si pos­si­ble le dis­créditer aux yeux de Perón et des Argentins. Deux, se débar­rass­er défini­tive­ment de la ten­dance gauchiste du péro­nisme. Le lieu­tenant colonel Osinde est un anti com­mu­niste féroce, ancien chef du ser­vice de con­tre-espi­onnage mil­i­taire en 1946, qui n’a pas hésité à pra­ti­quer la tor­ture dans les années cinquante pour le compte de Perón. Amnis­tié après le ren­verse­ment de Perón en 1955, il a même un temps pu espér­er être le can­di­dat péro­niste en lieu et place de Cám­po­ra, sous la ban­nière de la droite péro­niste. Après avoir ten­té d’empêcher le déroule­ment de l’élection du 11 mars, il a finale­ment obtenu un poste de secré­taire d’état (aux sports et au tourisme) auprès du min­istre du Bien être social, José López-Rega. Un autre proche de Perón, bien à sa droite. Poste qui lui a donc per­mis de s’octroyer la part du lion dans l’organisation de la man­i­fes­ta­tion du 20 juin.
          A par­tir de là, toute l’organisation ten­dra à s’assurer le con­trôle total du déroule­ment de la man­i­fes­ta­tion : accès, moyens de com­mu­ni­ca­tion, postes stratégiques, sécu­rité. Dès le 7 juin, une pre­mière com­mis­sion mise sur pied par le gou­verne­ment de Cám­po­ra est rem­placée par celle d’Osinde. Curieuse­ment, celui-ci fait réduire tous les moyens au strict min­i­mum, que ce soit sur le plan des postes de sec­ours, des hôpi­taux de cam­pagne ou des moyens de trans­port. La tri­bune, énorme, sera instal­lée sur un pont de l’autoroute qui mène d’Ezeiza à Buenos Aires, le pont n°12, autrement nom­mé «El Trébol» (le trèfle). Il con­vient, tou­jours selon Osinde, de faire en sorte que n’y aient accès que des gens «sûrs», autrement dit de la bonne ten­dance, et qu’elle soit pro­tégée afin d’éviter les intru­sions. Il faut égale­ment assur­er les alen­tours. C’est pourquoi l’école située à quelques cen­taines de mètres à gauche du pont devra être évac­uée, et occupée par des par­ti­sans. Offi­cielle­ment, tout ce dis­posi­tif a pour but d’éviter tout atten­tat con­tre Perón : Osinde et ses amis craig­nent que les gauchistes du mou­ve­ment ne ten­tent de l’assassiner. Craig­nent, ou font sem­blant de crain­dre. Toute cette garde rap­prochée sera d’ailleurs lour­de­ment armée. D’où vien­nent les armes ? On saura plus tard que c’est López Rega, min­istre du Bien être social et très proche de Perón, et surtout de sa femme, qui se les est procurées. Mais pas seule­ment. Le Comité met l’embargo égale­ment sur tout un stock de pis­to­lets-mitrailleurs des­tinés à la sécu­rité des ban­ques. Des dizaines d’armes sont ain­si réservées pour être remis­es aux forces de sécu­rité.

Les lieux. En bleu, le pont où avait été instal­lée la tri­bune. En rouge, le foy­er-école. En jaune, l’autoroute Ric­chieri (la flèche indique la direc­tion de l’aéroport).

          Le Comité d’organisation fait égale­ment main basse sur tout ce que le gou­verne­ment peut fournir d’ambulances. Celles-ci, on le ver­ra, ne servi­ront pas qu’au trans­port d’éventuels blessés. Loin de là. Quant à la clin­ique d’Ezeiza, prévue au départ pour servir d’arrière-garde du dis­posi­tif san­i­taire, elle sera égale­ment occupée par des mem­bres du Comité, et les médecins dépos­sédés de toute autorité.
          Autour de la tri­bune, sont dis­posées deux rangées de bar­rières, solide­ment défendues par 3000 hommes de con­fi­ance. Qui n’ont pas été recrutés, for­més ni équipés en un jour, ce qui tendrait à prou­ver que ces dis­po­si­tions ont été envis­agées bien avant la date fatidique.
          En réal­ité, tout est donc prévu pour faire face à un affron­te­ment direct avec les jeunes révo­lu­tion­naires. Plus que ça : pour créer les con­di­tions de cet affron­te­ment. Les grands respon­s­ables de l’organisation, Osinde, le com­mis­saire Vil­lar, Ciro Ahu­ma­da, Nor­ma Kennedy, Brito Lima, ont soigneuse­ment pré­paré le ter­rain pour en avoir la maîtrise totale. L’accès à la tri­bune est donc réservé aux gens de leur fac­tion : syn­di­cal­istes (notam­ment du SMATA, syn­di­cat du secteur auto­mo­bile), mil­i­taires et gen­darmes en retraite, hommes de main de dirigeants poli­tiques locaux, on y enten­dra même par­ler français. En effet, nos braves tor­tion­naires des guer­res colo­niales per­dues, Indo­chine, Algérie, sont venus dis­tiller leurs bons con­seils sur la manière de lut­ter con­tre « la sub­ver­sion » et apporter leur assis­tance en per­son­ne. (Voir à ce sujet l’excellent doc­u­men­taire – et le livre – de Marie Monique Robin : Escadrons la mort, l’école française, sur l’aide apporté par les Français aux mil­i­taires Argentins, notam­ment pen­dant la dic­tature).
          A Ezeiza, l’Hôtel Inter­na­tion­al est lui aus­si occupé par les forces du Comité d’organisation.
          A la mi-journée, tout est donc en place. Lorsque les colonnes des mou­ve­ments de jeunes révo­lu­tion­naires arrivent der­rière la tri­bune, elles sont accueil­lies par un feu nour­ri. C’est la déban­dade. Après coup, Osinde et ses amis ten­teront de faire croire que les révo­lu­tion­naires étaient eux aus­si venus lour­de­ment armés : tou­jours la fable de l’attentat con­tre Perón. En réal­ité, il n’en est rien. Certes, quelques lead­ers por­tent une arme, mais rien d’autre que de petits cal­i­bres, dont ils ne se sépar­ent d’ailleurs jamais lors de toutes les man­i­fes­ta­tions. Certes, l’intention des groupes Mon­toneros était de s’approcher au plus près de la tri­bune. Mais rien n’est jamais venu cor­ro­bor­er qu’ils avaient une atti­tude menaçante, et l’immense majorité d’entre eux n’était armée que de ban­deroles.
          Les pre­miers tirs vien­nent de la tri­bune, la foule court en tous sens, ten­tant de se pro­téger der­rière, et dans, les arbres situés dans les envi­rons. Ils seront alors pris sous un autre feu, venu, lui, du local du foy­er école. Il y a même une con­fu­sion qui serait comique, n’était le con­texte trag­ique du moment : des tirs venus du foy­er atteignent la tri­bune, et tout le monde pense que deux camps s’affrontent, quand ce sont des alliés qui se tirent dessus sans le savoir !
          Il y a égale­ment des tirs depuis les arbres. Un temps, on pense qu’il s’agit de francs-tireurs «sub­ver­sifs» mon­tés là pour vis­er la tri­bune. Au micro, dans la panique générale, l’animateur Leonar­do Favio sup­plie les tireurs d’en descen­dre. En réal­ité, la plu­part sont égale­ment des hommes d’Osinde.
          On procède à de nom­breuses arresta­tions. Des jeunes révo­lu­tion­naires, mais égale­ment des gens ordi­naires, dont le seul défaut aura été de se trou­ver au milieu de l’échauffourée. Et voilà à quoi auront servi les ambu­lances : non pas à trans­porter les blessés, mais à trans­porter ces pris­on­niers jusqu’à l’Hôtel Inter­na­tion­al, où cer­taines cham­bres servi­ront de lieux de tor­ture. Leonar­do Favio, qui s’était ren­du à l’hôtel pour ten­ter d’avoir des infor­ma­tions, témoign­era être entré dans une cham­bre et avoir vu du sang sur les murs, des jeunes alignés debout mains sur la tête, et d’autres encore couchés sur le ven­tre. Par­mi les gar­di­ens présents, cer­tains les pointaient avec une arme tan­dis que d’autres les frap­paient avec les cross­es de leurs fusils ou des bar­res de fer. On s’apercevra que tout le pre­mier étage avait été mis à dis­po­si­tion des hommes d’Osinde. Celui-ci, ain­si que Ciro Ahu­ma­da, nieront les tor­tures, ou plutôt en rejet­teront la faute sur «des élé­ments incon­trôlés», qui auraient prof­ité de ce que l’hôtel était vide quand «tout le monde était occupé à son poste» pour com­met­tre les faits. Bien enten­du, les fameux «élé­ments incon­trôlés» ne furent jamais iden­ti­fiés.
          En dépit de la respon­s­abil­ité évi­dente de la fac­tion d’Osinde, il n’y eut aucune suite judi­ci­aire à la tragédie. Et pour cause. Nous repro­duisons ici la con­clu­sion d’Horacio Ver­bit­sky :
«Dans un débat con­tra­dic­toire, (le min­istre de l’intérieur) Righi avait toutes les cartes en mains (pour faire arrêter les vrais respon­s­ables, NDLA). Mais il ne s’agissait pas de cela. Righi soupçon­nait fon­da­men­tale­ment que López Rega, Isabeli­ta et à tra­vers eux Perón, pen­chaient en faveur d’Osinde. Pour les con­tre­car­rer, il aurait fal­lu pou­voir pro­duire des preuves, au moyen d’enquêtes menées par la Police Fédérale, arrêter les con­spir­a­teurs sur leurs lieux de réu­nion, saisir les armes, prou­ver leur lien avec Osinde, arrêter et juger le Secré­taire d’état aux sports et au tourisme (Osinde lui-même, NDLA), de même pour Nor­ma Kennedy et Brito Lima. Quand ses con­seillers le lui ont sug­géré, Righi a un sourire scep­tique. Perón s’était pronon­cé dans son dis­cours du 21 en faveur des agresseurs, ce qui scel­lait, par son poids poli­tique décisif, le sort du gou­verne­ment de Cám­po­ra. On avait per­du un temps pré­cieux et il n’y avait plus grand-chose à faire. Les rares com­mis­sions roga­toires, qui, tar­di­ve­ment et sans grande con­vic­tion, avaient ordon­né quelques perqui­si­tions, ne don­nèrent aucun résul­tat. Les armes avaient dis­paru avant l’arrivée des policiers. Osinde avait rem­porté la par­tie». (Tra­duc­tion PV)
          Tou­jours selon les con­clu­sions de l’enquête de Ver­bit­sky, rien de tout cela n’aurait été pos­si­ble sans l’assentiment de Perón. Le dou­ble but de la droite péro­niste était atteint : sépar­er la gauche du mou­ve­ment (autrement dit «couper la branche pour­rie»), et pré­cip­iter la chute d’Héc­tor Cám­po­ra. Celui-ci, loy­al pour­tant jusqu’au bout, n’offrira aucune résis­tance et met­tra son man­dat à dis­po­si­tion de Perón. Il n’avait jamais eu l’intention de s’opposer au général, et n’entendait aucune­ment s’accrocher à son poste. Mais la droite péro­niste ne pou­vait se con­tenter d’une sim­ple démis­sion. Elle avait besoin d’un ren­verse­ment en bonne et due forme. D’une humil­i­a­tion. Et pour cela, il fal­lait que la fête soit gâchée.

2ème partie : le jour J

          L’avion devant ramen­er Perón à Buenos Aires devait se pos­er le 20 juin en milieu de journée à l’aéroport inter­na­tion­al d’Ezeiza. Pour l’accueillir, ses sym­pa­thisants avaient prévu une immense tri­bune, qu’ils avaient située sur un pont de l’autoroute con­duisant de l’aéroport à la cap­i­tale, dite «autoroute Ric­chieri». Dès le matin, des mil­liers de gens arrivent, essen­tielle­ment de la province de Buenos Aires, mais aus­si de tout le pays, pour assis­ter à cet événe­ment dont tout le monde pressent le car­ac­tère his­torique pour l’Argentine. Pensez : le retour, après dix-huit ans d’exil, d’un ancien prési­dent qui a mar­qué comme aucun autre avant lui, et aucun autre après, l’histoire poli­tique du pays. Dans l’esprit de beau­coup, des vieux comme des jeunes, Perón représente la nos­tal­gie des «jours heureux», d’une époque où la vie était plus facile pour les gens mod­estes que le grand leader avait pris sous son aile. Ces dix-huit années de gou­verne­ment en grande par­tie dom­iné par les mil­i­taires n’ont pas peu con­tribué à idéalis­er cette époque révolue, d’autant plus dans un con­texte politi­co-économique forte­ment dégradé. Dif­fi­cile de dire que ses suc­cesseurs de la «Révo­lu­tion lib­er­ta­do­ra» ont tenu les promess­es qu’ils avaient faites, en ren­ver­sant Perón, de rétablir la démoc­ra­tie et les lib­ertés, ren­dre au pays son lus­tre d’antan et amélior­er la vie de tous les citoyens Argentins. En 1973, l’Argentine est un pays exsangue, miné par la vio­lence des con­flits internes, son économie est chance­lante, et la majorité n’a plus qu’un désir : voir dégager les mil­i­taires. Dans l’esprit de la plu­part, seul un messie peut sauver le pays du chaos dans lequel il est plongé, et ce messie, c’est Perón.

          Entre deux et trois mil­lions. C’est en général le nom­bre cité pour éval­uer l’importance de la foule accou­rue ce mer­cre­di 20 juin pour fêter le retour du fameux messie. Des mil­i­tants, bien sûr, mais aus­si et surtout, des gens ordi­naires, des familles, des gens d’un même quarti­er, d’un même vil­lage, on vient là pour faire la fête, parce qu’on a l’impression d’une grande res­pi­ra­tion pos­si­ble, d’un renou­veau, d’un espoir renais­sant. C’est la vieille Argen­tine qui revient, celle dont les plus vieux se sou­vi­en­nent avec des tré­mo­los dans la voix, l’Argentine prospère, celle où on trou­vait du tra­vail, celle où il était facile de se loger, celle où les petits étaient défendus, l’Argentine du «Père éter­nel», comme l’appelle avec un brin d’ironie le philosophe José Pablo Fein­mann. Fein­mann, on l’a vu dans la pre­mière par­tie, com­pare Perón au Godot de la pièce de Ionesco, ce per­son­nage qu’on attend éter­nelle­ment et qui ne vient jamais. Sauf que cette fois, Godot finit par arriv­er. On ver­ra plus loin ce que cette dif­férence, énorme, avec l’attente sans fin de Vladimir et Estragon, va entrain­er de con­séquences.

La tri­bune

          La fer­veur est immense. Sur la tri­bune, le célèbre acteur et ani­ma­teur de télévi­sion Leonar­do Favio chauffe la foule, déjà présente en masse bien avant l’arrivée de Perón. Soudain, vers l’arrière de la tri­bune, s’avance une énorme colonne de mil­i­tants péro­nistes. Ce sont les jeunes des groupes Mon­toneros et des FAR (Forces armées révo­lu­tion­naires) qui, armés de grandes ban­deroles, veu­lent con­tourn­er l’estrade pour venir se plac­er aux pre­mières loges au pied de la tri­bune et mon­tr­er au vieux leader qu’ils sont bien ses plus fer­vents sup­port­ers. A 14 h 29, on entend tout à coup des rafales de mitrail­lettes. C’est la panique. Tout le monde se met à courir dans tous les sens. Très vite, on compte de nom­breux blessés. On com­mence à enten­dre des sirènes d’ambulances. Des cris. D’autres tirs. D’où vien­nent ces tirs ? Les pre­miers, de la tri­bune. A l’arrivée des jeunes révo­lu­tion­naires, des cen­taines d’armes sont sor­ties de leurs cachettes, et ont gar­ni les mains de ceux présents sur la tri­bune. Ensuite, d’autres tirs, provenant d’une école située non loin de là, sur la gauche de la tri­bune. Et enfin, depuis les arbres com­pris entre ces deux zones. Le pub­lic est stupé­fait, l’hébétude est totale. Per­son­ne n’y com­prend rien. Favio, à qui l’on a con­fié le soin d’animer la man­i­fes­ta­tion, non plus, apparem­ment. Il lance des appels dés­espérés au calme, et tente de ras­sur­er la foule. Mais il a l’air aus­si paniqué et incré­d­ule que la grande majorité du pub­lic. Les échanges de tirs vont se pour­suiv­re une bonne par­tie de l’après-midi, jusqu’à la dis­per­sion totale de la man­i­fes­ta­tion, qui se ter­mine en drame. Perón, bien enten­du, n’est pas venu. Son avion n’a même pas atter­ri à l’aéroport d’Ezeiza. Vu la tour­nure prise par les événe­ments, sa garde rap­prochée a préféré le faire atter­rir à la base mil­i­taire de Morón, tou­jours en ban­lieue de Buenos Aires, mais 25 kilo­mètres plus au nord. La fête n’est pas finie : elle n’a tout sim­ple­ment pas eu lieu. Selon les chiffres don­nés par le jour­nal­iste Hora­cio Ver­bit­sky dans son étude de 1985, l’échange de tirs aura fait 13 morts iden­ti­fiés, et 365 blessés. Mais en réal­ité, on n’a jamais su exacte­ment le nom­bre de vic­times. Sans par­ler des arresta­tions, des par­tic­i­pants emmenés on ne savait exacte­ment où, ni exacte­ment par qui, et encore moins dans quel but.

          A ce moment-là de la man­i­fes­ta­tion, très peu de gens ont une idée pré­cise de ce qui a bien pu se pass­er. L’enquête d’Horacio Ver­bit­sky per­me­t­tra, bien plus tard, de lever le voile sur cette affaire et de répon­dre à bien des inter­ro­ga­tions sur les très chao­tiques cir­con­stances du retour de Juan Domin­go Perón. Nous en par­lerons dans une troisième par­tie.
          Pour le moment, l’heure est à l’abattement. Les mil­lions de per­son­nes accou­rues pour célébr­er le retour du «Père éter­nel» s’en retour­nent, la tête basse et rem­plie de ques­tions. Citons de nou­veau José Pablo Fein­mann, qui était là ce jour-là et qui décrit la scène dans son livre :
«Revenir d’Ezeiza a représen­té une douleur inex­tin­guible. La nuit tombait et la foule immense mar­chait sur l’autoroute en regar­dant l’asphalte. Per­son­ne ne par­lait. Le silence était assour­dis­sant. C’était la plus gigan­tesque veil­lée funèbre de l’histoire argen­tine. Un héli­cop­tère nous a sur­volés et a annon­cé que le général Perón allait bien, qu’il avait atter­ri à Morón et se dirigeait vers sa rési­dence de la rue Gas­par Cam­pos (au nord de la cap­i­tale, NDLA). Quelques uns, pathé­tiques, applaudirent et crièrent même des « Vive Perón ! ». Peu, très peu. Les autres con­tin­uèrent d’avancer comme des zom­bies. Nous reve­nions vidés. On nous avait volé la fête. Parce que c’était cela auquel nous étions tous (plus de 2 mil­lions de per­son­nes) venus assis­ter : à une fête. Pour voir et faire par­tie d’un événe­ment unique, qui n’aurait plus jamais lieu.» (José Pablo Fein­mann – Per­o­nis­mo, filosofía políti­ca de una per­si­ten­cia argenti­na – T2 – p.331 – Ed Plan­e­ta — Tra­duc­tion PV)

          Nous étudierons dans une troisième par­tie la thèse du jour­nal­iste Hora­cio Ver­bit­sky, qui a pub­lié les résul­tats de sa minu­tieuse enquête sur ces faits dans son livre “Ezeiza”, paru 12 ans après le drame. (Voir bib­li­ogra­phie suc­cincte)

 

20 juin 1973 : le massacre d’Ezeiza

(NB. Les trois arti­cles et l’in­ter­view qui com­posent ce chapitre de l’his­toire argen­tine ont été pub­liés le 20 juin 2021, à l’oc­ca­sion du 48ème anniver­saire de l’événe­ment décrit)

Il y a exacte­ment 48 ans jour pour jour, avait lieu à Buenos Aires ce qui devait con­stituer la plus grande fête pop­u­laire de l’his­toire poli­tique argen­tine, et qui s’est trans­for­mée en une ter­ri­ble et sanglante tragédie, prélude à l’une des plus féro­ces dic­tatures du XXème siè­cle.

Le 20 juin 1973, le général Juan Perón, qui avait présidé le pays de 1946 à 1955 avant d’être ren­ver­sé par un coup d’é­tat mil­i­taire, puis exilé et pro­scrit pen­dant dix-huit ans, était autorisé à ren­tr­er. Deux mois aupar­a­vant, son représen­tant, Héc­tor Cám­po­ra, a été élu prési­dent de la république. Mais dans l’e­sprit de l’im­mense majorité des Argentins, le seul vrai prési­dent, c’est Perón. Dans un pays en proie au chaos, au bord de la guerre civile, il est atten­du comme le messie, seul capa­ble de rétablir l’or­dre et la prospérité.

Pour célébr­er son retour, ses par­ti­sans organ­isent une vaste man­i­fes­ta­tion d’ac­cueil, à côté de l’aéro­port inter­na­tion­al de la cap­i­tale fédérale, l’aéro­port d’Ezeiza. S’y ren­dent entre deux et trois mil­lions d’Ar­gentins. Mais rien ne va se pass­er comme prévu.

Dans chapitre, nous étudierons tout d’abord, briève­ment, le con­texte poli­tique de l’époque. Puis nous exam­inerons plus en détails les faits qui se sont déroulés pré­cisé­ment le 20 juin, ain­si que les caus­es qui ont con­duit au déchaine­ment de vio­lence gâchant la fête. Enfin, nous don­nerons à lire le témoignage que nous avons recueil­li auprès de Manuel Sil­va, qui avait 22 ans en 1973 et était présent sur les lieux de la man­i­fes­ta­tion.

 

BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE

Ver­bit­sky, Hora­cio — Ezeiza — Ed. Con­tra­pun­to — 1985

Fein­mann, José Pablo — Per­o­nis­mo, filosofía de una per­sis­ten­cia argenti­na (Tome II) —  Ed. Plan­e­ta — 2011

Rouquié, Alain — Le siè­cle de Perón — Chapitre 3 : l’ex­il et le roy­aume — Ed. du Seuil — 2016

Novaro, Mar­cos — His­to­ria de la Argenti­na, 1955–2010 — Chapitre 5 : Du “print­emps des peu­ples” à l’empire de la ter­reur — Ed. Siglo vein­tiuno — 2011

Lafage, Franck — L’Ar­gen­tine des dic­tatures — Chapitre IV : l’Ar­gen­tine des années aveu­gles, 1966–1976 — Ed. L’Har­mat­tan — 1991

Robin, Marie-Monique — Escadrons de la mort, l’é­cole française — Ed. La Décou­verte — 2004 (Voir égale­ment en vidéo)

EN VIDEO

L’ex­cel­lent et com­plet doc­u­men­taire présen­té par Román Lejt­man, datant de 2011, tiré de la série “Doc­u­men­ta”. Tout en images d’archives et en témoignages de par­tic­i­pants à l’événe­ment, notam­ment le mil­i­tant de la Jeunesse péro­niste Jorge Taiana, les écrivains Martín Caparrós et Eduar­do Angui­ta, ain­si que le jour­nal­iste Eduar­do Tar­nas­si.

Le doc­u­men­taire de Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’é­cole française, qui dévoile les rela­tions étroites entre cer­tains officiers d’In­do­chine et d’Al­gérie et l’Ar­mée argen­tine, ain­si que leur rôle de “con­seillers en guerre anti-sub­ver­sive”.

AUDIO

Un épisode de la série radio­phonique “His­to­rias de nues­tra his­to­ria” sur Ezeiza. Par l’his­to­rien Felipe Pigna.

 

 

1ère partie : le retour de Perón

          En juin 1973, il y a déjà 18 ans que le prési­dent Juan Perón a été ren­ver­sé par un coup d’état mil­i­taire. Pen­dant 18 ans, il a vécu en exil, d’abord dans dif­férents pays d’Amérique latine, Paraguay, Pana­ma, Nicaragua, Venezuela, République Domini­caine, puis à par­tir de 1960 et de manière pérenne, à Madrid en Espagne.
         Pen­dant toute la durée de l’exil de Perón, mais surtout à par­tir de la prise de pou­voir du général Juan Car­los Onganía en 1966, le mou­ve­ment de résis­tance péro­niste a été divisé en deux camps plus ou moins antag­o­nistes, un affron­te­ment que seul le lead­er­ship de Perón avait été en mesure de con­tenir.
          D’un côté, ce qu’on pour­rait appel­er «la frange ortho­doxe» du péro­nisme, essen­tielle­ment représen­tée par le mou­ve­ment syn­di­cal, tenu par des lead­ers comme Augus­to Van­dor, José Ruc­ci et Loren­zo Miguel. Pen­dant ses deux man­dats de gou­verne­ments, entre 1946 et 1955, Perón avait fait des syn­di­cats le fer de lance de son mou­ve­ment jus­ti­cial­iste. Pra­ti­quant une poli­tique sociale volon­tariste d’amélioration de la con­di­tion ouvrière, il avait coupé l’herbe sous les pieds des mou­ve­ments marx­istes tra­di­tion­nels, social­istes et com­mu­nistes, réduits à de sim­ples grou­pus­cules ou inté­grés dans le mou­ve­ment péro­niste. Prenant le con­trôle des syn­di­cats, il était par­venu à en faire, avec l’aide de sa femme Evi­ta, les cour­roies de trans­mis­sion de son pou­voir auprès de la classe ouvrière. Le prin­ci­pal syn­di­cat, la CGT, lui était tout dévoué.
          De l’autre, un secteur net­te­ment plus révo­lu­tion­naire et reven­di­catif, influ­encé par les mou­ve­ments de libéra­tion d’Amérique latine, et notam­ment le cas­trisme. Un secteur beau­coup plus jeune égale­ment, dans lequel on trou­vait de jeunes catholiques con­ver­tis au marx­isme, les «Mon­toneros», mais égale­ment des mou­ve­ments de gauche extrême, comme les FAR (Forces armées révo­lu­tion­naires), l’ERP (Armée révo­lu­tion­naire du peu­ple) ou les FAP (Forces armées péro­nistes). Pour ces derniers, l’objectif ultime du péro­nisme ne pou­vait qu’être instau­r­er un «social­isme nation­al», à la manière des Cubains.
          Ce qu’il faut bien com­pren­dre, c’est que mal­gré ces diver­gences pro­fondes quant à leurs visions poli­tiques respec­tives, ces deux ten­dances, jusqu’à Ezeiza, n’ont jamais cessé de cohab­iter à l’intérieur du péro­nisme, grâce au charisme même de Perón, le grand uni­fi­ca­teur, gérant avec maes­tria ces antag­o­nismes, en jouant même pour affirmer son lead­er­ship.
En exil à Madrid, Perón n’aura de cesse de tir­er sur ces deux cordes : vers sa droite, le mou­ve­ment syn­di­cal, appelé à com­pos­er avec les dif­férents pou­voirs et à main­tenir la classe ouvrière dans les clous, tout en lut­tant pour la fin de la pro­scrip­tion du péro­nisme ; vers sa gauche, les mou­ve­ments de jeunes incités à harcel­er ces mêmes pou­voirs, afin de leur mon­tr­er «les mus­cles» tou­jours vigoureux du par­ti péro­niste, et en même temps la per­sis­tance du con­trôle que le vieux chef avait sur lui.
          Jeu sub­til d’un chef charis­ma­tique et habile, pous­sant ses pio­ns de tous les cotés de l’échiquier pour mieux occu­per le ter­rain et en rester le seul maître. Dans les années soix­ante, c’est à un chaud par­ti­san de la révo­lu­tion cubaine qu’il con­fie le soin de le représen­ter : John William Cooke.

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John William Cooke

          Ses par­ti­sans n’ont ensuite jamais cessé d’œuvrer à son retour, mal­gré la pro­scrip­tion totale dont il fai­sait l’objet, puisqu’il était même inter­dit, sous les gou­verne­ments mil­i­taires qui se sont suc­cédé – entre­coupés il est vrai de res­pi­ra­tions plus démoc­ra­tiques, avec le gou­verne­ment de trois prési­dents civils entre 1958 et 1966 – de pronon­cer le nom même de l’ancien prési­dent, et, bien enten­du de s’afficher comme péro­niste déclaré.
En 1966, un nou­veau coup d’état a ren­ver­sé le prési­dent civ­il Arturo Illia et porté au pou­voir un autre général, Juan Car­los Onganía, qui sera lui-même rem­placé en 1970 par le général Ale­jan­dro Lanusse. Il s’ensuit une péri­ode de vio­lence et de chaos, générée par la déliques­cence de l’état argentin, les dif­fi­cultés économiques et sociales, l’autoritarisme des mil­i­taires, l’absence de démoc­ra­tie et les crispa­tions sociales et civiques qui en découlent. Les coups de mains de groupes extrémistes péro­nistes se mul­ti­plient, encour­agés de loin par le vieux leader (en 1970, il a déjà 75 ans). Les groupes révo­lu­tion­naires sont de plus en plus act­ifs : Mon­toneros, ERP (Armée révo­lu­tion­naire du peu­ple) FAR (Forces armées révo­lu­tion­naires), FAP (Forces armées péro­nistes), ten­dant, mais en ordre dis­per­sé, vers un même but : ren­vers­er l’état mil­i­taire.
          En 1970, ce chaos général­isé force Onganía à renon­cer à son pro­jet de ren­forcer la dic­tature mil­i­taire. Ale­jan­dro Lanusse lui suc­cède, plus réal­iste et enclin à rechercher un accord avec les par­tis civils : le Grand Accord Nation­al, cen­sé per­me­t­tre le retour à la démoc­ra­tie tout en sauvant la face des mil­i­taires. Néan­moins Lanusse ne parvient pas à rassem­bler autour de lui les forces démoc­ra­tiques, qui s’allient au con­traire pour exiger la fin de la dic­tature mil­i­taire et la remise de tout le pou­voir aux civils.
          Pen­dant ce temps, Perón, tou­jours pro­scrit mais sen­tant que le mou­ve­ment social lui est de plus en plus favor­able, con­tin­ue de soutenir les forces révo­lu­tion­naires et de les engager à pour­suiv­re la résis­tance et à réclamer son retour. Fin tac­ti­cien, il scelle un accord avec Ricar­do Bal­bín, un des prin­ci­paux dirigeants du Par­ti Rad­i­cal, pour­tant vieil enne­mi du péro­nisme, pro­posant même un «tick­et» élec­toral pour se présen­ter avec lui lors d’élections démoc­ra­tiques. Mais les mil­i­taires parvi­en­nent à exclure une fois encore Perón du jeu, et celui-ci est inter­dit de can­di­da­ture.

Juan Perón et Ricar­do Bal­bín

          Mal­gré tout, la sit­u­a­tion du gou­verne­ment de Lanusse est de plus en plus inten­able. La rue est en ébul­li­tion, les atten­tats se mul­ti­plient, et la pop­u­la­tion réclame le retour à l’ordre et à la paix. Or, il devient de plus en plus évi­dent qu’un seul homme peut les impos­er : celui qui tient en réal­ité les rênes de la con­tes­ta­tion, et représente à lui seul le vrai pili­er de toute l’opposition au régime mil­i­taire. Perón a en out­re toute l’autorité néces­saire sur les groupes révo­lu­tion­naires, qui lui sont dévoués et mili­tent active­ment pour le faire revenir en Argen­tine. L’ancien prési­dent représente donc la seule garantie crédi­ble de retour à l’ordre.
          Lanusse, con­traint de céder, per­met la tenue d’élections libres, y met­tant néan­moins une con­di­tion : que Perón ne puisse se présen­ter en per­son­ne. Ce qui arrange, d’une cer­taine façon, les mil­i­tants des deux camps, péro­nistes et rad­i­caux, que l’accord de cir­con­stance entre Bal­bín et l’ancien prési­dent en exil n’enthousiasmait pas vrai­ment.
          Mais cette nou­velle exclu­sion de Perón, qui est resté pop­u­laire dans la mémoire des Argentins, a pour effet de dop­er la ten­dance la plus à gauche, et la plus active, du péro­nisme. D’autant que Perón lui-même choisi un «rem­plaçant» très à gauche pour représen­ter son mou­ve­ment aux élec­tions: Héc­tor Cám­po­ra.

Héc­tor Cám­po­ra

          Les élec­tions de mars 1973 sont une sur­prise totale pour tout le monde. Elles sont un échec sanglant pour Lanusse et le pou­voir mil­i­taire, qui avait comp­té que l’absence de Perón prof­it­erait au can­di­dat rad­i­cal Bal­bín, et un tri­om­phe inespéré par son ampleur, pour le par­ti péro­niste. Héc­tor Cám­po­ra est élu dès le pre­mier tour, et les péro­nistes rem­por­tent de sur­croit 20 régions sur 22.
          Mais per­son­ne n’est dupe : Cám­po­ra n’est qu’un prési­dent de tran­si­tion, en atten­dant le retour défini­tif, et très espéré, du vieux général exilé. Un slo­gan fait d’ailleurs florès à ce moment-là : «Cám­po­ra au gou­verne­ment, Perón au pou­voir». Son retour n’est plus qu’une ques­tion de jours.
          La «dépéro­ni­sa­tion des esprits», après laque­lle avaient cou­ru les dif­férents gou­verne­ments mil­i­taires et civils qui s’étaient suc­cédé entre 1955 et 1973, était donc un for­mi­da­ble échec : le péro­nisme avait survécu dans la mémoire pop­u­laire, et sem­blait revenir plus fort que jamais.
Juan Perón avait fait un pre­mier voy­age à Buenos Aires en novem­bre 1972, pour venir négoci­er avec Bal­bín et organ­is­er son front poli­tique élec­toral mul­ti-par­tis, le FREJULI (Frente jus­ti­cial­ista de lib­eración). Tou­jours pro­scrit, il avait néan­moins dû ren­tr­er en Espagne aus­sitôt après. Cám­po­ra élu, le retour défini­tif du vieux leader fut pro­gram­mé pour le 20 juin suiv­ant. Un retour atten­du par le «petit» peu­ple argentin, dira le philosophe péro­niste José Pablo Fein­mann, comme celui de Godot par les deux pro­tag­o­nistes de la pièce de Ionesco. Sauf que cette fois, Godot allait réelle­ment faire son entrée dans la pièce. Pour, finale­ment, le plus grand mal­heur des Vladimir et Estragon Argentins. Car ce retour tardif allait avoir les con­séquences exacte­ment invers­es à celles espérées par l’ensemble de la société argen­tine.
          Ce que nous ver­rons dans la par­tie suiv­ante.

Les Argentins descendent-ils des bateaux ?

          Polémique ces temps-ci en Argen­tine, suite à une petite phrase pronon­cée par le Prési­dent Alber­to Fer­nán­dez sur l’origine des Argentins.

          Peut-être avez-vous déjà lu, ou enten­du, la for­mule fameuse au sujet de l’immigration argen­tine : «Les Mex­i­cains descen­dent des Aztèques, les Péru­viens des Incas. Les Argentins, eux, descen­dent… des bateaux !». Une for­mule qui con­nait pas mal de décli­naisons et de nuances, dont celle, donc, du prési­dent, qui a pronon­cé exacte­ment celle-ci : «Les Mex­i­cains descen­dent des indi­ens, les Brésiliens de la forêt, mais nous autres Argentins, nous sommes arrivés en bateau». Une phrase jugée raciste par de nom­breux cri­tiques, d’autant qu’elle a été pronon­cée lors d’une entre­vue avec le pre­mier min­istre de l’ancienne puis­sance colo­niale espag­nole, Pedro Sanchez. Con­cours de cir­con­stances plutôt mal­heureux, il faut bien dire. 

Alber­to Fer­nan­dez, prési­dent de la République Argen­tine — Pho­to DP

          D’où vient cette phrase, et que veut-elle sig­ni­fi­er ? Son orig­ine est, comme tou­jours dans ces cas-là, assez dis­cutée. Alber­to Fer­nán­dez l’attribue à l’écrivain Mex­i­cain Octavio Paz (1914–1998), prix Nobel de lit­téra­ture en 1990. Clarín, en bon quo­ti­di­en d’opposition, préfère l’attribuer au chanteur Lit­to Neb­bia, dans sa chan­son «Nous sommes arrivés par bateau», de 1982. For­cé­ment : Lit­to Neb­bia serait un ami du prési­dent. Paz avait écrit très exacte­ment : «Les Mex­i­cains descen­dent des Aztèques, les Péru­viens des Incas, et les Argentins, des bateaux». Une boutade, naturelle­ment, par laque­lle l’auteur Mex­i­cain voulait illus­tr­er l’impact beau­coup plus grand de l’immigration européenne sur l’Argentine que sur les autres pays sud améri­cains. Voir à ce sujet notre arti­cle «1880–1910 : la grande vague d’immigration»

          En effet, l’Argentine a vécu à la fin du XIXème siè­cle et au début du XXème, une vague d’arrivées mas­sives de toute l’Europe, qui a con­tribué à large­ment façon­ner son vis­age cos­mopo­lite d’aujourd’hui, d’autant que, plus qu’aucun autre pays, elle a égale­ment, au cours du XIXème siè­cle, joyeuse­ment mas­sacré tout, ou presque, ce que la con­trée comp­tait de peu­ples pre­miers. Voir ici le déroulé de cette «con­quête du désert».

          C’est naturelle­ment ce qui a con­tribué à bra­quer une par­tie des Argentins qui ne veu­lent pas qu’on efface ain­si d’une phrase un peu facile la réal­ité d’une terre colonisée, en niant la préex­is­tence de peu­ples instal­lés bien avant l’arrivée des pre­miers colons. C’est bien légitime. On ver­ra ici la réac­tion du célèbre acteur Argentin Ricar­do Darín (Les nou­veaux sauvages, Le som­met), qui rel­a­tivise néan­moins la polémique : «Il y a des choses plus graves».

          Alber­to Fer­nán­dez, qui ne dit pas autre chose, a demandé a Vic­to­ria Don­da, la direc­trice de l’Institut Nation­al con­tre la dis­crim­i­na­tion, la xéno­pho­bie et le racisme (INADI), d’analyser sa phrase afin d’établir si elle «cor­re­spond à un acte de dis­crim­i­na­tion» de sa part. Dans sa let­tre à Vic­to­ria Don­da, il pré­cise qu’aujourd’hui «vivent dans le pays des dizaines de peu­ples orig­i­naires, avec leurs langues et leurs tra­di­tions pro­pres. De plus, des enquêtes sérieuses mon­trent qu’un pour­cent­age approchant les 50% des Argentins a une ascen­dance indigène», et il ajoute «Nous sommes cette diver­sité dont nous devons être fiers. Nous sommes le résul­tat d’un dia­logue inter-cul­turel». Sa let­tre à Vic­to­ria Don­da est repro­duite inté­grale­ment dans cet arti­cle de Pagina/12. Arti­cle sous lequel quelques com­men­ta­teurs facétieux pointent avec humour la prox­im­ité poli­tique de Don­da avec le prési­dent : peu prob­a­ble que celle-ci désavoue celui-là !

          Ce qui n’empêche pas de soulign­er l’op­por­tunisme de cer­tains qui, en d’autres occa­sions, ne sont pas aus­si empressés à recon­naitre la réal­ité des peu­ples pre­miers argentins, et à con­damn­er les mas­sacres d’indiens du XIXème siè­cle. L’anti racisme est en Argen­tine comme partout, un out­il poli­tique bien utile !

          Sur le sujet de l’immigration argen­tine, on lira égale­ment avec prof­it, pub­liés ce même jour, deux arti­cles de fond. Celui de Jorge Alemán dans Pagina/12, «Note sur les bateaux», qui pointe que «Le métis­sage hybride argentin serait impens­able sans les bateaux» et que «Le vrai racisme serait d’effacer cela en escamotant l’histoire». Et celui de Patri­cia Kolenikov dans Clarín, «Nous sommes venus en bateaux pour échap­per à la faim et à la bar­barie européenne» qui explique les raisons de la grande vague migra­toire et l’odyssée des migrants du début du XXème siè­cle.

          Car oui, les Argentins descen­dent AUSSI des bateaux, même si ce n’est pas une rai­son pour penser que l’Argentine n’est qu’un loin­tain pays européen.

Arrivée de migrants — Buenos Aires — Pho­to DP

03 juin 2021 : Ni una menos !

NI UNA MENOS : le point sur les vio­lences faites aux femmes

Aujourd’hui 3 juin 2021, on célèbre en Argen­tine le 6ème anniver­saire de la nais­sance du mou­ve­ment «Ni una menos». Ce slo­gan, qui sig­ni­fie lit­térale­ment «Pas une de moins », fait référence au nom­bre tou­jours impor­tant de fémini­cides com­mis dans ce pays qui, comme sou­vent lorsqu’on se réfère aux pays latins, est qual­i­fié de «machiste». Il veut appel­er à ce qu’il n’y ait plus une femme qui dis­paraisse pour cause d’assassinat machiste. En français, il est prob­a­ble qu’on traduirait plus sûre­ment ce slo­gan par «Pas une de plus», dans la liste des vic­times de ces vio­lences. Pas­sons sur ces prob­lèmes, anec­do­tiques, de séman­tique.

Pho­to DP — cap­ture d’écran

Le 3 juin 2015, avait lieu la pre­mière man­i­fes­ta­tion sous le slo­gan «Ni una menos». 4 arti­cles dans la presse argen­tine d’aujourd’hui vien­nent faire le point sur la sit­u­a­tion des femmes dans le pays, 6 ans après cette pre­mière man­i­fes­ta­tion. Elle n’est guère bril­lante.
Citant le rap­port de l’Office cen­tral de la femme et l’association «La Casa del encuen­tro», Clarín et le Diario Pop­u­lar dressent un tableau peu encour­ageant de la sit­u­a­tion, qui ne sem­ble guère s’améliorer. En effet, les chiffres restent con­ster­nants. En 2020, on a comp­té 251 femmes assas­s­inées, con­tre 252 en 2019. «Une de moins» souligne ironique­ment Clarín. Sans par­ler des agres­sions qui n’ont heureuse­ment pas débouché sur la mort des vic­times. Depuis la pre­mière man­i­fes­ta­tion «Ni una menos», ce sont 1717 femmes qui sont mortes, selon le rap­port offi­ciel (1733 selon l’association «Casa del encuen­tro»). Pri­vant de mère entre 1500 et 2000 enfants, selon les sources. 64 % des meurtres ont été com­mis par le mari, le com­pagnon, ou un ex des vic­times, et dans 9 cas sur 10, l’agresseur était con­nu de sa vic­time. Dans 54% des cas, l’agression a lieu au sein du foy­er.

QUE FAIT LA JUSTICE ?

Clarín relève que seules 20% des vic­times avaient porté plainte con­tre leur agresseur au moins une fois avant de mourir sous ses coups. Et sur ces 20%, seule­ment la moitié avaient été placées sous pro­tec­tion judi­ci­aire. Trop de juges ont ten­dance à min­imiser les faits, et à rester pas­sifs.
Pagina/12 révèle que le gou­verne­ment vient de lancer un plan d’action, dénom­mé «Pro­gra­ma acer­car dere­chos» (qu’on pour­rait traduire approx­i­ma­tive­ment par «Pro­gramme pour des droits plus acces­si­bles»). Il s’agit de met­tre à dis­po­si­tion des dif­férentes provinces du pays des équipes spé­cial­isées inter­dis­ci­plinaires (avo­cats, psy­cho­logues, tra­vailleurs sociaux)afin de venir en aide aux femmes vic­times de vio­lence et les accom­pa­g­n­er dans leurs démarch­es auprès de la jus­tice, ain­si que leur faciliter l’accès aux aides de l’état et leur fournir une aide psy­chologique.

QUE FAIT LE GOUVERNEMENT ?

Le gou­verne­ment d’Alber­to Fer­nán­dez compte avec un min­istère dédié, le «Min­istère de la femme, du genre et de la diver­sité», dirigé par Eliz­a­beth Gómez Alcor­ta, dont dépend égale­ment un ser­vice spé­cial appelé «Approche générale des vio­lences en rai­son du genre», en charge de la coor­di­na­tion des poli­tiques de défense du droit des femmes à tra­vers le pays. En effet, un des prob­lèmes réside dans le car­ac­tère très décen­tral­isé de l’administration poli­tique argen­tine, où les provinces et les munic­i­pal­ités gar­dent une cer­taine autonomie de déci­sion, mais man­quent sou­vent de moyens pour les met­tre en œuvre. Par exem­ple, relève Jose­fi­na Kel­ly, mem­bre du ser­vice, seule­ment 30% des munic­i­pal­ités pos­sè­dent un ser­vice dédié aux prob­lèmes de genre. D’où la néces­sité de ren­forcer leurs moyens, en les dotant de bud­gets spé­ci­fiques et en leur four­nissant des per­son­nels com­pé­tents. Il s’agit égale­ment de pro­mou­voir des poli­tiques de préven­tion effi­cace, notam­ment par l’éducation, la péd­a­gogie et le ren­force­ment du débat pub­lic. Selon une autre mem­bre du cab­i­net, Lau­rana Mala­calza, rien n’a été fait jusqu’ici pour mieux coor­don­ner poli­tiques publiques et poli­tiques régionales, ni pour amélior­er l’action de la Jus­tice dans ce domaine.

Cela sera-t-il vrai­ment suff­isant dans un pays où une femme meurt toutes les 35 heures sous les coups ? Quelle effi­cac­ité auront ces équipes du «Pro­gra­ma acer­car dere­chos», com­ment seront-elles reçues dans les dif­férentes provinces, dont cer­taines sont dirigées par des admin­is­tra­tions d’opposition au gou­verne­ment actuel ? De quels moyens réels, son­nants et trébuchants, dis­poseront-elles dans un pays en proie à une crise économique con­sid­érable­ment aggravée par l’actuelle crise san­i­taire ? Peut-on espér­er des chiffres moins désolants pour le 7ème anniver­saire de «Ni una menos» en 2022 ? Pen­dant ce temps, hélas, les «affaires» sem­blent con­tin­uer : voir ici, et .

Pho­to DP

Sur le fémin­isime en Argen­tine, voir aus­si l’ex­cel­lent livre de Marie Audran, «Pibas», sur ce même site.

28 mai 2021. Revue de presse

Que retenir des grands titres de la presse argen­tine en ligne ce jourd’hui 28 mai ?

Le mau­dit virus fait tou­jours la une, on s’en doute. Comme partout, et à peu près dans les mêmes ter­mes : en Argen­tine, on en est à la sec­onde vague, et les chiffres s’affolent. Clarín sig­nale que le pays vient de franchir la barre des 40 000 cas quo­ti­di­ens, pour 551 morts jeu­di. Avec un pic his­torique d’admissions en soins inten­sifs : 6800. 38% des malades provi­en­nent de la province de Buenos Aires, ce qui reste logique compte tenu de ce que le tiers des Argentins réside dans cette région. Selon Clarín, l’Argentine serait le 10ème pays le plus touché au monde.

Le gou­verne­ment est dure­ment cri­tiqué par la presse d’opposition, à la fois pour l’inefficacité d’un con­fine­ment pour­tant con­stam­ment pro­longé (mais qui sem­ble devoir s’alléger prochaine­ment), et pour son inca­pac­ité à dévelop­per une poli­tique vac­ci­nale volon­tariste. La Nación titre sur «les expli­ca­tions rances d’Alberto Fer­nán­dez (le prési­dent, NDLA) sur cet échec». Et notam­ment sur la cam­pagne vac­ci­nale, qui reste encalminée. D’après le quo­ti­di­en con­ser­va­teur, citant le site «Our World in data», la cou­ver­ture vac­ci­nale du pays n’excèderait pas 5,5%, à com­par­er avec ses voisins chilien (41,2%) et uruguayen (28,6%). Alber­to Fer­nán­dez de son côté, cri­tique la firme Pfiz­er, dis­ant avoir négo­cié la com­mande de 14 mil­lions de dos­es, mais que le lab­o­ra­toire améri­cain avait exigé des con­di­tions impos­si­bles à sat­is­faire, et qu’il avait donc dû y renon­cer. Selon le prési­dent, Pfiz­er «ne voulait sim­ple­ment pas que le con­trat aboutisse». Pour le moment, les vac­cins les plus util­isés par l’Argentine restent donc le Sput­nik V russe et le Sinopharm chi­nois, dont, en ce qui con­cerne ce dernier, les impor­ta­tions vont repren­dre en juin et juil­let, après une inter­rup­tion due à la volon­té chi­noise de priv­ilégi­er son pro­pre pub­lic.

Comme sou­vent en Argen­tine, cette affaire de con­trat rompu va se ter­min­er devant les tri­bunaux. En effet, l’ancienne min­istre de droite Patri­cia Bull­rich a accusé le gou­verne­ment d’avoir refusé l’offre de Pfiz­er par pure idéolo­gie, pour priv­ilégi­er les solu­tions russe et chi­noise, ain­si qu’un con­glomérat argentin asso­cié à Astra Zeneca. Bull­rich accuse égale­ment le gou­verne­ment d’avoir pra­tiqué le favoritisme dans la dis­tri­b­u­tion de vac­cin, pré­ten­dant égale­ment que la vac­ci­na­tion était «un cadeau de fonc­tion­naire généreux», alors qu’il est financé par les deniers de l’Etat. Pire : elle est allée jusqu’à accuser le gou­verne­ment d’avoir exigé des pots de vin de la part de Pfiz­er. Ce que la firme a aus­sitôt démen­ti. Le gou­verne­ment assigne l’ancienne min­istre pour diffama­tion, nous indique Clarín dans son arti­cle.

Pour le reste de l’actualité, à sig­naler que le débat se pour­suit entre min­istre de l’éducation et Com­mu­nauté autonome de Buenos Aires (CABA) au sujet de la fer­me­ture des écoles et l’enseignement à dis­tance, le gou­verneur de la CABA réaf­fir­mant sa volon­té de ne pas se soumet­tre aux mesures de fer­me­ture décidées par le gou­verne­ment. On se sou­vient que Buenos Aires avait porté l’affaire devant les tri­bunaux (eh oui, encore et tou­jours), et avait obtenu gain de cause, forçant la réou­ver­ture des étab­lisse­ments sco­laires. (Voir notre arti­cle du 19 avril). Eh bien un groupe de juristes vient de porter plainte con­tre les qua­tre juges qui avaient don­né rai­son à la CABA, pour mise en dan­ger de la vie d’autrui, comme nous diri­ons chez nous, excès de pou­voir (ils ont invalidé une dis­po­si­tion nationale au prof­it d’une insti­tu­tion provin­ciale), défaut d’expertise (aucun expert com­pé­tent n’a été com­mis par les juges).

Le Diario Pop­u­lar indique que l’Argentine s’est asso­ciée à 24 pays (sur 47) pour vot­er la réso­lu­tion deman­dant une enquête sur des pos­si­bles vio­la­tions des droits de l’homme en Israël et Pales­tine, à la Com­mis­sion des Droits de l’homme de l’ONU. Un vote que la Chan­cel­lerie argen­tine a défendu en affir­mant sa con­for­mité avec le vœu exprimé par la Haute-Com­mis­saire aux droits de l’homme de l’organisation inter­na­tionale, Michelle Bachelet (Celle-ci avait notam­ment affir­mé que «Les bom­barde­ments d’Israël sur Gaza pour­raient être con­sid­érés comme des crimes de guerre»). L’enquête vise aus­si bien le gou­verne­ment israélien que le Hamas, mais Clarín souligne une cer­taine hypocrisie dans la réso­lu­tion, puisque, selon ce jour­nal, le Hamas n’étant pas un état con­sti­tué, il ne peut donc être directe­ment con­cerné par cette enquête. Le quo­ti­di­en anti péro­niste pointe que l’Argentine a uni son vote à celui du Mex­ique, de la Bolivie, du Venezuela, de la Russie et de la Chine (pays que ce jour­nal ne porte naturelle­ment pas dans son cœur), con­tre celui de pays amis (et plus démoc­rates) comme les Etats-Unis, l’Allemagne, le Roy­aume-Uni et l’Uruguay. Notons que lors de ce vote, le Brésil, l’Italie et la France ont préféré s’abstenir, une posi­tion que Clarín met en avant comme ce qu’aurait dû être celle de l’Argentine dans cette affaire.

Et pour finir, pêle-mêle :

On vient de décou­vrir qu’une rési­dence de maisons de luxe, fer­mée comme il se doit, sise à une petite heure de la cap­i­tale, piratait son élec­tric­ité, comme dans un vul­gaire bidonville. 38 maisons au tout élec­trique, grosse fac­ture de rat­tra­page en prévi­sion (Les pro­prié­taires risquent même six ans de prison !). A lire dans La Nación et le Diario Pop­u­lar.

Le voy­age de notre Prési­dent Macron au Rwan­da n’a pas sus­cité beau­coup d’intérêt en Argen­tine : un seul arti­cle, dans Pagina/12, qui rend compte du rap­port Ducle­rt et met l’accent sur les respon­s­abil­ités des divers poli­tiques de l’époque. Mais con­clut en con­statant que «la vérité finale sur la Rwan­da n’est pas encore écrite. Cette vérité est tou­jours objet de querelles poli­tiques entre ado­ra­teurs de Mit­ter­rand et politi­ciens de droite, et il fau­dra atten­dre longtemps avant que l’histoire ne sur­gisse de l’ombre dans laque­lle la cul­ture colo­niale et la morale idéologique la tien­nent encore enfer­mée».

Allez, pour nous quit­ter sur un petit sourire, la blague papale aux fidèles brésiliens venus lui ser­rer la pince au Vat­i­can. A leur demande : «Saint Père, priez pour nous, les Brésiliens», François aurait répon­du tout de go : «Ah vous les Brésiliens, rien ne peut vous sauver. (Le Brésil), c’est beau­coup de Cachaça, et peu de prière !». Provo­quant l’hilarité et la bonne humeur générale. Un mar­rant, Fran­cis­co, on vous dit ! A voir en texte et en images sur le Diario Pop­u­lar !

¡Nada más por el momen­to !

4 mai 2021. La France rend le butin !

          Selon Pagina/12 du 4 mai 2021, la France va restituer à l’Argentine les restes mor­tu­aires d’un chef Tehuelche, qui avaient été dérobés, en même temps que près de 1400 autres objets de divers­es natures, par le Comte De La Vaux entre mars 1896 et juil­let 1897, dans le sud argentin.
          Ces restes de Liem­pichún Saka­ma­ta, com­prenant son squelette, mais égale­ment divers objets se trou­vant dans sa sépul­ture, étri­ers, pen­den­ti­fs, pièces d’argent, ont été exposés au Musée de l’Homme à Paris jusqu’en 2009, avant d’être relégués à la réserve du musée.
          «C’est un pas impor­tant vers la répa­ra­tion his­torique des dom­mages causés à nos com­mu­nautés», a com­men­té l’anthropologue de L’institut Nation­al des Affaires indigènes, Fer­nan­do Miguel Pepe, qui a soutenu depuis 2015 la demande de la com­mu­nauté Tehuelche. «Mais cette vic­toire est essen­tielle­ment l’œuvre des peu­ples pre­miers, lesquels n’ont cessé de se bat­tre pour que soit recon­nu ce droit humain uni­versel qu’est celui de pou­voir don­ner une sépul­ture à leurs ancêtres telle que leur dicte leur cos­mo­vi­sion».
          Pagina/12 relève que la resti­tu­tion antérieure, par la France, des crânes de 24 Algériens assas­s­inés pen­dant la bataille qui a con­duit à la prise de Zaatcha par le général Her­bil­lon en 1849, aura con­sti­tué un précé­dent favor­able.
          Ces resti­tu­tions, tout comme celle, aus­si récente, des biens cul­turels dérobés pen­dant les guer­res colo­niales au Bénin et au Séné­gal, mar­que un net change­ment dans la poli­tique française par rap­port à ce prob­lème. Notre pays s’est très longtemps mon­tré plus que rétif, invo­quant hyp­ocrite­ment, comme le fai­sait par exem­ple l’ancien pre­mier min­istre Jean-Marc Ayrault , «l’inaliénabilité des œuvres détenues par les musées nationaux». Ou encore, le dan­ger qu’il y avait à restituer des œuvres qui, argu­men­tait-on, seraient bien mieux con­servées en France que dans leur pays d’origine. En somme, le voleur pré­ten­dant que les biens volés étaient finale­ment dans de meilleures mains que celles de leur légitime pro­prié­taire !
          Les Tehuelch­es, appelés égale­ment Aonikenk, sont un peu­ple de Patag­o­nie, dont le ter­ri­toire s’étend sur deux pays, l’Argentine et le Chili. S’ils ont pra­tique­ment totale­ment dis­paru de ce dernier pays, un recense­ment de 2010 éval­ue leur pop­u­la­tion en Argen­tine à 28 000 env­i­ron, dont une par­tie métis­sée avec une autre com­mu­nauté indi­enne, les Mapuch­es. La plu­part vit actuelle­ment dans la province de San­ta Cruz, con­nue pour ses immenses glac­i­ers andins.

Répar­ti­tion des peu­ples indigènes — Source : Wikipedia.org
Les langues indi­ennes — Source : wiki com­mons

Voir égale­ment sur ce blog, sur le sujet des peu­ples indigènes :
La con­quête du désert.

¿Buenos o malos aires?

Escrito el 22 de enero de 2020

          Es LA pre­gun­ta, cuan­do me inter­ro­gan sobre mi pasión por la cap­i­tal argenti­na. Y ya que no me gus­ta, cuan­do se me hace una pre­gun­ta, no saber qué con­tes­tar, ten­go la respues­ta prepara­da. ¿Lo que me gus­ta de Buenos Aires? Su alma, su ambi­ente, su atmós­fera.

          Ya. O sea, la típi­ca respues­ta cur­si, la fór­mu­la rim­bom­bante por exce­len­cia. El alma, la atmós­fera, esas pal­abras tan vacías que uno puede llenarlas con todo lo que le viene a la gana. Hay lugar. Pero sin embar­go… Sí que hay algo en el aire, en la atmós­fera, algo difí­cil de describir, pero que hace de Buenos Aires una ciu­dad que no se parece a ningu­na otra, bueno, den­tro de las que ya vis­ité, en Fran­cia o en otros país­es. Ya, ¿y entonces? ¿Qué? ¿Qué es lo que se puede enten­der detrás de esas pal­abras?

          Me lo pre­gun­to. Ya que en real­i­dad, por qué amo esta ciu­dad, si me paro un rato a reflex­ionar, en abso­lu­to no lo sé. Si me paro un rato a reflex­ionar, si me paro cin­co min­u­tos para medir sus encan­tos, lo que veo primero son sus defec­tos. Dicho de man­era des­or­de­na­da: es una ciu­dad demasi­a­do grande, rui­dosa, mal cuida­da, anárquica, imposi­ble de enten­der para el via­jero oca­sion­al, has­ta puede pre­sen­tar un ambi­ente hos­til a veces, en cier­tos bar­rios a cier­tas horas. Al con­trario de otras cap­i­tales más val­o­radas, como Paris o Lon­dres, mues­tra una cara total­mente dis­o­nante en cuan­to a la arqui­tec­tura. Per­mi­tieron los peo­res aten­ta­dos al buen gus­to, el van­dal­is­mo más sal­va­je con­tra la his­to­ria, jus­ti­fi­caron, has­ta alen­taron destruc­ciones irrepara­bles con­tra edi­fi­cios que nun­ca más podrán tes­ti­ficar del pasa­do sin embar­go tan apa­sio­n­ante de esta ciu­dad.

          Tomem­os de ejem­p­lo el bar­rio que mejor conoz­co puesto que resi­do aquí cuan­do voy a Argenti­na: La Reco­le­ta. Leer las guías, ver los doc­u­men­tales, siem­pre sale el mis­mo refrán: Reco­le­ta es “el bar­rio más parisi­no de Buenos Aires”. Bueno, no es que sea total­mente fal­so. Reco­le­ta es más parisi­no que San Nicolás, La Boca, Paler­mo, Bal­van­era… eso sí. Y mucho. Pero hay que rel­a­tivizar un poco. Depende de lo que uno entiende por “parisi­no”, claro.

          El nom­bre del bar­rio viene del francés: aquí los “Rec­ol­lets”, mon­jes fran­cis­canos que venían de Fran­cia, con­struyeron un con­ven­to a prin­ci­p­ios del siglo XVIII. Luego, hubo una ola de migración france­sa entre 1840 y 1850, una déca­da de fuerte inmi­gración gala. La úni­ca, puesto que la sigu­iente, entre 1890 y 1910 tra­jo sobre todo ital­ianos, ale­manes y europeos del este, sin hablar de los españoles, claro, siem­pre may­ori­tar­ios (Una curiosi­dad en cuan­to a la inmi­gración españo­la. Como den­tro de ellos fig­ura­ba un mon­tón de gente proce­dente de Gali­cia, per­maneció el apo­do: en Argenti­na, un inmi­grante español siem­pre lo cal­i­f­i­can de “gal­lego”).

          No se puede cues­tionar que Fran­cia dejo cier­tas huel­las arqui­tec­turales en el bar­rio, que todavía se pueden notar allí o allá, como por ejem­p­lo el Pala­cio Duhau o unos edi­fi­cios “hauss­ma­ni­anos”, (del barón Hauss­mann, quien tan­to influyo en el aspec­to actu­al de Paris durante el reino de Napoleón III), o “art déco”, ya que esta influ­en­cia france­sa se man­tu­vo has­ta 1930, más o menos.

          Pero la ver­dad es que Argenti­na es un país amer­i­cano, con todas sus cual­i­dades y todos sus defec­tos. Quiero decir que aquí la úni­ca regla en arqui­tec­tura, es… que no hay ningu­na regla. No existe un organ­is­mo como “Bâti­ments de France” en Argenti­na, para pro­te­ger el pat­ri­mo­nio arqui­tec­tur­al nacional.

         Los años 60 (años en que, además, gob­ernaron sobre todo mil­itares poco afi­ciona­dos a la piedra antigua), ansiosas de encon­trar espa­cio para la vivien­da, fueron dev­as­ta­do­ras. No se alzó nadie para defend­er los edi­fi­cios históri­cos. No sólo destruyeron mucho, pero tam­bién con­struyeron sin reglas, tan­to en lo que se refiere al esti­lo como en lo que se refiere a la altura o los mate­ri­ales uti­liza­dos. Así poco a poco la ciu­dad se vuelve un mero “patch­work” de con­struc­ciones het­erogéneas. Por ejem­p­lo, aveni­da Callao:

Y así se podrían mul­ti­plicar los “encon­tron­a­zos”.

          Así que no puedo, ver­dadera­mente, pre­tender que Buenos Aires sea “una ciu­dad lin­da”. Ni hablar de las veredas (cuida­do con los bach­es y las pla­cas que sobre­salen), tam­poco de los enormes con­tene­dores de basura en ple­na calle, o de las avenidas reple­tas de coches boci­nan­do (Buenos Aires cuen­ta con tan sólo una calle peaton­al, la Flori­da). No, no es por su belleza que amo a esta ciu­dad. Paris, Lon­dres, Madrid, Viena, son ciu­dades muchos más lin­das en cuan­to a su arqui­tec­tura. Ciu­dades cuyo pat­ri­mo­nio supieron preser­var, y donde no se per­mi­tió a los pro­mo­tores realizar masacres arma­dos de mar­til­los neumáti­cos y hormigoneras. Aunque ojo, inclu­so en Paris, si uno se pasea en la zona de la “Porte d’Italie”, por ejem­p­lo, se puede con­statar tam­bién como se per­pe­traron aten­ta­dos irrepara­bles…

          Cuida­do que no estoy pre­ten­di­en­do que Buenos Aires ya no tiene pat­ri­mo­nio. Que­da mucho, por suerte. Además des­de una déca­da hay una toma de con­scien­cia, y el tiem­po ale­gre de la fies­ta destruc­ti­va parece haber ter­mi­na­do. Sin embar­go ya es demasi­a­do tarde para algunos tesoros desa­pare­ci­dos. Se cometieron daños irre­versibles. No que­da nada por ejem­p­lo de los con­ven­til­los de San Tel­mo, que alber­garon los migrantes del fin de siglo XIX. Nada del primer puer­to de la ciu­dad, en La Boca, con­ver­tido en teatro para tur­is­tas, con sus casas pin­tadas y sus fal­sos bares de tan­go (Para el tan­go, ir has­ta Boe­do, menos osten­toso pero mucho más aut­en­ti­co).

          Bueno, entonces, ¿Aca­so nos va a escu­pir porque te gus­ta tan­to esta ciu­dad desven­ci­ja­da? Exac­ta­mente eso: sus cica­tri­ces, sus dolores, su nos­tal­gia para una his­to­ria cuyos tes­ti­gos ya fal­l­ecieron casi todos, su alma de ciu­dad heri­da, mar­t­i­riza­da, arru­ina­da, pero sin embar­go tan viva, tan ale­gre, tan opti­mista a pesar de las bru­tal­i­dades del tiem­po, de la economía y de la cor­rup­ción de sus elites políti­cas. O sea que lo que me gus­ta ante todo en esta ciu­dad son sus habi­tantes, los porteños. Los que ani­man a su alma, que mod­e­lan su ambi­ente, y calien­tan su atmós­fera.

 

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Para ilus­trar este artícu­lo, añadí una pequeña galería de fotos aba­jo. Inten­té ele­gir unas imá­genes rep­re­sen­ta­ti­vas de la arqui­tec­tura porteña.

(Todas las fotos son del autor del pre­sente artícu­lo)

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Pequeño panora­ma de la arqui­tec­tura porteña:

LA RECOLETA, esquina Jun­cal y Talc­ahuano:

LA PLAZA DE MAYO. A la izquier­da, el Cabil­do, en frente la cat­e­dral.

Aveni­da San­ta Fe:

SAN TELMO

Otra vez en SAN TELMO, calle San Loren­zo:

Aveni­da Cor­ri­entes:

Entra­da al « Camini­to », bar­rio de La Boca

En 1940 :

70 años más tarde:

LA BOCA para los tur­is­tas:

LA BOCA de los porteños:

PALERMO:

PUERTO MADERO:

La tien­da ingle­sa Har­rods, esquina de San Martín y Cór­do­ba. Aban­don­a­da des­de 1998:

PARQUE CHAS, bar­rio res­i­den­cial en el norte de Buenos Aires:

 

 

Y para ter­mi­nar, al voleo:

 

 

 

 

 

 

 

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