Législatives 2021 : résultats

          Les élec­tions lég­isla­tives ont eu lieu hier dans la journée. Comme chez nous, elles se déroulent tra­di­tion­nelle­ment le dimanche.
          Comme cela était annon­cé après le «pré-vote» des pri­maires en sep­tem­bre, l’opposition argen­tine l’a assez net­te­ment emporté sur l’ensemble du ter­ri­toire. Voici les résul­tats globaux pour l’Assemblée nationale, après dépouille­ment de près de 99% des bul­letins :

Mou­ve­ment «Jun­tos por el Cam­bio» (Oppo­si­tion, cen­tre-droit et droite) : 42% (+1 siège)
Mou­ve­ment «Frente de todos» (Sou­tien au gou­verne­ment, péro­niste) : 34% (-2 sièges)
Gauche tra­di­tion­nelle : 6% (+2 sièges)

          Le reste se partageant entre dif­férents petits par­tis, dont beau­coup de par­tis stricte­ment locaux.

          Glob­ale­ment égale­ment, le mou­ve­ment «offi­cial­iste», comme on dit là-bas (la majorité gou­verne­men­tale, dirait-on ici) a légère­ment amélioré son score des pri­maires de sep­tem­bre, d’un petit 1,19%.
          En revanche, la vic­toire de l’opposition est beau­coup plus nette pour le Sénat. Les péro­nistes n’y ont obtenu que 28%des suf­frages et per­du 5 sièges, con­tre 47% à leur adver­saire prin­ci­pal qui en a gag­né autant.
Dans les deux cas, l’abstention a été moin­dre que pour les pri­maires. Et c’est peut-être ce qui explique que la défaite du par­ti au pou­voir ait pu être quelque peu con­tenue, car les pri­maires l’annonçaient plus nette.

          Voici la pro­jec­tion en sièges pour les deux assem­blées désor­mais (Source : La Nación.com – cap­tures d’écrans)

Assem­blée nationale :

         

Sénat :

          Comme on le voit, la sit­u­a­tion du Frente de Todos au pou­voir est incon­fort­able, puisqu’il ne dis­pose d’aucune majorité absolue, et devra com­pos­er avec les autres groupes pour pou­voir gou­vern­er.

          Nous vous épargnerons les détails par région, qui intéressent essen­tielle­ment les con­cernés et les poli­to­logues. Notons sim­ple­ment quelques faits sig­ni­fi­cat­ifs, qui don­nent à cette élec­tion ses couleurs par­ti­c­ulières.

1. Pour la pre­mière fois depuis 1985, la région de La Pam­pa a mis le péro­nisme en minorité : il n’a obtenu qu’un siège de séna­teur sur trois.
2. Deux régions ont vu s’inverser les résul­tats par rap­port aux pri­maires : Le Cha­co (nord argentin) et La Terre de Feu, où les pri­maires avaient annon­cé une vic­toire de l’opposition, ont finale­ment élu des can­di­dats pro-gou­verne­ment.
3. La carte élec­torale mon­tre un net cli­vage entre le nord-ouest argentin, aux provinces plutôt pau­vres et où le péro­nisme main­tient sa pop­u­lar­ité, et le reste du pays, qui a voté pour l’opposition (Terre de feu excep­tée).

          Les réac­tions dans les par­tis et dans la presse sont con­formes aux tra­di­tions élec­torales uni­verselles : tout le monde est con­tent, ou presque.

          L’opposition retient qu’une page de 18 ans de péro­nisme kircheniste se tourne : selon Joaquin Morales Solá (anti péro­niste) dans La Nación, cette défaite sans ambigüité signe la déca­dence du mou­ve­ment, dont le seuil élec­toral n’a jamais été aus­si bas depuis 2003 et l’arrivée au pou­voir de Nestor Kirch­n­er. Pour Eduar­do Van der Kooy dans Clarín, la perte de la majorité au Sénat est «une balle dans le cœur de la vice-prési­dente Cristi­na (Kirch­n­er) et du kirch­ner­isme». Selon lui, la défaite au Sénat, qui lui était jusque là tout dévoué, est une défaite per­son­nelle, qui devrait, dom­mage col­latéral, per­me­t­tre au Prési­dent Alber­to Fer­nán­dez de repren­dre la main sur le mou­ve­ment, jusqu’ici – c’est la thèse des opposants – con­trôlé par les «Kirch­ner­istes».

          A l’opposé, Melisa Moli­na dans le quo­ti­di­en péro­niste Pagina/12 souligne la qua­si égal­ité obtenue dans la province de Buenos Aires (Une «remon­ta­da», puisque les pri­maires annonçaient une sévère défaite), et le main­tien de la pre­mière place en sièges à l’Assemblée nationale. Idem pour Eduar­do Aliv­er­ti, selon lequel on sen­tait qu’au vu des résul­tats, le mou­ve­ment péro­niste don­nait «…claire­ment la sen­sa­tion se sor­tir la tête de l’eau», et qu’en face, mal­gré les «chiffres objec­tive­ment favor­ables, on ne pou­vait dis­simuler sa décep­tion face au match nul de la province de B.A.». Aliv­er­ti file la métaphore foot­bal­is­tique : «Quand on s’attendait à ce que tu prennes une dégelée au point de t’éliminer défini­tive­ment de la lutte pour le titre, et que finale­ment tu livres une par­tie plus qu’honorable grâce à une défense qui s’est mon­trée à la hau­teur, et que tu restes dans la course, tu as le droit de célébr­er le match nul, ou la défaite hon­or­able».
          On se con­sole comme on peut. Il n’en reste pas moins que le gou­verne­ment n’a plus aucune majorité absolue, ni à la Cham­bre ni au Sénat, qu’il devra beau­coup négoci­er avec les petites listes pour pou­voir avancer, et que les deux années qui lui restent de man­dat vont être longues. Alber­to Fer­nán­dez a promis d’ouvrir plus que jamais le dia­logue avec les dif­férents parte­naires poli­tiques, économiques et soci­aux, favor­ables comme d’op­po­si­tion. Mais d’abord, il va devoir pas mal dia­loguer avec ses pro­pres amis poli­tiques – et néan­moins con­cur­rents – dont cer­tains rêvent déjà de lui faire porter le cha­peau de la défaite. En somme, la ques­tion est : lequel des deux Fer­nán­dez tir­era le plus prof­it de la défaite, le prési­dent Alber­to, ou la vice-prési­dente Cristi­na ?

          Rien de bien neuf pour nous Français, n’est-ce pas ? Les haines recuites en moins (car en ce moment en Argen­tine, les crispa­tions sont au max­i­mum de leur inten­sité), les lende­mains d’élections sont assez sim­i­laires. En atten­dant, les prob­lèmes demeurent, et ce ne sont pas ces résul­tats qui font espér­er des solu­tions à court terme. Bien au con­traire.          

          L’Argentine est plus que jamais un pays ingou­vern­able, et qui risque, dans les deux ans à venir, de s’enfoncer dans le marasme et les con­flits internes. Et là-dessus, hélas, on peut compter sur les bril­lants politi­ciens locaux, d’un bord comme de l’autre, pour gâter la sauce.

          Pour les non-his­panophones, dif­fi­cile de trou­ver des comptes-ren­dus de ces élec­tions dans la presse française. Voici deux liens, pour ceux que ça intéresse, mais ce sont des arti­cles soit réservés aux abon­nés (Le Monde), soit plutôt suc­cincts (Ouest-France). Il est vrai que c’est tout frais : on en trou­vera peut-être davan­tage dans les jours à venir !

08/10/2021 : expulsions à Buenos Aires

Expul­sions au bull­doz­er

          Ces derniers jours, rap­porte le quo­ti­di­en Pagina/12, les autorités de la munic­i­pal­ité de Buenos Aires ont fait procéder à une vaste expul­sion d’une zone con­nue sous le nom de « La Toma », située juste à côté du bidonville «Vil­la 31».

          La cap­i­tale compte de nom­breux bidonvilles, dis­séminés sur l’ensemble de son ter­ri­toire. La vil­la 31, situé dans le quarti­er de la gare de Retiro, est le plus grand d’entre eux. Ils sont habités en grande majorité par des émi­grants d’autres pays d’Amérique du sud, essen­tielle­ment Paraguayens, Boliviens, Péru­viens, venus en Argen­tine pour ten­ter de trou­ver une vie meilleure. Voir notre arti­cle ici.

Vil­la 31

Un bidonville à côté du bidonville

          Voici quelque temps, des mères de famille en grande dif­fi­culté sociale, sans tra­vail, vic­times de vio­lences con­ju­gales et sans loge­ment, s’étaient instal­lées sur un ter­rain vague à côté de la Vil­la 31, jusque là util­isé comme décharge publique. Elles l’avaient net­toyé, puis avaient con­stru­it des baraques avec les moyens du bord. Sou­vent mères de plusieurs enfants, per­son­ne ne voulait leur louer de loge­ment, même le plus petit, même sans le moin­dre con­fort : les pro­prié­taires du quarti­er refusent sys­té­ma­tique­ment de louer aux familles avec enfant. En tout, 80 familles, avec 175 enfants, s’étaient instal­lées sur ce ter­rain, pour ten­ter d’interpeller la munic­i­pal­ité sur leur sort.

          Celle-ci a répon­du en envoy­ant ses bull­doz­ers, au petit matin à sept heures, au moment où les enfants finis­saient de se pré­par­er pour par­tir à l’école.

          «Ils se moquaient de nous, dis­aient ʽces pouilleux ne se lavent même pas’. Main­tenant il faut que je recom­mence tout, où vais-je pou­voir aller avec mes six enfants, ils nous ont tout cassé, ont jeté les vête­ments des enfants, com­ment ils vont pou­voir aller à l’école sans leurs carta­bles, com­ment ils vont pou­voir s’instruire ? Tout ce qu’on veut, c’est qu’ils étu­di­ent pour avoir une vie meilleure», racon­te Leonela, une de ces mères de famille.

          «Depuis le début de l’installation on demande à être enten­dues, on a envoyé des let­tres partout, même au Min­istère de la Femme, mais per­son­ne ne nous a répon­du. Nous n’avons pas de tra­vail fixe, et l’autre prob­lème, c’est qu’on ne veut pas nous louer parce qu’on a des enfants».

          La seule réponse de la munic­i­pal­ité a été de refuser l’accès de ces familles à la can­tine pop­u­laire qu’elle gère à l’intérieur du bidonville «offi­ciel», pour les «punir» en quelque sorte de leur instal­la­tion sauvage.

          Pour ten­ter de jus­ti­fi­er cette expul­sion sans ménage­ment ni aver­tisse­ment, la Ville de Buenos Aires a indiqué que le ter­rain occupé était prévu pour la con­struc­tion d’une école pri­maire des­tinée aux habi­tants de la Vil­la 31. Pagina/12 y voit une sim­ple manœu­vre pour essay­er d’opposer les mal-logés entre eux. D’après le jour­nal, jamais avant l’installation des familles il n’en avait été ques­tion, d’ailleurs le pro­jet ne fig­ure nulle part dans le bud­get 2021 de la munic­i­pal­ité.

          Ce n’est pas la pre­mière occu­pa­tion organ­isée dans la ville par des mal-logés. Il y a deux mois, un autre groupe de 150 per­son­nes s’était instal­lé sur l’emplacement d’un ter­rain désaf­fec­té près de la Vil­la 21–24, dans le quarti­er pop­u­laire de Bar­ra­cas, au sud de la ville.

Un prob­lème, aucune solu­tion en vue.

          Selon le quo­ti­di­en, la munic­i­pal­ité, dirigée par l’élu de droite Hora­cio Rodríguez Lar­reta, n’apporte aucune solu­tion au prob­lème récur­rent du mal loge­ment à Buenos Aires. Son plan d’urbanisation, au con­traire, a eu un effet per­vers : en faisant crain­dre aux pro­prié­taires qu’ils allaient se voir dépos­sédés de leurs biens, ceux-ci se sont empressés de chas­s­er leurs locataires.

       Comme en d’autres occa­sions (voir notre arti­cle cité plus haut), les autorités pro­posent par­fois des solu­tions de rel­o­ge­ment, mais les maisons ou apparte­ments pro­posés souf­frent d’une très mau­vaise qual­ité de con­struc­tion, devi­en­nent très vite inhab­it­a­bles, et tout est à recom­mencer pour les habi­tants.  

          Le mal loge­ment est donc très loin d’un début de solu­tion dans la cap­i­tale argen­tine, qui rap­pelons-le, abrite un tiers de la pop­u­la­tion totale du pays. D’autant que pour les élus, il ne sem­ble pas con­stituer une pri­or­ité : Pagina/12 rap­pelle que, pen­dant qu’on expulse les « pouilleux », à quelques cen­taines de mètres de là, on peut suiv­re les chantiers de con­struc­tion de tours gigan­tesques, fruits de la spécu­la­tion immo­bil­ière et de l’appétit insa­tiable de mil­liar­daires encour­agés par les autorités poli­tiques.

 

Un curieux système électoral

          En novem­bre prochain vont avoir lieu en Argen­tine des élec­tions lég­isla­tives et séna­to­ri­ales. Le sys­tème d’élection est assez sem­blable à celui de la France, à quelques dif­férences près.

          Comme chez nous, ces élec­tions sont à la fois nationales (on élit des représen­tants par­lemen­taires nationaux) et régionales (chaque province élit un nom­bre déter­miné de représen­tants, en fonc­tion de sa pop­u­la­tion).
Mais d’une part, les lég­isla­tives ne con­cer­nent que le renou­velle­ment de la moitié des sièges (127 sur 257 exacte­ment), et les séna­to­ri­ales le tiers (24 sur 72). Et d’autre part, les séna­teurs ne sont pas élus au suf­frage indi­rect, comme c’est le cas en France, mais direct, égale­ment par province. Cette année, six provinces (sur 25) vont donc par­ticiper au vote séna­to­r­i­al.

          C’est une pre­mière dif­férence. Qui n’empêche d’ailleurs pas que la majorité, jusqu’ici détenue par le par­ti prési­den­tiel (péro­niste) risque fort de bas­culer, ce qui pour­rait ren­dre le tra­vail gou­verne­men­tal très dif­fi­cile pour les trois années qui lui restent de man­dat. (En Argen­tine, le prési­dent est élu pour qua­tre ans, Alber­to Fer­nán­dez est en place depuis jan­vi­er 2020).

          Mais il y en a une autre, encore bien plus impor­tante. Depuis 2009, chaque élec­tion (prési­den­tielle ou lég­isla­tive) est précédée d’une « pri­maire » oblig­a­toire, qui vise à déter­min­er quels par­tis pour­ront réelle­ment se présen­ter aux élec­tions offi­cielles, et, à l’intérieur de ces par­tis, quels can­di­dats, ou listes de can­di­dats.

Jeunes sup­port­ers du “Frente de todos”. On notera le soleil en lieu et place du “o” de “todos”: à la fois pour rap­pel­er le soleil du dra­peau argentin, et pour mar­quer l’in­clu­siv­ité, à la fois “o” mas­culin et “a” féminin.

          Ces pri­maires organ­isées à l’échelle nationale sont appelées « PASO » : Pri­marias Abier­tas Simul­tane­as Oblig­a­to­rias ». C’est-à-dire :

Pri­maires, car organ­isées préal­able­ment aux véri­ta­bles élec­tions.
Ouvertes, car tous les citoyens munis d’une carte d’électeur peu­vent par­ticiper.
Simul­tanées, car organ­isées toutes en même temps sur le ter­ri­toire.
Oblig­a­toires, car elles s’imposent à tous les citoyens âgés entre 18 et 70 ans. Elles restent option­nelles pour les 70 ans et plus, ain­si que pour les 16–18 ans.

          Aucun par­ti souhai­tant par­ticiper aux élec­tions offi­cielles ne peut s’y sous­traire. Pour pou­voir être « qual­i­fié », il est néces­saire d’avoir obtenu au moins 1,5% des voix lors de ces pri­maires.

          Cette année, ces pri­maires lég­isla­tives ont eu lieu le 12 sep­tem­bre dernier. Elles ont per­mis de qual­i­fi­er 6 par­tis, et d’en élim­in­er la bagatelle de 19 ! Et par­mi les qual­i­fiés, seuls 2 ont obtenu plus de 6% des voix : la coali­tion de par­tis sou­tenant l’actuel prési­dent, Frente de Todos (Front com­mun), plutôt classé à gauche, et Jun­tos por el cam­bio (Ensem­ble pour le change­ment), coali­tion de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri, plutôt classé à droite.

Logo du mou­ve­ment d’op­po­si­tion au péro­nisme.

          Ces pri­maires ont per­mis non seule­ment de départager, à l’intérieur des par­tis, dif­férentes listes de can­di­dats (encore que la plu­part n’en présen­taient qu’une), mais égale­ment de jauger l’état de l’opinion avant la « vraie » élec­tion.

          Comme chez nous, le par­ti du gou­verne­ment s’est vu hand­i­capé par l’exercice du pou­voir, agglomérant les mécon­tente­ments. D’autant plus en pleine crise san­i­taire, dont les Argentins ne voient pas le com­mence­ment de la fin, et qui ne con­tribue pas peu à dégrad­er l’économie nationale et les con­di­tions de vie des citoyens. Sans par­ler des querelles internes au mou­ve­ment « Frente de todos », où la ten­dance « Kirch­nériste » menée par l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er s’oppose plus ou moins ouverte­ment à une ten­dance péro­niste plus mod­érée, pour faire court.

          Bref, ces pri­maires ont été rem­portées par l’opposition, avec près de 40% des voix, con­tre 35,5 pour la majorité prési­den­tielle. Ce qui augure un sérieux revers pour le prési­dent en novem­bre, car il est rare que les résul­tats des pri­maires ne se voient pas con­fir­més lors du suf­frage offi­ciel.

          Les années à venir risquent d’être assez agitées en Argen­tine. Ce qui ne chang­era guère de l’habitude, dans ce pays où la poli­tique n’est qu’un éter­nel con­flit ouvert, où le vain­queur du jour se sent tou­jours tenu de faire pay­er, le plus chère­ment pos­si­ble, le gou­ver­nant d’hier, ain­si que ses électeurs.

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Pour les his­panophones :

Site CNN espag­nol, expli­quant les modal­ités de vote.

Quelques com­men­taires nationaux et inter­na­tionaux, juste après le vote.

22/09/21 : Recul du COVID en Argentine

          Il sem­blerait que le coro­n­avirus soit bien entré dans une phase de décrue – voir ici – en Argen­tine ces dernières semaines.

         Cette ten­dance pos­i­tive amène le gou­verne­ment a assou­plir des mesures jusqu’ici assez strictes,et  dont l’efficacité n’a guère été probante. Le jour­nal Clarín en déroule le détail dans son numéro d’aujourd’hui, tout comme Pagina/12. Le quo­ti­di­en La Nación, de son côté, établit un com­para­tif entre cer­tains pays, notam­ment européens, qui ont eux aus­si relâché un peu les restric­tions san­i­taires, comme le Roy­aume-Uni, l’Espagne ou le Dane­mark, ain­si qu’Israel et les Etats-Unis. Pour mon­tr­er que bien sou­vent, ces assou­plisse­ments ont eu pour con­séquence une remon­tée des taux d’incidence, et le retour à cer­taines restric­tions.

Par­mi ces mesures d’assouplissement :

Le masque ne sera donc plus oblig­a­toire en extérieur, sauf dans les endroits den­sé­ment occupés. Il reste oblig­a­toire en revanche dans les lieux publics fer­més, comme les ciné­mas, les étab­lisse­ments sco­laires, les trans­ports publics, les lieux de tra­vail ou les rassem­ble­ments fes­tifs. Ceux-ci sont donc de nou­veau autorisés sans lim­ite de nom­bre, sous réserve de respect des mesures bar­rières.

Le con­fine­ment est levé pour toutes les activ­ités économiques, ain­si que les activ­ités religieuses, sportives, cul­turelles et sociales en milieu fer­mé, tou­jours sous réserve des mesures bar­rières.

Les voy­ages d’agrément col­lec­tifs de retraités sont de nou­veaux autorisés, tout comme les sor­ties sco­laires.

Réou­ver­ture (jauge de 50%) des dis­cothèques, sous réserve de passe­port vac­ci­nal com­plet.

Événe­ments sportifs en extérieur : lev­ée de la restric­tion lim­i­tant la jauge du pub­lic à 1000 per­son­nes, dans la lim­ite de 50% de la capac­ité totale du lieu.

Réou­ver­ture pro­gres­sive des fron­tières, jusqu’ici totale­ment fer­mées sauf rai­son pro­fes­sion­nelle, et sup­pres­sion pour ces derniers cas de l’obligation d’isolement de 14 jours. A par­tir du 1er octo­bre, tous les étrangers des pays lim­itro­phes pour­ront entr­er sans néces­sité d’isolement. A par­tir du 1er novem­bre, ouver­ture pour tous les étrangers. Tout cela sous réserve de présen­ter un passe­port vac­ci­nal établit plus de 14 jours avant l’entrée, et d’un test PCR négatif de moins de 72 heures. Plus un autre test entre 5 à 7 jours après l’entrée en Argen­tine. (Ce qui est la norme européenne actuelle­ment).

          La Nación pose la ques­tion du dan­ger d’un relâche­ment qui pour­rait être pré­maturé, soulig­nant que les pays qui l’ont fait ont vu leur taux d’incidence remon­ter, les oblig­eant à revenir à des mesures restric­tives. Ce fut le cas en Espagne : le 26 juin, quand les autorités avaient sup­primé l’obligation du port du masque dans l’espace pub­lic, on comp­tait 4924 cas/jour. La veille du rétab­lisse­ment de la mesure, on était mon­té à près de 22000 cas. Même chose aux Etats-Unis, pas­sant de 38000 à 70000 cas/jour. Le jour­nal estime qu’on sera en mesure de faire le point dès octo­bre sur les effets de l’assouplissement. Tout en notant que la prop­a­ga­tion du vari­ant delta reste très con­tenue dans le pays.

          Pagina/12 se réjouit de cet assou­plisse­ment, soulig­nant qu’il résulte logique­ment de la mon­tée de la vac­ci­na­tion (64% de pri­mo-vac­cinés, 45% com­plète­ment vac­cinés, en Argen­tine, essen­tielle­ment avec le vac­cin russe Sput­nik, mais depuis quelque temps, égale­ment avec Pfiz­er et Mod­er­na), et de la baisse des admis­sions en soins inten­sifs (1440 au dernier comp­tage, quand on en a comp­té jusqu’à près de 8000 au pic de la deux­ième vague). Mais il souligne qu’il con­vient de rester pru­dent, et que le gou­verne­ment lui-même appelle à rester vig­i­lant. La pandémie est certes en voie de régres­sion, mais elle doit rester sous forte sur­veil­lance. Comme le souligne le quo­ti­di­en, «Tant qu’il existe une pop­u­la­tion à tra­vers le monde sus­cep­ti­ble d’être con­t­a­m­inée, il existe une prob­a­bil­ité que la pandémie se pro­longe indéfin­i­ment. Car tan­dis que cer­tains ter­ri­toires en sont à inoculer une troisième dose de vac­cin à ses habi­tants, l’Afrique, elle, compte à peine 4% de vac­cinés».

Arrivée du vac­cin Sputnik‑V en Argen­tine

Les Argentins descendent-ils des bateaux ?

          Polémique ces temps-ci en Argen­tine, suite à une petite phrase pronon­cée par le Prési­dent Alber­to Fer­nán­dez sur l’origine des Argentins.

          Peut-être avez-vous déjà lu, ou enten­du, la for­mule fameuse au sujet de l’immigration argen­tine : «Les Mex­i­cains descen­dent des Aztèques, les Péru­viens des Incas. Les Argentins, eux, descen­dent… des bateaux !». Une for­mule qui con­nait pas mal de décli­naisons et de nuances, dont celle, donc, du prési­dent, qui a pronon­cé exacte­ment celle-ci : «Les Mex­i­cains descen­dent des indi­ens, les Brésiliens de la forêt, mais nous autres Argentins, nous sommes arrivés en bateau». Une phrase jugée raciste par de nom­breux cri­tiques, d’autant qu’elle a été pronon­cée lors d’une entre­vue avec le pre­mier min­istre de l’ancienne puis­sance colo­niale espag­nole, Pedro Sanchez. Con­cours de cir­con­stances plutôt mal­heureux, il faut bien dire. 

Alber­to Fer­nan­dez, prési­dent de la République Argen­tine — Pho­to DP

          D’où vient cette phrase, et que veut-elle sig­ni­fi­er ? Son orig­ine est, comme tou­jours dans ces cas-là, assez dis­cutée. Alber­to Fer­nán­dez l’attribue à l’écrivain Mex­i­cain Octavio Paz (1914–1998), prix Nobel de lit­téra­ture en 1990. Clarín, en bon quo­ti­di­en d’opposition, préfère l’attribuer au chanteur Lit­to Neb­bia, dans sa chan­son «Nous sommes arrivés par bateau», de 1982. For­cé­ment : Lit­to Neb­bia serait un ami du prési­dent. Paz avait écrit très exacte­ment : «Les Mex­i­cains descen­dent des Aztèques, les Péru­viens des Incas, et les Argentins, des bateaux». Une boutade, naturelle­ment, par laque­lle l’auteur Mex­i­cain voulait illus­tr­er l’impact beau­coup plus grand de l’immigration européenne sur l’Argentine que sur les autres pays sud améri­cains. Voir à ce sujet notre arti­cle «1880–1910 : la grande vague d’immigration»

          En effet, l’Argentine a vécu à la fin du XIXème siè­cle et au début du XXème, une vague d’arrivées mas­sives de toute l’Europe, qui a con­tribué à large­ment façon­ner son vis­age cos­mopo­lite d’aujourd’hui, d’autant que, plus qu’aucun autre pays, elle a égale­ment, au cours du XIXème siè­cle, joyeuse­ment mas­sacré tout, ou presque, ce que la con­trée comp­tait de peu­ples pre­miers. Voir ici le déroulé de cette «con­quête du désert».

          C’est naturelle­ment ce qui a con­tribué à bra­quer une par­tie des Argentins qui ne veu­lent pas qu’on efface ain­si d’une phrase un peu facile la réal­ité d’une terre colonisée, en niant la préex­is­tence de peu­ples instal­lés bien avant l’arrivée des pre­miers colons. C’est bien légitime. On ver­ra ici la réac­tion du célèbre acteur Argentin Ricar­do Darín (Les nou­veaux sauvages, Le som­met), qui rel­a­tivise néan­moins la polémique : «Il y a des choses plus graves».

          Alber­to Fer­nán­dez, qui ne dit pas autre chose, a demandé a Vic­to­ria Don­da, la direc­trice de l’Institut Nation­al con­tre la dis­crim­i­na­tion, la xéno­pho­bie et le racisme (INADI), d’analyser sa phrase afin d’établir si elle «cor­re­spond à un acte de dis­crim­i­na­tion» de sa part. Dans sa let­tre à Vic­to­ria Don­da, il pré­cise qu’aujourd’hui «vivent dans le pays des dizaines de peu­ples orig­i­naires, avec leurs langues et leurs tra­di­tions pro­pres. De plus, des enquêtes sérieuses mon­trent qu’un pour­cent­age approchant les 50% des Argentins a une ascen­dance indigène», et il ajoute «Nous sommes cette diver­sité dont nous devons être fiers. Nous sommes le résul­tat d’un dia­logue inter-cul­turel». Sa let­tre à Vic­to­ria Don­da est repro­duite inté­grale­ment dans cet arti­cle de Pagina/12. Arti­cle sous lequel quelques com­men­ta­teurs facétieux pointent avec humour la prox­im­ité poli­tique de Don­da avec le prési­dent : peu prob­a­ble que celle-ci désavoue celui-là !

          Ce qui n’empêche pas de soulign­er l’op­por­tunisme de cer­tains qui, en d’autres occa­sions, ne sont pas aus­si empressés à recon­naitre la réal­ité des peu­ples pre­miers argentins, et à con­damn­er les mas­sacres d’indiens du XIXème siè­cle. L’anti racisme est en Argen­tine comme partout, un out­il poli­tique bien utile !

          Sur le sujet de l’immigration argen­tine, on lira égale­ment avec prof­it, pub­liés ce même jour, deux arti­cles de fond. Celui de Jorge Alemán dans Pagina/12, «Note sur les bateaux», qui pointe que «Le métis­sage hybride argentin serait impens­able sans les bateaux» et que «Le vrai racisme serait d’effacer cela en escamotant l’histoire». Et celui de Patri­cia Kolenikov dans Clarín, «Nous sommes venus en bateaux pour échap­per à la faim et à la bar­barie européenne» qui explique les raisons de la grande vague migra­toire et l’odyssée des migrants du début du XXème siè­cle.

          Car oui, les Argentins descen­dent AUSSI des bateaux, même si ce n’est pas une rai­son pour penser que l’Argentine n’est qu’un loin­tain pays européen.

Arrivée de migrants — Buenos Aires — Pho­to DP

03 juin 2021 : Ni una menos !

NI UNA MENOS : le point sur les vio­lences faites aux femmes

Aujourd’hui 3 juin 2021, on célèbre en Argen­tine le 6ème anniver­saire de la nais­sance du mou­ve­ment «Ni una menos». Ce slo­gan, qui sig­ni­fie lit­térale­ment «Pas une de moins », fait référence au nom­bre tou­jours impor­tant de fémini­cides com­mis dans ce pays qui, comme sou­vent lorsqu’on se réfère aux pays latins, est qual­i­fié de «machiste». Il veut appel­er à ce qu’il n’y ait plus une femme qui dis­paraisse pour cause d’assassinat machiste. En français, il est prob­a­ble qu’on traduirait plus sûre­ment ce slo­gan par «Pas une de plus», dans la liste des vic­times de ces vio­lences. Pas­sons sur ces prob­lèmes, anec­do­tiques, de séman­tique.

Pho­to DP — cap­ture d’écran

Le 3 juin 2015, avait lieu la pre­mière man­i­fes­ta­tion sous le slo­gan «Ni una menos». 4 arti­cles dans la presse argen­tine d’aujourd’hui vien­nent faire le point sur la sit­u­a­tion des femmes dans le pays, 6 ans après cette pre­mière man­i­fes­ta­tion. Elle n’est guère bril­lante.
Citant le rap­port de l’Office cen­tral de la femme et l’association «La Casa del encuen­tro», Clarín et le Diario Pop­u­lar dressent un tableau peu encour­ageant de la sit­u­a­tion, qui ne sem­ble guère s’améliorer. En effet, les chiffres restent con­ster­nants. En 2020, on a comp­té 251 femmes assas­s­inées, con­tre 252 en 2019. «Une de moins» souligne ironique­ment Clarín. Sans par­ler des agres­sions qui n’ont heureuse­ment pas débouché sur la mort des vic­times. Depuis la pre­mière man­i­fes­ta­tion «Ni una menos», ce sont 1717 femmes qui sont mortes, selon le rap­port offi­ciel (1733 selon l’association «Casa del encuen­tro»). Pri­vant de mère entre 1500 et 2000 enfants, selon les sources. 64 % des meurtres ont été com­mis par le mari, le com­pagnon, ou un ex des vic­times, et dans 9 cas sur 10, l’agresseur était con­nu de sa vic­time. Dans 54% des cas, l’agression a lieu au sein du foy­er.

QUE FAIT LA JUSTICE ?

Clarín relève que seules 20% des vic­times avaient porté plainte con­tre leur agresseur au moins une fois avant de mourir sous ses coups. Et sur ces 20%, seule­ment la moitié avaient été placées sous pro­tec­tion judi­ci­aire. Trop de juges ont ten­dance à min­imiser les faits, et à rester pas­sifs.
Pagina/12 révèle que le gou­verne­ment vient de lancer un plan d’action, dénom­mé «Pro­gra­ma acer­car dere­chos» (qu’on pour­rait traduire approx­i­ma­tive­ment par «Pro­gramme pour des droits plus acces­si­bles»). Il s’agit de met­tre à dis­po­si­tion des dif­férentes provinces du pays des équipes spé­cial­isées inter­dis­ci­plinaires (avo­cats, psy­cho­logues, tra­vailleurs sociaux)afin de venir en aide aux femmes vic­times de vio­lence et les accom­pa­g­n­er dans leurs démarch­es auprès de la jus­tice, ain­si que leur faciliter l’accès aux aides de l’état et leur fournir une aide psy­chologique.

QUE FAIT LE GOUVERNEMENT ?

Le gou­verne­ment d’Alber­to Fer­nán­dez compte avec un min­istère dédié, le «Min­istère de la femme, du genre et de la diver­sité», dirigé par Eliz­a­beth Gómez Alcor­ta, dont dépend égale­ment un ser­vice spé­cial appelé «Approche générale des vio­lences en rai­son du genre», en charge de la coor­di­na­tion des poli­tiques de défense du droit des femmes à tra­vers le pays. En effet, un des prob­lèmes réside dans le car­ac­tère très décen­tral­isé de l’administration poli­tique argen­tine, où les provinces et les munic­i­pal­ités gar­dent une cer­taine autonomie de déci­sion, mais man­quent sou­vent de moyens pour les met­tre en œuvre. Par exem­ple, relève Jose­fi­na Kel­ly, mem­bre du ser­vice, seule­ment 30% des munic­i­pal­ités pos­sè­dent un ser­vice dédié aux prob­lèmes de genre. D’où la néces­sité de ren­forcer leurs moyens, en les dotant de bud­gets spé­ci­fiques et en leur four­nissant des per­son­nels com­pé­tents. Il s’agit égale­ment de pro­mou­voir des poli­tiques de préven­tion effi­cace, notam­ment par l’éducation, la péd­a­gogie et le ren­force­ment du débat pub­lic. Selon une autre mem­bre du cab­i­net, Lau­rana Mala­calza, rien n’a été fait jusqu’ici pour mieux coor­don­ner poli­tiques publiques et poli­tiques régionales, ni pour amélior­er l’action de la Jus­tice dans ce domaine.

Cela sera-t-il vrai­ment suff­isant dans un pays où une femme meurt toutes les 35 heures sous les coups ? Quelle effi­cac­ité auront ces équipes du «Pro­gra­ma acer­car dere­chos», com­ment seront-elles reçues dans les dif­férentes provinces, dont cer­taines sont dirigées par des admin­is­tra­tions d’opposition au gou­verne­ment actuel ? De quels moyens réels, son­nants et trébuchants, dis­poseront-elles dans un pays en proie à une crise économique con­sid­érable­ment aggravée par l’actuelle crise san­i­taire ? Peut-on espér­er des chiffres moins désolants pour le 7ème anniver­saire de «Ni una menos» en 2022 ? Pen­dant ce temps, hélas, les «affaires» sem­blent con­tin­uer : voir ici, et .

Pho­to DP

Sur le fémin­isime en Argen­tine, voir aus­si l’ex­cel­lent livre de Marie Audran, «Pibas», sur ce même site.

28 mai 2021. Revue de presse

Que retenir des grands titres de la presse argen­tine en ligne ce jourd’hui 28 mai ?

Le mau­dit virus fait tou­jours la une, on s’en doute. Comme partout, et à peu près dans les mêmes ter­mes : en Argen­tine, on en est à la sec­onde vague, et les chiffres s’affolent. Clarín sig­nale que le pays vient de franchir la barre des 40 000 cas quo­ti­di­ens, pour 551 morts jeu­di. Avec un pic his­torique d’admissions en soins inten­sifs : 6800. 38% des malades provi­en­nent de la province de Buenos Aires, ce qui reste logique compte tenu de ce que le tiers des Argentins réside dans cette région. Selon Clarín, l’Argentine serait le 10ème pays le plus touché au monde.

Le gou­verne­ment est dure­ment cri­tiqué par la presse d’opposition, à la fois pour l’inefficacité d’un con­fine­ment pour­tant con­stam­ment pro­longé (mais qui sem­ble devoir s’alléger prochaine­ment), et pour son inca­pac­ité à dévelop­per une poli­tique vac­ci­nale volon­tariste. La Nación titre sur «les expli­ca­tions rances d’Alberto Fer­nán­dez (le prési­dent, NDLA) sur cet échec». Et notam­ment sur la cam­pagne vac­ci­nale, qui reste encalminée. D’après le quo­ti­di­en con­ser­va­teur, citant le site «Our World in data», la cou­ver­ture vac­ci­nale du pays n’excèderait pas 5,5%, à com­par­er avec ses voisins chilien (41,2%) et uruguayen (28,6%). Alber­to Fer­nán­dez de son côté, cri­tique la firme Pfiz­er, dis­ant avoir négo­cié la com­mande de 14 mil­lions de dos­es, mais que le lab­o­ra­toire améri­cain avait exigé des con­di­tions impos­si­bles à sat­is­faire, et qu’il avait donc dû y renon­cer. Selon le prési­dent, Pfiz­er «ne voulait sim­ple­ment pas que le con­trat aboutisse». Pour le moment, les vac­cins les plus util­isés par l’Argentine restent donc le Sput­nik V russe et le Sinopharm chi­nois, dont, en ce qui con­cerne ce dernier, les impor­ta­tions vont repren­dre en juin et juil­let, après une inter­rup­tion due à la volon­té chi­noise de priv­ilégi­er son pro­pre pub­lic.

Comme sou­vent en Argen­tine, cette affaire de con­trat rompu va se ter­min­er devant les tri­bunaux. En effet, l’ancienne min­istre de droite Patri­cia Bull­rich a accusé le gou­verne­ment d’avoir refusé l’offre de Pfiz­er par pure idéolo­gie, pour priv­ilégi­er les solu­tions russe et chi­noise, ain­si qu’un con­glomérat argentin asso­cié à Astra Zeneca. Bull­rich accuse égale­ment le gou­verne­ment d’avoir pra­tiqué le favoritisme dans la dis­tri­b­u­tion de vac­cin, pré­ten­dant égale­ment que la vac­ci­na­tion était «un cadeau de fonc­tion­naire généreux», alors qu’il est financé par les deniers de l’Etat. Pire : elle est allée jusqu’à accuser le gou­verne­ment d’avoir exigé des pots de vin de la part de Pfiz­er. Ce que la firme a aus­sitôt démen­ti. Le gou­verne­ment assigne l’ancienne min­istre pour diffama­tion, nous indique Clarín dans son arti­cle.

Pour le reste de l’actualité, à sig­naler que le débat se pour­suit entre min­istre de l’éducation et Com­mu­nauté autonome de Buenos Aires (CABA) au sujet de la fer­me­ture des écoles et l’enseignement à dis­tance, le gou­verneur de la CABA réaf­fir­mant sa volon­té de ne pas se soumet­tre aux mesures de fer­me­ture décidées par le gou­verne­ment. On se sou­vient que Buenos Aires avait porté l’affaire devant les tri­bunaux (eh oui, encore et tou­jours), et avait obtenu gain de cause, forçant la réou­ver­ture des étab­lisse­ments sco­laires. (Voir notre arti­cle du 19 avril). Eh bien un groupe de juristes vient de porter plainte con­tre les qua­tre juges qui avaient don­né rai­son à la CABA, pour mise en dan­ger de la vie d’autrui, comme nous diri­ons chez nous, excès de pou­voir (ils ont invalidé une dis­po­si­tion nationale au prof­it d’une insti­tu­tion provin­ciale), défaut d’expertise (aucun expert com­pé­tent n’a été com­mis par les juges).

Le Diario Pop­u­lar indique que l’Argentine s’est asso­ciée à 24 pays (sur 47) pour vot­er la réso­lu­tion deman­dant une enquête sur des pos­si­bles vio­la­tions des droits de l’homme en Israël et Pales­tine, à la Com­mis­sion des Droits de l’homme de l’ONU. Un vote que la Chan­cel­lerie argen­tine a défendu en affir­mant sa con­for­mité avec le vœu exprimé par la Haute-Com­mis­saire aux droits de l’homme de l’organisation inter­na­tionale, Michelle Bachelet (Celle-ci avait notam­ment affir­mé que «Les bom­barde­ments d’Israël sur Gaza pour­raient être con­sid­érés comme des crimes de guerre»). L’enquête vise aus­si bien le gou­verne­ment israélien que le Hamas, mais Clarín souligne une cer­taine hypocrisie dans la réso­lu­tion, puisque, selon ce jour­nal, le Hamas n’étant pas un état con­sti­tué, il ne peut donc être directe­ment con­cerné par cette enquête. Le quo­ti­di­en anti péro­niste pointe que l’Argentine a uni son vote à celui du Mex­ique, de la Bolivie, du Venezuela, de la Russie et de la Chine (pays que ce jour­nal ne porte naturelle­ment pas dans son cœur), con­tre celui de pays amis (et plus démoc­rates) comme les Etats-Unis, l’Allemagne, le Roy­aume-Uni et l’Uruguay. Notons que lors de ce vote, le Brésil, l’Italie et la France ont préféré s’abstenir, une posi­tion que Clarín met en avant comme ce qu’aurait dû être celle de l’Argentine dans cette affaire.

Et pour finir, pêle-mêle :

On vient de décou­vrir qu’une rési­dence de maisons de luxe, fer­mée comme il se doit, sise à une petite heure de la cap­i­tale, piratait son élec­tric­ité, comme dans un vul­gaire bidonville. 38 maisons au tout élec­trique, grosse fac­ture de rat­tra­page en prévi­sion (Les pro­prié­taires risquent même six ans de prison !). A lire dans La Nación et le Diario Pop­u­lar.

Le voy­age de notre Prési­dent Macron au Rwan­da n’a pas sus­cité beau­coup d’intérêt en Argen­tine : un seul arti­cle, dans Pagina/12, qui rend compte du rap­port Ducle­rt et met l’accent sur les respon­s­abil­ités des divers poli­tiques de l’époque. Mais con­clut en con­statant que «la vérité finale sur la Rwan­da n’est pas encore écrite. Cette vérité est tou­jours objet de querelles poli­tiques entre ado­ra­teurs de Mit­ter­rand et politi­ciens de droite, et il fau­dra atten­dre longtemps avant que l’histoire ne sur­gisse de l’ombre dans laque­lle la cul­ture colo­niale et la morale idéologique la tien­nent encore enfer­mée».

Allez, pour nous quit­ter sur un petit sourire, la blague papale aux fidèles brésiliens venus lui ser­rer la pince au Vat­i­can. A leur demande : «Saint Père, priez pour nous, les Brésiliens», François aurait répon­du tout de go : «Ah vous les Brésiliens, rien ne peut vous sauver. (Le Brésil), c’est beau­coup de Cachaça, et peu de prière !». Provo­quant l’hilarité et la bonne humeur générale. Un mar­rant, Fran­cis­co, on vous dit ! A voir en texte et en images sur le Diario Pop­u­lar !

¡Nada más por el momen­to !

Écoles ouvertes ou fermées ?

          Alors, class­es en présen­tiel ou pas ? C’est le débat qui sec­oue l’Argentine en ce moment. Et plus par­ti­c­ulière­ment l’agglomération de «L’AMBA », la métro­pole du « grand Buenos Aires», où vit le tiers de la pop­u­la­tion du pays, quand même.
          Le gou­verne­ment péro­niste d’Alberto Fer­nán­dez avait souhaité ren­forcer les mesures san­i­taires, à un moment où la deux­ième vague est en plein essor, et où l’épidémie est de plus en plus dif­fi­cile à con­trôler, avec l’arrivée des mau­vais jours (l’automne vient de débuter là-bas). Il avait donc jugé bon de pren­dre un décret pour fer­mer momen­tané­ment les écoles, à l’image de ce qui a pu se faire en Europe, notam­ment en Ital­ie et, actuelle­ment, en France. Aus­sitôt, un cer­tain nom­bre de par­ents d’élèves mécon­tents ont organ­isé des «cacero­la­zos», con­certs de casseroles sur les bal­cons, en signe de protes­ta­tion. La munic­i­pal­ité de Buenos Aires, représen­tée par le gou­verneur Hora­cio Rodríguez Lar­reta (oppo­si­tion de droite) a attaqué le décret en jus­tice. Avec suc­cès : le décret a été sus­pendu, dans l’attente d’une autre déci­sion de la Cour Suprême.
          Selon le jour­nal pro-gou­verne­men­tal Pagina/12, il s’agit d’un juge­ment par­ti­san, et d’une déci­sion ren­due par des juges «macristes», favor­ables à l’opposition de droite. Un juge­ment « jaune , pour repren­dre la couleur du PRO (Prop­ues­ta repub­li­cana, par­ti de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri), d’autant que l’une des juges n’est autre que l’épouse du secré­taire général de ce par­ti.
          Le min­istre de la jus­tice a exprimé sa décep­tion en rel­e­vant que «Le prési­dent (avait) pris une déci­sion visant à préserv­er la vie de mil­liers d’Argentins, et non voulu s’immiscer dans les poli­tiques éduca­tives». La déci­sion de la Cour d’Appel est inter­v­enue par ailleurs seule­ment quelques heures après la nou­velle d’un troisième décès de pro­fesseur dans la ville, tou­jours selon Pagina/12.
          Dans son juge­ment, détail­lé par Clarín, la Cour pointe le manque d’éléments con­crets prou­vant une aug­men­ta­tion des con­ta­gions dans les trans­ports publics util­isés par les élèves, selon Clarín, le prin­ci­pal argu­ment avancé par le gou­verne­ment pour fer­mer les écoles.
          Aus­sitôt le juge­ment ren­du, les réac­tions ne se sont pas faites atten­dre. La munic­i­pal­ité a annon­cé une série de mesures visant à organ­is­er au mieux l’accueil des élèves, tan­dis que deux syn­di­cats d’enseignants décidaient de se met­tre en grève. De son côté, le min­istre de la San­té, Martín Soria, a qual­i­fié de « mas­ca­rade » (Mamar­ra­cho) juridique la déci­sion du tri­bunal, pointant que les juges et le gou­verne­ment de la ville seraient tenus pour respon­s­ables des con­séquences san­i­taires de celle-ci, une déci­sion unique­ment «poli­tique».
          Dans une inter­view à Pagina/12, Daniel Gol­lan, le min­istre de la San­té de la province, a cri­tiqué le change­ment de cap des autorités munic­i­pales, qui avaient indiqué dans un pre­mier temps qu’elles-mêmes pronon­ceraient cette fer­me­ture en cas de pro­gres­sion des con­ta­gions, mais auraient, selon lui, changé d’orientation par pure spécu­la­tion élec­toral­iste. La munic­i­pal­ité de Buenos Aires, selon lui, nie la grav­ité de la sit­u­a­tion, par pure dém­a­gogie. «Nous sommes pour les class­es en présen­tiel, dit Gol­lan, mais comme nous étions con­venus avec eux (la munic­i­pal­ité) en févri­er dernier, si la courbe pro­gres­sait nous devions pren­dre des mesures san­i­taires générales, qui inclu­aient l’univers sco­laire».
          Comme on le voit, la crise san­i­taire, aus­si dif­fi­cile à gér­er en Argen­tine que partout ailleurs, reste ici comme chez nous égale­ment un fac­teur de divi­sion et de récupéra­tions poli­tiques de tous ordres. Mais en Argen­tine peut-être plus qu’ailleurs, les cli­vages sont par­ti­c­ulière­ment mar­qués, et peu­vent avoir ten­dance à ren­voy­er au sec­ond plan des débats d’intérêt général. Car ici, hélas, ces débats-là se règ­lent plus facile­ment dans les tri­bunaux ou dans la rue qu’autour des tables.

24 mars 2021 : 45 ans du Coup d’Etat militaire

          45 ans après le début de la plus féroce dic­tature de son his­toire, l’Argentine célèbre dans une cer­taine dis­cré­tion l’anniversaire de l’arrivée au pou­voir de Jorge Rafael Videla, le 24 mars 1976. Célèbre, ou plutôt, ne célèbre pas. Est-ce un effet d’une cer­taine cul­pa­bil­ité ? La presse la plus à droite du pays, de Clarín à La Nación, ne se fend pas de plus d’un arti­cle, quand le quo­ti­di­en de gauche péro­niste Pagina/12 en pro­pose trois sur sa une numérique.

La junte mil­i­taire — Pho­to DP

          A droite, vis­i­ble­ment, on préfère élud­er et tourn­er la page, en insis­tant tout de même au pas­sage sur la pop­u­lar­ité, au moins dans un pre­mier temps, d’un coup d’état dont on espérait à l’époque qu’il met­trait un terme au chaos poli­tique et social qui minait le pays gou­verné, après la mort de l’icône Perón, par sa femme, «Isabeli­ta». Une vice-prési­dente incom­pé­tente et dépassée, en butte à l’opposition con­juguée de pra­tique­ment toutes les forces poli­tiques du pays, de droite à gauche.
          La Nación comme Clarín préfèrent soulign­er la récente déclas­si­fi­ca­tion d’un nom­bre impor­tant de doc­u­ments nord-améri­cains con­cer­nant l’épisode, et mon­trant que l’administration de l’époque (Le vice-prési­dent répub­li­cain Ger­ald Ford avait rem­placé Richard Nixon après l’affaire du Water­gate) avait été aver­tie bien en amont de l’imminence d’un coup d’état. Selon ces arti­cles, les Nord-Améri­cains con­sid­éraient le coup d’état avec bien­veil­lance, et même un cer­tain espoir de nor­mal­i­sa­tion, et d’un retour du pays dans «la com­mu­nauté finan­cière inter­na­tionale», sous-enten­du, un retour aux bonnes rela­tions économiques avec les entre­pris­es améri­caines, sous la houlette d’un général Videla jugé «mod­éré». L’éternelle clair­voy­ance de la diplo­matie améri­caine…
          Selon Clarín, les doc­u­ments «appor­tent la preuve de nom­breux con­tacts entre les mil­i­taires sédi­tieux et les fonc­tion­naires Etat­suniens, et mon­trent que les Etats-Unis les ont appuyés tacite­ment, car Wash­ing­ton con­sid­érait le coup d’état inévitable». Mais il n’y aurait pas, pour­suit Clarín citant Car­los Oso­rio, chef de pro­jet au Ser­vice doc­u­men­taire des Archives de sécu­rité nationale du cône sud, de preuve que le pays du nord en aurait été un insti­ga­teur act­if.
          Le con­tenu de l’article de La Nación n’est guère dif­férent, men­tion­nant néan­moins le rôle de con­seiller du directeur de la CIA d’alors, un cer­tain… George H.W. Bush. La Nación relève égale­ment que, selon le diplo­mate William D. Rodgers, l’administration améri­caine ne se fai­sait guère d’illusion sur le fait que «il (était) qua­si cer­tain qu’un gou­verne­ment mil­i­taire argentin recour­rait à la vio­la­tion des droits humains, sus­ci­tant les cri­tiques inter­na­tionales». Les archives déclas­si­fiées révè­lent égale­ment, indique La Nación, que les Améri­cains du nord avaient «infor­mé dis­crète­ment, plus d’un mois avant le coup d’état, que Wash­ing­ton recon­naitrait le nou­veau régime».
          Pagina/12, on ne s’en éton­nera pas, est beau­coup plus pro­lixe, pro­posant un dossier com­plet sur le coup d’état et les années de dic­tature. Et notam­ment un sup­plé­ment spé­cial inti­t­ulé «Nun­ca más» (Plus jamais), reprenant le titre du rap­port de la com­mis­sion des droits de l’homme présidée par l’écrivain Ernesto Saba­to, regroupant des arti­cles de 18 écrivains et jour­nal­istes, par­mi lesquels Luis Bruschtein, Eduar­do Aliv­er­ti, Vic­to­ria Ginzberg ou Mem­po Gia­r­dinel­li. La psy­ch­an­a­lyste Ana María Carea­ga, rescapée du cen­tre de déten­tion clan­des­tin «Club Atléti­co» délivre une réflex­ion sur «le statut de la haine en tant que pas­sion obscure», et sur le plaisir sadique du tor­tion­naire, qui s’érige en véri­ta­ble dieu pos­sé­dant droit de vie et de mort sur ses vic­times. Agustin Alvarez Rey rap­pelle l’héritage juridique des lois de la dic­tature, encore prég­nant dans la lég­is­la­tion argen­tine d’aujourd’hui. Eduar­do Aliv­er­ti, quant à lui, évoque la chape de silence qui s’est abattue sur le pays pen­dant ces sept années de gou­verne­ment mil­i­taire. Il racon­te le 24 mars tel qu’il l’a vécu, alors étu­di­ant : «Dans la rue, dans les trans­ports publics, dans les bars, par­mi les clients de la phar­ma­cie qui entraient et sor­taient comme à l’ordinaire, par­mi mes col­lègues de tra­vail et d’études, tout le monde par­lait à voix basse. Très basse. (…) Le plus éton­nant fut que pen­dant longtemps par­ler à voix basse ou sans élever la voix fut égale­ment le lot des con­ver­sa­tions intimes, privées (…)». Un des slo­gans de la dic­tature n’était-il pas «Le silence, c’est la san­té» ?
          Vous trou­verez d’autres doc­u­ments sur ce sujet dans Pagina/12 sous cet arti­cle de Hugo Sori­ani présen­tant le livre de Mario Vil­lani, ancien pris­on­nier, comme Ana María Carea­ga, du cen­tre clan­des­tin du «Club Atléti­co», dans le cen­tre de Buenos Aires. Le livre s’intitule «Desa­pare­ci­do, memo­rias de un cau­tive­rio» (Dis­paru, mémoires de cap­tiv­ité). Voir la sec­tion «suple­men­tos», tout en bas.

Pho­to DP

Astor Piazzolla aurait eu 100 ans

                    Le com­pos­i­teur Argentin aurait eu 100 ans hier, 11 mars 2021. Les célébra­tions, hom­mages et rétro­spec­tives ne man­queront pas, sur la toile et partout ailleurs, vous pour­rez vous y reporter avec béné­fice si le sujet vous intéresse. Nous ne sommes pas pour notre part des spé­cial­istes du tan­go, et n’avons pas eu l’occasion de suiv­re de près la car­rière de ce com­pos­i­teur décédé il y a près de 30 ans, en 1992. Il nous a paru néan­moins intéres­sant, à titre d’hommage, de repro­duire quelques extraits de l’excellent arti­cle que lui con­sacre aujourd’hui le quo­ti­di­en en ligne Pagina/12, par le truche­ment d’un des jour­nal­istes radio qui l’avaient inter­viewé à Rosario en 1982, Pablo Feld­man.

Pho­to PV

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        (Extrait  de l’ar­ti­cle de présen­ta­tion de Pagina/12. Tra­duc­tion PV)

          Il est né à Mar del Pla­ta le 11 mars 1921 et a grandit à New York, où son père lui a offert son pre­mier ban­donéon. Il a voy­agé en Europe où il a suivi des études d’harmonie, de musique clas­sique et con­tem­po­raine. Il s’est finale­ment lancé dans le tan­go en com­mençant par faire des arrange­ments pour Ani­bal Troi­lo, puis en révo­lu­tion­nant le genre, sous les cri­tiques acerbes de la vieille garde, pour être finale­ment recon­nu par les jeunes généra­tions du monde entier. Astor Piaz­zol­la est un des com­pos­i­teurs con­tem­po­rains les plus emblé­ma­tiques, en même temps qu’une des grandes icônes argen­tines. L’hiver 1982, au moment de la défaite des Mal­ouines et dans un pays encore loin de voir poindre le retour à la démoc­ra­tie, Piaz­zol­la débar­qua dans la ville de Rosario pour y don­ner un con­cert au Théâtre de la Comédie. Trois jeunes jour­nal­istes de radio l’approchèrent pour lui deman­der une inter­view, et à leur grande sur­prise, il accep­ta. Presque 40 ans après, l’un d’entre eux, en hom­mage au cen­te­naire de sa nais­sance, en a retrou­vé l’enregistrement, l’a retran­scrit et nous le livre pour faire revivre un Piaz­zol­la pré­cis, sérieux, râleur et cos­mopo­lite. Comme si le temps n’avait pas passé.

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          (Extraits de l’in­ter­view de Pablo Feld­man en 1982. En italique, notes du rédac­teur de ce blog)

          C’était un froid same­di après-midi à Rosario. Le Théâtre de la Comédie rece­vait Astor Piaz­zol­la et son quin­tet pour deux con­certs. Il y avait encore des émis­sions con­sacrées au tan­go sur les chaines radio, et un de leurs ani­ma­teurs me lança un défi : «Va donc faire un reportage sur Astor Piaz­zol­la, je suis sûr qu’il sera ravi de t’accueillir», me dit-il ironique­ment, sachant par­faite­ment com­bi­en le musi­cien renâ­clait à accorder des inter­views.

          Ils y vont finale­ment à trois, et ren­con­trent le représen­tant d’Astor, Atilio Tallin.

«Je vais voir ce qu’en pense Astor, vous avez de la chance, il fait une pause pen­dant qu’on accorde le piano». (…) Cinq min­utes après… «Venez, les gars», a‑t-on enten­du depuis l’obscurité de l’arrière-scène. Nous nous sommes avancés qua­si à tâtons pour nous retrou­ver dans une petite pièce mal décorée, avec un canapé trois places, une table basse et deux chais­es. C’est là que se trou­vait Astor Piaz­zol­la, qui nous a lancé aus­sitôt que nous sommes entrés : «Bon, jeunes gens, allons‑y, car j’ai du boulot».

L’interview com­mence après une courte séance de pho­tos.

Quels sont les courants musi­caux qui ont influ­encé la musique que vous jouez aujourd’hui ?
Au départ, tous. J’ai étudié très sérieuse­ment la musique. J’af­firme que la musique doit s’étudier comme la médecine, l’ingénierie ou l’architecture, ces pro­fes­sions «impor­tantes». Beau­coup de gens pensent que la musique est un méti­er mineur, ils se trompent, la musique est un proces­sus d’apprentissage long, après, si Dieu t’a don­né le don de la créa­tion ou de l’interprétation, c’est autre chose, parce que sans ça, tu peux étudi­er autant que tu veux, ça ne sert à rien.
(…)

Que pensez-vous des musi­ciens qui ont mar­qué l’histoire ? Car­los Gardel par exem­ple ?
Étab­lis­sons une échelle de 1 à 10 points, et déroulons ça sous forme de «ping-pong». Gardel : 10 points. Pour moi, il restera le plus grand.

Les Bea­t­les ?
10 points. Pour leur style et l’influence qu’ils ont eu sur la jeunesse du monde entier.

Les poètes du tan­go ?
10 points aus­si, en com­mençant par Dis­cépo­lo, Manzi, Con­tur­si, Cadicamo, Cat­u­lo Castil­lo, les frères Espósi­to, Hora­cio Fer­rer et Ela­dia Blazquez, se sont des gens qui ont fait beau­coup pour la poésie et le tan­go.

Changeons de « domaine ». Perón ?
0 point.

Ricar­do Bal­bín ?
0 point.

Les dirigeants poli­tiques d’aujourd’hui ?
0 point. Je les déteste tous.

La jeunesse argen­tine ?
Eh bien, c’est l’avenir, une oblig­a­tion que nous avons, un devoir de nous adress­er à eux, les jeunes. Ce sont les seuls qui me ren­dent heureux, parce que s’ils n’écoutaient pas ma musique, elle ne servi­rait à rien. (…) Les jeunes, ceux qui pensent, qui vont de l’avant, ce qui n’est pas seule­ment le mou­ve­ment de Piaz­zol­la, mais celui de tout un groupe de musi­ciens, de pein­tres, d’écrivains qui font des choses impor­tantes et que vous avez le devoir de suiv­re.

C’est pour cela que vous invitez à vos côtés des musi­ciens jeunes, comme votre fils ou Tomas Gubisch, qui avait moins de 20 ans quand il a com­mencé à jouer avec vous ?
Bien sûr. Je n’aime pas être entouré de vieux. Ain­si, je me sens jeune moi-même. Vous savez pourquoi je préfère les jeunes ? Parce que les vieux sont fatigués, sans ent­hou­si­asme. Et ne par­lons pas du tan­go : ils ont les pieds dans la glaise. Tan­dis que les jeunes sont branchés sur 200 volts. Comme moi.
(…)

Il vous est arrivé de jouer gra­tu­ite­ment dans le métro parisien.
Oui, la Mairie avait recruté des musi­ciens et des artistes qui tra­vail­laient là à ce moment-là.

Cela ne pour­rait pas arriv­er en Argen­tine ?
Il faudrait : ren­dre l’art, la musique, plus acces­si­bles à tous. Cela arrivera un jour. Là, c’était pour l’inauguration de la sta­tion Auber, une sta­tion de qua­tre étages. Il y a eu plus de 5000 per­son­nes, sans compter ceux qui pas­saient par là, et ils écoutaient tous avec respect et amour. Ce fut une expéri­ence extra­or­di­naire, je me sou­viens qu’à ce moment-là je débu­tais à l’Olympia avec Georges Mous­ta­ki, et on s’est pré­cip­ité à Auber parce qu’on ne voulait pas rater cela. Ce serait bien d’organiser un truc comme cela à Buenos Aires, ou dans une autre grande ville.

Quelle per­son­ne a eu le plus d’influence sur votre vie ?
Sans con­teste ma pro­fesseure à Paris en 1954, Nadia Boulanger. Elle a été qua­si­ment ma sec­onde mère. Elle m’a changé du tout au tout. Le Piaz­zol­la qui est revenu en 1955 à Buenos Aires a révo­lu­tion­né tout le tan­go, enclenché le grand mou­ve­ment qui était devenu néces­saire. C’est tou­jours dif­fi­cile pour un peu­ple d’accepter le change­ment, et j’ai changé les choses, surtout en ce qui con­cerne cette « reli­gion » du tan­go.

Pour finir, quelle opin­ion avez-vous… d’Astor Piaz­zol­la ?
Eh bien… je suis quelqu’un de sincère, de respectueux. Je n’ai pas de respect pour les choses qui n’en valent pas la peine. Je n’ai pas la langue dans ma poche. Beau­coup de gens ont peur de dire ce qu’ils pensent, moi je n’ai pas peur, je ne suis pas un lâche. Si un jour je dois quit­ter le pays, parce qu’un Général l’aura décidé, je par­ti­rai. Mais mon avan­tage, c’est que le Général fini­ra par dis­paraitre, et que ma musique, elle, restera.

Tan­go sur la place Dor­rego — Buenos Aires — févri­er 2020 — Pho­to PV