Astor Piazzolla aurait eu 100 ans

                    Le compositeur Argentin aurait eu 100 ans hier, 11 mars 2021. Les célébrations, hommages et rétrospectives ne manqueront pas, sur la toile et partout ailleurs, vous pourrez vous y reporter avec bénéfice si le sujet vous intéresse. Nous ne sommes pas pour notre part des spécialistes du tango, et n’avons pas eu l’occasion de suivre de près la carrière de ce compositeur décédé il y a près de 30 ans, en 1992. Il nous a paru néanmoins intéressant, à titre d’hommage, de reproduire quelques extraits de l’excellent article que lui consacre aujourd’hui le quotidien en ligne Pagina/12, par le truchement d’un des journalistes radio qui l’avaient interviewé à Rosario en 1982, Pablo Feldman.

Photo PV

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        (Extrait  de l’article de présentation de Pagina/12. Traduction PV)

          Il est né à Mar del Plata le 11 mars 1921 et a grandit à New York, où son père lui a offert son premier bandonéon. Il a voyagé en Europe où il a suivi des études d’harmonie, de musique classique et contemporaine. Il s’est finalement lancé dans le tango en commençant par faire des arrangements pour Anibal Troilo, puis en révolutionnant le genre, sous les critiques acerbes de la vieille garde, pour être finalement reconnu par les jeunes générations du monde entier. Astor Piazzolla est un des compositeurs contemporains les plus emblématiques, en même temps qu’une des grandes icônes argentines. L’hiver 1982, au moment de la défaite des Malouines et dans un pays encore loin de voir poindre le retour à la démocratie, Piazzolla débarqua dans la ville de Rosario pour y donner un concert au Théâtre de la Comédie. Trois jeunes journalistes de radio l’approchèrent pour lui demander une interview, et à leur grande surprise, il accepta. Presque 40 ans après, l’un d’entre eux, en hommage au centenaire de sa naissance, en a retrouvé l’enregistrement, l’a retranscrit et nous le livre pour faire revivre un Piazzolla précis, sérieux, râleur et cosmopolite. Comme si le temps n’avait pas passé.

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          (Extraits de l’interview de Pablo Feldman en 1982. En italique, notes du rédacteur de ce blog)

          C’était un froid samedi après-midi à Rosario. Le Théâtre de la Comédie recevait Astor Piazzolla et son quintet pour deux concerts. Il y avait encore des émissions consacrées au tango sur les chaines radio, et un de leurs animateurs me lança un défi : «Va donc faire un reportage sur Astor Piazzolla, je suis sûr qu’il sera ravi de t’accueillir», me dit-il ironiquement, sachant parfaitement combien le musicien renâclait à accorder des interviews.

          Ils y vont finalement à trois, et rencontrent le représentant d’Astor, Atilio Tallin.

«Je vais voir ce qu’en pense Astor, vous avez de la chance, il fait une pause pendant qu’on accorde le piano». (…) Cinq minutes après… «Venez, les gars», a-t-on entendu depuis l’obscurité de l’arrière-scène. Nous nous sommes avancés quasi à tâtons pour nous retrouver dans une petite pièce mal décorée, avec un canapé trois places, une table basse et deux chaises. C’est là que se trouvait Astor Piazzolla, qui nous a lancé aussitôt que nous sommes entrés : «Bon, jeunes gens, allons-y, car j’ai du boulot».

L’interview commence après une courte séance de photos.

Quels sont les courants musicaux qui ont influencé la musique que vous jouez aujourd’hui ?
Au départ, tous. J’ai étudié très sérieusement la musique. J’affirme que la musique doit s’étudier comme la médecine, l’ingénierie ou l’architecture, ces professions «importantes». Beaucoup de gens pensent que la musique est un métier mineur, ils se trompent, la musique est un processus d’apprentissage long, après, si Dieu t’a donné le don de la création ou de l’interprétation, c’est autre chose, parce que sans ça, tu peux étudier autant que tu veux, ça ne sert à rien.
(…)

Que pensez-vous des musiciens qui ont marqué l’histoire ? Carlos Gardel par exemple ?
Établissons une échelle de 1 à 10 points, et déroulons ça sous forme de «ping-pong». Gardel : 10 points. Pour moi, il restera le plus grand.

Les Beatles ?
10 points. Pour leur style et l’influence qu’ils ont eu sur la jeunesse du monde entier.

Les poètes du tango ?
10 points aussi, en commençant par Discépolo, Manzi, Contursi, Cadicamo, Catulo Castillo, les frères Espósito, Horacio Ferrer et Eladia Blazquez, se sont des gens qui ont fait beaucoup pour la poésie et le tango.

Changeons de « domaine ». Perón ?
0 point.

Ricardo Balbín ?
0 point.

Les dirigeants politiques d’aujourd’hui ?
0 point. Je les déteste tous.

La jeunesse argentine ?
Eh bien, c’est l’avenir, une obligation que nous avons, un devoir de nous adresser à eux, les jeunes. Ce sont les seuls qui me rendent heureux, parce que s’ils n’écoutaient pas ma musique, elle ne servirait à rien. (…) Les jeunes, ceux qui pensent, qui vont de l’avant, ce qui n’est pas seulement le mouvement de Piazzolla, mais celui de tout un groupe de musiciens, de peintres, d’écrivains qui font des choses importantes et que vous avez le devoir de suivre.

C’est pour cela que vous invitez à vos côtés des musiciens jeunes, comme votre fils ou Tomas Gubisch, qui avait moins de 20 ans quand il a commencé à jouer avec vous ?
Bien sûr. Je n’aime pas être entouré de vieux. Ainsi, je me sens jeune moi-même. Vous savez pourquoi je préfère les jeunes ? Parce que les vieux sont fatigués, sans enthousiasme. Et ne parlons pas du tango : ils ont les pieds dans la glaise. Tandis que les jeunes sont branchés sur 200 volts. Comme moi.
(…)

Il vous est arrivé de jouer gratuitement dans le métro parisien.
Oui, la Mairie avait recruté des musiciens et des artistes qui travaillaient là à ce moment-là.

Cela ne pourrait pas arriver en Argentine ?
Il faudrait : rendre l’art, la musique, plus accessibles à tous. Cela arrivera un jour. Là, c’était pour l’inauguration de la station Auber, une station de quatre étages. Il y a eu plus de 5000 personnes, sans compter ceux qui passaient par là, et ils écoutaient tous avec respect et amour. Ce fut une expérience extraordinaire, je me souviens qu’à ce moment-là je débutais à l’Olympia avec Georges Moustaki, et on s’est précipité à Auber parce qu’on ne voulait pas rater cela. Ce serait bien d’organiser un truc comme cela à Buenos Aires, ou dans une autre grande ville.

Quelle personne a eu le plus d’influence sur votre vie ?
Sans conteste ma professeure à Paris en 1954, Nadia Boulanger. Elle a été quasiment ma seconde mère. Elle m’a changé du tout au tout. Le Piazzolla qui est revenu en 1955 à Buenos Aires a révolutionné tout le tango, enclenché le grand mouvement qui était devenu nécessaire. C’est toujours difficile pour un peuple d’accepter le changement, et j’ai changé les choses, surtout en ce qui concerne cette « religion » du tango.

Pour finir, quelle opinion avez-vous… d’Astor Piazzolla ?
Eh bien… je suis quelqu’un de sincère, de respectueux. Je n’ai pas de respect pour les choses qui n’en valent pas la peine. Je n’ai pas la langue dans ma poche. Beaucoup de gens ont peur de dire ce qu’ils pensent, moi je n’ai pas peur, je ne suis pas un lâche. Si un jour je dois quitter le pays, parce qu’un Général l’aura décidé, je partirai. Mais mon avantage, c’est que le Général finira par disparaitre, et que ma musique, elle, restera.

Tango sur la place Dorrego – Buenos Aires – février 2020 – Photo PV

4 mars 2021 : Unes d’un jour ordinaire

Chronique des unes d’un jour ordinaire en Argentine : à travers l’exploration de cinq journaux en ligne, les priorités du moment au pays du maté calme.

Commençons par le plus lu : Clarín. Comme à son habitude, il a cherché par quel biais attaquer le gouvernement en place. Comme partout, le plus efficace en ce moment, c’est ce bon vieux virus, inépuisable source quand on veut critiquer ceux qui se tapent la douloureuse tache d’y faire face pour tout le monde. Cette fois, la critique concerne (là aussi, comme à peu près partout) la gestion des vaccins. Clarín relève que la ville de Buenos Aires (dirigée par l’opposition) se plaint que le pouvoir central distribue les doses à travers le pays non en fonction de l’importance des groupes à risque, mais au prorata des populations. Et produit un intéressant tableau corroborant ce fait. Critiquant parallèlement, au passage, le retard pris par l’Argentine dans l’achat global de vaccins, par rapport à ses voisins brésilien et chilien. Deux gouvernements évidemment plus sympathiques aux yeux du grand quotidien argentin. Qui se demande si les régions ne feraient pas mieux de prendre leur autonomie (ce que la loi argentine permet) sur le sujet.

La Nación choisit un autre angle d’attaque, probablement plus populaire et plus efficace : la corruption de l’époque Cristina Kirchner. Lázaro Báez a été condamné à 12 ans de prison pour blanchissement d’argent sale et ce que nous appellerions en France fraude aux marchés publics : l’entrepreneur de BTP d’origine chilienne aurait bénéficié de marchés truqués de la part du gouvernement de Cristina Fernández de Kirchner, elle aussi poursuivie dans différentes affaires de corruption active et passive. Une affaire aux vastes ramifications, dans laquelle interfèrent également des soupçons de « lawfare », le pouvoir en place soupçonnant certains secteurs du monde judiciaire de pactiser avec l’opposition de droite pour « mouiller » les toujours populaires dirigeants péronistes. Un peu à la manière de ce qui a été fait au Brésil contre Lula et Dilma Roussef. Mais en l’occurrence, il semblerait que les dossiers soient bien plus solides dans le cas argentin que dans le cas brésilien, même si, des deux côtés de la frontière, les dénonciateurs de la corruption sont assez loin d’être eux-mêmes des chevaliers blancs. L’Amérique latine n’est pas, et n’a jamais été en la matière, un territoire binaire. Si le pouvoir corrompt, c’est encore et toujours plus vrai de ce côté-là de l’Atlantique. Hélas. Il est néanmoins assez croustillant de voir que la justice du Panama, paradis fiscal bien connu pour avoir abrité un temps les intérêts de l’ancien président de droite Mauricio Macri, se saisisse du dossier.

On ne sera donc pas étonné de voir que c’est justement le cas Macri que met en relief le quotidien de gauche Pagina/12, fervent supporter de Cristina Kirchner et du parti péroniste. Le quotidien – qui par ailleurs évite aujourd’hui soigneusement toute allusion aux affaires en cours contre Cristina Kirchner et Lázaro Báez – poursuit son enquête au sujet de la faillite présumée frauduleuse de l’entreprise « Correo Argentino » (l’équivalent de notre Poste), jadis propriété de la famille Macri. Cette dernière est soupçonnée d’avoir profité de son passage au pouvoir pour négocier un accord avantageux de sauvetage de l’entreprise, aux frais du contribuable. Correo Argentino, qui cherche désespérément un repreneur, doit 4 milliards et demi de pesos à l’Etat (Plus de 41 millions d’euros au cours actuel) et aurait organisé son insolvabilité en « déviant » les réserves de l’entreprise vers d’autres firmes appartenant à – ou amies de – la famille Macri. Qui s’en défend, tout en tentant, selon Pagina/12, d’évincer la juge en charge du dossier par tous les moyens.

Comment s’étonner ensuite que les Argentins se désespèrent d’être un jour gouvernés par des élus honnêtes ?

A part ça, et pour plus de légèreté, dans le plus parfait désordre : Crónica a vu apparaitre un OVNI au cours d’un journal d’infos brésilien (Si si, c’est le titre de la une en ligne !), et le Diario Popular célèbre la victoire du club de Boca Junior (celui de Maradona) en… trente-deuxièmes de finale de la coupe d’Argentine. C’est aussi le titre de une, mais notons que juste en dessous, on trouve un intéressant article sur un cas assez effrayant de prostitution de mineures par leur propre mère. (De 4 à 12 ans, les filles, quand même). Un sujet hélas universel.

04/02/21 : Isabelita a 90 ans

AUX OUBLIETTES DE L’HISTOIRE

          Aujourd’hui jeudi 4 février, nous dit le quotidien La Nación, est le jour du 90ème anniversaire de María Estela Martinez de Perón, plus connue sous son nom de scène (elle était danseuse avant de devenir la troisième épouse de Juan Perón) Isabelita.
          Celle qui fut la première présidente de l’histoire argentine semble aujourd’hui totalement oubliée de ses compatriotes : on a eu beau chercher, aucun autre des grands quotidiens en ligne ne mentionne l’événement. Et il est même assez probable qu’en lisant l’article de La Nación, plus d’un Argentin se sera étonné d’apprendre qu’elle est encore de ce monde, 45 ans après avoir été renversée, emprisonnée puis exilée par la dictature militaire.
          La Nación retrace les grandes lignes de ce qui fut sa vie, d’abord en Argentine où elle est née en 1931, puis à l’extérieur, d’abord lors des tournées sudaméricaines de sa troupe de danse, puis en exil en Espagne, avec son mari. Elle avait justement rencontré Juan Perón en 1955 à Panama, alors que celui-ci, renversé par la «Revolución Libertadora», commençait son long exil de dix-huit ans.
          Elle reviendra avec lui en 1973, et ensemble, lui président et elle vice-présidente, ils remporteront l’élection à la magistrature suprême avec 62 % des voix. C’est donc elle qui, à la mort de Perón l’année d’après (juillet 1974) prendra naturellement les rênes du pouvoir. Pas pour longtemps. Car la période est très troublée, c’est le moins que l’on puisse dire. Le péronisme est très divisé, entre mouvements de jeunes d’extrême-gauche d’une part – ce sont eux qui ont principalement contribué au retour du chef – et tendance d’extrême-droite d’autre part, rapportée dans les bagages de Perón lui-même. Ne perdons pas de vue qu’il revient d’un long exil en… terre franquiste. Le retour du péronisme est donc marqué par beaucoup de violence, entre les exactions de la Triple A (Alliance anti-communiste argentine, créée et dirigée par le secrétaire particulier de Perón, Lopez Rega) contre les gauchistes, et les attentats de ces derniers, en représailles. Sans parler, bien entendu, de toutes les tendances anti-péronistes qui n’ont évidemment pas disparu comme par enchantement.

Juan Perón et Isabelita (María Estela Martínez Cartas de Perón) en Espagne (1972)

          C’est avant tout cette image qui restera d’Isabelita. Celle d’une présidente dépassée, incompétente – elle se fera même remplacer un mois pour «raisons de santé» pendant son mandat par Italo Luder, le président du Sénat – et finalement destituée par un coup d’état militaire en mars 1976.
          Emprisonnée pendant cinq ans, les militaires l’ont libérée en 1981, et elle est repartie en Espagne, d’abord dans la résidence qu’elle partageait autrefois avec Perón, « Puerta de Hierro », puis dans son actuelle résidence à 30 kilomètres de Madrid. Elle y vit depuis complètement retirée, et s’est doucement fait oublier de ses concitoyens. Au point qu’il ne s’est trouvé qu’un seul quotidien, aujourd’hui, pour se rappeler qu’elle était toujours vivante, et que ce 4 février était le jour de son 90ème anniversaire.

Carlos Menem est mort

          L’ancien président Carlos Saúl Menem (1989-1999) est mort dimanche matin 14 février, à la clinique Los Arcos, dans le quartier de Palermo (nord-est de Buenos Aires) où il se trouvait depuis décembre dernier pour une pneumonie suivie de complications. Il avait 90 ans.
          Une veillée funèbre a été immédiatement organisée dans les locaux du Congrès, dans le centre de la capitale.
          Carlos Menem avait été élu président en juillet 1989, sous les couleurs du parti péroniste, pour succéder à Raul Alfonsín, premier président élu démocratiquement après la dictature militaire qui a sévi entre 1976 et 1983.
          Le titre de Pagina/12 résume parfaitement le souvenir que laissera probablement Menem dans l’histoire contemporaine argentine : celui d’un « leader populaire qui aura laissé un héritage impopulaire ». En 1988, gouverneur de la province de La Rioja, il était parvenu contre toute attente à souffler la place de candidat à un péroniste historique, Antonio Cafiero, alors gouverneur de Buenos Aires. Par la grâce d’un charisme certain, et d’un pouvoir de séduction et de conviction incontestable, il a su charmer les électeurs péronistes, toujours nombreux en Argentine, de gauche comme de droite. Un peu à la manière d’un Berlusconi, ou d’un Sarkozy, pour citer deux personnalités politiques parmi les plus «bling-bling» de l’histoire européenne récente.

          En pleine vague de néolibéralisme Reagano-Thatcherien, il va en appliquer les préceptes en les poussant à l’extrême, privatisant à tout va, et gouvernant en fonction des intérêts d’une petite minorité d’affairistes et de financiers, dont pas mal d’entreprises étrangères, qui vont sous son mandat acquérir à vil prix des joyaux de la couronne argentine, comme l’entreprise pétrolière YPF (Yacimientos petroliferos fiscales), totalement bradée, ou Aerolineas argentinas, la compagnie d’aviation nationale. Il a supprimé 75% du réseau ferroviaire argentin, le faisant passer de 36 000 km de lignes à seulement 9000. Remise en cause du droit du travail, coupes massives dans les emplois publics, comme le rappelle Luis Bruschtein dans son article rétrospectif du lundi 15 février, «Brique après brique, il a fait ce que même les militaires n’avaient jamais réussi à faire. Il a employé son mandat à démanteler ce qu’il restait des réalisations des premiers gouvernements péronistes : privatisation de l’eau, du gaz, de l’électricité, des transports, de l’industrie de l’acier, dérégulation de l’économie». Ce que certains de ses opposants ont appelé, et appellent encore, «la fête ménemiste» a fait danser les milliards au détriment de l’immense majorité de son peuple.
          Politiquement, il est également l’artisan de l’amnistie pour les principaux dirigeants de la dictature, et s’est rapproché des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, malgré les souvenirs douloureux de la guerre des Malouines.

          Sa politique ultralibérale et affairiste a conduit l’Argentine droit dans le mur, débouchant sur une des pires crises de son histoire, au début des années 2000. Avec des conséquences ravageuses : chômage massif, recrudescence de la pauvreté, désespoir des classes défavorisées menant à des manifestations violentes et des pillages de magasins, en 2001, avec en parallèle une crise politique aigue : pas moins de cinq présidents se succéderont en moins de trois ans, jusqu’à l’élection de Nestor Kirchner en 2003 !
          Le plus extraordinaire, c’est de constater qu’en dépit de cette politique catastrophique, Menem aura été finalement le président qui aura gouverné le plus longtemps dans l’histoire du pays : 10 ans, en étant même réélu en 1995 ! Il s’est même présenté pour un troisième mandat en 2003, avant de se retirer après le premier tour, pour éviter l’humiliation d’une défaite face à… un autre candidat péroniste ! (N. Kirchner).
          Car on ne peut pas lui enlever ça : jusqu’à la catastrophe finale, il aura su conserver une popularité certaine, en grande partie due à une de ses seules réussites économiques, au moins en début de mandat : la réduction de l’hyperinflation qui avait contraint son prédécesseur Alfonsín à la démission, ainsi que la mise en place d’une politique qui, croyaient ceux qui louaient celle de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, allait permettre au pays de redémarrer en ouvrant son économie.

          Un intéressant article de La Nación liste un certain nombre de « petites phrases » prononcées par Menem tout au long de sa carrière, et qui en disent long sur sa duplicité et son cynisme. En voici un petit échantillon :

– « On ne sait pas combien de temps cela prendra, ni combien de sang il faudra verser, mais notre territoire (Les Malouines) reviendra à notre peuple ». (Un an avant de reprendre des relations aussi diplomatiques qu’amicales avec le Royaume-Uni)
– « Je déclare la corruption délit de trahison à la patrie ». (Il a été plusieurs fois condamné pour corruption).
– « Une rame qui se met en grève c’est une rame qui ferme » : il n’aura pas hésité à mettre cette menace envers le secteur ferroviaire à exécution, et pas seulement pour ce secteur ! (voir plus haut).
« Mon livre de chevet, ce sont les œuvres complètes de Socrate » (Qui n’a laissé aucun écrit !).
« Je n’aspire aucunement à être réélu » (2 ans avant de réformer la constitution pour permettre… sa réélection !)
« Je vais gouverner pour les enfants pauvres qui ont faim et pour les enfants riches qui sont tristes ».

          Menem le péroniste finira donc sa carrière battu par un autre péroniste, dont il dira pis que pendre ensuite tout au long de son mandat : toujours cette vieille contradiction interne à ce mouvement que nous autres Européens avons tant de mal à comprendre et à appréhender, tant il recouvre de tendances aussi diverses que franchement antagonistes. Menem peut être considéré non seulement comme un péroniste «de droite», mais probablement, également, comme un des pires, sinon le pire, des gouvernants de toute l’histoire argentine, depuis que celle-ci est une république. Et ce ne sont pas les larmes de crocodile de tous ceux qui font la queue depuis dimanche pour passer devant son cercueil qui changeront grand-chose à la trace qu’il laissera dans l’histoire, et dans le cœur de la plus grande majorité des Argentins. D’ailleurs, aux dernières nouvelles, il n’y avait pas foule aux abords du Congrès pour lui rendre un dernier hommage.

PS. Je viens de lire un article là-dessus sur le blog « gauchomalo« , de Santiago Gonzalez. L’article, écrit le 15 février, est paru également dans le quotidien « La Prensa » d’aujourd’hui, 22 février.  C’est un article très critique sur l’héritage ménemiste, mais qui lui tresse des couronnes au sujet de sa politique néolibérale, parlant d’une période inédite de « sérénité économique, de sensation de liberté et d’ouverture sur le monde » (Je traduis en synthétisant). Une opinion pas forcément partagée par tous les Argentins ayant vécu cette époque, en tout cas les plus modestes. Néanmoins, l’article qualifie cette période « d’étape mafieuse » de la saga péroniste, un « processus de désintégration de la nation argentine initié par les militaires, poursuivi par Alfonsín, institutionalisé par Menem et perfectionné par ses héritiers Kirchneristes et Macristes (qui) poursuit sa marche en avant vers un ordre nouveau non décidé par les citoyens ». L’article, à mon sens, décrit assez bien le système du pouvoir ménemiste, même s’il exempte un peu légèrement de leurs responsabilités les influents théoriciens ultra-libéraux de l’époque.

Voir également l’excellent documentaire de Pino Solanas Memoria del saqueo, (qu’on pourrait traduire par « chronique d’un saccage ») qui couvre la période allant de 1976 à 2001, soit de la dictature militaire à la fin du règne de Menem. (En espagnol).

04/02/21 : Isabelita a 90 ans

AUX OUBLIETTES DE L’HISTOIRE

          Aujourd’hui jeudi 4 février, nous dit le quotidien La Nación, est le jour du 90ème anniversaire de María Estela Martinez de Perón, plus connue sous son nom de scène (elle était danseuse avant de devenir la troisième épouse de Juan Perón) Isabelita.
          Celle qui fut la première présidente de l’histoire argentine semble aujourd’hui totalement oubliée de ses compatriotes : on a eu beau chercher, aucun autre des grands quotidiens en ligne ne mentionne l’événement. Et il est même assez probable qu’en lisant l’article de La Nación, plus d’un Argentin se sera étonné d’apprendre qu’elle est encore de ce monde, 45 ans après avoir été renversée, emprisonnée puis exilée par la dictature militaire.
          La Nación retrace les grandes lignes de ce qui fut sa vie, d’abord en Argentine où elle est née en 1931, puis à l’extérieur, d’abord lors des tournées sudaméricaines de sa troupe de danse, puis en exil en Espagne, avec son mari. Elle avait justement rencontré Juan Perón en 1955 à Panama, alors que celui-ci, renversé par la «Revolución Libertadora», commençait son long exil de dix-huit ans.
          Elle reviendra avec lui en 1973, et ensemble, lui président et elle vice-présidente, ils remporteront l’élection à la magistrature suprême avec 62 % des voix. C’est donc elle qui, à la mort de Perón l’année d’après (juillet 1974) prendra naturellement les rênes du pouvoir. Pas pour longtemps. Car la période est très troublée, c’est le moins que l’on puisse dire. Le péronisme est très divisé, entre mouvements de jeunes d’extrême-gauche d’une part – ce sont eux qui ont principalement contribué au retour du chef – et tendance d’extrême-droite d’autre part, rapportée dans les bagages de Perón lui-même. Ne perdons pas de vue qu’il revient d’un long exil en… terre franquiste. Le retour du péronisme est donc marqué par beaucoup de violence, entre les exactions de la Triple A (Alliance anti-communiste argentine, créée et dirigée par le secrétaire particulier de Perón, Lopez Rega) contre les gauchistes, et les attentats de ces derniers, en représailles. Sans parler, bien entendu, de toutes les tendances anti-péronistes qui n’ont évidemment pas disparu comme par enchantement.

Juan Perón et Isabelita (María Estela Martínez Cartas de Perón) en Espagne (1972)

          C’est avant tout cette image qui restera d’Isabelita. Celle d’une présidente dépassée, incompétente – elle se fera même remplacer un mois pour «raisons de santé» pendant son mandat par Italo Luder, le président du Sénat – et finalement destituée par un coup d’état militaire en mars 1976.
          Emprisonnée pendant cinq ans, les militaires l’ont libérée en 1981, et elle est repartie en Espagne, d’abord dans la résidence qu’elle partageait autrefois avec Perón, « Puerta de Hierro », puis dans son actuelle résidence à 30 kilomètres de Madrid. Elle y vit depuis complètement retirée, et s’est doucement fait oublier de ses concitoyens. Au point qu’il ne s’est trouvé qu’un seul quotidien, aujourd’hui, pour se rappeler qu’elle était toujours vivante, et que ce 4 février était le jour de son 90ème anniversaire.

L’application de la loi est contestée !

          Coup de tonnerre, quelques jours à peine après la promulgation de la loi du l’avortement légal. María Beatriz Aucar de Trotti, une juge de la région du Chaco (Nord Argentine) a suspendu, sur plainte d’un groupe de particuliers, l’application de cette loi pour l’ensemble de la province. Motif invoqué : la loi serait incompatible avec la constitution régionale. Selon Clarín, la juge met en avant dans ses attendus que « l’article 15 de la constitution provinciale garantit le droit à la vie et à la liberté, depuis la conception, et ce pour toutes les personnes, et s’agissant d’une compétence partagée par la province et la nation, doit en conséquence primer l’interprétation (de la loi) la plus favorable à la personne humaine ». Une affirmation aussitôt contestée par l’association pour le droit à l’avortement de la province du Chaco, par la voix de la députée Tere Cubells, qui rappelle qu’une autorité provinciale ne peut décider d’appliquer ou non une loin nationale.
          Le Diario Popular s’étend sur les détails d’une querelle juridique qui devrait confronter les spécialistes du droit argentin les jours prochains. D’autant, signale ce journal, que face à une demande identique de citoyens de sa province il y a une dizaine de jours, le juge fédéral Julio Bavio, de la juridiction de Salta, avait statué de façon diamétralement opposée, arguant qu’il n’avait, lui, aucune compétence pour contester une loi votée par le pouvoir législatif national.
          Naturellement, comme le souligne dans son article le quotidien de gauche Pagina/12, l’offensive vient clairement des milieux conservateurs «pro-vie». Pagina/12 nous apprend en outre que la juge Trotti est une militante confessionnelle active, tout comme son mari, Ernesto Trotti, membre de la commission Justice et Paix de l’Archevêché du Chaco. Pagina/12 livre la liste des plaignants du Chaco : ils sont six, dont cinq femmes, toutes militantes actives de mouvements anti-avortement et anti « mariage pour tous » (Le mariage homosexuel est possible en Argentine depuis 2010). Des militants(es) anti-féministes.
          La décision de la juge du Chaco a été aussitôt vigoureusement critiquée par le ministre de la justice, Ginés González García, dans un tweet : «La juge du Chaco prend une mesure conservatoire pour interdire droit et santé aux femmes de la région. C’est incroyable. On utilise la justice pour ne pas respecter la loi !»
          Le débat promet d’être chaud. En effet, les partisans de l’inconstitutionnalité, comme par exemple Paco Achitte, chef de service de l’hôpital Perrando, cité par Clarín, argumentent que la loi (de légalisation de l’avortement) porte atteinte à l’autonomie des régions, et que celles-ci disposent toujours d’un droit de réserve en ce qui concerne un droit « non délégué » (formellement) au pouvoir national. Ce qui serait selon eux le cas de cette loi appliquée localement. Une ambigüité du droit argentin qui risque de compliquer sérieusement cette application, d’autant que d’autres régions, celles naturellement dominées par une majorité anti avortement, pourraient également se positionner dans le même sens. Paco Achitte, d’ailleurs, président du Parti « Ciudadanos A Gobernar », compte bien proposer pour sa région de Corrientes (Nord-est, frontière avec le Brésil) une « déclaration de non-adhésion au projet d’IVE (Interruption volontaire de grossesse, en espagnol) ».
          En Argentine, malgré la promulgation de la loi, le combat des femmes est encore loin d’être terminé.

La Gorge du diable est dans les détails (Iguazú)

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DU RIFIFI AUX CHUTES D’IGUAZU !

          Aujourd’hui 25 janvier, une petite information assez peu reprise par les grands journaux argentins, mais qui fait néanmoins un des titres de première page de La Nación.com, nous a conduit à ouvrir également celle du journal régional de la région de Misiones « El Territorio ».
          Nombreux sont les touristes, Argentins ou étrangers, qui passent par le superbe et célébrissime site des chutes d’Iguazú, à la frontière du Brésil et du Paraguay. Probablement le plus bel endroit au monde pour observer des cataractes impressionnantes, autant, sinon plus, que celles de Victoria ou celles du Niagara. En 2019, nous dit La Nación, le site a accueilli un nombre record de visiteurs : 1 635 000 ! Qui se massent sur les passerelles pour mitrailler les chutes et en rapporter des photos qui constitueront le clou de leurs albums de voyage, pour ceux qui en font ! Pour notre part, nous avons fait comme tout le monde, en 2008, dans un site probablement moins bien aménagé qu’il ne l’est aujourd’hui. Depuis, semble-t-il, certaines petites choses ont changé, pour les photographes amateurs comme pour les professionnels, et il ne nous a pas semblé inutile, pour les futurs visiteurs francophones, de les signaler ici.

Photo PR

          Comme dans la plupart des grands sites touristiques de la planète, sur les passerelles d’observation d’Iguazú officie un certain nombre de photographes professionnels, qui vous mitraillent dès votre arrivée puis vous proposent ensuite d’acheter un ou plusieurs de ces clichés avant de repartir du site. Les photos sont généralement plutôt réussies, il faut bien le dire, et votre portait sur fond de chutes vertigineuses, avec le conjoint et/ou les enfants, peut naturellement constituer un souvenir inoubliable. Bref, malgré le prix plutôt prohibitif de l’objet, on est toujours plus ou moins tenté. Pour ces photographes, c’est un gagne-pain. Ils possèdent une autorisation officielle de l’administration du Parc et paient une patente pour pouvoir arpenter les passerelles et vous tirer le portrait. Jusque là, rien à redire, si ce n’est qu’ils peuvent parfois se montrer un brin importuns. Difficile d’admirer le paysage tranquillou sans être accosté par un de ces marchands du temple qui insiste pour que vous preniez la pose. Mais même si vous acceptez d’être photographié, rien ne vous oblige à acheter, heureusement. Enfin, presque. La mésaventure arrivée à un photographe de presse dernièrement nous a permis d’apprendre une subtilité réglementaire qu’il vaudra mieux savoir pour aller visiter le Parc en toute connaissance de cause. Samedi dernier (23 janvier), un photographe du quotidien régional «El Territorio», Sixto Fariña, venu lui aussi prendre des photos du site, s’est vu assez rudement pris à partie par les gardiens du Parc, son appareil confisqué, et sa carte mémoire effacée. Motif : il n’avait pas sollicité d’autorisation auprès de l’administration. Cette licence est gratuite pour la presse, mais néanmoins obligatoire. Ce sont les photographes officiels du Parc qui sont allés se plaindre, pour « concurrence déloyale ». Une accusation pour le moins étrange, puisque Sixto Fariña, bien entendu, n’avait aucune intention de vendre, lui, ses clichés aux touristes de passage. Certes, il avait omis de demander une autorisation. Et c’est là que le touriste doit prêter un instant d’attention.

La Garganta del Diablo – Photos PR

UN GESTE POUR AIDER LE PETIT COMMERCE SVP !      

          En effet, cette affaire, à travers la lecture attentive des deux articles de La Nación et du Territorio, nous apprend que depuis deux ans, les touristes doivent – en plus du prix d’entrée dans le Parc – s’acquitter d’un droit supplémentaire pour pouvoir entrer sur la passerelle la plus populaire – car la plus impressionnante – celle de la «Gorge du Diable» (Garganta del diablo) : à savoir, l’équivalent… du prix d’une photo de photographe professionnel ! Ainsi, rapporte El Territorio, «l’administration du Parc, aujourd’hui dirigée par Sergio Acosta, s’arroge le monopole du meilleur point de vue sur les chutes, pour le bénéfice de quelques-uns». (Par ailleurs, indique La Nación, toute une zone de la passerelle est strictement réservée aux professionnels, et interdite aux touristes, les privant ainsi d’un des meilleurs postes de photographie du lieu).
          Au-delà du malheureux incident concernant ce photographe de presse, et d’un certain abus de pouvoir des gardiens du Parc (qui n’avaient aucune qualité pour confisquer son appareil, et encore moins en vider le contenu), les touristes sont prévenus : plus question de photographier la «Garganta del diablo» gratis. Nul doute que la corporation des photographes professionnels du Parc a de l’influence : même le changement de gouvernement récent n’a pas amené l’administration à changer ce qui constitue, de notre point de vue, une forme d’impôt au bénéfice d’un groupe privé !
          L’histoire ne dit pas si le paiement de cette taxe supplémentaire vous donne droit… à une photo gratuite !

Photo PR

Biden et l’Argentine

QUE PEUT ESPÉRER L’ARGENTINE DU NOUVEAU PRÉSIDENT  ?

          Comme dans tous les pays du monde ou presque, l’attente est grande en Argentine vis-à-vis du nouveau président Joe Biden. La presse en fait largement état dans ses unes de ce jeudi 21 janvier, au lendemain de la prestation de serment.

Retour au multilatéralisme ?

          Pagina/12 y consacre même un dossier complet, décliné en première page sur pas moins de huit articles. Avec entre autres, bien entendu, l’évolution de la position étatsunienne vis-à-vis du multilatéralisme et, sujet toujours brûlant en Argentine, du Fonds monétaire international (FMI), un organisme dont l’intervention est récurrente dans l’économie du grand pays sud-américain depuis de très nombreuses années. Le ministre des Finances argentin, Martín Guzmán attend beaucoup de la nomination de Janet Yellen au Trésor pour aider à sceller un accord définitif entre l’Argentine et le FMI, et régler de façon satisfaisante la brûlante question du remboursement de la dette argentine, et notamment celui du prêt extravagant de 57 milliards de dollars consenti au gouvernement de l’ancien président Mauricio Macri.
          En ce qui concerne le multilatéralisme, La Nación a noté que Biden, dans son premier discours, n’a pratiquement pas « parlé du monde », et se demande quelle conclusion on peut tirer de ce silence assourdissant de la part d’un homme qui fut quand même pendant des années, rappelle le quotidien, « un membre du Comité des Relations extérieures du Sénat , tutoie de nombreux chefs d’état, politiques et chefs d’entreprises internationaux, est venu 16 fois en Amérique du Sud et est considéré par les spécialistes du sujet comme l’un des présidents américains les plus calés en géopolitique ». Certes, Biden a proclamé la fin du repli initié par Trump, et le retour au multilatéralisme, mais n’a donné aucune précision concrète sur sa politique future dans ce domaine. La bonne volonté, conclut Ines Capdevilla dans son article, confirmée par le retour dans l’Accord de Paris sur le climat et dans l’Organisation mondiale de la santé, ne suffira pas à faire oublier que Biden, au moins dans un premier temps, aura à s’occuper de problèmes aussi aigus que bien plus internes, et n’aura pas forcément beaucoup de temps à consacrer au reste du monde.

Biden et l’administration péroniste

          En bon anti-kirchner militant, Clarín souligne dès son premier sous-titre que Biden n’a pas de bons souvenirs du kirchnerisme, du temps de sa vice-présidence avec Obama. Le quotidien consacre quatre paragraphes à en rappeler les différents épisodes, de la confiscation par les Argentins de matériel militaire étatsunien en 2011 à la dénonciation des Etats-Unis par l’Argentine devant la Cour Internationale de Justice pour un conflit financier, en passant par le rapprochement avec l’Iran impulsé par la présidente Cristina Kirchner, et les accusations à peine voilées de cette dernière sur un possible attentat des services étatsuniens contre sa personne. Néanmoins, le quotidien anti-péroniste ne se montre pas trop pessimiste quant aux futures relations entre les deux pays, soulignant le pragmatisme de Biden, mais il souligne que tout dépendra, en réalité, de l’attitude du gouvernement argentin. Un des problèmes persistant est bien entendu la relation entretenue par l’administration péroniste avec le gouvernement vénézuélien, jugée bien trop bienveillante par les nord-américains. Un autre, mentionné également par Pagina/12 (Voir plus haut), est celui de la négociation de la dette argentine avec le FMI : pour Clarín, la balle est dans le camp de l’Argentine, c’est à elle de proposer un plan de remboursement viable, que les Etats-Unis pourront alors soutenir auprès de l’organisme international.

Ne pas se faire trop d’illusions

          Il ne faut pas se faire trop d’illusions, indique pourtant Atilio Boron dans Pagina/12, dans un article néanmoins très orienté, mettant l’accent sur les biais impérialistes de la nouvelle administration.
          L’arrivée d’Obama avait suscité de nombreux espoirs, mais sa politique, dit Boron, avait déçu, notamment dans sa gestion de l’après crise de 2008, plus favorable aux puissances d’argent qu’aux gens modestes. Certes, indique l’auteur, Biden arrive avec un gouvernement nettement plus diversifié que celui de Trump, essentiellement constitué de «mâles blancs». Mais la diversité, ethnique et culturelle, n’empêche pas les membres de cette nouvelle administration d’être tout aussi liés au «grand capital».
          Le nouveau titulaire du Département d’Etat, Anthony Blinken, est «un faucon modéré, mais un faucon tout de même», qui a soutenu l’invasion de l’Irak en 2003 et l’intervention en Lybie. Son adjointe Victoria Nuland, très active sur le Maidan en Ukraine en 2014, avait envoyé promener l’Ambassadeur des Etats-Unis en personne lorsque celui-ci lui avait signalé le désaccord de l’Union Européenne avec la destitution de Victor Yanukovich d’un cinglant « Fuck the European Union ».
          Le ministre de la Défense Lloyd Austin quant à lui était jusqu’à très récemment membre du directoire de Raytheon, un des géants du complexe militaro-industriel, et sociétaire d’un fond d’investissement consacré à le vente d’équipements militaires.
          Difficile avec ce genre de personnel, conclut Boron, d’être très optimiste quant à une diminution à venir des tensions internationales. Malgré tout, Clarín veut croire qu’après un an de relations extrêmement difficiles entre l’Argentine d’Alberto Fernández et les Etats-Unis de Donald Trump, très proche de l’ancien président Mauricio Macri, des discussions positives puissent reprendre assez rapidement entre les deux pays.

          Les Etats-Unis ont toujours considéré l’Amérique Latine comme son «arrière-cour», et n’a jamais renoncé à tenter d’influer, directement ou indirectement, sur son cours politique et économique. Il est assez peu probable qu’on puisse s’attendre à de grands changements dans ce domaine avec le nouveau président. Au contraire. « America is back » est une formule à double-tranchant, surtout en Amérique du Sud, où l’histoire des relations avec le cousin du nord a toujours été pour le moins tumultueuse.

Promulgation de la loi sur l’avortement

         

La loi promulguée par le Président

      C’est officiel : l’avortement est désormais légal en Argentine. Le Président Alberto Fernández vient de signer la promulgation de la loi qui établit notamment (Article 4 de la loi) que «Les femmes et les personnes d’autres genres en capacité de procréer ont le droit de décider et d’accéder à l’interruption volontaire de leur grossesse jusqu’à la limite de 14 semaines maximum du processus en cours». La loi stipule également que la personne qui en fait la demande doit être prise en charge dans les 10 jours suivant sa déclaration.
          Assez curieusement, cette nouvelle pourtant importante ne fait pas outre mesure la une des journaux argentins aujourd’hui 15 janvier. Il est vrai que cette loi, le Parlement l’a votée il y a déjà plus de deux semaines (30 décembre 2020). La loi entrera en application à partir du 23 janvier 2021, date de sa publication au journal officiel.
          Parallèlement, est promulgué également la loi dite « des mille jours », mettant en place un dispositif d’assistance et de suivi sanitaire durant la grossesse et après l’accouchement, ainsi que tout au long de la petite enfance.
          L’information n’apparait en première page ni de La Nación ni de Clarín, deux quotidiens dont le lectorat est naturellement plutôt opposé à l’avortement.
          Pagina/12 en revanche en fait un titre important, de même que le Diario Popular, qui met en avant la satisfaction du Président d’avoir tenu sa parole et réalisé ce point important de son programme. Selon Alberto Fernández, la société vient de faire «un pas important pour que la société soit plus juste et plus égalitaire envers les femmes», ajoutant qu’il se sentait heureux «d’en finir avec le patriarcat». «Avec la promulgation de la loi sur l’avortement» dit le quotidien, «L’Argentine s’inscrit comme un des pays les plus avancé socialement d’Amérique Latine, une région où le droit à l’avortement est inexistant ou fortement limité dans la plupart des pays».

Maradona

          Sidération en Argentine. Un dieu qui jusque là était vivant, ou à peu près, est mort. A 60 ans. Pile le même âge que son ancien ami Nestor Kirchner, l’ancien président. Pile dix ans après. Et pile le même jour (mais quatre ans plus tard) que son autre ancien ami Fidel Castro. Maradona a toujours eu le don de savoir bien tomber. A une semaine près, son but de la main contre l’Angleterre en quarts de finale de la coupe du monde 1986 (22 juin) venait marquer la fière vengeance de l’humiliation subie quatre ans plus tôt lors de la guerre des Malouines. (14 juin 1982)

          L’Argentine est en larmes. L’Argentine toute entière. On a beau chercher, fouiller la presse de ce jeudi 26 novembre, pas de voix discordante. De toute façon, comme dit Clarín, ce n’est pas seulement l’Argentine qui chiale le héros trop tôt disparu, mais le monde entier. Clarín a raison, d’ailleurs : depuis hier soir, nos radios et télés nationales, en France, tournent en boucle. Pour le Parisien, c’était une rock star avec un ballon. Pour L’Equipe, « L’Argentine pleure son Dieu » (avec majuscule). Libération reprend carrément une formule nietzschéenne : « Ainsi jouait Maradona ». France info y va elle aussi de son « Dieu du foot ». Et ainsi de suite. Un dieu. Ben oui, hein, la main qui lui a servi à battre les Anglais en 1986 n’était pas vraiment la sienne, mais celle de Dieu. Maradona était donc Dieu. Personnifié. Pelé, lui, qui n’a pas la chance d’être mort, n’aura jamais eu que le titre de roi. Messi, comme son nom l’indique, ne sera jamais qu’un représentant de Dieu, Beckenbauer restera Kaiser et Johan Cruyff devra à jamais se contenter du modeste titre de « Prince d’Amsterdam ».

          Remarquez, Dieu, c’est mieux que saint. Parce que c’est bien le paradoxe, avec Maradona. Si on ne lui mégote pas son titre divin, décerné à la quasi unanimité du monde entier, donc, (et quand on dit quasi, c’est pour se donner une dernière illusion de crédibilité néanmoins tout à fait dispensable dans ce cas), il y aurait sans doute un poil moins de monde pour lui accorder la sanctification. Faut vraiment être un footballeur pour mériter ainsi l’appellation de Dieu, mais pas celle de saint. Surtout dans un pays aussi catholique que l’Argentine.

          Catholique, Maradona l’était sans nul doute, mais pas forcément au sens orthodoxe du terme. Mais comme à tout bon catholique, même non confessé, on lui accorde tous les pardons du monde. Comme dit l’excellent Roberto Fontanarrosa, célèbre écrivain et dessinateur de BD, cité par La Nación, « Je me fiche de ce que Maradona a fait de sa vie, ce qui compte, c’est ce qu’il a fait de la mienne ». Quand un type suscite un tel amour, même de la part d’un homme aussi posé, intelligent et caustique que Roberto Fontanarrosa[1], au point de faire oublier tous ses côtés obscurs, on ne peut que soulever son chapeau au passage du cercueil. Maradona fait donc partie de ces gens qui, comme disait un supporter de Trump, « peuvent abattre un type au hasard dans la rue sans perdre une once de popularité ». Maradona restera à tout jamais au-dessus de toute avanie. La Nación et Clarín, tout à leur célébration, passent en chœur au-dessus des liens de l’idole avec le guevarisme, le castrisme, le chavisme, le madurisme, tout ce que ces journaux vomissent pourtant à longueur de colonnes. Les supporters de gauche vous insultent si vous osez mentionner ses autres liens, bien différents, avec la mafia calabraise, du temps de sa splendeur napolitaine. De toute façon, ce ne sont pas les hommes qui peuvent s’arroger le droit de pardonner à un dieu, n’est-ce pas ?

          Ce déchainement d’idolâtrie, on l’aura compris, nous laisse un tantinet pantois. Il en dit long sur ce que sont devenues nos sociétés, quand la mort d’un type dont le talent consistait à jongler avec un ballon et défrayer la chronique pendant et après sa glorieuse carrière par ses frasques et ses diverses addictions devient un événement planétaire, et que son nom devient celui d’une nouvelle divinité universelle.

          Une amie vient de nous envoyer le son du discours d’une certaine Margarita Pécaros. Une Cubaine. A Cuba aussi, la mort du dieu du foot est un séisme populaire. Emportée par son lyrisme, Margarita en vient à espérer que Maradonna et Dieu, en frères jumeaux enfin réunis, vont pouvoir désormais taper le ballon ensemble. Pourvu qu’un tir trop puissant, ou un dribble trop appuyé, ne réveille pas nos valeureux morts ordinaires de leur bienheureux sommeil.

[1] Auteur notamment de l’excellente chronique « Uno nunca sabe », chez Planeta.