L’Argentine, refuge de nazis en fuite ?

Comme sur à peu près tous les sujets un peu poli­tiques, il est extrême­ment dif­fi­cile de trou­ver une doc­u­men­ta­tion un tant soit peu objec­tive en faisant des recherch­es dans le matéri­au essen­tielle­ment argentin.

En Argen­tine, on est péro­niste, ou antipéro­niste. Et cela con­di­tionne dras­tique­ment l’orientation de toute recherche. Alors on imag­ine que sur un sujet aus­si déli­cat que l’accueil des anciens nazis, la règle ne souf­fre pas d’exception. Pour les uns, Juan Perón était un phi­lo-nazi, pour les autres, seule­ment un oppor­tuniste, tout aus­si prag­ma­tique finale­ment que les Etat­suniens à ce sujet.

Il faut donc faire le tri, et bien savoir d’où par­lent les auteurs. Et aller voir aus­si du côté de chercheurs plus neu­tres, essen­tielle­ment européens.

*

Le lien des mil­i­taires argentins avec l’armée alle­mande est très antérieur à la deux­ième guerre mon­di­ale. Dès le XIXème siè­cle, les Argentins sont fascinés par la qual­ité de l’armée prussi­enne, avec laque­lle ils tis­sent des liens forts, autant en ce qui con­cerne l’étude des méth­odes de guerre que le com­merce d’armement. Après la guerre de 1870, «l’Allemagne se voit con­fi­er, pour l’essentiel, la for­ma­tion des officiers d’Etat-major» (Alain Rouquié — 1977). Cette influ­ence ira gran­dis­sante : «Sous la prési­dence de Manuel Quin­tana – 1904–1906 – le général Enrique Godoy, min­istre de la Guerre, favorise de manière déter­minée l’influence alle­mande» (Rouquié, op.cit.).

Ce lien per­du­ra jusqu’à la sec­onde guerre mon­di­ale. Lors de l’arrivée au pou­voir des nazis, en 1933, ce sont des mil­i­taires qui gou­ver­nent l’Argentine. En 1932, le général Agustín Pedro Jus­to a suc­cédé au général José Felix Uribu­ru. Il sera lui-même rem­placé par un civ­il démoc­ra­tique­ment élu en 1938, Rober­to Ortiz, mais ce gou­verne­ment sera ren­ver­sé en 1943 par un coup d’état mil­i­taire.

C’est alors l’époque du G.O.U. Ce «grupo de ofi­ciales unidos», ou «grupo de obra de unifi­cación», selon les ver­sions, est un groupe­ment d’officiers supérieurs fondé, entre autres, par l’alors Lieu­tenant-Colonel Juan Perón, sur deux piliers prin­ci­paux : l’anticommunisme et la neu­tral­ité dans la guerre mon­di­ale en cours. Ceci pour résumer à grands traits.

Juan Perón est revenu très impres­sion­né d’un voy­age à Rome, avant-guerre. Il admire le fas­cisme de Mus­soli­ni et le con­cept de révo­lu­tion nationale qui fait pen­dant à la révo­lu­tion bolchévique. Dans le même temps, les nazis éten­dent leur influ­ence sur l’ensemble de l’Amérique latine :

«Une offen­sive de pro­pa­gande et d’influence de grande ampleur des nazis s’organisa en effet en Argen­tine depuis le début du mou­ve­ment alle­mand dans les années 1920 et bien plus encore à par­tir des années 1930. Par dif­férents inter­mé­di­aires le régime hitlérien a soutenu finan­cière­ment des per­son­nal­ités poli­tiques et des organ­i­sa­tions de dif­férentes natures sus­cep­ti­bles de favoris­er l’emprise du nazisme en Amérique latine. Ain­si, “en 1938, on pou­vait dénom­br­er en Argen­tine 176 écoles alle­man­des regroupant 13.200 étu­di­ants” au sein desquels la pro­pa­gande nazie cir­cu­lait large­ment.» (Renée Fregosi — 2018)

Les mil­i­taires du G.O.U. pren­nent donc le pou­voir par la force en 1943. Après une suc­ces­sion de trois généraux en trois ans, Juan Perón est démoc­ra­tique­ment élu prési­dent de la République en 1946. Entre temps, l’Argentine a fini par se résoudre à déclar­er la guerre à l’Allemagne, autant sous la pres­sion des États-Unis que pour vol­er au sec­ours de la vic­toire.

Le nazisme vain­cu, et jugé à Nurem­berg, l’Argentine tourne la page. Mais on n’efface pas ain­si d’un trait de plume presque un siè­cle de com­pagnon­nage avec l’Allemagne. Les liens restent forts dans un pays gou­verné par un général très pop­u­laire, mais aux méth­odes calquées sur les régimes autori­taires. Selon Franck Gar­be­ly, un mil­liar­daire Alle­mand, Lud­wig Freude, a con­tribué finan­cière­ment à la cam­pagne élec­torale de Perón en 1946. (Franck Gar­be­ly — 2003). Or, c’est ce même Freude que les États-Unis soupçon­naient d’avoir escamoté l’essentiel de la for­tune accu­mulée par les nazis, et qui n’a jamais été retrou­vée.

Ce qui per­met à cer­tains, assez nom­breux, de point­er un intérêt financier dans l’aide apportée par Perón aux nazis après-guerre. C’est la thèse de l’universitaire française Renée Fregosi : Perón aurait prof­ité de « l’or nazi ». Aucune preuve formelle ne vient cor­ro­bor­er cette ver­sion, comme l’admet elle-même l’auteure. (Fregosi, op.cit, p.9). Mais le mouil­lage de sous-marins alle­mands dans le port de Mar del Pla­ta en juil­let, puis en août 1945, laisse penser qu’ils ne sont pas venus à vide. Or, on pense égale­ment qu’ils trans­portaient quelques dig­ni­taires du régime, comme Mar­tin Bor­mann ou Hein­rich Müller. Par ailleurs, des mou­ve­ments de fonds en prove­nance de Suisse – pays vis­ité par Eva Perón en 1947 – ont été relevés à la fois pen­dant la guerre et après, au prof­it de ban­ques argen­tines.

Perón aurait donc eu un triple intérêt à accueil­lir les nazis en fuite : aider des vieux amis en détresse, en tir­er un béné­fice pécu­ni­aire, et prof­iter des com­pé­tences de mil­i­taires ou de civils expéri­men­tés. En ce qui con­cerne ce dernier point d’ailleurs, on fera remar­quer que les États-Unis n’ont pas été les derniers à «recueil­lir» d’anciens experts nazis. Le plus emblé­ma­tique étant cer­taine­ment Wern­er Von Braun, qui avait mis au point les V2 alle­mands pen­dant la guerre, puis est devenu respon­s­able du développe­ment du pro­gramme Sat­urn améri­cain, qui con­duira au lance­ment d’Apollo 11 et à l’exploration de la Lune.

L’immigration nazie en Argen­tine n’a donc rien d’une légende. Sous la prési­dence de Juan Perón (1946–1955), ils furent nom­breux à trou­ver un abri sûr dans le cône sud. Cer­tains fonderont même des colonies entières, comme c’est le cas dans la région patag­o­ni­enne de Bar­iloche, dont les villes et vil­lages rap­pel­lent furieuse­ment l’architecture autrichi­enne ou bavaroise.

Place cen­trale de Bar­iloche

Par­mi les «grands noms» de ces nazis généreuse­ment recueil­lis, citons pêle-mêle : Josef Men­gele, le médecin tor­tion­naire qui pra­ti­quait des expéri­ences sur les déportés d’Auschwitz, Franz Stan­gl, chef du camp de Tre­blin­ka, Adolf Eich­mann, plan­i­fi­ca­teur de la solu­tion finale, Erich Priebke, un des respon­s­ables du mas­sacre des Fos­s­es ardéatines en mars 1944, Wil­helm Monhke, chef de la garde per­son­nelle d’Hitler, ou encore Klaus Bar­bie, qui est passé par l’Argentine avant de gag­n­er la Bolivie.

Mais ce ne sont que quelques exem­ples. D’après divers­es sources, on estime à env­i­ron 180 le nom­bre de dig­ni­taires réfugiés en Argen­tine, et à plusieurs mil­liers le nom­bre de nazis «ordi­naires» recueil­lis. Il est donc incon­testable que l’Argentine a con­sti­tué un haut lieu de refuge pour les anciens sou­tiens du régime hitlérien. Tout comme quelques autres pays sud-améri­cains, dans une moin­dre mesure. D’après Ser­gio Cor­rea Da Cos­ta, il y en aurait eu pas loin de 90 000 ! (Le nazisme en Amérique du sud. Chronique d’une guerre secrète 1930–1950 – 2007, cité par Renée Fregosi)

Une autre colonie d’obé­di­ence nazie, cette fois au Chili : Colo­nia Dig­nidad.

Juan Perón a large­ment ouvert les portes de son pays. Mais à sa décharge, si on peut dire, on notera l’aide apportée à la fuite de pas mal de nazis par le Vat­i­can lui-même. Comme le relève le quo­ti­di­en Clarín dans un arti­cle de 2017, ou encore l’hebdomadaire Sem­ana en 2021, celui-ci a égale­ment fourni des passe­ports pour faciliter la fuite de nazis.

Juan Perón était un per­son­nage extrême­ment com­plexe. Admi­ra­teur de régimes autori­taires comme le fas­cisme et le fran­quisme, anti­com­mu­niste con­va­in­cu, il a fait par­tie avant-guerre d’un groupe d’officiers qui ne cachait pas ses préférences pour une vic­toire alle­mande pen­dant la guerre. Alliage funeste de cet anti­com­mu­niste et d’un anti­sémitisme récur­rent dans la société argen­tine de l’époque. Il a pour­tant impul­sé une poli­tique ouvriériste, et a été longtemps soutenu par des mou­ve­ments d’extrême-gauche, notam­ment durant son exil entre 1955 et 1973. Mou­ve­ments qu’il a répudiés à son retour, et son élec­tion, en 1973, pour revenir à une poli­tique de ten­dance fas­ciste, qui fini­ra par débouch­er après sa mort en juil­let 1974 à la dic­tature mil­i­taire de 1976–1983.

En déclas­si­fi­ant les archives de l’époque, le nou­veau prési­dent Milei entend non seule­ment révéler la vraie nature du régime péro­niste orig­inel, mais égale­ment porter préju­dice à l’ensemble du mou­ve­ment péro­niste, qui reste un courant très résilient dans la société argen­tine, et qui depuis la prési­dence de Nestor Kirch­n­er (2003–2007) s’est ancré à gauche.

Il lui en fau­dra sans doute un peu plus, dans ce pays extrême­ment divisé et où lui-même est un per­son­nage très cli­vant. Comme tous les per­son­nages qui ont mar­qué durable­ment leur pays, Perón est devenu un véri­ta­ble mythe en Argen­tine, ce qui explique en grande par­tie la per­sis­tance du mou­ve­ment qu’il a impul­sé, un mou­ve­ment qui reste pop­u­laire dans le pays, en dépit des aléas, des incom­pé­tences, de la cor­rup­tion de ses élites, et de l’extrême fluc­tu­a­tion de sa doc­trine au fil du temps.

A ce pro­pos, il est d’ailleurs sig­ni­fi­catif de met­tre en par­al­lèle cette volon­té du gou­verne­ment Milei de réveiller les mémoires his­toriques au sujet de la pro­tec­tion des nazis par Perón, qui est effec­tive­ment dif­fi­cile­ment con­testable, et celle de les endormir au con­traire au sujet des crimes d’une dic­tature mil­i­taire pour­tant plus récente et dont les con­séquences se font encore sen­tir dans l’ensemble de la société.

*

SOURCES

Renée Fregosi : L’Argentine de Perón, pièce maitresse de l’accueil des nazis en Amérique latine. PDF télécharge­able en français ici. 2018

Alain Rouquié : Pou­voir mil­i­taire et société poli­tique en république argen­tine – Press­es de la Fon­da­tion Nationale des Sci­ences Poli­tiques. 1977

Uki Goñi : Perón y los Ale­manes. La ver­dad sobre el espi­ona­je nazi y los fugi­tivos del Reich – Sudamer­i­cana – 2008

Tulio Halperín Donghi : La Argenti­na y la tor­men­ta del mun­do. Ideas e ide­olo­gias entre 1930 y 1945. Buenos Aires 2003

Franck Gar­be­ly : El via­je del arco iris. Los nazis, la ban­ca suiza y la Argenti­na de Perón. El Ate­neo, Buenos Aires 2003.

L’immigration béarnaise en Argentine

Un doc­u­men­taire sur les Béar­nais d’Ar­gen­tine

On le sait (et si on ne le sait pas, on pour­ra se reporter à nos arti­cles sur le sujet, ici, mais égale­ment !), l’Argentine est un pays qui s’est bâti, en tant que nation indépen­dante, à par­tir du début du XIXème siè­cle, sur les gigan­tesques espaces pris aux peu­ples pre­miers. Un pays essen­tielle­ment colo­nial, et même plus que bien d’autres, puisque les indi­ens y ont été mas­sacrés plus qu’ailleurs.

On a déjà cité à ce pro­pos la célèbre for­mule : « Les Mex­i­cains descen­dent des Mayas, les Péru­viens des Incas, et les Argentins…des bateaux ». Autre manière de soulign­er que l’essentiel du peu­ple­ment de ce pays est dû aux dif­férentes vagues de migra­tions qui se sont suc­cédées, pour la plus grosse par­tie entre le milieu du XIXème siè­cle et le début du XXème.

Une immi­gra­tion surtout européenne, stim­ulée par les dif­férents gou­verne­ments argentins à coups de cam­pagne de pub, aux­quelles ont répon­du surtout, out­re les Espag­nols – fil­i­a­tion colo­niale oblige – les Ital­iens, les Alle­mands, les Polon­ais, et un cer­tain nom­bre de groupes orig­i­naires des Balka­ns.

Mais… et les Français dans tout ça ? Il y en eut, ras­surez-vous. En moin­dre quan­tité, mais il y en eut. Des Basques, d’abord, mais cela n’étonnera per­son­ne si on pense que par­mi les Espag­nols, la majorité des immi­grés venaient essen­tielle­ment du nord du pays : Gali­ciens, Asturiens, Cantabriques, et, bien sûr, Basques !

Donc, côté français, pas mal de Basques. Mais égale­ment, par une espèce d’effet domi­no, un bon nom­bre de Béar­nais ! Dont cer­tains ont lais­sé une empreinte très forte dans l’histoire, la cul­ture ou l’économie du pays, comme par exem­ple la famille Pueyrre­don, dont l’un des enfants, Juan Martín, a joué un très grand rôle dans la con­quête de l’indépendance argen­tine, ou l’écrivain Adol­fo Bioy Casares, grand ami de Jorge Luis Borges, ou encore la famille Lanusse, qui fera décoller le négoce de la viande bovine, qui devien­dra un des piliers de l’économie argen­tine.
C’est de cette immi­gra­tion spé­ci­fique dont par­le un très intéres­sant doc­u­men­taire, tournée en 2009 par Dominique Gau­ti­er et Agnès Lanusse (oui, Lanusse, tiens donc !) : Lo que me con­tó abueli­to (Ce que m’a racon­té Papy).

Ce film retrace, par l’entremise de nom­breux témoignages de descen­dants et d’extraordinaires images d’archives, l’histoire de cette immi­gra­tion béar­naise, de ses raisons, de sa place dans les grandes vagues migra­toires qui ont peu­plé l’Argentine, de ses joies, ses drames, et de la trace qu’elle aura lais­sé dans l’histoire de son pays d’accueil.

Pour cela, les cinéastes ont ren­con­tré pas moins d’une trentaine de descen­dants de ces Béar­nais voyageurs, arrivés à des épo­ques très dif­férentes, et, pour cer­tains, très jeunes. Comme les ancêtres de Celi­na Madero, lancés dans l’aventure dès l’âge de quinze ans, ou Jeanne Hour­gras, qui vient racon­ter com­ment, à seize ans, sa famille l’a expédiée con­tre son gré avec son cousin Fondev­ille.

Dure his­toire que la sienne, qu’elle nous racon­te pour l’essentiel en béar­nais! A peine débar­quée, ses pré­ten­dus employeurs n’en veu­lent plus : trop jeune, pas assez instru­ite. Deux mamies, elles aus­si béar­nais­es, la pren­nent en pitié et l’emploient comme fille de com­pag­nie. C’est ain­si qu’elle ren­con­tre son futur mari, Charles Hour­gras, lors d’un « asa­do » (pique-nique/bar­be­cue typ­ique en Argen­tine) dans les parcs du quarti­er de Paler­mo à Buenos Aires. Elle danse avec lui, mais cette petite mai­grelette n’est pas la fille de ses rêves, dans lesquels il voy­ait plutôt une grande et belle femme ! Ils se mari­ent quand même, et la voilà veuve, à peine trois mois après la nais­sance de leur enfant !

Dans cer­tains cas, c’est le droit d’ainesse qui oblige les jeunes ruraux à s’exiler. C’est ain­si que les ancêtres mater­nels d’Amalia Calan­dra ont dû tra­vers­er l’Atlantique, pour trou­ver des ter­res à tra­vailler : celles de la ferme famil­iale étaient réservées à leur ainé ! L’arrière-grand-père d’Amalia est arrivé un peu après 1850. Pas seule­ment pour une his­toire de ter­res, mais égale­ment pour échap­per aux guer­res de Napoléon III !

Car la plu­part étaient paysans, à la base. Le père de Pedro Petreigne est arrivé de Lucq en 1891, et a com­mencé à tra­vailler comme peón (ouvri­er agri­cole), puis, vers 1903, a pris 1300ha en loca­tion, en asso­ci­a­tion avec un cer­tain Lamarche, un Palois. (Comme le rap­pelle Pedro non sans mal­ice, 1300ha, pour l’Argentine, c’était « tout petit » !)

D’autres sont devenus insti­tu­teurs. Juan Fabaron nous racon­te ain­si que son arrière-grand-père (Un Fabaron de Labarthe de Riv­ière, en Haute-Garonne) et son arrière-grand-mère Caza­ux (de Navar­renx) se sont ren­con­trés dans une école de San Andrés de Giles, dans la région de La Pam­pa.

Cer­tains ont fait for­tune, comme l’arrière-grand-père de Maria Caza­le, Lucien Lourtet, devenu éleveur à la fin du XIXème siè­cle, ou Leon Safontas, qui aurait fondé la ville de San­ta Rosa dans La Pam­pa, à 600 km au sud-ouest de Buenos Aires. D’autres, souligne l’historien Her­nan Otero, beau­coup moins. On estime à env­i­ron 50% le nom­bre de migrants retournés au pays. Lorsqu’ils reve­naient rich­es, cela se voy­ait aux maisons osten­ta­toires (autant que de style colo­nial) qu’ils se fai­saient con­stru­ire dans leur vil­lage natal. Mais la plu­part, hélas, reve­naient aus­si pau­vres qu’ils étaient par­tis.

Il faut bien voir qu’en Argen­tine, et ce jusqu’au milieu du XXème siè­cle, les familles les plus rich­es étaient essen­tielle­ment celles des pro­prié­taires ter­riens. Comme le souligne Juan Archibal­do Lanus, il faut alors dis­tinguer deux types de migrants : ceux qu’il appelle les « voyageurs », et les vrais émi­grants. Les pre­miers sont arrivés avant les sec­onds, c’est-à-dire avant les grandes vagues d’immigration. Ils venaient de leur plein gré, pour voir du pays et ten­ter l’aventure. Ceux-là, les pio­nniers, se sont tail­lé la part du lion des ter­res agri­coles. Les autres tra­ver­saient l’Atlantique par néces­sité, économique, famil­iale, poli­tique… Ils arrivaient sans un sou, vivaient tout un temps dans des con­di­tions plus que pré­caires, et devaient accepter le tra­vail qu’ils trou­vaient, avant de peu à peu, s’insérer dans leur nou­velle société.

Mais, et tous les témoignages recueil­lis dans cet excel­lent doc­u­men­taire le prou­vent, tous ont lais­sé une trace pro­fonde et durable de leurs orig­ines, jusqu’aux généra­tions actuelles. Même des jeunes comme Maria Euge­nia Bou­tigue (dont les ancêtres béar­nais arrivèrent en 1884 en Argen­tine) ou Jean-Louis Hour­gras, le petit-fils de Jeanne, le soulig­nent : nés et élevés en Argen­tine, ne par­lant que l’espagnol, nous sommes entière­ment Argentins. «Mais, dit Maria Euge­nia, nous savons l’importance de notre arbre généalogique, de con­naitre nos racines. Nous savons que nous avons une famille en France, que nous ne con­nais­sons pas, mais nous espérons faire le voy­age un jour et la décou­vrir.».

Cahi­er retrou­vé par Juan Fabaran, écrit par son arrière-grand-père.

Beau­coup l’ont d’ailleurs déjà fait. Maria Caza­le est ain­si allée à Pau, et en a rap­porté l’agréable et étrange sen­sa­tion de s’y être sen­tie chez elle. C’est le cas égale­ment de Celi­na Madero, qui a fait le pèleri­nage de Navar­renx, ou d’Elena Latour de Betbed­er. Celle-ci racon­te qu’elle est allée à Salies de Béarn en 1985 avec sa mère, et que cette dernière, en revoy­ant de vieilles cama­rades de classe, s’est mise à leur par­ler en béar­nais, comme si elle n’était jamais par­tie ! Luis Hour­gras, quant à lui, par­le un français impec­ca­ble, et a même réus­si, en écoutant sa mère, à appren­dre quelques mots de béar­nais !

Lais­sons le mot de la fin à Natalia Gar­rigou-Bar­renechea, l’amie de Maria-Euge­nia, qui clôt le film par ces mots très justes : Et ce qui est intéres­sant, c’est qu’à force de chercher, on finit par com­pren­dre d’où on vient, et tu te dis, j’ai toutes ces orig­ines, et finale­ment, je suis Argen­tine. On a une famille qui vient de partout, et tout ça mélangé génère une cul­ture nou­velle, un pays nou­veau, et on prend encore mieux con­science de son iden­tité pro­pre. Je ne me vois plus comme moitié française, moitié espag­nole, moitié je ne sais quoi, je sais qu’ils vien­nent de partout et que finale­ment, je suis Argen­tine.

*

Le film :

Lo que me con­tó abueli­to, de Dominique Gau­ti­er et Agnès Lanusse.
Cumamovi-Créav Atlan­tique — 2009

Très belle musique du groupe « Men­estrès gas­cons », en prime !
Sor­ti en DVD.

CREAV : 8 rue Paul Bert – 64000 PAU – 05 59 90 34 90 – contact@creav.net

CUMAMOVI : 27, avenue Hon­oré Bara­dat 64000 PAU — 05 59 06 49 22 (Site inter­net en recon­struc­tion au moment de la pub­li­ca­tion du présent arti­cle)

*

Sur youtube, le début du film :
https://www.youtube.com/watch?v=zjFM4Hnh8‑w

*

Les illus­tra­tions de cet arti­cle sont con­sti­tuées de cap­tures d’écran à par­tir du film.

Un grand mer­ci à Alain, qui m’a fait décou­vrir ce très bon doc­u­men­taire !

V. La résistance péroniste. 1ère partie.

1955- 1962 : un pre­mier espoir déçu.

Après le coup d’état de sep­tem­bre 1955, Perón a dû quit­ter le pays. C’est le début d’une errance de près de cinq ans, durant lesquels l’ancien prési­dent argentin va d’abord trou­ver refuge au Paraguay, puis au Pana­ma, au Venezuela, à Saint Domingue, et enfin dans l’Espagne de Fran­cis­co Fran­co, où il va durable­ment s’installer. Il y arrive en jan­vi­er 1960, et prend rési­dence à Madrid, en com­pag­nie de sa nou­velle épouse, María Estela Mar­tinez, une ex-danseuse ren­con­trée lors de son séjour au Pana­ma.

C’est d’Espagne qu’il va con­tin­uer de tir­er les ficelles de son mou­ve­ment, qui entre en résis­tance. Sur place, il en con­fie les rênes à un de ses fidèles lieu­tenants, un homme très à gauche d’origine irlandaise, John William Cooke.

John William Cooke et son épouse Ali­cia Eguren en 1957.

Pen­dant ce temps à Buenos Aires, les mil­i­taires s’affirment au pou­voir. C’est d’abord le général Eduar­do Lonar­di qui assume la nou­velle prési­dence de fait. Homme mod­éré, il cherche avant tout à ramen­er le calme et la sta­bil­ité dans le pays. Avec comme prin­ci­pal objec­tif la réc­on­cil­i­a­tion nationale, il ne remet pas en cause la con­sti­tu­tion héritée du péro­nisme (en fait, une réforme rédigée en 1949 de la con­sti­tu­tion his­torique de 1853), pas plus que les acquis soci­aux et, plus glob­ale­ment, les mesures poli­tiques pris­es entre 1946 et 1955.

Cette poli­tique d’apaisement défrise pro­fondé­ment les mil­i­taires les plus offen­sifs, qui finis­sent par rem­plac­er Lonar­di, au bout d’à peine deux mois de gou­verne­ment. C’est le plus rigide Pedro Euge­nio Aram­bu­ru qui prend le fau­teuil.

Eduar­do Lonar­di et Pedro Aram­bu­ru

L’objectif prin­ci­pal d’Aramburu est beau­coup moins con­sen­suel. Il s’agit avant tout de «dépéro­nis­er» le pays. Pour cela, il prend les grands moyens : il inter­dit pure­ment et sim­ple­ment toute forme d’existence du péro­nisme.

Car l’interdiction s’étend très loin. Non seule­ment le mou­ve­ment est pro­scrit et son exis­tence même en tant que par­ti est inter­dite, mais cela va jusqu’à l’interdiction de l’usage du nom du mou­ve­ment et de l’ancien prési­dent ! En somme, on veut effac­er Perón et le péro­nisme des tablettes et du vocab­u­laire argentin. (On ne peut donc plus citer Perón en toutes let­tres. Dénom­i­na­tions accep­tées: l’ex-président, le tyran en fuite, le dic­ta­teur déchu !)

Bien enten­du, les prin­ci­paux cadres de l’ancien par­ti de gou­verne­ment sont arrêtés et jugés, et le prin­ci­pal syn­di­cat péro­niste, la CGT, est mis sous tutelle du gou­verne­ment mil­i­taire. Tous les hom­mages ren­dus au cou­ple prési­den­tiel sont retirés : noms de rues, noms de local­ités ou de provinces ; sta­tions de métro, gares, tout ce qui porte le nom de Juan Domin­go Perón ou Eva Perón (et il y en avait beau­coup, quand même !) est débap­tisé. (Pour l’anecdote, si cer­taines rues et places retrou­veront leur nom péro­niste dans les années soix­ante-dix, d’autres lieux garderont défini­tive­ment leur dénom­i­na­tion d’origine, comme la province de La Pam­pa – renom­mée Eva Perón en 1951 – ou la gare prin­ci­pale de Buenos Aires, Retiro – un temps rebap­tisée Pres­i­dente Perón).

Naturelle­ment, les péro­nistes ne restent pas sans réac­tion. Dès début 1956, ils entrent en résis­tance, en lançant une série de boy­cotts (avec pour cibles cer­taines entre­pris­es ayant soutenu le coup d’état) et d’attentats à l’explosif. Les pre­miers résis­tants péro­nistes seront d’ailleurs des mil­i­taires. En effet, tout un secteur nation­al­iste – qui avait dans un pre­mier temps soutenu Lonar­di – refuse le dik­tat et le lead­er­ship d’Aramburu. Cette fac­tion est emmenée par le général Juan José Valle, qui ten­tera un coup d’état – soutenu par les péro­nistes, en dépit du fait que Valle ne l’était pas, lui – en juin 1956.

Mais le coup échoue, et Valle est arrêté et exé­cuté. Afin de faire un exem­ple, les mil­i­taires au pou­voir fer­ont égale­ment exé­cuter tout un groupe de civils pré­sumés com­plices. Une som­bre affaire d’ailleurs, car l’exécution, qui a eu lieu avant la pro­mul­ga­tion de la Loi mar­tiale, était donc par­faite­ment illé­gale, comme le racon­tera en détail le livre du jour­nal­iste Rodol­fo Walsh, Operación masacre. (Voir bib­li­ogra­phie ci-dessous pour la ver­sion française)

Cou­ver­ture du livre de Rodol­fo Walsh — Ed. 451 Edi­tores.

La bru­tal­ité de la répres­sion mil­i­taire finit pro­gres­sive­ment par avoir rai­son de ces pre­mières man­i­fes­ta­tions vio­lentes de résis­tance. Après l’évasion de plusieurs dirigeants péro­nistes empris­on­nés par les mil­i­taires (dont John William Cooke et le futur prési­dent péro­niste Hec­tor Cám­po­ra) cette résis­tance prend un tour plus poli­tique. Cooke prend con­tact à Madrid avec Juan Perón, et celui-ci lui con­fie la tâche de fédér­er les dif­férents mou­ve­ments de résis­tance.

Mal­gré les ten­ta­tives de Cooke, la résis­tance péro­niste reste divisée en deux. D’un côté, les légal­istes, fidèles au chef et au par­ti his­torique, le Par­ti péro­niste, ou Par­ti Jus­ti­cial­iste. De l’autre, les «néo-péro­nistes», par­ti­san d’un «péro­nisme sans Perón», jugeant improb­a­ble à court terme le retour de l’ancien prési­dent. Et, pour cer­tains, ne le souhai­tant pas for­cé­ment ! Ceux-ci se réu­nis­sent essen­tielle­ment au sein d’un nou­veau par­ti, L’union Pop­u­laire.

Le gou­verne­ment de Pedro Aram­bu­ru est néan­moins forte­ment entravé par les nom­breuses grèves et actions de protes­ta­tion dans tout le pays. Celles-ci ne sont pas toutes l’œuvre des péro­nistes. Il y a égale­ment tout un secteur de l’opinion qui s’insurge con­tre la poli­tique répres­sive et les mesures anti-sociales pris­es par les mil­i­taires. Début 1957 par exem­ple, la mort d’un jeune de 14 ans lors d’une grève de cheminots provoque une forte émo­tion dans la pop­u­la­tion.

Face à cela, Aram­bu­ru est con­traint d’annoncer l’organisation prochaine d’élections, afin de remet­tre le pou­voir aux civils. Mais bien enten­du, pas ques­tion d’y réin­té­gr­er le péro­nisme, ça va de soi. Le prin­ci­pal par­ti autorisé est donc un par­ti his­torique de la poli­tique argen­tine : l’UCR, Union civique rad­i­cale. Sauf que. Sauf que ce par­ti est lui-même divisé en deux clans opposés. D’un côté, les dits «intran­sigeants» (UCRI), qui mili­tent pour un retour com­plet à la démoc­ra­tie, et donc la réha­bil­i­ta­tion du péro­nisme. De l’autre, l’Union civique rad­i­cale dite «du peu­ple» (UCRP), féro­ce­ment antipéro­niste.

Les mil­i­taires, qui ne présen­tent pas de can­di­dat, sou­ti­en­nent l’UCRP, emmenée par Ricar­do Bal­bín. Perón, pour sa part, exige en vain, sinon de pou­voir se présen­ter lui-même, au moins de pou­voir présen­ter un can­di­dat de son par­ti. Ce qui lui est naturelle­ment refusé par les mil­i­taires, en dépit, ou plutôt juste­ment à cause, de la tou­jours – très – forte influ­ence du péro­nisme dans l’opinion.

Alors Perón va avoir une idée assez futée : pren­dre con­tact avec le can­di­dat de l’UCRI, Arturo Fron­dizi, et lui pro­pos­er son sou­tien, en échange d’une promesse, une fois élu, d’annulation de la pro­scrip­tion. Les his­to­riens argentins sont divisés quant à la ques­tion de savoir si Fron­dizi a bel et bien scel­lé un accord secret avec Perón. Fron­dizi lui-même l’a démen­ti, et il n’y a pas eu de doc­u­ment écrit. Mais plusieurs par­tic­i­pants à des réu­nions com­munes l’ont attesté, comme le con­seiller de Fron­dizi Ramon Pri­eto, qui en même fait un livre, El pacto, en 1963 (Voir ici, para­graphe 22).

Arturo Fron­dizi — Prési­dent de la République argen­tine — 1958–1962

Il n’en est pas moins vrai que Perón a appelé ses troupes à vot­er en faveur du can­di­dat de l’UCRI, et que celui-ci, en bonne par­tie grâce à ces suf­frages, l’a emporté haut la main, avec près de 50% des voix au pre­mier tour, con­tre 32 à son adver­saire de l’UCRP, Ricar­do Bal­bín. Prou­vant ain­si la per­sis­tance de la pop­u­lar­ité et de l’influence du péro­nisme dans la pop­u­la­tion.

En résumé : Perón 1 – mil­i­taires 1. Balle au cen­tre. Seule­ment voilà : Fron­dizi n’assume pas sa part du con­trat. Alors oui, il lève l’interdiction faite aux péro­nistes d’exister en tant que tels : droit de réu­nion, de for­ma­tion de cel­lules par­ti­sanes, d’expression publique, ain­si qu’amnistie pour les cadres arrêtés après le coup d’état de 1955. De même, il rend aux syn­di­cats leur indépen­dance de fonc­tion­nement. Mais c’est à peu près tout. Le péro­nisme, en tant que par­ti poli­tique, reste pro­scrit, et Perón est prié de rester en exil.

Sans par­ler de la poli­tique menée, pas vrai­ment du goût des par­ti­sans de l’ancien prési­dent. Loin du nation­al­isme volon­tiers pro­tec­tion­niste affiché par le péro­nisme, Fron­dizi est un libéral, qui cherche à ouvrir l’Argentine sur le monde, économique­ment, diplo­ma­tique­ment et cul­turelle­ment. C’est ain­si qu’il cherche d’abord et avant tout à séduire les investis­seurs étrangers.

Les griefs ne tar­dent pas à s’accumuler, tout comme les mou­ve­ments de protes­ta­tion. Les grèves se mul­ti­plient : cheminots, secteur pétroli­er (Fron­dizi a été accusé, non sans rai­son, d’avoir bradé l’or noir argentin aux com­pag­nies éta­suni­ennes), ban­ques, indus­trie de la viande, mais aus­si con­tes­ta­tions étu­di­antes.

En réac­tion, le gou­verne­ment déclenche la répres­sion, au moyen d’une anci­enne loi réac­tivée pour l’occasion, le Plan Con­intes. Acronyme sig­nifi­ant : Con­mo­ción inter­na del esta­do. Une sorte de décret d’état de siège, ni plus ni moins. Par ce plan, le gou­verne­ment peut restrein­dre les droits con­sti­tu­tion­nels des citoyens (comme les droits de grève et de man­i­fes­ta­tion), mais aus­si et surtout mil­i­taris­er le pays, en déclarant cer­tains points sen­si­bles zones mil­i­taires, et en don­nant à l’armée, en con­séquence, le pou­voir dis­cré­tion­naire de faire respecter son autorité en arrê­tant tout con­trevenant.

Le divorce entre Fron­dizi et le péro­nisme est con­som­mé. Lorsque le prési­dent sera de nou­veau en dif­fi­culté, mais face aux mil­i­taires cette fois, il ne pour­ra pas compter sur ses alliés d’hier pour vol­er à son sec­ours. Car agacés par la poli­tique étrangère de Fron­dizi, qu’ils jugent trop inter­na­tion­al­iste, les mil­i­taires vont finir par le lâch­er.

Le déclic, c’est la rela­tion avec Cuba. Ne pas oubli­er qu’au tout début du man­dat de Fron­dizi, en 1958, se pro­duit la révo­lu­tion cas­triste. Or Fron­dizi affiche d’excellents rap­ports avec Cas­tro et Gue­vara, qu’il recevra en 1961. 1961 ? C’est l’année de la crise des mis­siles russ­es à Cuba ! Fron­dizi a égale­ment d’excellentes rela­tions avec J.F. Kennedy, et celui-ci a caressé un temps l’idée d’en faire un médi­a­teur de crise.

Sous la pres­sion (on com­mence à par­ler de nou­veau coup d’état mil­i­taire), Fron­dizi cherche à regag­n­er l’appui du péro­nisme, seul capa­ble d’équilibrer la bal­ance en sa faveur. En vue des élec­tions lég­isla­tives de mars 1962, il décide d’autoriser la par­tic­i­pa­tion de par­tis néo-péro­nistes, sans pour autant accepter la par­tic­i­pa­tion de Perón lui-même (celui-ci souhaitait se présen­ter à Buenos Aires).

Le péro­nisme l’emporte dans neuf régions sur dix-sept, et gagne six postes de gou­verneurs. Les mil­i­taires, furieux, le som­ment d’annuler les élec­tions. Fron­dizi le fait en par­tie, mais ne peut empêch­er finale­ment d’être ren­ver­sé. Il est arrêté le 29 mars 1962, et envoyé sur l’île Martín Gar­cia, habituel lieu de dépor­ta­tion des cadres poli­tiques déchus (Pérón y fit un séjour en 1945).

Pour l’anecdote, ajou­tons que Fron­dizi refusa tou­jours de sign­er sa démis­sion, mal­gré les pres­sions mil­i­taires. C’est ain­si que, prof­i­tant du délai mis par ceux-ci pour négoci­er avec le prési­dent déchu, le prési­dent du Sénat, José María Gui­do, prê­ta ser­ment devant la cour suprême… et fut offi­cielle­ment investi prési­dent de la République, s’appuyant sur une loi spé­ci­fique prévoy­ant la vacance du pou­voir.

Or le ser­ment fut prêté de nuit. Pen­dant ce temps, les cadres mil­i­taires, fatigués par leurs trac­ta­tions… étaient allés se repos­er. Quand à leur réveil ils se rendirent au Palais prési­den­tiel déjà occupé, ils réal­isèrent qu’ils avaient été dou­blés ! Ils décidèrent finale­ment de met­tre Gui­do à l’épreuve, et de le laiss­er gou­vern­er sous leur étroit con­trôle.

La résis­tance péro­niste avait encore du tra­vail devant elle.

*

LIENS ET BIBLIO

1. L’ensem­ble du dossier en cours sur le péro­nisme est à lire ici, avec les liens vers les dif­férents arti­cles.

2. Sur John William Cooke, ce court arti­cle de Miguel Mazzeo sur le site jacobin.com. Voir égale­ment la cor­re­spon­dance entre J.W. Cooke et Perón, aux édi­tions Grani­ca. Echange de let­tres entre 1957 et 1958. 1ère édi­tion en 1972. Non traduit.

3. Sur le néopéro­nisme, le para­graphe 14 de cet arti­cle assez fouil­lé de Julio Par­ra.

4. Le livre de Rodol­fo Walsh cité dans l’ar­ti­cle ci-dessus a été pub­lié en français sous le titre “Opéra­tion mas­sacre” par les édi­tions Chris­t­ian Bour­go­is en 2010. Rédigé comme une enquête poli­cière, il retrace l’ar­resta­tion et l’exé­cu­tion illé­gale de résis­tants péro­nistes par le gou­verne­ment d’Aram­bu­ru en 1956.

 

IV. Le second mandat de Perón

La fin du pre­mier man­dat est mar­quée par le début d’une forte crise économique. Jusqu’ici pour­tant, tout mar­chait comme sur des roulettes.

L’Argentine avait béné­fi­cié des con­séquences dra­ma­tiques de la sec­onde guerre mon­di­ale en Europe pour redress­er son com­merce extérieur, grâce à la forte demande de celle-ci en matières pre­mières notam­ment ali­men­taires.

L’industrie se dévelop­pait, le pou­voir d’achat des salariés n’avait jamais été aus­si haut, la pau­vreté rec­u­lait, et le pays s’était doté de ser­vices publics effi­cients. Le péro­nisme était à son apogée : les man­i­fes­ta­tions de sou­tien pop­u­laire se suc­cé­daient devant le palais prési­den­tiel, man­i­fes­ta­tions que le prési­dent accueil­lait à bras ouverts au bal­con de la Mai­son Rose en faisant des dis­cours enflam­més.

Trop ent­hou­si­astes, les sup­port­ers péro­nistes ? Sans aucun doute. Car en y regar­dant de plus près, tout ne va pas si bien.

Car à la fin des années quar­ante, dès lors que l’Europe se recon­stru­it et que son économie redé­marre, la demande s’effondre.

Le gou­verne­ment se voit donc obligé de pren­dre des mesures d’urgence et de revoir à la baisse sa poli­tique redis­trib­u­tive. Il est même ques­tion de blo­quer les salaires pen­dant deux ans. Comme de juste, cela provoque le mécon­tente­ment de cer­tains secteurs, et on voit se faire jour de nou­velles mobil­i­sa­tions ouvrières, revendi­quant la pour­suite des mesures de jus­tice sociale et de hausse des salaires dont ils béné­fi­ci­aient jusque-là.

En 1951, le con­flit con­nait un pic sérieux, avec une grève mas­sive des employés du rail. Réac­tion du pou­voir : décréter la mobil­i­sa­tion mil­i­taire de tout le secteur, faisant pass­er les cheminots sous un régime de règle­men­ta­tion mil­i­taire. De quoi décourager toute vel­léité de pour­suite du mou­ve­ment. Une mesure, on l’imagine, fraiche­ment accueil­lie. Pre­mier accroc dans l’idylle entre Perón et le monde ouvri­er.

Dans le même temps, pour musel­er les voix d’opposition, le gou­verne­ment saisit le quo­ti­di­en “La Pren­sa”, qui apparte­nait jusque-là à la famille Gainz, pour en faire l’organe offi­ciel de la CGT.

Troisième déci­sion polémique, celle de réformer la con­sti­tu­tion de 1853. De cette réforme, assez vaste et recou­vrant des domaines très divers, de l’économie à la poli­tique en pas­sant par les droits des minorités, des tra­vailleurs, de la famille, à l’éducation, des asso­ci­a­tions, etc… les opposants retien­dront surtout une mesure emblé­ma­tique : la pos­si­bil­ité lais­sée au prési­dent sor­tant de se représen­ter pour un sec­ond man­dat de six ans, ce qui n’était pas pos­si­ble jusqu’alors. Per­me­t­tant ain­si à Juan Perón d’être can­di­dat à sa pro­pre suc­ces­sion !

Mal­gré tout, para­doxale­ment, la pop­u­lar­ité du prési­dent et de sa femme n’ont pas réelle­ment bais­sé après six ans de pou­voir. Les Perón con­ser­vent le sou­tien du monde ouvri­er, et du secteur syn­di­cal. Mal­gré les dif­fi­cultés, ils con­ser­vent la con­fi­ance de la masse du peu­ple, face à une oppo­si­tion con­ser­va­trice et/ou libérale qui n’a pas grand-chose à pro­pos­er et manque cru­elle­ment de fig­ures charis­ma­tiques.

C’est dans ce con­texte que nait un mou­ve­ment plus ou moins spon­tané en vue des élec­tions de 1952 : une propo­si­tion pop­u­laire de “tick­et” prési­den­tiel asso­ciant Juan Perón et Eva. Mou­ve­ment prin­ci­pale­ment impul­sé par le prin­ci­pal syn­di­cat péro­niste : la CGT.

L’idée est assez mas­sive­ment soutenue par la masse des électeurs péro­nistes. D’autant plus que la pop­u­lar­ité d’Evita est à son comble, notam­ment auprès des femmes, qui vien­nent d’obtenir le droit de vote.

Mais, on l’a vu dans l’épisode précé­dent, cela ne se fera pas, Eva étant con­trainte par le can­cer de renon­cer à cette per­spec­tive.

Eva vient de renon­cer à la vice-prési­dence

Mal­gré cette décep­tion pop­u­laire, Perón est facile­ment réélu avec 62% des voix. Eva, elle, a dû vot­er depuis son lit. Elle meurt peu de temps après, le 26 juil­let. Ses funérailles seront suiv­ies par des mil­lions d’Argentins en pleurs. Dis­parue à 33 ans, elle devient un per­son­nage chris­tique, et fera l’objet d’un véri­ta­ble culte qui se pour­suit encore aujourd’hui. (Suf­fit d’aller voir sa tombe au cimetière de la Reco­le­ta : il faut faite la queue à toute heure pour approcher !)

Mau­vais présage ou sim­ple coïn­ci­dence, c’est aus­si à par­tir de ce moment-là que la sit­u­a­tion économique et le cli­mat social de l’Argentine vont com­mencer sérieuse­ment à se détéri­or­er.

On l’a vu plus haut, le com­merce extérieur a du plomb dans l’aile en rai­son de la baisse des expor­ta­tions vers l’Europe en recon­struc­tion. Mais ce n’est pas le seul prob­lème.

Suite à une péri­ode de sécher­esse et de mau­vais­es récoltes, l’agriculture entre en crise. Par ailleurs, l’inflation repointe le bout de son nez, des pénuries appa­rais­sent sur cer­tains biens de con­som­ma­tion. Il faut pren­dre des mesures d’urgence : ce sera le sec­ond plan quin­quen­nal, égale­ment nom­mé “Plan économique de con­jonc­ture”. Il s’agit d’une part d’aider le secteur agri­cole, et d’autre part d’aller chercher les investis­seurs étrangers. C’est à dire, en somme, faire le con­traire de ce que le péro­nisme avait fait jusque-là. Ce qui provoque des grince­ments de dents à l’in­térieur du mou­ve­ment, qui s’ajoutent aux cri­tiques plus atten­dues de l’opposition.

Le plan quin­quen­nal pub­lié au bul­letin offi­ciel

Les pro­prié­taires ter­riens, dont le IAPI, cet insti­tut de pro­mo­tion des échanges com­mer­ci­aux, avait amputé les béné­fices au prof­it du secteur indus­triel, com­men­cent à relever la tête. Pour faire pres­sion, ils réduisent les sur­faces agri­coles. Du coup, la pro­duc­tion de céréales s’en ressent, et la bal­ance com­mer­ciale aus­si.

Eva dis­parue, des rumeurs cir­cu­lent : Perón entre­tiendrait des rela­tions scan­daleuses avec de jeunes étu­di­antes de l’Union des étu­di­ants du sec­ondaire (UES), mou­ve­ment poli­tique de jeunes lié au péro­nisme, et spé­ciale­ment avec une cer­taine Nel­ly Rivas, 14 ans à l’époque (il en avait 58). Des rumeurs qui plus tard, seront bien utiles pour dis­qual­i­fi­er le vieux général, mais dont le fonde­ment reste très dis­cuté encore aujourd’hui. (Voir ici l’article d’un his­to­rien argentin, Igna­cio Clop­pet).

Les mil­i­taires, pour leur part, sont divisés. En sep­tem­bre 1951, un groupe d’officiers antipéro­nistes, menés par le général Ben­jamín Ménen­dez, a ten­té de ren­vers­er le prési­dent élu. Le coup a échoué, mais il a mon­tré la pro­fonde frac­ture partageant le monde mil­i­taire : le camp antipéro­niste existe, pour l’essentiel des officiers con­ser­va­teurs et/ou libéraux, et il s’est ren­for­cé.

Et puis, il y a l’Église. Jusqu’ici, elle vivait en bons ter­mes avec le prési­dent. Même si elle n’aimait pas beau­coup Eva (qui non seule­ment était vue comme une sainte laïque par de nom­breux croy­ants mod­estes ‑sac­rilège ! –, mais égale­ment avait le culot de piétin­er ses plates-ban­des car­i­ta­tives avec sa Fon­da­tion) il avait réus­si à la met­tre dans sa poche, ne remet­tant pas en cause l’enseignement catholique, aug­men­tant large­ment les salaires des per­son­nels religieux payés par l’état (et aug­men­tant le nom­bre de ceux-ci), sub­ven­tion­nant les pèleri­nages, finançant les répa­ra­tions d’édifices religieux, etc… (Et, cerise sur le gâteau pour les cathos, en dimin­u­ant par­al­lèle­ment les sub­ven­tions aux autres cultes !). Tout allait pour le mieux. Mais peu à peu, ça va finir par se gâter.

Pour être pré­cis, la dégra­da­tion date de 1954. L’Église, qui tient à assur­er une place à sa doc­trine dans l’u­nivers poli­tique, face aux soci­aux-démoc­rates et aux com­mu­nistes, crée un par­ti pour la défendre : ce sera le par­ti démoc­rate chré­tien, qui se veut de cen­tre-droit. Perón, qui con­sid­ère que son pro­pre mou­ve­ment est déjà, lui aus­si, à la fois démoc­rate et chré­tien, en prend ombrage. Vexé, il prend alors une série de mesures de rétor­sion con­sid­érées comme des casus-bel­li : loi légal­isant le divorce, inter­dic­tion pour les com­merçants de Buenos Aires de décor­er leurs vit­rines de Noël avec des sujets religieux, sup­pres­sion de jours fériés célébrant des fêtes religieuses, légal­i­sa­tion des bor­dels, ça fai­sait beau­coup. D’autant plus que de l’autre côté, les class­es dom­i­nantes, très proches de la hiérar­chie catholique, fai­saient mon­ter la pres­sion.

L’opposition se cristallise autour de l’Église et des mil­i­taires, avec le sou­tien des con­ser­va­teurs, des rad­i­caux et des social­istes, tous décidés à en finir avec le péro­nisme. Mais ce sont essen­tielle­ment les mil­i­taires qui s’y col­lent, étant les seuls à en avoir les moyens. Le 16 juin 1955, une grande par­tie de l’Armée se soulève, et les avions de la Marine bom­bar­dent la place de Mayo, où se trou­ve la palais prési­den­tiel. L’attaque, indis­crim­inée, fait plus de trois cents morts, pour la plu­part des pas­sants, et sème la ter­reur. Les mil­i­taires loy­al­istes parvi­en­nent à la repouss­er, mais le coup a porté. Perón veut à tout prix éviter une guerre civile. Il refuse tout net d’armer ses par­ti­sans, et pro­pose à l’opposition de négoci­er.

16 juin 1955 : bom­barde­ment de la place de Mayo

Le con­flit retombe un peu, jusqu’à l’incendie de plusieurs églis­es de Buenos Aires, qui va le réac­tiv­er. On ne sait pas avec pré­ci­sion qui en est à l’origine. Provo­ca­tion péro­niste ou anti ? Aujourd’hui encore le débat reste ouvert. Tou­jours est-il que ces inci­dents don­nent du grain à moudre à l’opposition, qui crie au loup. Là-dessus, Perón fait un dis­cours enflam­mé pour gal­vanis­er ses sup­port­ers, où il est notam­ment ques­tion d’abattre cinq opposants pour chaque péro­niste tué. Bref, l’ambiance n’est plus vrai­ment à l’apaisement.

Nous devons rétablir la paix entre le gou­verne­ment, les insti­tu­tions et le peu­ple, par l’action du gou­verne­ment, des insti­tu­tions et du peu­ple lui-même. La con­signe pour tout péro­niste, indi­vidu­elle­ment ou au sein d’une organ­i­sa­tion, est de répon­dre à toute action vio­lente par une action plus vio­lente encore. Pour un des nôtres abat­tu, il fau­dra abat­tre cinq de nos enne­mis !” (Extrait du dis­cours)

L’Armée va donc don­ner le coup de grâce, emmenée par le Général Lonar­di. Le 16 sep­tem­bre, il soulève la gar­ni­son de Cór­do­ba et la flotte de la Marine à Puer­to Bel­gra­no et marche sur Buenos Aires accom­pa­g­né par des com­man­dos civils for­més par des mil­i­tants rad­i­caux, social­istes et catholiques. Le 20, le Con­tre-ami­ral Rojas men­ace de bom­barder de nou­veau la cap­i­tale. Pour éviter le bain de sang, Perón préfère renon­cer, et demande asile à l’ambassade du Paraguay. Pays qu’il rejoin­dra ensuite par voie flu­viale.

L’au­to-proclamée “Rev­olu­ción lib­er­ta­do­ra” (Révo­lu­tion libéra­trice) vient de com­mencer. Elle va dur­er dix-huit ans, entre gou­verne­ments civils – mais étroite­ment con­trôlés – et mil­i­taires. Le péro­nisme entre en som­meil. Et en résis­tance. Car il est désor­mais pro­scrit de la vie poli­tique du pays.

*

Pour en savoir plus

En français

La très intéres­sante inter­view d’Alain Rouquié, uni­ver­si­taire spé­cial­iste de l’Amérique latine et auteur du “Siè­cle de Perón”. Il donne notam­ment les raisons de la perte d’in­flu­ence des par­tis de gauche tra­di­tion­nelle en Argen­tine, et quelques expli­ca­tions au sujet de la per­sis­tance du péro­nisme dans la société argen­tine.

Courte vidéo d’un pro­gramme cana­di­en sur Eva Perón. (3′)

La nou­velle “La toile d’araignée” sur ce blog.

En espag­nol

Sur ce sec­ond man­dat, un site his­torique argentin plutôt objec­tif : https://historiaybiografias.com/gobierno2_peron/

Une vision péro­niste de ce sec­ond gou­verne­ment : http://historiadelperonismo.com/?p=3240

III. Le premier mandat de Perón

Avant de nous lancer dans cette étude de l’action péro­niste durant ce pre­mier man­dat prési­den­tiel, rap­pelons quelques points de bases impor­tants, à ne pas per­dre de vue pour une inter­pré­ta­tion la plus cor­recte pos­si­ble des faits.

1. Juan Domin­go Perón est issu des rangs de l’armée. Colonel au moment où il prend le porte­feuille du tra­vail, c’est en général qu’il accède au fau­teuil prési­den­tiel.

2. En 1944, alors qu’il représen­tait le gou­verne­ment et vis­i­tait le site sin­istré de San Juan, suite à un trem­ble­ment de terre, il a fait la ren­con­tre d’une jeune fille décidée : Eva Duarte. Elle devien­dra sa femme en 1946, et exercera une énorme influ­ence sur sa con­duite poli­tique.

3. Comme la plu­part de ses col­lègues mil­i­taires, il est pro­fondé­ment anti-com­mu­niste. D’ailleurs pen­dant la deux­ième guerre mon­di­ale, les posi­tions du G.O.U. (Groupe d’officiers unis, à l’origine du coup d’état de 1943) dont il fai­sait par­tie étaient plus qu’ambiguës, s’accrochant à une neu­tral­ité qui avait du mal à mas­quer une cer­taine sym­pa­thie pour les forces de l’Axe.

4. Il a été, dans les débuts du fas­cisme, un admi­ra­teur de Ben­i­to Mus­soli­ni. Il en est revenu, naturelle­ment, après la chute de celui-ci. Mais cette influ­ence a lais­sé des traces.

*

Tout au long de son man­dat, Perón va s’appuyer sur les trois prin­ci­pales forces qui l’ont soutenu lors de l’élection : les class­es pop­u­laires, les syn­di­cats et, naturelle­ment, les trois par­tis con­sti­tu­tifs de son union poli­tique. Il fera d’ailleurs en sorte, très rapi­de­ment, de les fon­dre en un seul : le Par­ti Péro­niste. On sent déjà poindre une cer­taine ten­dance à la per­son­nal­i­sa­tion du pou­voir.

Quant aux syn­di­cats, qu’il a déjà forte­ment con­tribué à se dévelop­per et s’organiser, pas ques­tion non plus de leur laiss­er trop de bride sur le cou. Le syn­di­cal­isme doit être péro­niste, ou ne pas être. De ce côté-là ; pas grand-chose à crain­dre. Le prin­ci­pal d’entre eux, la CGT, lui est tout acquis, sans qu’il ait eu besoin de beau­coup insis­ter.

Enfin, côté class­es pop­u­laires, il se lance dans une grande poli­tique de redis­tri­b­u­tion des richess­es. Qui ne va pas, sou­vent, sans fris­er le clien­télisme. Les pau­vres sont bien reçus à la Mai­son rose (palais prési­den­tiel) et n’en repar­tent jamais les mains vides. Loge­ments, biens domes­tiques, vélos ou bal­lons pour les enfants, sont des marchan­dis­es que le prési­dent n’économise pas lorsqu’il s’agit de faire plaisir aux plus hum­bles, son socle élec­toral.

En cela, il est effi­cace­ment sec­ondé, pour ne pas dire incité, par son épouse Eva. Evi­ta, la madone des plus pau­vres. Elle a une revanche à pren­dre sur la vie, et déteste par­ti­c­ulière­ment les grands bour­geois. Son père, Juan Duarte, en était un. Mar­ié, il avait eu une liai­son suiv­ie avec la mère d’Eva, Jua­na Ibar­guren, dont il avait eu cinq enfants.

A cette époque, dans la pre­mière moitié du XXème siè­cle, avoir une dou­ble-vie était une chose assez courante dans les milieux très aisés. Juan Duarte avait donc une famille légitime d’un côté, une autre illégitime de l’autre. C’était un pro­prié­taire ter­rien, dou­blé d’un politi­cien con­ser­va­teur. Cela dit, il a fait son devoir : sa sec­onde famille n’a man­qué de rien. Du moins, tant qu’il a été vivant.

Mais lorsqu’il est mort, en 1926 (Eva avait 7 ans), elle s’est retrou­vée totale­ment dému­nie. Pire : lorsque Jua­na est venue pour assis­ter à l’enterrement, avec ses cinq enfants, c’est à peine si on les a lais­sés voir le cer­cueil, et on les a accueil­lis avec le plus grand mépris. Eva ne l’a jamais oublié, et en a conçu une haine féroce con­tre les class­es aisées. Ce qui explique en grande par­tie son atti­tude une fois par­v­enue au som­met du pou­voir, en tant que pre­mière dame de l’état.

Evi­ta avant Perón. Jeune, elle avait quit­té sa famille pour se lancer dans une car­rière d’ac­trice. Elle ne devien­dra pas une star, mais obtien­dra un cer­tain suc­cès dans les pièces radio­phoniques.

C’est peu dire qu’elle aura exer­cé une grande influ­ence sur son mari. Elle a d’ailleurs, même si offi­cieuse­ment, même si dans une cer­taine ombre, par­ticipé active­ment à nom­bre de déci­sions poli­tiques. C’est elle qui a fondé le par­ti péro­niste des femmes, elle qui a poussé pour faire pass­er la loi sur le vote des femmes (acquis en sep­tem­bre 1947) elle qui a créé la Fon­da­tion Eva Perón, organ­isme d’aide sociale aux plus mod­estes qui a fonc­tion­né durant les deux man­dats de Perón.

Elle s’est beau­coup investie dans le syn­di­cal­isme pour en dévelop­per dif­férentes branch­es nou­velles, et a tis­sé un lien très effi­cace entre les prin­ci­paux syn­di­cats et le prési­dent, car elle était très estimée de tout le milieu ouvri­er. Elle a égale­ment représen­té le prési­dent et son pays lors d’une grande tournée européenne, en 1947, où elle a ren­con­tré nom­bre de chefs d’état, dont De Gaulle, Fran­co, et le Pape de l’époque, Pie XII. Elle n’a donc rien eu d’une potiche, bien au con­traire.

En réal­ité, Eva Duarte, Evi­ta, comme les Argentins la surnom­maient affectueuse­ment, était encore plus pop­u­laire que son mari. Elle a fait, et fait encore, l’objet d’un véri­ta­ble culte de la part d’une par­tie des Argentins. En revanche, elle était évidem­ment haïe des mem­bres des class­es aisées, qui la peignaient en véri­ta­ble pros­ti­tuée. (A sa mort en 1952, une main anonyme écrira sur un mur : «Vive le can­cer» !)

On l’a com­pris, tout au long de ce pre­mier man­dat prési­den­tiel, le cou­ple Juan-Eva a claire­ment choisi son camp. Ce qui lui vaut un appui sans faille d’une grande par­tie de la gauche et de l’extrême-gauche, au début sur la réserve, puis voy­ant en Perón un véri­ta­ble leader révo­lu­tion­naire et tiers-mondiste. Un pro­fil que celui-ci a pris grand soin de peaufin­er.

Le prési­dent et la pre­mière dame salu­ent le petit peu­ple.

En 1951, à la fin du man­dat, la gloire du cou­ple prési­den­tiel est à son zénith. A tel point qu’en vue des prochaines élec­tions, toute la gauche péro­niste et syn­di­cale pousse pour un tick­et «Perón-Perón», à savoir, Juan can­di­dat à sa réélec­tion et Evi­ta à celle de vice-prési­dente. Cela ne se fera pas, pour deux bonnes raisons. La pre­mière, c’est que Perón con­naît trop bien l’aura dont jouit sa femme auprès du peu­ple, et qu’il sent bien que celle-ci finit par lui faire de l’ombre.Or, ques­tion pou­voir, Perón n’est pas partageur. Il ne peut y avoir qu’un seul «guide» du peu­ple : lui.

La sec­onde, c’est qu’Eva est malade : on lui a diag­nos­tiqué un can­cer de l’utérus, et même si on le lui cache, son entourage proche sait, lui, qu’elle a peu de chances d’en réchap­per à court terme. Perón parvien­dra à la con­va­in­cre – car l’idée l’avait séduite – de renon­cer, ce qu’elle fini­ra par faire, la mort dans l’âme, au cours d’un émou­vant dis­cours, le 17 octo­bre 1951.

Il ne lui restait que quelques mois à vivre : elle meurt le 26 juil­let 1952. Perón avait com­mencé sa sec­onde prési­dence un mois et demi avant. Mais la dis­pari­tion bru­tale de la madone des pau­vres, «Sainte Evi­ta» comme l’a surnom­mée l’écrivain Tomás Eloy Martínez, a représen­té un véri­ta­ble séisme dans la société argen­tine tout entière. Après cela, plus rien ne pour­rait con­tin­uer comme avant. Le péro­nisme avait per­du celle qui était dev­enue, au-delà de la per­son­nal­ité de son chef, sa prin­ci­pale icône.

*

Pour appro­fondir :

- Un autre arti­cle sur ce pre­mier man­dat, un peu plus détail­lé.

- Courte mais com­plète biogra­phie d’E­va Duarte. (En français)

- Dis­cours de renon­ci­a­tion à la vice-prési­dence d’E­va Perón, le 17 octo­bre 1951. (Vidéo sous-titrée en espag­nol, 9’15). On notera au début l’in­tro­duc­tion de Perón, récla­mant par avance à la foule le plus grand silence, afin de ne pas per­turber le dis­cours d’E­va, déjà très malade et par­lant avec quelques dif­fi­cultés. Le film ne la mon­tre pas en train de par­ler. On a gardé la bande-son, illus­trée ici par des images d’archives.

Voir égale­ment la bib­li­ogra­phie de ce blog, et la par­tie dédiée au péro­nisme, avec notam­ment l’ex­cel­lent ouvrage de l’u­ni­ver­si­taire Alain Rouquié, spé­cial­iste de l’Amérique latine.

 

 

II. 1946 : Perón président

Les élec­tions prési­den­tielles ont eu lieu en févri­er 1946. Perón s’est présen­té sous la ban­nière d’une union de trois par­tis, for­més qua­si­ment pour l’occasion :

- Le par­ti tra­vail­liste (Par­tido lab­o­ral), pre­mier par­ti péro­niste de l’histoire, créé expressé­ment pour soutenir son cham­pi­on 

- L’assemblée réno­va­trice de l’Union civique rad­i­cale  (UCR jun­ta ren­o­vado­ra), éma­na­tion dis­si­dente du grand par­ti cen­triste his­torique, pour sa part très antipéro­niste 

- le Par­ti indépen­dant (Par­tido inde­pen­di­ente), for­mé par des mil­i­taires d’essence plutôt con­ser­va­trice, mais proches de Perón.

Le tick­et, comme on dit aux États-Unis pour désign­er les can­di­dats prési­dent et vice-prési­dent, est for­mé par Perón et Hort­en­sio Qui­jano, ancien min­istre de l’intérieur du gou­verne­ment mil­i­taire et mem­bre de l’UCR-assemblée réno­va­trice.

En face, à peu près tous les autres par­tis civils se sont unis pour faire bar­rage (Eh oui, déjà). Un atte­lage improb­a­ble qui va des plus con­ser­va­teurs à la gauche tra­di­tion­nelle, com­mu­nistes com­pris.  L’union en ques­tion se nomme Union démoc­ra­tique, his­toire de bien mon­tr­er où se trou­ve le camp de la future dic­tature. A peine né, le péro­nisme divise déjà pro­fondé­ment le monde poli­tique argentin, en atten­dant de divis­er toute la société !

Le par­ti piv­ot de l’Union démoc­ra­tique, c’est bien enten­du l’UCR (Union civique rad­i­cale) canal his­torique, un par­ti cen­triste qui a déjà sou­vent gou­verné au cours du XXème siè­cle. C’est donc lui qui four­nit le tick­et de can­di­dats : José Tam­bori­ni et Enrique Mosca.

Man­i­fes­ta­tion de l’U­nion démoc­ra­tique devant le bâti­ment du Con­grès à Buenos Aires. On remar­quera les slo­gans assim­i­lant le péro­nisme au nazisme et à la sup­pres­sion des lib­ertés.

En sous-main, l’Ambassadeur Etat­sunien, Spruille Braden, apporte le sou­tien de l’administration de Wash­ing­ton à L’Union démoc­ra­tique. S’agirait pas que l’Argentine tombe aux mains d’un dic­ta­teur soutenu par le pro­lé­tari­at !

Braden agit de con­cert avec une autre organ­i­sa­tion par­ti­c­ulière­ment puis­sante en Argen­tine : la Société rurale (Sociedad Rur­al), grand syn­di­cat patronal du secteur agri­cole, qui rassem­ble les grands pro­prié­taires ter­riens effrayés par la poli­tique de Perón.

A ce pro­pos – le sou­tien des Etats-Unis – les opposants à la can­di­da­ture de Perón vont com­met­tre une lourde erreur pen­dant la cam­pagne : la pub­li­ca­tion d’un cer­tain livre bleu, en réal­ité, un texte rédigé par les ser­vices de Braden pro­posant ni plus ni moins que l’occupation mil­i­taire nord-améri­caine de l’Argentine, et la révo­ca­tion de la can­di­da­ture de Perón.

Mal­heureuse­ment pour l’Union démoc­ra­tique, ce tra­vail de l’ombre s’avère totale­ment con­tre-pro­duc­tif. La mise au jour d’un finance­ment occulte des nord-améri­cains en faveur du tick­et antipéro­niste fait très mau­vais effet dans l’opinion. Surtout que le camp d’en face s’en empare immé­di­ate­ment pour faire cam­pagne avec un slo­gan tout trou­vé : Braden ou Perón. Autrement dit : la dépen­dance néo­colo­niale ou l’indépendance.

Juan Perón met­tant son bul­letin dans l’urne lors de l’élec­tion de 1946

Et ça marche. Le résul­tat de l’élection est sans appel : Perón l’emporte avec près de 54% des suf­frages. Ce n’est pas un raz de marée non plus, mais face à une union regroupant tous les autres par­tis tra­di­tion­nels ou presque, c’est un résul­tat plutôt impres­sion­nant.  Voilà donc notre colonel – Eh oui, n’oublions pas qu’à la base, c’est un mil­i­taire – assis dans le fau­teuil de Bernardi­no Riva­davia, comme on dit en Argen­tine en faisant référence à son pre­mier occu­pant, en 1826.

*

Quelques liens utiles

Fiche de lec­ture de Luis Alber­to Romero dans le quo­ti­di­en La Nación du 12-10-2019, à pro­pos d’un livre sur l’U­nion démoc­ra­tique. Le livre explique notam­ment les prin­ci­pales raisons de l’échec de cette union : son hétérogénéité (et donc, ses divi­sions), sa trop grande prox­im­ité avec le patronat, son pen­chant laï­card la pri­vant du sou­tien de l’Église, et, bien enten­du, l’ac­tivisme con­tre-pro­duc­tif en sa faveur du gou­verne­ment des États-Unis.

Vidéo péd­a­gogique (en espag­nol) sur l’élec­tion prési­den­tielle de 1946. C’est plus un dia­po­ra­ma com­men­té qu’une vidéo, d’ailleurs. Mais le pro­pos est très clair et mon­tre bien les dif­férents enjeux de cette élec­tion, ain­si que l’an­tag­o­nisme très fort, dès le début, entre péro­nistes et antipéro­nistes, qui, déjà à l’époque, étaient à peu près en nom­bre égal.

*

Arti­cle précé­dent : Perón secré­taire d’é­tat au tra­vail.

I. 1943–1945 : Perón secrétaire d’état au travail

Dans cet arti­cle et les suiv­ants, nous allons retrac­er de manière suc­cincte les prin­ci­paux aspects poli­tiques, économiques et soci­aux de l’action de Juan Domin­go Perón, d’abord en tant que secré­taire d’é­tat au tra­vail, puis à la prési­dence de la nation entre 1946 et 1955. Com­ment a‑t-il pro­fondé­ment changé la société argen­tine, pourquoi a‑t-il autant sus­cité l’adhésion des class­es les plus défa­vorisées, quels étaient les buts cen­traux de la poli­tique qu’il a menée, com­ment a‑t-il pu pass­er en neuf ans d’une pop­u­lar­ité aus­si mas­sive qu’incontestable à un rejet certes moins mas­sif – il était avant tout le fait des class­es moyennes et plus favorisées, ain­si que des élites intel­lectuelles, religieuses et mil­i­taires – mais tout aus­si incon­testable ?

*

Dès le début, Juan Perón a su s’appuyer sur les class­es les plus hum­bles pour asseoir son pou­voir. Ce sont elles qui l’ont porté jusqu’au fau­teuil prési­den­tiel. Après le coup d’état mil­i­taire de 1943, qui avait ren­ver­sé le très con­ser­va­teur – et très com­bi­na­rd – Ramón Castil­lo, met­tant fin à la sin­istre “décen­nie infâme”, com­mencée en 1930 par la dic­tature de Felix Uribu­ru et qui avait vu le retour de la fraude élec­torale, Perón, mem­bre act­if du G.O.U., ce groupe­ment d’officiers unis à l’origine de la rébel­lion, s’est vu con­fi­er par le nou­veau prési­dent de fait, Edelmiro Far­rell, le poste de secré­taire d’état au tra­vail. Poste apparem­ment sub­al­terne, mais pour­tant éminem­ment stratégique pour capter le sou­tien des class­es pop­u­laires. Et Perón – qui avait lui-même, et non sans arrière-pen­sées, sol­lic­ité ce porte­feuille, n’a pas man­qué d’en prof­iter pour soign­er sa pop­u­lar­ité auprès des Argentins les plus mod­estes. C’est que si le nou­veau secré­taire d’état a com­pris une chose, c’est bien celle-ci : la seule fenêtre de tir face à l’alliance anti-mil­i­taire des par­tis tra­di­tion­nels, de droite et de gauche (on en repar­lera), ce sont les Argentins les plus défa­vorisés. Leur sit­u­a­tion à la sor­tie de la décen­nie infâme est par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile : salaires bas, dif­fi­cultés de loge­ment, sys­tème de san­té inex­is­tant, idem pour les retraites, ouvri­ers et paysans argentins con­stituent un sous-pro­lé­tari­at bien plus pré­caire encore que celui qu’on ren­con­tre en Europe.

Aus­sitôt assis dans son fau­teuil de min­istre du tra­vail, Perón se met au boulot. Objec­tif : faire pro­mulguer des lois sociales inédites, réclamées depuis des années par l’ensemble du mou­ve­ment ouvri­er. Pêle-mêle : aug­men­ta­tion des salaires, 13ème mois, loi sur l’indemnisation du chô­mage, indem­nités de retraite pour les employés du com­merce, statut de l’ouvrier agri­cole (jusque-là, corvéable à mer­ci, payé au lance-pierre et sans droits soci­aux : l’ouvrier agri­cole est encore un véri­ta­ble serf, au sens moyenâgeux du terme), créa­tion d’une jus­tice et d’une inspec­tion du tra­vail, insti­tu­tion de com­mis­sions par­i­taires dans les entre­pris­es… Le statut de l’ouvrier agri­cole, notam­ment, lui vau­dra une pop­u­lar­ité immense chez ceux qu’on appelle là-bas les « peones », et la détes­ta­tion pas du tout cor­diale des « estancieros », pro­prié­taires ter­riens.

(Voir la nou­velle : “Un gau­cho”, sur ce même blog. FR - ES)

La pop­u­lar­ité du secré­taire d’état est telle qu’un mou­ve­ment syn­di­cal se forme pour le soutenir : le courant tra­vail­liste-nation­al­iste. (lab­o­ral-nacional­ista). En quelque sorte, c’est le pre­mier mou­ve­ment péro­niste de l’histoire. C’est d’ailleurs en pre­mier lieu en direc­tion du secteur syn­di­cal que Perón va asseoir son action. Un secteur jusque-là totale­ment en déshérence, pra­tique­ment inex­is­tant. En octo­bre 1945, Perón fait pass­er une loi sur les asso­ci­a­tions pro­fes­sion­nelles, qui fait des syn­di­cats des entités d’intérêt pub­lic. Les syn­di­cats sont recon­nus en tant que groupe­ments représen­tat­ifs de défens­es des tra­vailleurs.

Logo du Par­ti Tra­vail­liste argentin — 1945 (P.L. : Par­tido lab­o­ral)

Toutes ces mesures, on le voit, con­tribuent grande­ment à l’amélioration du sort des class­es pop­u­laires, jusqu’ici engluées dans la mis­ère et la pré­car­ité. Perón est ain­si devenu, en peu de temps, le bien­fai­teur des plus hum­bles, qui, grâce à ses mesures, se sen­tent désor­mais par­tie prenante de la société argen­tine. Pas éton­nant alors qu’en octo­bre 1945, lorsque les mil­i­taires, effrayés par cet ouvriérisme qui va à l’encontre de leurs valeurs pro­fondes, beau­coup plus proches des class­es aisées, voudront met­tre Perón sur la touche et l’enverront en exil intérieur sur l’île Martín Gar­cía, le petit peu­ple se lèvera en masse pour réclamer son retour. Avec suc­cès : leur nom­bre, et leur déter­mi­na­tion, ont for­cé les mil­i­taires à le libér­er, pour éviter un bain de sang. Perón renonce à revendi­quer son retour au pou­voir, mais le secré­tari­at d’état au tra­vail est con­fié à un de ses amis proches. Et d’autre part, en échange de son retrait, il obtient la garantie de l’organisation d’élections libres dès début 1946. Elec­tions aux­quelles il a bien évidem­ment l’intention de se présen­ter. En atten­dant, il se retire offi­cielle­ment de l’armée, et se marie avec sa com­pagne, Eva Duarte.

*

Vidéos asso­ciées :

1. Juan Perón racon­te le 17 octo­bre 1945. (6’30, en espag­nol). Depuis son arresta­tion et sa mise à l’isole­ment sur sur l’île Martín Gar­cía jusqu’à son dis­cours au bal­con du palais prési­den­tiel. (Film pro­posé par l’In­sti­tut Nation­al Juan Domin­go Perón )

2. Inter­view de l’his­to­rien Felipe Pigna sur le péro­nisme.  (47’50 en espag­nol)

Le péronisme, une persistance argentine

(NB : j’ai emprun­té le titre de ce dossier à l’écrivain et philosophe José Pablo Fein­mann, auteur d’une somme sur ce sujet : “Per­o­nis­mo, filosofía de una per­sis­ten­cia argenti­na” (Ed. Plan­e­ta- 2010)

Comme on l’a vu dans les arti­cles rela­tant les débuts du péro­nisme, Juan Domin­go Perón a débuté son exer­ci­ce du pou­voir prési­den­tiel en 1946. A cette époque, les man­dats étaient encore de 6 ans, il sera réélu en 1952 pour un sec­ond man­dat qu’il ne ter­min­era pas, ren­ver­sé par un coup d’état en 1955.

En somme donc, il n’aura gou­verné que 9 petites années. Soit moins qu’un de ses illus­tres prédécesseurs, Julio Argenti­no Roca (es) (2 man­dats com­plets, 12 ans) et moins qu’un de ces suc­cesseurs, qui se récla­mait de son mou­ve­ment, Car­los Saúl Men­em (1989–1999). Bien moins que notre Mit­ter­rand et ses 14 ans de règne, ou que l’Allemande Angela Merkel et ses 16 ans de pou­voir inin­ter­rom­pus.

Pour­tant, le péro­nisme a mar­qué, et mar­que encore, l’histoire poli­tique argen­tine d’une empreinte extrême­ment pro­fonde, et qui sem­ble, en dépit de toutes les crises qui l’ont tra­ver­sée et la tra­versent encore depuis le pre­mier avène­ment de « l’artisan de la nou­velle grande Argen­tine », comme le cla­mait une affiche de 1948, ne jamais devoir s’effacer.

Aujourd’hui encore, en 2022, presque 80 ans après, le péro­nisme demeure l’axe cen­tral autour duquel se posi­tionne, en posi­tif ou en négatif, l’ensemble des mou­ve­ments poli­tiques argentins. En Argen­tine, qu’on soit de gauche ou de droite, du cen­tre ou « apoli­tique », on est péro­niste ou on est antipéro­niste. Il n’y a pas d’alternative. Et du coup, le péro­nisme est aus­si inclass­able que l’anti-péronisme : les deux rassem­blent large, de la droite à la gauche, et divisent la société en deux camps qui, avec le temps, ont appris à se vouer une haine de plus en plus féroce.

Pourquoi, et com­ment, un « règne » aus­si court a‑t-il pu avoir une telle influ­ence sur l’ensemble d’une république qui a pour­tant con­nu, au cours de ses deux siè­cles d’existence, 40 ans de dom­i­na­tion con­ser­va­trice et de fraude élec­torale, avec le PAN (Par­ti auton­o­miste nation­al), et une bonne quin­zaine de prési­dents d’extraction mil­i­taire, pour, mis bout à bout, plus de 20 ans de dic­tature ? Sans par­ler des 10 ans d’ultra libéral­isme débridé sous Car­los Men­em, ter­minés par une des plus graves crises économiques de l’histoire argen­tine au début des années 2000 !

C’est ce que nous allons ten­ter de dévelop­per dans les arti­cles qui suiv­ent. Atten­tion cepen­dant : pas ques­tion de retrac­er une his­toire exhaus­tive du péro­nisme. Pour cela, je ren­voie ceux qui souhait­eraient en savoir plus à la bib­li­ogra­phie et aux liens qui seront don­nés en fin de par­cours. La lit­téra­ture sur Perón et son époque abonde, et néces­sit­erait plusieurs vies d’un lecteur moyen pour en venir à bout.

Mon but est, une fois de plus, de per­me­t­tre à cha­cun, dans la mesure de mes (très) mod­estes tal­ents, d’appréhender un peu mieux ce mou­ve­ment extrême­ment com­plexe, devenu avec le temps une véri­ta­ble pas­sion argen­tine au point d’en façon­ner toute la société. Et d’expliquer, si pos­si­ble, les raisons d’une telle fas­ci­na­tion, d’une telle hégé­monie d’une ten­dance poli­tique qui, à nos yeux d’européens, parait si atyp­ique en ce qu’elle regroupe, con­tre toute logique, l’ensemble de l’échiquier poli­tique tra­di­tion­nel, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche.

Juan Perón – Car­i­ca­ture de la revue PBT — 1950
(Cette revue soute­nait Perón. Sous le dessin, on peut lire le petit texte rimé suiv­ant :

Suiv­ant un cap intan­gi­ble il guide le navire de la nation
Tant que Perón est aux com­man­des, le pas­sager est en sécu­rité !)

*

Arti­cle 1 : 1943–1945, Perón secré­taire d’é­tat au tra­vail.

Arti­cle 2 : 1946, Perón prési­dent.

Arti­cle 3 : Le pre­mier man­dat de Perón.

Arti­cle 4 : Le sec­ond man­dat de Perón.

Arti­cle 5 : La résis­tance péro­niste, 1ère par­tie.

IV. La guerre des Malouines

En pleine décon­fi­ture économique, la junte mil­i­taire choisit de plac­er le général Leopol­do Galtieri à la tête de l’état argentin, en lieu et place de Rober­to Vio­la.

La crise aiguë que vit le pays com­mence à rompre les digues de la peur vis-à-vis de la répres­sion. Le 30 mars 1982 a même lieu ce qu’on ne pen­sait plus pos­si­ble sous le joug mil­i­taire : une man­i­fes­ta­tion ouvrière mon­stre, défi­lant au cri de «Paix, pain et tra­vail». L’étau qu’avait réus­si à ser­rer la dic­tature autour de la société argen­tine com­mence à don­ner des signes de relâche­ment.

Alors, quelle meilleure recette, pour resser­rer à nou­veau les liens dis­ten­dus avec le peu­ple, que de faire jouer la corde nation­al­iste ? Depuis 150 ans, face à la Patag­o­nie, les Anglais occu­pent illé­gale­ment, selon les Argentins, des îles qui appar­ti­en­nent de droit à l’Argentine, d’après un accord signé en 1790 ! Par ailleurs, pensent-ils, en Europe la pre­mière min­istre Mar­garet Thatch­er a d’autres chats à fou­et­ter que la défense d’un cail­lou incul­tivable : elle est con­testée jusque dans son pro­pre par­ti.

C’est le moment ou jamais, se dit Galtieri, de ten­ter quelque chose. Le 2 avril, les forces argen­tines débar­quent sur les îles et réduisent rapi­de­ment la mince garde anglaise chargée de les défendre. L’hôtel du gou­verne­ment tombe aux mains des Argentins, presque sans effu­sion de sang : il y aura un mort.

La manœu­vre de la dic­tature fonc­tionne au-delà de ses espérances : ent­hou­si­aste, le peu­ple argentin dans sa grande majorité acclame les mil­i­taires pour cette vic­toire éclair. Enfin, jus­tice est faite, les Mal­ouines sont rev­enues dans le giron légitime de la mère patrie, l’en­vahisseur anglais est chas­sé !

Man­i­fes­ta­tion de liesse pop­u­laire

Le 3 avril, le Con­seil de sécu­rité de l’ONU stat­ue sur la nou­velle crise ouverte, et exige des par­ties en con­flit d’ouvrir des dis­cus­sions diplo­ma­tiques, après ces­sa­tion des hos­til­ités et retrait des forces argen­tines.

Le 8 avril, le min­istre des Affaires étrangères état­sunien, Alexan­der Haig, se rend à Buenos Aires pour met­tre en garde la junte con­tre le risque d’une guerre ouverte, et insiste sur la supéri­or­ité mil­i­taire des Bri­tan­niques dans ce cas. Galtieri n’en tient aucun compte. Au con­traire. Au bal­con du palais prési­den­tiel, devant la foule en liesse, il proclame, solen­nel «S’ils veu­lent venir, qu’ils vien­nent, on leur livr­era bataille».

De son côté, Thatch­er n’a pas non plus la moin­dre inten­tion de négoci­er. Ce con­flit arrive à point nom­mé : l’occasion est trop bonne pour elle aus­si de rassem­bler son peu­ple autour de la pour­suite d’un pro­jet con­ser­va­teur qui com­mençait à s’essouffler.

Les Etats-Unis con­tin­u­ent de jouer les inter­mé­di­aires. Le 15 avril, Rea­gan et Galtieri se par­lent au télé­phone, et tombent plutôt d’accord pour con­sid­ér­er qu’un con­flit entre pays de l’ouest servi­rait les intérêts de l’ennemi com­mun sovié­tique. Rea­gan promet la neu­tral­ité dans les négo­ci­a­tions en cours. Une neu­tral­ité qui ne va pas dur­er longtemps. Face à la mau­vaise volon­té des Argentins, qui ne cèdent rien, les Nord-Améri­cains se lassent, et finis­sent par leur couper les vivres : plus ques­tion de fournir de l’armement, notam­ment.

Pen­dant ce temps, les Anglais quant à eux ne restent pas inac­t­ifs. Face à la men­ace, Thatch­er a réa­gi au quart de tour, lançant dès le début avril l’opération «Cor­po­rate». A savoir : envoi de deux porte-avions, un sous-marin et 30 000 sol­dats, et déc­la­ra­tion d’une zone d’exclusion de 320, puis 370 kilo­mètres autour des îles.

Le 2 mai, le sous-marin «Con­queror» tor­pille et coule le croiseur argentin «Général Bel­gra­no». 323 marins argentins trou­veront la mort. Ce grave inci­dent a lieu qui plus est en dehors de la zone d’ex­clu­sion. La guerre est ouverte. Elle ne va pas dur­er longtemps.

En effet, et comme l’avait lais­sé enten­dre le Secré­taire d’Etat état­sunien Alexan­der Haig, les forces argen­tines ne font pas le poids. N’oublions pas qu’il s’agit d’une armée qui n’a jamais fait la guerre au cours du XXème siè­cle. Ses généraux, mêmes for­més en par­tie par l’Armée nord-améri­caine, man­quent d’expérience et de com­pé­tence. Les sol­dats quant à eux sont pour la plu­part de jeunes recrues, mal entrainées et mal équipées, qui ont face à eux des troupes pro­fes­sion­nelles dotées d’un arme­ment ultra­mod­erne et puis­sant.

Par ailleurs, l’Argentine n’a que peu d’alliés. Même pas – ou surtout pas, plutôt – le Chili de Pinochet : en 1978, les deux pays ont été au bord de la guerre ouverte au sujet des lim­ites de la Patag­o­nie. Et Pinochet ne ferait rien de toute façon qui pour­rait con­trari­er le suzerain nord-améri­cain.

Mal­gré tout, les troupes argen­tines résis­tent héroïque­ment à la con­tre-attaque bri­tan­nique. Leurs avi­a­teurs font des mir­a­cles, coulant même le destroy­er « Sheffield ». Mais les Anglais parvi­en­nent à pren­dre pied, et rem­por­tent deux batailles déci­sives sur le ter­rain : le 21 mai en débar­quant à San Car­los, et sept jours plus tard en s’emparant de l’isthme séparant les deux par­ties de l’île ori­en­tale (Isla Sol­dedad), appelé Isthme de Dar­win (Bataille de Pradera del Gan­so, Goose Green en anglais, du nom du vil­lage situé sur l’isthme).

Le 8 juin cepen­dant, les Argentins parvi­en­nent à stop­per un nou­veau débar­que­ment anglais, en bom­bar­dant et coulant deux navires depuis leurs avions, cau­sant 51 morts et 200 blessés anglais. Mal­gré tout, les forces argen­tines sont dans l’incapacité, faute de moyens, de pouss­er cet avan­tage. Le 11 juin, les Anglais attaque­nt la cap­i­tale des Mal­ouines, Puer­to Argenti­no (Port Stan­ley) encore aux mains des Argentins.

Le 14 juin, le général Mario Menén­dez, en dépit de l’ordre don­né par Galtieri de con­tin­uer la lutte coûte que coûte, décide de jeter l’éponge : plus aucun espoir de ren­vers­er la sit­u­a­tion. Les Argentins se ren­dent.

Fin de par­tie

Le con­flit se sera donc sol­dé par la mort de 650 sol­dats Argentins, et 250 Anglais env­i­ron. Sans compter les dégâts psy­chologiques : env­i­ron 500 vétérans finiront par se sui­cider dans les années qui suiv­ront ce con­flit.

Pour la pop­u­la­tion argen­tine, c’est un choc. Per­son­ne n’envisageait la pos­si­bil­ité d’une défaite : la pro­pa­gande, ain­si que l’unité autour du pro­jet nation­al­iste des mil­i­taires, n’avaient pas peu con­tribué à endormir les esprits. La réac­tion est à la mesure de la décep­tion : les généraux au pou­voir sont défini­tive­ment dis­crédités, et doivent ren­dre des comptes. Galtieri est naturelle­ment rem­placé, c’est un autre général qui occupe son fau­teuil : Rey­nal­do Bignone. Celui-ci ne compte pas vrai­ment sur un sou­tien incon­di­tion­nel des Forces Armées (nom­bre de cadres quit­teront la junte après sa nom­i­na­tion), et il n’est tout bien con­sid­éré qu’un prési­dent de tran­si­tion. La junte a per­du tout sou­tien pop­u­laire, les Argentins en récla­ment le départ au plus vite.

Le 16 décem­bre, la coali­tion des par­tis démoc­ra­tiques civils («mul­ti­par­tidaria») organ­ise une grande man­i­fes­ta­tion. Réprimée celle-ci aus­si, mais cette fois, les mil­i­taires ne parvi­en­nent pas à étouf­fer la con­tes­ta­tion dans l’œuf de la ter­reur : ils ne font plus peur à per­son­ne. Bignone est con­traint d’annoncer la tenue d’élections libres pour le 30 octo­bre 1983. La page de la dic­tature se tourne enfin.

Voir égale­ment : “Brève his­toire des Iles Mal­ouines” sur ce même blog.

*

Le rôle trou­ble de cer­tains officiers durant cette guerre vient d’être révélé dans un arti­cle du 22 mars 2022 du quo­ti­di­en “La Nación”. Il mon­tre com­ment des mil­i­taires ont ten­té de se faire vers­er d’énormes pots de vin lors d’achat d’armes, notam­ment à Israel, avec le Pérou, alors dirigé par le général Fran­cis­co Morales, comme inter­mé­di­aire.

Brève histoire des Iles Malouines

 

(Voir égale­ment l’ar­ti­cle sur le déroule­ment de la guerre sur ce même blog)

Les Iles Mal­ouines — Sit­u­a­tion géo­graphique

L’antériorité de la décou­verte des îles est âpre­ment dis­putée. Selon les sources, elles auraient été vues pour la pre­mière fois par l’explorateur Ameri­go Vespuc­ci (celui-là même à l’origine du nom du con­ti­nent : l’Amérique) entre 1501 et 1504, ou par le Por­tu­gais Mag­el­lan en 1520, ou le jésuite espag­nol Fran­cis­co de Rib­era en 1540. Aucune trace tan­gi­ble que l’un d’entre eux ait réelle­ment posé le pied sur les îles. Les Anglais en tien­nent soit pour le cor­saire Richard Hawkins en 1574, soit pour John Davis en 1592. Mais ce ne sont pas les seuls «can­di­dats» à la pri­mauté.

Cha­cun d’ailleurs les a bap­tisées de manière à «mar­quer» le ter­ri­toire de son empreinte : «Iles mérid­ionales de Davis», «Iles Sebald» (du nom d’un nav­i­ga­teur Hol­landais), «Hawkins maid­en land», par l’Anglais Richard Hawkins.

Ce qui est attesté en revanche, c’est qu’en 1764, ce sont des marins bre­tons venus de Saint Malo qui les bap­tisent « Iles Mal­ouines », nom qui restera, du moins dans les langues latines. Le nom gardé par les Bri­tan­niques, « Falk­land islands », est sem­ble-t-il plus ancien encore, don­né par le nav­i­ga­teur écos­sais John Strong en 1690 en l’honneur du Comte de Falk­land.

Ce petit archipel ne va pas cess­er de chang­er de pro­prié­taires au cours du temps. En 1764 donc, les Français, con­duits par Louis de Bougainville, instal­lent une sorte de comp­toir, Port-Louis (le vil­lage existe encore sous ce nom, au nord de l’île ori­en­tale, Isla Soledad en espag­nol). Les Espag­nols râlent aus­sitôt : ils con­sid­èrent les îles comme par­tie des ter­ri­toires sud-améri­cains qu’ils ont déjà con­quis. Notre bon roi Louis XV, qui a déjà per­du la guerre de Sept ans et corol­laire­ment la plu­part de nos colonies améri­caines, Cana­da com­pris, baisse pavil­lon et admet l’illégalité du comp­toir français. Les îles restent espag­noles, après remise néan­moins d’une jolie somme aux Français en dédom­mage­ment de leurs dépens­es d’installation à Port Louis.

Les ton­tons flingueurs Anglais ne tar­dent pas à rap­pli­quer, comme tou­jours quand ils sen­tent qu’il y a moyen de rafler des mar­rons déjà tirés du feu. C’est que les îles con­stituent une sorte de porte d’entrée du Paci­fique, sans être obligé de pass­er par le con­ti­nent «espag­nol». En 1765, ils fondent Port Egmont, aujourd’hui Saun­ders. Com­mence alors une dis­pute anglo-espag­nole. Cha­cun revendique l’antériorité de la décou­verte des îles. Pas facile de tranch­er, entre ceux qui ont vu en pre­mier, ceux qui ont accosté en pre­mier, ceux qui se sont instal­lés en pre­mier, etc…

En 1770, les Espag­nols parvi­en­nent à déloger les Anglais de Port Egmont. S’ensuit une querelle diplo­ma­tique assez acharnée : on est au bord de la guerre. Un accord est alors signé, per­me­t­tant aux Anglais de pou­voir se retir­er sans per­dre la face : c’est l’accord de San Loren­zo (accord de Nook, en Anglais), signé en 1790. Dans un pre­mier temps, les Espag­nols per­me­t­tent leur réin­stal­la­tion à Port Egmont, puis la couronne d’Angleterre décrète qu’elle aban­donne la sou­veraineté des îles aux Espag­nols. En Angleterre, ça râle sec : on a l’impression de s’être fait avoir, et que le bon George III a bais­sé le pan­talon.

Néan­moins, par cet accord, les Espag­nols con­ser­vent l’autorité sur les îles, rat­tachées au Vice-Roy­aume de La Pla­ta, la future Argen­tine. La pop­u­la­tion est alors essen­tielle­ment com­posée de mil­i­taires et de pris­on­niers, car les Espag­nols y ont implan­té un péni­tenci­er en 1780. L’intérêt économique des îles n’est pas très évi­dent !

Les Iles Mal­ouines, carte argen­tine.

1810 : début du proces­sus d’indépendance du vice-roy­aume de La Pla­ta. Les Espag­nols ont besoin de troupes pour affron­ter les indépen­dan­tistes : l’archipel se vide de ses habi­tants mil­i­taires.

1816 : l’Argentine est enfin totale­ment indépen­dante, les Mal­ouines passent sous l’autorité du nou­v­el état, encore appelé «Provinces unies du Río de La Pla­ta».

1823 : instal­la­tion du gou­verneur argentin Pablo Areguatí. La sou­veraineté de l’Argentine sur les îles, qui pour l’essentiel rede­vi­en­nent un cen­tre péni­ten­ti­aire, est offi­cielle­ment proclamée, et aval­isée par les autres nations. Dont, faut-il le remar­quer, l’Angleterre, qui ne moufte pas à ce moment-là.

1825 : con­ces­sion des droits de pêche, de chas­se et d’élevage à la société fondée par l’Allemand d’origine française Louis Ver­net, qui recon­stru­it l’ancien comp­toir de Port-Louis. C’est le vrai départ économique de l’archipel, qui com­mence à se peu­pler autrement que de bag­nards.

1829 : Les Anglais relèvent les sour­cils. On pour­rait donc tir­er quelque béné­fice de ces cail­loux atlan­tiques ? Com­mence alors ce qu’on n’appelle pas encore un «lob­by­ing» de quelques entre­pre­neurs anglais auprès de la Couronne. Après tout, quand l’Angleterre s’est retirée en 1774, légale­ment, est-ce qu’elle a vrai­ment aban­don­né tous ses droits ? (Réponse : oui, mais pos­er la ques­tion, c’est tou­jours jeter un doute utile)

1830 : en ver­tu de l’interdiction de pêche décrétée par le gou­verne­ment argentin, trois navires éta­suniens sont arraison­nés et con­duits à Buenos Aires. Les nord-améri­cains protes­tent : per­son­ne au monde ne peut leur inter­dire de pêch­er où bon leur sem­ble, décret ou pas décret. Ils men­a­cent : ou les Argentins libèrent leurs navires, ou ils débar­quent sur les Iles Mal­ouines.

Les Anglais saut­ent sur l’occasion, et appuient la demande nord-améri­caine, insis­tant sur «l’illégalité» de l’occupation de l’archipel par les Argentins, et leur pro­pre sou­veraineté restée intacte depuis 1774. (Oui, ils s’assoient encore une fois sur l’accord de San Loren­zo, et alors ?)

1831 : Fort de ce sou­tien, les États-Unis envoient un navire à Puer­to Soledad, et pren­nent pos­ses­sion du port. Par­al­lèle­ment, ils négo­cient avec les Anglais le futur statut de l’archipel : la pleine sou­veraineté lais­sée aux Bri­tan­niques en échange d’un droit illim­ité de pêche. Après l’intrusion nord-améri­caine, les îles ont som­bré dans un état d’anarchie, il n’y a plus d’autorité con­sti­tuée.

1832 : pour rétablir l’ordre, l’Argentine envoie un nou­veau gou­verneur, Este­ban Mes­tivi­er. Mais sa ten­ta­tive de reprise en main arrive trop tard. Il est assas­s­iné par un groupe fac­tieux, le désor­dre est à son comble, et les îles ne sont plus suff­isam­ment défendues par les autorités argen­tines. Les Anglais vont en prof­iter.

1833 : Les Anglais débar­quent à Port Egmont. Le port est en ruines, mais ils déci­dent de le remet­tre en état. La faible défense argen­tine, con­duite par José María Pine­do, ne peut endiguer l’invasion bri­tan­nique. Le 3 jan­vi­er, Pine­do quitte les îles, sur lesquelles flot­tent désor­mais les couleurs anglais­es. Ceux-ci emploient alors une méth­ode effi­cace pour s’assurer un con­trôle a pri­ori défini­tif : peu­pler les îles de colons bri­tan­niques, qu’on appelle aujourd’hui les «Kelpers». Plus d’argentins, plus de prob­lème. Jusqu’en 1982, donc, comme on pour­ra le lire dans l’article prin­ci­pal.

Les Iles Mal­ouines, ver­sion anglaise.

*

Point sur la sit­u­a­tion actuelle

En réal­ité, le dif­férent à pro­pos des Mal­ouines englobe aus­si les îles Sand­wich et La Georgie du sud, égale­ment sous tutelle bri­tan­nique (Voir carte ci-dessous).
L’ONU a pro­mul­gué deux réso­lu­tions impor­tantes qui font référence pour ce con­flit, mais égale­ment et plus glob­ale­ment pour dif­férents cas sim­i­laires.

1. La réso­lu­tion 1514, datée du 14 décem­bre 1960.

L’Argentine s’appuie sur ses arti­cles 1 (s’opposant à l’exploitation d’un peu­ple par une puis­sance étrangère) et 6 (sur l’intégrité ter­ri­to­ri­ale inal­ién­able) pour affirmer le car­ac­tère colo­nial­iste de «l’occupation» bri­tan­nique. En réal­ité, cette réso­lu­tion affirme surtout le droit des peu­ples à dis­pos­er d’eux-mêmes. Or, les habi­tants des Falk­lands sont pra­tique­ment tous d’origine bri­tan­nique. En 2013, lors d’un référen­dum, ils ont affir­mé à une majorité écras­ante préfér­er rester sous tutelle bri­tan­nique. Mais l’Argentine con­teste ce point, non sans argu­ments : la pop­u­la­tion des îles n’est pas une pop­u­la­tion native, mais une pop­u­la­tion entière­ment importée, et par là même, peut et doit être con­sid­érée comme une pop­u­la­tion colo­niale, et non une pop­u­la­tion native colonisée. Par ailleurs, le para­graphe 6 de la réso­lu­tion s’applique par­faite­ment aux îles : celles-ci ont été illé­gale­ment détachées de l’ensemble ter­ri­to­r­i­al argentin (Elles font par­tie inté­grante de la plate­forme con­ti­nen­tale sud-améri­caine). Les Bri­tan­niques de leur côté répliquent que l’origine des habi­tants ne saurait être un argu­ment val­able pour con­tester leur droit à l’autodétermination, en s’appuyant sur l’article 5, qui stip­ule que «des mesures immé­di­ates seront pris­es (…)pour trans­fér­er tous pou­voirs aux peu­ples de ces ter­ri­toires, sans aucune con­di­tion ni réserve, con­for­mé­ment à leur volon­té et à leurs vœux libre­ment exprimés, sans aucune dis­tinc­tion de race, de croy­ance ou de couleur, afin de leur per­me­t­tre de jouir d’une indépen­dance et d’une lib­erté com­plètes».

2. La réso­lu­tion 2065, du 16 décem­bre 1965.

Cette réso­lu­tion plus spé­ci­fique­ment con­sacrée au dif­férent anglo-argentin enjoint les deux par­ties à engager une négo­ci­a­tion sans délai pour trou­ver une solu­tion au con­flit, paci­fique, respec­tant les ter­mes de la réso­lu­tion 1514, et préser­vant l’intérêt de la pop­u­la­tion des îles. En préam­bule, elle rap­pelle claire­ment le car­ac­tère colo­nial de l’occupation des îles.

D’autres réso­lu­tions ont égale­ment été votées pour insis­ter sur la néces­sité pour les par­ties de ne pren­dre aucune ini­tia­tive uni­latérale qui pour­rait com­pro­met­tre le proces­sus de dis­cus­sion paci­fique. Or, selon les Argentins, la Grande-Bre­tagne ne respecte pas ces réso­lu­tions. Elle refuse sys­té­ma­tique­ment de s’asseoir à la table des négo­ci­a­tions, et, juste­ment, ne se prive pas de men­er des activ­ités uni­latérales, en mil­i­tarisant la zone et en exploitant les ressources des îles. Ce que les Anglais con­tes­tent : les forces mil­i­taires instal­lées depuis 1982 n’ont selon eux que des visées défen­sives, et l’exploitation des ressources est faite dans l’intérêt de la pop­u­la­tion locale.
En réal­ité, comme le prou­vent les inter­ven­tions répétées des diplo­mates bri­tan­niques, pour la Grande-Bre­tagne, il n’y a rien à négoci­er. En la matière, l’ONU reste impuis­sante à faire appli­quer cor­recte­ment ses réso­lu­tions. Par ailleurs, l’intervention mil­i­taire de 1982 a forte­ment frag­ilisé la posi­tion argen­tine, tout en ren­forçant la tutelle bri­tan­nique. La réso­lu­tion du con­flit est encore très éloignée !

Sit­u­a­tion géo­graphique des Iles Mal­ouines (Falk­lands), Georgie et Sand­wich.