Diplomatie : l’Argentine s’isole

Un petit séisme vient de se pro­duire ces jours derniers à l’intérieur même du gou­verne­ment Milei : la min­istre des Affaires étrangères, Diana Mondi­no, a été sèche­ment remer­ciée et rem­placée par le jusqu’ici ambas­sadeur aux Etats-Unis, Ger­ar­do Werthein.

La rai­son : lors d’une ses­sion à l’ONU, elle a voté, à l’unisson de tous les pays présents sauf les États-Unis et Israël, une motion con­damnant le blo­cus améri­cain envers Cuba. Un blo­cus aus­si vieux que l’installation du cas­trisme dans l’île des Caraïbes, et dont souf­fre d’abord et avant tout, le petit peu­ple cubain, bien plus que ses inamovi­bles dirigeants.

Le vote de la réso­lu­tion de l’ONU con­damnant le blo­cus con­tre Cuba — 30 octo­bre 2024 — L’Ar­gen­tine a voté en faveur de la réso­lu­tion, pour la plus grande fureur de son prési­dent Javier Milei. On remar­quera que seule­ment deux pays ont voté con­tre : les USA et Israël, un s’est abstenu, la Mol­davie, et trois n’ont pas par­ticipé au vote : l’Afghanistan, l’Ukraine et le Venezuela.

En apprenant le vote argentin, le sang du prési­dent n’a fait qu’un tour : pas ques­tion de «soutenir» un gou­verne­ment com­mu­niste.

En prenant cette posi­tion, Milei rompt avec plus de trente ans de tra­di­tion argen­tine, ce pays ayant soutenu sans faille la con­damna­tion du blo­cus, tout comme l’immense majorité des pays européens, qui en retour l’ont indé­fectible­ment soutenu dans sa demande de négo­ci­a­tion avec le Roy­aume-Uni sur la ques­tion de la sou­veraineté sur les Iles Mal­ouines (Falk­lands, pour les Anglais). Un sou­tien qui pour­rait bien faib­lir dans les années à venir, en toute con­séquence.

Une nou­velle fois, le prési­dent ultra-libéral isole son pays sur la scène inter­na­tionale. En effet, depuis son arrivée au pou­voir, l’Argentine, représen­tée par ce leader de plus en plus tourné vers l’extrême-droite, a rejeté : l’égalité des sex­es, la lutte con­tre le change­ment cli­ma­tique, la défense des droits de l’homme, caus­es que Milei con­sid­ère comme fers de lance d’un com­plot col­lec­tiviste ! (Página/12, 31/10/2024).

En réal­ité, le sort de Diana Mondi­no était scel­lé avant même son vote à l’ONU. Son évic­tion n’est qu’un épisode de plus de la vaste purge entre­prise par Milei et ses deux plus fidèles acolytes (sa pro­pre sœur Kari­na, qu’il a instal­lée, moyen­nant un petit arrange­ment avec la loi, au secré­tari­at de la prési­dence, et San­ti­a­go Caputo, con­seiller n°1) pour mod­el­er l’administration à sa mesure.

Insti­tu­tions car­ré­ment fer­mées (Comme celle des impôts, l’AFIP – pour admin­is­tra­tion fédérale des recettes publiques – dis­soute et entière­ment remod­elée après purge de tous ses fonc­tion­naires), char­rettes d’emplois publics, désignés à la vin­dicte pop­u­laire comme, au mieux, pis­ton­nés, au pire, inutiles, coupes claires dans les bud­gets de l’Education et de la San­té, remise en cause de l’indépendance de la presse, crim­i­nal­i­sa­tion des man­i­fes­ta­tions pop­u­laires, Milei et son gou­verne­ment sur­fent sur la vague auto­cra­tique qui sem­ble s’être emparée d’une bonne par­tie du monde, où la démoc­ra­tie ne cesse de reculer.

L’isolement, Milei n’en a cure. Lors de son inter­ven­tion à l’ONU, il y a quelques semaines, il avait déclarée que celle-ci, comme la plu­part des insti­tu­tions publiques qu’il rêve d’exterminer jusqu’à la dernière, était aus­si inef­fi­cace que super­flue. Pour Milei, tout ce qui est pub­lic est inutile et doit être sup­primé à terme, pour laiss­er la main invis­i­ble du marché gér­er la marche du monde, entre saine et ému­la­trice cupid­ité naturelle de l’homme, et ruis­selle­ment des plus rich­es vers les plus pau­vres.

Depuis cette inter­ven­tion remar­quée et large­ment com­men­tée dans la presse mon­di­ale, le prési­dent à la tronçon­neuse est per­suadé de faire par­tie des grandes voix de ce monde, et un, sinon le seul, des lead­ers charis­ma­tiques de l’univers tout entier. Une méga­lo­manie qui n’est pas sans rap­pel­er celle d’un autre din­go tout aus­si effrayant pour la survie d’une démoc­ra­tie très chahutée ces temps-ci, et dont il sem­ble partager à la fois les idées et le coif­feur.

Il sem­blerait toute­fois qu’une cer­taine Argen­tine se réveille. Ces jours-ci, le pays a été totale­ment paralysé par une grève générale des trans­ports, et la mobil­i­sa­tion ne sem­ble pas devoir faib­lir, en dépit des men­aces de la min­istre de l’intérieur, Patri­cia Bull­rich, qui promet de faire arrêter les meneurs et de les envoy­er en taule. (Un décret inter­dit le blocage des rues, ce qui per­met par ric­o­chet d’interdire de fait la plu­part des man­i­fes­ta­tions pop­u­laires).

Gare fer­rovi­aire de Retiro, Buenos Aires.

Certes, on est encore loin d’un mou­ve­ment de fond. La grande majorité de la pop­u­la­tion reste dans l’expectative, et l’attente de résul­tats économiques qui tar­dent à venir. A force d’austérité, l’inflation a fini par décrocher un peu, mais elle est con­tre­bal­ancée par la forte aug­men­ta­tion de cer­tains pro­duits de pre­mière néces­sité, à com­mencer par l’énergie et les loy­ers. Et, donc, les trans­ports, dont le rap­port qual­ité-prix est cat­a­strophique, notam­ment au niveau du train, secteur par­ti­c­ulière­ment vieil­lis­sant en Argen­tine, et notoire­ment insuff­isant pour ce ter­ri­toire gigan­tesque.

Pour le moment, Milei peut con­tin­uer de compter sur la frac­ture qui divise tou­jours le pays en deux camps réc­on­cil­i­ables. L’anti péro­nisme vis­céral de la moitié de la pop­u­la­tion lui prof­ite, en l’absence de réelle alter­na­tive à cette oppo­si­tion usée et tou­jours représen­tée par une fig­ure sus­ci­tant autant de haine que de sou­tien : Cristi­na Kirch­n­er, prési­dente de 2007 à 2015.

3 septembre : Point actualité

Dans quelques jours, l’Argentine ren­tr­era dans le print­emps. Ouf, après cet hiv­er fris­quet. Cela per­me­t­tra peut-être de ramen­er quelques sourires sur des vis­ages plutôt ren­frognés, ces derniers temps.

Du côté des électeurs ordi­naires, je veux dire par là, ceux qui n’ont pas de ten­dance poli­tique bien définie et votent au gré du vent, on com­mence à déchanter. Fatigués par presque 20 ans de péro­nisme, déçus par la par­en­thèse de droite clas­sique représen­tée par Mauri­cio Macri (prési­dent de 2015 à 2019), ils ont, comme on dit chez nous en par­lant du RN, «essayé» l’anarcholibertaire Milei et son pro­gramme «mort à l’état et vive la lib­erté, bor­del de merde !» (sic).

Celui-ci promet­tait, lui aus­si (c’est la grande ten­dance plus ou moins pop­uliste, si tant est que ce mot veuille vrai­ment dire quelque chose, du «ren­dre au ou à [met­tez le nom du pays qui con­vient] sa grandeur». On allait voir ce qu’on allait voir, ces salauds de pau­vres dévoreurs de presta­tions sociales, ces fainéants de fonc­tion­naires inutiles et trop payés, ces politi­ciens véreux qui ne pensent qu’à leurs fau­teuils, ces juges lax­istes qui lais­sent courir les délin­quants, allaient danser le quadrille sous le feu nour­ri du nou­veau shérif.

Fini le fric bal­ancé à tort et à tra­vers , finis les ser­vices publics sub­ven­tion­nés, fini le con­trôle éta­tique des prix qui bride l’esprit d’entreprise, finies les lois iniques pro­tégeant out­ran­cière­ment les employés et les locataires, fini le peso, rem­placé par le dol­lar (Les États-Unis, surtout ceux de Trump, voilà un pays de cocagne), la main lourde de l’état allait être défini­tive­ment rem­placée, pour le plus grand ravisse­ment des foules enfin libérées, par la main invis­i­ble, sévère mais juste, du marché.

Huit mois après, la main en ques­tion est mal­heureuse­ment trop vis­i­ble. Aug­men­ta­tions en cas­cades des pro­duits de pre­mière néces­sité, ali­men­ta­tion, trans­port, énergie, baisse dras­tique, en con­séquence, de la con­som­ma­tion, ser­vices publics au bord de la rup­ture après le licen­ciement de mil­liers de fonc­tion­naires, valeur du peso (tou­jours pas trace de son rem­place­ment par le bil­let vert) réduite à sa plus sim­ple expres­sion : le salaire min­i­mum aujourd’hui en Argen­tine s’exprime en cen­taines de mil­liers de pesos. Très exacte­ment 234 315,12 pesos. On ne s’extasie pas : rap­porté en euros, cela fait dans les 222€ (le peso est tombé sous la barre du mil­lième d’euro, il en faut désor­mais 1053 pour faire un euro). Le salaire moyen, lui, selon les sources et les pro­fes­sions, oscille entre 380 et 700€. Quand on sait que le panier moyen pour une famille de qua­tre est d’environ 730€, on voit pourquoi cer­tains font la gri­mace.

Ceci dit, c’est incon­testable, les salaires du privé ont aug­men­té de façon sen­si­ble. Mais comme par ailleurs les prix n’arrêtent pas de mon­ter (d’autant que le gou­verne­ment a renon­cé à tout con­trôle des prix), la vie n’est donc pas plus facile. Au con­traire.

Avec tout ça, qu’elle est l’ambiance ? Para­doxale­ment, ça tient. Je veux dire que Milei con­serve envers et con­tre tout plus de sou­tiens que de rejet. On en est en août à un ratio de 44/37.

Milei a été aidé dernière­ment par l’énorme scan­dale con­sti­tué par la plainte déposée par Fabi­o­la Yanez, l’épouse de l’ex-président Alber­to Fer­nán­dez, pour vio­lences con­ju­gales. L’affaire est tombée à pic pour détourn­er l’attention des dif­fi­cultés économiques et des querelles internes au gou­verne­ment, où les pass­es d’armes, les claque­ments de portes et les démis­sions bruyantes se mul­ti­plient.

Dernière polémique en date : des députés Miléistes sont allés ren­dre vis­ite dans leur prison à d’anciens tor­tion­naires de la dic­tature. Et pas pour les engueuler, mais bien pour les assur­er de leur sou­tien et de leur com­préhen­sion. Une députée miléiste, Lour­des Arri­eta, qui fai­sait par­tie de la délé­ga­tion, a révélé à la presse les détails de la vis­ite, et a quit­té le groupe par­lemen­taire, poussée par son pro­pre mou­ve­ment, énervé de voir ain­si le scan­dale dévoilé. Elle pré­tend main­tenant qu’elle ne savait pas qui étaient les pris­on­niers qu’on lui a présen­tés. Révélant ain­si son igno­rance crasse de l’histoire de son pays.

La vice-prési­dente, Vic­to­ria Vil­laru­el, elle-même fille d’un ancien mil­i­taire, a déclaré chercher une solu­tion juridique pour sinon les amnisti­er, du moins leur per­me­t­tre de recou­vr­er leur lib­erté. Nous avions déjà rap­porté ici sa volon­té de trans­former le mémo­r­i­al de l’ancien cen­tre de tor­ture de l’École de la marine en sim­ple parc pub­lic.

Pen­dant ce temps, le taux de pau­vreté aug­mente douce­ment. On en serait à 55%, selon les dernières esti­ma­tions. Vous avez bien lu. Plus de la moitié des Argentins vit sous le seuil de pau­vreté. Selon le poli­to­logue Andrés Mala­mud, le prin­ci­pal dan­ger pour le gou­verne­ment ne serait pour­tant pas l’augmentation de la pau­vreté, du chô­mage ou de l’inflation, mais bien la déval­u­a­tion con­stante de la mon­naie et la valse des prix.

Je le cite : «Plus de la moitié des électeurs n’ont pas con­nu la crise de 2001 (arti­cle non traduit, hélas) et ce qu’ils ont retenu de la décen­nie passée c’est que la crois­sance a stag­né et que tous les par­tis se sont suc­cédé au pou­voir. Les retraités ne votent pas Miléi, le cœur de son élec­torat ce sont les jeunes, et prin­ci­pale­ment des hommes. Le point de frac­ture, c’est qu’il reçoit plus de sou­tien de la part des class­es aisées, car de leur côté les class­es défa­vorisées souf­frent davan­tage de sa poli­tique».

Mais pour l’instant, donc, ça tient. Pour divers­es raisons. La pre­mière, c’est qu’il est rare de voir les électeurs se déjuger très rapi­de­ment après avoir envoyé un par­ti au pou­voir. La sec­onde, c’est que l’opposition péro­niste non seule­ment est durable­ment dis­créditée (et le scan­dale con­ju­gal de l’ancien prési­dent n’arrange rien, même si aux dernières nou­velles il serait en train de dégon­fler un tan­ti­net) mais qu’elle n’a guère de propo­si­tions alter­na­tives, ni de per­son­nal­ités charis­ma­tiques, à pro­pos­er. La troisième, c’est l’éternel fatal­isme argentin, dou­blé de la féroce répres­sion de tout mou­ve­ment pop­u­laire. Aujourd’hui, il est pra­tique­ment impos­si­ble d’organiser ou par­ticiper à une man­i­fes­ta­tion de rue sans ris­quer l’arrestation.

Pen­dant ce temps, nos deux rug­by­men français accusés de viol en réu­nion vien­nent d’être autorisés à ren­tr­er en France par le pro­cureur de Men­doza. Une déci­sion encore en sus­pens, puisque la défense de la plaig­nante a sol­lic­ité une nou­velle exper­tise psy­chologique qui aura lieu mar­di prochain, ce qui repousse la remise en lib­erté.

Une remise en lib­erté con­di­tion­née à la garantie que les accusés se soumet­tent à cer­taines restric­tions : rester local­is­ables, point­er régulière­ment au con­sulat d’Argentine, et revenir à Men­doza à la moin­dre sol­lic­i­ta­tion de la jus­tice de ce pays.

Sur le fond, l’instruction a exprimé ses doutes quant à la plainte, rel­e­vant des con­tra­dic­tions dans le témoignage de la plaig­nante, et «son ton enjoué lors d’une con­ver­sa­tion télé­phonique avec une amie le jour de son agres­sion». La par­tie civile a posé une demande de des­sai­sisse­ment de deux juges en charge de l’instruction, Dario Nora et Daniela Chaler, pour «vio­lence morale et par­tial­ité».

A suiv­re…

Quelle classe moyenne à Buenos Aires en 2024 ?

Le quo­ti­di­en La Nación a réal­isé récem­ment une intéres­sante enquête con­cer­nant le revenu moyen d’une famille portègne type ( un cou­ple et deux enfants mineurs) en 2024. En par­tant d’une ques­tion toute sim­ple : quel est le seuil de revenu néces­saire pour être aujourd’hui con­sid­éré comme par­tie inté­grante de cette classe sociale ?

Atten­tion en préal­able : on ne par­le ici que du revenu d’une famille de la cap­i­tale, pas de la province, où les niveaux de revenus sont naturelle­ment plus bas, comme dans la plu­part des pays.

Atten­tion égale­ment : ces chiffres, qui vont paraitre très bas pour nous autres Français, sont à met­tre en regard du coût de la vie argentin, bien enten­du. Par exem­ple, un apparte­ment de trois pièces se loue 600 euros env­i­ron aujourd’hui. Dans la cap­i­tale ! Ce qui ferait rêver bien des Parisiens !

Le quo­ti­di­en fait une com­para­i­son sig­ni­fica­tive. En 2023, il fal­lait env­i­ron 340 euros men­su­els pour être con­sid­éré par­tie prenante de la classe moyenne. Un an plus tard, avec plus de 290% d’inflation, il faut déjà mul­ti­pli­er ce chiffre par qua­tre : on est passé à 1300 euros men­su­els !

Et encore, ceci est val­able si vous pos­sédez votre loge­ment. Un locataire, lui, aura donc besoin de près de 2000 euros pour être classé « moyen ».
Compte-tenu de cette révi­sion à la hausse, le seuil de pau­vreté, lui aus­si, doit revoir sa base. Main­tenant, c’est sous 470 euros men­su­els env­i­ron qu’une famille peut-être con­sid­érée comme indi­gente.

Graphique pau­vreté. Pour info, pour avoir les chiffres en euros, il suf­fit au cours d’au­jour­d’hui de divis­er par 1000. En gros.

On le voit, l’économie argen­tine est sens dessus dessous, avec une accéléra­tion bru­tale des niveaux de seuil. Naturelle­ment, les prix suiv­ent, ou plutôt précè­dent. Le coût de la vie a bon­di, et con­tin­ue de grimper de façon ver­tig­ineuse, dans une escalade prix-revenus incon­trôlable.

Le taux de pau­vreté sem­ble devoir se fix­er autour de 50% de la pop­u­la­tion. Ce qui est évidem­ment énorme.

Où en est donc l’Argentine, après six mois de ges­tion ultra-libérale ? On le voit, l’inflation a con­tin­ué de galop­er. D’après La Nación et les com­men­ta­teurs favor­ables au gou­verne­ment, elle serait en voie de sta­bil­i­sa­tion. A presque 300%, il serait temps. Mais les prix, eux, con­tin­u­ent d’augmenter, tan­dis que les salaires, même s’ils mon­tent, peinent à suiv­re (45% sur ces derniers trois mois, à com­par­er avec les plus de 51% de hausse des prix).

Jeu­di 9 mai, les syn­di­cats ont organ­isé une grève générale, très suiv­ie. Il n’y avait plus un chat dans les rues, plus de bus, plus de métro, admin­is­tra­tions fer­mées, ain­si qu’une bonne par­tie des com­merces. Comme dit le quo­ti­di­en Página/12, on se serait cru revenu au temps du con­fine­ment.

Jour de grève sur l’Av­enue de Mayo. Au fond, le palais prési­den­tiel.

Pour le moment cepen­dant, le prési­dent anar­cho-cap­i­tal­iste garde une cer­taine con­fi­ance, son taux de sat­is­fac­tion se situ­ant autour de 50%. Il faut dire que l’opposition, en regard, n’est pas encore prête à remon­ter la pente. Les péro­nistes restent très impop­u­laires, surtout juste­ment dans les class­es moyennes et supérieures, et le gou­verne­ment actuel, non sans quelque rai­son d’ailleurs, lui fait porter le cha­peau à très larges bor­ds d’une sit­u­a­tion économique qui, selon Milei, le prési­dent, le con­traint à des mesures dras­tiques d’austérité. Reste à savoir si les mesures en ques­tion ne se révéleront pas, à terme, pire que le mal, ce que prophé­tisent cer­tains écon­o­mistes, et pas tous de gauche.

Un acci­dent ter­ri­ble vient d’avoir lieu entre deux trains de ban­lieue, dans le quarti­er de Paler­mo (Buenos Aires). Pas de mort au moment où j’écris cet arti­cle, mais 90 blessés, dont 55 à l’hôpital. Un train en mou­ve­ment en a per­cuté un autre arrêté sur la même voie. Aucune sig­nal­i­sa­tion d’urgence pour éviter la cat­a­stro­phe : les câbles avaient été volés, mais pas rem­placés. Il n’y a plus d’argent pour entretenir le chemin de fer pub­lic.

Le chemin de fer en Argen­tine, c’est une longue his­toire, avec pas mal de relents colo­ni­aux. Au début du XXème siè­cle, le réseau avait été sous-traité aux Anglais, qui avaient obtenu des con­trats léonins (comme sou­vent) pour l’exploiter et en tir­er les plus gros béné­fices. Pas bêtes, ils en avaient exigé le mono­pole. Comme ça, pas de dan­ger de con­cur­rence. Perón les avait nation­al­isés dans les années 50, à un prix d’or qu’on lui a beau­coup reproché.

Jusqu’à l’arrivée de Car­los Men­em à la prési­dence, en 1989, l’Argentine comp­tait 36 000 kilo­mètres de ligne. Men­em en a fait fer­mer l’essentiel : il en reste env­i­ron 9 000 (En France, pays 5 fois plus petit, on en compte 28 000 !).

Et, donc, avec une main­te­nance publique de plus en plus frag­ile. L’essentiel du réseau aujourd’hui ne dessert plus, grosso modo, que la Cap­i­tale et sa grande ban­lieue. Dans des trains en mau­vais état, en nom­bre insuff­isant (ils sont régulière­ment bondés) et plutôt lents. Les acci­dents ne sont pas rares.
Comme de juste, le prési­dent Milei a prof­ité de l’accident pour en remet­tre un coup sur la néces­saire pri­vati­sa­tion des chemins de fer. Tech­nique anglaise là encore, util­isée avec grand suc­cès avec le métro lon­donien : l’état coupe le robi­net, l’entreprise est étran­glée, reste plus qu’à la ven­dre au plus offrant. Tant pis pour le ser­vice pub­lic.

Bon, et à part ça qu’est-ce qui se passe ? Eh bien en ce moment, on est en pleine foire inter­na­tionale du livre à Buenos Aires. Une des plus impor­tantes du monde, elle dure cette année du 25 avril au 13 mai. Trois semaines ! Il parait que notre David Foenk­i­nos fig­ure par­mi les invités d’honneur. Nul doute qu’il saura causer dans le poste, il passe très bien à l’écran !

24-03-2024: commémo sélective

Aujourd’hui 24 mars 2024, on com­mé­more en Argen­tine un autre 24 mars net­te­ment plus sin­istre : celui de 1976, date du coup d’état mil­i­taire ouvrant sur une dic­tature de 7 ans.

Enfin, on com­mé­more, ça dépend qui. Car en ce début de règne miléiste, la ten­dance sem­blerait plutôt être à l’oubli. Suiv­ez mon regard, plutôt en biais vers la droite.

Il est vrai qu’une large majorité des électeurs de Javier Milei, qui a car­ton­né chez les 18–35 ans, n’a pas con­nu la dic­tature. Mais même les plus âgés sem­blent aujourd’hui avoir quelques trous de mémoire.

On me dira que c’est un phénomène clas­sique. En Ital­ie, il y a longtemps qu’on a sol­dé le fas­cisme mus­solin­ien, qu’on n’est pas loin de réha­biliter par l’entremise de la dernière prési­dente en date, Gior­gia Mel­oni. En Alle­magne et en Espagne, des par­tis se récla­mant plus ou moins ouverte­ment de l’héritage nazi ou fran­quiste paradent au par­lement et sur les plateaux télés.

La France, où on prédit un résul­tat record pour le RN aux Européennes de juin, n’échappe pas au phénomène. Les Brésiliens, 21 ans de dic­tature entre 1964 et 1985, n’ont pas hésité à élire Jaïr Bol­sonaro, un nos­tal­gique du bon temps des mil­i­taires, entre 2019 et 2023.

Le proces­sus est tou­jours le même. Après la chute d’une dic­tature, à peu près tout le monde, de droite à gauche, est d’accord pour vouer les tyrans aux gémonies et acclamer le retour à la démoc­ra­tie. Puis, peu à peu, la mémoire fatigue, et s’efface. Arrivent sur le marché poli­tique des plus jeunes, qui n’ont rien con­nu des années noires, et, qui, pour cer­tains, n’hésitent pas à idéalis­er une péri­ode qu’ils n’ont pas vécue. Là encore, du clas­sique : «c’était vache­ment mieux avant».

Milei et ses sup­port­ers n’échappent pas à la règle. D’autant moins qu’ils comptent dans leur céna­cle quelques enfants de mil­i­taires, comme la vice-prési­dente Vic­to­ria Vil­laru­el, fille et nièce de tor­tion­naires revendiqués.

Sym­bole de ce change­ment rad­i­cal, là aus­si, dans le regard porté sur les années de dic­tature, le gou­verne­ment a réduit dras­tique­ment les sub­ven­tions à la plu­part des insti­tu­tions mémorielles. Selon Pagina/12 qui s’en fait l’écho, ‑37,25% pour la Banque de don­nées géné­tiques (qui aide à retrou­ver les bébés nés en déten­tion, enlevés à leurs mères et remis à des familles «sûres»), ‑56% pour les Archives nationales de la mémoire, ‑76% pour l’entretien des espaces et sites dédiés au sou­venir.

Vic­to­ria Vil­laru­el, pen­dant la cam­pagne, a présen­té un plan pour trans­former la sin­istre ESMA (Ecole supérieure de la marine, cen­tre de tor­ture entre 1976 et 1982), dev­enue un musée du sou­venir sous la prési­dence de Nestor Kirch­n­er (2003–2007), en parc de loisirs !

Grande salle de l’Ecole supérieure de mécanique de la Marine (ESMA), aujour­d’hui cen­tre mémoriel de la dic­tature.

Une sim­ple lec­ture de la presse quo­ti­di­enne en cette journée de com­mé­mora­tion donne une idée de cet efface­ment mémoriel.

A droite, les deux prin­ci­paux quo­ti­di­ens y font à peine allu­sion. Un arti­cle en une de La Nación, sous un titre par­lant : « Marche du 24 mars : la gauche, le kirch­ner­isme (mou­ve­ment péro­niste de gauche, NDLA) et les asso­ci­a­tions de Droits de l’homme se mobilisent ». Même chose chez Clarín, on met en avant une com­mé­mora­tion «de gauche», tout en annonçant la sor­tie d’un doc­u­men­taire offi­ciel sur la dic­tature, lais­sant entrevoir qu’on y remet­tra cer­taines pen­d­ules à l’heure. Et encore, ces arti­cles sont à trou­ver en scrol­lant pas mal sur la page d’accueil de ces canards en ligne.

Infobae Argen­tine, pour sa part, pro­pose un arti­cle de fond en une, bien dans sa veine «cen­triste» habituelle, inti­t­ulé « Coup d’état de 1976 : du «con­sen­sus social en faveur de la dic­tature» que recon­nais­sait Fir­menich (Un des prin­ci­paux chefs révo­lu­tion­naires, NDLA) au « pire gou­verne­ment mil­i­taire de l’histoire » selon Massera (Ami­ral Emilio Massera, mem­bre de la junte mil­i­taire) ». L’article n’est pas signé par n’importe qui : Juan Bautista Tata Yofre fut le chef des ser­vices de ren­seigne­ments argentins sous la prési­dence de Car­los Men­em (1989–1999), et au cœur, en 2008 d’un «water­gate» local, piratage des cour­riels du cou­ple prési­den­tiel Nestor et Cristi­na Kirch­n­er, pour lequel il fut oppor­tuné­ment mis hors de cause en appel en 2016, sous la prési­dence de Mauri­cio Macri.

Je con­seille la lec­ture de cet arti­cle à tous ceux qui savent lire l’espagnol : ques­tion révi­sion­nisme, il vaut le détour. Yofre s’y mon­tre très sub­til. Tout en cri­ti­quant l’action poli­tique et économique des mil­i­taires, il les réha­bilite par la bande en ressor­tant le vieil argu­ment selon lequel ils auraient fait le sale boulot pour le plus grand prof­it de gens trop con­tents de ne pas se salir les mains eux-mêmes.

Il cite même le général Videla, pre­mier des qua­tre dic­ta­teurs qui se sont suc­cédé, s’adressant à ses juges :

«Que nous ayons été cru­els, nous l’assumons. En atten­dant, vous avez une Patrie…nous l’avons sauvée comme nous croyions devoir le faire. Y avait-il une autre méth­ode ? Nous ne le savons pas, mais nous ne pen­sons pas que nous auri­ons pu réalis­er d’une autre manière ce que nous avons réus­si. Jetez nous la cul­pa­bil­ité à la fig­ure et jouis­sez de nos résul­tats. Nous serons les bour­reaux, vous serez les hommes libres».

Par­mi les «grands» quo­ti­di­ens nationaux, seul Pagina/12 pro­pose une page d’accueil fournie en arti­cles, accu­sant au pas­sage le gou­verne­ment actuel de, je cite, «nier, jus­ti­fi­er ou même pro­mou­voir les crimes con­tre l’humanité com­mis par les forces de répres­sion».

On le voit, 50 ans après, les mémoires sont (re)devenues sélec­tives, et forte­ment cor­rélées aux ten­dances poli­tiques des uns et des autres.

En Argen­tine comme ailleurs, le révi­sion­nisme his­torique est comme un bou­chon de liège. On le croy­ait défini­tive­ment noyé, il revient imman­quable­ment à la sur­face. La ten­dance reste encore minori­taire dans l’opinion, mais ici et là, on com­mence à voir poindre des deman­des de mise en lib­erté, voire d’amnistie, des mil­i­taires pour­suiv­is. Jusqu’ici, sans suc­cès. Mais jusqu’à quand ?

Pire que prévu !

Alors bon, je fais amende hon­or­able : dans mon dernier arti­cle sur l’Argentine de Milei, le prési­dent à la tronçon­neuse, je me suis mon­tré piètre prévi­sion­niste. J’annonçais une prob­a­ble mon­tée du seuil de pau­vreté (40% de la pop­u­la­tion avant les dernières élec­tions) jusqu’à 50%. Les derniers chiffres sor­tis par la presse argen­tine, et repris par les jour­naux français (y com­pris mon Ouest-France d’aujourd’hui !) font déjà état d’une poussée à plus de 57% ! Le quo­ti­di­en en ligne Infobae prévoit même que ce chiffre devrait être large­ment dépassé à la fin de ce mois.

En cause, naturelle­ment, les hauss­es de prix maouss­es dont je fai­sais état dernière­ment. Plus, naturelle­ment, l’effondrement de la mon­naie nationale, qui oblige les Argentins de la classe moyenne à cass­er leur tire­lire pour chang­er leurs derniers dol­lars plan­qués sous le mate­las.

Un dol­lar amer­locain. Aujour­d’hui, pour l’a­cheter, l’Ar­gentin doit met­tre 835 pesos. Plus du dou­ble par rap­port à l’an dernier.

Milei con­tin­ue de deman­der à ses conci­toyens de ser­rer les dents, promet­tant que ses ter­ri­bles mesures d’austérité, indis­pens­ables selon lui et ses sup­port­ers après des années “d’argent mag­ique”, de prix arti­fi­cielle­ment con­tenus et d’interventionnisme éta­tique entra­vant l’économie, ver­ront leurs pre­miers effets posi­tifs… après le mois de mars !

Le voilà donc obligé de rac­cour­cir les délais de ses promess­es, lui qui il y a peu par­lait encore de deux années dif­fi­ciles à pass­er.

C’est que, face à l’effondrement en cours, et ses con­séquences dra­ma­tiques pour les Argentins les plus frag­iles, même les alliés de cir­con­stance du nou­veau pou­voir, à savoir, le PRO (Prop­ues­ta repub­li­cana, droite clas­sique) et l’UCR (Union civique rad­i­cale, cen­triste), com­men­cent à don­ner des signes de décourage­ment et à pren­dre leurs dis­tances.

Les plus cri­tiques sont les gou­verneurs de province élus sous ces ban­nières. En effet, ils ne digèrent pas facile­ment que le gou­verne­ment ultra­l­ibéral leur ait coupé en par­tie les vivres, en sus­pen­dant les dota­tions budgé­taires qui per­me­t­taient le bon fonc­tion­nement des régions.

“Non seule­ment ils ne nous ont pas remer­ciés (de leur sou­tien, NDLA), mais ils nous trait­ent de la même façon qu’ils le font vis à vis des kirchernistes (les péro­nistes au pou­voir aupar­a­vant, NDLA), en s’asseyant sur les dota­tions aux régions. Milei nous insulte parce que nous avons refusé d’avaliser les 6 pre­miers arti­cles de la Loi Omnibus comme il l’espérait, et par-dessus le marché il nous sup­prime les sub­ven­tions au Trans­port et à l’Éducation. Face à autant de mau­vais coups, nous ne voyons plus de rai­son de con­tin­uer à soutenir le gou­verne­ment, nous ne nous sen­tons plus ni alliés ni inter­locu­teurs”, s’épanche un gou­verneur auprès d’Infobae.

Con­cer­nant le domaine de l’Éducation, juste­ment (rap­pelons que Milei en a sup­primé le min­istère), les profs ont appelé à la grève. Le gou­verne­ment, comme y fai­sait allu­sion le gou­verneur ci-dessus, a sus­pendu le verse­ment du FONID, fonds nation­al des­tiné à pro­mou­voir les actions éduca­tives dans les provinces, et dont celles-ci ont notam­ment besoin pour pay­er les enseignants.

École pri­maire argen­tine

Une grève qui pour­rait bien affecter la ren­trée (dans l’hémisphère sud, elle a lieu comme chez nous à la fin de l’été, c’est-à-dire là-bas en mars) dans 20 dis­tricts sur 24.

Même colère chez les syn­di­cal­istes, après les mesures de sup­pres­sion des caiss­es de sol­i­dar­ité sociale gérées jusqu’ici par les syn­di­cats, notam­ment des mutuelles de san­té, et que Milei, qui les con­sid­ère comme des “caiss­es noires”, souhaite trans­fér­er au privé.

On le voit, la poli­tique d’extrême ajuste­ment économique com­mence à pro­duire cer­tains effets, mais pas ceux qu’espéraient ni le gou­verne­ment, ni les Argentins.

Reste à savoir com­ment va évoluer la sit­u­a­tion. Ce gou­verne­ment, élu il y a à peine trois mois, con­serve la con­fi­ance d’une majorité de citoyens (voir ci-dessous), pour lesquels il con­tin­ue de représen­ter l’ultime espoir d’un change­ment rad­i­cal dans un pays gan­gréné par la cor­rup­tion, l’incompétence et l’immobilisme, et qui se trou­vait dans une impasse totale. Reste à savoir s’ils ont misé sur le bon cheval, ou si celui-ci s’avère finale­ment aus­si boi­teux que ses prédécesseurs. Le spec­tre de la crise de 2001 con­tin­ue de plan­er au-dessus du ciel argentin.

*

Derniers indices en cours :

Infla­tion

Le taux annuel s’étab­lis­sait à env­i­ron 160% avant les élec­tions. En décem­bre,  il grim­pait à 211%, pour s’établir aux dernières nou­velles aux envi­rons de 254%. Il sem­blerait cepen­dant que le taux men­su­el soit en voie de sta­bil­i­sa­tion, autour de 20% quand même. (Source : CNN espag­nol et Infobae).

Pop­u­lar­ité

Selon le quo­ti­di­en La Nación, le gou­verne­ment affiche encore un taux de con­fi­ance d’en­v­i­ron 56%. Mais 42% des gens affichent claire­ment leur dés­ap­pro­ba­tion. Un dif­féren­tiel (sous­trac­tion des opin­ions pos­i­tives et des opin­ions néga­tives) de +14 très en deça de celui affiché après la même durée de fonc­tion­nement par ses trois prédécesseurs. Après trois mois d’ex­er­ci­ce, Alber­to Fer­nán­dez (péro­niste) affichait un dif­féren­tiel de +40%, Mauri­cio Macri (droite libérale) de +32%, et Cristi­na Kirch­n­er (péro­niste) +41%.

A not­er que Milei reste plus pop­u­laire en province que dans l’ag­gloméra­tion de Buenos Aires, où il est en chute libre, à seule­ment 37% d’opin­ions favor­ables.

Milei, le Pape et la crise

Pen­dant sa cam­pagne élec­torale, le futur prési­dent argentin Javier Milei n’avait pas eu de mots assez durs con­tre son com­pa­tri­ote le pape Fran­cis­co. Entre autres gen­til­less­es, il l’avait taxé de “com­mu­niste” et de “représen­tant du dia­ble sur terre”. Rien moins.

Car pour les Argentins de droite, le pape a beau être un com­pa­tri­ote, il reste un sup­pôt du gauchisme. Ses pris­es de posi­tion en faveur des plus pau­vres, ses appels à la sol­i­dar­ité, et ses sor­ties pour­tant timides sur l’homosexualité en font un dan­gereux déviant, un catho rouge.

Mais mal­gré tout, le pape reste pop­u­laire dans son pays, fier de ce pre­mier pon­tife sud-améri­cain de l’histoire. Et Milei n’a pas besoin, au moment où sa poli­tique étran­gle l’immense majorité des Argentins mod­estes, de froiss­er une com­mu­nauté catholique qui lui a large­ment accordé ses suf­frages.

His­toire de se forg­er une image de chef d’état qu’il n’avait pas encore, Milei a pris l’avion pour se mon­tr­er au monde. D’abord en Israël, où il est allé ser­rer la pince et assuré de son plein sou­tien Netanya­hou, à qui il a même annon­cé sa prochaine con­ver­sion au judaïsme. Puis en Ital­ie, où il a fait éta­lage de son admi­ra­tion pour Geor­gia Mel­oni, et donc, au Vat­i­can.

On ne sait pas vrai­ment ce qu’ils se sont dit au cours de cette un peu plus d’une heure d’audience, peu de choses ayant fil­tré autres que les for­mules diplo­ma­tiques d’usage. Extrait :

Au cours de cette con­ver­sa­tion cor­diale dans les locaux du Secré­tari­at d’État, les deux chefs d’État ont exprimé leur sat­is­fac­tion quant aux bonnes rela­tions entre le Saint Siège et la République Argen­tine, et leur désir de con­tin­uer à les ren­forcer. Puis ils ont dis­cuté du pro­gramme du gou­verne­ment pour affron­ter la crise économique, et ont abor­dé divers sujets de poli­tique inter­na­tionale”.

Rien que de par­faite­ment pro­to­co­laire, donc. Mais Milei en est ressor­ti tout fiérot, pré­ten­dant que “Le Pape s’était mon­tré sat­is­fait de son pro­gramme et de son con­tenu social”. Ce que le Vat­i­can s’est bien gardé de con­firmer ou d’infirmer.

Il est tou­jours dif­fi­cile de savoir ce qui se passe dans la tête de Milei, capa­ble de dire à peu près tout et son con­traire dans une même con­ver­sa­tion. En l’occurrence, cet adoucisse­ment des rela­tions sem­ble répon­dre à la néces­sité de s’assurer au moins de la neu­tral­ité de Fran­cis­co, au moment d’appliquer une poli­tique dure­ment ressen­tie par les Argentins les plus mod­estes : fortes hauss­es des prix ali­men­taires et des trans­ports, diminu­tion des salaires, chute de la mon­naie, réduc­tion dras­tique du finance­ment des ser­vices publics, dont beau­coup devraient être pri­vatisés à terme.

Vide-gre­nier près du Par­que Cen­te­nario (Buenos Aires)

Alors, s’il faut dire main­tenant que le Pape est “L’Argentin le plus impor­tant du monde” et que le dia­ble d’hier est le saint d’aujourd’hui, pas de prob­lème. L’essentiel, c’est que tout le monde croie le prési­dent sincère. Et pense que la Pape sou­tient sa poli­tique.

Son pas­sage en Europe, nonob­stant, n’a pas déchainé les pas­sions chez nous, tout comme son appari­tion au mythique forum économique de Davos ne restera mémorable que par les doutes qu’il sem­ble avoir sus­cité chez des “décideurs” pour­tant a pri­ori très favor­ables à sa poli­tique ultra­l­ibérale.

Cer­tains jour­naux ital­iens en par­lent avec une cer­taine ironie. La Repub­lic­ca a titré “Medi­ums et chiens clonés. La soli­tude de Milei, le fou anar­cho-libéral qui a ensor­celé les Argentins”. Van­i­ty fair, quant à lui, pointe que “quand il par­le, il sem­ble tou­jours au bord de la crise de nerfs. Et du coup les Argentins, qui la vivent au quo­ti­di­en, se sen­tent mieux com­pris” .

Elis­a­beth Piqué, dans La Nación, toute à son ent­hou­si­asme, qual­i­fie l’entrevue de “dia­logue con­struc­tif mar­qué par des gestes d’affection”. A l’issue, Milei a offi­cielle­ment invité le Pape à venir vis­iter son pro­pre pays. Mais celui-ci, pru­dent, a préféré ne pas s’engager, atten­dant sans doute de voir com­ment les choses tour­nent. “Ce voy­age dépend de tant de choses”, aurait répon­du le Car­di­nal Fer­nán­dez, bras droit du Pape, aux jour­nal­istes qui l’interrogeaient.

Coïn­ci­dence, juste avant de ren­con­tr­er le prési­dent Argentin, Fran­cis­co avait reçu l’économiste Ita­lo-Améri­caine Mar­i­ana Maz­zu­ca­to. Celle-ci étrille le libéral­isme affiché de Milei, qu’elle qual­i­fie de naïf et sans idée, ou plutôt une seule : la destruc­tion de l’état.

Pour le moment, Milei, dont le mou­ve­ment ne compte qu’une minorité de députés, doit com­pos­er avec la droite tra­di­tion­nelle pour appli­quer son pro­gramme. Et ça ne va pas tout seul : sa fameuse loi omnibus, qui devait ren­vers­er la table, a été large­ment reto­quée par le par­lement, cer­tains de ses nou­veaux alliés se refu­sant à se laiss­er entrain­er dans une spi­rale néolibérale qui n’offre pour le moment aucune garantie de suc­cès.

La sit­u­a­tion actuelle en Argen­tine est celle d’une crise en voie d’approfondissement. D’après Milei et ses par­ti­sans, ce sont les con­séquences nor­males d’une poli­tique visant à assainir une économie qui vivait sous per­fu­sion de l’état. Il suf­fit de ser­rer les dents encore deux ans : lorsqu’enfin le train sera remis sur ses rails, s’ouvrira une péri­ode de félic­ité pour l’ensemble de la pop­u­la­tion. L’état oppresseur et affamé d’impôts aura été déman­telé, et toute l’économie aura été con­fiée à la seule main invis­i­ble d’un marché enfin libéré de toute entrave régle­men­taire, fis­cale et syn­di­cale.

En atten­dant, donc, ser­rons les dents. Et la cein­ture. La pau­vreté, éval­uée à 40% de la pop­u­la­tion avant les élec­tions, ne devrait pas tarder à franchir le cap des 50. L’inflation con­tin­ue de galop­er (Milei a annon­cé pen­dant la cam­pagne qu’elle pour­rait mon­ter à 2500% !) et surtout, le coût de la vie est de moins en moins souten­able par les class­es moyennes et défa­vorisées, qui ne peu­vent plus compter sur des aides sociales de l’état dont Milei affirme qu’elles con­stituent “un vol” au détri­ment des “véri­ta­bles acteurs économiques”.

Au 1er févri­er, selon le site BDEX, le salaire moyen argentin était de 850€ men­su­el. Avec des dis­par­ités, comme de juste, entre grandes entre­pris­es (1190€) et TPE (550€). Un salaire médi­an qui n’a pra­tique­ment pas bougé depuis 2023, tan­dis que les prix de la plu­part des pro­duits ont bon­di en décem­bre de 25,5% en moyenne. Avec là aus­si des dis­par­ités :

Pro­duits ali­men­taires : 30%
Trans­ports (bus et trains) : +250% envis­agés, pour le moment sus­pendus. (en décem­bre : 32%)
Car­bu­rant : +6,5%
Mutuelles de san­té : +40% en jan­vi­er, puis 28% de mieux en févri­er
Télé­phonie : +29% entre décem­bre et jan­vi­er
Énergie (élec­tric­ité, gaz…) : cer­tains four­nisseurs pro­jet­tent des aug­men­ta­tions de près de 90%, non encore approu­vées (mais ça ne saurait tarder)

(Sources : CNN espag­nol et La diaria.com)

Pour vous don­ner une petite idée, quelques com­para­isons. Voici à qua­tre ans d’intervalle, l’évolution des prix de cer­tains pro­duits com­muns (Pour 2020, j’ai sim­ple­ment util­isé mes archives per­so) :

Ver­tig­ineux, non ? Notez cepen­dant qu’en 2020, le peso était à 0,015 € env­i­ron. Aujourd’hui, il est à 0,0011€. Presque treize fois moins ! Autrement dit, pour nous, la vari­a­tion est moin­dre : la bière est passée de 1,20€ à 1,54€, le bouquin de 7,50€ à 16,50€ (bah oui quand même !) et le kg de tomates de 0,93€ à 1,32€. Mais pour les Argentins, en revanche…

Mafal­da et ses amis atten­dent la fin de l’or­age !

Parc national en flammes !

Le 25 jan­vi­er dernier, le Parc Nation­al « Los Alerces » (Site UNESCO), dans la province du Chubut (Patag­o­nie argen­tine) a été vic­time d’un énorme incendie, cau­sant la destruc­tion de plus de 2500 hectares de forêt pri­maire dans une zone pro­tégée.

L’origine crim­inelle de l’incendie a été établie assez rapi­de­ment, mais comme on pou­vait s’y atten­dre dans ce pays mar­qué par une irré­ductible frac­ture poli­tique, les mis­es en cause vari­ent beau­coup en fonc­tion des posi­tions des uns et des autres.

Car le Parc se situe en pleine zone revendiquée his­torique­ment par le peu­ple orig­i­naire Mapuche, dont le ter­ri­toire se trou­ve à cheval sur deux pays, Argen­tine et Chili (où ils sont plutôt appelés « Aura­cans »).

Géo­graphique­ment, et en ter­mes régionaux actuels, on peut situer leur ter­ri­toire sur une région s’étalant entre Val­divia (Ch.) et San Mar­tin de Los Andes (Arg.) au nord, jusqu’au sud de l’île de Chiloe (Ch.) et la ville de Trev­elin (Arg.). Sachant que ce ter­ri­toire d’origine n’a cessé de se rétré­cir depuis la con­quête espag­nole, et que par ailleurs, les Mapuch­es, comme tout le monde, ont pas mal bougé et sont aujourd’hui dis­séminés sur presque toute la moitié sud du pays.

Ter­ri­toire approx­i­matif des Mapuch­es. Le Parc nation­al los Alerces (Les mélèzes) se situe près de la local­ité d’Esquel sur cette carte.

Aujourd’hui, on estime à env­i­ron 2 mil­lions la pop­u­la­tion Mapuche, avec une forte dis­par­ité entre Chili (1 700 000) et Argen­tine, où ils ne seraient plus que 200 000.

Il faut dire qu’ils ont été large­ment mas­sacrés au cours des dif­férentes cam­pagnes anti-indigènes des deux côtés de la fron­tière, à la fin du XIXème siè­cle. Et notam­ment lors de la fameuse « Con­quête du désert » argen­tine, qui a pra­tique­ment bal­ayé tout ce qu’il restait de peu­ples orig­i­naires.

En Argen­tine d’ailleurs, les recense­ments sont sujets à cau­tion, et objet de nom­breuses manip­u­la­tions. Ici, la ten­dance est générale­ment à la mino­ra­tion, et, autant que faire se peut, à la néga­tion du statut Mapuche. L’objectif étant de nier, ou à tout le moins de min­imiser, l’existence de «vrais» Mapuch­es au sein de la nation. Puisqu’on ne peut plus les mas­sacr­er, on les efface des sta­tis­tiques.

Ce qui per­met égale­ment de con­tester leurs reven­di­ca­tions ter­ri­to­ri­ales, et c’est ce qui nous ramène à l’incendie dra­ma­tique de Los Alerces.
Depuis longtemps, les Mapuch­es se sont organ­isés pour réclamer leurs droits ter­ri­to­ri­aux légitimes sur des ter­res ances­trales. Ils se sont regroupés au sein d’un mou­ve­ment, le RAM (Résis­tance ances­trale Mapuche), qui organ­ise des occu­pa­tions de ter­rains.

Dès lors, la tac­tique des autorités est sim­ple. 1) On con­teste aux man­i­fes­tants le statut de Mapuche. Ces indi­ens-là seraient de faux indi­ens qui prof­i­tent d’un con­texte pour semer la zizanie à leur pro­pre prof­it. Leurs reven­di­ca­tions ne sont fondés sur aucune base légitime. 2) Men­er une répres­sion bru­tale, pour provo­quer en retour une réac­tion vio­lente. Les man­i­fes­tants devi­en­nent alors «des ter­ror­istes». C’est com­mode : on peut alors dif­fuser de belles images à la télé, qui cho­queront à tout coup l’Argentin moyen devant son poste : bar­ri­cades, jets de pier­res, destruc­tions, scènes de guéril­la, images de déso­la­tion. On con­nait le principe : c’est celui de la guerre des images, tou­jours gag­née par celui qui peut les choisir.

L’enquête sur les orig­ines de l’incendie du Parc est tou­jours en cours. Comme sou­vent en Argen­tine sur ce genre de sujet sen­si­ble, il est plus que prob­a­ble qu’elle ne don­nera rien de bien solide, sinon deux thès­es qui s’affronteront sans fin.

Pour les autorités, c’est facile. On tient un coupable : un gar­di­en du Parc lié aux Mapuch­es, qui aurait volon­taire­ment provo­qué deux départs de feu. Mais si on se demande quel intérêt pour­raient avoir les Mapuch­es à détru­ire volon­taire­ment leur envi­ron­nement, en revanche, il est intéres­sant de not­er que le ter­ri­toire même du Parc ali­mente les con­voitis­es de grandes entre­pris­es. C’est ain­si, comme le relève le quo­ti­di­en La Nación, citant une source indi­enne, qu’un gros pro­prié­taire ter­rien, un cer­tain Lewis, a dans ses car­tons un pro­jet de bar­rage hydroélec­trique, ain­si qu’un plan de con­struc­tion immo­bil­ière.

Ce qui est sig­ni­fi­catif, c’est l’usage à géométrie vari­able de l’identité mapuche, qu’on passe son temps à nier mais qu’on n’hésite pas à brandir dès qu’il s’agit de trou­ver des boucs émis­saires. Pour faire court : il n’y a plus de Mapuch­es, mais s’il y a le feu quelque part, ce sont pour­tant des Mapuch­es qui sont respon­s­ables. C’est bien pra­tique.

Saura-t-on un jour qui a provo­qué l’incendie ? L’expérience mon­tre large­ment que la jus­tice argen­tine est dans ce domaine une spé­cial­iste de l’escamotage et de la dis­sim­u­la­tion. Si on veut que ce soit des Mapuch­es, alors, ce sera des Mapuch­es. Aucune bonne occa­sion ne doit être nég­ligée de brouiller l’image des derniers indi­ens restants auprès d’un pub­lic majori­taire­ment “blanc”.

En atten­dant, un des prin­ci­paux parcs nationaux patag­o­niens a été réduit en cen­dres. Il n’est plus le seul. Plusieurs autres incendies se sont déclarés ces jours-ci dans le même secteur : Parc Nation­al Nahuel Huapi, près de San Car­los de Bar­iloche, et Parc Nation­al de Lanín, près de San Martín de los Andes. Des incendies prob­a­ble­ment dus à l’imprudence de touristes, et aggravés par le con­texte de très fortes chaleurs en ce moment sur le pays, où le ther­momètre dépasse régulière­ment les 40. (Moins en Patag­o­nie, je vous ras­sure. Mais même là, on dépasse large­ment les moyennes de sai­son ! Au moment où j’écris, on relève 31° à Neuquén et 20° à Bar­iloche).

Il est tout de même désolant de voir l’état de la défense de l’environnement dans ce pays, où ce con­cept doit tou­jours s’effacer der­rière des intérêts poli­tiques et économiques de court terme, et où n’existe mal­heureuse­ment aucun mou­ve­ment écol­o­giste digne de ce nom. Entre pré­da­tion immo­bil­ière et indus­trielle, cli­ma­to-scep­ti­cisme, et récupéra­tion poli­tique, l’Argentine parait totale­ment rétive à toute remise en ques­tion d’un mod­èle de développe­ment dépassé. Et ce n’est cer­taine­ment pas avec l’élection d’un ultra-libéral « anar­cho-cap­i­tal­iste » et féro­ce­ment cli­ma­to-scep­tique comme Milei que ça va s’arranger.

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Quelques liens

Une petite prom­e­nade dans le Parc nation­al Los Alerces. Vidéo de 11’56, en espag­nol sous-titré en français. Avant incendie bien sûr !!

Compte-ren­du de l’en­quête en cours dans La Nación.

La sit­u­a­tion actuelle de l’in­cendie, au 6 févri­er. (Pagina/12)

Premières mesures

Les pre­mières mesures vien­nent de tomber. Le nou­veau prési­dent Argentin, Javier Milei, et ses plus proches col­lab­o­ra­teurs, min­istres et con­seillers, ont pub­lié le tant atten­du «DNU», autrement dit, le «Décret de néces­sité et d’urgence», paquet de mesures à appli­quer au plus vite pour tir­er le pays du puits.

C’est prin­ci­pale­ment la fameuse «Loi omnibus», dont l’application est prévue pour s’étendre jusqu’à fin 2025, et qui trans­fère, en quelque sorte, le pou­voir nor­male­ment dévolu au Par­lement à l’exécutif. Autrement dit, le gou­verne­ment, privé de majorité dans ce même par­lement (rap­pel : le par­ti de Milei compte 38 députés sur 272 et 7 séna­teurs sur 72), va s’en pass­er pour avancer par décrets.

Pre­mière mesure, juste­ment prévue pour mod­i­fi­er cet état de choses bien embê­tant pour Milei (sa minorité lég­isla­tive) : chang­er le sys­tème élec­toral. Désor­mais, la pro­por­tion­nelle s’efface au prof­it du mod­èle bri­tan­nique de scrutin uni­nom­i­nal à un tour. Pour cela, le gou­verne­ment va créer des cir­con­scrip­tions dans toutes les provinces. En principe, le nom­bre de sièges dépen­dra du nom­bre d’habitants (ce qui au pas­sage don­nera un poids démesuré, dans ce pays où la den­sité démo­graphique est très iné­gale­ment répar­tie, aux provinces très peu­plées de Buenos Aires et Cór­do­ba). Dans la pra­tique, le gou­verne­ment pour­ra bien enten­du les mod­el­er à la mesure de ses intérêts élec­toraux. On con­nait bien ça chez nous, où le char­cu­tage de cir­con­scrip­tions est un sport très pra­tiqué.

Dans deux ans, il y aura des élec­tions lég­isla­tives de mi-man­dat, Milei compte sur cette réforme pour qu’elles tour­nent à son avan­tage.

Mais cela, c’est de la petite bière à côté de ce qui attend les Argentins dans les mois à venir. Je ne vais pas dress­er ici la liste exhaus­tive des dif­férentes mesures d’urgence bien­tôt mis­es en appli­ca­tion. Je vais juste me con­tenter des plus emblé­ma­tiques.

- Pri­vati­sa­tion immé­di­ate de nom­breuses entre­pris­es publiques, dont YPF (pét­role et car­bu­rants), la Poste argen­tine, la société des chemins de fer, la Banque Nationale argen­tine, Aero­lin­eas argenti­nas (com­pag­nie aéri­enne), la société des routes et autoroutes, ain­si que divers­es entités de médias publics.

- Libéral­i­sa­tion totale du marché des hydro­car­bu­res, ain­si que de leur prix de vente.

- Abro­ga­tion de toutes les lois pro­tec­tri­ces du con­som­ma­teur. Par exem­ple, et pour le décrire sim­ple­ment, les lois lim­i­tant les hauss­es de prix, ou celles des­tinées à aider les familles en dif­fi­culté (Ley de abastec­imien­to, ley de gón­dolas, ley del com­pre nacional…). Autre exem­ple, la libéral­i­sa­tion totale, ou presque, des con­trats régis­sant les baux de loca­tion. Désor­mais, plus aucune règle : seul régi­ra le con­trat entre pro­prié­taire et locataire. Ceux-ci devront s’entendre préal­able­ment sur la durée du bail, le mon­tant de la cau­tion, la péri­od­ic­ité et le mon­tant des reval­ori­sa­tions du loy­er, et même sur la devise avec laque­lle devra être payé celui-ci, totale­ment libre. On voit d’ici les con­séquences sur la frag­ili­sa­tion des locataires dans les secteurs où le loge­ment sera en ten­sion.

- Mod­i­fi­ca­tion du droit du tra­vail. Notam­ment, avec de sévères restric­tions du droit de grève. Le blocage et l’occupation de locaux, par exem­ple devient un motif de licen­ciement sans indem­nités. De même, dans les secteurs con­sid­érés comme «essen­tiels» (la palette est assez large et va de la pro­duc­tion de médica­ments au trans­port pub­lic en pas­sant par tout type d’industrie, sidérurgique, chim­ique, agro-ali­men­taire et même la radio-télévi­sion), un ser­vice min­i­mum de 50% des effec­tifs est insti­tué.

- Lim­i­ta­tion du droit de man­i­fes­ta­tion. Naturelle­ment, le gou­verne­ment prévoit que ses mesures ne vont pas aller sans protes­ta­tions. Pour y faire face, il prévoit donc égale­ment d’en restrein­dre le droit en imposant de déclar­er toute man­i­fes­ta­tion (même « spon­tanée », c’est écrit dans la loi !) 48 heures à l’avance, et d’interdire tout blocage de rues, sous peine de sanc­tion pour les organ­isa­teurs. Les peines prévues sont d’ailleurs aggravées, bien au-delà des deux ans de prison déjà en vigueur.

- Exten­sion du droit à la légitime défense. Autrement dit, chaque citoyen pour­ra se défendre «pro­por­tion­nelle­ment» à l’attaque. Une pro­por­tion­nal­ité qui, dit égale­ment la nou­velle loi, devra être tou­jours inter­prétée sous l’angle le plus favor­able pour la per­son­ne attaquée. Cela s’accompagnera naturelle­ment d’une large libéral­i­sa­tion de l’usage des armes.

- Régu­lar­i­sa­tion de tous les con­trats de tra­vail illé­gaux. Cette mesure per­me­t­tra de légalis­er d’un coup de baguette mag­ique, par exem­ple, les con­trats léonins entre employeurs et employés. Au béné­fice des uns et au détri­ment des autres, cela va de soit.

Dif­fi­cile de savoir exacte­ment ce qu’en pense le citoyen moyen pour le moment. Syn­di­cats et par­tis de gauche sont très mobil­isés, il y a déjà eu plusieurs man­i­fes­ta­tions très suiv­ies devant le Par­lement, ou comme hier sur la Plaza de Tri­bunales, autrement dit, devant le palais de jus­tice. Les prix devraient forte­ment aug­menter dans les jours à venir, c’est déjà le cas pour beau­coup de pro­duits, cer­tains pro­duc­teurs prof­i­tant du con­texte pour anticiper large­ment le mou­ve­ment et en tir­er de sub­stantiels béné­fices. Les prix des car­bu­rants notam­ment ont déjà bon­di de 70%. Le peso a per­du plus de la moitié de sa valeur. Il fal­lait 400 pesos pour un euro avant les élec­tions, il en faut désor­mais 900.

Mais pour le moment, la majorité de la pop­u­la­tion reste atten­tiste, et assez fatal­iste. L’impression générale, c’est que «ça ne peut pas être pire qu’avant». Surtout que pour l’instant, en dehors de l’augmentation con­stante des prix (mais cette spi­rale était déjà en mou­ve­ment avant), aucune mesure n’est vrai­ment entrée en vigueur, ou n’a fait sen­tir ses con­séquences directes sur la vie quo­ti­di­enne.

Les gens se soucient comme d’une guigne des prob­lèmes de démoc­ra­tie soulevés par la mar­gin­al­i­sa­tion du Par­lement, voire sa totale mise à l’écart. Dans l’ensemble, ils veu­lent croire Milei quand il jus­ti­fie l’actuelle dégra­da­tion de la sit­u­a­tion économique par «c’est un mau­vais moment à pass­er, après ça ira beau­coup mieux». Ils pensent qu’en effet, il faut en pass­er par là pour assainir la sit­u­a­tion du pays. Pour para­phras­er, encore et tou­jours, Bernard Lav­il­liers, les Argentins sont fatigués, et donc peu mobil­isés. Ils espèrent sans espér­er. Ils ne sont pas dupes : aus­si loin qu’on remonte le temps, la classe poli­tique les a tou­jours blousés.

Mais Milei devrait se méfi­er. Si ses mesures, qui prof­i­tent pour l’instant surtout aux pos­sé­dants et aux dirigeants d’entreprises privées, n’inversent pas prompte­ment la vapeur, l’ombre de 2001 et de ses émeutes dés­espérées pour­raient bien se remet­tre à plan­er au-dessus de sa tête. Et la tronçon­neuse faire son appari­tion non plus dans ses mains, mais dans celles du peu­ple.

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Quelques arti­cles de presse argen­tine sur le sujet :

Les prin­ci­pales mesures prévues :

https://www.lanacion.com.ar/politica/las-claves-de-la-ley-omnibus-lo-que-tenes-que-saber-sobre-el-proyecto-y-como-te-puede-impactar-nid27122023/#/#respuestas‑3

https://www.pagina12.com.ar/697341-un-decretazo-para-barrer-con-miles-de-derechos

Le texte com­plet du décret :

https://www.pagina12.com.ar/697286-el-decreto-nacional-de-urgencia-que-firmo-javier-milei-y-sus

Passation de pouvoir

C’est aujourd’hui que ça se passe : offi­cielle­ment, le fau­teuil de Riva­davia, comme on appelle là-bas celui de la prési­dence (du nom du pre­mier prési­dent Argentin après l’indépendance), change de locataire. Javier Milei, élu en novem­bre, prend la place d’Alber­to Fer­nán­dez, le sor­tant, qui va pou­voir s’occuper de son chien. Il a d’ailleurs déjà quit­té le loge­ment prési­den­tiel d’Olivos, dans la ban­lieue de Buenos Aires. (Oui, en Argen­tine, le prési­dent ne loge pas dans la « Mai­son rose », comme on appelle le palais prési­den­tiel, mais une vil­la de ban­lieue (chic, la ban­lieue, je vous ras­sure).

Plan de sit­u­a­tion : entourée en bleu, la rési­dence prési­den­tielle, dite “Quin­ta de Olivos” ; flèche rouge, la Casa Rosa­da, ou Palais prési­den­tiel, croix rouge, le Con­grès.

Comme dit un de mes amis argentins, le petit peu­ple est dans l’expectative. C’est le moins qu’on puisse dire, vis-à-vis d’un élu qui était totale­ment incon­nu il y a trois ans, sur un pro­gramme promet­tant sang, larmes et mas­sacre de l’État à la tronçon­neuse.

Les Argentins veu­lent y croire. S’ils ont voté à plus de 56% pour celui-là, c’est que d’abord et avant tout, ils en avaient marre, et plus que marre, des guig­nols qui gou­ver­naient jusque-là, et qui n’ont réus­si qu’à amen­er le pays au bord du gouf­fre. Ou plutôt, car­ré­ment DANS le gouf­fre. Plus de 100% d’inflation, 40% de pau­vreté, un peso qui ne vaut plus qu’un quart de cen­time d’euro, un déficit abyssal ; selon les jour­naux de droite, Milei hérite de la pire sit­u­a­tion économique de tous les temps. (Bon, ils feignent d’oublier la cat­a­stro­phe de 2001, après 10 ans de gou­verne­ment du déjà ultra-libéral Men­em, une des idol­es du nou­v­el arrivant : à cette époque, on avait même con­nu des émeutes de la faim et des pil­lages de mag­a­sins !)

Nous avons déjà brossé ici, et , le por­trait de l’artiste et les grandes lignes de son pro­gramme. On va donc désor­mais le voir à l’œuvre. Il a promis d’entamer façon guerre éclair, avec une loi dite « Ley omnibus ». En clair, un « paquet », comme dis­ent nos écon­o­mistes dis­tin­gués, de mesures d’urgence des­tinées à provo­quer un choc. En résumé : dérégu­la­tions économiques, pri­vati­sa­tions des entre­pris­es publiques, réforme des lois du tra­vail (et notam­ment réduc­tion du droit de grève), sim­pli­fi­ca­tion du sys­tème fis­cal.

Milei a mis à prof­it la péri­ode de tran­si­tion com­prise entre la date de son élec­tion et aujourd’hui pour peaufin­er son gou­verne­ment et surtout, trou­ver des alliés prêts à mon­ter dans son bateau. En effet, mal­gré une vic­toire per­son­nelle tout ce qu’il y a de plus écla­tante, il n’en demeure pas moins que lég­isla­tive­ment par­lant, son mou­ve­ment, « La lib­er­tad avan­za » (traduisez lit­térale­ment), reste minori­taire en sièges.

Ces derniers jours ont donc été par­ti­c­ulière­ment occupés à négoci­er de pied ferme avec de poten­tiels parte­naires. Cela n’a pas été sans tiraille­ments, on s’en doute, car pour appâter le cha­land, il a bien fal­lu met­tre un peu d’eau dans le vin, ce qui, comme de juste, n’a pas réjoui les plus ortho­dox­es du par­ti, allergiques aux moin­dres con­ces­sions. On compte déjà cer­taines démis­sions fra­cas­santes.

Idem d’ailleurs chez les poten­tiels parte­naires. Enten­dez, essen­tielle­ment l’alliance de droite Jun­tos por el cam­bio (JXC) de l’ancien prési­dent Macri et de la can­di­date battue au pre­mier tour Patri­cia Bull­rich. Celle-ci fera d’ailleurs par­tie du prochain gou­verne­ment ! Imag­inez cela chez nous : Le Pen élue, et Dar­manin bom­bardé min­istre de la Sécu­rité publique ! Il s’est donc passé la même chose que ce qui serait arrivé ici : la droite s’est frac­turée entre pro et anti col­la­bos.

Bon, je ne veux pas com­plex­i­fi­er la chose à l’extrême, la poli­tique argen­tine, c’est assez com­pliqué comme ça, mais sachez égale­ment que Milei est allé frap­per à la porte de cer­tains péro­nistes, et qu’il a été bien accueil­li !

L’aveni­da de mayo, avec au fond, le palais prési­den­tiel.

C’est ain­si que cer­taines mesures présen­tées comme «phares» dans son pro­gramme se sont déjà vues repoussées aux cal­en­des grec­ques. Il n’est plus ques­tion pour le moment de sup­primer la banque cen­trale, con­fiée à un ancien du gou­verne­ment Macri (2015–2019) et de la célèbre Deutsche Bank, où il a été inquiété (mais relaxé) pour traf­ic de dettes pour­ries. Plus ques­tion non plus de faire bas­culer la mon­naie dans le dol­lar. Les jeunes vont être déçus : beau­coup ont voté Milei en pen­sant qu’il allait échang­er cha­cun de leurs pesos par un bil­let vert ! Pour le moment, il n’est ques­tion que d’une déval­u­a­tion de plus, à hau­teur de 50%. Rien que ça. Avec à la clé une coquette hausse des prix, puisque de toute façon Milei a fer­me­ment l’intention de les libér­er dans les grandes largeurs. Le jour­nal Clarín en annonce des vertes et des pas mûres dans son édi­tion d’aujourd’hui : péages, essence, gaz, élec­tric­ité, trans­ports, écoles privées, télé­com, loy­ers…

Selon le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, on devrait assis­ter à un grand clas­sique de la poli­tique argen­tine : la revanche de classe. Pour Alfre­do Zaiat, «Le plan économique de Milei fait fi de sa promesse élec­torale de détru­ire « la caste poli­tique » et reprend en revanche l’idée d’appliquer une austérité régres­sive, en réal­isant le rêve humide du pou­voir économique : recon­fig­ur­er le fonc­tion­nement de la société comme si rien ne s’était passé en Argen­tine et dans le monde ces cent dernières années». Il cite in-exten­so dans son arti­cle un texte extrême­ment éclairant de Marce­lo Dia­mand sur le phénomène du «bal­anci­er argentin», qui fait altern­er invari­able­ment poli­tiques redis­trib­u­tives et ultra-libéral­isme, avec les mêmes résul­tats  cat­a­strophiques dans cha­cun des cas.

Pour le moment, les Argentins sont majori­taire­ment opti­mistes, et con­fi­ants dans la capac­ité du nou­veau prési­dent à amélior­er leur quo­ti­di­en. Le plan d’austérité ne leur fait pas peur, car ils espèrent tous (75% de sondés) qu’il impactera surtout… les autres ! Comme à chaque change­ment de gou­verne­ment, c’est l’état de grâce qui pré­vaut. Selon un sondage, moins des 44% des gens qui n’ont pas voté pour Milei au sec­ond tour en gar­dent une mau­vaise opin­ion. Ce qui sig­ni­fie en creux que pas mal de ceux-ci, finale­ment, lui accor­dent néan­moins une chance. En face, le gou­verne­ment sor­tant s’en va la queue entre les jambes : il n’est regret­té que par 16 % des sondés.

Néan­moins, pas mal « d’observateurs » comme dis­ent nos jour­naux, prévoient que cet état de grâce sera de courte durée. C’est le cas notam­ment du Finan­cial Times de same­di dernier.

La céré­monie d’investiture aura lieu cet après-midi à Buenos Aires, ce soir donc pour nous. En rai­son de la présence de per­son­nal­ités inter­na­tionales, mais aus­si d’une grande prob­a­bil­ité de man­i­fes­ta­tions croisées, pros venus faire la fête et antis venus la gâch­er, le dis­posi­tif polici­er devrait être assez mus­clé, même si, para­doxale­ment, c’est le gou­verne­ment sor­tant, mais encore en exer­ci­ce jusqu’à la presta­tion de ser­ment de Milei, qui doit s’en charg­er. Pas mal de grabuge à anticiper, donc, d’autant que les noms de cer­tains invités sont à haut poten­tiel inflam­ma­ble : Bol­sonaro, le chance­li­er Israélien Eli Cohen, Zelen­sky, le prési­dent Hon­grois Vik­tor Orban… La France, pour sa part, n’y délègue que son ambas­sadeur, tan­dis que l’Espagne ne se mouille pas telle­ment plus, poli­tique­ment : c’est le roi Philippe VI qui s’y colle.

A par­tir de demain l’Argentine prend donc un nou­veau départ. Pour Milei et ses sym­pa­thisants, il s’agit bien de rompre totale­ment avec le «mod­èle col­lec­tiviste», pour réin­stau­r­er «l’ordre libéral».

Pour bien affirmer son désir de tourn­er le dos à la «caste», pour la pre­mière fois depuis la fin de la dic­tature, le prési­dent ne lira pas son dis­cours d’investiture à l’intérieur du Par­lement et face aux élus, mais dehors sur les escaliers, face à la foule. De toute façon, il compte bien se pass­er de l’avis des par­lemen­taires pour procéder à la pro­mul­ga­tion des pre­mières mesures dites « d’urgence ».

Le bâti­ment du Con­grès, par­lement argentin.

Un pop­ulisme chas­se l’autre, en quelque sorte, même si on peut dis­cuter de la réelle sub­stance du terme. On peut au moins lui con­céder un cer­tain courage poli­tique : il ne va pas se con­tenter de semer le vent, il va car­ré­ment déchain­er la tem­pête. Pour le moment, l’Argentin est prêt mal­gré tout à mon­ter dans le bateau. Reste à savoir s’il le sera tou­jours autant après avoir ren­du tripes et boy­aux.

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Le présent texte ren­voie à de nom­breux arti­cles glanés dans les trois prin­ci­paux quo­ti­di­ens argentins. Ajoutons‑y le court doc­u­men­taire d’Arte, passé hier same­di dans le cadre de l’émission « Arte Reportages », et qui inter­roge, pour l’essentiel, les moti­va­tions et les espoirs des électeurs de Milei. Un film qui, hélas, ne con­tex­tu­alise guère son sujet, se lim­i­tant à ten­dre son micro sans expli­quer vrai­ment les enjeux économiques et soci­aux de la dernière élec­tion. Mais qui reste très éclairant quant à la psy­cholo­gie argen­tine du moment. L’émission est vis­i­ble en ligne, sur ARTE.tv.

 

Réactions de la presse française

Petit tour rapi­de de la presse française, après la vic­toire de Javier Milei à l’élection prési­den­tielle argen­tine. (Compte-ren­du de cette élec­tion ici)

Libéra­tion a la gueule de bois, soulig­nant que le monde poli­tique « oscil­lait entre par­al­lèles avec Trump et Bol­sonaro, félic­i­ta­tions polies et silence radio ». Les pre­mières félic­i­ta­tions, et les plus chaleureuses, émanant juste­ment des deux anciens prési­dents Etat­sunien et Brésilien. Faisant le tour des réac­tions de notre univers poli­tique français, il relève sans sur­prise l’abattement à gauche (Aurélie Trou­vé, LFI : « en atten­dant de meilleurs lundis matin, les Argentin.e.s restent un grand peu­ple » ou encore l’écolo Yan­nicke Jadot : « L’internationale de l’extrême-droite a pro­duit son pire mon­stre poli­tique, Javier Milei : l’ultra-libéralisme pour sor­tir des rav­ages soci­aux du libéral­isme, le cli­ma­to-scep­ti­cisme face au dérè­gle­ment cli­ma­tique… le néga­tion­nisme comme pro­jet. »).

Selon ce même arti­cle, et de façon plus inat­ten­due, il sem­ble que la droite ne soit pas trop pressé de se lancer dans les com­men­taires, tan­dis qu’à l’étranger, la Russie et la Chine se sont mon­trées d’une pru­dence toute diplo­ma­tique, face à un futur parte­naire très imprévis­i­ble. Surtout pour les Chi­nois, étant don­né son anti­com­mu­nisme vir­u­lent.

Le jour­nal ressort par ailleurs pour ses lecteurs cinq arti­cles sur Milei, pour mieux com­pren­dre sa per­son­nal­ité et son pro­gramme.

Au Figaro aus­si, on est cir­con­spect, ce qui est moins atten­du venant de la part d’un quo­ti­di­en aus­si droiti­er. On aurait imag­iné un poil plus d’enthousiasme. Soulig­nant l’échec patent du gou­verne­ment précé­dent, le Fig’ insiste égale­ment sur la per­son­nal­ité cli­vante et out­ran­cière du vain­queur, et révèle une infor­ma­tion éton­nante : son adver­saire mal­heureux, Ser­gio Mas­sa, aurait en son temps apporté un sou­tien financier au par­ti de Milei, pour faire mon­ter celui-ci au détri­ment de la droite clas­sique !

Après avoir rap­pelé les mesures phares de son pro­gramme, comme la sup­pres­sion des min­istères les plus soci­aux (Affaires sociales, Edu­ca­tion, Droits de la femme) ain­si que du droit à l’avortement, le jour­nal souligne qu’en rai­son de sa minorité au Par­lement, il devra trou­ver des appuis dans la droite clas­sique. Ceux-ci ne devraient pas man­quer : à droite naturelle­ment, mais même chez cer­tains péro­nistes héri­tiers de la péri­ode Men­em, un ancien prési­dent lui aus­si ultra libéral auquel se réfère par­fois Milei.

Autres sou­tiens net­te­ment moins reluisants : des anciens mil­i­taires et tor­tion­naires des années de plomb, réjouis par les posi­tions de la future vice-prési­dente en faveur d’une réha­bil­i­ta­tion de la dic­tature de 1976–1983.

Le Monde, enfin, utilise lui aus­si la com­para­i­son avec Don­ald Trump, et anticipe le grand retour de l’intervention du Fonds moné­taire inter­na­tion­al (FMI) dans une économie exsangue.

On n’at­tend plus que la réac­tion de la télé Bol­loré. Non par­don. On ne l’at­tend pas. On la con­nait déjà. Les Argentins sont vrai­ment un grand peu­ple.