L’espagnol, une langue de sous-développés?

Tol­lé unanime dans tous les pays dont l’espagnol est la langue prin­ci­pale. Il y a peu, le réal­isa­teur français mul­ti récom­pen­sé du film « Emil­ia Perez », a qual­i­fié cette langue – dans la revue cul­turelle en ligne Kon­bi­ni – de «langue de pays émer­gents, de pays mod­estes, de pau­vres et de migrants». (Voir ici, à 3’40)

Jacques Audi­ard — 2017

Des mots pour le moins mal­adroits et offen­sants, surtout de la part de quelqu’un qui par ailleurs ne par­le pas un mot d’espagnol. Les répliques ne se sont pas fait atten­dre.

La lin­guiste Argen­tine Ali­cia Zor­ril­la dans le quo­ti­di­en La Nación :

L’affirmation du réal­isa­teur Jacques Audi­ard démon­tre qu’il ne con­nait mal­heureuse­ment rien à la langue espag­nole. Il n’existe aucune langue supérieure à une autre, il n’y a pas de langue de pau­vres ou de langue de rich­es. La seule supéri­or­ité réside en l’usage qu’en font les per­son­nes qui s’en ser­vent, qui pensent avant de par­ler et qui quand ils par­lent, le font en con­science, pour con­stru­ire un monde meilleur du point de vue spir­ituel, éthique et matériel.

Dans le même quo­ti­di­en, le philosophe San­ti­a­go Kovadloff, lui aus­si mem­bre de l’Académie argen­tine des Let­tres, se place d’un point de vue moral :

Le ressen­ti­ment est mau­vais con­seiller. (…) Devri­ons-nous en con­clure pour notre part que, à la lumière de son étroitesse con­ceptuelle, le français est un lan­gage pau­vre ? La mis­ère intel­lectuelle doit être com­bat­tue dans toutes les langues. C’est le résul­tat d’un préjugé, lui-même issu d’un ressen­ti­ment per­son­nel. Si Octavio Paz (écrivain mex­i­cain — NDLA) vivait encore, il dirait à Audi­ard qu’il s’est irrémé­di­a­ble­ment per­du dans le labyrinthe de sa soli­tude. (Voir «Le labyrinthe de la soli­tude», livre de cet auteur écrit en 1950 — NDLA).

Bien d’autres com­men­taires, moins nuancés, pointent l’ignorance crasse du réal­isa­teur français. Beau­coup font remar­quer qu’à ce compte-là, on peut égale­ment con­sid­ér­er le français (dont les locu­teurs, selon une étude de l’Organisation inter­na­tionale de la fran­coph­o­nie, habitent à 85% en Afrique), et même l’anglais, langue offi­cielle de 25 pays africains, comme des langues de pays émer­gents !

Par ailleurs, le film de Jacques Audi­ard (13 nom­i­na­tions aux Oscars, quand même), a été vive­ment cri­tiqué au Mex­ique, où des écrivains comme Mar­i­ana Enriquez ou Paul Pre­ci­a­do, cités par le quo­ti­di­en en ligne Infobae, l’ont qual­i­fié de «gros amal­game de trans­pho­bie et de racisme», et où nom­bre de spec­ta­teurs ont été choqués par la vision triv­iale et super­fi­cielle qu’il donne du nar­co­traf­ic et des fémini­cides, un véri­ta­ble fléau au Mex­ique.

Sans par­ler naturelle­ment du choix des acteurs, dont une seule est véri­ta­ble­ment mex­i­caine. Pour­tant, Audi­ard a tenu à tourn­er son film en espag­nol. Résul­tat : le car­ac­tère mex­i­cain de l’idiome util­isé est com­plète­ment absent, les acteurs ne le pos­sé­dant pas et devant donc chercher à l’imiter, ren­dant la bande-son par­fois à la lim­ite du ridicule. (L’actrice prin­ci­pale, Sele­na Gomez, ne le par­le pas, et a dû en appren­dre les bases avant le tour­nage !)

Le film est jugé par toute une par­tie de la com­mu­nauté lati­no «clas­siste et irre­spon­s­able», s’appropriant la cul­ture mex­i­caine de façon pure­ment colo­niale, en en don­nant une vision européo-cen­trée.

Je n’ai pas vu ce film, je me garderais donc bien d’émettre une opin­ion per­son­nelle à ce sujet. Audi­ard a voulu faire une comédie musi­cale, a tenu à la faire en espag­nol (une langue qu’il adore, dit-il), et a recon­nu qu’il n’avait pas vrai­ment étudié la ques­tion avant de faire son film. Il dit égale­ment :

Si je dois choisir entre l’histoire et la légende, je préfère écrire la légende. Ce que je veux dire c’est qu’à par­tir du moment où tu te situes dans une forme qui serait l’opéra, on n’est pas dans un sys­tème de réal­isme. (Cité par le jour­nal de ciné­ma «Pre­mière»)

Alors, l’espagnol, une langue de sous-dévelop­pés ? Il est par­lé par 600 mil­lions de per­son­nes dans le monde, selon l’Institut Cer­vantes. Le français, lui, a 343 mil­lions de locu­teurs. Les deux comptent des richess­es lit­téraires, intel­lectuelles, sci­en­tifiques, large­ment recon­nues. Même si on fait crédit à Audi­ard d’avoir lâché sa phrase sans trop réfléchir, on con­vien­dra qu’elle est pour le moins stu­pide et sans fonde­ment. Comme le dis­ait Ali­cia Zor­ril­la ci-dessus, il n’y a pas de langues supérieures. Mais des mil­liers de façons dif­férentes d’appréhender, de penser et de décrire le monde qui nous entoure. Qui sont issues de l’environnement, de la cul­ture et de l’histoire de cha­cune. Cer­taine­ment pas de la richesse pure­ment matérielle de leurs locu­teurs.

Tout ceci n’a évidem­ment pas grande impor­tance. Je veux dire, ce que pense un réal­isa­teur français sur un sujet qu’il ne maitrise en rien mieux que nous. Néan­moins, ce qui énerve un peu, dans ce cas, c’est l’éternelle arro­gance dont con­tin­u­ent de faire preuve cer­tains de nos conci­toyens, et qui nous vaut une assez belle répu­ta­tion de pré­ten­tion et de suff­i­sance dans le monde entier. Qu’Audiard, sans nul doute, tenait à ne pas écorner !!

*

Petit ajout qui n’a rien à voir.

Hier à Buenos Aires et dans toutes les cap­i­tales de province ont eu lieu des man­i­fes­ta­tions mon­stres de protes­ta­tion con­tre les pro­pos homo­phobes, sex­istes, racistes, tenus par le prési­dent Milei au forum économique de Davos, en Suisse (Où se retrou­ve chaque année tout ce que le monde compte de patrons de multi­na­tionales, de ban­quiers, de respon­s­ables poli­tiques libéraux, etc…). Voir ici, et en pho­tos.

L’Argentine bouge encore, mal­gré l’étau puis­sant qui lui serre le cou depuis l’arrivée au pou­voir du dingue à la tronçon­neuse. Il y a même eu des man­i­fs dans des cap­i­tales européennes, devant les ambas­sades d’Argentine. Comme le souligne Luis Bruschtein dans son arti­cle de Página/12 d’aujourd’hui, si le slo­gan de Milei pen­dant la cam­pagne était «Vive la lib­erté, bor­del !», les man­i­fes­tants d’hier lui ont répon­du : «la lib­erté, oui, mais la vraie !».

Tout n’est peut-être pas per­du…

(Je vous invite vrai­ment à lire l’article de Bruschtein. Il n’est pas très long, et il est pos­si­ble d’utiliser un tra­duc­teur. Il en vaut la peine).

Dialogue de sourds

Désolé pour le décalage : cet arti­cle aurait dû être pub­lié il y a presque une semaine, mais des raisons de san­té m’en ont empêché !!

Car il y a déjà une semaine que les États-Unis ont offi­cielle­ment un “nou­veau” prési­dent de la république. On com­pren­dra les guillemets, puisqu’il s’ag­it juste du retour du Prince noir qu’on avait envoyé momen­tané­ment faire péni­tence, et qui revient donc plus enragé que jamais après ces qua­tre années d’er­mitage for­cé dans les oubli­ettes poli­tiques.

Avec lui, revi­en­nent tous les cheva­liers de l’apoc­a­lypse, tout en armures, en casse-têtes, en haches de guerre et en fléaux d’armes, pour nous ramen­er à un Moyen-âge qui sem­ble leur âge d’or et leur hori­zon idéal : le féo­dal­isme. Tout ce que l’ex­trême-droite la plus rance compte de nobli­aux d’opérette était con­vié à la céré­monie d’in­vesti­ture. Des hérauts de la tech améri­caine aux héros sans emploi (pour l’in­stant) du néo­fas­cisme français, ils étaient tous là, à trépign­er de bon­heur et à s’adress­er des saluts manuels pour le moins équiv­o­ques.

Et les Argentins dans tout ça ? Leur prési­dent en était lui aus­si, vous vous en doutez. Et au plus près du haut de l’estrade. Qui pour­rait s’en éton­ner, tant est grande la prox­im­ité idéologique de ces deux là ?

Je ne sais pas vous, mais moi, la vic­toire d’un Trump, ça me fait pas mal peur pour l’avenir de la planète entière. Une planète dont nom­bre de grands pays sont désor­mais gou­vernés par des déséquili­brés aus­si nar­cis­siques qu’au­tori­taires, et qui ont ten­dance à penser que la moin­dre cri­tique de leur action est une entrave au bon­heur humain pour lequel ils tra­vail­lent, et doit être con­séquem­ment — et dure­ment — réprimée. J’ai bien peur qu’on n’en­tre dans une péri­ode bigre­ment chao­tique et dan­gereuse.

Comme je con­nais un électeur — et incon­di­tion­nel — de Milei, mais que je con­sid­ère néan­moins comme un type raisonnable et cen­sé, je me suis demandé si tout cela, toutes ces images et ces pro­pos tout de même assez effrayants con­sé­cu­tifs à l’élec­tion du nou­veau Mus­soli­ni améri­cain, ne le fai­saient pas un brin douter, pour le moins.

J’ai été saisi par sa réponse. Il sem­blerait qu’on soit entré défini­tive­ment dans l’ère de l’é­goïsme le plus pur, et de l’in­di­vid­u­al­iste le plus syn­thé­tique. Je vous livre ci-dessous la tra­duc­tion de notre échange, vous vous fer­ez vous-même votre idée. Per­son­nelle­ment, en pleine lutte con­tre une grippe tenace et qui s’é­tait instal­lée mal­gré le vac­cin (Reste-t-il des vac­cins effi­caces de nos jours, dans tous les domaines ?), ça n’a pas spé­ciale­ment con­tribué à me redonner la pêche. Voici.

*

1. Mon mes­sage (le 20 jan­vi­er)

Aujourd’hui on va couron­ner le nou­veau roi des États-Unis. Et quand je dis «roi», c’est que c’est bien à cela que cette céré­monie fait penser, tant Trump sem­ble con­cevoir son rôle comme celui d’un monar­que absolu. Le monde change. Depuis la sec­onde guerre mon­di­ale on a vécu une longue péri­ode de démoc­ra­tie réelle. Du moins en ce qui con­cerne le monde occi­den­tal. De l’autre côté on avait des pays com­mu­nistes, plus ou moins crim­inels. Depuis quelques années on est entré dans une nou­velle ère : celle des fous. Cer­taines de nos vieilles démoc­ra­ties com­men­cent à se rap­procher un peu plus du mode de gou­verne­ment chi­nois, ou fas­ciste : auto­cratie, purge des admin­is­tra­tions pour les truf­fer de courtisans/laquais (mots qui dans ce cas pré­cis me sem­blent traduire au mieux celui de «loy­aux»), favoritisme, con­flits d’intérêts… En ce qui con­cerne les États-Unis, le nom­bre de mem­bres de la famille de Trump qui vont accéder à des postes de pou­voirs, con­seillers, ambas­sadeurs, est très sig­ni­fi­catif. Sans par­ler du niveau de plouto­cratie.

Toute aus­si sig­ni­fica­tive la liste des invités à la céré­monie. Il est de tra­di­tion de ne pas y inviter les chefs d’État étrangers. Trump rompt avec cette tra­di­tion, et s’il n’a invité ni le prési­dent français, ni le pre­mier min­istre anglais, ni la prési­dente de la com­mis­sion européenne, en revanche on ver­ra parad­er la pre­mière min­istre ital­i­enne, le prési­dent argentin, le pre­mier min­istre hon­grois. Le chi­nois Xi Jin Ping a décliné, mais enver­ra un représen­tant. Mieux : nos vail­lants représen­tants de l’extrême-droite la plus rance seront là aus­si : les lead­ers de Recon­quête ont reçu leur car­ton !!

Nous allons vivre les qua­tre (et peut-être davan­tage) années les plus dan­gereuses depuis longtemps pour notre planète. Les dis­cours de Trump au sujet du Groen­land, de Pana­ma et du Cana­da ne sont pas faits pour nous ras­sur­er. On peut même imag­in­er que pour men­er à bien ses plans de nou­velles con­quêtes impéri­al­istes, Trump ne fasse pas grand-chose pour con­tr­er Pou­tine en Ukraine et Xi Jin Ping à Tai­wan. Et l’Europe pour­rait bien une nou­velle fois se trou­ver au cen­tre d’un con­flit mon­di­al.

La liste des fous à la tête du pou­voir s’allonge dan­gereuse­ment. Soutenus et financés par les ultras-rich­es qui y voient une belle oppor­tu­nité de gag­n­er à la fois plus d’argent et de pou­voir. Et qui se foutent totale­ment du sort du petit peu­ple, naturelle­ment. La vraie caste (1) c’est bien eux. Com­bi­en de temps fau­dra-t-il aux peu­ples pour se dessiller les yeux et réalis­er l’escroquerie ?

J’espère me tromper du tout au tout. Peut-être cette ère de la folie au pou­voir augure-t-elle d’un monde idéal, heureux, où tout le monde va pou­voir vivre mieux, en sécu­rité et dans un envi­ron­nement par­faite­ment sain. Mais bon, à lire les pro­grammes poli­tiques et économiques de tous ces cinglés (qui ne le sont peut-être pas autant que ça, d’ailleurs), j’ai quelques doutes.

1. Dans son programme, le président argentin Javier Milei a entre autres priorités l’élimination de « la caste ». Dans son esprit, tous les politiques qui ne correspondent pas à ses propres idées, politiques forcément incompétents, corrompus et inutiles.

2. Sa réponse (le lende­main)

Hier, j’ai regardé ce couron­nement du nou­v­el empereur du con­ti­nent améri­cain. Une céré­monie à laque­lle assis­taient de nom­breux per­son­nages de niveau mon­di­al, mais avec aus­si quelques absences remar­quées. On peut en tir­er des con­séquences sur la ten­dance poli­tique de ce prési­dent «struc­tur­iste» (1). J’ai l’espoir qu’on entre dans une nou­velle ère, et surtout une ère «struc­tur­iste» par rap­port à celle qui a précédé. Car il représente un nou­veau style de démoc­ra­tie, plus libérale. Nous avons con­nu en Argen­tine une autre forme de démoc­ra­tie qui nous a appau­vris, et du coup, nous avons les regards tournés vers le pro­grès, un meilleur pou­voir d’achat, des pos­si­bil­ités de voy­ager, de meilleurs ser­vices, davan­tage de sécu­rité dans les quartiers. Nous avons la chance ici, à La Boca (2) de vivre dans un quarti­er très sur­veil­lé, à la fois par les caméras et les patrouilles de police. Mal­heureuse­ment, tout près, il existe un quarti­er très pau­vre (3), où règ­nent la cor­rup­tion, les squats, la drogue, mais bon, c’est aus­si le cas dans le monde entier. Ce que nous (4) espérons, c’est de tourn­er la page de ce pro­gres­sisme à deux balles qui nous a ren­dus plus pau­vres. Notre prési­dent était là, à la céré­monie d’investiture, on l’a vu en pho­to à côté de pas mal de vach­es sacrées du nou­veau gou­verne­ment, et cela nous fait espér­er que bien­tôt nous aurons de meilleures oppor­tu­nités pour notre pays. Je suis peut-être un peu opti­miste, après tant de dif­fi­cultés passées, mais bon, l’espérance, c’est tout ce qu’il nous reste. C’est pourquoi je suis con­tent, je suis très heureux de tout cela, j’espère que nous sommes sur le bon chemin et que notre gou­verne­ment soit un gou­verne­ment qui nous amène la prospérité.

Trump s’engage à redonner son pres­tige à son pays, qu’il rede­vi­enne une nation respec­tée. Et récupér­er des lieux per­dus dans le passé. Là où je ne le suis pas bien, c’est lorsqu’il par­le d’expulser les immi­grés, et en par­ti­c­uli­er les Mex­i­cains. Il y a env­i­ron 7 mil­lions d’immigrés, cha­cun ayant env­i­ron 4 ou 5 enfants. En gros, au total, ça représente 20 mil­lions de per­son­nes. S’ils les indem­nise, puisqu’il est ques­tion de don­ner à cha­cun 20000 dol­lars, ça fait une somme mon­u­men­tale, et il est prob­a­ble que son min­istre des finances lui souf­fle à l’oreille que cet argent ne pour­ra en aucun cas sor­tir du tré­sor nation­al. Cette promesse sera donc traitée autrement. En revanche, qu’il y ait des inter­ven­tions au plan économique ou mil­i­taire, c’est plus cer­tain. Il y a des rumeurs selon lesquelles Elon Musk s’apprêterait à con­stru­ire une base de lance­ment de fusées dans la zone de Chivil­coy (5). Ce ne sont que des rumeurs, et on ne con­nait pas les réelles inten­tions du mag­nat améri­cain.

Mais bon, nous n’en sommes qu’au pre­mier jour. Le roi est mort, vive le roi, on ver­ra plus tard si le roi est nu, où s’il nous appa­rait avec tous ses effets.

  1. Estructurista dans la version originale. Le mot n’existe pas en espagnol. Difficile de savoir ce qu’il veut dire. Sans doute, dans son esprit, un gouvernement « reconstructeur » sur les ruines laissées par le précédent. Je vous laisse juges : si vous avez une meilleure idée…
  2. La Boca est un quartier populaire du sud de Buenos Aires. Pas vraiment réputé pour sa sécurité, surtout pour les touristes.
  3. Sans doute le quartier contigu de Barracas, encore plus difficile.
  4. C’est toujours sa façon de parler quand il s’agit de politique : selon lui, tous les argentins pensent pareil et forment un bloc. Ce qui est évidemment tout à fait loin de la réalité.
  5. Petite ville à l’ouest de Buenos Aires, dans la Pampa.

*

Voilà résumée, je pense, la réac­tion immé­di­ate de la moitié des Argentins, qui atten­dent de voir leur pro­pre monar­que s’asseoir à la grande table du fes­tin de la nef des fous. Bien placés en dessous, prêts à en recueil­lir les miettes.

La Nef des fous — Jérôme Bosch — Vers 1500

*

Un grand mer­ci à Mal­o­rie pour ses dessins. Nous lui souhaitons la bien­v­enue sur ce blog, car nous devri­ons la retrou­ver bien­tôt sur ces pages !

La Mémoire courte

C’était une des pri­or­ités de la nou­velle vice-prési­dente, Vic­to­ria Vil­laru­el, qui avait abor­dé le sujet déjà bien avant l’élection prési­den­tielle : il était urgent de remet­tre en cause tout le tra­vail de mémoire effec­tué depuis la fin de la dic­tature, et de rétablir la jus­tice envers ces braves mil­i­taires qui avaient sauvé la patrie en la préser­vant du com­mu­nisme.

Ques­tion mil­i­taires, Vic­to­ria Vil­laru­el est bien placée, il faut dire : elle est elle-même la fille d’un ancien lieu­tenant-colonel de l’armée, act­if durant la dic­tature de 1976–1983  et par­tie prenante de la ten­ta­tive de coup d’état des nom­més «Cara­p­in­tadadas», groupe de mil­i­taires nos­tal­giques s’étant soulevés en 1987 pour ren­vers­er le gou­verne­ment démoc­ra­tique de Raúl Alfon­sín.

Vic­to­ria Vil­laru­el l’avait annon­cé : une fois Javier Milei élu, elle tra­vaillerait active­ment à «remet­tre l’histoire à l’endroit». C’est-à-dire, de son point de vue, réha­biliter les mil­i­taires. (Elle s’ac­tive en ce moment à obtenir la grâce des tor­tion­naires encore en prison).

En com­mençant par déman­tel­er lieux et organ­i­sa­tions de mémoire qui, selon elle, ne don­nent qu’une vision par­tiale de l’histoire argen­tine.

J’en avais par­lé ici-même en mars 2024, à l’occasion des com­mé­mora­tions liées au coup d’état de 1976. Vil­laru­el avait man­i­festé son désir de trans­former l’École supérieure de mécanique de la marine (ESMA), prin­ci­pal cen­tre de déten­tion et de tor­ture durant la dic­tature et désor­mais Cen­tre de mémoire et musée, en sim­ple parc pub­lic.

L’en­trée de l’ES­MA, Aveni­da del Lib­er­ta­dor à Buenos Aires.

L’ESMA ren­ferme depuis 2008 l’Espace pour la mémoire et pour la pro­mo­tion et la défense des droits humains, cen­tre mémoriel abri­tant d’une part le Cen­tre cul­turel de la mémoire Harol­do Con­ti, et d’autre part le Cen­tre cul­turel «nue­stros hijos» (nos enfants), géré par l’as­so­ci­a­tion des Mères de la Place de mai (Voir aus­si ici sur ce blog).

L’ensemble dépend du Secré­tari­at aux droits humains, dont une asso­ci­a­tion de mil­i­taires a réclamé la dis­so­lu­tion dès l’élection de Milei. Celui-ci ne l’a pas fer­mé totale­ment, il n’a pas osé, mais s’est empressé d’y pass­er un bon coup de sa fameuse tronçon­neuse, en réduisant dras­tique­ment sa dota­tion en per­son­nel. Le 31 décem­bre dernier, 90 employés du musée ont ain­si reçu un sim­ple mes­sage What­sapp leur indi­quant qu’à par­tir du 2 jan­vi­er ils ne devaient pas se présen­ter à leur tra­vail :

«Le Secré­tari­at des droits de l’homme fait savoir à tout le per­son­nel du Cen­tre cul­turel Harol­do Con­ti que celui-ci sera fer­mé à compter du 2 jan­vi­er 2025. Ceci afin de procéder à une néces­saire restruc­tura­tion interne, à con­stituer des équipes de tra­vail et à pré­par­er la pro­gram­ma­tion de l’année à venir». (La Nación, 01/01/2025)

La dite restruc­tura­tion n’est naturelle­ment qu’un rideau de fumée, des­tiné à mas­quer le véri­ta­ble pro­jet gou­verne­men­tal : en finir avec les poli­tiques publiques de mémoire et de com­mé­mora­tions, jugées par l’ami d’Elon Musk comme du wok­isme anti-mil­i­taire.

Offi­cielle­ment, les per­son­nels ne sont pas défini­tive­ment limogés, mais «mis en disponi­bil­ité». Néan­moins, le Secré­tari­at aux droits de l’homme a pré­cisé que tous les con­trats ne seraient pas renou­velés. Il est évi­dent que beau­coup d’employés seront «poussés» vers la sor­tie, compte-tenu du change­ment d’orientation du Cen­tre, qui, selon le secré­taire aux droits de l’homme, Alber­to Baños, ne se «con­sacr­era plus exclu­sive­ment à la péri­ode de la dic­tature mil­i­taire et au ter­ror­isme d’état, mais devra abor­der d’autres prob­lé­ma­tiques des droits de l’homme en démoc­ra­tie».

On voit venir le tour de passe-passe : sous cou­vert d’étendre le champ des thé­ma­tiques abor­dées par le Cen­tre, on noie les plus «prob­lé­ma­tiques» (du point de vue du pou­voir en place) au milieu d’une marée de sujets plus anec­do­tiques et surtout inof­fen­sifs. Ain­si édul­coré, le musée de la mémoire de la dic­tature per­dra tout son sens, con­tribuant même à rel­a­tivis­er les crimes atro­ces com­mis par les mil­i­taires durant cette péri­ode.

Jusqu’ici, le Cen­tre de mémoire voulu par l’ancien prési­dent Nestor Kirch­n­er à l’intérieur même de la sin­istre ESMA était volon­taire­ment con­servé «dans son jus». Sa vis­ite fai­sait froid dans le dos : on retrou­vait les salles d’origine, celle où étaient rassem­blés les «sub­ver­sifs» arrêtés à leur arrivée, la «Capucha», au dernier étage, dans les combles, où ils étaient amenés pour y être inter­rogés sous la tor­ture, les salles où avaient lieu les accouche­ments des jeunes femmes arrêtées alors qu’elles étaient enceintes, et aux­quelles on enl­e­vait leurs bébés…

On imag­ine d’ici ce que pour­ra sig­ni­fi­er une «restruc­tura­tion» de ces lieux. Il est peu prob­a­ble qu’ils rou­vrent à l’identique, ni même que cer­tains rou­vrent tout court. Bien sûr, cela se fera très pro­gres­sive­ment, à pas de loup. Un efface­ment lent, par petites touch­es, et lorsque la page sera dev­enue totale­ment blanche, il sera trop tard pour réa­gir. L’éternelle his­toire de la grenouille dans sa mar­mite.

Et l’éternelle his­toire, aus­si, uni­verselle, de l’effacement de la mémoire, qui per­met aux pires mon­stres de l’Histoire de tou­jours, à la fin des fins, renaitre de leurs cen­dres.

Fresque murale, reprenant des extraits de texte du jour­nal­iste Rodol­fo Walsh, assas­s­iné par les mil­i­taires en 1977.

Mercosur : où en est l’agriculture argentine ?

Il y a peu, notre bonne Ursu­la (Van der Leyen), la prési­dente de la com­mis­sion européenne, s’est ren­due à Mon­te­v­ideo, cap­i­tale de l’Uruguay, pour y con­firmer l’accord de principe de l’UE sur l’ouverture de notre Union au Mer­co­sur, cet accord com­mer­cial et douanier d’abord interne à cer­tains pays de l’Amérique du sud (Brésil, Uruguay, Argen­tine, Paraguay et Bolivie), mais qui souhaite trou­ver des débouchés sur notre con­ti­nent.

Fureur de nos agricul­teurs, que la per­spec­tive de devoir affron­ter une con­cur­rence jugée déloyale de leurs col­lègues sud-améri­cains fait régulière­ment sor­tir de leurs gonds.

Vu d’ici en effet, l’agriculture du cône sud de l’Amérique n’affiche pas tout à fait les mêmes normes san­i­taires que les nôtres. Aujourd’hui même, le quo­ti­di­en région­al Ouest-France, un jour­nal plutôt proche des milieux agri­coles, pub­lie un arti­cle assez sévère sur le sujet, sig­ni­fica­tive­ment inti­t­ulé : «L’agriculture argen­tine malade de ses pes­ti­cides ». (Je mets le lien, mais juste pour le titre, la pho­to et le résumé, car l’article en ver­sion numérique est réservé aux abon­nés. Ceci dit, on peut lire l’enquête com­plète du même auteur, Benoit Drevet, ici dans le Jour­nal La Croix. Arti­cle acheté égale­ment par le quo­ti­di­en belge «Le Soir »).

Vig­no­bles dans la région de Cafay­ate

L’article révèle notam­ment qu’en Argen­tine, l’usage des pes­ti­cides est large­ment dérégulé. Il est même «(…) sim­ple de trou­ver des agro-chim­iques inter­dits sur le marché noir. Comme du bro­mure de méthyle», selon un agricul­teur argentin. Une anci­enne floricul­trice explique égale­ment au cor­re­spon­dant français qu’ayant procédé à des épandages en étant enceinte, ses jumeaux souf­frent de mal­for­ma­tions et de mal­adies chroniques. Selon une enquête, «des traces de 83 pes­ti­cides ont été retrou­vées dans 54 ali­ments con­sid­érés comme essen­tiels en Argen­tine» qui «serait le pays le plus friand d’agrochimiques par per­son­ne et par an dans le monde» avec 580 mil­lions de litres répan­dus par exem­ple en 2022.

Qu’en est-il exacte­ment ? Si on con­sulte le site gou­verne­men­tal argentin, tout est sous con­trôle. On y admet que «Au niveau mon­di­al, l’usage exces­sif de fer­til­isants nitrogénés et phos­pho­rés peut con­duire à la détéri­o­ra­tion et à l’eutrophisation de la flo­re et de la faune des eaux super­fi­cielles, générant la réduc­tion de cer­taines espèces vitales pour les écosys­tèmes aqua­tiques». Et que l’Argentine fait par­tie à cet égard des pays sig­nataires de la Déc­la­ra­tion de Colom­bo, adop­tée en octo­bre 2019 et qui appelle à «une con­ver­sion écologique pour pri­oris­er la vie et le bien-être sur les poli­tiques économiques».

Il existe un «Ser­vi­cio nacional de sanidad y cal­i­dad agroal­i­men­ta­ria». Autrement dit, une agence dédiée au con­trôle de la qual­ité san­i­taire des pro­duits ali­men­taires, dépen­dant du min­istère de l’agriculture. L’Argentine a signé égale­ment la con­ven­tion de Stock­holm sur les pol­lu­ants organiques per­sis­tants en 2004, et la con­ven­tion de Rot­ter­dam la même année.

Au top de la pro­tec­tion de la san­té et de l’environnement, l’Argentine ? Il faut le dire vite. Les mau­vais­es habi­tudes ont la vie dure, et ne sem­blent pas près de se mod­i­fi­er. Un rapi­de par­cours sur le net nous offre un vaste panora­ma de tout ce que compte la défense de l’utilisation des pes­ti­cides par les agricul­teurs argentins. Ne pas oubli­er égale­ment qu’il s’agit d’une agri­cul­ture forte­ment con­cen­trée, avec d’énormes exploita­tions pos­sédées par un nom­bre rel­a­tive­ment réduit de pro­prié­taires ter­riens, avec une forte ten­dance à la mono­cul­ture (Soja, éle­vage). Un mod­èle qui a finale­ment peu évolué depuis le XIXème siè­cle, et régi par un syn­di­cat, la Sociedad Rur­al, auprès duquel notre FNSEA pour­rait pass­er pour un parangon de ver­tu et une organ­i­sa­tion anec­do­tique.

Gau­cho dans la Pam­pa argen­tine

Cet arti­cle de la revue Agro­fy, par exem­ple, con­firme le chiffre don­né plus haut par Benoit Drevet : l’Argentine à elle seule utilis­erait donc chaque année plus de 580 mil­lions de litres de pro­duits phy­tos. Mais il s’appuie égale­ment sur un rap­port de l’European Par­lia­men­tary research Ser­vice, inti­t­ulé « Farm­ing with­out plants pro­tec­tion prod­ucts » (introu­vable sur le site) pour affirmer que sans ces pro­duits, les ren­de­ments chuteraient de 19 à 42%. L’article men­tionne bien le débat en cours sur la réforme néces­saire des mod­èles agri­coles, mais sans apporter la moin­dre solu­tion con­crète, sinon d’affirmer en con­clu­sion, par la voix de Car­oli­na Sasal, chercheuse à l’INTA (insti­tut nation­al de tech­nolo­gie agri­cole, l’équivalent de l’INRAE chez nous) : «Nous devons appren­dre à pro­duire de façon rentable, mais sans impact envi­ron­nemen­tal». Fortes paroles, qui con­fir­ment qu’on n’est pas sor­ti du sable !

En atten­dant, donc, l’utilisation de pro­duits jugés tox­iques chez nous, des hor­mones de crois­sance pour le bétail ou même du trans­génique (le soja et le maïs le sont désor­mais qua­si­ment à 100% en Argen­tine), ne donne pas vrai­ment lieu à des débats féro­ces. Et ce n’est pas avec le nou­veau gou­verne­ment ultra-libéral de Milei que les choses vont chang­er. Le prési­dent vient de ré-autoris­er l’utilisation de drones pour l’épandage, et de baiss­er les droits de douane sur l’importation de pro­duits comme le glyphosate et quelques autres con­sid­érés comme dan­gereux chez nous et dont cer­tains sont même inter­dits.

On com­prend donc la méfi­ance de nos agricul­teurs, qui, eux, sont sur­veil­lés de très près sur leurs pro­pres usages, et ne voient pas d’un bon œil l’arrivée sur le marché con­cur­ren­tiel de ces pro­duits aux normes pour le moins relâchées.

La com­mis­sion européenne jure que les con­trôles seront stricts à ce sujet, et que de toute façon l’accord signé prévoit une impor­ta­tion de pro­duits agri­coles sud-améri­cains assez réduite. Mais les agricul­teurs ont appris à se méfi­er de pré­ten­dus garde-fous et con­trôles qui ont sou­vent ten­dance à tomber rapi­de­ment faute de volon­té poli­tique et de moyens réels en per­son­nel.

Récem­ment, le Brésil a lancé une enquête sur une sus­pi­cion de dump­ing argentin (mais aus­si uruguayen) con­cer­nant les expor­ta­tions de lait. Le Brésil est le prin­ci­pal impor­ta­teur de lait argentin, à hau­teur de près de 58% de sa pro­duc­tion exportée vers le Brésil, rien que pour le lait en poudre. Les Brésiliens accusent eux aus­si les Argentins de con­cur­rence déloyale : ils vendraient bien en dessous des prix du marché, afin d’étouffer la con­cur­rence locale. L’enquête est en cours, et pour­rait débouch­er sur l’instauration de droits de douane excep­tion­nels entre ces trois pays his­toriques du Mer­co­sur, signé en 1991 !

Comme on le voit donc, un accord de libre-échange ne suf­fit pas vrai­ment à garan­tir la loy­auté des dits échanges. Le Mer­co­sur, dont Ursu­la Van Der Leyen sem­ble vouloir accélér­er la sig­na­ture par l’UE, est présen­té par les écon­o­mistes ortho­dox­es de chez nous comme un accord cen­sé être «gag­nant-gag­nant». Une for­mule passe-partout des­tinée surtout, me sem­ble-t-il, à endormir le gogo : en matière de com­merce, en général, pour qu’il y ait des gag­nants, il faut bien qu’il y ait des per­dants.

Oui mais, nous dit-on, il faut raison­ner de manière glob­ale. Certes, cer­tains agricul­teurs vont y per­dre un peu, mais d’autres vont gag­n­er. En résumé : on ven­dra peut-être moins de bœuf, mais plus de roque­fort et de cognac. Allez expli­quer ça aux éleveurs du charo­lais, main­tenant. Quant au con­som­ma­teur… Dis, Ursu­la, tu nous promets qu’on ne sera pas obligé de bouf­fer du soja trans­génique ou du poulet aux hor­mones ?

Éle­vage de lamas

Non-Lieu pour les rugbymen français

Hier mar­di 10 décem­bre, la jus­tice argen­tine a mis un point final au feuil­leton des deux rug­by­men français accusés de viol et vio­lence en réu­nion sur une femme argen­tine ren­con­trée en boite de nuit dans la ville de Men­doza, après le test match de l’équipe de France.

Comme on pou­vait s’y atten­dre, le non-lieu a été pronon­cé par le tri­bunal de Men­doza, et les deux joueurs n’auront donc pas à revenir en Argen­tine, à moins que l’appel – d’ores et déjà annon­cé par la défense de la vic­time – ne débouche sur un nou­veau procès, ce qui est peu prob­a­ble.

Dans ses atten­dus, le tri­bunal s’appuie prin­ci­pale­ment sur le compte-ren­du de l’examen psy­chologique de l’accusatrice. Celui-ci stip­ule :

Elle (la vic­time, NDLA) présente une his­toire linéaire et struc­turée, en oppo­si­tion à une his­toire spon­tanée et flu­ide, rigide en ter­mes de chronolo­gie des événe­ments et défi­ciente en ter­mes de con­struc­tion logique, dont les détails ne sont pas artic­ulés de manière cohérente dans l’ensem­ble. Le fil con­duc­teur est lâche et dis­per­sé.

En somme, la vic­time pré­sumée est soupçon­née d’arranger les faits à son avan­tage, et de délivr­er un réc­it plus fab­riqué que véri­ta­ble­ment vécu.

Par ailleurs, le tri­bunal relève le manque de preuves matérielles. La vic­time pré­sumée avait accusé les deux rug­by­men de vio­lence, et d’ailleurs les traces de coups avaient été con­statées dès le lende­main des faits, le jour même du dépôt de la plainte. Mais selon les juges, le déroule­ment des faits qui découle à la fois des quelques (rares) témoignages et vidéos acces­si­bles ne per­met pas d’apporter une preuve suff­isante de la cul­pa­bil­ité des deux hommes et surtout du non-con­sen­te­ment de la vic­time.

Les juges s’appuient notam­ment sur une vidéo de l’ascenseur de l’hôtel, où on voit claire­ment Hugo Auradou et l’infirmière argen­tine échang­er un bais­er, puis sor­tir main dans la main.

Selon la vic­time pré­sumée, le sec­ond joueur, Oscar Jégou, se trou­vait déjà dans la cham­bre quand ils y sont entrés. Elle aurait demandé à Hugo Auradou de la laiss­er par­tir et dès ce moment auraient com­mencé les vio­lences des deux hommes. Mais de cela, stat­uent les juges, il n’y a ni témoignage ni preuves con­clu­antes, et le doute doit donc béné­fici­er aux accusés, d’autant plus au vu des con­clu­sions de l’expertise psy­chi­a­trique de l’accusatrice, lais­sant penser qu’elle aurait altéré les faits à son avan­tage.

On se fera son idée. On le sait, il est tou­jours extrême­ment dif­fi­cile de démêler le vrai du faux dans ce genre d’affaire, où les preuves et les témoins man­quent la plu­part du temps, et où par con­séquent les juges doivent se baser sur la parole des uns et des autres.

Il est bien pos­si­ble que dans un pre­mier temps l’infirmière ait été séduite par le beau Français, puis que la soirée ait ensuite, alcool et phénomène d’entrainement jouant leur triste rôle, pris un tour net­te­ment moins sym­pa­thique, faisant amère­ment regret­ter la jeune femme de s’être lais­sée embar­quer. Car si on peut l’accuser d’avoir arrangé la vérité des faits, en revanche elle n’a pas pu inven­ter les traces de coups. Mais curieuse­ment ceux-ci sont très vite passés au sec­ond, voire au troisième plan : le tri­bunal n’y fait aucune allu­sion dans ses atten­dus.

En sub­stance, voici ce que dit le tri­bunal :

La déci­sion du juge est basée sur l’ar­ti­cle 353, para­graphe 2, qui indique que l’acte ne ren­tre pas dans un sché­ma crim­inel, en rai­son de l’atypicité de l’acte. En con­clu­sion, le fait enquêté ne con­stitue pas un crime. (Atyp­ic­ité : manque de con­for­mité à un type de référence. En clair : les faits pour­suiv­is n’entrent pas dans la nomen­cla­ture judi­ci­aire).

En somme, on dit à la vic­time : «Peut-être que ces deux hommes vous ont vio­len­tée, mais il n’y a pas de preuve et votre réc­it inco­hérent nous fait douter. De toute façon, vous l’aviez bien cher­ché, non ?». Un vieux clas­sique.

En atten­dant, à La Rochelle et à Mont­pel­li­er, les deux clubs des jeunes français, on respire : ils vont pou­voir con­tin­uer à met­tre des tam­pons sur le gazon. Avec toutes mes excus­es pour cet humour dou­teux.

Une dernière réflex­ion : il demeur­era absol­u­ment impos­si­ble de savoir quel rôle a joué la diplo­matie dans cette affaire. En effet, l’autorisation don­née aux deux joueurs de ren­tr­er en France alors même que l’instruction était encore en cours a lais­sé per­plexe pas mal d’Ar­gentins. Qui en ont aus­sitôt con­clu que le non-lieu en était la suite logique. Et à vrai dire en effet, après la libéra­tion des joueurs et la reprise de leur car­rière en club, plus per­son­ne en Argen­tine n’a jamais cru à leur retour.

Les glaciers en danger !

Peu de gens le savent (mais nos lecteurs, oui, naturelle­ment !), mais l’Argentine abrite, dans l’immense région patag­o­ni­enne, un des plus impor­tantes réserves d’eau douce du monde : ses glac­i­ers.

Ils sont tous situés dans la même zone, à peu près :

Toute la zone, appelée Champ glaciaire de Sud Patag­o­nie, com­porte env­i­ron 300 glac­i­ers de toutes tailles et a une super­fi­cie de plus de 12 000 km², soit très exacte­ment celle des départe­ments Nord et Pas de Calais réu­nis.

L’ensemble de ces glac­i­ers côté argentin (il y en a aus­si côté chilien, bien sûr) forme le Par­que nacional de los glacia­res, qui en com­prend une douzaine de très éten­dus.

La plu­part sont dif­fi­ciles d’accès, c’est pourquoi le plus célèbre d’entre eux n’est pas le plus grand : il s’agit du Per­i­to Moreno, qui s’étend quand même sur une sur­face de 250km², soit un peu plus que la super­fi­cie de la Cap­i­tale, Buenos Aires ! La super­fi­cie totale de tous ces glac­i­ers est estimée à 7270 km². Soit, à peu près, l’équivalent du départe­ment du Maine-et-Loire.

Le plus éten­du est le glac­i­er Vied­ma, avec 940 km². 9 fois la ville de Paris.

Si, de loin, ils appa­rais­sent comme une grande sur­face neigeuse bien lisse, en réal­ité, ils sont par­cou­rus de crevass­es énormes, et leur intérieur est quadrillé de canaux qui per­me­t­tent à l’eau de s’écouler jusqu’aux lacs dans lesquels ils se jet­tent. La neige n’occupe qu’environ 40 cm de hau­teur sur la croûte, le reste étant con­sti­tué de glace com­pacte. Ils se sont for­més lors de la dernière péri­ode de glacia­tion, il y env­i­ron 18 000 ans.

Mais aujourd’hui, qua­si­ment tous sont en con­stante diminu­tion, en rai­son, comme on le devine, du réchauf­fe­ment cli­ma­tique en cours. Le prob­lème étant que depuis quelques années, cette diminu­tion s’accélère de façon inquié­tante. A tel point que le glac­i­er Upsala (640 km²), autre­fois ali­men­té par son voisin Bertachi, en est désor­mais décon­nec­té. L’Upsala a ain­si per­du 14 km de longueur sur les 50 dernières années. Il faut dire qu’il subit un hand­i­cap sup­plé­men­taire : con­traire­ment au Per­i­to Moreno, qui repose sur une base entière­ment rocheuse, donc solide, l’Upsala, lui, est en grande par­tie flot­tant, ce qui accélère son éro­sion par les eaux souter­raines. S’y ajoute le fait que ce glac­i­er se jette dans le Lago Argenti­no, un lac d’une pro­fondeur de 700 mètres à cet endroit, et con­stitue un autre fac­teur d’accélération des détache­ments de blocs de glace.

Pour revenir au Per­i­to Moreno, depuis 1990 des sci­en­tifiques effectuent des mesures de sa hau­teur moyenne, selon un axe Nord-Sud (pour faire sim­ple : sur sa largeur frontale). Entre 1990 et 2018, ce glac­i­er a per­du 9 m. A par­tir de 2018, il a com­mencé à baiss­er de 4,30m par an. Et depuis 2023, la baisse est passée à 8m/an ! En tout, depuis 2018, Le Per­i­to Moreno a per­du 25 m de hau­teur !

C’est en par­tie ce qui explique, égale­ment, le phénomène qui, juste­ment, attire le plus les touristes, depuis tou­jours : les desprendimien­tos, les éboule­ments (Voir vidéos à la fin de l’ar­ti­cle). Il s’en pro­duit plusieurs chaque jour. Des blocs plus ou moins gros se détachent de la paroi frontale, s’effondrent dans le lac, et for­ment des ice­bergs qui flot­tent ensuite à la dérive. Un spec­ta­cle unique, mais mal­heureuse­ment de plus en plus facile à capter si on se mon­tre un peu patient sur les passerelles, car de plus en plus fréquent. Ce qui n’est pas bon signe.

Tem­pano (ice­berg) sur le Lago Argenti­no

Tous ces éboule­ments ne sont pour­tant pas vis­i­bles. Cer­tains se pro­duisent à l’intérieur même du glac­i­er, qui fait enten­dre alors de déchi­rants craque­ments : du son, mais pas d’image, on ne voit rien de ce qu’il se passe en dessous.

Hélas, au train où va le réchauf­fe­ment, il y a peu de chances pour que nos petits-enfants prof­i­tent jamais du même spec­ta­cle !

Nous n’en sommes heureuse­ment pas encore là, ces énormes glac­i­ers ont encore de beaux jours devant eux, mais rien n’incite à l’optimisme. Dépê­chons-nous donc d’aller les admir­er avant qu’il ne soit trop tard. En ce qui con­cerne le Per­i­to Moreno, l’Argentine a juste­ment fait de gros efforts, surtout depuis 2010, pour amé­nag­er la zone en con­stru­isant tout un réseau de passerelles qui per­me­t­tent d’observer le glac­i­er sous dif­férents angles. On peut égale­ment l’approcher en bateau, et ain­si admir­er sur le lac les mag­nifiques « tem­panos » (ice­bergs) qui pren­nent par­fois des formes et des couleurs d’une grande poésie.

*

PETITE GALERIE PHOTOS POUR FAIRE ENVIE

Le glac­i­er Per­i­to Moreno, vue panoramique

 

Les deux pho­tos ci-dessus : le Per­i­to Moreno, sous divers angles

 

Ice­berg
Autre­fois, le glac­i­er, avançant sur la rive, for­mait ain­si une sorte de pont, que l’eau du lac finis­sait par creuser, for­mant un tun­nel jusqu’à l’ef­fon­dr­er, spec­ta­cle qui atti­rait les foules. Ce phénomène a hélas dis­paru.

UNE COURTE VIDEO (4’26) D’UN EBOULEMENT SPECTACULAIRE AU PERITO MORENO :

(Ci-dessus, moins spec­tac­u­laire, mais du vécu en direct ! Mer­ci à Quentin pour cette vidéo cap­tée au vol !)

Et pêle-mêle, quelques autres ice­bergs :

(Pho­tos PV — 2008)

 

Diplomatie : l’Argentine s’isole

Un petit séisme vient de se pro­duire ces jours derniers à l’intérieur même du gou­verne­ment Milei : la min­istre des Affaires étrangères, Diana Mondi­no, a été sèche­ment remer­ciée et rem­placée par le jusqu’ici ambas­sadeur aux Etats-Unis, Ger­ar­do Werthein.

La rai­son : lors d’une ses­sion à l’ONU, elle a voté, à l’unisson de tous les pays présents sauf les États-Unis et Israël, une motion con­damnant le blo­cus améri­cain envers Cuba. Un blo­cus aus­si vieux que l’installation du cas­trisme dans l’île des Caraïbes, et dont souf­fre d’abord et avant tout, le petit peu­ple cubain, bien plus que ses inamovi­bles dirigeants.

Le vote de la réso­lu­tion de l’ONU con­damnant le blo­cus con­tre Cuba — 30 octo­bre 2024 — L’Ar­gen­tine a voté en faveur de la réso­lu­tion, pour la plus grande fureur de son prési­dent Javier Milei. On remar­quera que seule­ment deux pays ont voté con­tre : les USA et Israël, un s’est abstenu, la Mol­davie, et trois n’ont pas par­ticipé au vote : l’Afghanistan, l’Ukraine et le Venezuela.

En apprenant le vote argentin, le sang du prési­dent n’a fait qu’un tour : pas ques­tion de «soutenir» un gou­verne­ment com­mu­niste.

En prenant cette posi­tion, Milei rompt avec plus de trente ans de tra­di­tion argen­tine, ce pays ayant soutenu sans faille la con­damna­tion du blo­cus, tout comme l’immense majorité des pays européens, qui en retour l’ont indé­fectible­ment soutenu dans sa demande de négo­ci­a­tion avec le Roy­aume-Uni sur la ques­tion de la sou­veraineté sur les Iles Mal­ouines (Falk­lands, pour les Anglais). Un sou­tien qui pour­rait bien faib­lir dans les années à venir, en toute con­séquence.

Une nou­velle fois, le prési­dent ultra-libéral isole son pays sur la scène inter­na­tionale. En effet, depuis son arrivée au pou­voir, l’Argentine, représen­tée par ce leader de plus en plus tourné vers l’extrême-droite, a rejeté : l’égalité des sex­es, la lutte con­tre le change­ment cli­ma­tique, la défense des droits de l’homme, caus­es que Milei con­sid­ère comme fers de lance d’un com­plot col­lec­tiviste ! (Página/12, 31/10/2024).

En réal­ité, le sort de Diana Mondi­no était scel­lé avant même son vote à l’ONU. Son évic­tion n’est qu’un épisode de plus de la vaste purge entre­prise par Milei et ses deux plus fidèles acolytes (sa pro­pre sœur Kari­na, qu’il a instal­lée, moyen­nant un petit arrange­ment avec la loi, au secré­tari­at de la prési­dence, et San­ti­a­go Caputo, con­seiller n°1) pour mod­el­er l’administration à sa mesure.

Insti­tu­tions car­ré­ment fer­mées (Comme celle des impôts, l’AFIP – pour admin­is­tra­tion fédérale des recettes publiques – dis­soute et entière­ment remod­elée après purge de tous ses fonc­tion­naires), char­rettes d’emplois publics, désignés à la vin­dicte pop­u­laire comme, au mieux, pis­ton­nés, au pire, inutiles, coupes claires dans les bud­gets de l’Education et de la San­té, remise en cause de l’indépendance de la presse, crim­i­nal­i­sa­tion des man­i­fes­ta­tions pop­u­laires, Milei et son gou­verne­ment sur­fent sur la vague auto­cra­tique qui sem­ble s’être emparée d’une bonne par­tie du monde, où la démoc­ra­tie ne cesse de reculer.

L’isolement, Milei n’en a cure. Lors de son inter­ven­tion à l’ONU, il y a quelques semaines, il avait déclarée que celle-ci, comme la plu­part des insti­tu­tions publiques qu’il rêve d’exterminer jusqu’à la dernière, était aus­si inef­fi­cace que super­flue. Pour Milei, tout ce qui est pub­lic est inutile et doit être sup­primé à terme, pour laiss­er la main invis­i­ble du marché gér­er la marche du monde, entre saine et ému­la­trice cupid­ité naturelle de l’homme, et ruis­selle­ment des plus rich­es vers les plus pau­vres.

Depuis cette inter­ven­tion remar­quée et large­ment com­men­tée dans la presse mon­di­ale, le prési­dent à la tronçon­neuse est per­suadé de faire par­tie des grandes voix de ce monde, et un, sinon le seul, des lead­ers charis­ma­tiques de l’univers tout entier. Une méga­lo­manie qui n’est pas sans rap­pel­er celle d’un autre din­go tout aus­si effrayant pour la survie d’une démoc­ra­tie très chahutée ces temps-ci, et dont il sem­ble partager à la fois les idées et le coif­feur.

Il sem­blerait toute­fois qu’une cer­taine Argen­tine se réveille. Ces jours-ci, le pays a été totale­ment paralysé par une grève générale des trans­ports, et la mobil­i­sa­tion ne sem­ble pas devoir faib­lir, en dépit des men­aces de la min­istre de l’intérieur, Patri­cia Bull­rich, qui promet de faire arrêter les meneurs et de les envoy­er en taule. (Un décret inter­dit le blocage des rues, ce qui per­met par ric­o­chet d’interdire de fait la plu­part des man­i­fes­ta­tions pop­u­laires).

Gare fer­rovi­aire de Retiro, Buenos Aires.

Certes, on est encore loin d’un mou­ve­ment de fond. La grande majorité de la pop­u­la­tion reste dans l’expectative, et l’attente de résul­tats économiques qui tar­dent à venir. A force d’austérité, l’inflation a fini par décrocher un peu, mais elle est con­tre­bal­ancée par la forte aug­men­ta­tion de cer­tains pro­duits de pre­mière néces­sité, à com­mencer par l’énergie et les loy­ers. Et, donc, les trans­ports, dont le rap­port qual­ité-prix est cat­a­strophique, notam­ment au niveau du train, secteur par­ti­c­ulière­ment vieil­lis­sant en Argen­tine, et notoire­ment insuff­isant pour ce ter­ri­toire gigan­tesque.

Pour le moment, Milei peut con­tin­uer de compter sur la frac­ture qui divise tou­jours le pays en deux camps réc­on­cil­i­ables. L’anti péro­nisme vis­céral de la moitié de la pop­u­la­tion lui prof­ite, en l’absence de réelle alter­na­tive à cette oppo­si­tion usée et tou­jours représen­tée par une fig­ure sus­ci­tant autant de haine que de sou­tien : Cristi­na Kirch­n­er, prési­dente de 2007 à 2015.

3 septembre : Point actualité

Dans quelques jours, l’Argentine ren­tr­era dans le print­emps. Ouf, après cet hiv­er fris­quet. Cela per­me­t­tra peut-être de ramen­er quelques sourires sur des vis­ages plutôt ren­frognés, ces derniers temps.

Du côté des électeurs ordi­naires, je veux dire par là, ceux qui n’ont pas de ten­dance poli­tique bien définie et votent au gré du vent, on com­mence à déchanter. Fatigués par presque 20 ans de péro­nisme, déçus par la par­en­thèse de droite clas­sique représen­tée par Mauri­cio Macri (prési­dent de 2015 à 2019), ils ont, comme on dit chez nous en par­lant du RN, «essayé» l’anarcholibertaire Milei et son pro­gramme «mort à l’état et vive la lib­erté, bor­del de merde !» (sic).

Celui-ci promet­tait, lui aus­si (c’est la grande ten­dance plus ou moins pop­uliste, si tant est que ce mot veuille vrai­ment dire quelque chose, du «ren­dre au ou à [met­tez le nom du pays qui con­vient] sa grandeur». On allait voir ce qu’on allait voir, ces salauds de pau­vres dévoreurs de presta­tions sociales, ces fainéants de fonc­tion­naires inutiles et trop payés, ces politi­ciens véreux qui ne pensent qu’à leurs fau­teuils, ces juges lax­istes qui lais­sent courir les délin­quants, allaient danser le quadrille sous le feu nour­ri du nou­veau shérif.

Fini le fric bal­ancé à tort et à tra­vers , finis les ser­vices publics sub­ven­tion­nés, fini le con­trôle éta­tique des prix qui bride l’esprit d’entreprise, finies les lois iniques pro­tégeant out­ran­cière­ment les employés et les locataires, fini le peso, rem­placé par le dol­lar (Les États-Unis, surtout ceux de Trump, voilà un pays de cocagne), la main lourde de l’état allait être défini­tive­ment rem­placée, pour le plus grand ravisse­ment des foules enfin libérées, par la main invis­i­ble, sévère mais juste, du marché.

Huit mois après, la main en ques­tion est mal­heureuse­ment trop vis­i­ble. Aug­men­ta­tions en cas­cades des pro­duits de pre­mière néces­sité, ali­men­ta­tion, trans­port, énergie, baisse dras­tique, en con­séquence, de la con­som­ma­tion, ser­vices publics au bord de la rup­ture après le licen­ciement de mil­liers de fonc­tion­naires, valeur du peso (tou­jours pas trace de son rem­place­ment par le bil­let vert) réduite à sa plus sim­ple expres­sion : le salaire min­i­mum aujourd’hui en Argen­tine s’exprime en cen­taines de mil­liers de pesos. Très exacte­ment 234 315,12 pesos. On ne s’extasie pas : rap­porté en euros, cela fait dans les 222€ (le peso est tombé sous la barre du mil­lième d’euro, il en faut désor­mais 1053 pour faire un euro). Le salaire moyen, lui, selon les sources et les pro­fes­sions, oscille entre 380 et 700€. Quand on sait que le panier moyen pour une famille de qua­tre est d’environ 730€, on voit pourquoi cer­tains font la gri­mace.

Ceci dit, c’est incon­testable, les salaires du privé ont aug­men­té de façon sen­si­ble. Mais comme par ailleurs les prix n’arrêtent pas de mon­ter (d’autant que le gou­verne­ment a renon­cé à tout con­trôle des prix), la vie n’est donc pas plus facile. Au con­traire.

Avec tout ça, qu’elle est l’ambiance ? Para­doxale­ment, ça tient. Je veux dire que Milei con­serve envers et con­tre tout plus de sou­tiens que de rejet. On en est en août à un ratio de 44/37.

Milei a été aidé dernière­ment par l’énorme scan­dale con­sti­tué par la plainte déposée par Fabi­o­la Yanez, l’épouse de l’ex-président Alber­to Fer­nán­dez, pour vio­lences con­ju­gales. L’affaire est tombée à pic pour détourn­er l’attention des dif­fi­cultés économiques et des querelles internes au gou­verne­ment, où les pass­es d’armes, les claque­ments de portes et les démis­sions bruyantes se mul­ti­plient.

Dernière polémique en date : des députés Miléistes sont allés ren­dre vis­ite dans leur prison à d’anciens tor­tion­naires de la dic­tature. Et pas pour les engueuler, mais bien pour les assur­er de leur sou­tien et de leur com­préhen­sion. Une députée miléiste, Lour­des Arri­eta, qui fai­sait par­tie de la délé­ga­tion, a révélé à la presse les détails de la vis­ite, et a quit­té le groupe par­lemen­taire, poussée par son pro­pre mou­ve­ment, énervé de voir ain­si le scan­dale dévoilé. Elle pré­tend main­tenant qu’elle ne savait pas qui étaient les pris­on­niers qu’on lui a présen­tés. Révélant ain­si son igno­rance crasse de l’histoire de son pays.

La vice-prési­dente, Vic­to­ria Vil­laru­el, elle-même fille d’un ancien mil­i­taire, a déclaré chercher une solu­tion juridique pour sinon les amnisti­er, du moins leur per­me­t­tre de recou­vr­er leur lib­erté. Nous avions déjà rap­porté ici sa volon­té de trans­former le mémo­r­i­al de l’ancien cen­tre de tor­ture de l’École de la marine en sim­ple parc pub­lic.

Pen­dant ce temps, le taux de pau­vreté aug­mente douce­ment. On en serait à 55%, selon les dernières esti­ma­tions. Vous avez bien lu. Plus de la moitié des Argentins vit sous le seuil de pau­vreté. Selon le poli­to­logue Andrés Mala­mud, le prin­ci­pal dan­ger pour le gou­verne­ment ne serait pour­tant pas l’augmentation de la pau­vreté, du chô­mage ou de l’inflation, mais bien la déval­u­a­tion con­stante de la mon­naie et la valse des prix.

Je le cite : «Plus de la moitié des électeurs n’ont pas con­nu la crise de 2001 (arti­cle non traduit, hélas) et ce qu’ils ont retenu de la décen­nie passée c’est que la crois­sance a stag­né et que tous les par­tis se sont suc­cédé au pou­voir. Les retraités ne votent pas Miléi, le cœur de son élec­torat ce sont les jeunes, et prin­ci­pale­ment des hommes. Le point de frac­ture, c’est qu’il reçoit plus de sou­tien de la part des class­es aisées, car de leur côté les class­es défa­vorisées souf­frent davan­tage de sa poli­tique».

Mais pour l’instant, donc, ça tient. Pour divers­es raisons. La pre­mière, c’est qu’il est rare de voir les électeurs se déjuger très rapi­de­ment après avoir envoyé un par­ti au pou­voir. La sec­onde, c’est que l’opposition péro­niste non seule­ment est durable­ment dis­créditée (et le scan­dale con­ju­gal de l’ancien prési­dent n’arrange rien, même si aux dernières nou­velles il serait en train de dégon­fler un tan­ti­net) mais qu’elle n’a guère de propo­si­tions alter­na­tives, ni de per­son­nal­ités charis­ma­tiques, à pro­pos­er. La troisième, c’est l’éternel fatal­isme argentin, dou­blé de la féroce répres­sion de tout mou­ve­ment pop­u­laire. Aujourd’hui, il est pra­tique­ment impos­si­ble d’organiser ou par­ticiper à une man­i­fes­ta­tion de rue sans ris­quer l’arrestation.

Pen­dant ce temps, nos deux rug­by­men français accusés de viol en réu­nion vien­nent d’être autorisés à ren­tr­er en France par le pro­cureur de Men­doza. Une déci­sion encore en sus­pens, puisque la défense de la plaig­nante a sol­lic­ité une nou­velle exper­tise psy­chologique qui aura lieu mar­di prochain, ce qui repousse la remise en lib­erté.

Une remise en lib­erté con­di­tion­née à la garantie que les accusés se soumet­tent à cer­taines restric­tions : rester local­is­ables, point­er régulière­ment au con­sulat d’Argentine, et revenir à Men­doza à la moin­dre sol­lic­i­ta­tion de la jus­tice de ce pays.

Sur le fond, l’instruction a exprimé ses doutes quant à la plainte, rel­e­vant des con­tra­dic­tions dans le témoignage de la plaig­nante, et «son ton enjoué lors d’une con­ver­sa­tion télé­phonique avec une amie le jour de son agres­sion». La par­tie civile a posé une demande de des­sai­sisse­ment de deux juges en charge de l’instruction, Dario Nora et Daniela Chaler, pour «vio­lence morale et par­tial­ité».

A suiv­re…

Quelle classe moyenne à Buenos Aires en 2024 ?

Le quo­ti­di­en La Nación a réal­isé récem­ment une intéres­sante enquête con­cer­nant le revenu moyen d’une famille portègne type ( un cou­ple et deux enfants mineurs) en 2024. En par­tant d’une ques­tion toute sim­ple : quel est le seuil de revenu néces­saire pour être aujourd’hui con­sid­éré comme par­tie inté­grante de cette classe sociale ?

Atten­tion en préal­able : on ne par­le ici que du revenu d’une famille de la cap­i­tale, pas de la province, où les niveaux de revenus sont naturelle­ment plus bas, comme dans la plu­part des pays.

Atten­tion égale­ment : ces chiffres, qui vont paraitre très bas pour nous autres Français, sont à met­tre en regard du coût de la vie argentin, bien enten­du. Par exem­ple, un apparte­ment de trois pièces se loue 600 euros env­i­ron aujourd’hui. Dans la cap­i­tale ! Ce qui ferait rêver bien des Parisiens !

Le quo­ti­di­en fait une com­para­i­son sig­ni­fica­tive. En 2023, il fal­lait env­i­ron 340 euros men­su­els pour être con­sid­éré par­tie prenante de la classe moyenne. Un an plus tard, avec plus de 290% d’inflation, il faut déjà mul­ti­pli­er ce chiffre par qua­tre : on est passé à 1300 euros men­su­els !

Et encore, ceci est val­able si vous pos­sédez votre loge­ment. Un locataire, lui, aura donc besoin de près de 2000 euros pour être classé « moyen ».
Compte-tenu de cette révi­sion à la hausse, le seuil de pau­vreté, lui aus­si, doit revoir sa base. Main­tenant, c’est sous 470 euros men­su­els env­i­ron qu’une famille peut-être con­sid­érée comme indi­gente.

Graphique pau­vreté. Pour info, pour avoir les chiffres en euros, il suf­fit au cours d’au­jour­d’hui de divis­er par 1000. En gros.

On le voit, l’économie argen­tine est sens dessus dessous, avec une accéléra­tion bru­tale des niveaux de seuil. Naturelle­ment, les prix suiv­ent, ou plutôt précè­dent. Le coût de la vie a bon­di, et con­tin­ue de grimper de façon ver­tig­ineuse, dans une escalade prix-revenus incon­trôlable.

Le taux de pau­vreté sem­ble devoir se fix­er autour de 50% de la pop­u­la­tion. Ce qui est évidem­ment énorme.

Où en est donc l’Argentine, après six mois de ges­tion ultra-libérale ? On le voit, l’inflation a con­tin­ué de galop­er. D’après La Nación et les com­men­ta­teurs favor­ables au gou­verne­ment, elle serait en voie de sta­bil­i­sa­tion. A presque 300%, il serait temps. Mais les prix, eux, con­tin­u­ent d’augmenter, tan­dis que les salaires, même s’ils mon­tent, peinent à suiv­re (45% sur ces derniers trois mois, à com­par­er avec les plus de 51% de hausse des prix).

Jeu­di 9 mai, les syn­di­cats ont organ­isé une grève générale, très suiv­ie. Il n’y avait plus un chat dans les rues, plus de bus, plus de métro, admin­is­tra­tions fer­mées, ain­si qu’une bonne par­tie des com­merces. Comme dit le quo­ti­di­en Página/12, on se serait cru revenu au temps du con­fine­ment.

Jour de grève sur l’Av­enue de Mayo. Au fond, le palais prési­den­tiel.

Pour le moment cepen­dant, le prési­dent anar­cho-cap­i­tal­iste garde une cer­taine con­fi­ance, son taux de sat­is­fac­tion se situ­ant autour de 50%. Il faut dire que l’opposition, en regard, n’est pas encore prête à remon­ter la pente. Les péro­nistes restent très impop­u­laires, surtout juste­ment dans les class­es moyennes et supérieures, et le gou­verne­ment actuel, non sans quelque rai­son d’ailleurs, lui fait porter le cha­peau à très larges bor­ds d’une sit­u­a­tion économique qui, selon Milei, le prési­dent, le con­traint à des mesures dras­tiques d’austérité. Reste à savoir si les mesures en ques­tion ne se révéleront pas, à terme, pire que le mal, ce que prophé­tisent cer­tains écon­o­mistes, et pas tous de gauche.

Un acci­dent ter­ri­ble vient d’avoir lieu entre deux trains de ban­lieue, dans le quarti­er de Paler­mo (Buenos Aires). Pas de mort au moment où j’écris cet arti­cle, mais 90 blessés, dont 55 à l’hôpital. Un train en mou­ve­ment en a per­cuté un autre arrêté sur la même voie. Aucune sig­nal­i­sa­tion d’urgence pour éviter la cat­a­stro­phe : les câbles avaient été volés, mais pas rem­placés. Il n’y a plus d’argent pour entretenir le chemin de fer pub­lic.

Le chemin de fer en Argen­tine, c’est une longue his­toire, avec pas mal de relents colo­ni­aux. Au début du XXème siè­cle, le réseau avait été sous-traité aux Anglais, qui avaient obtenu des con­trats léonins (comme sou­vent) pour l’exploiter et en tir­er les plus gros béné­fices. Pas bêtes, ils en avaient exigé le mono­pole. Comme ça, pas de dan­ger de con­cur­rence. Perón les avait nation­al­isés dans les années 50, à un prix d’or qu’on lui a beau­coup reproché.

Jusqu’à l’arrivée de Car­los Men­em à la prési­dence, en 1989, l’Argentine comp­tait 36 000 kilo­mètres de ligne. Men­em en a fait fer­mer l’essentiel : il en reste env­i­ron 9 000 (En France, pays 5 fois plus petit, on en compte 28 000 !).

Et, donc, avec une main­te­nance publique de plus en plus frag­ile. L’essentiel du réseau aujourd’hui ne dessert plus, grosso modo, que la Cap­i­tale et sa grande ban­lieue. Dans des trains en mau­vais état, en nom­bre insuff­isant (ils sont régulière­ment bondés) et plutôt lents. Les acci­dents ne sont pas rares.
Comme de juste, le prési­dent Milei a prof­ité de l’accident pour en remet­tre un coup sur la néces­saire pri­vati­sa­tion des chemins de fer. Tech­nique anglaise là encore, util­isée avec grand suc­cès avec le métro lon­donien : l’état coupe le robi­net, l’entreprise est étran­glée, reste plus qu’à la ven­dre au plus offrant. Tant pis pour le ser­vice pub­lic.

Bon, et à part ça qu’est-ce qui se passe ? Eh bien en ce moment, on est en pleine foire inter­na­tionale du livre à Buenos Aires. Une des plus impor­tantes du monde, elle dure cette année du 25 avril au 13 mai. Trois semaines ! Il parait que notre David Foenk­i­nos fig­ure par­mi les invités d’honneur. Nul doute qu’il saura causer dans le poste, il passe très bien à l’écran !

24-03-2024: commémo sélective

Aujourd’hui 24 mars 2024, on com­mé­more en Argen­tine un autre 24 mars net­te­ment plus sin­istre : celui de 1976, date du coup d’état mil­i­taire ouvrant sur une dic­tature de 7 ans.

Enfin, on com­mé­more, ça dépend qui. Car en ce début de règne miléiste, la ten­dance sem­blerait plutôt être à l’oubli. Suiv­ez mon regard, plutôt en biais vers la droite.

Il est vrai qu’une large majorité des électeurs de Javier Milei, qui a car­ton­né chez les 18–35 ans, n’a pas con­nu la dic­tature. Mais même les plus âgés sem­blent aujourd’hui avoir quelques trous de mémoire.

On me dira que c’est un phénomène clas­sique. En Ital­ie, il y a longtemps qu’on a sol­dé le fas­cisme mus­solin­ien, qu’on n’est pas loin de réha­biliter par l’entremise de la dernière prési­dente en date, Gior­gia Mel­oni. En Alle­magne et en Espagne, des par­tis se récla­mant plus ou moins ouverte­ment de l’héritage nazi ou fran­quiste paradent au par­lement et sur les plateaux télés.

La France, où on prédit un résul­tat record pour le RN aux Européennes de juin, n’échappe pas au phénomène. Les Brésiliens, 21 ans de dic­tature entre 1964 et 1985, n’ont pas hésité à élire Jaïr Bol­sonaro, un nos­tal­gique du bon temps des mil­i­taires, entre 2019 et 2023.

Le proces­sus est tou­jours le même. Après la chute d’une dic­tature, à peu près tout le monde, de droite à gauche, est d’accord pour vouer les tyrans aux gémonies et acclamer le retour à la démoc­ra­tie. Puis, peu à peu, la mémoire fatigue, et s’efface. Arrivent sur le marché poli­tique des plus jeunes, qui n’ont rien con­nu des années noires, et, qui, pour cer­tains, n’hésitent pas à idéalis­er une péri­ode qu’ils n’ont pas vécue. Là encore, du clas­sique : «c’était vache­ment mieux avant».

Milei et ses sup­port­ers n’échappent pas à la règle. D’autant moins qu’ils comptent dans leur céna­cle quelques enfants de mil­i­taires, comme la vice-prési­dente Vic­to­ria Vil­laru­el, fille et nièce de tor­tion­naires revendiqués.

Sym­bole de ce change­ment rad­i­cal, là aus­si, dans le regard porté sur les années de dic­tature, le gou­verne­ment a réduit dras­tique­ment les sub­ven­tions à la plu­part des insti­tu­tions mémorielles. Selon Pagina/12 qui s’en fait l’écho, ‑37,25% pour la Banque de don­nées géné­tiques (qui aide à retrou­ver les bébés nés en déten­tion, enlevés à leurs mères et remis à des familles «sûres»), ‑56% pour les Archives nationales de la mémoire, ‑76% pour l’entretien des espaces et sites dédiés au sou­venir.

Vic­to­ria Vil­laru­el, pen­dant la cam­pagne, a présen­té un plan pour trans­former la sin­istre ESMA (Ecole supérieure de la marine, cen­tre de tor­ture entre 1976 et 1982), dev­enue un musée du sou­venir sous la prési­dence de Nestor Kirch­n­er (2003–2007), en parc de loisirs !

Grande salle de l’Ecole supérieure de mécanique de la Marine (ESMA), aujour­d’hui cen­tre mémoriel de la dic­tature.

Une sim­ple lec­ture de la presse quo­ti­di­enne en cette journée de com­mé­mora­tion donne une idée de cet efface­ment mémoriel.

A droite, les deux prin­ci­paux quo­ti­di­ens y font à peine allu­sion. Un arti­cle en une de La Nación, sous un titre par­lant : « Marche du 24 mars : la gauche, le kirch­ner­isme (mou­ve­ment péro­niste de gauche, NDLA) et les asso­ci­a­tions de Droits de l’homme se mobilisent ». Même chose chez Clarín, on met en avant une com­mé­mora­tion «de gauche», tout en annonçant la sor­tie d’un doc­u­men­taire offi­ciel sur la dic­tature, lais­sant entrevoir qu’on y remet­tra cer­taines pen­d­ules à l’heure. Et encore, ces arti­cles sont à trou­ver en scrol­lant pas mal sur la page d’accueil de ces canards en ligne.

Infobae Argen­tine, pour sa part, pro­pose un arti­cle de fond en une, bien dans sa veine «cen­triste» habituelle, inti­t­ulé « Coup d’état de 1976 : du «con­sen­sus social en faveur de la dic­tature» que recon­nais­sait Fir­menich (Un des prin­ci­paux chefs révo­lu­tion­naires, NDLA) au « pire gou­verne­ment mil­i­taire de l’histoire » selon Massera (Ami­ral Emilio Massera, mem­bre de la junte mil­i­taire) ». L’article n’est pas signé par n’importe qui : Juan Bautista Tata Yofre fut le chef des ser­vices de ren­seigne­ments argentins sous la prési­dence de Car­los Men­em (1989–1999), et au cœur, en 2008 d’un «water­gate» local, piratage des cour­riels du cou­ple prési­den­tiel Nestor et Cristi­na Kirch­n­er, pour lequel il fut oppor­tuné­ment mis hors de cause en appel en 2016, sous la prési­dence de Mauri­cio Macri.

Je con­seille la lec­ture de cet arti­cle à tous ceux qui savent lire l’espagnol : ques­tion révi­sion­nisme, il vaut le détour. Yofre s’y mon­tre très sub­til. Tout en cri­ti­quant l’action poli­tique et économique des mil­i­taires, il les réha­bilite par la bande en ressor­tant le vieil argu­ment selon lequel ils auraient fait le sale boulot pour le plus grand prof­it de gens trop con­tents de ne pas se salir les mains eux-mêmes.

Il cite même le général Videla, pre­mier des qua­tre dic­ta­teurs qui se sont suc­cédé, s’adressant à ses juges :

«Que nous ayons été cru­els, nous l’assumons. En atten­dant, vous avez une Patrie…nous l’avons sauvée comme nous croyions devoir le faire. Y avait-il une autre méth­ode ? Nous ne le savons pas, mais nous ne pen­sons pas que nous auri­ons pu réalis­er d’une autre manière ce que nous avons réus­si. Jetez nous la cul­pa­bil­ité à la fig­ure et jouis­sez de nos résul­tats. Nous serons les bour­reaux, vous serez les hommes libres».

Par­mi les «grands» quo­ti­di­ens nationaux, seul Pagina/12 pro­pose une page d’accueil fournie en arti­cles, accu­sant au pas­sage le gou­verne­ment actuel de, je cite, «nier, jus­ti­fi­er ou même pro­mou­voir les crimes con­tre l’humanité com­mis par les forces de répres­sion».

On le voit, 50 ans après, les mémoires sont (re)devenues sélec­tives, et forte­ment cor­rélées aux ten­dances poli­tiques des uns et des autres.

En Argen­tine comme ailleurs, le révi­sion­nisme his­torique est comme un bou­chon de liège. On le croy­ait défini­tive­ment noyé, il revient imman­quable­ment à la sur­face. La ten­dance reste encore minori­taire dans l’opinion, mais ici et là, on com­mence à voir poindre des deman­des de mise en lib­erté, voire d’amnistie, des mil­i­taires pour­suiv­is. Jusqu’ici, sans suc­cès. Mais jusqu’à quand ?