La Biela

Rédigé le 5 jan­vi­er 2020

Entrée prin­ci­pale – Pho­to PR

          Pas la peine de présen­ter ce café célébris­sime établi juste en face le cimetière de la Reco­le­ta : il fig­ure dans tous les guides. On s’y reportera pour en avoir une descrip­tion touris­tique détail­lée.
          Ce n’est pas le plus beau de tous les bars “nota­bles” de Buenos Aires, ni le plus authen­tique. Son his­toire com­mence en 1850. A cette époque, ce n’était encore qu’un petit bar d’habitués appelé « La Vered­i­ta » (le petit trot­toir). Plus tard, il pren­dra le nom de « L’aéreo » (L’aéro), parce que très fréquen­té par des pilotes d’avion. Nous étions là dans les années 50. Ensuite, il est devenu curieuse­ment le lieu de ren­dez-vous d’une autre sorte de pilotes : de voitures de cours­es. C’est à par­tir de là qu’il a pris son nom défini­tif : « La Biela » (la bielle).
          Il se tar­gue égale­ment d’avoir reçu quelques écrivains célèbres, et dans la salle, on a assis à un des guéri­dons deux stat­ues de plâtre représen­tant Borges et Bioy Casares pour don­ner corps, si j’ose dire, à la légende. (On a fait de même, d’ailleurs, au café Tor­toni, Avenue de Mayo, où l’effigie grandeur nature de Borges a elle aus­si sa table réservée. Je ne remets pas en doute les vis­ites large­ment attestées des deux écrivains. Mais oblig­er « Georgie » et Adol­fo à lever le coude ain­si pour l’éternité, mitrail­lés par les flash­es des appareils pho­to, voilà qui me fait un peu de peine pour eux).

J.L Borges et A. Bioy Casares, clients à per­pé­tu­ité – Pho­to PR

         En tant que décor, le lieu en lui-même n’a absol­u­ment rien de bien extra­or­di­naire. A l’intérieur, déco auto­mo­bile, essen­tielle­ment des pho­tos de cours­es des années 50, la grande époque du héros nation­al, Juan Manuel Fan­gio, des insignes de mar­ques, des pièces de bag­noles anci­ennes (un mag­nifique radi­a­teur d’Hispano !) et des chais­es en bois au dossier évidé en forme de bielle (for­cé­ment). Cachet rétro donc. A l’extérieur, la vaste ter­rasse présente un aspect net­te­ment moins engageant. Mobili­er de jardin en plas­tique blanc et vert fon­cé, rangé à touche-touche sans ordre appar­ent, et de toute façon sans cesse déplacé par les clients qui en dis­posent au gré de leurs besoins. Le tout donne sur, ou plutôt sous, l’immense gom­mi­er qui trône devant le café depuis plus d’un siè­cle, autre célébrité de l’endroit (Avec le cimetière, naturelle­ment, mais nous en par­lerons sans doute plus tard). Ter­rasse que la mul­ti­tude de pigeons volant en rase-motte au-dessus et en-dessous des para­sols rend assez dan­gereuse, surtout si vous êtes en train de manger quelque chose. 

Gom­mi­er en face de La Biela – pho­to PV

          L’intérieur et la ter­rasse sont comme deux mon­des à part. Nous avons eu le temps de nous en ren­dre compte, pour la bonne rai­son que La Biela, située à 10 mn à pieds de chez nous, est rapi­de­ment devenu notre ren­dez-vous quo­ti­di­en de la fin d’après-midi.
          Dans l’ensemble, en bon café à touristes, surtout dans ce quarti­er chic, c’est plutôt cher. Mais nous nous sommes trou­vé une con­som­ma­tion bon marché, qui, en plus, donne droit à une petite assi­ette de chips pour accom­pa­g­n­er. La « cañi­ta de Impe­r­i­al », demi de bière aus­si locale qu’ordinaire, est ain­si devenu notre apéri­tif du soir. Nous y allons vers 17 h 30/18 h et nous instal­lons à la ter­rasse s’il y a de la place (et qu’il ne fait pas trop chaud). Bon poste pour observ­er les gens, et train­er une oreille. Bon, dans la fic­tion, il se passe tou­jours quelque chose, et nous auri­ons dû avoir tous les jours une anec­dote à racon­ter. Des regards croisés, le titre d’un livre qui per­met d’entamer la con­ver­sa­tion, le type célèbre qui vient s’installer juste à côté et qui vous demande gen­ti­ment la carte du menu qui manque sur sa table, bref, une amorce de con­tact qui se ter­mine par une belle ren­con­tre et par­fois le début d’une his­toire. Dans la réal­ité, sur cette ter­rasse rem­plie de touristes de toutes les nation­al­ités, jeunes, moins jeunes, familles, minettes en goguette ou youpies en voy­age, il n’y a rien, ou presque, à voir. Des gens qui bavar­dent, qui boivent, qui man­gent, et qui ont une vie aus­si ordi­naire que la nôtre. Bien enten­du, il est tou­jours pos­si­ble de leur en inven­ter une autre. C’est pré­cisé­ment de cela que s’occupe la fic­tion. Avec en général grand suc­cès. Mais si vous le per­me­t­tez, avant de nous lancer dans cette noble tâche, nous pren­drons le temps de finir nos bières, avant que le chaud soleil de la fin d’après-midi n’achève de les trans­former en potage de hou­blon.

          A l’intérieur, disions-nous, c’est un autre monde. D’une part, la moyenne d’âge est plus élevée, d’autre part, les Argentins y sont plus nom­breux. Des vieux Argentins, donc. Des gens du quarti­er, que les serveurs recon­nais­sent en entrant : cette par­tie de La Reco­le­ta, sans aucun doute la plus chic, est le ter­ri­toire de la vieille bour­geoisie portègne. La jeune bour­geoisie, elle, habite plutôt Paler­mo. Encore s’agit-il de la moins con­ven­tion­nelle. Les (très) rich­es Argentins (il y en a d’autant plus qu’il y a de plus en plus de pau­vres), depuis quelques années, s’installent plutôt à Puer­to Madero, ce nou­veau quarti­er né autour des anciens entre­pôts réha­bil­ités en restau­rants de luxe, de l’autre côté des bassins à flot.
          Les vieux sont restés à La Reco­le­ta. Et plus pré­cisé­ment à l’intérieur de cet îlot con­sti­tué par les Avenues Callao, Pueyrredón, Lib­er­ta­dor et Las Heras. Un îlot dont la Biela est le cen­tre exact. Et donc un point de ral­liement de la vieil­lesse con­fort­able, lec­trice de Clarín et élec­trice de la droite con­ser­va­trice. On com­prend que Borges y avait ses habi­tudes.

La salle – Pho­to PV

           Ce n’est pour­tant pas par provo­ca­tion que, lorsque nous en avons assez d’observer (c’est-à-dire assez rapi­de­ment), que j’ou­vre le livre acheté à l’Ateneo et me plonge dans sa lec­ture. «Pro­fe­tas del odio» (Prophètes de la haine) a été écrit par Aníbal Fer­nán­dez, l’ancien secré­taire de la prési­dence du temps de Cristi­na Kirch­n­er. La méchante sor­cière des vieux bour­geois de La Reco­le­ta. On devine que les ancêtres instal­lés à côté de nous n’ont aucune idée de qui est Aníbal Fer­nán­dez. Mais ce livre et ce qu’il dévoile des tra­vers poli­tiques argentins, nous don­nera peut-être l’occasion d’un nou­veau petit texte. En atten­dant, nos bons petits vieux plaisan­tent fer­ment au sujet des « kirch­ner­istes », comme ils les appel­lent. Ce qu’ils dis­ent n’est guère traduis­i­ble en français, et pas très char­i­ta­ble, mais ça nous fait beau­coup rire.

 

San Telmo

Rédigé le 5 jan­vi­er 2020

          Mat­inée San Tel­mo hier. C’est curieux l’effet que me fait à chaque fois ce quarti­er. Depuis le début, j’en suis « tombé amoureux », comme on dit dans les mau­vais doc­u­men­taires. Il représente pour moi l’essentiel de Buenos Aires, de l’âme de cette ville. Ce n’est pas un hasard non plus : c’est l’un des quartiers les plus anciens, et celui qui a accueil­li les grandes vagues d’immigration des années 1890–1910. Ce qui en fai­sait un quarti­er aus­si pop­u­laire que cos­mopo­lite, avec tous ses « con­ven­til­los » (immeubles de deux ou trois étages où les apparte­ments, minus­cules, don­naient tous sur une galerie courant autour d’une cour intérieure) où s’entassaient les Européens fraiche­ment débar­qués, en majorité Espag­nols et Ital­iens.
          Avant ces vagues, il était habité par les Portègnes les plus aisés, c’était le quarti­er « rési­den­tiel ». On en voit encore les ves­tiges de cette époque glo­rieuse sur les façades des immeubles les plus anciens, même s’ils sont large­ment tombés en décrépi­tude depuis. L’épidémie de fièvre jaune est venue tout chang­er, et rebat­tre les cartes démo­graphiques.

Dans San Tel­mo, ves­tige d’une époque dis­parue… — Pho­to PV

          Il me sem­ble que c’est cette dou­ble iden­tité – quarti­er riche, puis quarti­er très pau­vre – qui lui con­fère cette âme spé­ciale et emblé­ma­tique. Il est ain­si un con­cen­tré d’époques et de pop­u­la­tions bien dis­tinctes.
Sauf qu’il ne reste plus rien : ni de la pre­mière époque, ni de la sec­onde. Tout comme Mont­martre à Paris, le quarti­er s’est peu à peu mué en musée his­torique à ciel ouvert. On a beau marcher dans les rues (beau­coup ont gardé leurs vieux pavés), dif­fi­cile d’imaginer que « de vrais gens » puis­sent vivre ici, en tout cas dans le cœur du quarti­er, le rec­tan­gle qui s’étend de l’avenue Bel­gra­no à la Place Dor­rego, et de la rue Piedras à la rue Defen­sa. Il y a d’ailleurs peu de com­merces «quo­ti­di­ens» dans cette zone en revanche bien gar­nie en bou­tiques à touristes. Le marché cou­vert est emblé­ma­tique à ce titre : les com­merces « de bouche » (boucheries, légumes…) se comptent sur les doigts d’une main, l’essentiel de l’espace étant occupé par les mul­ti­ples anti­cail­leries et stands de bouffe « typ­ique ». Le pub­lic est donc très ciblé.

Le marché – Pho­to PV

          Hier midi, je me suis d’ailleurs lais­sé ten­ter par un de ces stands. Dans celui-ci, pas de tables, juste un comp­toir sur trois côtés, avec des tabourets hauts. Je me suis glis­sé sur le seul qui était libre, et j’ai atten­du qu’on vienne s’occuper de moi en lisant la carte. Il s’agissait d’un stand de chori­panes : un genre de hot-dog où la saucisse plas­tique habituelle est rem­placée par un bon gros « chori­zo » (Qui n’en est pas vrai­ment : c’est de la saucisse aus­si), de porc ou de mou­ton, accom­pa­g­né de dif­férentes gar­ni­tures au choix. Un genre de kebab argentin, donc.
          Faut être patient, comme sou­vent en Argen­tine. Mon verre de vin est arrivé assez rapi­de­ment, mais ensuite, j’ai qua­si­ment eu le temps de le vider avant l’arrivée de mon chori­pane. En même temps, c’est un gage de fraicheur : ils cuisent les chori­zos seule­ment au fur et à mesure des com­man­des. C’était très bon. Mais manger seul face au comp­toir, en écoutant les con­ver­sa­tions des gens tout autour – et les écouter ne sig­ni­fie pas les enten­dre, au mieux un brouha­ha indis­tinct – n’incite pas à la rêver­ie et à la pro­lon­ga­tion du déje­uner. Un autre que moi, ceci dit, aurait sans doute engagé une con­ver­sa­tion avec ses voisins. Mais c’est un exer­ci­ce pour le moment impos­si­ble pour moi.
          San Tel­mo – Mont­martre. Je sup­pose que c’est mon attrait pour l’histoire de ces quartiers qui me les fait aimer mal­gré leur trans­for­ma­tion en pièges à touristes. Der­rière ces arti­fices récents, il n’est pas dif­fi­cile de grat­ter pour en retrou­ver l’essence anci­enne, et évo­quer, même seule­ment en pen­sée, ce qu’ils furent avant leur muséi­fi­ca­tion : les témoins d’une intense his­toire pop­u­laire. En tout cas, il m’est impos­si­ble d’imaginer une vis­ite dans l’une des deux cap­i­tales sans y pass­er au moins une fois.

4 mars 2021 : Unes d’un jour ordinaire

Chronique des unes d’un jour ordi­naire en Argen­tine : à tra­vers l’exploration de cinq jour­naux en ligne, les pri­or­ités du moment au pays du maté calme.

Com­mençons par le plus lu : Clarín. Comme à son habi­tude, il a cher­ché par quel biais atta­quer le gou­verne­ment en place. Comme partout, le plus effi­cace en ce moment, c’est ce bon vieux virus, inépuis­able source quand on veut cri­ti­quer ceux qui se tapent la douloureuse tache d’y faire face pour tout le monde. Cette fois, la cri­tique con­cerne (là aus­si, comme à peu près partout) la ges­tion des vac­cins. Clarín relève que la ville de Buenos Aires (dirigée par l’opposition) se plaint que le pou­voir cen­tral dis­tribue les dos­es à tra­vers le pays non en fonc­tion de l’importance des groupes à risque, mais au pro­ra­ta des pop­u­la­tions. Et pro­duit un intéres­sant tableau cor­rob­o­rant ce fait. Cri­ti­quant par­al­lèle­ment, au pas­sage, le retard pris par l’Argentine dans l’achat glob­al de vac­cins, par rap­port à ses voisins brésilien et chilien. Deux gou­verne­ments évidem­ment plus sym­pa­thiques aux yeux du grand quo­ti­di­en argentin. Qui se demande si les régions ne feraient pas mieux de pren­dre leur autonomie (ce que la loi argen­tine per­met) sur le sujet.

La Nación choisit un autre angle d’attaque, prob­a­ble­ment plus pop­u­laire et plus effi­cace : la cor­rup­tion de l’époque Cristi­na Kirch­n­er. Lázaro Báez a été con­damné à 12 ans de prison pour blan­chisse­ment d’argent sale et ce que nous appel­le­ri­ons en France fraude aux marchés publics : l’entrepreneur de BTP d’origine chili­enne aurait béné­fi­cié de marchés truqués de la part du gou­verne­ment de Cristi­na Fer­nán­dez de Kirch­n­er, elle aus­si pour­suiv­ie dans dif­férentes affaires de cor­rup­tion active et pas­sive. Une affaire aux vastes ram­i­fi­ca­tions, dans laque­lle inter­fèrent égale­ment des soupçons de « law­fare », le pou­voir en place soupçon­nant cer­tains secteurs du monde judi­ci­aire de pactis­er avec l’opposition de droite pour « mouiller » les tou­jours pop­u­laires dirigeants péro­nistes. Un peu à la manière de ce qui a été fait au Brésil con­tre Lula et Dil­ma Roussef. Mais en l’occurrence, il sem­blerait que les dossiers soient bien plus solides dans le cas argentin que dans le cas brésilien, même si, des deux côtés de la fron­tière, les dénon­ci­a­teurs de la cor­rup­tion sont assez loin d’être eux-mêmes des cheva­liers blancs. L’Amérique latine n’est pas, et n’a jamais été en la matière, un ter­ri­toire binaire. Si le pou­voir cor­rompt, c’est encore et tou­jours plus vrai de ce côté-là de l’Atlantique. Hélas. Il est néan­moins assez croustil­lant de voir que la jus­tice du Pana­ma, par­adis fis­cal bien con­nu pour avoir abrité un temps les intérêts de l’ancien prési­dent de droite Mauri­cio Macri, se sai­sisse du dossier.

On ne sera donc pas éton­né de voir que c’est juste­ment le cas Macri que met en relief le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, fer­vent sup­port­er de Cristi­na Kirch­n­er et du par­ti péro­niste. Le quo­ti­di­en – qui par ailleurs évite aujourd’hui soigneuse­ment toute allu­sion aux affaires en cours con­tre Cristi­na Kirch­n­er et Lázaro Báez – pour­suit son enquête au sujet de la fail­lite pré­sumée fraud­uleuse de l’entreprise « Correo Argenti­no » (l’équivalent de notre Poste), jadis pro­priété de la famille Macri. Cette dernière est soupçon­née d’avoir prof­ité de son pas­sage au pou­voir pour négoci­er un accord avan­tageux de sauve­tage de l’entreprise, aux frais du con­tribuable. Correo Argenti­no, qui cherche dés­espéré­ment un repre­neur, doit 4 mil­liards et demi de pesos à l’Etat (Plus de 41 mil­lions d’euros au cours actuel) et aurait organ­isé son insolv­abil­ité en « déviant » les réserves de l’entreprise vers d’autres firmes appar­tenant à – ou amies de – la famille Macri. Qui s’en défend, tout en ten­tant, selon Pagina/12, d’évincer la juge en charge du dossier par tous les moyens.

Com­ment s’étonner ensuite que les Argentins se dés­espèrent d’être un jour gou­vernés par des élus hon­nêtes ?

A part ça, et pour plus de légèreté, dans le plus par­fait désor­dre : Cróni­ca a vu appa­raitre un OVNI au cours d’un jour­nal d’infos brésilien (Si si, c’est le titre de la une en ligne !), et le Diario Pop­u­lar célèbre la vic­toire du club de Boca Junior (celui de Maradona) en… trente-deux­ièmes de finale de la coupe d’Argentine. C’est aus­si le titre de une, mais notons que juste en dessous, on trou­ve un intéres­sant arti­cle sur un cas assez effrayant de pros­ti­tu­tion de mineures par leur pro­pre mère. (De 4 à 12 ans, les filles, quand même). Un sujet hélas uni­versel.

04/02/21 : Isabelita a 90 ans

AUX OUBLIETTES DE L’HISTOIRE

          Aujourd’hui jeu­di 4 févri­er, nous dit le quo­ti­di­en La Nación, est le jour du 90ème anniver­saire de María Estela Mar­tinez de Perón, plus con­nue sous son nom de scène (elle était danseuse avant de devenir la troisième épouse de Juan Perón) Isabeli­ta.
          Celle qui fut la pre­mière prési­dente de l’histoire argen­tine sem­ble aujourd’hui totale­ment oubliée de ses com­pa­tri­otes : on a eu beau chercher, aucun autre des grands quo­ti­di­ens en ligne ne men­tionne l’événement. Et il est même assez prob­a­ble qu’en lisant l’article de La Nación, plus d’un Argentin se sera éton­né d’apprendre qu’elle est encore de ce monde, 45 ans après avoir été ren­ver­sée, empris­on­née puis exilée par la dic­tature mil­i­taire.
          La Nación retrace les grandes lignes de ce qui fut sa vie, d’abord en Argen­tine où elle est née en 1931, puis à l’extérieur, d’abord lors des tournées sudaméri­caines de sa troupe de danse, puis en exil en Espagne, avec son mari. Elle avait juste­ment ren­con­tré Juan Perón en 1955 à Pana­ma, alors que celui-ci, ren­ver­sé par la «Rev­olu­ción Lib­er­ta­do­ra», com­mençait son long exil de dix-huit ans.
          Elle revien­dra avec lui en 1973, et ensem­ble, lui prési­dent et elle vice-prési­dente, ils rem­porteront l’élection à la mag­i­s­tra­ture suprême avec 62 % des voix. C’est donc elle qui, à la mort de Perón l’année d’après (juil­let 1974) pren­dra naturelle­ment les rênes du pou­voir. Pas pour longtemps. Car la péri­ode est très trou­blée, c’est le moins que l’on puisse dire. Le péro­nisme est très divisé, entre mou­ve­ments de jeunes d’extrême-gauche d’une part – ce sont eux qui ont prin­ci­pale­ment con­tribué au retour du chef – et ten­dance d’extrême-droite d’autre part, rap­portée dans les bagages de Perón lui-même. Ne per­dons pas de vue qu’il revient d’un long exil en… terre fran­quiste. Le retour du péro­nisme est donc mar­qué par beau­coup de vio­lence, entre les exac­tions de la Triple A (Alliance anti-com­mu­niste argen­tine, créée et dirigée par le secré­taire par­ti­c­uli­er de Perón, Lopez Rega) con­tre les gauchistes, et les atten­tats de ces derniers, en repré­sailles. Sans par­ler, bien enten­du, de toutes les ten­dances anti-péro­nistes qui n’ont évidem­ment pas dis­paru comme par enchante­ment.

Juan Perón et Isabeli­ta (María Estela Martínez Car­tas de Perón) en Espagne (1972)

          C’est avant tout cette image qui restera d’Isabelita. Celle d’une prési­dente dépassée, incom­pé­tente – elle se fera même rem­plac­er un mois pour «raisons de san­té» pen­dant son man­dat par Ita­lo Lud­er, le prési­dent du Sénat – et finale­ment des­ti­tuée par un coup d’état mil­i­taire en mars 1976.
          Empris­on­née pen­dant cinq ans, les mil­i­taires l’ont libérée en 1981, et elle est repar­tie en Espagne, d’abord dans la rési­dence qu’elle partageait autre­fois avec Perón, « Puer­ta de Hier­ro », puis dans son actuelle rési­dence à 30 kilo­mètres de Madrid. Elle y vit depuis com­plète­ment retirée, et s’est douce­ment fait oubli­er de ses conci­toyens. Au point qu’il ne s’est trou­vé qu’un seul quo­ti­di­en, aujourd’hui, pour se rap­pel­er qu’elle était tou­jours vivante, et que ce 4 févri­er était le jour de son 90ème anniver­saire.

Carlos Menem est mort

          L’ancien prési­dent Car­los Saúl Men­em (1989–1999) est mort dimanche matin 14 févri­er, à la clin­ique Los Arcos, dans le quarti­er de Paler­mo (nord-est de Buenos Aires) où il se trou­vait depuis décem­bre dernier pour une pneu­monie suiv­ie de com­pli­ca­tions. Il avait 90 ans.
          Une veil­lée funèbre a été immé­di­ate­ment organ­isée dans les locaux du Con­grès, dans le cen­tre de la cap­i­tale.
          Car­los Men­em avait été élu prési­dent en juil­let 1989, sous les couleurs du par­ti péro­niste, pour suc­céder à Raul Alfon­sín, pre­mier prési­dent élu démoc­ra­tique­ment après la dic­tature mil­i­taire qui a sévi entre 1976 et 1983.
          Le titre de Pagina/12 résume par­faite­ment le sou­venir que lais­sera prob­a­ble­ment Men­em dans l’histoire con­tem­po­raine argen­tine : celui d’un « leader pop­u­laire qui aura lais­sé un héritage impop­u­laire ». En 1988, gou­verneur de la province de La Rio­ja, il était par­venu con­tre toute attente à souf­fler la place de can­di­dat à un péro­niste his­torique, Anto­nio Cafiero, alors gou­verneur de Buenos Aires. Par la grâce d’un charisme cer­tain, et d’un pou­voir de séduc­tion et de con­vic­tion incon­testable, il a su charmer les électeurs péro­nistes, tou­jours nom­breux en Argen­tine, de gauche comme de droite. Un peu à la manière d’un Berlus­coni, ou d’un Sarkozy, pour citer deux per­son­nal­ités poli­tiques par­mi les plus «bling-bling» de l’histoire européenne récente.

          En pleine vague de néolibéral­isme Reagano-Thatch­e­rien, il va en appli­quer les pré­ceptes en les pous­sant à l’extrême, pri­vati­sant à tout va, et gou­ver­nant en fonc­tion des intérêts d’une petite minorité d’affairistes et de financiers, dont pas mal d’entreprises étrangères, qui vont sous son man­dat acquérir à vil prix des joy­aux de la couronne argen­tine, comme l’entreprise pétrolière YPF (Yacimien­tos petro­lif­er­os fis­cales), totale­ment bradée, ou Aero­lin­eas argenti­nas, la com­pag­nie d’aviation nationale. Il a sup­primé 75% du réseau fer­rovi­aire argentin, le faisant pass­er de 36 000 km de lignes à seule­ment 9000. Remise en cause du droit du tra­vail, coupes mas­sives dans les emplois publics, comme le rap­pelle Luis Bruschtein dans son arti­cle rétro­spec­tif du lun­di 15 févri­er, «Brique après brique, il a fait ce que même les mil­i­taires n’avaient jamais réus­si à faire. Il a employé son man­dat à déman­tel­er ce qu’il restait des réal­i­sa­tions des pre­miers gou­verne­ments péro­nistes : pri­vati­sa­tion de l’eau, du gaz, de l’électricité, des trans­ports, de l’industrie de l’acier, dérégu­la­tion de l’économie». Ce que cer­tains de ses opposants ont appelé, et appel­lent encore, «la fête méne­miste» a fait danser les mil­liards au détri­ment de l’immense majorité de son peu­ple.
          Poli­tique­ment, il est égale­ment l’artisan de l’amnistie pour les prin­ci­paux dirigeants de la dic­tature, et s’est rap­proché des Etats-Unis et de la Grande-Bre­tagne, mal­gré les sou­venirs douloureux de la guerre des Mal­ouines.

          Sa poli­tique ultra­l­ibérale et affairiste a con­duit l’Argentine droit dans le mur, débouchant sur une des pires crises de son his­toire, au début des années 2000. Avec des con­séquences ravageuses : chô­mage mas­sif, recrude­s­cence de la pau­vreté, dés­espoir des class­es défa­vorisées menant à des man­i­fes­ta­tions vio­lentes et des pil­lages de mag­a­sins, en 2001, avec en par­al­lèle une crise poli­tique aigue : pas moins de cinq prési­dents se suc­céderont en moins de trois ans, jusqu’à l’élection de Nestor Kirch­n­er en 2003 !
          Le plus extra­or­di­naire, c’est de con­stater qu’en dépit de cette poli­tique cat­a­strophique, Men­em aura été finale­ment le prési­dent qui aura gou­verné le plus longtemps dans l’histoire du pays : 10 ans, en étant même réélu en 1995 ! Il s’est même présen­té pour un troisième man­dat en 2003, avant de se retir­er après le pre­mier tour, pour éviter l’humiliation d’une défaite face à… un autre can­di­dat péro­niste ! (N. Kirch­n­er).
          Car on ne peut pas lui enlever ça : jusqu’à la cat­a­stro­phe finale, il aura su con­serv­er une pop­u­lar­ité cer­taine, en grande par­tie due à une de ses seules réus­sites économiques, au moins en début de man­dat : la réduc­tion de l’hyperinflation qui avait con­traint son prédécesseur Alfon­sín à la démis­sion, ain­si que la mise en place d’une poli­tique qui, croy­aient ceux qui louaient celle de Ronald Rea­gan et Mar­garet Thatch­er, allait per­me­t­tre au pays de redé­mar­rer en ouvrant son économie.

          Un intéres­sant arti­cle de La Nación liste un cer­tain nom­bre de « petites phras­es » pronon­cées par Men­em tout au long de sa car­rière, et qui en dis­ent long sur sa duplic­ité et son cynisme. En voici un petit échan­til­lon :

- « On ne sait pas com­bi­en de temps cela pren­dra, ni com­bi­en de sang il fau­dra vers­er, mais notre ter­ri­toire (Les Mal­ouines) revien­dra à notre peu­ple ». (Un an avant de repren­dre des rela­tions aus­si diplo­ma­tiques qu’amicales avec le Roy­aume-Uni)
— « Je déclare la cor­rup­tion délit de trahi­son à la patrie ». (Il a été plusieurs fois con­damné pour cor­rup­tion).
— « Une rame qui se met en grève c’est une rame qui ferme » : il n’aura pas hésité à met­tre cette men­ace envers le secteur fer­rovi­aire à exé­cu­tion, et pas seule­ment pour ce secteur ! (voir plus haut).
« Mon livre de chevet, ce sont les œuvres com­plètes de Socrate » (Qui n’a lais­sé aucun écrit !).
« Je n’aspire aucune­ment à être réélu » (2 ans avant de réformer la con­sti­tu­tion pour per­me­t­tre… sa réélec­tion !)
« Je vais gou­vern­er pour les enfants pau­vres qui ont faim et pour les enfants rich­es qui sont tristes ».

          Men­em le péro­niste fini­ra donc sa car­rière bat­tu par un autre péro­niste, dont il dira pis que pen­dre ensuite tout au long de son man­dat : tou­jours cette vieille con­tra­dic­tion interne à ce mou­ve­ment que nous autres Européens avons tant de mal à com­pren­dre et à appréhen­der, tant il recou­vre de ten­dances aus­si divers­es que franche­ment antag­o­nistes. Men­em peut être con­sid­éré non seule­ment comme un péro­niste «de droite», mais prob­a­ble­ment, égale­ment, comme un des pires, sinon le pire, des gou­ver­nants de toute l’histoire argen­tine, depuis que celle-ci est une république. Et ce ne sont pas les larmes de croc­o­dile de tous ceux qui font la queue depuis dimanche pour pass­er devant son cer­cueil qui chang­eront grand-chose à la trace qu’il lais­sera dans l’histoire, et dans le cœur de la plus grande majorité des Argentins. D’ailleurs, aux dernières nou­velles, il n’y avait pas foule aux abor­ds du Con­grès pour lui ren­dre un dernier hom­mage.

PS. Je viens de lire un arti­cle là-dessus sur le blog “gau­choma­lo”, de San­ti­a­go Gon­za­lez. L’ar­ti­cle, écrit le 15 févri­er, est paru égale­ment dans le quo­ti­di­en “La Pren­sa” d’au­jour­d’hui, 22 févri­er.  C’est un arti­cle très cri­tique sur l’héritage méne­miste, mais qui lui tresse des couronnes au sujet de sa poli­tique néolibérale, par­lant d’une péri­ode inédite de “sérénité économique, de sen­sa­tion de lib­erté et d’ou­ver­ture sur le monde” (Je traduis en syn­théti­sant). Une opin­ion pas for­cé­ment partagée par tous les Argentins ayant vécu cette époque, en tout cas les plus mod­estes. Néan­moins, l’ar­ti­cle qual­i­fie cette péri­ode “d’é­tape mafieuse” de la saga péro­niste, un “proces­sus de dés­in­té­gra­tion de la nation argen­tine ini­tié par les mil­i­taires, pour­suivi par Alfon­sín, insti­tu­tion­al­isé par Men­em et per­fec­tion­né par ses héri­tiers Kirch­ner­istes et Macristes (qui) pour­suit sa marche en avant vers un ordre nou­veau non décidé par les citoyens”. L’ar­ti­cle, à mon sens, décrit assez bien le sys­tème du pou­voir méne­miste, même s’il exempte un peu légère­ment de leurs respon­s­abil­ités les influ­ents théoriciens ultra-libéraux de l’époque.

Voir égale­ment l’ex­cel­lent doc­u­men­taire de Pino Solanas Memo­ria del saqueo, (qu’on pour­rait traduire par “chronique d’un saccage”) qui cou­vre la péri­ode allant de 1976 à 2001, soit de la dic­tature mil­i­taire à la fin du règne de Men­em. (En espag­nol).

04/02/21 : Isabelita a 90 ans

AUX OUBLIETTES DE L’HISTOIRE

          Aujourd’hui jeu­di 4 févri­er, nous dit le quo­ti­di­en La Nación, est le jour du 90ème anniver­saire de María Estela Mar­tinez de Perón, plus con­nue sous son nom de scène (elle était danseuse avant de devenir la troisième épouse de Juan Perón) Isabeli­ta.
          Celle qui fut la pre­mière prési­dente de l’histoire argen­tine sem­ble aujourd’hui totale­ment oubliée de ses com­pa­tri­otes : on a eu beau chercher, aucun autre des grands quo­ti­di­ens en ligne ne men­tionne l’événement. Et il est même assez prob­a­ble qu’en lisant l’article de La Nación, plus d’un Argentin se sera éton­né d’apprendre qu’elle est encore de ce monde, 45 ans après avoir été ren­ver­sée, empris­on­née puis exilée par la dic­tature mil­i­taire.
          La Nación retrace les grandes lignes de ce qui fut sa vie, d’abord en Argen­tine où elle est née en 1931, puis à l’extérieur, d’abord lors des tournées sudaméri­caines de sa troupe de danse, puis en exil en Espagne, avec son mari. Elle avait juste­ment ren­con­tré Juan Perón en 1955 à Pana­ma, alors que celui-ci, ren­ver­sé par la «Rev­olu­ción Lib­er­ta­do­ra», com­mençait son long exil de dix-huit ans.
          Elle revien­dra avec lui en 1973, et ensem­ble, lui prési­dent et elle vice-prési­dente, ils rem­porteront l’élection à la mag­i­s­tra­ture suprême avec 62 % des voix. C’est donc elle qui, à la mort de Perón l’année d’après (juil­let 1974) pren­dra naturelle­ment les rênes du pou­voir. Pas pour longtemps. Car la péri­ode est très trou­blée, c’est le moins que l’on puisse dire. Le péro­nisme est très divisé, entre mou­ve­ments de jeunes d’extrême-gauche d’une part – ce sont eux qui ont prin­ci­pale­ment con­tribué au retour du chef – et ten­dance d’extrême-droite d’autre part, rap­portée dans les bagages de Perón lui-même. Ne per­dons pas de vue qu’il revient d’un long exil en… terre fran­quiste. Le retour du péro­nisme est donc mar­qué par beau­coup de vio­lence, entre les exac­tions de la Triple A (Alliance anti-com­mu­niste argen­tine, créée et dirigée par le secré­taire par­ti­c­uli­er de Perón, Lopez Rega) con­tre les gauchistes, et les atten­tats de ces derniers, en repré­sailles. Sans par­ler, bien enten­du, de toutes les ten­dances anti-péro­nistes qui n’ont évidem­ment pas dis­paru comme par enchante­ment.

Juan Perón et Isabeli­ta (María Estela Martínez Car­tas de Perón) en Espagne (1972)

          C’est avant tout cette image qui restera d’Isabelita. Celle d’une prési­dente dépassée, incom­pé­tente – elle se fera même rem­plac­er un mois pour «raisons de san­té» pen­dant son man­dat par Ita­lo Lud­er, le prési­dent du Sénat – et finale­ment des­ti­tuée par un coup d’état mil­i­taire en mars 1976.
          Empris­on­née pen­dant cinq ans, les mil­i­taires l’ont libérée en 1981, et elle est repar­tie en Espagne, d’abord dans la rési­dence qu’elle partageait autre­fois avec Perón, « Puer­ta de Hier­ro », puis dans son actuelle rési­dence à 30 kilo­mètres de Madrid. Elle y vit depuis com­plète­ment retirée, et s’est douce­ment fait oubli­er de ses conci­toyens. Au point qu’il ne s’est trou­vé qu’un seul quo­ti­di­en, aujourd’hui, pour se rap­pel­er qu’elle était tou­jours vivante, et que ce 4 févri­er était le jour de son 90ème anniver­saire.

1916 — Irigoyen et la première république populaire

         

          On l’a vu dans l’article précé­dent, la loi Sáenz Peña, pro­mul­guée en 1912, en instau­rant le suf­frage uni­versel (mas­culin) et le secret du vote, a mis fin à plusieurs décen­nies de fraude élec­torale en faveur d’un seul et unique par­ti, celui de l’oligarchie des pro­prié­taires ter­riens, le Par­ti Auton­o­miste Nation­al (P.A.N.). Les con­séquences de cette nou­velle donne ne se font pas atten­dre : d’autres par­tis se glis­sent dans l’entrebâillement de la porte, et trou­vent des électeurs par­mi, en grande par­tie, les fils des immi­grants de la dernière généra­tion, celle de 1880–1910.
          Le prin­ci­pal par­ti d’opposition, à la fin du XIXème, c’est l’Union civique rad­i­cale. A la base, un par­ti de jeunes loups de la poli­tique. Il com­mence par s’appeler, en 1889, « Union civique de la jeunesse » (Unión cívi­ca de la juven­tud), comp­tant dans ses rangs out­re son fon­da­teur Fran­cis­co Bar­roetaveña, de futurs grands dirigeants argentins comme Juan B. Jus­to, qui fondera quelques années plus tard (en 1896) le pre­mier par­ti social­iste argentin, et Marce­lo Tor­cu­a­to de Alvear, futur prési­dent de la République (1922–1928). Mais surtout, il jette des ponts avec le reste de l’opposition répub­li­caine, et notam­ment l’ancien prési­dent et fon­da­teur du grand quo­ti­di­en La Nación, Bar­tolomé Mitre, ain­si que Lean­dro Alem, un ancien du Par­ti auton­o­miste en rup­ture de ban et fon­da­teur du Par­ti Répub­li­cain.

Les fon­da­teurs de l’U­nion Civique : de g. à d. Marce­lo Alvear, Lean­dro Alem, Fran­cis­co Bar­roetaveña, Juan Passe — Pho­to DP

          Le 13 avril 1890, nait de ces rap­proche­ments l’Union Civique, dont Lean­dro Alem est élu prési­dent. En juil­let de la même année, ce mou­ve­ment enclenche la Rev­olu­ción del Par­que, qui, si elle échoue, parvient néan­moins à faire chuter Juárez Cel­man, qui démis­sion­nera au prof­it de son vice-prési­dent Car­los Pel­le­gri­ni. Pre­mière petite vic­toire, mais pour le moment, le P.A.N. a encore les choses bien en mains : l’opposition reste bal­bu­tiante, et, comme sou­vent, minée par les dis­sen­sions et querelles d’égo. Pen­dant ce temps, les magouilles élec­torales per­me­t­tent au pou­voir de se main­tenir à flot, comme en 1892, deux ans après la Révo­lu­tion du Parc, quand Car­los Pel­le­gri­ni parvient à faire inter­dire à l’Union Civique (dev­enue Union civique rad­i­cale en 1891) de présen­ter un can­di­dat à la prési­den­tielle en inven­tant un pseu­do com­plot sédi­tieux.
          Après le sui­cide de Lean­dro Alem en 1896, très affec­té par les querelles internes et les défaites poli­tiques, c’est son neveu, Hipól­i­to Irigoyen (1852–1933), qui prend la tête du mou­ve­ment, en 1903.
          La tra­jec­toire poli­tique du nou­veau dirigeant n’a rien de révo­lu­tion­naire. Fils d’un immi­gré basque français et de la sœur de Lean­dro Alem, il a d’abord grossit avec son oncle les rangs du P.A.N. Il n’avait alors que 17 ans. Sept ans plus tard, tou­jours avec son oncle, il fait par­tie des fon­da­teurs du nou­veau Par­ti Répub­li­cain, et à 25 ans, il devient député. C’est que c’est un jeune homme très act­if. A par­tir de 1880, il offi­cie en tant que pro­fesseur d’histoire à l’École nor­male d’instituteurs, en 1881, il obtient son diplôme d’avocat, et par­al­lèle­ment à tout ça, il trou­ve encore le temps d’acheter des ter­res agri­coles et de devenir pro­prié­taire de plusieurs «estancias» (ranch, en bon français) où il pra­tique l’élevage à viande. Après la Révo­lu­tion du Parc, il rejoint les rangs du nou­veau par­ti dirigé par son oncle Lean­dro Alem, l’Union Civique rad­i­cale, et par­ticipe à une sec­onde ten­ta­tive révo­lu­tion­naire, en 1893, aux côtés de Marce­lo Tor­cu­a­to de Alvear.  Nou­v­el échec, qui lui vau­dra arresta­tion et bref exil en Uruguay.
          Troisième essai en févri­er 1905, un soulève­ment armé dans cinq grandes villes simul­tané­ment (Buenos Aires, Bahia Blan­ca, Men­doza, Cór­do­ba et San­ta Fe), soulève­ment qui ira jusqu’à la séques­tra­tion du vice-prési­dent Figueroa Alcor­ta, mais qui, faute de sou­tien pop­u­laire et mil­i­taire, et après la procla­ma­tion de l’état de siège, se ter­min­era par une nou­velle défaite. Un coup de boutoir qui cette fois encore ne sera pas par­venu à abat­tre le mur con­ser­va­teur, mais qui néan­moins l’aura sérieuse­ment fis­suré. En effet, à par­tir de ce moment, plus rien ne sera comme avant au P.A.N., qui com­mence à se frac­tion­ner. C’est que cer­tains com­men­cent à sen­tir que le vent est en train de tourn­er, et que le bon vieux sys­tème est à bout de souf­fle. Cette nou­velle ten­dance, emmenée par Roque Sáenz Peña, finit d’ailleurs par l’emporter, et fait faire un dernier tour de piste à ce qu’il reste du P.A.N. en 1910. Le temps de pro­mulguer la fameuse loi sur le suf­frage uni­versel et secret. Qui per­me­t­tra enfin à l’opposition de pren­dre son tour : aux élec­tions de 1916, c’est donc le can­di­dat de l’Union civique rad­i­cale, Hipól­i­to Irigoyen, qui est élu.
          Autant dire que s’est un sacré coup de ton­nerre, après presque trente ans de con­ser­vatisme. Bon, ne nous embal­lons pas trop non plus, ce n’est pas vrai­ment la révo­lu­tion qui tri­om­phe avec Irigoyen. On l’a vu, l’homme n’est pas issu des bas-fonds de la société argen­tine, c’est un avo­cat dou­blé d’un con­fort­able pro­prié­taire ter­rien, ce n’est donc pas encore tout à fait le peu­ple qui arrive au pou­voir. Mais cette élec­tion, qui met dehors, à la régulière, le vieux par­ti de la classe dom­i­nante, est quand même une sacrée vic­toire pour tous ceux qui jusque là, avaient été totale­ment exclus de la vie poli­tique nationale. Car comme le rap­pelle l’his­to­rien Raúl Scal­abri­ni Ortiz (« Irigoyen y Perón », Ed. Fab­ro, p.15) « Pen­dant 63 ans, de 1853 à 1916, l’oligarchie a gou­verné le pays sans plus de con­traintes que le choc des ambi­tions et de la cupid­ité de ses mem­bres. Le gou­verne­ment sor­tant choi­sis­sait le gou­verne­ment suiv­ant. Le peu­ple n’était rien d’autre qu’un pro­duc­teur de richess­es au béné­fice d’une autre par­tie de la société. Le pays n’avançait qu’à la mesure des désirs de l’Etranger et de son médi­a­teur nation­al ». Cette fois, le peu­ple avait donc pu choisir lui-même son des­tin : on com­prend alors que l’avènement d’Irigoyen ait pu être vécu comme une réelle vic­toire pop­u­laire. Raúl Scal­abri­ni, tou­jours (p.16) : « Revendi­quer les droits du peu­ple, respecter sa volon­té, équiv­alait à révo­lu­tion­ner l’ordre du régime. Celui qui incar­nait la représen­ta­tion légitime du peu­ple ne pou­vait qu’être révo­lu­tion­naire au sens le plus com­plet du terme ». Et puis, ne pas oubli­er qu’Irigoyen avait par­ticipé à rien moins que trois révo­lu­tions des­tinées à ren­vers­er le régime con­ser­va­teur. En somme, il devient naturelle­ment le pre­mier héros pop­u­laire de la poli­tique argen­tine. Un « pré-Perón », en quelque sorte. On le ver­ra plus tard, lorsqu’il sera lui-même con­fron­té à la colère du peu­ple, lors de la « Semaine trag­ique » en 1919 et des grèves d’ouvriers agri­coles en Patag­o­nie en 1921, sa réac­tion le sera net­te­ment moins, pop­u­laire. Mais il restera à jamais comme le pre­mier prési­dent réelle­ment élu au suf­frage uni­versel et non truqué de l’histoire argen­tine.

Hipól­i­to Irigoyen — Pho­to DP

L’application de la loi est contestée !

          Coup de ton­nerre, quelques jours à peine après la pro­mul­ga­tion de la loi du l’a­vorte­ment légal. María Beat­riz Aucar de Trot­ti, une juge de la région du Cha­co (Nord Argen­tine) a sus­pendu, sur plainte d’un groupe de par­ti­c­uliers, l’application de cette loi pour l’ensemble de la province. Motif invo­qué : la loi serait incom­pat­i­ble avec la con­sti­tu­tion régionale. Selon Clarín, la juge met en avant dans ses atten­dus que « l’article 15 de la con­sti­tu­tion provin­ciale garan­tit le droit à la vie et à la lib­erté, depuis la con­cep­tion, et ce pour toutes les per­son­nes, et s’agissant d’une com­pé­tence partagée par la province et la nation, doit en con­séquence primer l’interprétation (de la loi) la plus favor­able à la per­son­ne humaine ». Une affir­ma­tion aus­sitôt con­testée par l’association pour le droit à l’avortement de la province du Cha­co, par la voix de la députée Tere Cubells, qui rap­pelle qu’une autorité provin­ciale ne peut décider d’appliquer ou non une loin nationale.
          Le Diario Pop­u­lar s’étend sur les détails d’une querelle juridique qui devrait con­fron­ter les spé­cial­istes du droit argentin les jours prochains. D’autant, sig­nale ce jour­nal, que face à une demande iden­tique de citoyens de sa province il y a une dizaine de jours, le juge fédéral Julio Bavio, de la juri­dic­tion de Salta, avait statué de façon diamé­trale­ment opposée, arguant qu’il n’avait, lui, aucune com­pé­tence pour con­tester une loi votée par le pou­voir lég­is­latif nation­al.
          Naturelle­ment, comme le souligne dans son arti­cle le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, l’offensive vient claire­ment des milieux con­ser­va­teurs «pro-vie». Pagina/12 nous apprend en out­re que la juge Trot­ti est une mil­i­tante con­fes­sion­nelle active, tout comme son mari, Ernesto Trot­ti, mem­bre de la com­mis­sion Jus­tice et Paix de l’Archevêché du Cha­co. Pagina/12 livre la liste des plaig­nants du Cha­co : ils sont six, dont cinq femmes, toutes mil­i­tantes actives de mou­ve­ments anti-avorte­ment et anti « mariage pour tous » (Le mariage homo­sex­uel est pos­si­ble en Argen­tine depuis 2010). Des militants(es) anti-fémin­istes.
          La déci­sion de la juge du Cha­co a été aus­sitôt vigoureuse­ment cri­tiquée par le min­istre de la jus­tice, Ginés González Gar­cía, dans un tweet : «La juge du Cha­co prend une mesure con­ser­va­toire pour inter­dire droit et san­té aux femmes de la région. C’est incroy­able. On utilise la jus­tice pour ne pas respecter la loi !»
          Le débat promet d’être chaud. En effet, les par­ti­sans de l’inconstitutionnalité, comme par exem­ple Paco Achitte, chef de ser­vice de l’hôpital Per­ran­do, cité par Clarín, argu­mentent que la loi (de légal­i­sa­tion de l’avortement) porte atteinte à l’autonomie des régions, et que celles-ci dis­posent tou­jours d’un droit de réserve en ce qui con­cerne un droit « non délégué » (formelle­ment) au pou­voir nation­al. Ce qui serait selon eux le cas de cette loi appliquée locale­ment. Une ambigüité du droit argentin qui risque de com­pli­quer sérieuse­ment cette appli­ca­tion, d’autant que d’autres régions, celles naturelle­ment dom­inées par une majorité anti avorte­ment, pour­raient égale­ment se posi­tion­ner dans le même sens. Paco Achitte, d’ailleurs, prési­dent du Par­ti « Ciu­dadanos A Gob­ernar », compte bien pro­pos­er pour sa région de Cor­ri­entes (Nord-est, fron­tière avec le Brésil) une « déc­la­ra­tion de non-adhé­sion au pro­jet d’IVE (Inter­rup­tion volon­taire de grossesse, en espag­nol) ».
          En Argen­tine, mal­gré la pro­mul­ga­tion de la loi, le com­bat des femmes est encore loin d’être ter­miné.

1912 : la fin du P.A.N. et de la fraude électorale. Ou presque.

          L’histoire du Par­ti Auton­o­miste Nation­al (P.A.N.) com­mence en 1874, avec l’élection de Nico­las Avel­lane­da. Uni­fi­ca­tion du Par­tido Nacional dirigé par ce dernier et du Par­tido auton­o­mista d’Adol­fo Alsi­na, à la base c’est un par­ti de ten­dance plutôt libérale et libre-échangiste, mais son mode de gou­verne­ment, à la fois oli­garchique, clien­téliste et autori­taire, et ses pra­tiques élec­torales dou­teuses, con­sis­tant à se main­tenir indéfin­i­ment au pou­voir par le biais de la fraude, ont beau­coup altéré son image, pour en faire un sim­ple par­ti con­ser­va­teur de ten­dance auto­cra­tique. Il faut dire qu’à l’époque, on ne par­lait pas de suf­frage uni­versel : c’était un col­lège d’électeurs plutôt réduit (moins de 300) qui décidait de l’élection ! Rel­a­tive­ment facile à manip­uler, comme on le com­pren­dra, il était élu par les Par­lements de province, selon le sys­tème dit de « la liste com­plète », qui per­me­t­tait d’en exclure d’éventuels opposants. (Voir ici, p. 382) Des par­lements mas­sive­ment occupés par le pou­voir en place, grâce à l’influence et au pres­tige prési­den­tiel d’une part, et au sys­tème dit du «Voto can­ta­do» (Vote à voix haute, en quelque sorte : l’électeur aux élec­tions locales devant se ren­dre au bureau élec­toral et faire enreg­istr­er son choix soit en dis­ant pour qu’il voulait vot­er, soit en choi­sis­sant un des bul­letins posés sur la table, au vu et au su des mem­bres du bureau. On voit d’ici ce que cela pou­vait impli­quer ! D’autant qu’une loi con­sti­tu­tion­nelle don­nait le droit au gou­verne­ment en place d’intervenir dans les proces­sus élec­toraux pour «pro­téger la forme répub­li­caine de gou­verne­ment» c’est-à-dire d’annuler arbi­traire­ment les élec­tions d’opposants [p. 383]).

Le vote à voix haute, car­i­ca­ture d’époque — Pho­to DP

- Halte, qui va là ?
- Un vote.
- Pour qui ?
- Pour Marceli­no.
- Allez‑y.

          Il est par­venu à se main­tenir au pou­voir pen­dant 36 ans, soit six prési­dences (à l’époque, le man­dat prési­den­tiel argentin durait 6 ans), dont deux dirigées par le même Julio Roca (celui de la con­quête du désert), à quelques années de dis­tance. Il y eut un 7ème man­dat, de 1910 à 1916, rem­pli par Roque Sáenz Peña puis, après son décès, par son vice-prési­dent Vic­tori­no de La Plaza, mais à cette époque, des scis­sions étaient apparues dans le par­ti, et ce prési­dent (Sáenz Peña) était le représen­tant d’une des ten­dances dis­si­dentes, l’Union Nationale.

          On trou­vera ici une his­toire retraçant les dates mar­quantes de ce par­ti, mais atten­tion : il s’agit du site du par­ti auton­o­miste actuel, et donc d’une présen­ta­tion pass­able­ment ori­en­tée (Qui fait entre autres l’apologie de la Con­quête du désert, décrite comme une guerre clas­sique entre bel­ligérants et ressert le mythe de la frater­ni­sa­tion entre vain­queurs et vain­cus, les pre­miers appor­tant civil­i­sa­tion, san­té et pro­tec­tion aux sec­onds !)

          La poli­tique du P.A.N. durant toutes ces années de pou­voir fut toute entière mise au ser­vice de l’oligarchie dom­i­nante, essen­tielle­ment agri­cole. Dont, d’ailleurs, beau­coup d’élus étaient issus. Sous le règne du P.A.N., la con­cen­tra­tion de la pro­priété des ter­res a atteint son max­i­mum, détour­nant par ailleurs les grandes for­tunes argen­tines d’un investisse­ment indus­triel qui aurait pour­tant été prof­itable à toute l’économie en main­tenant son indépen­dance. Celui-ci, au con­traire, a été large­ment «sous-traité» aux grandes puis­sances européennes, notam­ment bri­tan­nique, française et alle­mande. Entre 1870 et 1914, par exem­ple, les investisse­ments bri­tan­niques dans l’industrie argen­tine (chemin de fer, mines, pro­duits man­u­fac­turés) ont été mul­ti­pliés par 9 ! C’est en grande par­tie cette poli­tique con­ser­va­trice (le pou­voir aux grands pro­prié­taires ter­riens, l’industrie aux puis­sances étrangères) qui va con­di­tion­ner le des­tin poli­tique tout entier de l’Argentine, qui ne s’est jamais vrai­ment sor­tie de ce sché­ma, à part peut-être, dans les années du pre­mier péro­nisme (1946–1955).

          Naturelle­ment, cette omnipo­tence d’un seul par­ti a généré de nom­breuses oppo­si­tions, mais, on l’a vu, celles-ci ont été aisé­ment jugulées par un sys­tème élec­toral tail­lé pour résis­ter à toutes les tem­pêtes. Il y a même eu une révo­lu­tion, en 1890, dite «La rev­olu­ción del par­que», la révo­lu­tion du parc, provo­quée par la mau­vaise ges­tion du Prési­dent Juárez Cel­man entrainant une crise économique aiguë. Les insurgés seront vain­cus, mais Cel­man devra laiss­er sa place à son vice-prési­dent, Car­los Pel­le­gri­ni, pour ter­min­er le man­dat.

Roque Sáenz Peña — Pho­to DP

          Ce n’est qu’en 1910 qu’on peut dater la véri­ta­ble fin du règne du P.A.N. Roque Sáenz Peña, comme nous le disions plus haut, fai­sait bien par­tie du Par­ti auton­o­miste, mais toute une frac­tion de celui-ci, désireuse de mod­erniser le par­ti et surtout de met­tre fin au sys­tème de fraude élec­torale, va faire scis­sion en créant un nou­veau mou­ve­ment, l’Union Nationale. C’est donc son can­di­dat, Sáenz Peña, qui sera élu en 1910, et qui pro­mulguera, deux ans plus tard, une loi fon­da­men­tale insti­tu­ant le suf­frage uni­versel, oblig­a­toire et surtout secret, et étab­lis­sant des listes élec­torales fiables pour garan­tir la loy­auté des scruti­ns. Oui bon, uni­versel, uni­versel, pas encore pour les femmes, mal­heureuse­ment. Celles-ci devront atten­dre 1947 pour avoir le droit de met­tre leur bul­letin dans l’urne. Quant à la fin de la fraude, oui, un peu, pour quelques années. Elle ressor­ti­ra des plac­ards dans les années trente, pen­dant la fameuse «Décen­nie infâme», sous des gou­verne­ments dom­inés par des mil­i­taires : celui de José Félix Uribu­ru d’abord (1930–1932), puis celui d’Agustín P. Jus­to (1932–1938) ensuite. Une décen­nie infâme qui va d’ailleurs dur­er un peu plus de dix ans, puisqu’elle se pro­longera sous les man­dats de Rober­to Ortiz puis de son vice-prési­dent Ramón Castil­lo (1938–1943). Des joyeux drilles que n’aurait pas reniés le P.A.N. Un par­ti aujourd’hui tou­jours présent dans le paysage poli­tique argentin, bien que tout à fait con­fi­den­tiel : il a obtenu 0,13 % des voix à la prési­den­tielle de 2019 !