Carlos Menem est mort

          L’ancien prési­dent Car­los Saúl Men­em (1989–1999) est mort dimanche matin 14 févri­er, à la clin­ique Los Arcos, dans le quarti­er de Paler­mo (nord-est de Buenos Aires) où il se trou­vait depuis décem­bre dernier pour une pneu­monie suiv­ie de com­pli­ca­tions. Il avait 90 ans.
          Une veil­lée funèbre a été immé­di­ate­ment organ­isée dans les locaux du Con­grès, dans le cen­tre de la cap­i­tale.
          Car­los Men­em avait été élu prési­dent en juil­let 1989, sous les couleurs du par­ti péro­niste, pour suc­céder à Raul Alfon­sín, pre­mier prési­dent élu démoc­ra­tique­ment après la dic­tature mil­i­taire qui a sévi entre 1976 et 1983.
          Le titre de Pagina/12 résume par­faite­ment le sou­venir que lais­sera prob­a­ble­ment Men­em dans l’histoire con­tem­po­raine argen­tine : celui d’un « leader pop­u­laire qui aura lais­sé un héritage impop­u­laire ». En 1988, gou­verneur de la province de La Rio­ja, il était par­venu con­tre toute attente à souf­fler la place de can­di­dat à un péro­niste his­torique, Anto­nio Cafiero, alors gou­verneur de Buenos Aires. Par la grâce d’un charisme cer­tain, et d’un pou­voir de séduc­tion et de con­vic­tion incon­testable, il a su charmer les électeurs péro­nistes, tou­jours nom­breux en Argen­tine, de gauche comme de droite. Un peu à la manière d’un Berlus­coni, ou d’un Sarkozy, pour citer deux per­son­nal­ités poli­tiques par­mi les plus «bling-bling» de l’histoire européenne récente.

          En pleine vague de néolibéral­isme Reagano-Thatch­e­rien, il va en appli­quer les pré­ceptes en les pous­sant à l’extrême, pri­vati­sant à tout va, et gou­ver­nant en fonc­tion des intérêts d’une petite minorité d’affairistes et de financiers, dont pas mal d’entreprises étrangères, qui vont sous son man­dat acquérir à vil prix des joy­aux de la couronne argen­tine, comme l’entreprise pétrolière YPF (Yacimien­tos petro­lif­er­os fis­cales), totale­ment bradée, ou Aero­lin­eas argenti­nas, la com­pag­nie d’aviation nationale. Il a sup­primé 75% du réseau fer­rovi­aire argentin, le faisant pass­er de 36 000 km de lignes à seule­ment 9000. Remise en cause du droit du tra­vail, coupes mas­sives dans les emplois publics, comme le rap­pelle Luis Bruschtein dans son arti­cle rétro­spec­tif du lun­di 15 févri­er, «Brique après brique, il a fait ce que même les mil­i­taires n’avaient jamais réus­si à faire. Il a employé son man­dat à déman­tel­er ce qu’il restait des réal­i­sa­tions des pre­miers gou­verne­ments péro­nistes : pri­vati­sa­tion de l’eau, du gaz, de l’électricité, des trans­ports, de l’industrie de l’acier, dérégu­la­tion de l’économie». Ce que cer­tains de ses opposants ont appelé, et appel­lent encore, «la fête méne­miste» a fait danser les mil­liards au détri­ment de l’immense majorité de son peu­ple.
          Poli­tique­ment, il est égale­ment l’artisan de l’amnistie pour les prin­ci­paux dirigeants de la dic­tature, et s’est rap­proché des Etats-Unis et de la Grande-Bre­tagne, mal­gré les sou­venirs douloureux de la guerre des Mal­ouines.

          Sa poli­tique ultra­l­ibérale et affairiste a con­duit l’Argentine droit dans le mur, débouchant sur une des pires crises de son his­toire, au début des années 2000. Avec des con­séquences ravageuses : chô­mage mas­sif, recrude­s­cence de la pau­vreté, dés­espoir des class­es défa­vorisées menant à des man­i­fes­ta­tions vio­lentes et des pil­lages de mag­a­sins, en 2001, avec en par­al­lèle une crise poli­tique aigue : pas moins de cinq prési­dents se suc­céderont en moins de trois ans, jusqu’à l’élection de Nestor Kirch­n­er en 2003 !
          Le plus extra­or­di­naire, c’est de con­stater qu’en dépit de cette poli­tique cat­a­strophique, Men­em aura été finale­ment le prési­dent qui aura gou­verné le plus longtemps dans l’histoire du pays : 10 ans, en étant même réélu en 1995 ! Il s’est même présen­té pour un troisième man­dat en 2003, avant de se retir­er après le pre­mier tour, pour éviter l’humiliation d’une défaite face à… un autre can­di­dat péro­niste ! (N. Kirch­n­er).
          Car on ne peut pas lui enlever ça : jusqu’à la cat­a­stro­phe finale, il aura su con­serv­er une pop­u­lar­ité cer­taine, en grande par­tie due à une de ses seules réus­sites économiques, au moins en début de man­dat : la réduc­tion de l’hyperinflation qui avait con­traint son prédécesseur Alfon­sín à la démis­sion, ain­si que la mise en place d’une poli­tique qui, croy­aient ceux qui louaient celle de Ronald Rea­gan et Mar­garet Thatch­er, allait per­me­t­tre au pays de redé­mar­rer en ouvrant son économie.

          Un intéres­sant arti­cle de La Nación liste un cer­tain nom­bre de « petites phras­es » pronon­cées par Men­em tout au long de sa car­rière, et qui en dis­ent long sur sa duplic­ité et son cynisme. En voici un petit échan­til­lon :

- « On ne sait pas com­bi­en de temps cela pren­dra, ni com­bi­en de sang il fau­dra vers­er, mais notre ter­ri­toire (Les Mal­ouines) revien­dra à notre peu­ple ». (Un an avant de repren­dre des rela­tions aus­si diplo­ma­tiques qu’amicales avec le Roy­aume-Uni)
— « Je déclare la cor­rup­tion délit de trahi­son à la patrie ». (Il a été plusieurs fois con­damné pour cor­rup­tion).
— « Une rame qui se met en grève c’est une rame qui ferme » : il n’aura pas hésité à met­tre cette men­ace envers le secteur fer­rovi­aire à exé­cu­tion, et pas seule­ment pour ce secteur ! (voir plus haut).
« Mon livre de chevet, ce sont les œuvres com­plètes de Socrate » (Qui n’a lais­sé aucun écrit !).
« Je n’aspire aucune­ment à être réélu » (2 ans avant de réformer la con­sti­tu­tion pour per­me­t­tre… sa réélec­tion !)
« Je vais gou­vern­er pour les enfants pau­vres qui ont faim et pour les enfants rich­es qui sont tristes ».

          Men­em le péro­niste fini­ra donc sa car­rière bat­tu par un autre péro­niste, dont il dira pis que pen­dre ensuite tout au long de son man­dat : tou­jours cette vieille con­tra­dic­tion interne à ce mou­ve­ment que nous autres Européens avons tant de mal à com­pren­dre et à appréhen­der, tant il recou­vre de ten­dances aus­si divers­es que franche­ment antag­o­nistes. Men­em peut être con­sid­éré non seule­ment comme un péro­niste «de droite», mais prob­a­ble­ment, égale­ment, comme un des pires, sinon le pire, des gou­ver­nants de toute l’histoire argen­tine, depuis que celle-ci est une république. Et ce ne sont pas les larmes de croc­o­dile de tous ceux qui font la queue depuis dimanche pour pass­er devant son cer­cueil qui chang­eront grand-chose à la trace qu’il lais­sera dans l’histoire, et dans le cœur de la plus grande majorité des Argentins. D’ailleurs, aux dernières nou­velles, il n’y avait pas foule aux abor­ds du Con­grès pour lui ren­dre un dernier hom­mage.

PS. Je viens de lire un arti­cle là-dessus sur le blog “gau­choma­lo”, de San­ti­a­go Gon­za­lez. L’ar­ti­cle, écrit le 15 févri­er, est paru égale­ment dans le quo­ti­di­en “La Pren­sa” d’au­jour­d’hui, 22 févri­er.  C’est un arti­cle très cri­tique sur l’héritage méne­miste, mais qui lui tresse des couronnes au sujet de sa poli­tique néolibérale, par­lant d’une péri­ode inédite de “sérénité économique, de sen­sa­tion de lib­erté et d’ou­ver­ture sur le monde” (Je traduis en syn­théti­sant). Une opin­ion pas for­cé­ment partagée par tous les Argentins ayant vécu cette époque, en tout cas les plus mod­estes. Néan­moins, l’ar­ti­cle qual­i­fie cette péri­ode “d’é­tape mafieuse” de la saga péro­niste, un “proces­sus de dés­in­té­gra­tion de la nation argen­tine ini­tié par les mil­i­taires, pour­suivi par Alfon­sín, insti­tu­tion­al­isé par Men­em et per­fec­tion­né par ses héri­tiers Kirch­ner­istes et Macristes (qui) pour­suit sa marche en avant vers un ordre nou­veau non décidé par les citoyens”. L’ar­ti­cle, à mon sens, décrit assez bien le sys­tème du pou­voir méne­miste, même s’il exempte un peu légère­ment de leurs respon­s­abil­ités les influ­ents théoriciens ultra-libéraux de l’époque.

Voir égale­ment l’ex­cel­lent doc­u­men­taire de Pino Solanas Memo­ria del saqueo, (qu’on pour­rait traduire par “chronique d’un saccage”) qui cou­vre la péri­ode allant de 1976 à 2001, soit de la dic­tature mil­i­taire à la fin du règne de Men­em. (En espag­nol).

04/02/21 : Isabelita a 90 ans

AUX OUBLIETTES DE L’HISTOIRE

          Aujourd’hui jeu­di 4 févri­er, nous dit le quo­ti­di­en La Nación, est le jour du 90ème anniver­saire de María Estela Mar­tinez de Perón, plus con­nue sous son nom de scène (elle était danseuse avant de devenir la troisième épouse de Juan Perón) Isabeli­ta.
          Celle qui fut la pre­mière prési­dente de l’histoire argen­tine sem­ble aujourd’hui totale­ment oubliée de ses com­pa­tri­otes : on a eu beau chercher, aucun autre des grands quo­ti­di­ens en ligne ne men­tionne l’événement. Et il est même assez prob­a­ble qu’en lisant l’article de La Nación, plus d’un Argentin se sera éton­né d’apprendre qu’elle est encore de ce monde, 45 ans après avoir été ren­ver­sée, empris­on­née puis exilée par la dic­tature mil­i­taire.
          La Nación retrace les grandes lignes de ce qui fut sa vie, d’abord en Argen­tine où elle est née en 1931, puis à l’extérieur, d’abord lors des tournées sudaméri­caines de sa troupe de danse, puis en exil en Espagne, avec son mari. Elle avait juste­ment ren­con­tré Juan Perón en 1955 à Pana­ma, alors que celui-ci, ren­ver­sé par la «Rev­olu­ción Lib­er­ta­do­ra», com­mençait son long exil de dix-huit ans.
          Elle revien­dra avec lui en 1973, et ensem­ble, lui prési­dent et elle vice-prési­dente, ils rem­porteront l’élection à la mag­i­s­tra­ture suprême avec 62 % des voix. C’est donc elle qui, à la mort de Perón l’année d’après (juil­let 1974) pren­dra naturelle­ment les rênes du pou­voir. Pas pour longtemps. Car la péri­ode est très trou­blée, c’est le moins que l’on puisse dire. Le péro­nisme est très divisé, entre mou­ve­ments de jeunes d’extrême-gauche d’une part – ce sont eux qui ont prin­ci­pale­ment con­tribué au retour du chef – et ten­dance d’extrême-droite d’autre part, rap­portée dans les bagages de Perón lui-même. Ne per­dons pas de vue qu’il revient d’un long exil en… terre fran­quiste. Le retour du péro­nisme est donc mar­qué par beau­coup de vio­lence, entre les exac­tions de la Triple A (Alliance anti-com­mu­niste argen­tine, créée et dirigée par le secré­taire par­ti­c­uli­er de Perón, Lopez Rega) con­tre les gauchistes, et les atten­tats de ces derniers, en repré­sailles. Sans par­ler, bien enten­du, de toutes les ten­dances anti-péro­nistes qui n’ont évidem­ment pas dis­paru comme par enchante­ment.

Juan Perón et Isabeli­ta (María Estela Martínez Car­tas de Perón) en Espagne (1972)

          C’est avant tout cette image qui restera d’Isabelita. Celle d’une prési­dente dépassée, incom­pé­tente – elle se fera même rem­plac­er un mois pour «raisons de san­té» pen­dant son man­dat par Ita­lo Lud­er, le prési­dent du Sénat – et finale­ment des­ti­tuée par un coup d’état mil­i­taire en mars 1976.
          Empris­on­née pen­dant cinq ans, les mil­i­taires l’ont libérée en 1981, et elle est repar­tie en Espagne, d’abord dans la rési­dence qu’elle partageait autre­fois avec Perón, « Puer­ta de Hier­ro », puis dans son actuelle rési­dence à 30 kilo­mètres de Madrid. Elle y vit depuis com­plète­ment retirée, et s’est douce­ment fait oubli­er de ses conci­toyens. Au point qu’il ne s’est trou­vé qu’un seul quo­ti­di­en, aujourd’hui, pour se rap­pel­er qu’elle était tou­jours vivante, et que ce 4 févri­er était le jour de son 90ème anniver­saire.

1916 — Irigoyen et la première république populaire

         

          On l’a vu dans l’article précé­dent, la loi Sáenz Peña, pro­mul­guée en 1912, en instau­rant le suf­frage uni­versel (mas­culin) et le secret du vote, a mis fin à plusieurs décen­nies de fraude élec­torale en faveur d’un seul et unique par­ti, celui de l’oligarchie des pro­prié­taires ter­riens, le Par­ti Auton­o­miste Nation­al (P.A.N.). Les con­séquences de cette nou­velle donne ne se font pas atten­dre : d’autres par­tis se glis­sent dans l’entrebâillement de la porte, et trou­vent des électeurs par­mi, en grande par­tie, les fils des immi­grants de la dernière généra­tion, celle de 1880–1910.
          Le prin­ci­pal par­ti d’opposition, à la fin du XIXème, c’est l’Union civique rad­i­cale. A la base, un par­ti de jeunes loups de la poli­tique. Il com­mence par s’appeler, en 1889, « Union civique de la jeunesse » (Unión cívi­ca de la juven­tud), comp­tant dans ses rangs out­re son fon­da­teur Fran­cis­co Bar­roetaveña, de futurs grands dirigeants argentins comme Juan B. Jus­to, qui fondera quelques années plus tard (en 1896) le pre­mier par­ti social­iste argentin, et Marce­lo Tor­cu­a­to de Alvear, futur prési­dent de la République (1922–1928). Mais surtout, il jette des ponts avec le reste de l’opposition répub­li­caine, et notam­ment l’ancien prési­dent et fon­da­teur du grand quo­ti­di­en La Nación, Bar­tolomé Mitre, ain­si que Lean­dro Alem, un ancien du Par­ti auton­o­miste en rup­ture de ban et fon­da­teur du Par­ti Répub­li­cain.

Les fon­da­teurs de l’U­nion Civique : de g. à d. Marce­lo Alvear, Lean­dro Alem, Fran­cis­co Bar­roetaveña, Juan Passe — Pho­to DP

          Le 13 avril 1890, nait de ces rap­proche­ments l’Union Civique, dont Lean­dro Alem est élu prési­dent. En juil­let de la même année, ce mou­ve­ment enclenche la Rev­olu­ción del Par­que, qui, si elle échoue, parvient néan­moins à faire chuter Juárez Cel­man, qui démis­sion­nera au prof­it de son vice-prési­dent Car­los Pel­le­gri­ni. Pre­mière petite vic­toire, mais pour le moment, le P.A.N. a encore les choses bien en mains : l’opposition reste bal­bu­tiante, et, comme sou­vent, minée par les dis­sen­sions et querelles d’égo. Pen­dant ce temps, les magouilles élec­torales per­me­t­tent au pou­voir de se main­tenir à flot, comme en 1892, deux ans après la Révo­lu­tion du Parc, quand Car­los Pel­le­gri­ni parvient à faire inter­dire à l’Union Civique (dev­enue Union civique rad­i­cale en 1891) de présen­ter un can­di­dat à la prési­den­tielle en inven­tant un pseu­do com­plot sédi­tieux.
          Après le sui­cide de Lean­dro Alem en 1896, très affec­té par les querelles internes et les défaites poli­tiques, c’est son neveu, Hipól­i­to Irigoyen (1852–1933), qui prend la tête du mou­ve­ment, en 1903.
          La tra­jec­toire poli­tique du nou­veau dirigeant n’a rien de révo­lu­tion­naire. Fils d’un immi­gré basque français et de la sœur de Lean­dro Alem, il a d’abord grossit avec son oncle les rangs du P.A.N. Il n’avait alors que 17 ans. Sept ans plus tard, tou­jours avec son oncle, il fait par­tie des fon­da­teurs du nou­veau Par­ti Répub­li­cain, et à 25 ans, il devient député. C’est que c’est un jeune homme très act­if. A par­tir de 1880, il offi­cie en tant que pro­fesseur d’histoire à l’École nor­male d’instituteurs, en 1881, il obtient son diplôme d’avocat, et par­al­lèle­ment à tout ça, il trou­ve encore le temps d’acheter des ter­res agri­coles et de devenir pro­prié­taire de plusieurs «estancias» (ranch, en bon français) où il pra­tique l’élevage à viande. Après la Révo­lu­tion du Parc, il rejoint les rangs du nou­veau par­ti dirigé par son oncle Lean­dro Alem, l’Union Civique rad­i­cale, et par­ticipe à une sec­onde ten­ta­tive révo­lu­tion­naire, en 1893, aux côtés de Marce­lo Tor­cu­a­to de Alvear.  Nou­v­el échec, qui lui vau­dra arresta­tion et bref exil en Uruguay.
          Troisième essai en févri­er 1905, un soulève­ment armé dans cinq grandes villes simul­tané­ment (Buenos Aires, Bahia Blan­ca, Men­doza, Cór­do­ba et San­ta Fe), soulève­ment qui ira jusqu’à la séques­tra­tion du vice-prési­dent Figueroa Alcor­ta, mais qui, faute de sou­tien pop­u­laire et mil­i­taire, et après la procla­ma­tion de l’état de siège, se ter­min­era par une nou­velle défaite. Un coup de boutoir qui cette fois encore ne sera pas par­venu à abat­tre le mur con­ser­va­teur, mais qui néan­moins l’aura sérieuse­ment fis­suré. En effet, à par­tir de ce moment, plus rien ne sera comme avant au P.A.N., qui com­mence à se frac­tion­ner. C’est que cer­tains com­men­cent à sen­tir que le vent est en train de tourn­er, et que le bon vieux sys­tème est à bout de souf­fle. Cette nou­velle ten­dance, emmenée par Roque Sáenz Peña, finit d’ailleurs par l’emporter, et fait faire un dernier tour de piste à ce qu’il reste du P.A.N. en 1910. Le temps de pro­mulguer la fameuse loi sur le suf­frage uni­versel et secret. Qui per­me­t­tra enfin à l’opposition de pren­dre son tour : aux élec­tions de 1916, c’est donc le can­di­dat de l’Union civique rad­i­cale, Hipól­i­to Irigoyen, qui est élu.
          Autant dire que s’est un sacré coup de ton­nerre, après presque trente ans de con­ser­vatisme. Bon, ne nous embal­lons pas trop non plus, ce n’est pas vrai­ment la révo­lu­tion qui tri­om­phe avec Irigoyen. On l’a vu, l’homme n’est pas issu des bas-fonds de la société argen­tine, c’est un avo­cat dou­blé d’un con­fort­able pro­prié­taire ter­rien, ce n’est donc pas encore tout à fait le peu­ple qui arrive au pou­voir. Mais cette élec­tion, qui met dehors, à la régulière, le vieux par­ti de la classe dom­i­nante, est quand même une sacrée vic­toire pour tous ceux qui jusque là, avaient été totale­ment exclus de la vie poli­tique nationale. Car comme le rap­pelle l’his­to­rien Raúl Scal­abri­ni Ortiz (« Irigoyen y Perón », Ed. Fab­ro, p.15) « Pen­dant 63 ans, de 1853 à 1916, l’oligarchie a gou­verné le pays sans plus de con­traintes que le choc des ambi­tions et de la cupid­ité de ses mem­bres. Le gou­verne­ment sor­tant choi­sis­sait le gou­verne­ment suiv­ant. Le peu­ple n’était rien d’autre qu’un pro­duc­teur de richess­es au béné­fice d’une autre par­tie de la société. Le pays n’avançait qu’à la mesure des désirs de l’Etranger et de son médi­a­teur nation­al ». Cette fois, le peu­ple avait donc pu choisir lui-même son des­tin : on com­prend alors que l’avènement d’Irigoyen ait pu être vécu comme une réelle vic­toire pop­u­laire. Raúl Scal­abri­ni, tou­jours (p.16) : « Revendi­quer les droits du peu­ple, respecter sa volon­té, équiv­alait à révo­lu­tion­ner l’ordre du régime. Celui qui incar­nait la représen­ta­tion légitime du peu­ple ne pou­vait qu’être révo­lu­tion­naire au sens le plus com­plet du terme ». Et puis, ne pas oubli­er qu’Irigoyen avait par­ticipé à rien moins que trois révo­lu­tions des­tinées à ren­vers­er le régime con­ser­va­teur. En somme, il devient naturelle­ment le pre­mier héros pop­u­laire de la poli­tique argen­tine. Un « pré-Perón », en quelque sorte. On le ver­ra plus tard, lorsqu’il sera lui-même con­fron­té à la colère du peu­ple, lors de la « Semaine trag­ique » en 1919 et des grèves d’ouvriers agri­coles en Patag­o­nie en 1921, sa réac­tion le sera net­te­ment moins, pop­u­laire. Mais il restera à jamais comme le pre­mier prési­dent réelle­ment élu au suf­frage uni­versel et non truqué de l’histoire argen­tine.

Hipól­i­to Irigoyen — Pho­to DP

L’application de la loi est contestée !

          Coup de ton­nerre, quelques jours à peine après la pro­mul­ga­tion de la loi du l’a­vorte­ment légal. María Beat­riz Aucar de Trot­ti, une juge de la région du Cha­co (Nord Argen­tine) a sus­pendu, sur plainte d’un groupe de par­ti­c­uliers, l’application de cette loi pour l’ensemble de la province. Motif invo­qué : la loi serait incom­pat­i­ble avec la con­sti­tu­tion régionale. Selon Clarín, la juge met en avant dans ses atten­dus que « l’article 15 de la con­sti­tu­tion provin­ciale garan­tit le droit à la vie et à la lib­erté, depuis la con­cep­tion, et ce pour toutes les per­son­nes, et s’agissant d’une com­pé­tence partagée par la province et la nation, doit en con­séquence primer l’interprétation (de la loi) la plus favor­able à la per­son­ne humaine ». Une affir­ma­tion aus­sitôt con­testée par l’association pour le droit à l’avortement de la province du Cha­co, par la voix de la députée Tere Cubells, qui rap­pelle qu’une autorité provin­ciale ne peut décider d’appliquer ou non une loin nationale.
          Le Diario Pop­u­lar s’étend sur les détails d’une querelle juridique qui devrait con­fron­ter les spé­cial­istes du droit argentin les jours prochains. D’autant, sig­nale ce jour­nal, que face à une demande iden­tique de citoyens de sa province il y a une dizaine de jours, le juge fédéral Julio Bavio, de la juri­dic­tion de Salta, avait statué de façon diamé­trale­ment opposée, arguant qu’il n’avait, lui, aucune com­pé­tence pour con­tester une loi votée par le pou­voir lég­is­latif nation­al.
          Naturelle­ment, comme le souligne dans son arti­cle le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, l’offensive vient claire­ment des milieux con­ser­va­teurs «pro-vie». Pagina/12 nous apprend en out­re que la juge Trot­ti est une mil­i­tante con­fes­sion­nelle active, tout comme son mari, Ernesto Trot­ti, mem­bre de la com­mis­sion Jus­tice et Paix de l’Archevêché du Cha­co. Pagina/12 livre la liste des plaig­nants du Cha­co : ils sont six, dont cinq femmes, toutes mil­i­tantes actives de mou­ve­ments anti-avorte­ment et anti « mariage pour tous » (Le mariage homo­sex­uel est pos­si­ble en Argen­tine depuis 2010). Des militants(es) anti-fémin­istes.
          La déci­sion de la juge du Cha­co a été aus­sitôt vigoureuse­ment cri­tiquée par le min­istre de la jus­tice, Ginés González Gar­cía, dans un tweet : «La juge du Cha­co prend une mesure con­ser­va­toire pour inter­dire droit et san­té aux femmes de la région. C’est incroy­able. On utilise la jus­tice pour ne pas respecter la loi !»
          Le débat promet d’être chaud. En effet, les par­ti­sans de l’inconstitutionnalité, comme par exem­ple Paco Achitte, chef de ser­vice de l’hôpital Per­ran­do, cité par Clarín, argu­mentent que la loi (de légal­i­sa­tion de l’avortement) porte atteinte à l’autonomie des régions, et que celles-ci dis­posent tou­jours d’un droit de réserve en ce qui con­cerne un droit « non délégué » (formelle­ment) au pou­voir nation­al. Ce qui serait selon eux le cas de cette loi appliquée locale­ment. Une ambigüité du droit argentin qui risque de com­pli­quer sérieuse­ment cette appli­ca­tion, d’autant que d’autres régions, celles naturelle­ment dom­inées par une majorité anti avorte­ment, pour­raient égale­ment se posi­tion­ner dans le même sens. Paco Achitte, d’ailleurs, prési­dent du Par­ti « Ciu­dadanos A Gob­ernar », compte bien pro­pos­er pour sa région de Cor­ri­entes (Nord-est, fron­tière avec le Brésil) une « déc­la­ra­tion de non-adhé­sion au pro­jet d’IVE (Inter­rup­tion volon­taire de grossesse, en espag­nol) ».
          En Argen­tine, mal­gré la pro­mul­ga­tion de la loi, le com­bat des femmes est encore loin d’être ter­miné.

1912 : la fin du P.A.N. et de la fraude électorale. Ou presque.

          L’histoire du Par­ti Auton­o­miste Nation­al (P.A.N.) com­mence en 1874, avec l’élection de Nico­las Avel­lane­da. Uni­fi­ca­tion du Par­tido Nacional dirigé par ce dernier et du Par­tido auton­o­mista d’Adol­fo Alsi­na, à la base c’est un par­ti de ten­dance plutôt libérale et libre-échangiste, mais son mode de gou­verne­ment, à la fois oli­garchique, clien­téliste et autori­taire, et ses pra­tiques élec­torales dou­teuses, con­sis­tant à se main­tenir indéfin­i­ment au pou­voir par le biais de la fraude, ont beau­coup altéré son image, pour en faire un sim­ple par­ti con­ser­va­teur de ten­dance auto­cra­tique. Il faut dire qu’à l’époque, on ne par­lait pas de suf­frage uni­versel : c’était un col­lège d’électeurs plutôt réduit (moins de 300) qui décidait de l’élection ! Rel­a­tive­ment facile à manip­uler, comme on le com­pren­dra, il était élu par les Par­lements de province, selon le sys­tème dit de « la liste com­plète », qui per­me­t­tait d’en exclure d’éventuels opposants. (Voir ici, p. 382) Des par­lements mas­sive­ment occupés par le pou­voir en place, grâce à l’influence et au pres­tige prési­den­tiel d’une part, et au sys­tème dit du «Voto can­ta­do» (Vote à voix haute, en quelque sorte : l’électeur aux élec­tions locales devant se ren­dre au bureau élec­toral et faire enreg­istr­er son choix soit en dis­ant pour qu’il voulait vot­er, soit en choi­sis­sant un des bul­letins posés sur la table, au vu et au su des mem­bres du bureau. On voit d’ici ce que cela pou­vait impli­quer ! D’autant qu’une loi con­sti­tu­tion­nelle don­nait le droit au gou­verne­ment en place d’intervenir dans les proces­sus élec­toraux pour «pro­téger la forme répub­li­caine de gou­verne­ment» c’est-à-dire d’annuler arbi­traire­ment les élec­tions d’opposants [p. 383]).

Le vote à voix haute, car­i­ca­ture d’époque — Pho­to DP

- Halte, qui va là ?
- Un vote.
- Pour qui ?
- Pour Marceli­no.
- Allez‑y.

          Il est par­venu à se main­tenir au pou­voir pen­dant 36 ans, soit six prési­dences (à l’époque, le man­dat prési­den­tiel argentin durait 6 ans), dont deux dirigées par le même Julio Roca (celui de la con­quête du désert), à quelques années de dis­tance. Il y eut un 7ème man­dat, de 1910 à 1916, rem­pli par Roque Sáenz Peña puis, après son décès, par son vice-prési­dent Vic­tori­no de La Plaza, mais à cette époque, des scis­sions étaient apparues dans le par­ti, et ce prési­dent (Sáenz Peña) était le représen­tant d’une des ten­dances dis­si­dentes, l’Union Nationale.

          On trou­vera ici une his­toire retraçant les dates mar­quantes de ce par­ti, mais atten­tion : il s’agit du site du par­ti auton­o­miste actuel, et donc d’une présen­ta­tion pass­able­ment ori­en­tée (Qui fait entre autres l’apologie de la Con­quête du désert, décrite comme une guerre clas­sique entre bel­ligérants et ressert le mythe de la frater­ni­sa­tion entre vain­queurs et vain­cus, les pre­miers appor­tant civil­i­sa­tion, san­té et pro­tec­tion aux sec­onds !)

          La poli­tique du P.A.N. durant toutes ces années de pou­voir fut toute entière mise au ser­vice de l’oligarchie dom­i­nante, essen­tielle­ment agri­cole. Dont, d’ailleurs, beau­coup d’élus étaient issus. Sous le règne du P.A.N., la con­cen­tra­tion de la pro­priété des ter­res a atteint son max­i­mum, détour­nant par ailleurs les grandes for­tunes argen­tines d’un investisse­ment indus­triel qui aurait pour­tant été prof­itable à toute l’économie en main­tenant son indépen­dance. Celui-ci, au con­traire, a été large­ment «sous-traité» aux grandes puis­sances européennes, notam­ment bri­tan­nique, française et alle­mande. Entre 1870 et 1914, par exem­ple, les investisse­ments bri­tan­niques dans l’industrie argen­tine (chemin de fer, mines, pro­duits man­u­fac­turés) ont été mul­ti­pliés par 9 ! C’est en grande par­tie cette poli­tique con­ser­va­trice (le pou­voir aux grands pro­prié­taires ter­riens, l’industrie aux puis­sances étrangères) qui va con­di­tion­ner le des­tin poli­tique tout entier de l’Argentine, qui ne s’est jamais vrai­ment sor­tie de ce sché­ma, à part peut-être, dans les années du pre­mier péro­nisme (1946–1955).

          Naturelle­ment, cette omnipo­tence d’un seul par­ti a généré de nom­breuses oppo­si­tions, mais, on l’a vu, celles-ci ont été aisé­ment jugulées par un sys­tème élec­toral tail­lé pour résis­ter à toutes les tem­pêtes. Il y a même eu une révo­lu­tion, en 1890, dite «La rev­olu­ción del par­que», la révo­lu­tion du parc, provo­quée par la mau­vaise ges­tion du Prési­dent Juárez Cel­man entrainant une crise économique aiguë. Les insurgés seront vain­cus, mais Cel­man devra laiss­er sa place à son vice-prési­dent, Car­los Pel­le­gri­ni, pour ter­min­er le man­dat.

Roque Sáenz Peña — Pho­to DP

          Ce n’est qu’en 1910 qu’on peut dater la véri­ta­ble fin du règne du P.A.N. Roque Sáenz Peña, comme nous le disions plus haut, fai­sait bien par­tie du Par­ti auton­o­miste, mais toute une frac­tion de celui-ci, désireuse de mod­erniser le par­ti et surtout de met­tre fin au sys­tème de fraude élec­torale, va faire scis­sion en créant un nou­veau mou­ve­ment, l’Union Nationale. C’est donc son can­di­dat, Sáenz Peña, qui sera élu en 1910, et qui pro­mulguera, deux ans plus tard, une loi fon­da­men­tale insti­tu­ant le suf­frage uni­versel, oblig­a­toire et surtout secret, et étab­lis­sant des listes élec­torales fiables pour garan­tir la loy­auté des scruti­ns. Oui bon, uni­versel, uni­versel, pas encore pour les femmes, mal­heureuse­ment. Celles-ci devront atten­dre 1947 pour avoir le droit de met­tre leur bul­letin dans l’urne. Quant à la fin de la fraude, oui, un peu, pour quelques années. Elle ressor­ti­ra des plac­ards dans les années trente, pen­dant la fameuse «Décen­nie infâme», sous des gou­verne­ments dom­inés par des mil­i­taires : celui de José Félix Uribu­ru d’abord (1930–1932), puis celui d’Agustín P. Jus­to (1932–1938) ensuite. Une décen­nie infâme qui va d’ailleurs dur­er un peu plus de dix ans, puisqu’elle se pro­longera sous les man­dats de Rober­to Ortiz puis de son vice-prési­dent Ramón Castil­lo (1938–1943). Des joyeux drilles que n’aurait pas reniés le P.A.N. Un par­ti aujourd’hui tou­jours présent dans le paysage poli­tique argentin, bien que tout à fait con­fi­den­tiel : il a obtenu 0,13 % des voix à la prési­den­tielle de 2019 !

La Gorge du diable est dans les détails (Iguazú)

Pho­to PR

DU RIFIFI AUX CHUTES D’IGUAZU !

          Aujourd’hui 25 jan­vi­er, une petite infor­ma­tion assez peu reprise par les grands jour­naux argentins, mais qui fait néan­moins un des titres de pre­mière page de La Nación.com, nous a con­duit à ouvrir égale­ment celle du jour­nal région­al de la région de Misiones « El Ter­ri­to­rio ».
          Nom­breux sont les touristes, Argentins ou étrangers, qui passent par le superbe et célébris­sime site des chutes d’Iguazú, à la fron­tière du Brésil et du Paraguay. Prob­a­ble­ment le plus bel endroit au monde pour observ­er des cataractes impres­sion­nantes, autant, sinon plus, que celles de Vic­to­ria ou celles du Nia­gara. En 2019, nous dit La Nación, le site a accueil­li un nom­bre record de vis­i­teurs : 1 635 000 ! Qui se massent sur les passerelles pour mitrailler les chutes et en rap­porter des pho­tos qui con­stitueront le clou de leurs albums de voy­age, pour ceux qui en font ! Pour notre part, nous avons fait comme tout le monde, en 2008, dans un site prob­a­ble­ment moins bien amé­nagé qu’il ne l’est aujourd’hui. Depuis, sem­ble-t-il, cer­taines petites choses ont changé, pour les pho­tographes ama­teurs comme pour les pro­fes­sion­nels, et il ne nous a pas sem­blé inutile, pour les futurs vis­i­teurs fran­coph­o­nes, de les sig­naler ici.

Pho­to PR

          Comme dans la plu­part des grands sites touris­tiques de la planète, sur les passerelles d’observation d’Iguazú offi­cie un cer­tain nom­bre de pho­tographes pro­fes­sion­nels, qui vous mitrail­lent dès votre arrivée puis vous pro­posent ensuite d’acheter un ou plusieurs de ces clichés avant de repar­tir du site. Les pho­tos sont générale­ment plutôt réussies, il faut bien le dire, et votre por­tait sur fond de chutes ver­tig­ineuses, avec le con­joint et/ou les enfants, peut naturelle­ment con­stituer un sou­venir inou­bli­able. Bref, mal­gré le prix plutôt pro­hibitif de l’objet, on est tou­jours plus ou moins ten­té. Pour ces pho­tographes, c’est un gagne-pain. Ils pos­sè­dent une autori­sa­tion offi­cielle de l’administration du Parc et paient une patente pour pou­voir arpen­ter les passerelles et vous tir­er le por­trait. Jusque là, rien à redire, si ce n’est qu’ils peu­vent par­fois se mon­tr­er un brin impor­tuns. Dif­fi­cile d’admirer le paysage tran­quil­lou sans être accosté par un de ces marchands du tem­ple qui insiste pour que vous pre­niez la pose. Mais même si vous acceptez d’être pho­tographié, rien ne vous oblige à acheter, heureuse­ment. Enfin, presque. La mésaven­ture arrivée à un pho­tographe de presse dernière­ment nous a per­mis d’apprendre une sub­til­ité régle­men­taire qu’il vau­dra mieux savoir pour aller vis­iter le Parc en toute con­nais­sance de cause. Same­di dernier (23 jan­vi­er), un pho­tographe du quo­ti­di­en région­al «El Ter­ri­to­rio», Six­to Far­iña, venu lui aus­si pren­dre des pho­tos du site, s’est vu assez rude­ment pris à par­tie par les gar­di­ens du Parc, son appareil con­fisqué, et sa carte mémoire effacée. Motif : il n’avait pas sol­lic­ité d’autorisation auprès de l’administration. Cette licence est gra­tu­ite pour la presse, mais néan­moins oblig­a­toire. Ce sont les pho­tographes offi­ciels du Parc qui sont allés se plain­dre, pour « con­cur­rence déloyale ». Une accu­sa­tion pour le moins étrange, puisque Six­to Far­iña, bien enten­du, n’avait aucune inten­tion de ven­dre, lui, ses clichés aux touristes de pas­sage. Certes, il avait omis de deman­der une autori­sa­tion. Et c’est là que le touriste doit prêter un instant d’attention.

La Gar­gan­ta del Dia­blo — Pho­tos PR

UN GESTE POUR AIDER LE PETIT COMMERCE SVP !      

          En effet, cette affaire, à tra­vers la lec­ture atten­tive des deux arti­cles de La Nación et du Ter­ri­to­rio, nous apprend que depuis deux ans, les touristes doivent – en plus du prix d’entrée dans le Parc – s’acquitter d’un droit sup­plé­men­taire pour pou­voir entr­er sur la passerelle la plus pop­u­laire – car la plus impres­sion­nante – celle de la «Gorge du Dia­ble» (Gar­gan­ta del dia­blo) : à savoir, l’équivalent… du prix d’une pho­to de pho­tographe pro­fes­sion­nel ! Ain­si, rap­porte El Ter­ri­to­rio, «l’administration du Parc, aujourd’hui dirigée par Ser­gio Acos­ta, s’arroge le mono­pole du meilleur point de vue sur les chutes, pour le béné­fice de quelques-uns». (Par ailleurs, indique La Nación, toute une zone de la passerelle est stricte­ment réservée aux pro­fes­sion­nels, et inter­dite aux touristes, les pri­vant ain­si d’un des meilleurs postes de pho­togra­phie du lieu).
          Au-delà du mal­heureux inci­dent con­cer­nant ce pho­tographe de presse, et d’un cer­tain abus de pou­voir des gar­di­ens du Parc (qui n’avaient aucune qual­ité pour con­fis­quer son appareil, et encore moins en vider le con­tenu), les touristes sont prévenus : plus ques­tion de pho­togra­phi­er la «Gar­gan­ta del dia­blo» gratis. Nul doute que la cor­po­ra­tion des pho­tographes pro­fes­sion­nels du Parc a de l’influence : même le change­ment de gou­verne­ment récent n’a pas amené l’administration à chang­er ce qui con­stitue, de notre point de vue, une forme d’impôt au béné­fice d’un groupe privé !
          L’histoire ne dit pas si le paiement de cette taxe sup­plé­men­taire vous donne droit… à une pho­to gra­tu­ite !

Pho­to PR

Biden et l’Argentine

QUE PEUT ESPÉRER L’ARGENTINE DU NOUVEAU PRÉSIDENT  ?

          Comme dans tous les pays du monde ou presque, l’attente est grande en Argen­tine vis-à-vis du nou­veau prési­dent Joe Biden. La presse en fait large­ment état dans ses unes de ce jeu­di 21 jan­vi­er, au lende­main de la presta­tion de ser­ment.

Retour au mul­ti­latéral­isme ?

          Pagina/12 y con­sacre même un dossier com­plet, décliné en pre­mière page sur pas moins de huit arti­cles. Avec entre autres, bien enten­du, l’évolution de la posi­tion état­suni­enne vis-à-vis du mul­ti­latéral­isme et, sujet tou­jours brûlant en Argen­tine, du Fonds moné­taire inter­na­tion­al (FMI), un organ­isme dont l’intervention est récur­rente dans l’économie du grand pays sud-améri­cain depuis de très nom­breuses années. Le min­istre des Finances argentin, Martín Guzmán attend beau­coup de la nom­i­na­tion de Janet Yellen au Tré­sor pour aider à sceller un accord défini­tif entre l’Argentine et le FMI, et régler de façon sat­is­faisante la brûlante ques­tion du rem­bourse­ment de la dette argen­tine, et notam­ment celui du prêt extrav­a­gant de 57 mil­liards de dol­lars con­sen­ti au gou­verne­ment de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri.
          En ce qui con­cerne le mul­ti­latéral­isme, La Nación a noté que Biden, dans son pre­mier dis­cours, n’a pra­tique­ment pas « par­lé du monde », et se demande quelle con­clu­sion on peut tir­er de ce silence assour­dis­sant de la part d’un homme qui fut quand même pen­dant des années, rap­pelle le quo­ti­di­en, « un mem­bre du Comité des Rela­tions extérieures du Sénat , tutoie de nom­breux chefs d’état, poli­tiques et chefs d’entreprises inter­na­tionaux, est venu 16 fois en Amérique du Sud et est con­sid­éré par les spé­cial­istes du sujet comme l’un des prési­dents améri­cains les plus calés en géopoli­tique ». Certes, Biden a proclamé la fin du repli ini­tié par Trump, et le retour au mul­ti­latéral­isme, mais n’a don­né aucune pré­ci­sion con­crète sur sa poli­tique future dans ce domaine. La bonne volon­té, con­clut Ines Capdev­il­la dans son arti­cle, con­fir­mée par le retour dans l’Accord de Paris sur le cli­mat et dans l’Organisation mon­di­ale de la san­té, ne suf­fi­ra pas à faire oubli­er que Biden, au moins dans un pre­mier temps, aura à s’occuper de prob­lèmes aus­si aigus que bien plus internes, et n’aura pas for­cé­ment beau­coup de temps à con­sacr­er au reste du monde.

Biden et l’ad­min­is­tra­tion péro­niste

          En bon anti-kirch­n­er mil­i­tant, Clarín souligne dès son pre­mier sous-titre que Biden n’a pas de bons sou­venirs du kirch­ner­isme, du temps de sa vice-prési­dence avec Oba­ma. Le quo­ti­di­en con­sacre qua­tre para­graphes à en rap­pel­er les dif­férents épisodes, de la con­fis­ca­tion par les Argentins de matériel mil­i­taire état­sunien en 2011 à la dénon­ci­a­tion des Etats-Unis par l’Argentine devant la Cour Inter­na­tionale de Jus­tice pour un con­flit financier, en pas­sant par le rap­proche­ment avec l’Iran impul­sé par la prési­dente Cristi­na Kirch­n­er, et les accu­sa­tions à peine voilées de cette dernière sur un pos­si­ble atten­tat des ser­vices état­suniens con­tre sa per­son­ne. Néan­moins, le quo­ti­di­en anti-péro­niste ne se mon­tre pas trop pes­simiste quant aux futures rela­tions entre les deux pays, soulig­nant le prag­ma­tisme de Biden, mais il souligne que tout dépen­dra, en réal­ité, de l’attitude du gou­verne­ment argentin. Un des prob­lèmes per­sis­tant est bien enten­du la rela­tion entretenue par l’administration péro­niste avec le gou­verne­ment vénézuélien, jugée bien trop bien­veil­lante par les nord-améri­cains. Un autre, men­tion­né égale­ment par Pagina/12 (Voir plus haut), est celui de la négo­ci­a­tion de la dette argen­tine avec le FMI : pour Clarín, la balle est dans le camp de l’Argentine, c’est à elle de pro­pos­er un plan de rem­bourse­ment viable, que les Etats-Unis pour­ront alors soutenir auprès de l’organisme inter­na­tion­al.

Ne pas se faire trop d’il­lu­sions

          Il ne faut pas se faire trop d’illusions, indique pour­tant Atilio Boron dans Pagina/12, dans un arti­cle néan­moins très ori­en­té, met­tant l’accent sur les biais impéri­al­istes de la nou­velle admin­is­tra­tion.
          L’arrivée d’Obama avait sus­cité de nom­breux espoirs, mais sa poli­tique, dit Boron, avait déçu, notam­ment dans sa ges­tion de l’après crise de 2008, plus favor­able aux puis­sances d’argent qu’aux gens mod­estes. Certes, indique l’auteur, Biden arrive avec un gou­verne­ment net­te­ment plus diver­si­fié que celui de Trump, essen­tielle­ment con­sti­tué de «mâles blancs». Mais la diver­sité, eth­nique et cul­turelle, n’empêche pas les mem­bres de cette nou­velle admin­is­tra­tion d’être tout aus­si liés au «grand cap­i­tal».
          Le nou­veau tit­u­laire du Départe­ment d’Etat, Antho­ny Blinken, est «un fau­con mod­éré, mais un fau­con tout de même», qui a soutenu l’invasion de l’Irak en 2003 et l’intervention en Lybie. Son adjointe Vic­to­ria Nuland, très active sur le Maid­an en Ukraine en 2014, avait envoyé promen­er l’Ambassadeur des Etats-Unis en per­son­ne lorsque celui-ci lui avait sig­nalé le désac­cord de l’Union Européenne avec la des­ti­tu­tion de Vic­tor Yanukovich d’un cinglant « Fuck the Euro­pean Union ».
          Le min­istre de la Défense Lloyd Austin quant à lui était jusqu’à très récem­ment mem­bre du direc­toire de Raytheon, un des géants du com­plexe mil­i­taro-indus­triel, et socié­taire d’un fond d’investissement con­sacré à le vente d’équipements mil­i­taires.
          Dif­fi­cile avec ce genre de per­son­nel, con­clut Boron, d’être très opti­miste quant à une diminu­tion à venir des ten­sions inter­na­tionales. Mal­gré tout, Clarín veut croire qu’après un an de rela­tions extrême­ment dif­fi­ciles entre l’Argentine d’Alberto Fer­nán­dez et les Etats-Unis de Don­ald Trump, très proche de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri, des dis­cus­sions pos­i­tives puis­sent repren­dre assez rapi­de­ment entre les deux pays.

          Les Etats-Unis ont tou­jours con­sid­éré l’Amérique Latine comme son «arrière-cour», et n’a jamais renon­cé à ten­ter d’influer, directe­ment ou indi­recte­ment, sur son cours poli­tique et économique. Il est assez peu prob­a­ble qu’on puisse s’attendre à de grands change­ments dans ce domaine avec le nou­veau prési­dent. Au con­traire. « Amer­i­ca is back » est une for­mule à dou­ble-tran­chant, surtout en Amérique du Sud, où l’histoire des rela­tions avec le cousin du nord a tou­jours été pour le moins tumultueuse.

Promulgation de la loi sur l’avortement

         

La loi pro­mul­guée par le Prési­dent

      C’est offi­ciel : l’avortement est désor­mais légal en Argen­tine. Le Prési­dent Alber­to Fer­nán­dez vient de sign­er la pro­mul­ga­tion de la loi qui établit notam­ment (Arti­cle 4 de la loi) que «Les femmes et les per­son­nes d’autres gen­res en capac­ité de pro­créer ont le droit de décider et d’accéder à l’interruption volon­taire de leur grossesse jusqu’à la lim­ite de 14 semaines max­i­mum du proces­sus en cours». La loi stip­ule égale­ment que la per­son­ne qui en fait la demande doit être prise en charge dans les 10 jours suiv­ant sa déc­la­ra­tion.
          Assez curieuse­ment, cette nou­velle pour­tant impor­tante ne fait pas out­re mesure la une des jour­naux argentins aujourd’hui 15 jan­vi­er. Il est vrai que cette loi, le Par­lement l’a votée il y a déjà plus de deux semaines (30 décem­bre 2020). La loi entr­era en appli­ca­tion à par­tir du 23 jan­vi­er 2021, date de sa pub­li­ca­tion au jour­nal offi­ciel.
          Par­al­lèle­ment, est pro­mul­gué égale­ment la loi dite « des mille jours », met­tant en place un dis­posi­tif d’assistance et de suivi san­i­taire durant la grossesse et après l’accouchement, ain­si que tout au long de la petite enfance.
          L’in­for­ma­tion n’apparait en pre­mière page ni de La Nación ni de Clarín, deux quo­ti­di­ens dont le lec­torat est naturelle­ment plutôt opposé à l’avortement.
          Pagina/12 en revanche en fait un titre impor­tant, de même que le Diario Pop­u­lar, qui met en avant la sat­is­fac­tion du Prési­dent d’avoir tenu sa parole et réal­isé ce point impor­tant de son pro­gramme. Selon Alber­to Fer­nán­dez, la société vient de faire «un pas impor­tant pour que la société soit plus juste et plus égal­i­taire envers les femmes», ajoutant qu’il se sen­tait heureux «d’en finir avec le patri­ar­cat». «Avec la pro­mul­ga­tion de la loi sur l’avortement» dit le quo­ti­di­en, «L’Argentine s’inscrit comme un des pays les plus avancé sociale­ment d’Amérique Latine, une région où le droit à l’avortement est inex­is­tant ou forte­ment lim­ité dans la plu­part des pays».

Qui sommes-nous ?

         08/05/2021. Argen­tine Céleste prof­ite de la lev­ée des restric­tions de déplace­ment inter-régions pour pren­dre quelques jours de vacances et aller respir­er un peu l’air marin ! (Bah non, pas à Mar del Pla­ta, quand même, hein !) A très bien­tôt !

*

          Notre pre­mier con­tact avec l’Argentine n’est pas très ancien : il date de douze ans. En 2008, nous avons posé pour la toute pre­mière fois nos valis­es dans le hall de l’aéroport d’Ezeiza. Tout « aéro­port inter­na­tion­al » qu’il soit, il est plutôt petit. C’est pour­tant celui d’une cap­i­tale de près de quinze mil­lions d’habitants. Mais il est vrai que l’Argentine n’est pas (encore) une des des­ti­na­tions les plus prisées du tourisme de masse. Heureuse­ment. Elle le devien­dra, quand hélas le monde se sera aperçu que ce pays est prob­a­ble­ment l’un des plus beaux de sa liste. 3500 kilo­mètres de la fron­tière bolivi­enne à Ushua­ia, 1500 au point le plus large entre l’ouest et l’est, lui offrent une var­iété de paysages dont jouis­sent bien peu de pays sur la planète. Des régions trop­i­cales humides  de Misiones et de For­mosa aux vastes espaces de la steppe Patag­o­ni­enne, du Parc Nation­al des glac­i­ers aux que­bradas déser­tiques du Nord-ouest, des plaines de La Pam­pa aux vig­no­bles de Men­doza et de Cafay­ate, des plages de Mar del Pla­ta au sanc­tu­aire des baleines que con­stitue la pénin­sule de Valdés l’Argentine présente à peu près, en un seul pays, tous les vis­ages du monde.

Le mont Fitz-Roy, el Chaltén, Patag­o­nie — Pho­to PV

          C’est aus­si, comme tous ses voisins améri­cains, un pays colo­nial, presque entière­ment vidé de ses habi­tants d’origine, d’abord par le « décou­vreur » espag­nol, puis, au XIXème siè­cle, après l’indépendance, par les nou­veaux maitres du ter­ri­toire. Un ter­ri­toire large­ment con­quis par la force mil­i­taire et l’appétit des nou­veaux colons : la plus grande vague migra­toire, essen­tielle­ment européenne, a eu lieu à la fin du XIXème et au début du XXème. L’Argentine est ain­si prob­a­ble­ment le pays d’Amérique latine où sub­siste le plus petit nom­bre de représen­tants des peu­ples pre­miers.
          Cette his­toire colo­niale com­mence en 1536, avec la pre­mière fon­da­tion de Buenos Aires, alors appelée « San­ta María del Buen Ayre » par le nav­i­ga­teur Pedro de Men­doza, au ser­vice du roi d’Espagne Car­los V. Qua­tre ans aupar­a­vant, l’autre con­quis­ta­dor Fran­cis­co Pizarro avait vain­cu l’empire inca au Pérou. L’Empire espag­nol, dont les bases avaient été jetées, dans les actuelles îles caribéennes, par Christophe Colomb en 1492, com­mençait de s’étendre vers le sud.
          Les Argentins, descen­dant à la fois des pre­miers con­quérants espag­nols et de leurs suc­cesseurs venus de mul­ti­ples pays d’Europe, ont con­quis leur indépen­dance vis-à-vis de la mère par­tie espag­nole en deux temps : 1810 et 1816. Depuis, l’Argentine s’est instal­lée comme un des pays phares de l’Amérique latine, poli­tique­ment et économique­ment. Mais son his­toire post-colo­niale est com­plexe, sec­ouée de nom­breuses crises, révo­lu­tions, dic­tatures mil­i­taires, entre­coupées de péri­odes de paix et de prospérité qui lui ont lais­sé entrevoir la pos­si­bil­ité, hélas jamais con­fir­mée, de devenir un des pays les plus rich­es et les plus influ­ents du monde. C’est aujourd’hui un pays au con­traire très iné­gal­i­taire économique­ment, très divisé poli­tique­ment, et qui sem­ble ne pas être con­scient des richess­es extra­or­di­naires dont il dis­pose, qu’il ne parvient pas à met­tre en valeur avec prof­it. Nom­bre d’Argentins s’en ren­dent compte, et se dés­espèrent : ce pays parvien­dra-t-il un jour à sur­mon­ter ses divi­sions et à tra­vailler dans un même sens ?

Dans le Nord-ouest argentin — Pho­to PV

          C’est à ce pays à la fois mag­nifique, com­pliqué et riche d’opportunités auquel ce blog est entière­ment con­sacré, avec l’espoir de vous le faire décou­vrir et plus encore, vous le faire aimer. Mais atten­tion : il est avant tout, et compte bien le rester, un refuge d’amoureux. C’est en amoureux, mais lucides, que nous abor­derons ici des domaines aus­si var­iés que l’actualité, l’histoire, la géo­gra­phie et la cul­ture argen­tines. C’est aus­si un regard extérieur que nous lui porterons et pour cause : nous ne sommes pas Argentins. Et nous ne sommes ni his­to­riens, ni géo­graphes, ni poli­to­logues, ni jour­nal­istes. Sim­ple­ment, des pas­sion­nés désir­ant partager leur pas­sion, et, mod­este­ment, faire con­naitre ce pays et cette nation qu’ils aiment, et, qui sait, don­ner l’envie d’aller les décou­vrir de plus près. Met­tre ce beau pays à la portée de tous, parce qu’il mérite qu’on s’y intéresse.

Texte alt Puente de la MujerPuente de la Mujer, Puer­to Madero, Buenos AiresPho­to PV

1880–1910 : la grande vague d’immigration

LES ARGENTINS DESCENDENT… DES BATEAUX (1)

          On l’a vu dans l’article précé­dent sur les suc­ces­sives «con­quêtes du désert» menées entre 1820 et 1879, la jeune république argen­tine a vite été con­fron­tée au besoin de peu­pler ses nou­veaux ter­ri­toires pour y dévelop­per son économie, notam­ment agri­cole. L’idée étant d’attirer, pour rem­plac­er les peu­ples orig­i­naires presque défini­tive­ment éradiqués, de plus en plus d’Européens, provenant, eux, de pays «civil­isés».
          En 1876, le gou­verne­ment de Nicolás Avel­lane­da pro­mulgue une loi visant à pro­mou­voir une poli­tique d’immigration et de coloni­sa­tion. Une grande cam­pagne est orchestrée en Europe en direc­tion des poten­tiels aven­turi­ers désireux de fuir la pau­vreté, mais aus­si, pour cer­tains, d’échapper au ser­vice mil­i­taire dans leur pays, et égale­ment de réalis­er le rêve de pro­grès social et économique que laisse entrevoir la créa­tion de nou­velles nations out­re-Atlan­tique. On leur offre le bil­let du voy­age, et on leur promet tra­vail et loge­ment à l’arrivée.
          Les can­di­dats vont se bous­culer, surtout entre 1880 et 1910, dates repères de la plus grande vague d’immigration qu’aura con­nue l’Argentine. Con­traire­ment aux attentes des dirigeants Argentins, qui rêvaient d’attirer des Européens du nord, cen­sés être plus «civil­isés», ils vien­nent essen­tielle­ment des pays les plus pau­vres d’Europe : des Espag­nols, bien sûr, immi­grés «naturels» en quelque sorte, mais aus­si de très nom­breux Ital­iens, et des Européens de l’est, Russ­es, Balka­niques, Polon­ais… Pas mal de Français dans le lot égale­ment, en grande majorité Basques. (On retrou­ve pléthore de noms de famille basques en Argen­tine, d’ailleurs, qu’ils soient issus de l’Euskadi du sud ou du nord. Cer­tains ont même dirigé le pays, comme Hipól­i­to Irigoyen, José Félix Uribu­ru ou Pedro Aram­bu­ru).
          Pour la plu­part, ce sont d’abord des hommes, plutôt jeunes : entre 15 et 30 ans. Des familles avec enfants, égale­ment. Entre 1881 et 1914, on va en compter 4 200 000 ! Par­mi ceux-ci, donc, 2 000 000 d’Italiens (quand même !), 1 400 000 Espag­nols, et 170 000 Français. Ceci per­met de mieux com­pren­dre une par­tic­u­lar­ité toute argen­tine, qu’on ne retrou­ve chez aucun autre de ses voisins : une « ital­ian­ité » très pronon­cée, à la fois dans la cul­ture et dans le par­ler (Cette impor­tante influ­ence ital­i­enne fera l’objet d’un autre arti­cle, c’est promis !).
          En dépit des promess­es alléchantes, la réal­ité n’est pas aus­si rose qu’annoncée pour les nou­veaux arrivants. L’accaparement des richess­es par la haute bour­geoisie «agri­cole» ne laisse que des miettes aux petits paysans venus d’Europe, qui pour la plu­part se retrou­vent à devoir s’engager comme ouvri­ers, «peón» comme on les appelle. Ou, au mieux, locataires de leurs par­celles de terre. Les immi­grés s’aperçoivent que les iné­gal­ités restent fortes ici aus­si, et que l’ascenseur social est tout aus­si en panne qu’en Europe. Cer­tains se découra­gent et ren­trent au pays, mais la plu­part finit par s’enraciner, bon gré mal gré, en gar­dant l’espoir de pou­voir un jour chang­er sa sit­u­a­tion par un tra­vail acharné.
          Ceux qui restent s’installent dans un pre­mier temps dans les grandes villes, dans l’attente de réu­nir assez d’argent pour pou­voir ensuite acheter un peu de ter­rain dans les faubourgs et amélior­er ain­si leurs con­di­tions de vie.

CONVENTILLOS

          C’est que, dans les grandes villes, ce n’est guère foli­chon. On est loin du par­adis promis par les pub­lic­ités. Les nou­veaux arrivants, fraiche­ment débar­qués des bateaux (Un refrain dit d’ailleurs à ce pro­pos : «Les Mex­i­cains descen­dent des Aztèques, les Péru­viens des Incas. Les Argentins, eux, descen­dent… des bateaux !» Voir note 1 en bas) se voient offrir deux ou trois nuits d’hôtel, avant d’être livrés à eux-mêmes. Atten­tion, hein. Quand on par­le d’hôtel, on ne par­le pas du Ritz ou du Majes­tic. Mais d’un hôtel spé­ciale­ment dédié aux migrants, et qui ressem­ble bien davan­tage à un dor­toir col­lec­tif ! Vis­ite d’une cham­bre :

Pho­to DP (Com­mons wiki­me­dia)

          A la sor­tie, la plu­part se retrou­vent alors dans les «con­ven­til­los». Ils se ressem­blent tous, quelque soit le quarti­er ou la ville. Un «patio» (plus ou moins grande cour intérieure) entouré par trois ou qua­tre bâti­ments. Une galerie courant le long de ces bâti­ments d’un ou deux étages. Des apparte­ments exi­gus : générale­ment, une seule pièce, entre 12 et 15 m². Chaque apparte­ment accueille qua­tre ou cinq per­son­nes. La cui­sine se fait générale­ment en com­mun, dans le patio. Promis­cuité garantie : entasse­ment, bruit, manque d’hygiène. Pas de douche, un nom­bre de toi­lettes ridicule rap­porté au nom­bre d’habitants du lieu. C’est humide l’hiver, étouf­fant l’été, insalu­bre toute l’année. Mal­gré cela, c’est loin d’être gra­tu­it : louer un réduit dans un des ces con­ven­til­los peut coûter jusqu’à huit fois le prix d’un équiv­a­lent plus décent à Paris ou à Lon­dres. Les marchands de som­meil prospéraient déjà large­ment à l’époque.

Pho­to DP - Com­mons wiki­me­dia

          Il faut bien dire que les grandes villes, Buenos Aires en tête, n’étaient absol­u­ment pas pré­parées à un tel apport de pop­u­la­tion. Pensez : entre 1869 et 1914, les urbains vont pass­er de 27% à 53% du total de la pop­u­la­tion nationale ! Une pop­u­la­tion qui bon­dit dans ce même laps de temps de moins de 2 mil­lions à plus de 8 mil­lions d’habitants ! Une mul­ti­pli­ca­tion par qua­tre en quar­ante ans, qui prend de court une admin­is­tra­tion qui n’a pas su, pas pu, ou pas voulu, anticiper. Elle s’y met néan­moins, stim­ulée par le bond par­al­lèle de l’économie. Dame : cette crois­sance démo­graphique sus­cite de nou­veaux besoins, qui accélèrent à leur tour la pro­duc­tion de biens nou­veaux (notam­ment d’équipements et de ser­vices), et donc, en con­séquence logique, favorisent la créa­tion d’emplois et le développe­ment des infra­struc­tures, du trans­port pub­lic, du secteur de l’énergie, de l’industrie et de l’artisanat, etc…
          Mais le loge­ment reste le point noir au milieu de toute cette crois­sance rapi­de. Con­scient des prob­lèmes cri­ants dans ce domaine, l’État cherche des solu­tions. Il pour­rait se lancer dans la con­struc­tion, et pro­pos­er lui-même des loge­ments soci­aux, plus acces­si­bles à la pop­u­la­tion des class­es défa­vorisées qui s’entasse dans les con­ven­til­los, mais les pro­prié­taires de ceux-ci cri­ent à la con­cur­rence déloyale, et blo­quent d’autant plus facile­ment toute ini­tia­tive publique dans ce domaine que le gou­verne­ment leur est proche et reste à leur écoute. Ils parvien­dront même à repouss­er des mesures de salubrité publique aus­si élé­men­taires que l’obligation d’offrir des toi­lettes séparées pour femmes et hommes, ou un min­i­mum d’une douche pour 10 per­son­nes. Paralysé, l’État fera au moins en sorte d’améliorer le réseau de dis­tri­b­u­tion d’eau potable, et ouvri­ra des parcs publics à prox­im­ité des quartiers à con­ven­til­los, afin que familles et enfants puis­sent trou­ver un peu de nature hors de leurs taud­is.
          Mai­gre con­trepar­tie, car à l’intérieur, la sit­u­a­tion est cri­tique : mal­nu­tri­tion, mal­adie, aggravée par les con­di­tions économiques dont souf­frent les immi­grés pau­vres : bas salaires, chô­mage, dif­fi­cultés d’insertion dans une société créole rel­a­tive­ment fer­mée. Au début du XXème siè­cle, cela débouche sur des con­flits soci­aux de plus en plus nom­breux et vio­lents. Les gou­verne­ments de Julio A. Roca (1898–1904), puis de Manuel Quin­tana et José Figueroa Alcor­ta (1904–1910) réagis­sent par une répres­sion féroce, allant même, pour bâil­lon­ner les immi­grés les plus vir­u­lents, jusqu’à pro­mulguer une «Loi de rési­dence», per­me­t­tant d’expulser du pays tout immi­gré coupable de nuire à l’ordre pub­lic, ou engagé poli­tique­ment. L’augmentation des loy­ers des con­ven­til­los, approu­vée par le gou­verne­ment d’Alcorta, va finir de met­tre le feu aux poudres. Les locataires d’un con­ven­til­lo du quarti­er pop­u­laire de Bar­ra­cas déci­dent de faire la grève des loy­ers. Trois jours plus tard, ils sont rejoints par ceux de 500 autres con­ven­til­los. Au lieu de remet­tre l’argent des loy­ers aux représen­tants des pro­prié­taires, ils leur font pass­er des listes de reven­di­ca­tions, récla­mant notam­ment des amélio­ra­tions san­i­taires, une réduc­tion de 30% des loy­ers ain­si que la sup­pres­sion du dépôt de garantie équiv­a­lent à trois mois de loy­er exigé à l’entrée dans l’appartement. En sep­tem­bre 1907, les con­ven­til­los en grève atteignent le nom­bre de 2000 à tra­vers tout le pays, jusqu’à des villes aus­si éloignées de Buenos Aires que Men­doza ou Cór­do­ba. Mal­gré les ordres d’expulsion délivrés par les pro­prié­taires, les locataires tien­nent bon. Les hommes devant con­tin­uer de tra­vailler pour assur­er l’économie des ménages, ce sont surtout les femmes et les enfants qui man­i­fes­tent, au cours des fameuses «march­es des bal­ais», durant lesquelles les enfants vont de con­ven­til­lo en con­ven­til­lo pour rameuter de nou­veaux grévistes. Ceux-ci reçoivent égale­ment le sou­tien des par­tis de gauche et des mou­ve­ments anar­chistes, et le mou­ve­ment se durcit, tou­jours plus forte­ment réprimé par la police. Ce qui devait arriv­er arrive : le 23 octo­bre, dans un con­ven­til­lo du quarti­er de San Tel­mo, un jeune man­i­fes­tant de 15 ans est tué, et plusieurs autres blessés.

Expul­sion dans un con­ven­til­lo — 1907 — Pho­to DP (Com­mons wiki­me­dia)

          A la suite de ces événe­ments dra­ma­tiques, les pro­prié­taires fer­ont quelques con­ces­sions à la marge, mais de nom­breux locataires seront néan­moins délogés manu-mil­i­tari, dont un bon nom­bre expul­sés du pays en ver­tu de la Loi de rési­dence. Mi-décem­bre 1907, le mou­ve­ment est finale­ment éteint. Sans que les habi­tants n’aient obtenu grand-chose. Au con­traire : début 1908, la vie dans les con­ven­til­los sem­ble s’être encore dégradée. Il fau­dra encore atten­dre des années, et la fin du règne sans partage des con­ser­va­teurs du Par­ti Auton­o­miste Nation­al, pour que l’État se penche sérieuse­ment sur le prob­lème de l’intégration des immi­grés et en améliore les con­di­tions de vie.

(1) Cette for­mule, large­ment reprise pour décrire l’im­mi­gra­tion argen­tine, fait naturelle­ment polémique, dans la mesure où elle tend à minor­er, voire même à nier, l’ex­is­tence préal­able de peu­ples indigènes avant la coloni­sa­tion. Elle est donc à pren­dre au sec­ond degré, sim­ple­ment pour illus­tr­er le fait que l’Ar­gen­tine est sans doute le pays sud-améri­cain qui a été la des­ti­na­tion la plus prisée par les immi­grants du monde entier. Voir par exem­ple cet arti­cle du quo­ti­di­en La Nación le 11 juin 2021 : le prési­dent de la république argen­tine avait été dure­ment cri­tiqué pour l’avoir util­isée.