Les Argentins descendent-ils des bateaux ?

          Polémique ces temps-ci en Argen­tine, suite à une petite phrase pronon­cée par le Prési­dent Alber­to Fer­nán­dez sur l’origine des Argentins.

          Peut-être avez-vous déjà lu, ou enten­du, la for­mule fameuse au sujet de l’immigration argen­tine : «Les Mex­i­cains descen­dent des Aztèques, les Péru­viens des Incas. Les Argentins, eux, descen­dent… des bateaux !». Une for­mule qui con­nait pas mal de décli­naisons et de nuances, dont celle, donc, du prési­dent, qui a pronon­cé exacte­ment celle-ci : «Les Mex­i­cains descen­dent des indi­ens, les Brésiliens de la forêt, mais nous autres Argentins, nous sommes arrivés en bateau». Une phrase jugée raciste par de nom­breux cri­tiques, d’autant qu’elle a été pronon­cée lors d’une entre­vue avec le pre­mier min­istre de l’ancienne puis­sance colo­niale espag­nole, Pedro Sanchez. Con­cours de cir­con­stances plutôt mal­heureux, il faut bien dire. 

Alber­to Fer­nan­dez, prési­dent de la République Argen­tine — Pho­to DP

          D’où vient cette phrase, et que veut-elle sig­ni­fi­er ? Son orig­ine est, comme tou­jours dans ces cas-là, assez dis­cutée. Alber­to Fer­nán­dez l’attribue à l’écrivain Mex­i­cain Octavio Paz (1914–1998), prix Nobel de lit­téra­ture en 1990. Clarín, en bon quo­ti­di­en d’opposition, préfère l’attribuer au chanteur Lit­to Neb­bia, dans sa chan­son «Nous sommes arrivés par bateau», de 1982. For­cé­ment : Lit­to Neb­bia serait un ami du prési­dent. Paz avait écrit très exacte­ment : «Les Mex­i­cains descen­dent des Aztèques, les Péru­viens des Incas, et les Argentins, des bateaux». Une boutade, naturelle­ment, par laque­lle l’auteur Mex­i­cain voulait illus­tr­er l’impact beau­coup plus grand de l’immigration européenne sur l’Argentine que sur les autres pays sud améri­cains. Voir à ce sujet notre arti­cle «1880–1910 : la grande vague d’immigration»

          En effet, l’Argentine a vécu à la fin du XIXème siè­cle et au début du XXème, une vague d’arrivées mas­sives de toute l’Europe, qui a con­tribué à large­ment façon­ner son vis­age cos­mopo­lite d’aujourd’hui, d’autant que, plus qu’aucun autre pays, elle a égale­ment, au cours du XIXème siè­cle, joyeuse­ment mas­sacré tout, ou presque, ce que la con­trée comp­tait de peu­ples pre­miers. Voir ici le déroulé de cette «con­quête du désert».

          C’est naturelle­ment ce qui a con­tribué à bra­quer une par­tie des Argentins qui ne veu­lent pas qu’on efface ain­si d’une phrase un peu facile la réal­ité d’une terre colonisée, en niant la préex­is­tence de peu­ples instal­lés bien avant l’arrivée des pre­miers colons. C’est bien légitime. On ver­ra ici la réac­tion du célèbre acteur Argentin Ricar­do Darín (Les nou­veaux sauvages, Le som­met), qui rel­a­tivise néan­moins la polémique : «Il y a des choses plus graves».

          Alber­to Fer­nán­dez, qui ne dit pas autre chose, a demandé a Vic­to­ria Don­da, la direc­trice de l’Institut Nation­al con­tre la dis­crim­i­na­tion, la xéno­pho­bie et le racisme (INADI), d’analyser sa phrase afin d’établir si elle «cor­re­spond à un acte de dis­crim­i­na­tion» de sa part. Dans sa let­tre à Vic­to­ria Don­da, il pré­cise qu’aujourd’hui «vivent dans le pays des dizaines de peu­ples orig­i­naires, avec leurs langues et leurs tra­di­tions pro­pres. De plus, des enquêtes sérieuses mon­trent qu’un pour­cent­age approchant les 50% des Argentins a une ascen­dance indigène», et il ajoute «Nous sommes cette diver­sité dont nous devons être fiers. Nous sommes le résul­tat d’un dia­logue inter-cul­turel». Sa let­tre à Vic­to­ria Don­da est repro­duite inté­grale­ment dans cet arti­cle de Pagina/12. Arti­cle sous lequel quelques com­men­ta­teurs facétieux pointent avec humour la prox­im­ité poli­tique de Don­da avec le prési­dent : peu prob­a­ble que celle-ci désavoue celui-là !

          Ce qui n’empêche pas de soulign­er l’op­por­tunisme de cer­tains qui, en d’autres occa­sions, ne sont pas aus­si empressés à recon­naitre la réal­ité des peu­ples pre­miers argentins, et à con­damn­er les mas­sacres d’indiens du XIXème siè­cle. L’anti racisme est en Argen­tine comme partout, un out­il poli­tique bien utile !

          Sur le sujet de l’immigration argen­tine, on lira égale­ment avec prof­it, pub­liés ce même jour, deux arti­cles de fond. Celui de Jorge Alemán dans Pagina/12, «Note sur les bateaux», qui pointe que «Le métis­sage hybride argentin serait impens­able sans les bateaux» et que «Le vrai racisme serait d’effacer cela en escamotant l’histoire». Et celui de Patri­cia Kolenikov dans Clarín, «Nous sommes venus en bateaux pour échap­per à la faim et à la bar­barie européenne» qui explique les raisons de la grande vague migra­toire et l’odyssée des migrants du début du XXème siè­cle.

          Car oui, les Argentins descen­dent AUSSI des bateaux, même si ce n’est pas une rai­son pour penser que l’Argentine n’est qu’un loin­tain pays européen.

Arrivée de migrants — Buenos Aires — Pho­to DP

03 juin 2021 : Ni una menos !

NI UNA MENOS : le point sur les vio­lences faites aux femmes

Aujourd’hui 3 juin 2021, on célèbre en Argen­tine le 6ème anniver­saire de la nais­sance du mou­ve­ment «Ni una menos». Ce slo­gan, qui sig­ni­fie lit­térale­ment «Pas une de moins », fait référence au nom­bre tou­jours impor­tant de fémini­cides com­mis dans ce pays qui, comme sou­vent lorsqu’on se réfère aux pays latins, est qual­i­fié de «machiste». Il veut appel­er à ce qu’il n’y ait plus une femme qui dis­paraisse pour cause d’assassinat machiste. En français, il est prob­a­ble qu’on traduirait plus sûre­ment ce slo­gan par «Pas une de plus», dans la liste des vic­times de ces vio­lences. Pas­sons sur ces prob­lèmes, anec­do­tiques, de séman­tique.

Pho­to DP — cap­ture d’écran

Le 3 juin 2015, avait lieu la pre­mière man­i­fes­ta­tion sous le slo­gan «Ni una menos». 4 arti­cles dans la presse argen­tine d’aujourd’hui vien­nent faire le point sur la sit­u­a­tion des femmes dans le pays, 6 ans après cette pre­mière man­i­fes­ta­tion. Elle n’est guère bril­lante.
Citant le rap­port de l’Office cen­tral de la femme et l’association «La Casa del encuen­tro», Clarín et le Diario Pop­u­lar dressent un tableau peu encour­ageant de la sit­u­a­tion, qui ne sem­ble guère s’améliorer. En effet, les chiffres restent con­ster­nants. En 2020, on a comp­té 251 femmes assas­s­inées, con­tre 252 en 2019. «Une de moins» souligne ironique­ment Clarín. Sans par­ler des agres­sions qui n’ont heureuse­ment pas débouché sur la mort des vic­times. Depuis la pre­mière man­i­fes­ta­tion «Ni una menos», ce sont 1717 femmes qui sont mortes, selon le rap­port offi­ciel (1733 selon l’association «Casa del encuen­tro»). Pri­vant de mère entre 1500 et 2000 enfants, selon les sources. 64 % des meurtres ont été com­mis par le mari, le com­pagnon, ou un ex des vic­times, et dans 9 cas sur 10, l’agresseur était con­nu de sa vic­time. Dans 54% des cas, l’agression a lieu au sein du foy­er.

QUE FAIT LA JUSTICE ?

Clarín relève que seules 20% des vic­times avaient porté plainte con­tre leur agresseur au moins une fois avant de mourir sous ses coups. Et sur ces 20%, seule­ment la moitié avaient été placées sous pro­tec­tion judi­ci­aire. Trop de juges ont ten­dance à min­imiser les faits, et à rester pas­sifs.
Pagina/12 révèle que le gou­verne­ment vient de lancer un plan d’action, dénom­mé «Pro­gra­ma acer­car dere­chos» (qu’on pour­rait traduire approx­i­ma­tive­ment par «Pro­gramme pour des droits plus acces­si­bles»). Il s’agit de met­tre à dis­po­si­tion des dif­férentes provinces du pays des équipes spé­cial­isées inter­dis­ci­plinaires (avo­cats, psy­cho­logues, tra­vailleurs sociaux)afin de venir en aide aux femmes vic­times de vio­lence et les accom­pa­g­n­er dans leurs démarch­es auprès de la jus­tice, ain­si que leur faciliter l’accès aux aides de l’état et leur fournir une aide psy­chologique.

QUE FAIT LE GOUVERNEMENT ?

Le gou­verne­ment d’Alber­to Fer­nán­dez compte avec un min­istère dédié, le «Min­istère de la femme, du genre et de la diver­sité», dirigé par Eliz­a­beth Gómez Alcor­ta, dont dépend égale­ment un ser­vice spé­cial appelé «Approche générale des vio­lences en rai­son du genre», en charge de la coor­di­na­tion des poli­tiques de défense du droit des femmes à tra­vers le pays. En effet, un des prob­lèmes réside dans le car­ac­tère très décen­tral­isé de l’administration poli­tique argen­tine, où les provinces et les munic­i­pal­ités gar­dent une cer­taine autonomie de déci­sion, mais man­quent sou­vent de moyens pour les met­tre en œuvre. Par exem­ple, relève Jose­fi­na Kel­ly, mem­bre du ser­vice, seule­ment 30% des munic­i­pal­ités pos­sè­dent un ser­vice dédié aux prob­lèmes de genre. D’où la néces­sité de ren­forcer leurs moyens, en les dotant de bud­gets spé­ci­fiques et en leur four­nissant des per­son­nels com­pé­tents. Il s’agit égale­ment de pro­mou­voir des poli­tiques de préven­tion effi­cace, notam­ment par l’éducation, la péd­a­gogie et le ren­force­ment du débat pub­lic. Selon une autre mem­bre du cab­i­net, Lau­rana Mala­calza, rien n’a été fait jusqu’ici pour mieux coor­don­ner poli­tiques publiques et poli­tiques régionales, ni pour amélior­er l’action de la Jus­tice dans ce domaine.

Cela sera-t-il vrai­ment suff­isant dans un pays où une femme meurt toutes les 35 heures sous les coups ? Quelle effi­cac­ité auront ces équipes du «Pro­gra­ma acer­car dere­chos», com­ment seront-elles reçues dans les dif­férentes provinces, dont cer­taines sont dirigées par des admin­is­tra­tions d’opposition au gou­verne­ment actuel ? De quels moyens réels, son­nants et trébuchants, dis­poseront-elles dans un pays en proie à une crise économique con­sid­érable­ment aggravée par l’actuelle crise san­i­taire ? Peut-on espér­er des chiffres moins désolants pour le 7ème anniver­saire de «Ni una menos» en 2022 ? Pen­dant ce temps, hélas, les «affaires» sem­blent con­tin­uer : voir ici, et .

Pho­to DP

Sur le fémin­isime en Argen­tine, voir aus­si l’ex­cel­lent livre de Marie Audran, «Pibas», sur ce même site.

28 mai 2021. Revue de presse

Que retenir des grands titres de la presse argen­tine en ligne ce jourd’hui 28 mai ?

Le mau­dit virus fait tou­jours la une, on s’en doute. Comme partout, et à peu près dans les mêmes ter­mes : en Argen­tine, on en est à la sec­onde vague, et les chiffres s’affolent. Clarín sig­nale que le pays vient de franchir la barre des 40 000 cas quo­ti­di­ens, pour 551 morts jeu­di. Avec un pic his­torique d’admissions en soins inten­sifs : 6800. 38% des malades provi­en­nent de la province de Buenos Aires, ce qui reste logique compte tenu de ce que le tiers des Argentins réside dans cette région. Selon Clarín, l’Argentine serait le 10ème pays le plus touché au monde.

Le gou­verne­ment est dure­ment cri­tiqué par la presse d’opposition, à la fois pour l’inefficacité d’un con­fine­ment pour­tant con­stam­ment pro­longé (mais qui sem­ble devoir s’alléger prochaine­ment), et pour son inca­pac­ité à dévelop­per une poli­tique vac­ci­nale volon­tariste. La Nación titre sur «les expli­ca­tions rances d’Alberto Fer­nán­dez (le prési­dent, NDLA) sur cet échec». Et notam­ment sur la cam­pagne vac­ci­nale, qui reste encalminée. D’après le quo­ti­di­en con­ser­va­teur, citant le site «Our World in data», la cou­ver­ture vac­ci­nale du pays n’excèderait pas 5,5%, à com­par­er avec ses voisins chilien (41,2%) et uruguayen (28,6%). Alber­to Fer­nán­dez de son côté, cri­tique la firme Pfiz­er, dis­ant avoir négo­cié la com­mande de 14 mil­lions de dos­es, mais que le lab­o­ra­toire améri­cain avait exigé des con­di­tions impos­si­bles à sat­is­faire, et qu’il avait donc dû y renon­cer. Selon le prési­dent, Pfiz­er «ne voulait sim­ple­ment pas que le con­trat aboutisse». Pour le moment, les vac­cins les plus util­isés par l’Argentine restent donc le Sput­nik V russe et le Sinopharm chi­nois, dont, en ce qui con­cerne ce dernier, les impor­ta­tions vont repren­dre en juin et juil­let, après une inter­rup­tion due à la volon­té chi­noise de priv­ilégi­er son pro­pre pub­lic.

Comme sou­vent en Argen­tine, cette affaire de con­trat rompu va se ter­min­er devant les tri­bunaux. En effet, l’ancienne min­istre de droite Patri­cia Bull­rich a accusé le gou­verne­ment d’avoir refusé l’offre de Pfiz­er par pure idéolo­gie, pour priv­ilégi­er les solu­tions russe et chi­noise, ain­si qu’un con­glomérat argentin asso­cié à Astra Zeneca. Bull­rich accuse égale­ment le gou­verne­ment d’avoir pra­tiqué le favoritisme dans la dis­tri­b­u­tion de vac­cin, pré­ten­dant égale­ment que la vac­ci­na­tion était «un cadeau de fonc­tion­naire généreux», alors qu’il est financé par les deniers de l’Etat. Pire : elle est allée jusqu’à accuser le gou­verne­ment d’avoir exigé des pots de vin de la part de Pfiz­er. Ce que la firme a aus­sitôt démen­ti. Le gou­verne­ment assigne l’ancienne min­istre pour diffama­tion, nous indique Clarín dans son arti­cle.

Pour le reste de l’actualité, à sig­naler que le débat se pour­suit entre min­istre de l’éducation et Com­mu­nauté autonome de Buenos Aires (CABA) au sujet de la fer­me­ture des écoles et l’enseignement à dis­tance, le gou­verneur de la CABA réaf­fir­mant sa volon­té de ne pas se soumet­tre aux mesures de fer­me­ture décidées par le gou­verne­ment. On se sou­vient que Buenos Aires avait porté l’affaire devant les tri­bunaux (eh oui, encore et tou­jours), et avait obtenu gain de cause, forçant la réou­ver­ture des étab­lisse­ments sco­laires. (Voir notre arti­cle du 19 avril). Eh bien un groupe de juristes vient de porter plainte con­tre les qua­tre juges qui avaient don­né rai­son à la CABA, pour mise en dan­ger de la vie d’autrui, comme nous diri­ons chez nous, excès de pou­voir (ils ont invalidé une dis­po­si­tion nationale au prof­it d’une insti­tu­tion provin­ciale), défaut d’expertise (aucun expert com­pé­tent n’a été com­mis par les juges).

Le Diario Pop­u­lar indique que l’Argentine s’est asso­ciée à 24 pays (sur 47) pour vot­er la réso­lu­tion deman­dant une enquête sur des pos­si­bles vio­la­tions des droits de l’homme en Israël et Pales­tine, à la Com­mis­sion des Droits de l’homme de l’ONU. Un vote que la Chan­cel­lerie argen­tine a défendu en affir­mant sa con­for­mité avec le vœu exprimé par la Haute-Com­mis­saire aux droits de l’homme de l’organisation inter­na­tionale, Michelle Bachelet (Celle-ci avait notam­ment affir­mé que «Les bom­barde­ments d’Israël sur Gaza pour­raient être con­sid­érés comme des crimes de guerre»). L’enquête vise aus­si bien le gou­verne­ment israélien que le Hamas, mais Clarín souligne une cer­taine hypocrisie dans la réso­lu­tion, puisque, selon ce jour­nal, le Hamas n’étant pas un état con­sti­tué, il ne peut donc être directe­ment con­cerné par cette enquête. Le quo­ti­di­en anti péro­niste pointe que l’Argentine a uni son vote à celui du Mex­ique, de la Bolivie, du Venezuela, de la Russie et de la Chine (pays que ce jour­nal ne porte naturelle­ment pas dans son cœur), con­tre celui de pays amis (et plus démoc­rates) comme les Etats-Unis, l’Allemagne, le Roy­aume-Uni et l’Uruguay. Notons que lors de ce vote, le Brésil, l’Italie et la France ont préféré s’abstenir, une posi­tion que Clarín met en avant comme ce qu’aurait dû être celle de l’Argentine dans cette affaire.

Et pour finir, pêle-mêle :

On vient de décou­vrir qu’une rési­dence de maisons de luxe, fer­mée comme il se doit, sise à une petite heure de la cap­i­tale, piratait son élec­tric­ité, comme dans un vul­gaire bidonville. 38 maisons au tout élec­trique, grosse fac­ture de rat­tra­page en prévi­sion (Les pro­prié­taires risquent même six ans de prison !). A lire dans La Nación et le Diario Pop­u­lar.

Le voy­age de notre Prési­dent Macron au Rwan­da n’a pas sus­cité beau­coup d’intérêt en Argen­tine : un seul arti­cle, dans Pagina/12, qui rend compte du rap­port Ducle­rt et met l’accent sur les respon­s­abil­ités des divers poli­tiques de l’époque. Mais con­clut en con­statant que «la vérité finale sur la Rwan­da n’est pas encore écrite. Cette vérité est tou­jours objet de querelles poli­tiques entre ado­ra­teurs de Mit­ter­rand et politi­ciens de droite, et il fau­dra atten­dre longtemps avant que l’histoire ne sur­gisse de l’ombre dans laque­lle la cul­ture colo­niale et la morale idéologique la tien­nent encore enfer­mée».

Allez, pour nous quit­ter sur un petit sourire, la blague papale aux fidèles brésiliens venus lui ser­rer la pince au Vat­i­can. A leur demande : «Saint Père, priez pour nous, les Brésiliens», François aurait répon­du tout de go : «Ah vous les Brésiliens, rien ne peut vous sauver. (Le Brésil), c’est beau­coup de Cachaça, et peu de prière !». Provo­quant l’hilarité et la bonne humeur générale. Un mar­rant, Fran­cis­co, on vous dit ! A voir en texte et en images sur le Diario Pop­u­lar !

¡Nada más por el momen­to !

4 mai 2021. La France rend le butin !

          Selon Pagina/12 du 4 mai 2021, la France va restituer à l’Argentine les restes mor­tu­aires d’un chef Tehuelche, qui avaient été dérobés, en même temps que près de 1400 autres objets de divers­es natures, par le Comte De La Vaux entre mars 1896 et juil­let 1897, dans le sud argentin.
          Ces restes de Liem­pichún Saka­ma­ta, com­prenant son squelette, mais égale­ment divers objets se trou­vant dans sa sépul­ture, étri­ers, pen­den­ti­fs, pièces d’argent, ont été exposés au Musée de l’Homme à Paris jusqu’en 2009, avant d’être relégués à la réserve du musée.
          «C’est un pas impor­tant vers la répa­ra­tion his­torique des dom­mages causés à nos com­mu­nautés», a com­men­té l’anthropologue de L’institut Nation­al des Affaires indigènes, Fer­nan­do Miguel Pepe, qui a soutenu depuis 2015 la demande de la com­mu­nauté Tehuelche. «Mais cette vic­toire est essen­tielle­ment l’œuvre des peu­ples pre­miers, lesquels n’ont cessé de se bat­tre pour que soit recon­nu ce droit humain uni­versel qu’est celui de pou­voir don­ner une sépul­ture à leurs ancêtres telle que leur dicte leur cos­mo­vi­sion».
          Pagina/12 relève que la resti­tu­tion antérieure, par la France, des crânes de 24 Algériens assas­s­inés pen­dant la bataille qui a con­duit à la prise de Zaatcha par le général Her­bil­lon en 1849, aura con­sti­tué un précé­dent favor­able.
          Ces resti­tu­tions, tout comme celle, aus­si récente, des biens cul­turels dérobés pen­dant les guer­res colo­niales au Bénin et au Séné­gal, mar­que un net change­ment dans la poli­tique française par rap­port à ce prob­lème. Notre pays s’est très longtemps mon­tré plus que rétif, invo­quant hyp­ocrite­ment, comme le fai­sait par exem­ple l’ancien pre­mier min­istre Jean-Marc Ayrault , «l’inaliénabilité des œuvres détenues par les musées nationaux». Ou encore, le dan­ger qu’il y avait à restituer des œuvres qui, argu­men­tait-on, seraient bien mieux con­servées en France que dans leur pays d’origine. En somme, le voleur pré­ten­dant que les biens volés étaient finale­ment dans de meilleures mains que celles de leur légitime pro­prié­taire !
          Les Tehuelch­es, appelés égale­ment Aonikenk, sont un peu­ple de Patag­o­nie, dont le ter­ri­toire s’étend sur deux pays, l’Argentine et le Chili. S’ils ont pra­tique­ment totale­ment dis­paru de ce dernier pays, un recense­ment de 2010 éval­ue leur pop­u­la­tion en Argen­tine à 28 000 env­i­ron, dont une par­tie métis­sée avec une autre com­mu­nauté indi­enne, les Mapuch­es. La plu­part vit actuelle­ment dans la province de San­ta Cruz, con­nue pour ses immenses glac­i­ers andins.

Répar­ti­tion des peu­ples indigènes — Source : Wikipedia.org
Les langues indi­ennes — Source : wiki com­mons

Voir égale­ment sur ce blog, sur le sujet des peu­ples indigènes :
La con­quête du désert.

¿Buenos o malos aires?

Escrito el 22 de enero de 2020

          Es LA pre­gun­ta, cuan­do me inter­ro­gan sobre mi pasión por la cap­i­tal argenti­na. Y ya que no me gus­ta, cuan­do se me hace una pre­gun­ta, no saber qué con­tes­tar, ten­go la respues­ta prepara­da. ¿Lo que me gus­ta de Buenos Aires? Su alma, su ambi­ente, su atmós­fera.

          Ya. O sea, la típi­ca respues­ta cur­si, la fór­mu­la rim­bom­bante por exce­len­cia. El alma, la atmós­fera, esas pal­abras tan vacías que uno puede llenarlas con todo lo que le viene a la gana. Hay lugar. Pero sin embar­go… Sí que hay algo en el aire, en la atmós­fera, algo difí­cil de describir, pero que hace de Buenos Aires una ciu­dad que no se parece a ningu­na otra, bueno, den­tro de las que ya vis­ité, en Fran­cia o en otros país­es. Ya, ¿y entonces? ¿Qué? ¿Qué es lo que se puede enten­der detrás de esas pal­abras?

          Me lo pre­gun­to. Ya que en real­i­dad, por qué amo esta ciu­dad, si me paro un rato a reflex­ionar, en abso­lu­to no lo sé. Si me paro un rato a reflex­ionar, si me paro cin­co min­u­tos para medir sus encan­tos, lo que veo primero son sus defec­tos. Dicho de man­era des­or­de­na­da: es una ciu­dad demasi­a­do grande, rui­dosa, mal cuida­da, anárquica, imposi­ble de enten­der para el via­jero oca­sion­al, has­ta puede pre­sen­tar un ambi­ente hos­til a veces, en cier­tos bar­rios a cier­tas horas. Al con­trario de otras cap­i­tales más val­o­radas, como Paris o Lon­dres, mues­tra una cara total­mente dis­o­nante en cuan­to a la arqui­tec­tura. Per­mi­tieron los peo­res aten­ta­dos al buen gus­to, el van­dal­is­mo más sal­va­je con­tra la his­to­ria, jus­ti­fi­caron, has­ta alen­taron destruc­ciones irrepara­bles con­tra edi­fi­cios que nun­ca más podrán tes­ti­ficar del pasa­do sin embar­go tan apa­sio­n­ante de esta ciu­dad.

          Tomem­os de ejem­p­lo el bar­rio que mejor conoz­co puesto que resi­do aquí cuan­do voy a Argenti­na: La Reco­le­ta. Leer las guías, ver los doc­u­men­tales, siem­pre sale el mis­mo refrán: Reco­le­ta es “el bar­rio más parisi­no de Buenos Aires”. Bueno, no es que sea total­mente fal­so. Reco­le­ta es más parisi­no que San Nicolás, La Boca, Paler­mo, Bal­van­era… eso sí. Y mucho. Pero hay que rel­a­tivizar un poco. Depende de lo que uno entiende por “parisi­no”, claro.

          El nom­bre del bar­rio viene del francés: aquí los “Rec­ol­lets”, mon­jes fran­cis­canos que venían de Fran­cia, con­struyeron un con­ven­to a prin­ci­p­ios del siglo XVIII. Luego, hubo una ola de migración france­sa entre 1840 y 1850, una déca­da de fuerte inmi­gración gala. La úni­ca, puesto que la sigu­iente, entre 1890 y 1910 tra­jo sobre todo ital­ianos, ale­manes y europeos del este, sin hablar de los españoles, claro, siem­pre may­ori­tar­ios (Una curiosi­dad en cuan­to a la inmi­gración españo­la. Como den­tro de ellos fig­ura­ba un mon­tón de gente proce­dente de Gali­cia, per­maneció el apo­do: en Argenti­na, un inmi­grante español siem­pre lo cal­i­f­i­can de “gal­lego”).

          No se puede cues­tionar que Fran­cia dejo cier­tas huel­las arqui­tec­turales en el bar­rio, que todavía se pueden notar allí o allá, como por ejem­p­lo el Pala­cio Duhau o unos edi­fi­cios “hauss­ma­ni­anos”, (del barón Hauss­mann, quien tan­to influyo en el aspec­to actu­al de Paris durante el reino de Napoleón III), o “art déco”, ya que esta influ­en­cia france­sa se man­tu­vo has­ta 1930, más o menos.

          Pero la ver­dad es que Argenti­na es un país amer­i­cano, con todas sus cual­i­dades y todos sus defec­tos. Quiero decir que aquí la úni­ca regla en arqui­tec­tura, es… que no hay ningu­na regla. No existe un organ­is­mo como “Bâti­ments de France” en Argenti­na, para pro­te­ger el pat­ri­mo­nio arqui­tec­tur­al nacional.

         Los años 60 (años en que, además, gob­ernaron sobre todo mil­itares poco afi­ciona­dos a la piedra antigua), ansiosas de encon­trar espa­cio para la vivien­da, fueron dev­as­ta­do­ras. No se alzó nadie para defend­er los edi­fi­cios históri­cos. No sólo destruyeron mucho, pero tam­bién con­struyeron sin reglas, tan­to en lo que se refiere al esti­lo como en lo que se refiere a la altura o los mate­ri­ales uti­liza­dos. Así poco a poco la ciu­dad se vuelve un mero “patch­work” de con­struc­ciones het­erogéneas. Por ejem­p­lo, aveni­da Callao:

Y así se podrían mul­ti­plicar los “encon­tron­a­zos”.

          Así que no puedo, ver­dadera­mente, pre­tender que Buenos Aires sea “una ciu­dad lin­da”. Ni hablar de las veredas (cuida­do con los bach­es y las pla­cas que sobre­salen), tam­poco de los enormes con­tene­dores de basura en ple­na calle, o de las avenidas reple­tas de coches boci­nan­do (Buenos Aires cuen­ta con tan sólo una calle peaton­al, la Flori­da). No, no es por su belleza que amo a esta ciu­dad. Paris, Lon­dres, Madrid, Viena, son ciu­dades muchos más lin­das en cuan­to a su arqui­tec­tura. Ciu­dades cuyo pat­ri­mo­nio supieron preser­var, y donde no se per­mi­tió a los pro­mo­tores realizar masacres arma­dos de mar­til­los neumáti­cos y hormigoneras. Aunque ojo, inclu­so en Paris, si uno se pasea en la zona de la “Porte d’Italie”, por ejem­p­lo, se puede con­statar tam­bién como se per­pe­traron aten­ta­dos irrepara­bles…

          Cuida­do que no estoy pre­ten­di­en­do que Buenos Aires ya no tiene pat­ri­mo­nio. Que­da mucho, por suerte. Además des­de una déca­da hay una toma de con­scien­cia, y el tiem­po ale­gre de la fies­ta destruc­ti­va parece haber ter­mi­na­do. Sin embar­go ya es demasi­a­do tarde para algunos tesoros desa­pare­ci­dos. Se cometieron daños irre­versibles. No que­da nada por ejem­p­lo de los con­ven­til­los de San Tel­mo, que alber­garon los migrantes del fin de siglo XIX. Nada del primer puer­to de la ciu­dad, en La Boca, con­ver­tido en teatro para tur­is­tas, con sus casas pin­tadas y sus fal­sos bares de tan­go (Para el tan­go, ir has­ta Boe­do, menos osten­toso pero mucho más aut­en­ti­co).

          Bueno, entonces, ¿Aca­so nos va a escu­pir porque te gus­ta tan­to esta ciu­dad desven­ci­ja­da? Exac­ta­mente eso: sus cica­tri­ces, sus dolores, su nos­tal­gia para una his­to­ria cuyos tes­ti­gos ya fal­l­ecieron casi todos, su alma de ciu­dad heri­da, mar­t­i­riza­da, arru­ina­da, pero sin embar­go tan viva, tan ale­gre, tan opti­mista a pesar de las bru­tal­i­dades del tiem­po, de la economía y de la cor­rup­ción de sus elites políti­cas. O sea que lo que me gus­ta ante todo en esta ciu­dad son sus habi­tantes, los porteños. Los que ani­man a su alma, que mod­e­lan su ambi­ente, y calien­tan su atmós­fera.

 

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Para ilus­trar este artícu­lo, añadí una pequeña galería de fotos aba­jo. Inten­té ele­gir unas imá­genes rep­re­sen­ta­ti­vas de la arqui­tec­tura porteña.

(Todas las fotos son del autor del pre­sente artícu­lo)

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Pequeño panora­ma de la arqui­tec­tura porteña:

LA RECOLETA, esquina Jun­cal y Talc­ahuano:

LA PLAZA DE MAYO. A la izquier­da, el Cabil­do, en frente la cat­e­dral.

Aveni­da San­ta Fe:

SAN TELMO

Otra vez en SAN TELMO, calle San Loren­zo:

Aveni­da Cor­ri­entes:

Entra­da al « Camini­to », bar­rio de La Boca

En 1940 :

70 años más tarde:

LA BOCA para los tur­is­tas:

LA BOCA de los porteños:

PALERMO:

PUERTO MADERO:

La tien­da ingle­sa Har­rods, esquina de San Martín y Cór­do­ba. Aban­don­a­da des­de 1998:

PARQUE CHAS, bar­rio res­i­den­cial en el norte de Buenos Aires:

 

 

Y para ter­mi­nar, al voleo:

 

 

 

 

 

 

 

PV

Pourquoi aimer Buenos Aires ?

Rédigé le 22 jan­vi­er 2020

          C’est une ques­tion qui revient sou­vent, lorsqu’on m’interroge sur ma pas­sion pour cette ville. Comme j’ai hor­reur, en général, de ne pas savoir répon­dre à une ques­tion, j’en ai donc une toute prête pour celle-ci. Ce que j’aime de Buenos Aires ? Son âme, son ambiance, son atmo­sphère.

         Voilà bien une réponse qui sent la for­mu­la­tion toute faite, prête à l’emploi. «L’âme», «l’atmosphère», ces mots telle­ment creux qu’on peut y faire ren­tr­er tout ce qu’on veut, il y a de la place. Mais pour­tant… Il ya quelque chose dans l’air, dans l’atmosphère, juste­ment, dif­fi­cile à décrire, mais qui fait que cette ville ne ressem­ble à aucune autre, enfin, par­mi celles que j’ai eu la chance de vis­iter, en France et ailleurs. Alors quoi, hein ? Qu’est-ce qu’on peut met­tre de réel der­rière ces mots ?
Je me le demande sérieuse­ment. Parce qu’en réal­ité, pourquoi j’aime tant cette ville, si je réfléchis un peu, je n’en sais fichtre rien.

          Parce que si je me pose cinq min­utes pour l’observer dans tous ses atours, pour la regarder vivre dans tout son quo­ti­di­en, ce que je con­state d’abord, c’est qu’elle ne manque pas de défauts. Pêle-mêle : c’est une ville trop grande, sale, bruyante, assez mal entretenue, désor­don­née, incom­préhen­si­ble au voyageur de pas­sage, voire hos­tile par­fois, à cer­tains moments ou dans cer­tains quartiers. Con­traire­ment à d’autres cap­i­tales plus hup­pées, comme Paris ou Lon­dres, elle est totale­ment dishar­monique, archi­tec­turale­ment par­lant. On y a autorisé les pires atten­tats au bon goût, per­mis le plus sauvage van­dal­isme con­tre l’Histoire, jus­ti­fié, voire même encour­agé des destruc­tions irré­para­bles con­tre des bâti­ments qui ne pour­ront plus jamais témoign­er du passé pour­tant pas­sion­nant de cette ville.

          Prenons par exem­ple le quarti­er que je con­nais main­tenant le mieux : La Reco­le­ta. Con­sul­tez les guides, lisez les brochures, regardez les doc­u­men­taires, vous enten­drez tou­jours le même refrain : Reco­le­ta, c’est le «quarti­er le plus parisien de Buenos Aires». Ce n’est pas tout à fait faux : le plus parisien, cer­taine­ment. Plus parisien que San Nico­las, que la Boca, que Paler­mo, que Bal­van­era… Naturelle­ment. Tout dépend de ce qu’on entend par «parisien».

          Le nom même du quarti­er est d’origine française : c’est à cet endroit que les «Rec­ol­lets», moines fran­cis­cains venus de France, ont instal­lé un cou­vent au début du XVI­I­Ième siè­cle. Puis, sec­onde vague française vers 1840, décen­nie de forte immi­gra­tion gauloise. La seule, d’ailleurs, car ensuite, durant l’autre grande vague migra­toire européenne vers l’Argentine, entre 1890 et 1910, ce sont surtout les Ital­iens, les Alle­mands et les Européens de l’est qui sont arrivés. (Je ne par­le pas des Espag­nols, migrants per­ma­nents vers ce pays. C’est rigo­lo d’ailleurs : au XIXème siè­cle, c’était surtout des gali­ciens qui venaient, du coup le nom est resté. Pour un Argentin, un Espag­nol d’origine, c’est tou­jours un «gal­lego»).

          Il n’en est pas moins vrai qu’au cours du XIXème, la France a lais­sé une assez forte empreinte archi­tec­turale sur le quarti­er, dont il reste quelques traces mar­quantes, comme le Palais Duhau ou quelques immeubles effec­tive­ment «hauss­man­niens», voire art déco, car cette influ­ence s’est main­tenue jusqu’en 1930 à peu près.

          Seule­ment voilà : l’Argentine est un pays améri­cain dans toute sa splen­deur. Je veux dire par là que la seule règle qui vaille, c’est qu’il n’y en a pas. De règle. Pas de «Bâti­ments d’Argentine» comme il y a les «Bâti­ments de France», pour pro­téger le pat­ri­moine his­torique.

          Les années soix­ante (durant lesquelles, de sur­croit, dom­inèrent des gou­verne­ments mil­i­taires ultra-libéraux pas vrai­ment ama­teurs de vieilles pier­res), avides d’espace pour le loge­ment, ont été dévas­ta­tri­ces. Et per­son­ne pour défendre les édi­fices his­toriques. Non seule­ment on a beau­coup démoli, mais on a con­stru­it sans règle, donc. Ni pour le style, ni pour les hau­teurs, ni pour les matéri­aux. C’est ain­si que peu à peu, la ville s’est retrou­vée totale­ment «mitée», ne for­mant plus qu’un vilain patch­work de con­struc­tions hétéro­clites.

          Tenez, par exem­ple, sur l’avenue Callao :

Pho­to PV

          On pour­rait mul­ti­pli­er les exem­ples d’ «encon­tron­a­zos», comme on dit ici, de chocs de cul­ture.

          Alors non, je ne peux pas pré­ten­dre que Buenos Aires soit une belle cap­i­tale. Ne par­lons pas des trot­toirs (gaffe aux trous et aux plaques descel­lées), des con­teneurs à poubelles énormes, le long des rues, et qui débor­dent, et des avenues livrées aux voitures (une seule pau­vre rue pié­tonne dans le micro-cen­tre : la rue Flori­da). Ce n’est pas pour sa beauté que j’aime tant cette ville. Paris, Lon­dres, Madrid, Rome, Vienne, sont des villes bien plus belles archi­tec­turale­ment par­lant. Des villes où on a su préserv­er le pat­ri­moine, et où on n’a pas per­mis partout que des pro­mo­teurs mas­sacrent l’histoire à coup de marteaux-piqueurs et de béton­nières. (Je dis bien «pas partout», parce que si on va faire un tour du côté du quarti­er de la Porte d’Italie à Paris, hein…)

          Atten­tion cepen­dant : je ne suis pas non plus en train de dire que Buenos Aires n’a plus de pat­ri­moine. Il en reste quand même pas mal, heureuse­ment. Et depuis une dizaine d’années, une prise de con­science a eu lieu, et le joyeux temps du n’importe sem­ble ter­miné.

          Mais hélas, des dégâts irréversibles ont été com­mis. Il ne reste plus rien, par exem­ple, des con­ven­til­los de San Tel­mo, qui abri­taient les émi­grants du début du XXème. Plus rien non plus du pre­mier quarti­er por­tu­aire, trans­for­mé en guig­nol à touristes avec ses maisons peintes et ses fauss­es boites à tan­go. (Pour le tan­go, allez voir à Boe­do, c’est moins pim­pant, mais bien plus authen­tique).

          Alors quoi, qu’est-ce que tu aimes tant, de cette ville déglin­guée ? Ben juste­ment ça : ses cica­tri­ces, ses douleurs, sa nos­tal­gie pour une his­toire dont on a tué tous les témoins, son âme de ville blessée, mar­tyrisée, enlai­die, mais pour­tant telle­ment vivante, telle­ment gaie, telle­ment opti­miste en dépit des bru­tal­ités du temps, de l’économie et de la cor­rup­tion de son per­son­nel poli­tique. En somme, ce que j’aime de Buenos Aires, surtout, ce sont les Portègnes, comme s’appellent ici les habi­tants. Et qui font… son âme, son ambiance et son atmo­sphère.

          Pour illus­tr­er mon pro­pos, vous trou­verez ci-dessous en annexe une petite galerie pho­tos, où j’ai essayé de vous présen­ter les divers­es facettes de l’architecture portègne !

          (Toutes les pho­tos sont du rédac­teur de cet arti­cle)

 

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GALERIE PHOTOS : petit tour d’hori­zon archi­tec­tur­al.

La Reco­le­ta, au coin des rues Jun­cal et Talc­ahuano :

Plaza de Mayo. A gauche, le Cabil­do, en face, la cathé­drale :

Avenue San­ta Fe :

San Tel­mo :

Tou­jours dans San Tel­mo, rue San Loren­zo :

Avenue Cor­ri­entes :

L’en­trée du Camini­to, quarti­er de La Boca :

En 1940

70 ans plus tard

La Boca pour les touristes :

 

La Boca au naturel :

 

Paler­mo :

Puer­to Madero :

Le mag­a­sin anglais Har­rods, au coin de la rue San Martín et de l’avenue Cór­do­ba. Friche com­mer­ciale depuis 1998 :

Par­que Chas, quarti­er rési­den­tiel au nord de Buenos Aires :

 

 

Et un petit « pêle-mêle » au hasard des rues, pour finir :

Écoles ouvertes ou fermées ?

          Alors, class­es en présen­tiel ou pas ? C’est le débat qui sec­oue l’Argentine en ce moment. Et plus par­ti­c­ulière­ment l’agglomération de «L’AMBA », la métro­pole du « grand Buenos Aires», où vit le tiers de la pop­u­la­tion du pays, quand même.
          Le gou­verne­ment péro­niste d’Alberto Fer­nán­dez avait souhaité ren­forcer les mesures san­i­taires, à un moment où la deux­ième vague est en plein essor, et où l’épidémie est de plus en plus dif­fi­cile à con­trôler, avec l’arrivée des mau­vais jours (l’automne vient de débuter là-bas). Il avait donc jugé bon de pren­dre un décret pour fer­mer momen­tané­ment les écoles, à l’image de ce qui a pu se faire en Europe, notam­ment en Ital­ie et, actuelle­ment, en France. Aus­sitôt, un cer­tain nom­bre de par­ents d’élèves mécon­tents ont organ­isé des «cacero­la­zos», con­certs de casseroles sur les bal­cons, en signe de protes­ta­tion. La munic­i­pal­ité de Buenos Aires, représen­tée par le gou­verneur Hora­cio Rodríguez Lar­reta (oppo­si­tion de droite) a attaqué le décret en jus­tice. Avec suc­cès : le décret a été sus­pendu, dans l’attente d’une autre déci­sion de la Cour Suprême.
          Selon le jour­nal pro-gou­verne­men­tal Pagina/12, il s’agit d’un juge­ment par­ti­san, et d’une déci­sion ren­due par des juges «macristes», favor­ables à l’opposition de droite. Un juge­ment « jaune , pour repren­dre la couleur du PRO (Prop­ues­ta repub­li­cana, par­ti de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri), d’autant que l’une des juges n’est autre que l’épouse du secré­taire général de ce par­ti.
          Le min­istre de la jus­tice a exprimé sa décep­tion en rel­e­vant que «Le prési­dent (avait) pris une déci­sion visant à préserv­er la vie de mil­liers d’Argentins, et non voulu s’immiscer dans les poli­tiques éduca­tives». La déci­sion de la Cour d’Appel est inter­v­enue par ailleurs seule­ment quelques heures après la nou­velle d’un troisième décès de pro­fesseur dans la ville, tou­jours selon Pagina/12.
          Dans son juge­ment, détail­lé par Clarín, la Cour pointe le manque d’éléments con­crets prou­vant une aug­men­ta­tion des con­ta­gions dans les trans­ports publics util­isés par les élèves, selon Clarín, le prin­ci­pal argu­ment avancé par le gou­verne­ment pour fer­mer les écoles.
          Aus­sitôt le juge­ment ren­du, les réac­tions ne se sont pas faites atten­dre. La munic­i­pal­ité a annon­cé une série de mesures visant à organ­is­er au mieux l’accueil des élèves, tan­dis que deux syn­di­cats d’enseignants décidaient de se met­tre en grève. De son côté, le min­istre de la San­té, Martín Soria, a qual­i­fié de « mas­ca­rade » (Mamar­ra­cho) juridique la déci­sion du tri­bunal, pointant que les juges et le gou­verne­ment de la ville seraient tenus pour respon­s­ables des con­séquences san­i­taires de celle-ci, une déci­sion unique­ment «poli­tique».
          Dans une inter­view à Pagina/12, Daniel Gol­lan, le min­istre de la San­té de la province, a cri­tiqué le change­ment de cap des autorités munic­i­pales, qui avaient indiqué dans un pre­mier temps qu’elles-mêmes pronon­ceraient cette fer­me­ture en cas de pro­gres­sion des con­ta­gions, mais auraient, selon lui, changé d’orientation par pure spécu­la­tion élec­toral­iste. La munic­i­pal­ité de Buenos Aires, selon lui, nie la grav­ité de la sit­u­a­tion, par pure dém­a­gogie. «Nous sommes pour les class­es en présen­tiel, dit Gol­lan, mais comme nous étions con­venus avec eux (la munic­i­pal­ité) en févri­er dernier, si la courbe pro­gres­sait nous devions pren­dre des mesures san­i­taires générales, qui inclu­aient l’univers sco­laire».
          Comme on le voit, la crise san­i­taire, aus­si dif­fi­cile à gér­er en Argen­tine que partout ailleurs, reste ici comme chez nous égale­ment un fac­teur de divi­sion et de récupéra­tions poli­tiques de tous ordres. Mais en Argen­tine peut-être plus qu’ailleurs, les cli­vages sont par­ti­c­ulière­ment mar­qués, et peu­vent avoir ten­dance à ren­voy­er au sec­ond plan des débats d’intérêt général. Car ici, hélas, ces débats-là se règ­lent plus facile­ment dans les tri­bunaux ou dans la rue qu’autour des tables.

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Pibas, livre vert du féminisme argentin

          Il y a quelque temps, une amie, qui con­nait mon intérêt pour tout ce qui se passe en Argen­tine, d’une part, et pour les idées pro­gres­sistes d’autre part, m’a offert un curieux petit livre au titre on ne peut plus argentin «Pibas» (gamines, en espag­nol de là-bas).
          Il est l’œuvre d’une française, Marie Audran, qui est allée à La Pla­ta (une ville située à une soix­an­taine de kilo­mètres au sud de la cap­i­tale, Buenos Aires). Elle y a ren­con­tré des jeunes de 13 à 20 ans, au moment où la bataille lég­isla­tive sur la légal­i­sa­tion de l’avortement bat­tait son plein au Con­grès de la Nation.
          Elle en a ramené une suite d’entretiens avec des filles, mais aus­si des garçons, dans lesquels ils/elles livrent leur vision de la société argen­tine , de son futur, et des espoirs qu’ils/elles fondent sur leurs pro­pres capac­ités à faire chang­er les choses, dans un pays miné par les divi­sions poli­tiques, le con­ser­vatisme, le pop­ulisme et la cor­rup­tion des élites.
          Marie Audran entre­coupe les comptes-ren­dus de ces entre­tiens de mis­es en con­texte utiles pour le lecteur étranger qui ne con­naitrait pas, ou super­fi­cielle­ment, l’Argentine. Elle présente les divers­es asso­ci­a­tions fémin­istes, comme celles des HIJXS (Filles et fils pour l’identité et la jus­tice et con­tre l’oubli) issue de celle des «Grands-mères de la place de Mai», lut­tant pour retrou­ver les enfants volés de la dic­tature, les asso­ci­a­tions d’élèves (cen­tres étu­di­ants), ou le col­lec­tif «Socor­ris­tas en red» (sec­ouristes en réseau), qui accom­pa­gne les femmes devant se faire avorter. Elle rap­pelle l’héritage de la dic­tature mil­i­taire de 1976–1983, et le posi­tion­nement poli­tique des trois derniers gou­ver­nants du pays, Nestor et Cristi­na Kirch­n­er et Mauri­cio Macri.
          Tout au long du livre, on suit le chem­ine­ment intel­lectuel d’une douzaine de jeunes, dans le rap­port qu’ils entre­ti­en­nent avec la société dans laque­lle ils vivent, et com­ment ils aimeraient la voir chang­er vers plus de sol­i­dar­ité, d’humanisme et d’égalité, que ce soit de class­es ou de gen­res.

Quelques extraits, tirés des entre­tiens.

« Je n’ai jamais rien lu sur le fémin­isme, mais des choses réelles me sont arrivées, des choses que j’ai vécues dans ma chair. (…) Je me rap­pelle (….) d’une fois dans le bus, d’une femme qui était avec son petit garçon qui n’arrêtait pas de pleur­er. Elle lui a dit «Mais arrête, tu ressem­bles à une fille». Et moi j’ai pen­sé «Quoi ? Je ne com­prends pas… C’est n’importe quoi…» Ensuite, un homme âgé est mon­té avec une petite fille qui avait l’air d’être aus­si l’enfant de cette femme. Ils fai­saient des cha­touilles à la petite fille. Le petit garçon a com­mencé à frap­per la fille et l’homme a rigolé et a dit «Ah ah ! Ni una menos !» (Plus une en moins, slo­gan fémin­iste con­tre les fémini­cides, dérivé de l’autre slo­gan « pas une morte de plus » NDLA) et il a fait sem­blant de la frap­per. Je ne suis jamais descen­due du bus aus­si énervée. Ma journée était gâchée. Cette scène, je l’ai vue. Je me suis demandé com­ment ça devait être chez eux s’ils font ça dans le bus. Sans honte. »
Vicky, 13 ans.

« Aujourd’hui, il est temps que les femmes soient maîtress­es de leur corps. Ni Macri (Mauri­cio Macri, prési­dent de l’Ar­gen­tine à l’époque de l’entretien. NDLA) ni le Pape ne pour­ra frein­er la vague fémin­iste qui par­court le monde.»
Ornel­la, 24 ans

« Moi, j’ai l’impression qu’on est la nou­velle généra­tion. On se forme : en nous organ­isant, en allant à des réu­nions, en nous poli­ti­sant et en por­tant les débats dans nos sphères respec­tives, dans nos écoles, on essaie d’inclure d’autres per­son­nes à tout ça. Pour les temps à venir, on doit tout amélior­er dès main­tenant. S’impliquer dans les prob­lé­ma­tiques de la société et pas seule­ment dans celles de l’école, ne pas rester les bras croisés, mais être de vrais acteurs de ce qui est en train de se pass­er.»
Mar­cos, 18 ans.

« Du coup, tu ressens plus d’empathie pour les autres. Tu ne laiss­es pas quelqu’un se faire insul­ter devant toi. A chaque fois que quelqu’un fait un com­men­taire machiste, les pibas lui dis­ent : « Eh ! Ta gueule ! ». Avant, les mecs par­laient mal et étaient morts de rire. Aujourd’hui, je m’en rends plus compte et je fais plus atten­tion. »
Araceli, 19 ans.

« Il y avait une ques­tion qui com­mençait à nous tra­vers­er l’esprit – on avait entre 12 et 13 ans –, c’était pourquoi on nous cri­ait des trucs dans la rue, ou qu’on se sen­tait mal à l’aise à cause de la présence d’un homme en se prom­enant. Ça, ça n’arrivait pas à mon frère. Tu te mets à faire ces petites com­para­isons de la vie quo­ti­di­enne. Aucune femme n’aime qu’on lui crie des choses dans la rue, mais ça nous arrivait à toutes. On com­mençait à se pos­er des ques­tions : « Pourquoi un type pense qu’il peut se per­me­t­tre de me crier ça ? » Quand tu as 12, 13, 14 ans, ce que tu pens­es, ce n’est pas « fils de pute », non, tu ne pens­es pas ça : tu te sens coupable. C’est en tout cas ce qui m’arrivait à l’époque, puis je m’en suis libérée. Me ren­dre compte à 13 ans que je n’étais pas coupable de cette sit­u­a­tion. Ça a été un vrai déclencheur. Moi, 13 ans, vic­time de har­cèle­ment de rue. J’ai mis plus de temps pour reli­er ça à des sit­u­a­tions où le corps est con­sid­éré comme un objet. Je ne le remar­quais pas directe­ment. Je ne le reli­ais pas avec le regard que les hommes ont sur nos corps. »

« Pour moi, ça a été incroy­able. Comme quand les choses com­men­cent à avoir du sens. Tu vis dans un monde où tout sem­ble être établi et d’un coup tu com­mences à faire des liens. Et ça a été comme ça avec tous les sujets. »

« Quand tu es ado et que tu com­mences à faire tous ces liens et à te ren­dre compte que ton corps est poli­tique, il se passe quelque chose de très beau. »
Mari­na, 18 ans.

« … ils nous met­tent des bar­rières, et nous, on saute par-dessus. »
Hele­na, 18 ans.

« Nous sommes tous des êtres poli­tiques. Nous nous révo­lu­tion­nerons tou­jours. Moi, je me suis révo­lu­tion­née. C’est sûr. Petit à petit, j’ai décou­vert ce que je pen­sais vrai­ment, car tout ce que je racon­tais avant, tout ce qu’on m’avait inculqué et tout ce que j’avais enten­du de mes par­ents ou à l’école, tout ce que je pen­sais acquis a été boulever­sé. Tout s’est retrou­vé sens dessus dessous. »
Mer­cedes, 17 ans.

En com­plé­ment :

Cual­ca frac­tal, la chaine youtube de l’hu­moriste fémin­iste Male­na Pichot.
https://www.youtube.com/channel/UCLy9QLv0obCtnYIR0bKJ37A

Site de la revue fémin­iste argen­tine en ligne “Anfib­ia”
http://revistaanfibia.com/

(Références citées dans le livre)

 

1930 : premier coup d’état militaire

Place du Con­grès — Buenos Aires — sep­tem­bre 1930 — Pho­to DP
  1. CRISE ECONOMIQUE, CRISE POLITIQUE 

           1929, on le sait, est mar­quée par une grande crise économique. Pour y faire face, la Grande-Bre­tagne crée le Com­mon­wealth englobant dans un pre­mier temps le Cana­da, la Nou­velle-Zélande et l’Australie. De grands con­cur­rents de l’Argentine sur le marché mon­di­al des vian­des. Par ailleurs, trois autres grandes puis­sances restreignent leurs impor­ta­tions : États-Unis, Alle­magne et France. Résul­tat : le secteur expor­ta­teur argentin, large­ment dépen­dant de l’élevage, s’effondre, et avec lui, l’entrée des devis­es néces­saires aux impor­ta­tions de biens man­u­fac­turés. Mal­gré cela, Irigoyen et son gou­verne­ment con­tin­u­ent de creuser le déficit en ali­men­tant le paiement de la dette.

          Pour faire face au prob­lème de l’import, l’Argentine cherche à ren­forcer son marché intérieur, investis­sant dans la pro­duc­tion nationale, par la créa­tion d’une indus­trie man­u­fac­turière locale.

          La chute des prix agri­coles provoque un immense exode rur­al : les petits agricul­teurs vien­nent grossir les rangs des ouvri­ers des nou­velles usines dans les grandes villes.

          Mais la crise économique, mar­quée par cet effon­drement du secteur agri­cole, une infla­tion galopante, la cor­rup­tion des élites poli­tiques, le délite­ment du par­ti au pou­voir et la san­té chance­lante du prési­dent Irigoyen débouche sur une crise poli­tique qui ne trou­ve de réso­lu­tion que dans l’intervention de l’Armée. C’est le pre­mier coup d’état mil­i­taire de l’histoire argen­tine, impul­sé con­join­te­ment par la classe des pro­prié­taires ter­riens et l’État-major mil­i­taire.

           Néan­moins, plusieurs ten­dances s’affrontent au sein de l’Armée. D’un côté, influ­encés par la mon­tée des fas­cismes en Europe, les ultra­na­tion­al­istes, qui rêvent d’imposer à leur tour un régime autori­taire sur ces mod­èles étrangers. Leur leader est le général  José Félix Uribu­ru, soutenu par la hiérar­chie catholique, très puis­sante en Argen­tine. L’autre ten­dance, dirigée pareille­ment par un général, Agustín Pedro Jus­to, prône le retour à «l’ancien régime» con­ser­va­teur, celui qui pré­valait du temps du Par­ti Auton­o­miste Nation­al, avant la Loi Saenz Peña. C’est-à-dire, le retour à un régime basé sur une démoc­ra­tie «con­trôlée» par la fraude élec­torale et la pro­scrip­tion des opposants.

José Félix Uribu­ru — Pho­to DP

2. UN COUP D’ÉTAT EN FORME DE COUP DE BLUFF

          L’opposition civile au gou­verne­ment d’Irigoyen est forte, mais pareille­ment divisée. D’un côté, ceux qu’on pour­rait qual­i­fi­er de «légal­istes», plutôt situés à gauche, qui cri­tiquent sévère­ment la poli­tique sociale (ou anti­so­ciale, plutôt, voir les événe­ments de Patag­o­nie). On trou­ve là des social­istes, par exem­ple, ou cer­tains mil­i­tants rad­i­caux par­mi les plus à gauche. De l’autre, les chantres d’un pou­voir fort, dont l’écrivain Leopol­do Lugones se fait le porte-parole, qui qual­i­fi­ait la démoc­ra­tie de «culte de l’incompétence». Dans cette ten­dance, on trou­ve égale­ment tout un groupe de jeunes mau­r­rassiens, qui créent La Nue­va Repúbli­ca, et mili­tent pour le retour au pou­voir de l’élite anci­enne, et donc de la hiérar­chie sociale qui va avec. Ceux-là en pin­cent pour Uribu­ru, ce général de 60 ans qui vient de pren­dre sa retraite.  Mais dans l’esprit de celui-ci, dans un pays sta­ble depuis 50 ans et qui s’est habitué à la démoc­ra­tie, il con­vient de créer un «cli­mat révo­lu­tion­naire» . Une Ligue répub­li­caine se con­stitue, et investit la rue. Uribu­ru exige cepen­dant que les mil­i­taires gar­dent en main tous les leviers de com­mande du coup d’état : il se méfie des poli­tiques, et son but pre­mier est d’abroger la loi Saenz Peña. Vous savez, cette loi inique qui avait mis fin au bon vieux sys­tème de la fraude élec­torale !

          Mais avant de pou­voir lancer la «révo­lu­tion», il faut tout de même gag­n­er le gros de l’Armée. Or pour le moment, le gros de l’Armée, juste­ment, est plutôt légal­iste, et pas encore très « Uriburiste ». Pour ces mod­érés, dont fait par­tie le «con­cur­rent» d’Uriburu, Jus­to, les objec­tifs du général représen­tent un saut dans le vide. Même s’ils s’opposent eux aus­si au pou­voir rad­i­cal en place, ils préfér­eraient qu’on reste dans un strict cadre poli­tique pour le faire tomber. Pour leur don­ner des gages, Uribu­ru finit par accepter d’associer les par­tis civils à son mou­ve­ment. Le coup d’état peut être lancé, et une cam­pagne de désta­bil­i­sa­tion d’Irigoyen débute, au Par­lement, dans la presse et dans la rue. Des man­i­fes­ta­tions d’étudiants dégénèrent. Yrigoyen, malade, cède le pou­voir  le 5 sep­tem­bre 1930 au vice-prési­dent Martínez, qui proclame l’état de siège.

          Côté mil­i­taire, le soulève­ment est prévu pour le lende­main, 6 sep­tem­bre. Mais dans les casernes, ce n’est pas le franc ent­hou­si­asme. Il y sub­siste quand même pas mal de loy­al­istes, comme l’est égale­ment l’ensemble de la police. Le coup n’est pas assuré d’être gag­nant, et cer­tains hési­tent à se lancer dans l’aventure. La Marine, par exem­ple, attend de voir. Pour beau­coup, il sera tou­jours temps après coup de ral­li­er la vic­toire, ou dans le cas con­traire, de proclamer son indé­fectible loy­auté. D’autant qu’Uriburu ne jouit pas d’une extrême pop­u­lar­ité par­mi les mil­i­taires, et qu’il n’est pas très con­nu dans la pop­u­la­tion.

          Mal­gré tout, les rebelles réus­sis­sent in-extrem­is à faire une bonne prise : ils ral­lient le directeur du col­lège mil­i­taire, le Général Reynolds, grand admi­ra­teur d’Irigoyen mais qui juge qu’il est temps que le vieux prési­dent  passe la main, et admet qu’il devient néces­saire de la lui forcer. Reynolds embar­que alors les jeunes officiers du Col­lège dans l’aventure. 

          En dépit de ce ral­liement de dernière minute, les troupes d’Uriburu restent mai­gres : 600 cadets et officiers du Col­lège mil­i­taire, plus 800 hommes de troupe, et une poignée de civils entre­pren­nent une marche sur Buenos Aires.  Le mir­a­cle se pro­duit cepen­dant : le mou­ve­ment ne ren­con­tre pra­tique­ment aucune résis­tance sur son pas­sage, et parvient à attein­dre la place du Con­grès presque sans encom­bre. Citons Alain Rouquié citant un per­son­nage encore incon­nu, mais qui devien­dra pres­tigieux quelques années plus tard : «En fait, comme le remar­que le Cap­i­taine Perón, obser­va­teur et par­tic­i­pant, le suc­cès du mou­ve­ment tient du mir­a­cle ou, plutôt, il est dû à l’apathie et à la dés­in­té­gra­tion gou­verne­men­tale que vient ren­forcer l’indifférence pop­u­laire». (Pou­voir mil­i­taire et société poli­tique en République Argen­tine – Alain Rouquié – Press­es de la fon­da­tion nationale des sci­ences poli­tiques – 1978 – p.182)  En somme, le coup d’état réus­sit surtout parce que le peu­ple argentin, fatigué, tourne le dos à un prési­dent qu’il a pour­tant adulé, mais qui est jugé désor­mais usé. Malade, décrédi­bil­isé, Irigoyen démis­sionne, tout comme son vice-prési­dent, con­traint de laiss­er la Mai­son Rose (le Palais prési­den­tiel) à des insurgés pour­tant pas si sûrs d’eux, mais qui, comme le souligne Alain Rouquié dans l’ouvrage précédem­ment cité, ont réus­si «un coup de bluff his­torique». Uribu­ru devient donc prési­dent de fait, proclame l’État de siège sur toute l’étendue du ter­ri­toire argentin, et des­titue tous les élus en place, sauf ceux qui lui sont favor­ables. Le pre­mier coup d’état mil­i­taire de l’histoire argen­tine vient d’avoir lieu. Il n’y en aura pas moins de qua­tre autres dans les 46 ans qui vont suiv­re. Et entre 1930 et 1983, ce ne sont pas moins de 15 mil­i­taires qui s’assiéront dans le fau­teuil prési­den­tiel. Quelques uns élus (Agustín P. Jus­to, Juan Perón) mais pour la plu­part, de fait.

3. UN DICTATEUR EN ÉCHEC

          Uribu­ru ne va dur­er que deux ans, ceci dit. Avec lui, on voit revenir au pou­voir les vieux caciques de l’ancien régime, cer­tains même qu’on a vu au gouvernement…avant 1900 ! Et dans leur sil­lage, toute une société de gros pro­prié­taires ter­riens et de mem­bres du sélect Jock­ey-club, des ban­quiers et des hommes d’affaires. On fait mieux, pour un renou­veau poli­tique. En somme, la révo­lu­tion d’Uriburu, c’est la révo­lu­tion des rich­es, «une révo­lu­tion de classe», comme le dira un par­ti­san nation­al­iste du coup d’état quelques années plus tard. Toute une oli­garchie favor­able au libéral­isme économique et admi­ra­trice des États-Unis prend les com­man­des der­rière Uribu­ru, pour men­er une poli­tique large­ment prof­itable aux intérêts privés.

          Poli­tique­ment, Uribu­ru cherche avant tout à abolir la démoc­ra­tie et le régime des par­tis, pour installer un régime cor­po­ratiste et «apoli­tique». En d’autres ter­mes, à réserv­er le pou­voir à une cer­taine élite, cen­sée être «la plus apte» à gou­vern­er, con­tre les par­tis qu’il affirme «élus par une majorité d’analphabètes». Le prob­lème, c’est que cette ori­en­ta­tion ne ren­con­tre guère l’enthousiasme, ni dans l’armée, où sub­siste une forte ten­dance «légal­iste» peu encline à cass­er la con­sti­tu­tion argen­tine et à instau­r­er une véri­ta­ble dic­tature, ni par­mi les par­tis civils, con­ser­va­teurs inclus, qui se méfient des ten­dances auto­cra­tiques du général. Dans ce con­texte, l’étoile du vieil adver­saire d’Uriburu, le général Jus­to, com­mence à mon­ter. Celui-ci représente, dans l’esprit des mil­i­taires légal­istes comme des civils con­ser­va­teurs, la meilleure garantie à la fois con­tre le retour des rad­i­caux au pou­voir, et pour l’instauration d’une démoc­ra­tie «con­trôlée» c’est-à-dire dirigée par un exé­cu­tif fort, mais néan­moins entrou­verte à une cer­taine – quoique très lim­itée – par­tic­i­pa­tion pop­u­laire. En somme, une dic­tature «présentable».

          Con­traint d’organiser des élec­tions, Uribu­ru ne pour­ra empêch­er le tri­om­phe de Jus­to, élu en novem­bre 1931 avec comme vice-prési­dent le fils de l’ancien prési­dent et général de la con­quête du désert, Julio Roca. Il la lui aura même facil­ité, en inter­dis­ant la can­di­da­ture du rad­i­cal et ancien prési­dent (1922–1928) Marce­lo T. de Alvear, don­né favori.

          Uribu­ru mour­ra deux mois après l’investiture de Jus­to, en avril 1932. La pre­mière dic­tature mil­i­taire n’aura pas duré longtemps, mais elle aura forte­ment con­tribué à instiller dans l’armée un cer­tain fer­ment autori­taire, qu’on ne tardera pas à revoir à l’œuvre.

Le pont Alsi­na à Buenos Aires. Con­stru­it entre 1932 et 1938, il s’est appelé “Pont Uribu­ru” jusqu’en 2002, date à laque­lle on a décidé de débap­tis­er les lieux faisant référence à des dic­ta­teurs. En 2015, on lui a don­né le nom de “Pont Eze­quiel Demon­ty”, en référence à un jeune, vic­time de vio­lence poli­cière. Tout un change­ment d’époque, qui aura pris…un cer­tain temps. — Pho­to DP

Pour aller plus loin :

Alain RouquiéPou­voir mil­i­taire et société poli­tique en République Argen­tine- Press­es de la fon­da­tion nationale des sci­ences poli­tiques – 1978

Franck LafageL’ar­gen­tine des dic­tatures 1930–1983 — L’Har­mat­tan — 1991

Ale­jan­dro Horow­iczLas dic­taduras argenti­nas — his­to­ria de una frus­tración nacional — Edhasa (Buenos Aires) — 2012

Cette petite vidéo sur le 6 sep­tem­bre 1930. Extrait de la série his­torique de la chaine péd­a­gogique argen­tine “Encuen­tro”, une série com­plète très bien faite.