Pourquoi aimer Buenos Aires ?

Rédigé le 22 jan­vi­er 2020

          C’est une ques­tion qui revient sou­vent, lorsqu’on m’interroge sur ma pas­sion pour cette ville. Comme j’ai hor­reur, en général, de ne pas savoir répon­dre à une ques­tion, j’en ai donc une toute prête pour celle-ci. Ce que j’aime de Buenos Aires ? Son âme, son ambiance, son atmo­sphère.

         Voilà bien une réponse qui sent la for­mu­la­tion toute faite, prête à l’emploi. «L’âme», «l’atmosphère», ces mots telle­ment creux qu’on peut y faire ren­tr­er tout ce qu’on veut, il y a de la place. Mais pour­tant… Il ya quelque chose dans l’air, dans l’atmosphère, juste­ment, dif­fi­cile à décrire, mais qui fait que cette ville ne ressem­ble à aucune autre, enfin, par­mi celles que j’ai eu la chance de vis­iter, en France et ailleurs. Alors quoi, hein ? Qu’est-ce qu’on peut met­tre de réel der­rière ces mots ?
Je me le demande sérieuse­ment. Parce qu’en réal­ité, pourquoi j’aime tant cette ville, si je réfléchis un peu, je n’en sais fichtre rien.

          Parce que si je me pose cinq min­utes pour l’observer dans tous ses atours, pour la regarder vivre dans tout son quo­ti­di­en, ce que je con­state d’abord, c’est qu’elle ne manque pas de défauts. Pêle-mêle : c’est une ville trop grande, sale, bruyante, assez mal entretenue, désor­don­née, incom­préhen­si­ble au voyageur de pas­sage, voire hos­tile par­fois, à cer­tains moments ou dans cer­tains quartiers. Con­traire­ment à d’autres cap­i­tales plus hup­pées, comme Paris ou Lon­dres, elle est totale­ment dishar­monique, archi­tec­turale­ment par­lant. On y a autorisé les pires atten­tats au bon goût, per­mis le plus sauvage van­dal­isme con­tre l’Histoire, jus­ti­fié, voire même encour­agé des destruc­tions irré­para­bles con­tre des bâti­ments qui ne pour­ront plus jamais témoign­er du passé pour­tant pas­sion­nant de cette ville.

          Prenons par exem­ple le quarti­er que je con­nais main­tenant le mieux : La Reco­le­ta. Con­sul­tez les guides, lisez les brochures, regardez les doc­u­men­taires, vous enten­drez tou­jours le même refrain : Reco­le­ta, c’est le «quarti­er le plus parisien de Buenos Aires». Ce n’est pas tout à fait faux : le plus parisien, cer­taine­ment. Plus parisien que San Nico­las, que la Boca, que Paler­mo, que Bal­van­era… Naturelle­ment. Tout dépend de ce qu’on entend par «parisien».

          Le nom même du quarti­er est d’origine française : c’est à cet endroit que les «Rec­ol­lets», moines fran­cis­cains venus de France, ont instal­lé un cou­vent au début du XVI­I­Ième siè­cle. Puis, sec­onde vague française vers 1840, décen­nie de forte immi­gra­tion gauloise. La seule, d’ailleurs, car ensuite, durant l’autre grande vague migra­toire européenne vers l’Argentine, entre 1890 et 1910, ce sont surtout les Ital­iens, les Alle­mands et les Européens de l’est qui sont arrivés. (Je ne par­le pas des Espag­nols, migrants per­ma­nents vers ce pays. C’est rigo­lo d’ailleurs : au XIXème siè­cle, c’était surtout des gali­ciens qui venaient, du coup le nom est resté. Pour un Argentin, un Espag­nol d’origine, c’est tou­jours un «gal­lego»).

          Il n’en est pas moins vrai qu’au cours du XIXème, la France a lais­sé une assez forte empreinte archi­tec­turale sur le quarti­er, dont il reste quelques traces mar­quantes, comme le Palais Duhau ou quelques immeubles effec­tive­ment «hauss­man­niens», voire art déco, car cette influ­ence s’est main­tenue jusqu’en 1930 à peu près.

          Seule­ment voilà : l’Argentine est un pays améri­cain dans toute sa splen­deur. Je veux dire par là que la seule règle qui vaille, c’est qu’il n’y en a pas. De règle. Pas de «Bâti­ments d’Argentine» comme il y a les «Bâti­ments de France», pour pro­téger le pat­ri­moine his­torique.

          Les années soix­ante (durant lesquelles, de sur­croit, dom­inèrent des gou­verne­ments mil­i­taires ultra-libéraux pas vrai­ment ama­teurs de vieilles pier­res), avides d’espace pour le loge­ment, ont été dévas­ta­tri­ces. Et per­son­ne pour défendre les édi­fices his­toriques. Non seule­ment on a beau­coup démoli, mais on a con­stru­it sans règle, donc. Ni pour le style, ni pour les hau­teurs, ni pour les matéri­aux. C’est ain­si que peu à peu, la ville s’est retrou­vée totale­ment «mitée», ne for­mant plus qu’un vilain patch­work de con­struc­tions hétéro­clites.

          Tenez, par exem­ple, sur l’avenue Callao :

Pho­to PV

          On pour­rait mul­ti­pli­er les exem­ples d’ «encon­tron­a­zos», comme on dit ici, de chocs de cul­ture.

          Alors non, je ne peux pas pré­ten­dre que Buenos Aires soit une belle cap­i­tale. Ne par­lons pas des trot­toirs (gaffe aux trous et aux plaques descel­lées), des con­teneurs à poubelles énormes, le long des rues, et qui débor­dent, et des avenues livrées aux voitures (une seule pau­vre rue pié­tonne dans le micro-cen­tre : la rue Flori­da). Ce n’est pas pour sa beauté que j’aime tant cette ville. Paris, Lon­dres, Madrid, Rome, Vienne, sont des villes bien plus belles archi­tec­turale­ment par­lant. Des villes où on a su préserv­er le pat­ri­moine, et où on n’a pas per­mis partout que des pro­mo­teurs mas­sacrent l’histoire à coup de marteaux-piqueurs et de béton­nières. (Je dis bien «pas partout», parce que si on va faire un tour du côté du quarti­er de la Porte d’Italie à Paris, hein…)

          Atten­tion cepen­dant : je ne suis pas non plus en train de dire que Buenos Aires n’a plus de pat­ri­moine. Il en reste quand même pas mal, heureuse­ment. Et depuis une dizaine d’années, une prise de con­science a eu lieu, et le joyeux temps du n’importe sem­ble ter­miné.

          Mais hélas, des dégâts irréversibles ont été com­mis. Il ne reste plus rien, par exem­ple, des con­ven­til­los de San Tel­mo, qui abri­taient les émi­grants du début du XXème. Plus rien non plus du pre­mier quarti­er por­tu­aire, trans­for­mé en guig­nol à touristes avec ses maisons peintes et ses fauss­es boites à tan­go. (Pour le tan­go, allez voir à Boe­do, c’est moins pim­pant, mais bien plus authen­tique).

          Alors quoi, qu’est-ce que tu aimes tant, de cette ville déglin­guée ? Ben juste­ment ça : ses cica­tri­ces, ses douleurs, sa nos­tal­gie pour une his­toire dont on a tué tous les témoins, son âme de ville blessée, mar­tyrisée, enlai­die, mais pour­tant telle­ment vivante, telle­ment gaie, telle­ment opti­miste en dépit des bru­tal­ités du temps, de l’économie et de la cor­rup­tion de son per­son­nel poli­tique. En somme, ce que j’aime de Buenos Aires, surtout, ce sont les Portègnes, comme s’appellent ici les habi­tants. Et qui font… son âme, son ambiance et son atmo­sphère.

          Pour illus­tr­er mon pro­pos, vous trou­verez ci-dessous en annexe une petite galerie pho­tos, où j’ai essayé de vous présen­ter les divers­es facettes de l’architecture portègne !

          (Toutes les pho­tos sont du rédac­teur de cet arti­cle)

 

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GALERIE PHOTOS : petit tour d’hori­zon archi­tec­tur­al.

La Reco­le­ta, au coin des rues Jun­cal et Talc­ahuano :

Plaza de Mayo. A gauche, le Cabil­do, en face, la cathé­drale :

Avenue San­ta Fe :

San Tel­mo :

Tou­jours dans San Tel­mo, rue San Loren­zo :

Avenue Cor­ri­entes :

L’en­trée du Camini­to, quarti­er de La Boca :

En 1940

70 ans plus tard

La Boca pour les touristes :

 

La Boca au naturel :

 

Paler­mo :

Puer­to Madero :

Le mag­a­sin anglais Har­rods, au coin de la rue San Martín et de l’avenue Cór­do­ba. Friche com­mer­ciale depuis 1998 :

Par­que Chas, quarti­er rési­den­tiel au nord de Buenos Aires :

 

 

Et un petit « pêle-mêle » au hasard des rues, pour finir :

Écoles ouvertes ou fermées ?

          Alors, class­es en présen­tiel ou pas ? C’est le débat qui sec­oue l’Argentine en ce moment. Et plus par­ti­c­ulière­ment l’agglomération de «L’AMBA », la métro­pole du « grand Buenos Aires», où vit le tiers de la pop­u­la­tion du pays, quand même.
          Le gou­verne­ment péro­niste d’Alberto Fer­nán­dez avait souhaité ren­forcer les mesures san­i­taires, à un moment où la deux­ième vague est en plein essor, et où l’épidémie est de plus en plus dif­fi­cile à con­trôler, avec l’arrivée des mau­vais jours (l’automne vient de débuter là-bas). Il avait donc jugé bon de pren­dre un décret pour fer­mer momen­tané­ment les écoles, à l’image de ce qui a pu se faire en Europe, notam­ment en Ital­ie et, actuelle­ment, en France. Aus­sitôt, un cer­tain nom­bre de par­ents d’élèves mécon­tents ont organ­isé des «cacero­la­zos», con­certs de casseroles sur les bal­cons, en signe de protes­ta­tion. La munic­i­pal­ité de Buenos Aires, représen­tée par le gou­verneur Hora­cio Rodríguez Lar­reta (oppo­si­tion de droite) a attaqué le décret en jus­tice. Avec suc­cès : le décret a été sus­pendu, dans l’attente d’une autre déci­sion de la Cour Suprême.
          Selon le jour­nal pro-gou­verne­men­tal Pagina/12, il s’agit d’un juge­ment par­ti­san, et d’une déci­sion ren­due par des juges «macristes», favor­ables à l’opposition de droite. Un juge­ment « jaune , pour repren­dre la couleur du PRO (Prop­ues­ta repub­li­cana, par­ti de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri), d’autant que l’une des juges n’est autre que l’épouse du secré­taire général de ce par­ti.
          Le min­istre de la jus­tice a exprimé sa décep­tion en rel­e­vant que «Le prési­dent (avait) pris une déci­sion visant à préserv­er la vie de mil­liers d’Argentins, et non voulu s’immiscer dans les poli­tiques éduca­tives». La déci­sion de la Cour d’Appel est inter­v­enue par ailleurs seule­ment quelques heures après la nou­velle d’un troisième décès de pro­fesseur dans la ville, tou­jours selon Pagina/12.
          Dans son juge­ment, détail­lé par Clarín, la Cour pointe le manque d’éléments con­crets prou­vant une aug­men­ta­tion des con­ta­gions dans les trans­ports publics util­isés par les élèves, selon Clarín, le prin­ci­pal argu­ment avancé par le gou­verne­ment pour fer­mer les écoles.
          Aus­sitôt le juge­ment ren­du, les réac­tions ne se sont pas faites atten­dre. La munic­i­pal­ité a annon­cé une série de mesures visant à organ­is­er au mieux l’accueil des élèves, tan­dis que deux syn­di­cats d’enseignants décidaient de se met­tre en grève. De son côté, le min­istre de la San­té, Martín Soria, a qual­i­fié de « mas­ca­rade » (Mamar­ra­cho) juridique la déci­sion du tri­bunal, pointant que les juges et le gou­verne­ment de la ville seraient tenus pour respon­s­ables des con­séquences san­i­taires de celle-ci, une déci­sion unique­ment «poli­tique».
          Dans une inter­view à Pagina/12, Daniel Gol­lan, le min­istre de la San­té de la province, a cri­tiqué le change­ment de cap des autorités munic­i­pales, qui avaient indiqué dans un pre­mier temps qu’elles-mêmes pronon­ceraient cette fer­me­ture en cas de pro­gres­sion des con­ta­gions, mais auraient, selon lui, changé d’orientation par pure spécu­la­tion élec­toral­iste. La munic­i­pal­ité de Buenos Aires, selon lui, nie la grav­ité de la sit­u­a­tion, par pure dém­a­gogie. «Nous sommes pour les class­es en présen­tiel, dit Gol­lan, mais comme nous étions con­venus avec eux (la munic­i­pal­ité) en févri­er dernier, si la courbe pro­gres­sait nous devions pren­dre des mesures san­i­taires générales, qui inclu­aient l’univers sco­laire».
          Comme on le voit, la crise san­i­taire, aus­si dif­fi­cile à gér­er en Argen­tine que partout ailleurs, reste ici comme chez nous égale­ment un fac­teur de divi­sion et de récupéra­tions poli­tiques de tous ordres. Mais en Argen­tine peut-être plus qu’ailleurs, les cli­vages sont par­ti­c­ulière­ment mar­qués, et peu­vent avoir ten­dance à ren­voy­er au sec­ond plan des débats d’intérêt général. Car ici, hélas, ces débats-là se règ­lent plus facile­ment dans les tri­bunaux ou dans la rue qu’autour des tables.

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15/12/2025. L’ex­trême-droite au tra­vail. Main­tenant que son par­ti a obtenu une majorité rel­a­tive, mais solide, au par­lement, Javier Milei peut faire pass­er ses réformes ultra-libérales. Volet 1 : le droit du tra­vail. On s’en doute, pas for­cé­ment dans le sens le plus favor­able aux tra­vailleurs !

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02/02/2025. L’es­pag­nol, une langue de sous-dévelop­pés ? Le réal­isa­teur français Jacques Audi­ard, dont le film “Emil­ia Perez” est mul­ti nom­iné aux prochains Oscars, a déclenché une polémique avec sa phrase pour le moins mal­adroite sur la langue espag­nole, “langue de pays émer­gents, mod­estes, de pau­vres et de migrants”.  Ce qui ne con­tribue pas à amélior­er l’im­age de son film, pas spé­ciale­ment appré­cié au Mex­ique.

 

 

Pibas, livre vert du féminisme argentin

          Il y a quelque temps, une amie, qui con­nait mon intérêt pour tout ce qui se passe en Argen­tine, d’une part, et pour les idées pro­gres­sistes d’autre part, m’a offert un curieux petit livre au titre on ne peut plus argentin «Pibas» (gamines, en espag­nol de là-bas).
          Il est l’œuvre d’une française, Marie Audran, qui est allée à La Pla­ta (une ville située à une soix­an­taine de kilo­mètres au sud de la cap­i­tale, Buenos Aires). Elle y a ren­con­tré des jeunes de 13 à 20 ans, au moment où la bataille lég­isla­tive sur la légal­i­sa­tion de l’avortement bat­tait son plein au Con­grès de la Nation.
          Elle en a ramené une suite d’entretiens avec des filles, mais aus­si des garçons, dans lesquels ils/elles livrent leur vision de la société argen­tine , de son futur, et des espoirs qu’ils/elles fondent sur leurs pro­pres capac­ités à faire chang­er les choses, dans un pays miné par les divi­sions poli­tiques, le con­ser­vatisme, le pop­ulisme et la cor­rup­tion des élites.
          Marie Audran entre­coupe les comptes-ren­dus de ces entre­tiens de mis­es en con­texte utiles pour le lecteur étranger qui ne con­naitrait pas, ou super­fi­cielle­ment, l’Argentine. Elle présente les divers­es asso­ci­a­tions fémin­istes, comme celles des HIJXS (Filles et fils pour l’identité et la jus­tice et con­tre l’oubli) issue de celle des «Grands-mères de la place de Mai», lut­tant pour retrou­ver les enfants volés de la dic­tature, les asso­ci­a­tions d’élèves (cen­tres étu­di­ants), ou le col­lec­tif «Socor­ris­tas en red» (sec­ouristes en réseau), qui accom­pa­gne les femmes devant se faire avorter. Elle rap­pelle l’héritage de la dic­tature mil­i­taire de 1976–1983, et le posi­tion­nement poli­tique des trois derniers gou­ver­nants du pays, Nestor et Cristi­na Kirch­n­er et Mauri­cio Macri.
          Tout au long du livre, on suit le chem­ine­ment intel­lectuel d’une douzaine de jeunes, dans le rap­port qu’ils entre­ti­en­nent avec la société dans laque­lle ils vivent, et com­ment ils aimeraient la voir chang­er vers plus de sol­i­dar­ité, d’humanisme et d’égalité, que ce soit de class­es ou de gen­res.

Quelques extraits, tirés des entre­tiens.

« Je n’ai jamais rien lu sur le fémin­isme, mais des choses réelles me sont arrivées, des choses que j’ai vécues dans ma chair. (…) Je me rap­pelle (….) d’une fois dans le bus, d’une femme qui était avec son petit garçon qui n’arrêtait pas de pleur­er. Elle lui a dit «Mais arrête, tu ressem­bles à une fille». Et moi j’ai pen­sé «Quoi ? Je ne com­prends pas… C’est n’importe quoi…» Ensuite, un homme âgé est mon­té avec une petite fille qui avait l’air d’être aus­si l’enfant de cette femme. Ils fai­saient des cha­touilles à la petite fille. Le petit garçon a com­mencé à frap­per la fille et l’homme a rigolé et a dit «Ah ah ! Ni una menos !» (Plus une en moins, slo­gan fémin­iste con­tre les fémini­cides, dérivé de l’autre slo­gan « pas une morte de plus » NDLA) et il a fait sem­blant de la frap­per. Je ne suis jamais descen­due du bus aus­si énervée. Ma journée était gâchée. Cette scène, je l’ai vue. Je me suis demandé com­ment ça devait être chez eux s’ils font ça dans le bus. Sans honte. »
Vicky, 13 ans.

« Aujourd’hui, il est temps que les femmes soient maîtress­es de leur corps. Ni Macri (Mauri­cio Macri, prési­dent de l’Ar­gen­tine à l’époque de l’entretien. NDLA) ni le Pape ne pour­ra frein­er la vague fémin­iste qui par­court le monde.»
Ornel­la, 24 ans

« Moi, j’ai l’impression qu’on est la nou­velle généra­tion. On se forme : en nous organ­isant, en allant à des réu­nions, en nous poli­ti­sant et en por­tant les débats dans nos sphères respec­tives, dans nos écoles, on essaie d’inclure d’autres per­son­nes à tout ça. Pour les temps à venir, on doit tout amélior­er dès main­tenant. S’impliquer dans les prob­lé­ma­tiques de la société et pas seule­ment dans celles de l’école, ne pas rester les bras croisés, mais être de vrais acteurs de ce qui est en train de se pass­er.»
Mar­cos, 18 ans.

« Du coup, tu ressens plus d’empathie pour les autres. Tu ne laiss­es pas quelqu’un se faire insul­ter devant toi. A chaque fois que quelqu’un fait un com­men­taire machiste, les pibas lui dis­ent : « Eh ! Ta gueule ! ». Avant, les mecs par­laient mal et étaient morts de rire. Aujourd’hui, je m’en rends plus compte et je fais plus atten­tion. »
Araceli, 19 ans.

« Il y avait une ques­tion qui com­mençait à nous tra­vers­er l’esprit – on avait entre 12 et 13 ans –, c’était pourquoi on nous cri­ait des trucs dans la rue, ou qu’on se sen­tait mal à l’aise à cause de la présence d’un homme en se prom­enant. Ça, ça n’arrivait pas à mon frère. Tu te mets à faire ces petites com­para­isons de la vie quo­ti­di­enne. Aucune femme n’aime qu’on lui crie des choses dans la rue, mais ça nous arrivait à toutes. On com­mençait à se pos­er des ques­tions : « Pourquoi un type pense qu’il peut se per­me­t­tre de me crier ça ? » Quand tu as 12, 13, 14 ans, ce que tu pens­es, ce n’est pas « fils de pute », non, tu ne pens­es pas ça : tu te sens coupable. C’est en tout cas ce qui m’arrivait à l’époque, puis je m’en suis libérée. Me ren­dre compte à 13 ans que je n’étais pas coupable de cette sit­u­a­tion. Ça a été un vrai déclencheur. Moi, 13 ans, vic­time de har­cèle­ment de rue. J’ai mis plus de temps pour reli­er ça à des sit­u­a­tions où le corps est con­sid­éré comme un objet. Je ne le remar­quais pas directe­ment. Je ne le reli­ais pas avec le regard que les hommes ont sur nos corps. »

« Pour moi, ça a été incroy­able. Comme quand les choses com­men­cent à avoir du sens. Tu vis dans un monde où tout sem­ble être établi et d’un coup tu com­mences à faire des liens. Et ça a été comme ça avec tous les sujets. »

« Quand tu es ado et que tu com­mences à faire tous ces liens et à te ren­dre compte que ton corps est poli­tique, il se passe quelque chose de très beau. »
Mari­na, 18 ans.

« … ils nous met­tent des bar­rières, et nous, on saute par-dessus. »
Hele­na, 18 ans.

« Nous sommes tous des êtres poli­tiques. Nous nous révo­lu­tion­nerons tou­jours. Moi, je me suis révo­lu­tion­née. C’est sûr. Petit à petit, j’ai décou­vert ce que je pen­sais vrai­ment, car tout ce que je racon­tais avant, tout ce qu’on m’avait inculqué et tout ce que j’avais enten­du de mes par­ents ou à l’école, tout ce que je pen­sais acquis a été boulever­sé. Tout s’est retrou­vé sens dessus dessous. »
Mer­cedes, 17 ans.

En com­plé­ment :

Cual­ca frac­tal, la chaine youtube de l’hu­moriste fémin­iste Male­na Pichot.
https://www.youtube.com/channel/UCLy9QLv0obCtnYIR0bKJ37A

Site de la revue fémin­iste argen­tine en ligne “Anfib­ia”
http://revistaanfibia.com/

(Références citées dans le livre)

 

1930 : premier coup d’état militaire

Place du Con­grès — Buenos Aires — sep­tem­bre 1930 — Pho­to DP
  1. CRISE ECONOMIQUE, CRISE POLITIQUE 

           1929, on le sait, est mar­quée par une grande crise économique. Pour y faire face, la Grande-Bre­tagne crée le Com­mon­wealth englobant dans un pre­mier temps le Cana­da, la Nou­velle-Zélande et l’Australie. De grands con­cur­rents de l’Argentine sur le marché mon­di­al des vian­des. Par ailleurs, trois autres grandes puis­sances restreignent leurs impor­ta­tions : États-Unis, Alle­magne et France. Résul­tat : le secteur expor­ta­teur argentin, large­ment dépen­dant de l’élevage, s’effondre, et avec lui, l’entrée des devis­es néces­saires aux impor­ta­tions de biens man­u­fac­turés. Mal­gré cela, Irigoyen et son gou­verne­ment con­tin­u­ent de creuser le déficit en ali­men­tant le paiement de la dette.

          Pour faire face au prob­lème de l’import, l’Argentine cherche à ren­forcer son marché intérieur, investis­sant dans la pro­duc­tion nationale, par la créa­tion d’une indus­trie man­u­fac­turière locale.

          La chute des prix agri­coles provoque un immense exode rur­al : les petits agricul­teurs vien­nent grossir les rangs des ouvri­ers des nou­velles usines dans les grandes villes.

          Mais la crise économique, mar­quée par cet effon­drement du secteur agri­cole, une infla­tion galopante, la cor­rup­tion des élites poli­tiques, le délite­ment du par­ti au pou­voir et la san­té chance­lante du prési­dent Irigoyen débouche sur une crise poli­tique qui ne trou­ve de réso­lu­tion que dans l’intervention de l’Armée. C’est le pre­mier coup d’état mil­i­taire de l’histoire argen­tine, impul­sé con­join­te­ment par la classe des pro­prié­taires ter­riens et l’État-major mil­i­taire.

           Néan­moins, plusieurs ten­dances s’affrontent au sein de l’Armée. D’un côté, influ­encés par la mon­tée des fas­cismes en Europe, les ultra­na­tion­al­istes, qui rêvent d’imposer à leur tour un régime autori­taire sur ces mod­èles étrangers. Leur leader est le général  José Félix Uribu­ru, soutenu par la hiérar­chie catholique, très puis­sante en Argen­tine. L’autre ten­dance, dirigée pareille­ment par un général, Agustín Pedro Jus­to, prône le retour à «l’ancien régime» con­ser­va­teur, celui qui pré­valait du temps du Par­ti Auton­o­miste Nation­al, avant la Loi Saenz Peña. C’est-à-dire, le retour à un régime basé sur une démoc­ra­tie «con­trôlée» par la fraude élec­torale et la pro­scrip­tion des opposants.

José Félix Uribu­ru — Pho­to DP

2. UN COUP D’ÉTAT EN FORME DE COUP DE BLUFF

          L’opposition civile au gou­verne­ment d’Irigoyen est forte, mais pareille­ment divisée. D’un côté, ceux qu’on pour­rait qual­i­fi­er de «légal­istes», plutôt situés à gauche, qui cri­tiquent sévère­ment la poli­tique sociale (ou anti­so­ciale, plutôt, voir les événe­ments de Patag­o­nie). On trou­ve là des social­istes, par exem­ple, ou cer­tains mil­i­tants rad­i­caux par­mi les plus à gauche. De l’autre, les chantres d’un pou­voir fort, dont l’écrivain Leopol­do Lugones se fait le porte-parole, qui qual­i­fi­ait la démoc­ra­tie de «culte de l’incompétence». Dans cette ten­dance, on trou­ve égale­ment tout un groupe de jeunes mau­r­rassiens, qui créent La Nue­va Repúbli­ca, et mili­tent pour le retour au pou­voir de l’élite anci­enne, et donc de la hiérar­chie sociale qui va avec. Ceux-là en pin­cent pour Uribu­ru, ce général de 60 ans qui vient de pren­dre sa retraite.  Mais dans l’esprit de celui-ci, dans un pays sta­ble depuis 50 ans et qui s’est habitué à la démoc­ra­tie, il con­vient de créer un «cli­mat révo­lu­tion­naire» . Une Ligue répub­li­caine se con­stitue, et investit la rue. Uribu­ru exige cepen­dant que les mil­i­taires gar­dent en main tous les leviers de com­mande du coup d’état : il se méfie des poli­tiques, et son but pre­mier est d’abroger la loi Saenz Peña. Vous savez, cette loi inique qui avait mis fin au bon vieux sys­tème de la fraude élec­torale !

          Mais avant de pou­voir lancer la «révo­lu­tion», il faut tout de même gag­n­er le gros de l’Armée. Or pour le moment, le gros de l’Armée, juste­ment, est plutôt légal­iste, et pas encore très « Uriburiste ». Pour ces mod­érés, dont fait par­tie le «con­cur­rent» d’Uriburu, Jus­to, les objec­tifs du général représen­tent un saut dans le vide. Même s’ils s’opposent eux aus­si au pou­voir rad­i­cal en place, ils préfér­eraient qu’on reste dans un strict cadre poli­tique pour le faire tomber. Pour leur don­ner des gages, Uribu­ru finit par accepter d’associer les par­tis civils à son mou­ve­ment. Le coup d’état peut être lancé, et une cam­pagne de désta­bil­i­sa­tion d’Irigoyen débute, au Par­lement, dans la presse et dans la rue. Des man­i­fes­ta­tions d’étudiants dégénèrent. Yrigoyen, malade, cède le pou­voir  le 5 sep­tem­bre 1930 au vice-prési­dent Martínez, qui proclame l’état de siège.

          Côté mil­i­taire, le soulève­ment est prévu pour le lende­main, 6 sep­tem­bre. Mais dans les casernes, ce n’est pas le franc ent­hou­si­asme. Il y sub­siste quand même pas mal de loy­al­istes, comme l’est égale­ment l’ensemble de la police. Le coup n’est pas assuré d’être gag­nant, et cer­tains hési­tent à se lancer dans l’aventure. La Marine, par exem­ple, attend de voir. Pour beau­coup, il sera tou­jours temps après coup de ral­li­er la vic­toire, ou dans le cas con­traire, de proclamer son indé­fectible loy­auté. D’autant qu’Uriburu ne jouit pas d’une extrême pop­u­lar­ité par­mi les mil­i­taires, et qu’il n’est pas très con­nu dans la pop­u­la­tion.

          Mal­gré tout, les rebelles réus­sis­sent in-extrem­is à faire une bonne prise : ils ral­lient le directeur du col­lège mil­i­taire, le Général Reynolds, grand admi­ra­teur d’Irigoyen mais qui juge qu’il est temps que le vieux prési­dent  passe la main, et admet qu’il devient néces­saire de la lui forcer. Reynolds embar­que alors les jeunes officiers du Col­lège dans l’aventure. 

          En dépit de ce ral­liement de dernière minute, les troupes d’Uriburu restent mai­gres : 600 cadets et officiers du Col­lège mil­i­taire, plus 800 hommes de troupe, et une poignée de civils entre­pren­nent une marche sur Buenos Aires.  Le mir­a­cle se pro­duit cepen­dant : le mou­ve­ment ne ren­con­tre pra­tique­ment aucune résis­tance sur son pas­sage, et parvient à attein­dre la place du Con­grès presque sans encom­bre. Citons Alain Rouquié citant un per­son­nage encore incon­nu, mais qui devien­dra pres­tigieux quelques années plus tard : «En fait, comme le remar­que le Cap­i­taine Perón, obser­va­teur et par­tic­i­pant, le suc­cès du mou­ve­ment tient du mir­a­cle ou, plutôt, il est dû à l’apathie et à la dés­in­té­gra­tion gou­verne­men­tale que vient ren­forcer l’indifférence pop­u­laire». (Pou­voir mil­i­taire et société poli­tique en République Argen­tine – Alain Rouquié – Press­es de la fon­da­tion nationale des sci­ences poli­tiques – 1978 – p.182)  En somme, le coup d’état réus­sit surtout parce que le peu­ple argentin, fatigué, tourne le dos à un prési­dent qu’il a pour­tant adulé, mais qui est jugé désor­mais usé. Malade, décrédi­bil­isé, Irigoyen démis­sionne, tout comme son vice-prési­dent, con­traint de laiss­er la Mai­son Rose (le Palais prési­den­tiel) à des insurgés pour­tant pas si sûrs d’eux, mais qui, comme le souligne Alain Rouquié dans l’ouvrage précédem­ment cité, ont réus­si «un coup de bluff his­torique». Uribu­ru devient donc prési­dent de fait, proclame l’État de siège sur toute l’étendue du ter­ri­toire argentin, et des­titue tous les élus en place, sauf ceux qui lui sont favor­ables. Le pre­mier coup d’état mil­i­taire de l’histoire argen­tine vient d’avoir lieu. Il n’y en aura pas moins de qua­tre autres dans les 46 ans qui vont suiv­re. Et entre 1930 et 1983, ce ne sont pas moins de 15 mil­i­taires qui s’assiéront dans le fau­teuil prési­den­tiel. Quelques uns élus (Agustín P. Jus­to, Juan Perón) mais pour la plu­part, de fait.

3. UN DICTATEUR EN ÉCHEC

          Uribu­ru ne va dur­er que deux ans, ceci dit. Avec lui, on voit revenir au pou­voir les vieux caciques de l’ancien régime, cer­tains même qu’on a vu au gouvernement…avant 1900 ! Et dans leur sil­lage, toute une société de gros pro­prié­taires ter­riens et de mem­bres du sélect Jock­ey-club, des ban­quiers et des hommes d’affaires. On fait mieux, pour un renou­veau poli­tique. En somme, la révo­lu­tion d’Uriburu, c’est la révo­lu­tion des rich­es, «une révo­lu­tion de classe», comme le dira un par­ti­san nation­al­iste du coup d’état quelques années plus tard. Toute une oli­garchie favor­able au libéral­isme économique et admi­ra­trice des États-Unis prend les com­man­des der­rière Uribu­ru, pour men­er une poli­tique large­ment prof­itable aux intérêts privés.

          Poli­tique­ment, Uribu­ru cherche avant tout à abolir la démoc­ra­tie et le régime des par­tis, pour installer un régime cor­po­ratiste et «apoli­tique». En d’autres ter­mes, à réserv­er le pou­voir à une cer­taine élite, cen­sée être «la plus apte» à gou­vern­er, con­tre les par­tis qu’il affirme «élus par une majorité d’analphabètes». Le prob­lème, c’est que cette ori­en­ta­tion ne ren­con­tre guère l’enthousiasme, ni dans l’armée, où sub­siste une forte ten­dance «légal­iste» peu encline à cass­er la con­sti­tu­tion argen­tine et à instau­r­er une véri­ta­ble dic­tature, ni par­mi les par­tis civils, con­ser­va­teurs inclus, qui se méfient des ten­dances auto­cra­tiques du général. Dans ce con­texte, l’étoile du vieil adver­saire d’Uriburu, le général Jus­to, com­mence à mon­ter. Celui-ci représente, dans l’esprit des mil­i­taires légal­istes comme des civils con­ser­va­teurs, la meilleure garantie à la fois con­tre le retour des rad­i­caux au pou­voir, et pour l’instauration d’une démoc­ra­tie «con­trôlée» c’est-à-dire dirigée par un exé­cu­tif fort, mais néan­moins entrou­verte à une cer­taine – quoique très lim­itée – par­tic­i­pa­tion pop­u­laire. En somme, une dic­tature «présentable».

          Con­traint d’organiser des élec­tions, Uribu­ru ne pour­ra empêch­er le tri­om­phe de Jus­to, élu en novem­bre 1931 avec comme vice-prési­dent le fils de l’ancien prési­dent et général de la con­quête du désert, Julio Roca. Il la lui aura même facil­ité, en inter­dis­ant la can­di­da­ture du rad­i­cal et ancien prési­dent (1922–1928) Marce­lo T. de Alvear, don­né favori.

          Uribu­ru mour­ra deux mois après l’investiture de Jus­to, en avril 1932. La pre­mière dic­tature mil­i­taire n’aura pas duré longtemps, mais elle aura forte­ment con­tribué à instiller dans l’armée un cer­tain fer­ment autori­taire, qu’on ne tardera pas à revoir à l’œuvre.

Le pont Alsi­na à Buenos Aires. Con­stru­it entre 1932 et 1938, il s’est appelé “Pont Uribu­ru” jusqu’en 2002, date à laque­lle on a décidé de débap­tis­er les lieux faisant référence à des dic­ta­teurs. En 2015, on lui a don­né le nom de “Pont Eze­quiel Demon­ty”, en référence à un jeune, vic­time de vio­lence poli­cière. Tout un change­ment d’époque, qui aura pris…un cer­tain temps. — Pho­to DP

Pour aller plus loin :

Alain RouquiéPou­voir mil­i­taire et société poli­tique en République Argen­tine- Press­es de la fon­da­tion nationale des sci­ences poli­tiques – 1978

Franck LafageL’ar­gen­tine des dic­tatures 1930–1983 — L’Har­mat­tan — 1991

Ale­jan­dro Horow­iczLas dic­taduras argenti­nas — his­to­ria de una frus­tración nacional — Edhasa (Buenos Aires) — 2012

Cette petite vidéo sur le 6 sep­tem­bre 1930. Extrait de la série his­torique de la chaine péd­a­gogique argen­tine “Encuen­tro”, une série com­plète très bien faite.

 

24 mars 2021 : 45 ans du Coup d’Etat militaire

          45 ans après le début de la plus féroce dic­tature de son his­toire, l’Argentine célèbre dans une cer­taine dis­cré­tion l’anniversaire de l’arrivée au pou­voir de Jorge Rafael Videla, le 24 mars 1976. Célèbre, ou plutôt, ne célèbre pas. Est-ce un effet d’une cer­taine cul­pa­bil­ité ? La presse la plus à droite du pays, de Clarín à La Nación, ne se fend pas de plus d’un arti­cle, quand le quo­ti­di­en de gauche péro­niste Pagina/12 en pro­pose trois sur sa une numérique.

La junte mil­i­taire — Pho­to DP

          A droite, vis­i­ble­ment, on préfère élud­er et tourn­er la page, en insis­tant tout de même au pas­sage sur la pop­u­lar­ité, au moins dans un pre­mier temps, d’un coup d’état dont on espérait à l’époque qu’il met­trait un terme au chaos poli­tique et social qui minait le pays gou­verné, après la mort de l’icône Perón, par sa femme, «Isabeli­ta». Une vice-prési­dente incom­pé­tente et dépassée, en butte à l’opposition con­juguée de pra­tique­ment toutes les forces poli­tiques du pays, de droite à gauche.
          La Nación comme Clarín préfèrent soulign­er la récente déclas­si­fi­ca­tion d’un nom­bre impor­tant de doc­u­ments nord-améri­cains con­cer­nant l’épisode, et mon­trant que l’administration de l’époque (Le vice-prési­dent répub­li­cain Ger­ald Ford avait rem­placé Richard Nixon après l’affaire du Water­gate) avait été aver­tie bien en amont de l’imminence d’un coup d’état. Selon ces arti­cles, les Nord-Améri­cains con­sid­éraient le coup d’état avec bien­veil­lance, et même un cer­tain espoir de nor­mal­i­sa­tion, et d’un retour du pays dans «la com­mu­nauté finan­cière inter­na­tionale», sous-enten­du, un retour aux bonnes rela­tions économiques avec les entre­pris­es améri­caines, sous la houlette d’un général Videla jugé «mod­éré». L’éternelle clair­voy­ance de la diplo­matie améri­caine…
          Selon Clarín, les doc­u­ments «appor­tent la preuve de nom­breux con­tacts entre les mil­i­taires sédi­tieux et les fonc­tion­naires Etat­suniens, et mon­trent que les Etats-Unis les ont appuyés tacite­ment, car Wash­ing­ton con­sid­érait le coup d’état inévitable». Mais il n’y aurait pas, pour­suit Clarín citant Car­los Oso­rio, chef de pro­jet au Ser­vice doc­u­men­taire des Archives de sécu­rité nationale du cône sud, de preuve que le pays du nord en aurait été un insti­ga­teur act­if.
          Le con­tenu de l’article de La Nación n’est guère dif­férent, men­tion­nant néan­moins le rôle de con­seiller du directeur de la CIA d’alors, un cer­tain… George H.W. Bush. La Nación relève égale­ment que, selon le diplo­mate William D. Rodgers, l’administration améri­caine ne se fai­sait guère d’illusion sur le fait que «il (était) qua­si cer­tain qu’un gou­verne­ment mil­i­taire argentin recour­rait à la vio­la­tion des droits humains, sus­ci­tant les cri­tiques inter­na­tionales». Les archives déclas­si­fiées révè­lent égale­ment, indique La Nación, que les Améri­cains du nord avaient «infor­mé dis­crète­ment, plus d’un mois avant le coup d’état, que Wash­ing­ton recon­naitrait le nou­veau régime».
          Pagina/12, on ne s’en éton­nera pas, est beau­coup plus pro­lixe, pro­posant un dossier com­plet sur le coup d’état et les années de dic­tature. Et notam­ment un sup­plé­ment spé­cial inti­t­ulé «Nun­ca más» (Plus jamais), reprenant le titre du rap­port de la com­mis­sion des droits de l’homme présidée par l’écrivain Ernesto Saba­to, regroupant des arti­cles de 18 écrivains et jour­nal­istes, par­mi lesquels Luis Bruschtein, Eduar­do Aliv­er­ti, Vic­to­ria Ginzberg ou Mem­po Gia­r­dinel­li. La psy­ch­an­a­lyste Ana María Carea­ga, rescapée du cen­tre de déten­tion clan­des­tin «Club Atléti­co» délivre une réflex­ion sur «le statut de la haine en tant que pas­sion obscure», et sur le plaisir sadique du tor­tion­naire, qui s’érige en véri­ta­ble dieu pos­sé­dant droit de vie et de mort sur ses vic­times. Agustin Alvarez Rey rap­pelle l’héritage juridique des lois de la dic­tature, encore prég­nant dans la lég­is­la­tion argen­tine d’aujourd’hui. Eduar­do Aliv­er­ti, quant à lui, évoque la chape de silence qui s’est abattue sur le pays pen­dant ces sept années de gou­verne­ment mil­i­taire. Il racon­te le 24 mars tel qu’il l’a vécu, alors étu­di­ant : «Dans la rue, dans les trans­ports publics, dans les bars, par­mi les clients de la phar­ma­cie qui entraient et sor­taient comme à l’ordinaire, par­mi mes col­lègues de tra­vail et d’études, tout le monde par­lait à voix basse. Très basse. (…) Le plus éton­nant fut que pen­dant longtemps par­ler à voix basse ou sans élever la voix fut égale­ment le lot des con­ver­sa­tions intimes, privées (…)». Un des slo­gans de la dic­tature n’était-il pas «Le silence, c’est la san­té» ?
          Vous trou­verez d’autres doc­u­ments sur ce sujet dans Pagina/12 sous cet arti­cle de Hugo Sori­ani présen­tant le livre de Mario Vil­lani, ancien pris­on­nier, comme Ana María Carea­ga, du cen­tre clan­des­tin du «Club Atléti­co», dans le cen­tre de Buenos Aires. Le livre s’intitule «Desa­pare­ci­do, memo­rias de un cau­tive­rio» (Dis­paru, mémoires de cap­tiv­ité). Voir la sec­tion «suple­men­tos», tout en bas.

Pho­to DP

Hablar el argentino

          Uno puede hablar un español per­fec­to, inclu­so sin el mín­i­mo acen­to de su país de ori­gen, al lle­gar por primera vez en Buenos Aires, nadie se va a equiv­o­car. Todo el mun­do se per­catará de que no viene de “acá”, como dicen en vez de “aquí”. A lo mejor, van a pen­sar que viene de España, y ya es todo un elo­gio. Pero lógi­co: los europeos apren­demos el español de España. Los suramer­i­canos en gen­er­al, y los argenti­nos en par­tic­u­lar, hablan el “castel­lano”. Tam­bién lógi­co: era el idioma de los primeros colonos. Claro que los españoles tam­bién hablan el castel­lano, pero ya no es más que una for­ma de dis­tin­guir ese idioma de los demás idiomas regionales, como el catalán, el gal­lego o el asturi­ano. El castel­lano se volvió el idioma de todos los españoles. O sea, el español. Pero los suramer­i­canos no son españoles. Así que ellos siguen hablan­do el castel­lano. Está claro además que castel­lano y español evolu­cionaron de man­era bas­tante dis­tin­ta. Has­ta for­mar dos idiomas muy pare­ci­dos eso sí, pero al mis­mo tiem­po muy dis­tin­tos. No sé si me expli­co bien.

          En Améri­ca influyeron en el idioma muchas aporta­ciones aje­nas. Empezan­do, como es de supon­er, por los pueb­los orig­i­nar­ios: incas, mayas, aztecas, pero tam­bién guaraníes, quechuas, aymaras, mapuch­es, pam­pas, etc… Y luego, todos los inmi­grantes, sobre todo europeos. No sólo apor­taron su propia cul­tura, sino tam­bién su man­era de hablar, y su pro­pio vocab­u­lario.

          Argenti­na acogió al mun­do entero, o poco menos. Europeos, africanos, asiáti­cos, por una parte, y otros amer­i­canos, luego, por otra parte. Los primeros lle­garon sobre todo has­ta el prin­ci­pio del siglo XX, los demás, sobre todo paraguayos, boli­vianos, uruguayos, en la actu­al­i­dad. El gran campeón de las migra­ciones “argenti­nas” es sin duda el ital­iano. Son los ital­ianos, al fin y al cabo, quienes dejaron la huel­la más pro­fun­da en la cul­tura argenti­na. Has­ta tal pun­to que muchas veces oí decir que “los argenti­nos son ital­ianos hablan­do español”. O, hablan­do sólo de idiomas, que el castel­lano es un ital­iano dis­fraza­do de español. No es por casu­al­i­dad que el “Lun­far­do”, esa jer­ga porteña, viene direc­ta­mente del ital­iano napoli­tano.

Unos ejem­p­los de pal­abras en lun­far­do — Foto DP

          Y parece una evi­den­cia: los argenti­nos hablan en español, pero como lo haría un ital­iano. Mis­mo tono de voz, mis­mo lengua­je cor­po­ral, mis­mo vol­u­men. Mis­ma man­era de insi­s­tir en las sílabas acen­tu­adas, mis­ma neg­a­ti­va a pro­nun­ciar cor­rec­ta­mente las “z” y las “c” delante de los vocales. El argenti­no no habla con la lengua entre los dientes. Coser y cocer se pro­nun­cian igual, lo que fas­tidia a los españoles. Otra difer­en­cia, pero esta vez los españoles no se enfadan, sino que se ríen, es esta man­era de pro­nun­ciar las “y” y las “ll”. Algo como la “x” en asturi­ano, casi una “ch”, como en “Xurde”, o en “Xavi”. Algo de que, des­gra­ci­ada­mente, este tex­to no puede dar cuen­ta.

          Sin hablar del vocab­u­lario. Las par­tic­u­lar­i­dades amer­i­canas no con­tribuyen poco a la riqueza del dic­cionario español. Y es que hay muchas. Por ejem­p­lo, una cha­que­ta españo­la es un saco en Argenti­na. Una fal­da en Madrid es una pollera en Buenos Aires. No intente encon­trar melo­co­tones en un mer­ca­do argenti­no: sólo encon­trará duraznos. Inútil pedir un bil­lete de tren cuan­do sólo venden bole­tos. No que­jarse del mal esta­do de las aceras porteñas: no hay más que veredas, de todas man­eras. No protes­tar cuan­do el camarero le pro­pone fac­turas para desayu­nar: se tra­ta sólo de bollería. Bollería con­sti­tu­i­da de medi­alu­nas en vez de “crois­sants” sin duda demasi­a­dos france­ses. Y al mar­charse de la cafetería, no lla­mar al mozo con el tradi­cional “¿me cobras por favor?”, pedir la cuen­ta, sen­cil­la­mente.

          Y sólo son unos ejem­p­los, claro. No pre­tendo ten­er una cien­cia académi­ca en este ter­reno, fal­taría mucho. Mi niv­el de castel­lano argenti­no todavía que­da muy bajo. En Buenos Aires todo el mun­do se daba cuen­ta de que no era más que un mero europeo hablan­do español. Bas­tante bien, eso sí, pero hablan­do el español de España, con un acen­to indefinible, aunque sin lugar a dudas no español.

          Lo más diver­tido aho­ra, al volver a Europa, es que mis ami­gos asturi­anos se burlan de mis con­fu­siones. Fin­gien­do irri­tarse. Es que después de cua­tro via­jes a Argenti­na, y muchos, muchos más, a Asturias, ya no hablo español ni castel­lano, sino una pobre mez­cla de los dos. Aunque no sé decidir si “pobre” o “rica”. Pero sí sé que me fal­ta mucho todavía para saber mane­jar bien los dos idiomas en todas cir­cun­stan­cias. Sin mezclar­los.

Para ir más lejos :

Cómo hablan los argenti­nos : cor­to video de 3’41 sobre par­tic­u­lar­i­dades emblemáti­cas
https://www.youtube.com/watch?v=9U_HCP-FVSU

Lun­far­do : cómo hablar el slang de los argenti­nos. Video de 8’25 ani­ma­do por dos argenti­nas muy sim­páti­cas. Se pre­sen­ta como un pequeño dic­cionario de lun­far­do.
https://www.youtube.com/watch?v=4p8SuPSMEx4

¿Puedes adiv­inar los acen­tos his­panos? Un poco de diver­sión (6’17)
https://www.youtube.com/watch?v=-hJgDufbBO0

¡Y estos videos sólo rep­re­sen­tan una parte de los que podrán encon­trar en la red!

Sobre una pared en Salta — 2016 — Foto PV

Parler argentin

          Vous aurez beau par­ler couram­ment l’espagnol, et même en étant capa­ble de faire oubli­er la plus petite trace de votre accent d’origine, si vous arrivez pour la pre­mière fois à Buenos Aires, vous ne tromperez per­son­ne. Tout le monde saura instan­ta­né­ment que vous n’êtes pas d’ici. Dans le meilleur des cas, on vous pren­dra pour un Espag­nol. Et ce sera déjà un bien beau com­pli­ment.

          C’est logique : nous autres les Européens, nous apprenons l’espagnol d’Espagne. Les Sud-Améri­cains, en général, et les Argentins, en par­ti­c­uli­er, eux, par­lent le «castil­lan». Bien nor­mal : c’était le lan­gage des pre­miers colons. Les Espag­nols aus­si, à une époque, ont par­lé le castil­lan. Mais ils ne veu­lent plus trop en enten­dre par­ler. Et de toute façon, tout comme l’espagnol d’Espagne est très dif­férent de celui d’Amérique du Sud, il en va de même avec le castil­lan. Le castil­lan s’est trans­for­mé en espag­nol en Espagne, mais il est resté le castil­lan en Amérique du sud. Je ne sais pas si je me fais bien com­pren­dre. Ce que je veux dire, c’est que le lan­gage d’origine a évolué de façon très dif­férente, selon la géo­gra­phie. En Espagne, le castil­lan n’étant util­isé que par des Espag­nols, il est donc devenu espag­nol. C’est bien logique. En Amérique du sud, il s’est enrichi de mul­ti­ples influ­ences. Les peu­ples pre­miers d’abord, Incas, Mayas, Aztèques, mais égale­ment Guara­nis, Aymaras, Quechuas, Mapuch­es, Pam­pas, etc… Puis les dif­férents groupes humains débar­qués de tous les con­ti­nents, mais surtout d’Europe. Les apports cul­turels se sont naturelle­ment accom­pa­g­né des apports de vocab­u­laire cor­re­spon­dant. Après, tout est une ques­tion de pro­por­tion : qui a apporté le plus ?

          Comme les autres pays améri­cains, l’Argentine a accueil­li pra­tique­ment le monde entier : des Européens, des Africains, des Asi­a­tiques et, bien enten­du, d’autres Améri­cains. Majori­taire­ment, fin XIXème et début XXème, les pre­miers, et main­tenant, les derniers, Paraguayens, Boliviens, Uruguayens pour la plu­part. Mais le cham­pi­on incon­testé de l’émigration argen­tine, Espag­nol mis à part, c’est l’Italien. Et c’est bien lui qui, au moins à Buenos Aires, a tracé le sil­lon le plus pro­fond dans le champ cul­turel argentin. On pour­rait presque dire que l’Argentin, c’est un Ital­ien qui par­le l’espagnol. Ou que l’espagnol (le castil­lan) argentin, est un ital­ien déguisé en espag­nol. Ce n’est pas par hasard si le «Lun­far­do», l’argot typ­ique­ment portègne (on appelle portègne tout ce qui se rap­porte à Buenos Aires, dont les habi­tants, par exem­ple) prend sa source dans le dialecte napoli­tain.

Quelques exem­ples de lun­far­do — Pho­to DP

          Car si l’Argentin par­le bien l’espagnol, c’est à la manière d’un Ital­ien. Mêmes into­na­tions, même gestuelle, même vol­ume sonore. Même manière de laiss­er train­er les syl­labes accen­tuées, même refus de pronon­cer cor­recte­ment les «z» et les «c» devant les voyelles : un argentin ne par­le pas en met­tant sa langue entre les dents. Coser (coudre), et cocer (cuisin­er), se pronon­cent de la même façon, ce qui fait hurler les Espag­nols. Une autre dif­férence, mais qui cette fois les fait plutôt rire, c’est cette façon spé­ciale de pronon­cer les «y» et les «ll» (ye, ou ill, en français). Quelque chose entre le «j» de jou­et et le «ch» de chameau : cabal­lo (cheval) devient presque «caba­cho», tout comme may­oría (majorité) devient donc «machoría».

          Sans par­ler du vocab­u­laire. Qu’on ne s’étonne pas en con­statant la dif­férence d’épaisseur entre un bon vieux Robert français et le fameux «Maria Molin­er» de nos voisins : il a bien fal­lu pren­dre en compte toutes les par­tic­u­lar­ités améri­caines ! Et elles sont plus de quelques unes ! Ain­si par exem­ple, une veste, cha­que­ta en espag­nol, c’est un «saco» en Argen­tine. Une jupe, fal­da en Espagne, c’est une «pollera» à Buenos Aires. N’essayez pas de trou­ver des «melo­co­tones» (pêch­es) sur un marché : vous ne ver­rez que des «duraznos». Pas la peine de deman­der «un bil­lete» pour pren­dre son train, on ne vous ven­dra qu’un «bole­to». Ne vous plaignez pas du mau­vais état de la «acera» (trot­toir) : de toute façon, il n’y a que des «veredas». Ne faites pas les gros yeux si le garçon du bistrot où vous prenez votre petit-déje­uner vous pro­pose des fac­tures (fac­turas): ici, ce ne sont rien d’autre que des bis­cuits, ou des vien­nois­eries. Et à pro­pos de fac­tures, ne lui deman­dez pas, au moment de par­tir, «¿Me cobras por favor ?», comme le ferait tout bon Espag­nol à Madrid ou à Séville: c’est un verbe qui lui sonne bizarre. Deman­dez «la cuen­ta», ça suf­fi­ra.

          Et ain­si de suite, je ne vais pas vous dévelop­per tout le glos­saire, d’ailleurs, je suis bien loin d’en maitris­er toutes les sub­til­ités. Moi, à Buenos Aires, tout le monde m’a recon­nu : un Français qui par­le l’espagnol. Pas trop mal, mais l’espagnol d’Espagne. C’est tout.

          A ceci près que, qua­tre séjours à Buenos Aires plus tard, mes amis Asturiens, main­tenant, à chaque fois que je les vois, s’amusent grande­ment de mes fréquentes con­fu­sions de vocab­u­laire. En faisant sem­blant de s’en offus­quer. Faudrait voir à pas con­fon­dre l’espagnol et l’argentin, tout de même, quoi, à la fin.

Pour aller plus loin :

Cómo hablan los argenti­nos : courte vidéo de 3’41 sur quelques par­tic­u­lar­ités emblé­ma­tiques
https://www.youtube.com/watch?v=9U_HCP-FVSU

Lun­far­do : cómo hablar el slang de los argenti­nos. Vidéo de 8’25 présen­tée par deux dynamiques argen­tines, comme un petit dic­tio­n­naire de lun­far­do.
https://www.youtube.com/watch?v=4p8SuPSMEx4

¿Puedes adiv­inar los acen­tos his­panos? Sous forme de jeu : saurez-vous recon­naitre les dif­férents accents sud-améri­cains? (6’17)
https://www.youtube.com/watch?v=-hJgDufbBO0

Et ce ne sont que quelques exem­ples par­mi des cen­taines de vidéos que vous pour­rez trou­ver sur ce sujet sur le net !

Sur un mur de Salta — 2016 — Pho­to PV

Astor Piazzolla aurait eu 100 ans

                    Le com­pos­i­teur Argentin aurait eu 100 ans hier, 11 mars 2021. Les célébra­tions, hom­mages et rétro­spec­tives ne man­queront pas, sur la toile et partout ailleurs, vous pour­rez vous y reporter avec béné­fice si le sujet vous intéresse. Nous ne sommes pas pour notre part des spé­cial­istes du tan­go, et n’avons pas eu l’occasion de suiv­re de près la car­rière de ce com­pos­i­teur décédé il y a près de 30 ans, en 1992. Il nous a paru néan­moins intéres­sant, à titre d’hommage, de repro­duire quelques extraits de l’excellent arti­cle que lui con­sacre aujourd’hui le quo­ti­di­en en ligne Pagina/12, par le truche­ment d’un des jour­nal­istes radio qui l’avaient inter­viewé à Rosario en 1982, Pablo Feld­man.

Pho­to PV

*

        (Extrait  de l’ar­ti­cle de présen­ta­tion de Pagina/12. Tra­duc­tion PV)

          Il est né à Mar del Pla­ta le 11 mars 1921 et a grandit à New York, où son père lui a offert son pre­mier ban­donéon. Il a voy­agé en Europe où il a suivi des études d’harmonie, de musique clas­sique et con­tem­po­raine. Il s’est finale­ment lancé dans le tan­go en com­mençant par faire des arrange­ments pour Ani­bal Troi­lo, puis en révo­lu­tion­nant le genre, sous les cri­tiques acerbes de la vieille garde, pour être finale­ment recon­nu par les jeunes généra­tions du monde entier. Astor Piaz­zol­la est un des com­pos­i­teurs con­tem­po­rains les plus emblé­ma­tiques, en même temps qu’une des grandes icônes argen­tines. L’hiver 1982, au moment de la défaite des Mal­ouines et dans un pays encore loin de voir poindre le retour à la démoc­ra­tie, Piaz­zol­la débar­qua dans la ville de Rosario pour y don­ner un con­cert au Théâtre de la Comédie. Trois jeunes jour­nal­istes de radio l’approchèrent pour lui deman­der une inter­view, et à leur grande sur­prise, il accep­ta. Presque 40 ans après, l’un d’entre eux, en hom­mage au cen­te­naire de sa nais­sance, en a retrou­vé l’enregistrement, l’a retran­scrit et nous le livre pour faire revivre un Piaz­zol­la pré­cis, sérieux, râleur et cos­mopo­lite. Comme si le temps n’avait pas passé.

*

          (Extraits de l’in­ter­view de Pablo Feld­man en 1982. En italique, notes du rédac­teur de ce blog)

          C’était un froid same­di après-midi à Rosario. Le Théâtre de la Comédie rece­vait Astor Piaz­zol­la et son quin­tet pour deux con­certs. Il y avait encore des émis­sions con­sacrées au tan­go sur les chaines radio, et un de leurs ani­ma­teurs me lança un défi : «Va donc faire un reportage sur Astor Piaz­zol­la, je suis sûr qu’il sera ravi de t’accueillir», me dit-il ironique­ment, sachant par­faite­ment com­bi­en le musi­cien renâ­clait à accorder des inter­views.

          Ils y vont finale­ment à trois, et ren­con­trent le représen­tant d’Astor, Atilio Tallin.

«Je vais voir ce qu’en pense Astor, vous avez de la chance, il fait une pause pen­dant qu’on accorde le piano». (…) Cinq min­utes après… «Venez, les gars», a‑t-on enten­du depuis l’obscurité de l’arrière-scène. Nous nous sommes avancés qua­si à tâtons pour nous retrou­ver dans une petite pièce mal décorée, avec un canapé trois places, une table basse et deux chais­es. C’est là que se trou­vait Astor Piaz­zol­la, qui nous a lancé aus­sitôt que nous sommes entrés : «Bon, jeunes gens, allons‑y, car j’ai du boulot».

L’interview com­mence après une courte séance de pho­tos.

Quels sont les courants musi­caux qui ont influ­encé la musique que vous jouez aujourd’hui ?
Au départ, tous. J’ai étudié très sérieuse­ment la musique. J’af­firme que la musique doit s’étudier comme la médecine, l’ingénierie ou l’architecture, ces pro­fes­sions «impor­tantes». Beau­coup de gens pensent que la musique est un méti­er mineur, ils se trompent, la musique est un proces­sus d’apprentissage long, après, si Dieu t’a don­né le don de la créa­tion ou de l’interprétation, c’est autre chose, parce que sans ça, tu peux étudi­er autant que tu veux, ça ne sert à rien.
(…)

Que pensez-vous des musi­ciens qui ont mar­qué l’histoire ? Car­los Gardel par exem­ple ?
Étab­lis­sons une échelle de 1 à 10 points, et déroulons ça sous forme de «ping-pong». Gardel : 10 points. Pour moi, il restera le plus grand.

Les Bea­t­les ?
10 points. Pour leur style et l’influence qu’ils ont eu sur la jeunesse du monde entier.

Les poètes du tan­go ?
10 points aus­si, en com­mençant par Dis­cépo­lo, Manzi, Con­tur­si, Cadicamo, Cat­u­lo Castil­lo, les frères Espósi­to, Hora­cio Fer­rer et Ela­dia Blazquez, se sont des gens qui ont fait beau­coup pour la poésie et le tan­go.

Changeons de « domaine ». Perón ?
0 point.

Ricar­do Bal­bín ?
0 point.

Les dirigeants poli­tiques d’aujourd’hui ?
0 point. Je les déteste tous.

La jeunesse argen­tine ?
Eh bien, c’est l’avenir, une oblig­a­tion que nous avons, un devoir de nous adress­er à eux, les jeunes. Ce sont les seuls qui me ren­dent heureux, parce que s’ils n’écoutaient pas ma musique, elle ne servi­rait à rien. (…) Les jeunes, ceux qui pensent, qui vont de l’avant, ce qui n’est pas seule­ment le mou­ve­ment de Piaz­zol­la, mais celui de tout un groupe de musi­ciens, de pein­tres, d’écrivains qui font des choses impor­tantes et que vous avez le devoir de suiv­re.

C’est pour cela que vous invitez à vos côtés des musi­ciens jeunes, comme votre fils ou Tomas Gubisch, qui avait moins de 20 ans quand il a com­mencé à jouer avec vous ?
Bien sûr. Je n’aime pas être entouré de vieux. Ain­si, je me sens jeune moi-même. Vous savez pourquoi je préfère les jeunes ? Parce que les vieux sont fatigués, sans ent­hou­si­asme. Et ne par­lons pas du tan­go : ils ont les pieds dans la glaise. Tan­dis que les jeunes sont branchés sur 200 volts. Comme moi.
(…)

Il vous est arrivé de jouer gra­tu­ite­ment dans le métro parisien.
Oui, la Mairie avait recruté des musi­ciens et des artistes qui tra­vail­laient là à ce moment-là.

Cela ne pour­rait pas arriv­er en Argen­tine ?
Il faudrait : ren­dre l’art, la musique, plus acces­si­bles à tous. Cela arrivera un jour. Là, c’était pour l’inauguration de la sta­tion Auber, une sta­tion de qua­tre étages. Il y a eu plus de 5000 per­son­nes, sans compter ceux qui pas­saient par là, et ils écoutaient tous avec respect et amour. Ce fut une expéri­ence extra­or­di­naire, je me sou­viens qu’à ce moment-là je débu­tais à l’Olympia avec Georges Mous­ta­ki, et on s’est pré­cip­ité à Auber parce qu’on ne voulait pas rater cela. Ce serait bien d’organiser un truc comme cela à Buenos Aires, ou dans une autre grande ville.

Quelle per­son­ne a eu le plus d’influence sur votre vie ?
Sans con­teste ma pro­fesseure à Paris en 1954, Nadia Boulanger. Elle a été qua­si­ment ma sec­onde mère. Elle m’a changé du tout au tout. Le Piaz­zol­la qui est revenu en 1955 à Buenos Aires a révo­lu­tion­né tout le tan­go, enclenché le grand mou­ve­ment qui était devenu néces­saire. C’est tou­jours dif­fi­cile pour un peu­ple d’accepter le change­ment, et j’ai changé les choses, surtout en ce qui con­cerne cette « reli­gion » du tan­go.

Pour finir, quelle opin­ion avez-vous… d’Astor Piaz­zol­la ?
Eh bien… je suis quelqu’un de sincère, de respectueux. Je n’ai pas de respect pour les choses qui n’en valent pas la peine. Je n’ai pas la langue dans ma poche. Beau­coup de gens ont peur de dire ce qu’ils pensent, moi je n’ai pas peur, je ne suis pas un lâche. Si un jour je dois quit­ter le pays, parce qu’un Général l’aura décidé, je par­ti­rai. Mais mon avan­tage, c’est que le Général fini­ra par dis­paraitre, et que ma musique, elle, restera.

Tan­go sur la place Dor­rego — Buenos Aires — févri­er 2020 — Pho­to PV

Villas Miseria (En español)

Escrito el 28 de enero de 2020

          El otro día, cer­ca de la Fac­ul­tad de dere­cho, aba­jo del bar­rio de la Reco­le­ta, donde resi­do, muy cer­ca del cen­tro turís­ti­co, un joven agredió a un aus­traliano de 67 años quien esta­ba cor­rien­do para hac­er algo de deporte. Le robó su celu­lar después de haber­le apuñal­a­do en el corazón. El tur­ista se quedó en coma (A la hora de pub­licar este artícu­lo, ya murió el tur­ista).
          Ya nos habían agre­di­do a mi ami­go Patrick y a mí, hace tres años, casi en el mis­mo lugar, o sea en el inte­ri­or mis­mo de la fac­ul­tad, cuan­do vis­itábamos el hall de entra­da. Pasó por la mañana, pero el lugar, que tam­poco es muy notable, esta­ba total­mente vacío. Se trató de una agre­sión mucho menos grave. Sen­ti­mos algo húme­do en la espal­da y un tío se acer­có a decirnos que teníamos las cha­que­tas man­chadas. Pen­samos en excre­men­tos de palo­mas, ya que había un mon­tón den­tro del hall, y el hom­bre nos indicó la puer­ta de los ser­vi­cios muy cer­ca. Nos acom­pañó aden­tro y nos ayudó a limpiar la ropa con servil­letas de papel. Por suerte, Patrick se per­cató que aprovech­a­ba para reg­is­trar nue­stros bol­sil­los, ya me había roba­do la cartera y la había tapa­do bajo unos doc­u­men­tos. Me acerqué a él, tuvo miedo y pude recu­per­ar la cartera sin prob­le­ma. Le echamos a  gri­tos, pero sin más: no queríamos ten­er prob­le­mas. Podía él ten­er ami­gos en los para­jes. Claro que él mis­mo nos había man­cha­do la ropa, prob­a­ble­mente con una jeringuil­la llena de un pro­duc­to mal­oliente.
          Lo cuen­to para tes­ti­ficar que la zona no es muy segu­ra. “Es nor­mal”, me explicó mi ami­go porteño Ben­i­to. “La fac­ul­tad se hal­la jus­to en frente de la vil­la mis­e­ria 31, del otro lado del fer­ro­car­ril”.

(T = cen­tro turís­ti­co)

          Se conoce mejor este tipo de lugar bajo su denom­i­nación brasileña de “Favela”. En Chile lo lla­man “Chabo­la”, y en Fran­cia “Bidonville”. El 31 no tiene nada que ver con el número de vil­las exis­tentes den­tro del perímetro de la ciu­dad de B.A. Por suerte, no exis­ten tan­tas vil­las. Hay dos expli­ca­ciones: una dice que se tra­ta de un número cat­a­stral, otra que cor­re­sponde a la clasi­fi­cación por orden de apari­ción en la his­to­ria, las primeras vil­las apare­cien­do en los años 1930, cuan­do la inmi­gración euro­pea fue susti­tu­i­da por las migra­ciones del inte­ri­or. Así que muchas vil­las han des­pare­ci­do con el tiem­po. Que­da un poco más de una dece­na hoy.
En Buenos Aires son ver­daderas ciu­dades den­tro de la ciu­dad. Con el tiem­po, las casas, tem­po­rales en un prin­ci­pio, dejaron sitio a con­struc­ciones más amplias y robus­tas, de ladrillo, de madera o de cha­pa. Muchas tienen var­ios pisos. El Esta­do nun­ca logró bor­rar esos estig­mas de la ciu­dad, por fal­ta de vol­un­tad, de medios o de tiem­po, ya que los gob­ier­nos pasan mien­tras que los inmi­grantes siguen afluyen­do. Entonces, se adap­tó, y aho­ra las vil­las inclu­so tienen ser­vi­cio de agua cor­ri­ente (aunque bas­tante bási­co), y las autori­dades hacen la vista gor­da sobre las desvia­ciones del sis­tema eléc­tri­co.

Foto Com­mons wiki­me­dia

          Estas ciu­dades has­ta for­man comu­nidades orga­ni­zadas, con sus propias reglas y leyes. Así el nue­vo morador tiene que acatar las leyes de insta­lación impues­tas por los habi­tantes más antigu­os. Son ciu­dades cer­radas: el vis­i­tante se toma el ries­go de entrar, ya que los extran­jeros siem­pre están con­sid­er­a­dos como intru­sos. O peor aún como fis­gones. Es que los habi­tantes quieren pro­te­ger su dig­nidad, y nada más les enfa­da como ser vis­tos como bichos raros. Pobres den­tro de los pobres, vienen de las provin­cias del inte­ri­or para encon­trar tra­ba­jo y hac­erse un lugar den­tro de la sociedad porteña. Se les apo­dan “negros” o “grasas”, refir­ién­dose al col­or de su piel y de sus pelos oscuros y grasien­tos, ya que muchos de ellos vienen del norte y/o de los país­es limítro­fes y tienen raíces indias.
          Hubo varias ten­ta­ti­vas para cer­rar esos lugares y acabar con las con­struc­ciones ile­gales. En los años 60, los gob­ier­nos mil­itares crearon “Nucle­os de con­struc­ciones tran­si­to­rias”. Pero no sólo esas nuevas con­struc­ciones del esta­do no bas­taron para alber­gar toda esta población pre­caria (cer­ca de 300 000 per­sonas en 1966), pero eran más indig­nas aún que las que con­struían los mis­mos “villeros”: una media de 14 met­ros cuadra­dos por famil­ia, no cuar­to de baño, nada de bal­dosa en el piso, etc… O sea que con­struyeron nuevas vil­las al lado de las antiguas. Nada más.
Hoy en día, estas zonas de pre­cariedad se insta­laron en el espa­cio y en el tiem­po. For­man parte de un dec­o­ra­do que la gente mira des­de lejos y pre­fiere igno­rar. Pero tam­bién son lugares donde la gente vive nor­mal­mente, o casi, tra­ba­ja (con con­tratos pre­car­ios – o sin con­tra­to – muy a menudo, eso sí, pero mucha gente que­da en paro), tiene coche, y donde hay com­er­cios. Los niños van al cole­gio, y eso a veces impli­ca cier­ta mez­cla social: así los cole­gios públi­cos de La Reco­le­ta, un bar­rio de los más aco­moda­dos de Buenos Aires, reciben chicos de la vil­la 31. Claro que eso provo­ca difi­cul­tades, y en muchos casos, la “bue­na sociedad” pre­fiere man­dar sus niños en cole­gios pri­va­dos.
          Leí en el diario de hoy que el Esta­do había decidió insta­lar ofic­i­nas del min­is­te­rio de Edu­cación en la entra­da de la vil­la 31. Los emplea­d­os no pare­cen muy felices con ese cam­bio geográ­fi­co, ya que además del prob­le­ma del trans­porte (la vil­la que­da más lejos de sus propias casas) plantea tam­bién el de la seguri­dad. No es que haya más delin­cuentes en las vil­las. Pero es que la pobreza se encuen­tra muy con­cen­tra­da en esos lugares. Y el con­sumo de dro­ga está muy ele­va­do den­tro de la población joven de las vil­las. A los villeros les gus­taría inte­grarse en el teji­do social porteño. Pero se ven algo atra­pa­dos. Todo el mun­do está atra­pa­do: ellos, el Esta­do que no tiene solu­ciones a cor­to pla­zo (y a largo pla­zo tam­poco), los que viv­en al lado de las vil­las y que tienen que sopor­tar un ambi­ente difí­cil y con­flic­ti­vo. El prob­le­ma afec­ta a la sociedad en su con­jun­to, pero nadie se hace car­go. Fatal­is­mo argenti­no.

Para ir más lejos:

El bajo Bel­gra­no : del bar­rio de Las latas a la vil­la 30 (En español)
https://rdu.unc.edu.ar/bitstream/handle/11086/13231/snitcofcky_eje%202.pdf?sequence=34&isAllowed=y

Los ori­genes de los bar­rios pre­car­ios en la ciu­dad (En español)
http://www.solesdigital.com.ar/sociedad/historia_villas_1.htm

Les vil­las mis­e­ria de Buenos Aires (En francés)
http://www.petitherge.com/article-les-villas-miseria-de-buenos-aires-113282972.html

Y acá mis­mo, el cuen­to “El buen doc­tor San­ta­mans” (En dos ver­siones)
https://argentineceleste.2cbl.fr/le-bon-docteur-santamans‑2/