2ème partie : Perón président

            Les pre­mières mesures gou­verne­men­tales des mil­i­taires sont rad­i­cales : mise sous tutelle de la CGT, dis­so­lu­tion du mou­ve­ment « Action Argen­tine » qui fait cam­pagne con­tre l’influence des nazis dans le pays, inter­dic­tion du com­mu­nisme, per­sé­cu­tion des par­tis poli­tiques, con­trôle des uni­ver­sités, d’où sont limogés les profs d’opposition, édu­ca­tion religieuse oblig­a­toire dans les écoles publiques. C’est tout juste si l’opposition n’en vient pas à regret­ter le bon vieux Castil­lo.

          En défini­tive, l’abcès de fix­a­tion, l’obsession des mil­i­taires, c’est le com­mu­nisme, qu’il faut à tout prix empêch­er de «pol­luer» les esprits argentins.

          Néan­moins, il n’y a pas de ligne unanime au sein de l’Armée. On y retrou­ve les trois grandes ten­dances du moment chez les galon­nés : des par­ti­sans des alliés, des neu­tres, et des pro-nazis.

          Seule­ment les États-Unis, qu’il est dif­fi­cile d’ignorer, con­tin­u­ent de faire pres­sion. Et en 1944, con­fron­tée à l’inéluctabilité de la défaite alle­mande, l’Argentine finit par rompre toute rela­tion avec l’Axe. Sans pour autant lui déclar­er offi­cielle­ment la guerre, tout de même, his­toire de ménag­er la chèvre et le chou.

          Ce qui n’empêche pas le G.O.U., ce groupe d’officiers nation­al­istes qui a appuyé le coup d’état, de con­sid­ér­er cette déci­sion comme une soumis­sion au dik­tat nord-améri­cain. Ils «punis­sent» donc Ramírez en lui reti­rant leur sou­tien, et en le rem­plaçant par leur pro­pre leader, Edelmiro Far­rell.
Et voilà com­ment un cer­tain colonel Juan Domin­go Perón fait son entrée au gou­verne­ment. En tant que min­istre de la guerre, mais pas seule­ment. Car il va dis­pos­er de pas moins de trois postes éminem­ment stratégiques. Il est égale­ment bom­bardé vice-prési­dent (Far­rell le tient en très haute estime), et surtout, surtout, il prend en charge un min­istère qui va s’avérer cap­i­tal pour la suite de sa car­rière poli­tique : le secré­tari­at d’état au tra­vail.

Le cab­i­net d’E. Far­rell. Perón est le 3ème en par­tant de la gauche.

          C’est depuis ce min­istère qu’il va pou­voir lancer sa grande entre­prise de séduc­tion de la classe ouvrière.

          Son pre­mier souci est d’organiser, pour mieux le con­trôler, le secteur syn­di­cal. A cet effet, il noue le dia­logue avec tous les syn­di­cats exis­tants, sauf bien enten­du ceux d’obédience com­mu­niste. Par­al­lèle­ment, il prend d’emblée des mesures favor­ables au monde ouvri­er : con­gés payés, droit à la retraite, indem­ni­sa­tion des acci­dents du tra­vail, et surtout, en direc­tion des ouvri­ers agri­coles, «el estatu­to del peón», grande loi visant à pro­téger les droits d’un secteur jusqu’ici placé sous un régime qua­si­ment féo­dal.

          Ces mesures lui valent immé­di­ate­ment une grande pop­u­lar­ité par­mi les class­es mod­estes. Aux autres, qui s’inquiètent de le voir ain­si bous­culer des hiérar­chies sociales qu’ils croy­aient intan­gi­bles, il rétorque que son action est le meilleur moyen de com­bat­tre la péné­tra­tion com­mu­niste dans la classe ouvrière. Ce qui est si vrai que les par­tis de gauche tra­di­tion­nels lui tien­dront éter­nelle­ment rigueur de marcher ain­si sur leurs plates-ban­des. Même encore aujourd’hui, en 2021.

          Par sa poli­tique affichée de jus­tice sociale, dans laque­lle l’influence de sa femme Eva joue égale­ment un grand rôle d’aiguillon, Perón s’attire néan­moins l’ire des class­es dom­i­nantes, qui com­men­cent à pren­dre leurs dis­tances avec le gou­verne­ment de Far­rell. L’angle d’attaque de l’opposition se porte alors sur le sup­posé pen­chant pour le nazisme du pou­voir mil­i­taire, pen­chant que, selon elle, con­firme la per­sis­tance de la neu­tral­ité argen­tine dans le con­flit mon­di­al. Pour les calmer, Far­rell finit par annon­cer la déc­la­ra­tion de guerre con­tre les forces de l’Axe. Ce qui ne mange pas de pain : la guerre est déjà pra­tique­ment ter­minée.

          L’année 45 voit s’amonceler les nuages au-dessus du gou­verne­ment Far­rell. D’une part, l’opposition, jusque là très dis­parate, parvient à s’unir au sein d’une coali­tion appelée «Union démoc­ra­tique» qui rassem­ble très large­ment, des com­mu­nistes aux con­ser­va­teurs en pas­sant par les cen­tristes de l’UCR et les social­istes. Leur exi­gence : la remise du pou­voir à la Cour suprême et l’organisation d’élections démoc­ra­tiques. D’autre part, les milieux patronaux cri­tiquent dure­ment la poli­tique économique, dans laque­lle ils ne voient qu’un avatar du fas­cisme.

          Perón, qui con­cen­tre le plus gros des cri­tiques, va servir de bouc émis­saire. Le général Áva­l­os , qui ne peut pas le sen­tir, men­ace même d’envoyer sa troupe à l’assaut de la cap­i­tale si Perón n’est pas démis de ses fonc­tions. Celui-ci est con­traint à la démis­sion, mais dans son dis­cours de départ, il prend soin d’appeler le secteur ouvri­er à défendre les acquis qu’il leur a octroyés. For­cé­ment, ce n’est pas très bien pris, mais très bien com­pris : Perón appelle assez claire­ment la classe ouvrière à la résis­tance. Le 13 octo­bre 1945, Áva­l­os , nou­veau min­istre de la guerre, ordonne alors l’arrestation du trublion, qui est con­duit sur l’île Martín Gar­cía, sur l’embouchure du fleuve Paraná, lieu habituel de l’exil des gêneurs impor­tants.

          La nou­velle de l’arrestation du min­istre adulé provoque une forte émo­tion dans la pop­u­la­tion des plus hum­bles. Le 17 octo­bre, une immense foule se rassem­ble sur la Place de Mai (où se trou­ve la Casa Rosa­da, la Mai­son Rose, siège de la prési­dence), pour réclamer sa libéra­tion. Sous la pres­sion, Perón est dans un pre­mier temps rap­a­trié à l’hôpital mil­i­taire de la cap­i­tale. Mais la foule exige davan­tage : elle veut le retour au gou­verne­ment de l’ancien secré­taire d’état . La man­i­fes­ta­tion est vrai­ment énorme, et les autorités com­men­cent à crain­dre des débor­de­ments. Áva­l­os va voir Perón à l’hôpital, et lui demande de s’adresser à la foule, depuis le bal­con de la Mai­son rose, pour lui prier de se dis­pers­er. Les mil­i­taires sont furieux, mais il n’y a qu’une alter­na­tive : ou Perón réap­pa­rait en pub­lic, ou il fau­dra chas­s­er la foule par la force, ce qui se sol­dera imman­quable­ment par un mas­sacre. Far­rell donne son accord, et Perón est trans­porté au palais prési­den­tiel. Il y appa­rait enfin à plus de 11 heures du soir, mais les man­i­fes­tants l’ont atten­du, et lui font une énorme ova­tion. Le peu­ple a choisi son leader. La fin est prévis­i­ble : Juan Perón se présen­tera à l’élection prési­den­tielle, et l’emportera avec près de 53% des suf­frages.

“Les pieds dans l’eau” : man­i­fes­tants sur la Plaza de mayo, devant le palais prési­den­tiel, le 17 octo­bre 1945.

          Com­mencera alors l’une des péri­odes les plus con­tro­ver­sées de l’histoire argen­tine. Désor­mais, cette his­toire sera artic­ulée autour d’un axe séparant – par une grande dis­tance – péro­nistes et anti péro­nistes. Une artic­u­la­tion encore per­ti­nente aujourd’hui.

Pas­sa­tion de pou­voir entre E. Far­rell et Juan Perón — 1946

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En com­plé­ment de cet arti­cle :

Sur ce même blog, la nou­velle “Un gau­cho”, retraçant la mobil­i­sa­tion des ouvri­ers agri­coles d’une estancia de la Pam­pa pour le 17 octo­bre 1945.

Images de la man­i­fes­ta­tion du 17 octo­bre, extrait vidéo du doc­u­men­taire de la chaine péd­a­gogique Encuen­tro.

Dis­cours de Perón au bal­con de la Casa Rosa­da, 17 octo­bre 1945. (Extrait vidéo de 4’35 sur 30′). Tra­duc­tion de l’ex­trait ici (doc­u­ment PDF).

08/10/2021 : expulsions à Buenos Aires

Expul­sions au bull­doz­er

          Ces derniers jours, rap­porte le quo­ti­di­en Pagina/12, les autorités de la munic­i­pal­ité de Buenos Aires ont fait procéder à une vaste expul­sion d’une zone con­nue sous le nom de « La Toma », située juste à côté du bidonville «Vil­la 31».

          La cap­i­tale compte de nom­breux bidonvilles, dis­séminés sur l’ensemble de son ter­ri­toire. La vil­la 31, situé dans le quarti­er de la gare de Retiro, est le plus grand d’entre eux. Ils sont habités en grande majorité par des émi­grants d’autres pays d’Amérique du sud, essen­tielle­ment Paraguayens, Boliviens, Péru­viens, venus en Argen­tine pour ten­ter de trou­ver une vie meilleure. Voir notre arti­cle ici.

Vil­la 31

Un bidonville à côté du bidonville

          Voici quelque temps, des mères de famille en grande dif­fi­culté sociale, sans tra­vail, vic­times de vio­lences con­ju­gales et sans loge­ment, s’étaient instal­lées sur un ter­rain vague à côté de la Vil­la 31, jusque là util­isé comme décharge publique. Elles l’avaient net­toyé, puis avaient con­stru­it des baraques avec les moyens du bord. Sou­vent mères de plusieurs enfants, per­son­ne ne voulait leur louer de loge­ment, même le plus petit, même sans le moin­dre con­fort : les pro­prié­taires du quarti­er refusent sys­té­ma­tique­ment de louer aux familles avec enfant. En tout, 80 familles, avec 175 enfants, s’étaient instal­lées sur ce ter­rain, pour ten­ter d’interpeller la munic­i­pal­ité sur leur sort.

          Celle-ci a répon­du en envoy­ant ses bull­doz­ers, au petit matin à sept heures, au moment où les enfants finis­saient de se pré­par­er pour par­tir à l’école.

          «Ils se moquaient de nous, dis­aient ʽces pouilleux ne se lavent même pas’. Main­tenant il faut que je recom­mence tout, où vais-je pou­voir aller avec mes six enfants, ils nous ont tout cassé, ont jeté les vête­ments des enfants, com­ment ils vont pou­voir aller à l’école sans leurs carta­bles, com­ment ils vont pou­voir s’instruire ? Tout ce qu’on veut, c’est qu’ils étu­di­ent pour avoir une vie meilleure», racon­te Leonela, une de ces mères de famille.

          «Depuis le début de l’installation on demande à être enten­dues, on a envoyé des let­tres partout, même au Min­istère de la Femme, mais per­son­ne ne nous a répon­du. Nous n’avons pas de tra­vail fixe, et l’autre prob­lème, c’est qu’on ne veut pas nous louer parce qu’on a des enfants».

          La seule réponse de la munic­i­pal­ité a été de refuser l’accès de ces familles à la can­tine pop­u­laire qu’elle gère à l’intérieur du bidonville «offi­ciel», pour les «punir» en quelque sorte de leur instal­la­tion sauvage.

          Pour ten­ter de jus­ti­fi­er cette expul­sion sans ménage­ment ni aver­tisse­ment, la Ville de Buenos Aires a indiqué que le ter­rain occupé était prévu pour la con­struc­tion d’une école pri­maire des­tinée aux habi­tants de la Vil­la 31. Pagina/12 y voit une sim­ple manœu­vre pour essay­er d’opposer les mal-logés entre eux. D’après le jour­nal, jamais avant l’installation des familles il n’en avait été ques­tion, d’ailleurs le pro­jet ne fig­ure nulle part dans le bud­get 2021 de la munic­i­pal­ité.

          Ce n’est pas la pre­mière occu­pa­tion organ­isée dans la ville par des mal-logés. Il y a deux mois, un autre groupe de 150 per­son­nes s’était instal­lé sur l’emplacement d’un ter­rain désaf­fec­té près de la Vil­la 21–24, dans le quarti­er pop­u­laire de Bar­ra­cas, au sud de la ville.

Un prob­lème, aucune solu­tion en vue.

          Selon le quo­ti­di­en, la munic­i­pal­ité, dirigée par l’élu de droite Hora­cio Rodríguez Lar­reta, n’apporte aucune solu­tion au prob­lème récur­rent du mal loge­ment à Buenos Aires. Son plan d’urbanisation, au con­traire, a eu un effet per­vers : en faisant crain­dre aux pro­prié­taires qu’ils allaient se voir dépos­sédés de leurs biens, ceux-ci se sont empressés de chas­s­er leurs locataires.

       Comme en d’autres occa­sions (voir notre arti­cle cité plus haut), les autorités pro­posent par­fois des solu­tions de rel­o­ge­ment, mais les maisons ou apparte­ments pro­posés souf­frent d’une très mau­vaise qual­ité de con­struc­tion, devi­en­nent très vite inhab­it­a­bles, et tout est à recom­mencer pour les habi­tants.  

          Le mal loge­ment est donc très loin d’un début de solu­tion dans la cap­i­tale argen­tine, qui rap­pelons-le, abrite un tiers de la pop­u­la­tion totale du pays. D’autant que pour les élus, il ne sem­ble pas con­stituer une pri­or­ité : Pagina/12 rap­pelle que, pen­dant qu’on expulse les « pouilleux », à quelques cen­taines de mètres de là, on peut suiv­re les chantiers de con­struc­tion de tours gigan­tesques, fruits de la spécu­la­tion immo­bil­ière et de l’appétit insa­tiable de mil­liar­daires encour­agés par les autorités poli­tiques.

 

1ère partie : le coup d’état du G.O.U.

          Au début des années 30, le pre­mier coup d’état mil­i­taire, qui a placé à la prési­dence de fait le général Uribu­ru, fait long feu. Dès 1932, le général, qui se voy­ait en dic­ta­teur à vie, est con­traint par ses pro­pres frères d’armes plus légal­istes d’organiser des élec­tions « démoc­ra­tiques ». Entre guillemets, bien enten­du, parce qu’il ne fal­lait tout de même pas exagér­er, on n’allait pas laiss­er à d’autres par­tis que les con­ser­va­teurs l’espoir de revenir au pou­voir. Le prin­ci­pal opposant aux mil­i­taires, c’est Marce­lo de Alvear, l’ancien prési­dent rad­i­cal (1922–1928). On lui inter­dit de se présen­ter. Trop dan­gereux : il est le favori de la rumeur publique, ancêtre des sondages. Facil­i­tant ain­si la tâche du can­di­dat des mil­i­taires et col­lègue du dic­ta­teur : Agustín Pedro Jus­to. Encore un général, bien enten­du. Et qui est assez facile­ment, par­don, fraud­uleuse­ment, élu.

Agustín Pedro Jus­to

          Jus­to a de la chance : à par­tir de 1933, le pays com­mence à sor­tir peu à peu de la fameuse crise de 29, qui comme ailleurs, a sévi avec rigueur. L’économie repart, l’industrie recom­mence à embauch­er, atti­rant une forte migra­tion interne de la province vers la cap­i­tale, qui con­cen­tre l’essentiel de ces emplois. Corol­laire­ment à cette aug­men­ta­tion de la pop­u­la­tion ouvrière, le syn­di­cal­isme se ren­force, même s’il reste large­ment mod­éré dans ses rap­ports avec le pou­voir. Celui-ci d’ailleurs lui accorde quelques con­ces­sions, comme le same­di chômé (la «semaine anglaise»), les indem­nités en cas de chô­mage, ou la pos­si­bil­ité de con­gé mal­adie pour les employés du com­merce.  Ce qui ne l’empêche pas de réprimer dure­ment les inévita­bles grèves et man­i­fes­ta­tions reven­dica­tives. On ne se refait pas.

          Après 6 ans d’un man­dat dont on retien­dra surtout le scan­dale du pacte d’échanges économique « Roca-Runci­man », signé avec les Bri­tan­niques et extrême­ment désa­van­tageux pour l’Argentine, Jus­to laisse sa place. C’est le tick­et Rober­to Ortíz/Ramón Castil­lo qui prend les rênes de l’attelage argentin. La fraude, une fois de plus, leur assure une con­fort­able vic­toire aux élec­tions. Il faut dire que nous sommes en pleine « décen­nie infâme», et les réflex­es poli­tiques d’avant 1912 ont refait leur appari­tion : pour les con­ser­va­teurs, le pou­voir est un droit qui leur sem­ble naturel, et une démoc­ra­tie trop ouverte l’est surtout au désor­dre. Certes, Ortíz appar­tient à un par­ti de cen­tre-droit, l’Union civique rad­i­cale, ten­dance anti per­son­nal­iste. Mais son vice-prési­dent, lui, est un con­ser­va­teur bon teint, dans la lignée de Jus­to. Une alliance de cir­con­stance assez mal attifée, mais l’essentiel, c’était de bat­tre la gauche, n’est-ce pas.

             

Rober­to Ortíz et Ramón Castil­lo

          Mal­gré tout, en bon cen­triste, Ortíz prône la fin de la fraude, et milite pour une poli­tique mod­érée. Il annulera d’ailleurs les élec­tions dans deux provinces gag­nées fraud­uleuse­ment par les con­ser­va­teurs. Manque de chance : le bon Rober­to, dia­bé­tique, ne gou­verne vrai­ment que deux ans. Et après deux autres années de «con­gé mal­adie», pra­tique­ment aveu­gle, il doit défini­tive­ment démis­sion­ner et laiss­er sa place à son vice-prési­dent, Castil­lo, qui prend son fau­teuil le 27 juin 1942. Et voilà donc les con­ser­va­teurs revenus aux manettes.

          Naturelle­ment ça ne rate pas, Castil­lo ne tarde pas à rétablir le si pra­tique sys­tème de fraude élec­torale, et caresse dans le sens du poil les milieux les plus sus­cep­ti­bles de l’appuyer : les grands patrons, l’Eglise et l’Armée.

          Pen­dant ce temps, loin d’ici, la sec­onde guerre mon­di­ale fait rage. Pru­dente, l’Argentine se déclare neu­tre. Mais l’avancée des Alle­mands, dans un pre­mier temps, lui fait pour­tant per­dre une bonne par­tie de ses débouchés extérieurs. Certes, elle a signé des accords d’échanges avec les Anglais, mais une nou­velle fois, ceux-ci se sont arrangés pour en retir­er le plus grand béné­fice. Par exem­ple, un accord sur l’exportation de viande (signé sous le man­dat d’Ortíz) stip­ule que toutes les livres (£) rap­portées par ces expor­ta­tions devront rester con­signées en Angleterre jusqu’à la fin de la guerre. Trop forts, ces Anglais.

          Débute alors une péri­ode dite « de sub­sti­tu­tion d’importations » : faute de pou­voir importer des pro­duits man­u­fac­turés d’Europe, l’Argentine se met à dévelop­per sa pro­pre indus­trie, expor­tant même sur tout le con­ti­nent sud-améri­cain. Seule­ment voilà : que devien­dra cette indus­trie lorsque le con­flit pren­dra fin ? Com­ment pour­ra-t-elle faire face au retour de la con­cur­rence européenne ?

          Le gou­verne­ment Castil­lo ne sem­ble pas pren­dre la mesure du dan­ger. Il prévoit bien un plan de sauve­g­arde, le plan «Pine­do» (du nom du min­istre de l’économie), mais celui-ci ne con­cerne qu’une petite par­tie des entre­pris­es. La plu­part sera lais­sée à son sort quand revien­dront les pro­duits importés. Cer­tains pans de la société s’en inquiè­tent, car cette sit­u­a­tion génér­era imman­quable­ment des dégâts soci­aux, et activera les mécon­tente­ments dus à l’inévitable chô­mage et à la baisse des revenus des plus mod­estes. L’Eglise notam­ment craint que cela ne favorise le développe­ment de l’ennemi absolu : le com­mu­nisme. Arrrgh­hh ! Ben oui, s’agirait pas que trop de pau­vreté con­duise le bon peu­ple à de mau­vais pen­chants. Mieux vaut lui laiss­er quelques miettes.

          Dans le même temps, Castil­lo est égale­ment talon­né par les milieux mil­i­taires les plus favor­ables aux alliés, qui lui reprochent son choix de la neu­tral­ité. Ils vont même jusqu’à le traiter de nazi, encour­agés par les États-Unis, qui cherchent à con­solid­er leur pré­dom­i­nance sur leur arrière-cour du sud. Pour les amadouer, il crée un insti­tut indus­triel qui per­met aux mil­i­taires de con­trôler de près toute l’industrie argen­tine, et notam­ment l’armement, jusqu’ici large­ment importé.

          Face à cette offen­sive de charme en direc­tion de l’Armée, l’opposition, emmenée par l’UCR, approche le min­istre de la guerre, Pedro Ramírez, et lui pro­pose même d’être son can­di­dat aux prochaines élec­tions prévues fin 1943.

Pedro Ramírez

          L’Armée, ain­si placée en arbi­tre suprême du con­flit poli­tique, en prof­ite alors pour pouss­er son avan­tage. Le 4 juin 1943, elle lance un coup d’état et ren­verse Castil­lo. Après un bref intérim de trois petits jours du général Arturo Raw­son, Ramírez s’installe aux com­man­des du nou­veau gou­verne­ment mil­i­taire, soutenu par un groupe d’officiers qui ne va pas tarder à faire par­ler de lui : le G.O.U., « Groupe d’officiers unis », emmené par le général Edelmiro Far­rell et dont fait par­tie un colonel de 48 ans, un cer­tain Juan Domin­go Perón.

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Sur la décen­nie infâme, voir aus­si le court doc­u­men­taire (29′) de la chaîne péd­a­gogique argen­tine “Encuen­tro”. Très com­plet et bien illus­tré, mais en espag­nol, naturelle­ment.

Un curieux système électoral

          En novem­bre prochain vont avoir lieu en Argen­tine des élec­tions lég­isla­tives et séna­to­ri­ales. Le sys­tème d’élection est assez sem­blable à celui de la France, à quelques dif­férences près.

          Comme chez nous, ces élec­tions sont à la fois nationales (on élit des représen­tants par­lemen­taires nationaux) et régionales (chaque province élit un nom­bre déter­miné de représen­tants, en fonc­tion de sa pop­u­la­tion).
Mais d’une part, les lég­isla­tives ne con­cer­nent que le renou­velle­ment de la moitié des sièges (127 sur 257 exacte­ment), et les séna­to­ri­ales le tiers (24 sur 72). Et d’autre part, les séna­teurs ne sont pas élus au suf­frage indi­rect, comme c’est le cas en France, mais direct, égale­ment par province. Cette année, six provinces (sur 25) vont donc par­ticiper au vote séna­to­r­i­al.

          C’est une pre­mière dif­férence. Qui n’empêche d’ailleurs pas que la majorité, jusqu’ici détenue par le par­ti prési­den­tiel (péro­niste) risque fort de bas­culer, ce qui pour­rait ren­dre le tra­vail gou­verne­men­tal très dif­fi­cile pour les trois années qui lui restent de man­dat. (En Argen­tine, le prési­dent est élu pour qua­tre ans, Alber­to Fer­nán­dez est en place depuis jan­vi­er 2020).

          Mais il y en a une autre, encore bien plus impor­tante. Depuis 2009, chaque élec­tion (prési­den­tielle ou lég­isla­tive) est précédée d’une « pri­maire » oblig­a­toire, qui vise à déter­min­er quels par­tis pour­ront réelle­ment se présen­ter aux élec­tions offi­cielles, et, à l’intérieur de ces par­tis, quels can­di­dats, ou listes de can­di­dats.

Jeunes sup­port­ers du “Frente de todos”. On notera le soleil en lieu et place du “o” de “todos”: à la fois pour rap­pel­er le soleil du dra­peau argentin, et pour mar­quer l’in­clu­siv­ité, à la fois “o” mas­culin et “a” féminin.

          Ces pri­maires organ­isées à l’échelle nationale sont appelées « PASO » : Pri­marias Abier­tas Simul­tane­as Oblig­a­to­rias ». C’est-à-dire :

Pri­maires, car organ­isées préal­able­ment aux véri­ta­bles élec­tions.
Ouvertes, car tous les citoyens munis d’une carte d’électeur peu­vent par­ticiper.
Simul­tanées, car organ­isées toutes en même temps sur le ter­ri­toire.
Oblig­a­toires, car elles s’imposent à tous les citoyens âgés entre 18 et 70 ans. Elles restent option­nelles pour les 70 ans et plus, ain­si que pour les 16–18 ans.

          Aucun par­ti souhai­tant par­ticiper aux élec­tions offi­cielles ne peut s’y sous­traire. Pour pou­voir être « qual­i­fié », il est néces­saire d’avoir obtenu au moins 1,5% des voix lors de ces pri­maires.

          Cette année, ces pri­maires lég­isla­tives ont eu lieu le 12 sep­tem­bre dernier. Elles ont per­mis de qual­i­fi­er 6 par­tis, et d’en élim­in­er la bagatelle de 19 ! Et par­mi les qual­i­fiés, seuls 2 ont obtenu plus de 6% des voix : la coali­tion de par­tis sou­tenant l’actuel prési­dent, Frente de Todos (Front com­mun), plutôt classé à gauche, et Jun­tos por el cam­bio (Ensem­ble pour le change­ment), coali­tion de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri, plutôt classé à droite.

Logo du mou­ve­ment d’op­po­si­tion au péro­nisme.

          Ces pri­maires ont per­mis non seule­ment de départager, à l’intérieur des par­tis, dif­férentes listes de can­di­dats (encore que la plu­part n’en présen­taient qu’une), mais égale­ment de jauger l’état de l’opinion avant la « vraie » élec­tion.

          Comme chez nous, le par­ti du gou­verne­ment s’est vu hand­i­capé par l’exercice du pou­voir, agglomérant les mécon­tente­ments. D’autant plus en pleine crise san­i­taire, dont les Argentins ne voient pas le com­mence­ment de la fin, et qui ne con­tribue pas peu à dégrad­er l’économie nationale et les con­di­tions de vie des citoyens. Sans par­ler des querelles internes au mou­ve­ment « Frente de todos », où la ten­dance « Kirch­nériste » menée par l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er s’oppose plus ou moins ouverte­ment à une ten­dance péro­niste plus mod­érée, pour faire court.

          Bref, ces pri­maires ont été rem­portées par l’opposition, avec près de 40% des voix, con­tre 35,5 pour la majorité prési­den­tielle. Ce qui augure un sérieux revers pour le prési­dent en novem­bre, car il est rare que les résul­tats des pri­maires ne se voient pas con­fir­més lors du suf­frage offi­ciel.

          Les années à venir risquent d’être assez agitées en Argen­tine. Ce qui ne chang­era guère de l’habitude, dans ce pays où la poli­tique n’est qu’un éter­nel con­flit ouvert, où le vain­queur du jour se sent tou­jours tenu de faire pay­er, le plus chère­ment pos­si­ble, le gou­ver­nant d’hier, ain­si que ses électeurs.

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Pour les his­panophones :

Site CNN espag­nol, expli­quant les modal­ités de vote.

Quelques com­men­taires nationaux et inter­na­tionaux, juste après le vote.

La decada de los ocasos (II)

II. Eva hechicera

Eva Duarte — 1944

          El 9 de enero de 1950, mien­tras pres­en­cia la inau­gu­ración de un local sindi­cal en el Dock Sud, la primera dama, Eva Perón, sufre un des­mayo, tres días más tardes se inter­na en el Insti­tu­to del diag­nos­ti­co de la Ciu­dad de Buenos Aires, debe some­terse a una apen­dice­tomía, la cirugía está a car­go del doc­tor Oscar Ivani­se­vic, en el acto des­cubre una apéndice infla­ma­da, y tam­bién visu­al­iza un pro­ce­so tumoral en el cuel­lo de útero.

          Pero nadie le infor­ma a Eva, tam­poco Perón, así que se tar­da en tratar su cáncer.

          Después de la apen­dice­tomía, la com­pañera del líder exper­i­men­ta un decaimien­to per­ma­nente y una inocultable pér­di­da de peso.

          Pero tras la con­va­le­cen­cia de la cirugía de apéndice, vuelve a sus activi­dades habit­uales, las urgen­cias de la reelec­ción hacen olvi­dar el episo­dio del des­mayo y la pos­te­ri­or cirugía. Eva, impetu­osa, se empeña en hac­er efec­ti­va la ley sobre el voto femeni­no, san­ciona­da en 1946 pero has­ta el momen­to no apli­ca­da; la con­sid­era como una her­ramien­ta para las reelec­ciones de 1951, has­ta quiere pre­sen­tarse de vice-pres­i­den­ta, “su” pueblo lo recla­ma, pero Perón se nie­ga: sabe per­fec­ta­mente que su esta­do de salud no per­mite con­sid­er­ar­lo. Ella, ven­ci­da, da un dis­cur­so emo­cio­nante en que expre­sa su renun­cia defin­i­ti­va.

Perón sostiene a Eva mien­tras pro­nun­cia un dis­cur­so en Plaza de Mayo

          Su salud se dete­ri­o­ra más rápi­do, poco a poco su aspec­to per­son­al sufre una gran trans­for­ma­ción, padece de insom­nio, ane­mia, anorex­ia y dolores inten­sos. La muerte via­ja con ella donde quiera que vaya.

          Perón es reelec­to en 1951, la primera elec­ción donde sufra­garon por igual mujeres y varones. Por primera vez las mujeres argenti­nas tenían dere­cho a emi­tir el voto. La muchedum­bre ape­nas intuye toda esa litur­gia propia del poder pop­ulista, no le intere­sa la ver­dad de los hechos, ya con­struyeron los altares nece­sar­ios para sus ora­ciones por pan, tra­ba­jo y jus­ti­cia social, en cada apari­ción, el líder sacude el man­tel de la fies­ta para que las migas les caigan a los que menos tienen, les insu­fla la esper­an­za, les habla de una patria igual­i­taria, muchas fab­ri­c­as, escue­las para todos, hos­pi­tales que dejen de ser morid­eros, lugares donde lle­var a los ancianos, sindi­catos poderosos que defien­dan a los tra­ba­jadores de los abu­sos de los patrones siem­pre insat­is­fe­chos. El extra­or­di­nario poder de seduc­ción del líder, casi mís­ti­co, impul­sa al votante a ele­gir este per­son­aje de per­fil mesiáni­co, ¡un ver­dadero sal­vador!

          El votante del per­o­nis­mo es el instru­men­to de una fuerza que no com­prende. Aca­ta en silen­cio el rum­bo trági­co, rum­bo del país y rum­bo del poder, pre­sumen que allí reside el pen­samien­to secre­to del gen­er­al, tiene el poder de mane­jar las fuerzas oscuras operan­do en la cer­canía del poder. Su mira­da de tehuelche sabe cómo descifrar una real­i­dad mág­i­ca y dora­da de bue­nas inten­ciones para entre­gar­la a la muchedum­bre.

Eva votan­do des­de su cama en el hos­pi­tal.

          La doliente mul­ti­tud asiste a la misa pop­u­lar, cuan­do aparece el líder acom­paña­do por su com­pañera de rubio pelo se sien­ten ungi­do. La primera dama sabe que ser rubia sig­nifi­ca sal­varse de la maldición de nues­tra Améri­ca del sur, tier­ra de morenos, de “cabecitas negras”, aún se mantiene en el imag­i­nario femeni­no argenti­no aquel estig­ma. Ser rubia gen­era más opor­tu­nidades de real­ización en la sociedad argenti­na auto­com­placi­da.

          La igle­sia y las Fuerzas Armadas com­parten un amor común, ben­di­cen el super­sti­cioso orden estable­ci­do, no se apartan de los mandatos; respetar las tradi­ciones, la famil­ia y la fe cris­tiana, no ocul­tan estar molestos por ensalzar a la clase tra­ba­jado­ra, dar­le nuevos priv­i­le­gios a un esta­men­to social que no existía has­ta la lle­ga­da del per­o­nis­mo, en cada opor­tu­nidad, mues­tran un irrec­on­cil­i­able des­pre­cio por la nue­va cas­ta de tra­ba­jadores, entre rezos y homilías y char­las de cuar­tel se proce­sa una nue­va trage­dia nacional.

          Para los curas y los mil­itares, Eva es una pros­ti­tu­ta, una trepado­ra, un ser sedi­en­to de poder y de glo­ria, aque­l­la pléyade social no la ve con buenos ojos, es la antíte­sis de una nor­mal­i­dad que está alter­a­da. Para los más humildes, Eva es una vir­gen en per­sona, con dulzu­ra mater­nal se entre­ga y se sac­ri­fi­ca por los que menos tienen.

          Dice el escritor y peri­odista Tomás Eloy Martínez: Eva se fue volvien­do her­mosa con la pasión, con la memo­ria y la muerte, se tejió a sí mis­ma una crisál­i­da de belleza, fue empol­lán­dose reina, el oro trans­fig­uro a esa more­na de piel mate, dán­dole una extraña palidez que su futu­ra enfer­medad tornaría en sobre­nat­ur­al.

          Su empatía por los más vul­ner­a­bles la con­vierte en una figu­ra de cul­to, en un ser ama­do por mil­lones de argenti­nos desvali­dos, los huér­fanos de todo, aque­l­los que nacieron y crecieron sin nada, Eva Perón se con­vierte en la úni­ca esper­an­za cumpl­i­da. Ella sabe usar la tonal­ización como uso retori­co, logra lle­gar al incon­sciente colec­ti­vo de los ado­rantes, usa pal­abras como: mis cabecitas negras, mis descamisa­dos, mis huér­fanos.

          La iden­ti­fi­cación pro­fun­da e inmedi­a­ta con la tonal­ización de las grandes masas, les da lugar a los indi­vid­u­os mar­gin­a­dos, los humildes, los igno­ra­dos por una sociedad donde el dis­tin­to col­or de piel es moti­vo sufi­ciente para ses­gar y dis­crim­i­nar.

          Eva incu­ba un cáncer que más tarde la mataría, lo encon­tra­do en las prue­bas ginecológ­i­cas le son ocul­ta­da a la primera dama, el diag­nos­ti­co pasa a ser un secre­to de esta­do.

          Diag­nos­ti­co fatal: dice Borges que “cualquier des­ti­no, por largo y com­pli­ca­do que sea, con­s­ta en real­i­dad de un solo momen­to: el momen­to en el que la per­sona sabe para siem­pre quien es”.

          La Argenti­na se vana­glo­ria de ser carte­siana y euro­pea, pero se nutre de otra vía, la oral, la que surge de las entrañas de la vol­un­tad pop­u­lar, de boca en boca, sin provo­car en los usuar­ios ningún aso­mo de duda o ten­sión entre la real­i­dad y lo sobre­nat­ur­al, hac­er del pre­sente una enig­ma inex­plic­a­ble, esta vac­ilación con­duce a la zozo­bra, nada sirve como evi­den­cia para negar o afir­mar que el real­is­mo mági­co for­ma parte de la cul­tura Argenti­na.

Manuel Sil­va — 2021

Tum­ba de Eva en el cemente­rio de la Reco­le­ta

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Quizás esta cronología pue­da ser­le utíl…

7 de mayo de 1919: nacimien­to de Eva Duarte en el pueblo de Los Tol­dos, Junín. (Hubo debates en cuan­to a esta fecha, ya que el acta ofi­cial del Reg­istro civ­il fue fal­si­fi­ca­da a instan­cias de la mis­ma Eva. En esa acta, el año men­ciona­do es 1922).

1935: Eva Duarte se va a Buenos Aires y emprende una car­rera de actriz secun­daria, más bien radiofóni­ca.

Enero de 1944: Encuen­tro con Juan Perón.

6 de junio – 23 de agos­to de 1947: gira euro­pea de Eva, con fines diplomáti­cos.

9 de sep­tiem­bre de 1947: la Cámara de diputa­dos san­ciona la ley sobre el voto femeni­no. Las mujeres argenti­nas votarán por primera vez en 1951, para la elec­ción pres­i­den­cial.

8 de julio de 1948: creación de la Fun­dación car­i­ta­ti­va Eva Perón.

1949: Eva crea el Par­tido per­o­nista femeni­no.

Enero de 1950: primer diag­nos­ti­co de cáncer del cuel­lo de útero.

17 de octubre de 1951: Eva renun­cia a pre­sen­tarse de vice-pres­i­den­ta.

26 de julio de 1952: fal­l­ec­imien­to.

22 de noviem­bre de 1955: poco después del der­ro­camien­to de Juan Perón, el nue­vo dic­ta­dor Pedro Aram­bu­ru orde­na el secue­stro del ataúd con el cadáver de Eva. La entier­ran en secre­to en un cemente­rio de Milán, Italia, bajo fal­sa iden­ti­dad. Es el gen­er­al Ale­jan­dro Lanusse, pres­i­dente de fac­to en 1971, quien orde­na su entre­ga a Perón en Madrid, en sep­tiem­bre. En 1976 repa­trían el cuer­po en Buenos Aires y es enter­ra­do en la bóve­da famil­iar del cemente­rio de La Reco­le­ta (Ver arri­ba).

PV

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Unos enlaces :

Biografía de en el sitio ofi­cial de Eva Perón.

Biografía sim­pli­fi­ca­da.

El dis­cur­so de Eva Perón, el 17 de octubre de 1951, en el canal Encuen­tro.

Eva Perón, pelic­u­la de Juan Car­los Desan­zo, guión de José Pablo Fein­mann (1996)

San­ta Evi­ta, libro de Tomás Eloy Martínez. En el sitio Lec­tu­lan­dia.

La décennie de tous les déclins (II)

II. Ensor­ce­lante Eva

Eva Duarte — 1944

          Le 9 jan­vi­er 1950, lors de l’inauguration d’un local syn­di­cal au dock sud du port de Buenos Aires, la pre­mière dame, Eva Perón, a un malaise, et trois jours plus tard, elle doit entr­er dans une clin­ique de la cap­i­tale pour y être exam­inée. Le doc­teur Oscar Ivani­se­vic diag­nos­tique une appen­dicite, mais il se rend compte en out­re que sa patiente souf­fre d’une tumeur au col de l’utérus.

          Pour­tant, per­son­ne n’en informe la femme du prési­dent, pas même son mari. La mal­adie doit rester secrète, ce qui fait per­dre un temps pré­cieux à cette lutte con­tre le can­cer qui s’amorce.

          Après l’opération de l’appendicite, Eva Perón voit son état de san­té se dégrad­er pro­gres­sive­ment, et elle maigrit à vue d’œil.

          Elle reprend néan­moins ses activ­ités habituelles, et la prox­im­ité de l’élection prési­den­tielle lui fait oubli­er ses ennuis de san­té. Déter­minée, elle lutte pour ren­dre effec­tive la loi sur le droit de vote des femmes, votée en 1946 mais jusque là non appliquée, et qui, pense-t-elle, doit aider à la réélec­tion de son mari. Elle-même se rêve en vice-prési­dente, «son» peu­ple en rêve égale­ment, mais elle se heurtera au refus de Perón : lui sait per­tinem­ment que la mal­adie qui pro­gresse rend l’éventualité inen­vis­age­able. La mort dans l’âme, elle se ver­ra con­trainte de renon­cer, lors d’un émou­vant dis­cours sur la Place de Mai.

Eva soutenue par Perón lors du dis­cours de 1951

          Sa san­té se détéri­ore de plus en plus rapi­de­ment. Peu à peu, la dégra­da­tion de son corps se fait plus vis­i­ble, elle souf­fre d’insomnie, d’anémie, d’anorexie, et de douleurs intens­es. Où qu’elle aille, l’ombre de la mort l’accompagne.

          Perón est réélu en 1951, pre­mière élec­tion ouverte égale­ment aux femmes.  Der­rière la liturgie pro­pre aux rassem­ble­ments pop­ulistes, la foule ne perçoit pas le théâtre, la foule se moque bien de la vérité des faits, elle a déjà mon­té les autels aux pieds desquels elle prie pour son pain quo­ti­di­en, pour ses emplois et pour la jus­tice sociale, et à cha­cune de ses appari­tions, le leader sec­oue la nappe du ban­quet pour en faire tomber les miettes sur les plus pau­vres, il leur insuf­fle l’espoir, leur par­le d’une patrie égal­i­taire, d’usines, d’écoles pour tous, d’hôpitaux qui ne doivent plus être des mouroirs, de lieux où accueil­lir les vieux, de syn­di­cats puis­sants pro­tégeant les ouvri­ers des abus de patrons insa­tiables. L’extraordinaire pou­voir de séduc­tion du leader, qua­si mys­tique, attire l’électeur vers ce per­son­nage au pro­fil mes­sian­ique, un véri­ta­ble sauveur !

          L’électeur péro­niste est l’instrument d’une force qu’il ne con­trôle pas. Il approu­ve en silence le choix de ce cap trag­ique, pour le pou­voir autant que pour le pays, croy­ant con­fusé­ment que là réside la pen­sée secrète du général, ce pou­voir de con­trôler les forces obscures s’agitant autour des cer­cles de déci­sion. Son regard de Tehuelche sait capter la réal­ité mag­ique et dorée des bonnes inten­tions pour la délivr­er à la foule.

Eva votant depuis son lit d’hôpi­tal

          Cette foule de gens qui souf­frent assis­tent à la messe pop­u­laire, où appa­rais­sent le leader et sa femme à la chevelure si blonde, et c’est comme si ceux-ci les bénis­saient par leur présence. La pre­mière dame sait que sa blondeur la délivre de la malé­dic­tion de notre terre du sud, cette terre de bruns, de «cabecitas negras», ce stig­mate qui se per­pétue dans l’imaginaire féminin des Argen­tines. Être blonde offre des per­spec­tives d’avenir bien plus intéres­santes dans notre société telle­ment sat­is­faite d’elle-même.

          L’Eglise et l’Armée parta­gent un amour com­mun pour l’ordre établi, qu’ils ne tor­dent jamais : respect des tra­di­tions, de la famille, de la foi chré­ti­enne. Ils ne cachent ni leur mépris pour la classe ouvrière – cette classe dont on ne par­lait pas, qui n’existait seule­ment pas avant l’avènement du péro­nisme ! – ni leur mécon­tente­ment de voir le pou­voir en amélior­er la con­di­tion. Les ser­mons et les dis­cus­sions de caserne muris­sent les fer­ments d’une future tragédie nationale.

          Pour les curés et les mil­i­taires, Eva est une pros­ti­tuée, une ambitieuse, assoif­fée de pou­voir et de gloire, ce micro­cosme la regarde de tra­vers, pour eux elle représente l’antithèse d’une nor­mal­ité qu’ils jugent dégradée. Pour les hum­bles, au con­traire, elle est la vierge incar­née, une véri­ta­ble mère offrant sa vie à ceux qui n’ont rien.

          Comme le dit Tomás Eloy Martínez : Eva a été ren­due belle par la pas­sion, la mémoire et la mort, elle s’est tis­sé elle-même une chrysalide de beauté, elle s’est faite reine, l’or a trans­fig­uré cette brune au teint mat, lui procu­rant une étrange pâleur que sa mal­adie allait achev­er de ren­dre sur­na­turelle.

          Son empathie pour les plus vul­nérables la trans­forme en objet de culte, en être chéri par des mil­lions d’Argentins dému­nis, orphe­lins de tout, et pour ceux-là, venus au monde et élevés dans le dénue­ment le plus total, Eva représente l’unique espoir enfin comblé.

          Elle sait manier la rhé­torique à la per­fec­tion, com­ment touch­er l’inconscient col­lec­tif de ses ado­ra­teurs, util­isant à leur égard des mots ten­dres, « mes petites têtes noires, mes pouilleux, mes orphe­lins ».

          Cette iden­ti­fi­ca­tion pro­fonde et immé­di­ate aux mass­es pop­u­laires rend enfin vis­i­bles tous les mar­gin­al­isés, les hum­bles, les ignorés d’une société où la couleur de la peau est un motif suff­isant de dis­crim­i­na­tion et de mépris.

          Eva cou­ve un can­cer qui ne va pas tarder à la tuer, mais les résul­tats d’analyse lui sont cachés, le diag­nos­tic doit rester secret d’état.

          Un diag­nos­tic fatal : comme le dit Borges, «chaque des­tin, quelque soit sa com­plex­ité et sa longévité, repose en réal­ité sur un seul moment : le moment où l’on sait défini­tive­ment qui on est».

          L’Argentine se vante d’être cartési­enne et européenne, mais elle se nour­rit davan­tage par la voie orale que par la voie intel­lectuelle, elle avale ce qui sur­git des entrailles de la volon­té pop­u­laire, de bouche en bouche, sans provo­quer chez les con­som­ma­teurs le moin­dre soupçon de doute ou de ten­sion entre réal­ité et sur­na­turel, sans faire du présent une énigme inex­plic­a­ble, et de cette ambigüité nait l’incertitude : le réal­isme mag­ique est-il vrai­ment, ou pas, intrin­sèque à la cul­ture argen­tine ?

 

Manuel Sil­va – 2021

Adap­ta­tion française du texte et chronolo­gie : PV.

Tombeau d’E­va Perón au cimetière de la Reco­le­ta

Petite chronolo­gie (éventuelle­ment) utile :

7 mai 1919 : date de nais­sance (dis­cutée, car son livret de famille aurait été fal­si­fié pour y met­tre la date du 7 mai 1922) d’Eva Duarte, dans le vil­lage de Los Tol­dos, cir­con­scrip­tion de Junín.

1935 : Eva Duarte part à Buenos Aires et débute une car­rière d’actrice mineure, essen­tielle­ment radio­phonique.

Jan­vi­er 1944 : ren­con­tre avec Juan Perón.

6 juin au 23 août 1947 : elle représente son prési­dent de mari lors d’une tournée européenne à visée diplo­ma­tique.

9 sep­tem­bre 1947 : la loi sur le vote des femmes est votée par le par­lement. Elle sera effec­tive lors de l’élection prési­den­tielle de 1951.

8 juil­let 1948 : créa­tion de la Fon­da­tion Eva Perón. (Fon­da­tion à but car­i­tatif).

1949 : elle fonde le par­ti péro­niste des femmes.

Jan­vi­er 1950 : pre­mier diag­nos­tic de can­cer du col de l’utérus.

17 octo­bre 1951 : elle renonce à la vice-prési­dence de la nation.

26 juil­let 1952 : décès d’Eva Perón.

22 novem­bre 1955 : peu après le ren­verse­ment de Juan Perón, le nou­veau dic­ta­teur mil­i­taire Pedro Aram­bu­ru ordonne l’enlèvement du cer­cueil con­tenant le corps d’Eva Perón. Il dis­paraitra pen­dant 16 ans, prob­a­ble­ment enter­ré sous un faux nom dans un cimetière milanais. Le général Lanusse, prési­dent de fait, le ren­dra à Perón en sep­tem­bre 1971. Il sera finale­ment enter­ré dans le caveau famil­ial du cimetière de La Reco­le­ta (voir ci-dessus) en 1976.

Pour aller plus loin :

Biogra­phie sur le site offi­ciel d’E­va Duarte de Perón.

Pod­cast de l’émis­sion de France inter du 6 juin 2012.

Vidéo du dis­cours d’E­va Perón le 17 octo­bre 1951 (Espag­nol, avec sous-titres en espag­nol)

Eva Perón, film de 1996, de Juan Car­los Desan­zo, scé­nario de José Pablo Fein­mann. (VO non sous-titrée).

A lire : “San­ta Evi­ta”, de Tomás Eloy Martínez. Pub­lié chez Robert Laf­font et chez 10–18 (344 p.)

 

22/09/21 : Recul du COVID en Argentine

          Il sem­blerait que le coro­n­avirus soit bien entré dans une phase de décrue – voir ici – en Argen­tine ces dernières semaines.

         Cette ten­dance pos­i­tive amène le gou­verne­ment a assou­plir des mesures jusqu’ici assez strictes,et  dont l’efficacité n’a guère été probante. Le jour­nal Clarín en déroule le détail dans son numéro d’aujourd’hui, tout comme Pagina/12. Le quo­ti­di­en La Nación, de son côté, établit un com­para­tif entre cer­tains pays, notam­ment européens, qui ont eux aus­si relâché un peu les restric­tions san­i­taires, comme le Roy­aume-Uni, l’Espagne ou le Dane­mark, ain­si qu’Israel et les Etats-Unis. Pour mon­tr­er que bien sou­vent, ces assou­plisse­ments ont eu pour con­séquence une remon­tée des taux d’incidence, et le retour à cer­taines restric­tions.

Par­mi ces mesures d’assouplissement :

Le masque ne sera donc plus oblig­a­toire en extérieur, sauf dans les endroits den­sé­ment occupés. Il reste oblig­a­toire en revanche dans les lieux publics fer­més, comme les ciné­mas, les étab­lisse­ments sco­laires, les trans­ports publics, les lieux de tra­vail ou les rassem­ble­ments fes­tifs. Ceux-ci sont donc de nou­veau autorisés sans lim­ite de nom­bre, sous réserve de respect des mesures bar­rières.

Le con­fine­ment est levé pour toutes les activ­ités économiques, ain­si que les activ­ités religieuses, sportives, cul­turelles et sociales en milieu fer­mé, tou­jours sous réserve des mesures bar­rières.

Les voy­ages d’agrément col­lec­tifs de retraités sont de nou­veaux autorisés, tout comme les sor­ties sco­laires.

Réou­ver­ture (jauge de 50%) des dis­cothèques, sous réserve de passe­port vac­ci­nal com­plet.

Événe­ments sportifs en extérieur : lev­ée de la restric­tion lim­i­tant la jauge du pub­lic à 1000 per­son­nes, dans la lim­ite de 50% de la capac­ité totale du lieu.

Réou­ver­ture pro­gres­sive des fron­tières, jusqu’ici totale­ment fer­mées sauf rai­son pro­fes­sion­nelle, et sup­pres­sion pour ces derniers cas de l’obligation d’isolement de 14 jours. A par­tir du 1er octo­bre, tous les étrangers des pays lim­itro­phes pour­ront entr­er sans néces­sité d’isolement. A par­tir du 1er novem­bre, ouver­ture pour tous les étrangers. Tout cela sous réserve de présen­ter un passe­port vac­ci­nal établit plus de 14 jours avant l’entrée, et d’un test PCR négatif de moins de 72 heures. Plus un autre test entre 5 à 7 jours après l’entrée en Argen­tine. (Ce qui est la norme européenne actuelle­ment).

          La Nación pose la ques­tion du dan­ger d’un relâche­ment qui pour­rait être pré­maturé, soulig­nant que les pays qui l’ont fait ont vu leur taux d’incidence remon­ter, les oblig­eant à revenir à des mesures restric­tives. Ce fut le cas en Espagne : le 26 juin, quand les autorités avaient sup­primé l’obligation du port du masque dans l’espace pub­lic, on comp­tait 4924 cas/jour. La veille du rétab­lisse­ment de la mesure, on était mon­té à près de 22000 cas. Même chose aux Etats-Unis, pas­sant de 38000 à 70000 cas/jour. Le jour­nal estime qu’on sera en mesure de faire le point dès octo­bre sur les effets de l’assouplissement. Tout en notant que la prop­a­ga­tion du vari­ant delta reste très con­tenue dans le pays.

          Pagina/12 se réjouit de cet assou­plisse­ment, soulig­nant qu’il résulte logique­ment de la mon­tée de la vac­ci­na­tion (64% de pri­mo-vac­cinés, 45% com­plète­ment vac­cinés, en Argen­tine, essen­tielle­ment avec le vac­cin russe Sput­nik, mais depuis quelque temps, égale­ment avec Pfiz­er et Mod­er­na), et de la baisse des admis­sions en soins inten­sifs (1440 au dernier comp­tage, quand on en a comp­té jusqu’à près de 8000 au pic de la deux­ième vague). Mais il souligne qu’il con­vient de rester pru­dent, et que le gou­verne­ment lui-même appelle à rester vig­i­lant. La pandémie est certes en voie de régres­sion, mais elle doit rester sous forte sur­veil­lance. Comme le souligne le quo­ti­di­en, «Tant qu’il existe une pop­u­la­tion à tra­vers le monde sus­cep­ti­ble d’être con­t­a­m­inée, il existe une prob­a­bil­ité que la pandémie se pro­longe indéfin­i­ment. Car tan­dis que cer­tains ter­ri­toires en sont à inoculer une troisième dose de vac­cin à ses habi­tants, l’Afrique, elle, compte à peine 4% de vac­cinés».

Arrivée du vac­cin Sputnik‑V en Argen­tine

La décennie de tous les déclins (I)

1950, LA DÉCENNIE DE TOUS LES DÉCLINS

«L’opposé con­siste à chang­er la mémoire des hommes : démon­tr­er que tout ce dont nous nous sou­venons, et dans tout ce que nous sommes, que rien n’a jamais la même apparence. Que la vérité n’est pas unique, et encore moins absolue, mais qu’elle est frag­ile et mul­ti facettes, comme les yeux d’une mouche».

Telles sont les mots de l’écrivain Tomás Eloy Martínez, dans une ten­ta­tive de com­pren­dre le phénomène péro­niste.

I. Vérités et men­songes

          L’histoire qui com­mence par un trem­ble­ment de terre et se ter­mine par le bom­barde­ment de la Place de Mai, vibre encore en répliques con­vul­sives. Et c’est entre ces deux événe­ments trag­iques que s’est déroulée l’une des péri­odes les plus intens­es et trans­for­ma­tri­ces de l’historie argen­tine : celle qui vit la nais­sance et la crois­sance du péro­nisme.
          Juan Domin­go Perón est né en 1895 dans le vil­lage de Lobos, dans la province de Buenos Aires. Il était le fils naturel de Mario Tomás Perón et de Jua­na Sosa. Ses ancêtres l’ont mar­qué au fer rouge. Son grand-père, Tomás Lib­er­a­to Perón, fut un grand médecin qui a par­ticipé à la « guerre de la Triple-Alliance », menée par le Brésil, L’Uruguay et l’Argentine con­tre le Paraguay ; sa grand-mère, Mer­cedes Tole­do del Pueblo de Azul, était une indi­enne Tehuelche. Perón n’hésitait jamais à se pré­val­oir de cette ascen­dance indi­enne, tirant fierté de cette fil­i­a­tion métisse, affir­mant à qui voulait l’entendre : «je suis fier d’avoir du sang tehuelche, je descends par ma mère de tous ceux qui peu­plèrent le ter­ri­toire des siè­cles avant l’arrivée des colons».

Gare de Lobos — Pho­to Com­mons Wiki­me­dia

          En 1899, le père de Juan Domin­go emme­na sa famille habiter les plaines de la Patag­o­nie, où le cli­mat hos­tile du sud bat­tu par les vents forgea le car­ac­tère du natif de Lobos.

En Patag­o­nie — Pho­to PV

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          A par­tir de 1944, pour le meilleur ou pour le pire, le phénomène péro­niste prend corps, et s’installe tel un men­hir dans la société argen­tine. Perón entre au gou­verne­ment en tant que représen­tant du Par­ti Tra­vail­liste, un par­ti for­mé par l’union de plusieurs syn­di­cats. Son leit­mo­tiv est la “jus­tice sociale”, un con­cept rel­a­tive­ment neuf pour l’époque en Argen­tine, d’où des pre­mières mesures favor­ables au secteur ouvri­er qui valent au nou­veau secré­taire d’état le sou­tien des tra­vailleurs, mais par­al­lèle­ment, le rejet immé­di­at des secteurs patronaux.

          La pop­u­lar­ité du Colonel Perón grandit, au point d’en faire une fig­ure con­sacrée, un nou­veau messie dans le désert poli­tique argentin, por­teur de nou­velles idées pour con­stru­ire un état mod­erne, plus dynamique et plus juste. Il est élu prési­dent en févri­er 1946, avec 56% des voix.

          Son pre­mier man­dat se car­ac­térise par une forte dépense publique liée à ce qu’on appellera « La révo­lu­tion dis­trib­u­tive », basée sur qua­tre piliers de la poli­tique péro­niste : marché intérieur, nation­al­isme économique, inter­ven­tion de l’état et rôle cen­tral de l’industrie. Suiv­ant ces principes, en 1946 le prési­dent nation­alise la Banque nationale argen­tine, puis les chemins de fer qui étaient entre les mains de sociétés bri­tan­niques et français­es.

          Son dis­cours pop­uliste, inspiré du fas­cisme mus­solin­ien, séduit les foules, bien que la sup­posée sym­pa­thie de Perón pour les anciens nazis – qu’il en ait aidé un cer­tain nom­bre à venir s’installer en argen­tine est un secret de polichinelle – lui ai valu les cri­tiques de cer­taines couch­es de la société.

          L’exercice soli­taire du pou­voir con­duira le pays à une grande débâ­cle économique et poli­tique, peu à peu la pro­duc­tion s’effondre, et la prospérité dont jouis­sait le pays avec ; la pau­vreté s’installe sans bruit, tan­dis que le leader racon­te aux mass­es de sa voix mielleuse qu’il «com­bat (pour elles)».
L’emphase de la vérité trahit le menteur. Il regarde et fascine à la fois la foule qui l’idolâtre, il se sent comme un charmeur de ser­pent, jusqu’ici, il lui suff­i­sait de jouer sur les ombres et les apparences, il ne voit aucune rai­son de chang­er ce qui fonc­tionne à la per­fec­tion, son pou­voir de séduc­tion sur les foules est intact, même s’il sait per­tinem­ment que le passé ne revien­dra pas pour le sauver, mais pour l’écraser. Mais qu’importe : si la réal­ité doit le tuer, la fic­tion le sauvera.

          Le sourire du leader illu­mine la Place de Mai. Son dis­cours grandil­o­quent, truf­fé de métaphores et de promess­es dorées, jette une passerelle entre lui et la foule, il leur par­le en manch­es de chemise, d’égal à égal, imi­tant le style de Mus­soli­ni (L’Italien le fai­sait torse nu, pour mieux s’identifier au « peu­ple tra­vailleur »), l’espoir d’égalité hyp­no­tise la volon­té ardente des tra­vailleurs. Il s’autoproclame « pre­mier des tra­vailleurs » : il arrive dès six heures du matin au palais prési­den­tiel. Et quand on lui demande pourquoi il vient si tôt, il répond mali­cieuse­ment : « c’est une vieille habi­tude de caserne : rien foutre, mais de bonne heure ».

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          Je suis né en 1950, dans cette décen­nie de tous les déclins, vers la fin du pre­mier man­dat de Juan Domin­go et d’Eva Perón, cette décen­nie des années 50 qui dévalait la pente comme un char­i­ot fou, les roues enduites d’une boue tox­ique, l’atmosphère était chargée d’un vent mau­vais, et bien­tôt on ver­rait appa­raître le mail­lon faible du péro­nisme : le corps d’Eva Duarte de Perón.

          La mai­son de mon enfance n’était qu’une très grande pièce, qui ressem­blait à un hangar et fai­sait office à la fois de cham­bre, de salle à manger et de salon, le toit était en zinc brut, les murs en terre cuite étaient blan­chis à la chaux, et je me sou­viens qu’il y avait, accrochés face à face, un cadre du cœur de Jésus et un por­trait du général Perón en grand uni­forme, souri­ant sur son cheval tobiano.

          Cette décen­nie des années 50 trans­porte entre ses plis le déclin d’un régime, entrainant un énième coup d’état, et avec lui le sem­piter­nel principe de recon­struc­tion de l’ordre à par­tir du désor­dre, comme une antic­i­pa­tion du roman « Cent ans de soli­tude », cet emblème du réal­isme mag­ique de la lit­téra­ture sud-améri­caine. L’éternel retour du déjà-vu.

Manuel Sil­va — 2021

(Adap­ta­tion française PV)

(A suiv­re)

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Petite chronolo­gie (éventuelle­ment) utile

Trem­ble­ment de terre : Juan Perón et Eva Duarte se sont ren­con­trés lors du trem­ble­ment de terre de San Juan, en jan­vi­er 1944 (voir ici)

Bom­barde­ment de la Place de Mai : en sep­tem­bre 1955, les mil­i­taires opposés à Perón ont lancé une offen­sive pour ter­roris­er la pop­u­la­tion et vis­er le palais prési­den­tiel, qui se trou­ve sur la Plaza de Mayo, au cen­tre de Buenos Aires. Voir la nou­velle «La toile d’araignée», dans la rubrique «Réc­its» sur ce même blog.

Juin 1943 : Perón par­ticipe au coup d’état mil­i­taire qui met fin à la «Décen­nie infâme» et au gou­verne­ment de Ramon Castil­lo.

Décem­bre 1943 : Perón est nom­mé secré­taire d’état au tra­vail et à la prévoy­ance du gou­verne­ment du général Pedro Ramírez.

Févri­er 1944 à octo­bre 1945 : min­istre de la guerre du gou­verne­ment du général Eldemiro Far­rell.

Févri­er 1946 : Perón rem­porte l’élection prési­den­tielle avec 56 % des voix

1952 : Il est réélu avec 62% des voix.

Sep­tem­bre 1955 : coup d’état dit de la «Révo­lu­tion libéra­trice». L’Armée argen­tine ren­verse le gou­verne­ment et Perón doit s’exiler.

La decada de los ocasos (I)

1950, LA DECADA DE LOS OCASOS

Lo opuesto reside en cam­biar la memo­ria de los hom­bres: en demostrar que todo lo que recor­damos, y en todo lo que somos, nun­ca es de una sola man­era. Que la ver­dad no es una ni mucho menos abso­lu­ta, sino frágil y con innu­mer­ables fac­etas, como los ojos de una mosca”.

          Son pal­abras de Tomas Eloy Mar­tinez al inten­tar enten­der el fenó­meno del per­o­nis­mo.

I. Ver­dades y men­ti­ras

          La his­to­ria que comen­zó con un ter­re­mo­to y ter­minó con un bom­bardeo en la Plaza de Mayo, todavía vibra de sus repli­cas con­vul­si­vas. En el medio de estos dos even­tos trági­cos, se for­jó uno de los peri­o­dos más inten­sos y trans­for­madores en la his­to­ria Argenti­na: nace y se con­sol­i­da el per­o­nis­mo.

          Juan Domin­go Perón nació en 1895 en la local­i­dad de Lobos, provin­cia de Buenos Aires, hijo nat­ur­al de Mario Tomas Perón y Jua­na Sosa. Sus abue­los lo mar­caron a fuego, Tomas Lib­er­a­to Perón, su abue­lo, fue un desta­ca­do médi­co, par­ticipó en la guer­ra de la Triple Alian­za (una guer­ra region­al que opu­so Brasil, Uruguay y Argenti­na por un lado, y Paraguay del lado opuesto), la abuela de Perón se llam­a­ba Mer­cedes Tole­do del Pueblo de Azul, era una india tehuelche, por eso Perón se ufan­a­ba de ten­er san­gre india, ten­er un lina­je de mes­ti­zo, así llegó a pres­i­dente de la nación, afirma­ba; “me sien­to orgul­loso de lle­var san­gre tehuelche, descen­di­en­do por vía mater­na de quienes poblaron la Argenti­na des­de sig­los antes que lle­garan los col­o­nizadores”.

Estación de Lobos — Foto Com­mons Wiki­me­dia

          En 1899 el padre de Juan Domin­go se trasladó a las lla­nuras patagóni­cas, al sur de la Argenti­na, el cli­ma hos­til del sur ven­toso le tem­pló el carác­ter al hijo naci­do en la zona bonaerense de Lobos.

En Patag­o­nia — Foto PV

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          Des­de 1944, para bien o para mal el fenó­meno cobra cuer­po y se insta­la como un men­hir en la sociedad argenti­na. Perón accede al gob­ier­no como can­dida­to del Par­tido Laborista, orga­ni­za­do por un con­jun­to de sindi­catos, enar­bolan­do la ban­dera políti­ca de la “Jus­ti­cia Social”, un con­cep­to bas­tante nue­vo para la época en Argenti­na. Las medi­das imple­men­tadas favore­cen a los sec­tores obreros, el líder gana el apoyo del movimien­to de tra­ba­jadores, y al mis­mo tiem­po se gana un abier­to repu­dio de los sec­tores empre­sar­i­ales.

          El coro­nel Perón se hin­cha de una pop­u­lar­i­dad que crece has­ta con­ver­tir­le en una figu­ra rel­e­vante, un nue­vo mesías en la cha­ta políti­ca argenti­na, muñi­do de nuevas ideas se lan­za a con­sti­tuir un esta­do mod­er­no, más dinámi­co y más jus­to. Gana las elec­ciones de febrero de 1946 con un 56% y se vuelve pres­i­dente de la repúbli­ca argenti­na.

          Su primera pres­i­den­cia se car­ac­ter­i­za por un exce­si­vo gas­to públi­co, una redis­tribu­ción hacia los más pobres cono­ci­da como “la rev­olu­ción dis­trib­u­ti­va”. Impone cua­tro lla­ma­dos “prin­ci­p­ios per­o­nistas”: mer­ca­do inter­no, nacional­is­mo económi­co, rol pre­pon­der­ante del esta­do y papel cen­tral de la indus­tria. Bajo estas premisas, el man­datario pro­cede en 1946 a nacionalizar el Ban­co de la Nación Argenti­na, más tarde esta­ti­za a los fer­ro­car­riles del país que pertenecían a empre­sas británi­cas y france­sas.
Su dis­cur­so pop­ulista, por parte inspi­ra­do en el fas­cis­mo de Mus­soli­ni, resul­ta seduc­tor y con­vin­cente, aunque la supues­ta sim­patía por antigu­os nazis – que ayudó a var­ios radi­carse en el ter­ri­to­rio es un secre­to a voces — le costó ser denun­ci­a­do por algunos esta­men­tos sociales.

          La suma­to­ria de deci­siones uniper­son­ales es sufi­ciente para el comien­zo de la gran deba­cle económi­ca y políti­ca, en for­ma pro­gre­si­va se pul­ver­izan los már­genes de pro­duc­ción y der­rumbe de la bonan­za económi­ca, en silen­cio los argenti­nos comien­zan a empo­bre­cerse, mien­tras que el líder le habla a la mul­ti­tud con voz edul­co­ra­da: «estoy luchan­do por Ust­edes».

          El énfa­sis de la ver­dad dela­ta al men­tiroso. Mira y fasci­na a la muchedum­bre que lo idol­a­tra, se siente un encan­ta­dor de aves de cor­ral, has­ta aho­ra le bastó con mostrar un juego de som­bras y sim­u­lación, no tiene que cam­biar­lo, es efec­ti­vo, seduce con facil­i­dad a las masas, sabe con clar­i­dad solar que el pasa­do no volverá para sal­var­lo, ven­drá para aplas­tar­lo, pero no impor­ta: si la real­i­dad mata, la fic­ción lo sal­vará.
La son­risa del líder ilu­mi­na la explana­da de la Plaza de Mayo. Su dis­cur­so grandilocuente, mecha­do de metá­foras y prome­sas doradas, crea un puente comu­ni­ca­cional con la muchedum­bre, les habla en man­ga de camisa, de igual a igual, imi­tan­do el esti­lo de Mus­soli­ni, (Mus­soli­ni lo hacía con el tor­so desnudo para igualarse con el pop­u­lo laboro), la visión de igual­dad crea cier­to encan­tamien­to en la vol­un­tad viva de los tra­ba­jadores. Se procla­ma el primer tra­ba­jador: lle­ga a las seis de la mañana a la casa de gob­ier­no, y cuan­do le pre­gun­tan el moti­vo de sus madru­gones a su lugar de tra­ba­jo, el responde con jocosi­dad: «sigo una vie­ja cos­tum­bre del cuar­tel, al pedo, pero tem­pra­no».

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          Yo nací en 1950, amanecí al mun­do en la déca­da de los oca­sos, cor­ría final del primer peri­o­do del gob­ier­no de Juan Domin­go y Eva Perón, la déca­da del cin­cuen­ta rod­a­ba con las ruedas cubier­tas por un bar­ro empon­zoña­do, una energía maligna traían los vien­tos, luego se insta­laría en el núcleo vul­ner­a­ble del per­o­nis­mo: el cuer­po de Eva Duarte de Perón.

          Mi casa pater­na era un enorme habitación, sim­i­lar a un galpón, fun­ciona­ba como dor­mi­to­rio, come­dor y lugar de estar, con techos de cinc desnudo, con sus pare­des de bar­ro pin­tadas a la cal, recuer­do los obje­tos de la pared, había dos cuadros enfrenta­dos, uno era el Corazón de Jesús y en la pared del frente, el retra­to del gen­er­al Perón, vesti­do con uni­forme de gala, mon­ta­do en su cabal­lo tobiano , con una son­risa de sol.

          La déca­da del cin­cuen­ta traía entre sus pliegues el oca­so de un rég­i­men, la reit­eración de un golpe de esta­do, una modal­i­dad remani­da de recom­pon­er el orden des­de el des­or­den, como un ade­lan­to del futuro rela­to mági­co de “Cien años de soledad”. El eter­no retorno a lo mis­mo.

Manuel Sil­va

(Con­tin­uará)

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Quizás esta cronología pue­da ser­le utíl…

Ter­re­mo­to: Juan Perón y Eva Duarte se conocieron en San Juan, donde tuvo lugar el más impor­tante ter­re­mo­to de la his­to­ria argenti­na, en enero de 1944. (Ver acá)

Bom­bardeo de la Plaza de Mayo: en sep­tiem­bre de 1955, los mil­itares opuestos a Perón atac­aron la Casa Rosa­da, pala­cio de la pres­i­den­cia, para ater­rorizar a la gente y obligar el pres­i­dente a renun­ciar. Ver el cuen­to “La telaraña” en este mis­mo blog.

Junio de 1943: Perón par­tic­i­pa del golpe mil­i­tar que puso fin a la “déca­da infame” y al gob­ier­no de Ramón Castil­lo.

Diciem­bre de 1943: Perón for­ma parte del gob­ier­no lid­er­a­do por Pedro Ramírez, en tan­to Sec­re­tario de Esta­do para el tra­ba­jo y la pre­visión.

Febrero de 1944 has­ta octubre de 1945: Perón min­istro de guer­ra en el gob­ier­no del gen­er­al Edelmiro Far­rell.

Febrero de 1946: Perón gana las elec­ciones pres­i­den­ciales con 56% de los votos.

1952: gana otra vez la elec­ción (con 62% de los votos) y empieza su segun­do manda­to.

Sep­tiem­bre de 1955: golpe de esta­do lla­ma­do “Rev­olu­ción lib­er­ta­do­ra”. Las fuerzas armadas der­ro­can a Perón. Empieza un exilio de 18 años.

2ème partie : la vie comme dans un rêve

I. Le Père éter­nel au pou­voir

          Le leader agit comme une sorte de kitsch esthé­tique, il offre du rêve à quiconque est prêt à le con­som­mer sans se pos­er de ques­tion, déposant son sucre sur les papilles du désir, voilà le gour­mand comblé mâchant en silence l’offrande du leader pater­nal­iste, sans que la main du don­neur n’ait eu le moin­dre effort à faire, et il se sent comme béni par cette main supérieure.

          La pho­to du leader est sus­pendue dans toutes les écoles du pays, dans les com­mis­sari­ats, les admin­is­tra­tions publiques, image d’un cav­a­lier mon­tant un cheval tobiano, toisant la foule depuis sa hau­teur, pro­tégeant et guéris­sant les hum­bles de son seul regard, ce regard qui les comble en leur offrant leur dose d’espoir quo­ti­di­en.

Affiche de Raúl Man­te­o­la — 1948 — Musée du Bicen­te­naire, Buenos Aires.

          Dans son auto décapotable, Perón tra­verse les quartiers déshérités pour dis­tribuer des bal­lons de foot­ball, des « numéros 5 » en cuir sur lesquels on a imprimé son por­trait le plus souri­ant, ce bal­lon de cuir qu’on rêvait tant de pouss­er sur son ter­rain vague, et qu’aucun autre cadeau de Noël ne pour­rait dépass­er.

          Voici la foule domes­tiquée, rece­vant avec des can­tiques lau­da­teurs les paroles du leader, les fidèles n’attendent que sa présence, ne veu­lent rien enten­dre d’autre que le son de sa voix, n’espèrent rien d’autre qu’entrevoir sa coif­fure luisante de bril­lan­tine, son vis­age lisse, dont le grain dis­parait sous une épaisse crème visant à dis­simuler une anci­enne mal­adie de la peau… Il ne lit jamais ses dis­cours, les vis­ages et les cris rem­plis d’espoir du pub­lic de la Place de mai suff­isent à lui souf­fler les mots qu’ils atten­dent, ces mots, et les gestes qui les accom­pa­g­nent, sont leur pain quo­ti­di­en.

          Pen­dant son pre­mier man­dat il gou­verne avec pru­dence, sous le regard sévère de sa com­pagne qui veille à ce qu’il reste en prise con­stante avec les enjeux nationaux. C’est elle qui le guide, lui indi­quant les bons moments, celui d’ouvrir le mag­a­sin pour dis­tribuer la farine du pain quo­ti­di­en, et le bon peu­ple apprend ain­si à l’aimer, à la désir­er, à voir en elle la grande pro­tec­trice des plus hum­bles.

          Quant à moi, qui peine à démêler l’écheveau his­torique telle­ment con­fus de cette époque, je tente d’en pénétr­er l’intérieur à la machette, de recon­stituer le mythe en le décrivant, me bas­ant sur mes pro­pres sou­venirs d’enfant. Ce petit train de bois que j’avais reçu cer­tain Noël, de la part de la fon­da­tion Evi­ta, que je cares­sais comme un tal­is­man, et avec lequel je voy­ageais loin, au-delà des mers, des mon­tagnes et des lacs. Mon grand-père m’avait con­stru­it une échelle en bois pour que je puisse grimper à un arbre, et de là-haut j’en voy­ais pass­er un vrai, de train, avec son panache de fumée cou­vrant l’horizon, et pour l’enfant de cinq ans que j’étais, c’était comme un prodi­ge, une appari­tion mag­ique, quand je descendais de l’arbre, je retrou­vais mon petit train de bois, ce pre­mier cadeau des rois mages que je n’ai jamais, jamais oublié.

          Perón pen­dant ce temps est le grand cuisinier d’une réal­ité illu­soire et tox­ique, et ceux qui ten­dent la main veu­lent à tout prix le touch­er, recevoir ses mannes divines. Evi­ta, qui apprend vite les ressorts du pou­voir et de la poli­tique, s’ouvre un espace dans le cœur des petites  gens, et des­sine peu à peu l’icône qu’elle va devenir. C’est elle qui lance la révo­lu­tion dis­trib­u­tive, les mir­a­cles quo­ti­di­ens accom­plis pour les plus mod­estes, ces cadeaux sem­blant tomber du ciel, ici une mai­son, là des machines à coudre, ailleurs des fraiseuses pour les petits entre­pre­neurs, des bar­ques pour les pêcheurs du Paraná, des mate­las, des jou­ets, des uni­formes sco­laires, et puis, aus­si, l’amélioration de la con­di­tion ouvrière, le droit de vote pour les femmes…

 

          «Les femmes voteront pour elle, et les hommes pour moi», dis­ait le général. Et c’est vrai. Pas toutes les femmes, pas tous les hommes, mais au moins les croy­ants, ceux qui voient en eux les messies du mir­a­cle de la foi, tous ceux qui, plus tard, auront la nos­tal­gie de ces jours heureux, quand l’histoire, sans pitié pour les fidèles, aura décidé de chang­er de cap pour prof­iter à d’autres.

II. Magie du pou­voir

          Il existe une croy­ance forte­ment enrac­inée dans l’inconscient col­lec­tif des Argentins, au sujet d’un sup­posé pou­voir mag­ique de leurs dirigeants : celle du «prési­dent sauveur de corps et des âmes». Un bon exem­ple nous en est don­né par l’histoire édi­fi­ante de la famille Godoy. Celle-ci fêtait la nais­sance du sep­tième enfant de la fratrie, Hyp­po­lite. Or, une légende courait selon laque­lle si le sep­tième enfant d’une fratrie n’avait pas pour par­rain le prési­dent de la République, il pou­vait se trans­former en loup-garou. Pour éviter cela, le père Godoy com­mença par bap­tis­er son fils des deux prénoms de Perón, Juan Domin­go, puis entre­prit de frap­per à toutes les portes pour obtenir que le prési­dent voulût bien être le par­rain du reje­ton.

          Après deux semaines de démarch­es, vint la bonne nou­velle : le petit Godoy avait obtenu l’onction prési­den­tielle. Il est vrai qu’un refus assor­ti de la véri­fi­ca­tion d’une pré­dic­tion aval­isée par l’Eglise elle-même aurait pu con­stituer une mau­vaise presse pour le gou­verne­ment. Voilà donc Hyp­po­lite dûment bap­tisé sous l’égide de Perón, tout le monde est con­tent, tout est bien qui finit bien, rien de mal n’arrivera, la vie peut repren­dre son cours har­monieux : l’onction prési­den­tielle a préservé le fils de la malé­dic­tion !

          Je nage pour ma part dans ce mélange étrange de réal­ité quo­ti­di­enne et d’irrationalité, je m’arrange comme je peux avec une mémoire par­tielle – et par­tiale – car j’ai gran­di dans un pays dont l’univers poli­tique est un labyrinthe impéné­tra­ble, j’y cherche mon chemin à tâtons, n’entrevoyant à grand peine qu’un tis­su d’incohérences, de con­tra­dic­tions, de cor­rup­tion, avec pour seul guide un tant soit peu effi­cace le recours à l’univers fic­tion­nel, de ces fauss­es pistes lais­sées sur le chemin par un péro­nisme habile à habiller d’un pardessus de vérité des faits incer­tains, de vagues inten­tions et de sim­ples pos­tures.

          Ma com­préhen­sion est seule­ment par­cel­laire, des échos, des ombres portées d’une vérité qui se dérobe, me voici à la recherche d’une date man­quante, d’un élé­ment qui m’aide à inter­préter ce labyrinthe où suinte l’histoire d’un pays lové dans son pro­pre cré­do, la réal­ité argen­tine est un ani­mal agreste, échap­pant per­pétuelle­ment à l’analyse et à l’entendement.

          Les Argentins avan­cent comme des som­nam­bules dans un monde qui leur reste incon­nu, soix­ante-dix ans après nous écou­tons le même con­cert, le même cri, reflets réprimés d’une his­toire trag­ique. Les événe­ments devi­en­nent filan­dreux, et pour pou­voir les racon­ter on doit détourn­er les out­ils de la fic­tion, pour en don­ner un aspect à peu près lis­i­ble.

III. Les gou­ver­nants et la super­sti­tion

          L’histoire des coups d’état révèle notre pro­pre déca­dence, qui com­mence en 1930 et se répète ensuite en 1943, 1955, 1962, 1966, 1976, un coup d’état tous les dix ans, inter­rup­tion du proces­sus démoc­ra­tique qui revient comme une roue dévalant vers l’abîme. Le passé se répète comme une étrange malé­dic­tion indi­enne. Niet­zsche fai­sait observ­er que les êtres humains ne sup­por­t­aient pas le trop-plein de vérité, que la vérité, sou­vent, était mau­vaise pour la san­té. Notre pays a oublié le passé, il a oublié que le passé ne s’efface jamais, qu’il n’est qu’une par­tie, une autre dimen­sion, du présent, comme l’affirmait Faulkn­er – mais il est bien pos­si­ble que le leader n’ait jamais lu Faulkn­er, ou qu’il ait oublié cette cita­tion du grand écrivain Nord-Améri­cain.

          C’est un secret de Polichinelle que tous les prési­dents Argentins cachaient une véri­ta­ble per­son­nal­ité super­sti­tieuse, que, dans l’intimité, ils con­sul­taient, au sein même de la Mai­son Rose, des voy­ants avant de pren­dre toute déci­sion impor­tante.

          Hyp­po­lite Jesus Paz, chance­li­er durant le pre­mier gou­verne­ment de Perón, entre 1949 et 1951, assur­ait dans ses mémoires que Juan Domin­go Perón avait l’habitude de con­sul­ter un voy­ant du nom de « Mis­ter Lock », qui lui avait été chaude­ment recom­mandé par le min­istre de la san­té publique de l’époque, Ramon Car­ril­lo. Evi­ta, qui ne croy­ait pas à tout cela, fit cess­er les vis­ites du voy­ant de manière abrupte, lui sig­nifi­ant de se retir­er et de ne plus jamais revenir, car, dira-telle, «La seule ici qui prédise le futur du général, c’est moi.»

          Après la mort d’Eva, Perón com­mença à con­sul­ter régulière­ment le Frère Lalo (Hilario Fer­nán­dez, un Espag­nol), qui dirigeait l’école sci­en­tifique – néo-spiri­tiste – Basilio.

          De la même façon que dans le réal­isme mag­ique, à l’intérieur du réal­isme poli­tique, le péro­nisme, en tant que phénomène social d’ordre mys­tique, casse l’ordre logique des choses, et dans ce con­texte, n’importe quel événe­ment prend une tour­nure mag­ique.

          «Il pas­sa de mai­son en mai­son, traî­nant après lui deux lin­gots de métal, et tout le monde fut saisi de ter­reur à voir les chau­drons, les poêles, les tenailles et les chauf­fer­ettes tomber tout seuls de la place où ils étaient, le bois cra­quer à cause des clous et des vis qui essayaient dés­espéré­ment de s’en arracher, et même les objets per­dus depuis longtemps appa­rais­saient là où on les avait le plus cher­chés, et se traî­naient en déban­dade tru­cu­lente der­rière les fers mag­iques de Melquiades.»

Cent ans de soli­tude, Gabriel Gar­cía Márquez.

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Manuel Sil­va — 2021

Ver­sion française PV