La décennie de tous les déclins (II)

II. Ensor­ce­lante Eva

Eva Duarte — 1944

          Le 9 jan­vi­er 1950, lors de l’inauguration d’un local syn­di­cal au dock sud du port de Buenos Aires, la pre­mière dame, Eva Perón, a un malaise, et trois jours plus tard, elle doit entr­er dans une clin­ique de la cap­i­tale pour y être exam­inée. Le doc­teur Oscar Ivani­se­vic diag­nos­tique une appen­dicite, mais il se rend compte en out­re que sa patiente souf­fre d’une tumeur au col de l’utérus.

          Pour­tant, per­son­ne n’en informe la femme du prési­dent, pas même son mari. La mal­adie doit rester secrète, ce qui fait per­dre un temps pré­cieux à cette lutte con­tre le can­cer qui s’amorce.

          Après l’opération de l’appendicite, Eva Perón voit son état de san­té se dégrad­er pro­gres­sive­ment, et elle maigrit à vue d’œil.

          Elle reprend néan­moins ses activ­ités habituelles, et la prox­im­ité de l’élection prési­den­tielle lui fait oubli­er ses ennuis de san­té. Déter­minée, elle lutte pour ren­dre effec­tive la loi sur le droit de vote des femmes, votée en 1946 mais jusque là non appliquée, et qui, pense-t-elle, doit aider à la réélec­tion de son mari. Elle-même se rêve en vice-prési­dente, «son» peu­ple en rêve égale­ment, mais elle se heurtera au refus de Perón : lui sait per­tinem­ment que la mal­adie qui pro­gresse rend l’éventualité inen­vis­age­able. La mort dans l’âme, elle se ver­ra con­trainte de renon­cer, lors d’un émou­vant dis­cours sur la Place de Mai.

Eva soutenue par Perón lors du dis­cours de 1951

          Sa san­té se détéri­ore de plus en plus rapi­de­ment. Peu à peu, la dégra­da­tion de son corps se fait plus vis­i­ble, elle souf­fre d’insomnie, d’anémie, d’anorexie, et de douleurs intens­es. Où qu’elle aille, l’ombre de la mort l’accompagne.

          Perón est réélu en 1951, pre­mière élec­tion ouverte égale­ment aux femmes.  Der­rière la liturgie pro­pre aux rassem­ble­ments pop­ulistes, la foule ne perçoit pas le théâtre, la foule se moque bien de la vérité des faits, elle a déjà mon­té les autels aux pieds desquels elle prie pour son pain quo­ti­di­en, pour ses emplois et pour la jus­tice sociale, et à cha­cune de ses appari­tions, le leader sec­oue la nappe du ban­quet pour en faire tomber les miettes sur les plus pau­vres, il leur insuf­fle l’espoir, leur par­le d’une patrie égal­i­taire, d’usines, d’écoles pour tous, d’hôpitaux qui ne doivent plus être des mouroirs, de lieux où accueil­lir les vieux, de syn­di­cats puis­sants pro­tégeant les ouvri­ers des abus de patrons insa­tiables. L’extraordinaire pou­voir de séduc­tion du leader, qua­si mys­tique, attire l’électeur vers ce per­son­nage au pro­fil mes­sian­ique, un véri­ta­ble sauveur !

          L’électeur péro­niste est l’instrument d’une force qu’il ne con­trôle pas. Il approu­ve en silence le choix de ce cap trag­ique, pour le pou­voir autant que pour le pays, croy­ant con­fusé­ment que là réside la pen­sée secrète du général, ce pou­voir de con­trôler les forces obscures s’agitant autour des cer­cles de déci­sion. Son regard de Tehuelche sait capter la réal­ité mag­ique et dorée des bonnes inten­tions pour la délivr­er à la foule.

Eva votant depuis son lit d’hôpi­tal

          Cette foule de gens qui souf­frent assis­tent à la messe pop­u­laire, où appa­rais­sent le leader et sa femme à la chevelure si blonde, et c’est comme si ceux-ci les bénis­saient par leur présence. La pre­mière dame sait que sa blondeur la délivre de la malé­dic­tion de notre terre du sud, cette terre de bruns, de «cabecitas negras», ce stig­mate qui se per­pétue dans l’imaginaire féminin des Argen­tines. Être blonde offre des per­spec­tives d’avenir bien plus intéres­santes dans notre société telle­ment sat­is­faite d’elle-même.

          L’Eglise et l’Armée parta­gent un amour com­mun pour l’ordre établi, qu’ils ne tor­dent jamais : respect des tra­di­tions, de la famille, de la foi chré­ti­enne. Ils ne cachent ni leur mépris pour la classe ouvrière – cette classe dont on ne par­lait pas, qui n’existait seule­ment pas avant l’avènement du péro­nisme ! – ni leur mécon­tente­ment de voir le pou­voir en amélior­er la con­di­tion. Les ser­mons et les dis­cus­sions de caserne muris­sent les fer­ments d’une future tragédie nationale.

          Pour les curés et les mil­i­taires, Eva est une pros­ti­tuée, une ambitieuse, assoif­fée de pou­voir et de gloire, ce micro­cosme la regarde de tra­vers, pour eux elle représente l’antithèse d’une nor­mal­ité qu’ils jugent dégradée. Pour les hum­bles, au con­traire, elle est la vierge incar­née, une véri­ta­ble mère offrant sa vie à ceux qui n’ont rien.

          Comme le dit Tomás Eloy Martínez : Eva a été ren­due belle par la pas­sion, la mémoire et la mort, elle s’est tis­sé elle-même une chrysalide de beauté, elle s’est faite reine, l’or a trans­fig­uré cette brune au teint mat, lui procu­rant une étrange pâleur que sa mal­adie allait achev­er de ren­dre sur­na­turelle.

          Son empathie pour les plus vul­nérables la trans­forme en objet de culte, en être chéri par des mil­lions d’Argentins dému­nis, orphe­lins de tout, et pour ceux-là, venus au monde et élevés dans le dénue­ment le plus total, Eva représente l’unique espoir enfin comblé.

          Elle sait manier la rhé­torique à la per­fec­tion, com­ment touch­er l’inconscient col­lec­tif de ses ado­ra­teurs, util­isant à leur égard des mots ten­dres, « mes petites têtes noires, mes pouilleux, mes orphe­lins ».

          Cette iden­ti­fi­ca­tion pro­fonde et immé­di­ate aux mass­es pop­u­laires rend enfin vis­i­bles tous les mar­gin­al­isés, les hum­bles, les ignorés d’une société où la couleur de la peau est un motif suff­isant de dis­crim­i­na­tion et de mépris.

          Eva cou­ve un can­cer qui ne va pas tarder à la tuer, mais les résul­tats d’analyse lui sont cachés, le diag­nos­tic doit rester secret d’état.

          Un diag­nos­tic fatal : comme le dit Borges, «chaque des­tin, quelque soit sa com­plex­ité et sa longévité, repose en réal­ité sur un seul moment : le moment où l’on sait défini­tive­ment qui on est».

          L’Argentine se vante d’être cartési­enne et européenne, mais elle se nour­rit davan­tage par la voie orale que par la voie intel­lectuelle, elle avale ce qui sur­git des entrailles de la volon­té pop­u­laire, de bouche en bouche, sans provo­quer chez les con­som­ma­teurs le moin­dre soupçon de doute ou de ten­sion entre réal­ité et sur­na­turel, sans faire du présent une énigme inex­plic­a­ble, et de cette ambigüité nait l’incertitude : le réal­isme mag­ique est-il vrai­ment, ou pas, intrin­sèque à la cul­ture argen­tine ?

 

Manuel Sil­va – 2021

Adap­ta­tion française du texte et chronolo­gie : PV.

Tombeau d’E­va Perón au cimetière de la Reco­le­ta

Petite chronolo­gie (éventuelle­ment) utile :

7 mai 1919 : date de nais­sance (dis­cutée, car son livret de famille aurait été fal­si­fié pour y met­tre la date du 7 mai 1922) d’Eva Duarte, dans le vil­lage de Los Tol­dos, cir­con­scrip­tion de Junín.

1935 : Eva Duarte part à Buenos Aires et débute une car­rière d’actrice mineure, essen­tielle­ment radio­phonique.

Jan­vi­er 1944 : ren­con­tre avec Juan Perón.

6 juin au 23 août 1947 : elle représente son prési­dent de mari lors d’une tournée européenne à visée diplo­ma­tique.

9 sep­tem­bre 1947 : la loi sur le vote des femmes est votée par le par­lement. Elle sera effec­tive lors de l’élection prési­den­tielle de 1951.

8 juil­let 1948 : créa­tion de la Fon­da­tion Eva Perón. (Fon­da­tion à but car­i­tatif).

1949 : elle fonde le par­ti péro­niste des femmes.

Jan­vi­er 1950 : pre­mier diag­nos­tic de can­cer du col de l’utérus.

17 octo­bre 1951 : elle renonce à la vice-prési­dence de la nation.

26 juil­let 1952 : décès d’Eva Perón.

22 novem­bre 1955 : peu après le ren­verse­ment de Juan Perón, le nou­veau dic­ta­teur mil­i­taire Pedro Aram­bu­ru ordonne l’enlèvement du cer­cueil con­tenant le corps d’Eva Perón. Il dis­paraitra pen­dant 16 ans, prob­a­ble­ment enter­ré sous un faux nom dans un cimetière milanais. Le général Lanusse, prési­dent de fait, le ren­dra à Perón en sep­tem­bre 1971. Il sera finale­ment enter­ré dans le caveau famil­ial du cimetière de La Reco­le­ta (voir ci-dessus) en 1976.

Pour aller plus loin :

Biogra­phie sur le site offi­ciel d’E­va Duarte de Perón.

Pod­cast de l’émis­sion de France inter du 6 juin 2012.

Vidéo du dis­cours d’E­va Perón le 17 octo­bre 1951 (Espag­nol, avec sous-titres en espag­nol)

Eva Perón, film de 1996, de Juan Car­los Desan­zo, scé­nario de José Pablo Fein­mann. (VO non sous-titrée).

A lire : “San­ta Evi­ta”, de Tomás Eloy Martínez. Pub­lié chez Robert Laf­font et chez 10–18 (344 p.)

 

22/09/21 : Recul du COVID en Argentine

          Il sem­blerait que le coro­n­avirus soit bien entré dans une phase de décrue – voir ici – en Argen­tine ces dernières semaines.

         Cette ten­dance pos­i­tive amène le gou­verne­ment a assou­plir des mesures jusqu’ici assez strictes,et  dont l’efficacité n’a guère été probante. Le jour­nal Clarín en déroule le détail dans son numéro d’aujourd’hui, tout comme Pagina/12. Le quo­ti­di­en La Nación, de son côté, établit un com­para­tif entre cer­tains pays, notam­ment européens, qui ont eux aus­si relâché un peu les restric­tions san­i­taires, comme le Roy­aume-Uni, l’Espagne ou le Dane­mark, ain­si qu’Israel et les Etats-Unis. Pour mon­tr­er que bien sou­vent, ces assou­plisse­ments ont eu pour con­séquence une remon­tée des taux d’incidence, et le retour à cer­taines restric­tions.

Par­mi ces mesures d’assouplissement :

Le masque ne sera donc plus oblig­a­toire en extérieur, sauf dans les endroits den­sé­ment occupés. Il reste oblig­a­toire en revanche dans les lieux publics fer­més, comme les ciné­mas, les étab­lisse­ments sco­laires, les trans­ports publics, les lieux de tra­vail ou les rassem­ble­ments fes­tifs. Ceux-ci sont donc de nou­veau autorisés sans lim­ite de nom­bre, sous réserve de respect des mesures bar­rières.

Le con­fine­ment est levé pour toutes les activ­ités économiques, ain­si que les activ­ités religieuses, sportives, cul­turelles et sociales en milieu fer­mé, tou­jours sous réserve des mesures bar­rières.

Les voy­ages d’agrément col­lec­tifs de retraités sont de nou­veaux autorisés, tout comme les sor­ties sco­laires.

Réou­ver­ture (jauge de 50%) des dis­cothèques, sous réserve de passe­port vac­ci­nal com­plet.

Événe­ments sportifs en extérieur : lev­ée de la restric­tion lim­i­tant la jauge du pub­lic à 1000 per­son­nes, dans la lim­ite de 50% de la capac­ité totale du lieu.

Réou­ver­ture pro­gres­sive des fron­tières, jusqu’ici totale­ment fer­mées sauf rai­son pro­fes­sion­nelle, et sup­pres­sion pour ces derniers cas de l’obligation d’isolement de 14 jours. A par­tir du 1er octo­bre, tous les étrangers des pays lim­itro­phes pour­ront entr­er sans néces­sité d’isolement. A par­tir du 1er novem­bre, ouver­ture pour tous les étrangers. Tout cela sous réserve de présen­ter un passe­port vac­ci­nal établit plus de 14 jours avant l’entrée, et d’un test PCR négatif de moins de 72 heures. Plus un autre test entre 5 à 7 jours après l’entrée en Argen­tine. (Ce qui est la norme européenne actuelle­ment).

          La Nación pose la ques­tion du dan­ger d’un relâche­ment qui pour­rait être pré­maturé, soulig­nant que les pays qui l’ont fait ont vu leur taux d’incidence remon­ter, les oblig­eant à revenir à des mesures restric­tives. Ce fut le cas en Espagne : le 26 juin, quand les autorités avaient sup­primé l’obligation du port du masque dans l’espace pub­lic, on comp­tait 4924 cas/jour. La veille du rétab­lisse­ment de la mesure, on était mon­té à près de 22000 cas. Même chose aux Etats-Unis, pas­sant de 38000 à 70000 cas/jour. Le jour­nal estime qu’on sera en mesure de faire le point dès octo­bre sur les effets de l’assouplissement. Tout en notant que la prop­a­ga­tion du vari­ant delta reste très con­tenue dans le pays.

          Pagina/12 se réjouit de cet assou­plisse­ment, soulig­nant qu’il résulte logique­ment de la mon­tée de la vac­ci­na­tion (64% de pri­mo-vac­cinés, 45% com­plète­ment vac­cinés, en Argen­tine, essen­tielle­ment avec le vac­cin russe Sput­nik, mais depuis quelque temps, égale­ment avec Pfiz­er et Mod­er­na), et de la baisse des admis­sions en soins inten­sifs (1440 au dernier comp­tage, quand on en a comp­té jusqu’à près de 8000 au pic de la deux­ième vague). Mais il souligne qu’il con­vient de rester pru­dent, et que le gou­verne­ment lui-même appelle à rester vig­i­lant. La pandémie est certes en voie de régres­sion, mais elle doit rester sous forte sur­veil­lance. Comme le souligne le quo­ti­di­en, «Tant qu’il existe une pop­u­la­tion à tra­vers le monde sus­cep­ti­ble d’être con­t­a­m­inée, il existe une prob­a­bil­ité que la pandémie se pro­longe indéfin­i­ment. Car tan­dis que cer­tains ter­ri­toires en sont à inoculer une troisième dose de vac­cin à ses habi­tants, l’Afrique, elle, compte à peine 4% de vac­cinés».

Arrivée du vac­cin Sputnik‑V en Argen­tine

La décennie de tous les déclins (I)

1950, LA DÉCENNIE DE TOUS LES DÉCLINS

«L’opposé con­siste à chang­er la mémoire des hommes : démon­tr­er que tout ce dont nous nous sou­venons, et dans tout ce que nous sommes, que rien n’a jamais la même apparence. Que la vérité n’est pas unique, et encore moins absolue, mais qu’elle est frag­ile et mul­ti facettes, comme les yeux d’une mouche».

Telles sont les mots de l’écrivain Tomás Eloy Martínez, dans une ten­ta­tive de com­pren­dre le phénomène péro­niste.

I. Vérités et men­songes

          L’histoire qui com­mence par un trem­ble­ment de terre et se ter­mine par le bom­barde­ment de la Place de Mai, vibre encore en répliques con­vul­sives. Et c’est entre ces deux événe­ments trag­iques que s’est déroulée l’une des péri­odes les plus intens­es et trans­for­ma­tri­ces de l’historie argen­tine : celle qui vit la nais­sance et la crois­sance du péro­nisme.
          Juan Domin­go Perón est né en 1895 dans le vil­lage de Lobos, dans la province de Buenos Aires. Il était le fils naturel de Mario Tomás Perón et de Jua­na Sosa. Ses ancêtres l’ont mar­qué au fer rouge. Son grand-père, Tomás Lib­er­a­to Perón, fut un grand médecin qui a par­ticipé à la « guerre de la Triple-Alliance », menée par le Brésil, L’Uruguay et l’Argentine con­tre le Paraguay ; sa grand-mère, Mer­cedes Tole­do del Pueblo de Azul, était une indi­enne Tehuelche. Perón n’hésitait jamais à se pré­val­oir de cette ascen­dance indi­enne, tirant fierté de cette fil­i­a­tion métisse, affir­mant à qui voulait l’entendre : «je suis fier d’avoir du sang tehuelche, je descends par ma mère de tous ceux qui peu­plèrent le ter­ri­toire des siè­cles avant l’arrivée des colons».

Gare de Lobos — Pho­to Com­mons Wiki­me­dia

          En 1899, le père de Juan Domin­go emme­na sa famille habiter les plaines de la Patag­o­nie, où le cli­mat hos­tile du sud bat­tu par les vents forgea le car­ac­tère du natif de Lobos.

En Patag­o­nie — Pho­to PV

*

          A par­tir de 1944, pour le meilleur ou pour le pire, le phénomène péro­niste prend corps, et s’installe tel un men­hir dans la société argen­tine. Perón entre au gou­verne­ment en tant que représen­tant du Par­ti Tra­vail­liste, un par­ti for­mé par l’union de plusieurs syn­di­cats. Son leit­mo­tiv est la “jus­tice sociale”, un con­cept rel­a­tive­ment neuf pour l’époque en Argen­tine, d’où des pre­mières mesures favor­ables au secteur ouvri­er qui valent au nou­veau secré­taire d’état le sou­tien des tra­vailleurs, mais par­al­lèle­ment, le rejet immé­di­at des secteurs patronaux.

          La pop­u­lar­ité du Colonel Perón grandit, au point d’en faire une fig­ure con­sacrée, un nou­veau messie dans le désert poli­tique argentin, por­teur de nou­velles idées pour con­stru­ire un état mod­erne, plus dynamique et plus juste. Il est élu prési­dent en févri­er 1946, avec 56% des voix.

          Son pre­mier man­dat se car­ac­térise par une forte dépense publique liée à ce qu’on appellera « La révo­lu­tion dis­trib­u­tive », basée sur qua­tre piliers de la poli­tique péro­niste : marché intérieur, nation­al­isme économique, inter­ven­tion de l’état et rôle cen­tral de l’industrie. Suiv­ant ces principes, en 1946 le prési­dent nation­alise la Banque nationale argen­tine, puis les chemins de fer qui étaient entre les mains de sociétés bri­tan­niques et français­es.

          Son dis­cours pop­uliste, inspiré du fas­cisme mus­solin­ien, séduit les foules, bien que la sup­posée sym­pa­thie de Perón pour les anciens nazis – qu’il en ait aidé un cer­tain nom­bre à venir s’installer en argen­tine est un secret de polichinelle – lui ai valu les cri­tiques de cer­taines couch­es de la société.

          L’exercice soli­taire du pou­voir con­duira le pays à une grande débâ­cle économique et poli­tique, peu à peu la pro­duc­tion s’effondre, et la prospérité dont jouis­sait le pays avec ; la pau­vreté s’installe sans bruit, tan­dis que le leader racon­te aux mass­es de sa voix mielleuse qu’il «com­bat (pour elles)».
L’emphase de la vérité trahit le menteur. Il regarde et fascine à la fois la foule qui l’idolâtre, il se sent comme un charmeur de ser­pent, jusqu’ici, il lui suff­i­sait de jouer sur les ombres et les apparences, il ne voit aucune rai­son de chang­er ce qui fonc­tionne à la per­fec­tion, son pou­voir de séduc­tion sur les foules est intact, même s’il sait per­tinem­ment que le passé ne revien­dra pas pour le sauver, mais pour l’écraser. Mais qu’importe : si la réal­ité doit le tuer, la fic­tion le sauvera.

          Le sourire du leader illu­mine la Place de Mai. Son dis­cours grandil­o­quent, truf­fé de métaphores et de promess­es dorées, jette une passerelle entre lui et la foule, il leur par­le en manch­es de chemise, d’égal à égal, imi­tant le style de Mus­soli­ni (L’Italien le fai­sait torse nu, pour mieux s’identifier au « peu­ple tra­vailleur »), l’espoir d’égalité hyp­no­tise la volon­té ardente des tra­vailleurs. Il s’autoproclame « pre­mier des tra­vailleurs » : il arrive dès six heures du matin au palais prési­den­tiel. Et quand on lui demande pourquoi il vient si tôt, il répond mali­cieuse­ment : « c’est une vieille habi­tude de caserne : rien foutre, mais de bonne heure ».

*

          Je suis né en 1950, dans cette décen­nie de tous les déclins, vers la fin du pre­mier man­dat de Juan Domin­go et d’Eva Perón, cette décen­nie des années 50 qui dévalait la pente comme un char­i­ot fou, les roues enduites d’une boue tox­ique, l’atmosphère était chargée d’un vent mau­vais, et bien­tôt on ver­rait appa­raître le mail­lon faible du péro­nisme : le corps d’Eva Duarte de Perón.

          La mai­son de mon enfance n’était qu’une très grande pièce, qui ressem­blait à un hangar et fai­sait office à la fois de cham­bre, de salle à manger et de salon, le toit était en zinc brut, les murs en terre cuite étaient blan­chis à la chaux, et je me sou­viens qu’il y avait, accrochés face à face, un cadre du cœur de Jésus et un por­trait du général Perón en grand uni­forme, souri­ant sur son cheval tobiano.

          Cette décen­nie des années 50 trans­porte entre ses plis le déclin d’un régime, entrainant un énième coup d’état, et avec lui le sem­piter­nel principe de recon­struc­tion de l’ordre à par­tir du désor­dre, comme une antic­i­pa­tion du roman « Cent ans de soli­tude », cet emblème du réal­isme mag­ique de la lit­téra­ture sud-améri­caine. L’éternel retour du déjà-vu.

Manuel Sil­va — 2021

(Adap­ta­tion française PV)

(A suiv­re)

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Petite chronolo­gie (éventuelle­ment) utile

Trem­ble­ment de terre : Juan Perón et Eva Duarte se sont ren­con­trés lors du trem­ble­ment de terre de San Juan, en jan­vi­er 1944 (voir ici)

Bom­barde­ment de la Place de Mai : en sep­tem­bre 1955, les mil­i­taires opposés à Perón ont lancé une offen­sive pour ter­roris­er la pop­u­la­tion et vis­er le palais prési­den­tiel, qui se trou­ve sur la Plaza de Mayo, au cen­tre de Buenos Aires. Voir la nou­velle «La toile d’araignée», dans la rubrique «Réc­its» sur ce même blog.

Juin 1943 : Perón par­ticipe au coup d’état mil­i­taire qui met fin à la «Décen­nie infâme» et au gou­verne­ment de Ramon Castil­lo.

Décem­bre 1943 : Perón est nom­mé secré­taire d’état au tra­vail et à la prévoy­ance du gou­verne­ment du général Pedro Ramírez.

Févri­er 1944 à octo­bre 1945 : min­istre de la guerre du gou­verne­ment du général Eldemiro Far­rell.

Févri­er 1946 : Perón rem­porte l’élection prési­den­tielle avec 56 % des voix

1952 : Il est réélu avec 62% des voix.

Sep­tem­bre 1955 : coup d’état dit de la «Révo­lu­tion libéra­trice». L’Armée argen­tine ren­verse le gou­verne­ment et Perón doit s’exiler.

La decada de los ocasos (I)

1950, LA DECADA DE LOS OCASOS

Lo opuesto reside en cam­biar la memo­ria de los hom­bres: en demostrar que todo lo que recor­damos, y en todo lo que somos, nun­ca es de una sola man­era. Que la ver­dad no es una ni mucho menos abso­lu­ta, sino frágil y con innu­mer­ables fac­etas, como los ojos de una mosca”.

          Son pal­abras de Tomas Eloy Mar­tinez al inten­tar enten­der el fenó­meno del per­o­nis­mo.

I. Ver­dades y men­ti­ras

          La his­to­ria que comen­zó con un ter­re­mo­to y ter­minó con un bom­bardeo en la Plaza de Mayo, todavía vibra de sus repli­cas con­vul­si­vas. En el medio de estos dos even­tos trági­cos, se for­jó uno de los peri­o­dos más inten­sos y trans­for­madores en la his­to­ria Argenti­na: nace y se con­sol­i­da el per­o­nis­mo.

          Juan Domin­go Perón nació en 1895 en la local­i­dad de Lobos, provin­cia de Buenos Aires, hijo nat­ur­al de Mario Tomas Perón y Jua­na Sosa. Sus abue­los lo mar­caron a fuego, Tomas Lib­er­a­to Perón, su abue­lo, fue un desta­ca­do médi­co, par­ticipó en la guer­ra de la Triple Alian­za (una guer­ra region­al que opu­so Brasil, Uruguay y Argenti­na por un lado, y Paraguay del lado opuesto), la abuela de Perón se llam­a­ba Mer­cedes Tole­do del Pueblo de Azul, era una india tehuelche, por eso Perón se ufan­a­ba de ten­er san­gre india, ten­er un lina­je de mes­ti­zo, así llegó a pres­i­dente de la nación, afirma­ba; “me sien­to orgul­loso de lle­var san­gre tehuelche, descen­di­en­do por vía mater­na de quienes poblaron la Argenti­na des­de sig­los antes que lle­garan los col­o­nizadores”.

Estación de Lobos — Foto Com­mons Wiki­me­dia

          En 1899 el padre de Juan Domin­go se trasladó a las lla­nuras patagóni­cas, al sur de la Argenti­na, el cli­ma hos­til del sur ven­toso le tem­pló el carác­ter al hijo naci­do en la zona bonaerense de Lobos.

En Patag­o­nia — Foto PV

*

          Des­de 1944, para bien o para mal el fenó­meno cobra cuer­po y se insta­la como un men­hir en la sociedad argenti­na. Perón accede al gob­ier­no como can­dida­to del Par­tido Laborista, orga­ni­za­do por un con­jun­to de sindi­catos, enar­bolan­do la ban­dera políti­ca de la “Jus­ti­cia Social”, un con­cep­to bas­tante nue­vo para la época en Argenti­na. Las medi­das imple­men­tadas favore­cen a los sec­tores obreros, el líder gana el apoyo del movimien­to de tra­ba­jadores, y al mis­mo tiem­po se gana un abier­to repu­dio de los sec­tores empre­sar­i­ales.

          El coro­nel Perón se hin­cha de una pop­u­lar­i­dad que crece has­ta con­ver­tir­le en una figu­ra rel­e­vante, un nue­vo mesías en la cha­ta políti­ca argenti­na, muñi­do de nuevas ideas se lan­za a con­sti­tuir un esta­do mod­er­no, más dinámi­co y más jus­to. Gana las elec­ciones de febrero de 1946 con un 56% y se vuelve pres­i­dente de la repúbli­ca argenti­na.

          Su primera pres­i­den­cia se car­ac­ter­i­za por un exce­si­vo gas­to públi­co, una redis­tribu­ción hacia los más pobres cono­ci­da como “la rev­olu­ción dis­trib­u­ti­va”. Impone cua­tro lla­ma­dos “prin­ci­p­ios per­o­nistas”: mer­ca­do inter­no, nacional­is­mo económi­co, rol pre­pon­der­ante del esta­do y papel cen­tral de la indus­tria. Bajo estas premisas, el man­datario pro­cede en 1946 a nacionalizar el Ban­co de la Nación Argenti­na, más tarde esta­ti­za a los fer­ro­car­riles del país que pertenecían a empre­sas británi­cas y france­sas.
Su dis­cur­so pop­ulista, por parte inspi­ra­do en el fas­cis­mo de Mus­soli­ni, resul­ta seduc­tor y con­vin­cente, aunque la supues­ta sim­patía por antigu­os nazis – que ayudó a var­ios radi­carse en el ter­ri­to­rio es un secre­to a voces — le costó ser denun­ci­a­do por algunos esta­men­tos sociales.

          La suma­to­ria de deci­siones uniper­son­ales es sufi­ciente para el comien­zo de la gran deba­cle económi­ca y políti­ca, en for­ma pro­gre­si­va se pul­ver­izan los már­genes de pro­duc­ción y der­rumbe de la bonan­za económi­ca, en silen­cio los argenti­nos comien­zan a empo­bre­cerse, mien­tras que el líder le habla a la mul­ti­tud con voz edul­co­ra­da: «estoy luchan­do por Ust­edes».

          El énfa­sis de la ver­dad dela­ta al men­tiroso. Mira y fasci­na a la muchedum­bre que lo idol­a­tra, se siente un encan­ta­dor de aves de cor­ral, has­ta aho­ra le bastó con mostrar un juego de som­bras y sim­u­lación, no tiene que cam­biar­lo, es efec­ti­vo, seduce con facil­i­dad a las masas, sabe con clar­i­dad solar que el pasa­do no volverá para sal­var­lo, ven­drá para aplas­tar­lo, pero no impor­ta: si la real­i­dad mata, la fic­ción lo sal­vará.
La son­risa del líder ilu­mi­na la explana­da de la Plaza de Mayo. Su dis­cur­so grandilocuente, mecha­do de metá­foras y prome­sas doradas, crea un puente comu­ni­ca­cional con la muchedum­bre, les habla en man­ga de camisa, de igual a igual, imi­tan­do el esti­lo de Mus­soli­ni, (Mus­soli­ni lo hacía con el tor­so desnudo para igualarse con el pop­u­lo laboro), la visión de igual­dad crea cier­to encan­tamien­to en la vol­un­tad viva de los tra­ba­jadores. Se procla­ma el primer tra­ba­jador: lle­ga a las seis de la mañana a la casa de gob­ier­no, y cuan­do le pre­gun­tan el moti­vo de sus madru­gones a su lugar de tra­ba­jo, el responde con jocosi­dad: «sigo una vie­ja cos­tum­bre del cuar­tel, al pedo, pero tem­pra­no».

*

          Yo nací en 1950, amanecí al mun­do en la déca­da de los oca­sos, cor­ría final del primer peri­o­do del gob­ier­no de Juan Domin­go y Eva Perón, la déca­da del cin­cuen­ta rod­a­ba con las ruedas cubier­tas por un bar­ro empon­zoña­do, una energía maligna traían los vien­tos, luego se insta­laría en el núcleo vul­ner­a­ble del per­o­nis­mo: el cuer­po de Eva Duarte de Perón.

          Mi casa pater­na era un enorme habitación, sim­i­lar a un galpón, fun­ciona­ba como dor­mi­to­rio, come­dor y lugar de estar, con techos de cinc desnudo, con sus pare­des de bar­ro pin­tadas a la cal, recuer­do los obje­tos de la pared, había dos cuadros enfrenta­dos, uno era el Corazón de Jesús y en la pared del frente, el retra­to del gen­er­al Perón, vesti­do con uni­forme de gala, mon­ta­do en su cabal­lo tobiano , con una son­risa de sol.

          La déca­da del cin­cuen­ta traía entre sus pliegues el oca­so de un rég­i­men, la reit­eración de un golpe de esta­do, una modal­i­dad remani­da de recom­pon­er el orden des­de el des­or­den, como un ade­lan­to del futuro rela­to mági­co de “Cien años de soledad”. El eter­no retorno a lo mis­mo.

Manuel Sil­va

(Con­tin­uará)

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Quizás esta cronología pue­da ser­le utíl…

Ter­re­mo­to: Juan Perón y Eva Duarte se conocieron en San Juan, donde tuvo lugar el más impor­tante ter­re­mo­to de la his­to­ria argenti­na, en enero de 1944. (Ver acá)

Bom­bardeo de la Plaza de Mayo: en sep­tiem­bre de 1955, los mil­itares opuestos a Perón atac­aron la Casa Rosa­da, pala­cio de la pres­i­den­cia, para ater­rorizar a la gente y obligar el pres­i­dente a renun­ciar. Ver el cuen­to “La telaraña” en este mis­mo blog.

Junio de 1943: Perón par­tic­i­pa del golpe mil­i­tar que puso fin a la “déca­da infame” y al gob­ier­no de Ramón Castil­lo.

Diciem­bre de 1943: Perón for­ma parte del gob­ier­no lid­er­a­do por Pedro Ramírez, en tan­to Sec­re­tario de Esta­do para el tra­ba­jo y la pre­visión.

Febrero de 1944 has­ta octubre de 1945: Perón min­istro de guer­ra en el gob­ier­no del gen­er­al Edelmiro Far­rell.

Febrero de 1946: Perón gana las elec­ciones pres­i­den­ciales con 56% de los votos.

1952: gana otra vez la elec­ción (con 62% de los votos) y empieza su segun­do manda­to.

Sep­tiem­bre de 1955: golpe de esta­do lla­ma­do “Rev­olu­ción lib­er­ta­do­ra”. Las fuerzas armadas der­ro­can a Perón. Empieza un exilio de 18 años.

2ème partie : la vie comme dans un rêve

I. Le Père éter­nel au pou­voir

          Le leader agit comme une sorte de kitsch esthé­tique, il offre du rêve à quiconque est prêt à le con­som­mer sans se pos­er de ques­tion, déposant son sucre sur les papilles du désir, voilà le gour­mand comblé mâchant en silence l’offrande du leader pater­nal­iste, sans que la main du don­neur n’ait eu le moin­dre effort à faire, et il se sent comme béni par cette main supérieure.

          La pho­to du leader est sus­pendue dans toutes les écoles du pays, dans les com­mis­sari­ats, les admin­is­tra­tions publiques, image d’un cav­a­lier mon­tant un cheval tobiano, toisant la foule depuis sa hau­teur, pro­tégeant et guéris­sant les hum­bles de son seul regard, ce regard qui les comble en leur offrant leur dose d’espoir quo­ti­di­en.

Affiche de Raúl Man­te­o­la — 1948 — Musée du Bicen­te­naire, Buenos Aires.

          Dans son auto décapotable, Perón tra­verse les quartiers déshérités pour dis­tribuer des bal­lons de foot­ball, des « numéros 5 » en cuir sur lesquels on a imprimé son por­trait le plus souri­ant, ce bal­lon de cuir qu’on rêvait tant de pouss­er sur son ter­rain vague, et qu’aucun autre cadeau de Noël ne pour­rait dépass­er.

          Voici la foule domes­tiquée, rece­vant avec des can­tiques lau­da­teurs les paroles du leader, les fidèles n’attendent que sa présence, ne veu­lent rien enten­dre d’autre que le son de sa voix, n’espèrent rien d’autre qu’entrevoir sa coif­fure luisante de bril­lan­tine, son vis­age lisse, dont le grain dis­parait sous une épaisse crème visant à dis­simuler une anci­enne mal­adie de la peau… Il ne lit jamais ses dis­cours, les vis­ages et les cris rem­plis d’espoir du pub­lic de la Place de mai suff­isent à lui souf­fler les mots qu’ils atten­dent, ces mots, et les gestes qui les accom­pa­g­nent, sont leur pain quo­ti­di­en.

          Pen­dant son pre­mier man­dat il gou­verne avec pru­dence, sous le regard sévère de sa com­pagne qui veille à ce qu’il reste en prise con­stante avec les enjeux nationaux. C’est elle qui le guide, lui indi­quant les bons moments, celui d’ouvrir le mag­a­sin pour dis­tribuer la farine du pain quo­ti­di­en, et le bon peu­ple apprend ain­si à l’aimer, à la désir­er, à voir en elle la grande pro­tec­trice des plus hum­bles.

          Quant à moi, qui peine à démêler l’écheveau his­torique telle­ment con­fus de cette époque, je tente d’en pénétr­er l’intérieur à la machette, de recon­stituer le mythe en le décrivant, me bas­ant sur mes pro­pres sou­venirs d’enfant. Ce petit train de bois que j’avais reçu cer­tain Noël, de la part de la fon­da­tion Evi­ta, que je cares­sais comme un tal­is­man, et avec lequel je voy­ageais loin, au-delà des mers, des mon­tagnes et des lacs. Mon grand-père m’avait con­stru­it une échelle en bois pour que je puisse grimper à un arbre, et de là-haut j’en voy­ais pass­er un vrai, de train, avec son panache de fumée cou­vrant l’horizon, et pour l’enfant de cinq ans que j’étais, c’était comme un prodi­ge, une appari­tion mag­ique, quand je descendais de l’arbre, je retrou­vais mon petit train de bois, ce pre­mier cadeau des rois mages que je n’ai jamais, jamais oublié.

          Perón pen­dant ce temps est le grand cuisinier d’une réal­ité illu­soire et tox­ique, et ceux qui ten­dent la main veu­lent à tout prix le touch­er, recevoir ses mannes divines. Evi­ta, qui apprend vite les ressorts du pou­voir et de la poli­tique, s’ouvre un espace dans le cœur des petites  gens, et des­sine peu à peu l’icône qu’elle va devenir. C’est elle qui lance la révo­lu­tion dis­trib­u­tive, les mir­a­cles quo­ti­di­ens accom­plis pour les plus mod­estes, ces cadeaux sem­blant tomber du ciel, ici une mai­son, là des machines à coudre, ailleurs des fraiseuses pour les petits entre­pre­neurs, des bar­ques pour les pêcheurs du Paraná, des mate­las, des jou­ets, des uni­formes sco­laires, et puis, aus­si, l’amélioration de la con­di­tion ouvrière, le droit de vote pour les femmes…

 

          «Les femmes voteront pour elle, et les hommes pour moi», dis­ait le général. Et c’est vrai. Pas toutes les femmes, pas tous les hommes, mais au moins les croy­ants, ceux qui voient en eux les messies du mir­a­cle de la foi, tous ceux qui, plus tard, auront la nos­tal­gie de ces jours heureux, quand l’histoire, sans pitié pour les fidèles, aura décidé de chang­er de cap pour prof­iter à d’autres.

II. Magie du pou­voir

          Il existe une croy­ance forte­ment enrac­inée dans l’inconscient col­lec­tif des Argentins, au sujet d’un sup­posé pou­voir mag­ique de leurs dirigeants : celle du «prési­dent sauveur de corps et des âmes». Un bon exem­ple nous en est don­né par l’histoire édi­fi­ante de la famille Godoy. Celle-ci fêtait la nais­sance du sep­tième enfant de la fratrie, Hyp­po­lite. Or, une légende courait selon laque­lle si le sep­tième enfant d’une fratrie n’avait pas pour par­rain le prési­dent de la République, il pou­vait se trans­former en loup-garou. Pour éviter cela, le père Godoy com­mença par bap­tis­er son fils des deux prénoms de Perón, Juan Domin­go, puis entre­prit de frap­per à toutes les portes pour obtenir que le prési­dent voulût bien être le par­rain du reje­ton.

          Après deux semaines de démarch­es, vint la bonne nou­velle : le petit Godoy avait obtenu l’onction prési­den­tielle. Il est vrai qu’un refus assor­ti de la véri­fi­ca­tion d’une pré­dic­tion aval­isée par l’Eglise elle-même aurait pu con­stituer une mau­vaise presse pour le gou­verne­ment. Voilà donc Hyp­po­lite dûment bap­tisé sous l’égide de Perón, tout le monde est con­tent, tout est bien qui finit bien, rien de mal n’arrivera, la vie peut repren­dre son cours har­monieux : l’onction prési­den­tielle a préservé le fils de la malé­dic­tion !

          Je nage pour ma part dans ce mélange étrange de réal­ité quo­ti­di­enne et d’irrationalité, je m’arrange comme je peux avec une mémoire par­tielle – et par­tiale – car j’ai gran­di dans un pays dont l’univers poli­tique est un labyrinthe impéné­tra­ble, j’y cherche mon chemin à tâtons, n’entrevoyant à grand peine qu’un tis­su d’incohérences, de con­tra­dic­tions, de cor­rup­tion, avec pour seul guide un tant soit peu effi­cace le recours à l’univers fic­tion­nel, de ces fauss­es pistes lais­sées sur le chemin par un péro­nisme habile à habiller d’un pardessus de vérité des faits incer­tains, de vagues inten­tions et de sim­ples pos­tures.

          Ma com­préhen­sion est seule­ment par­cel­laire, des échos, des ombres portées d’une vérité qui se dérobe, me voici à la recherche d’une date man­quante, d’un élé­ment qui m’aide à inter­préter ce labyrinthe où suinte l’histoire d’un pays lové dans son pro­pre cré­do, la réal­ité argen­tine est un ani­mal agreste, échap­pant per­pétuelle­ment à l’analyse et à l’entendement.

          Les Argentins avan­cent comme des som­nam­bules dans un monde qui leur reste incon­nu, soix­ante-dix ans après nous écou­tons le même con­cert, le même cri, reflets réprimés d’une his­toire trag­ique. Les événe­ments devi­en­nent filan­dreux, et pour pou­voir les racon­ter on doit détourn­er les out­ils de la fic­tion, pour en don­ner un aspect à peu près lis­i­ble.

III. Les gou­ver­nants et la super­sti­tion

          L’histoire des coups d’état révèle notre pro­pre déca­dence, qui com­mence en 1930 et se répète ensuite en 1943, 1955, 1962, 1966, 1976, un coup d’état tous les dix ans, inter­rup­tion du proces­sus démoc­ra­tique qui revient comme une roue dévalant vers l’abîme. Le passé se répète comme une étrange malé­dic­tion indi­enne. Niet­zsche fai­sait observ­er que les êtres humains ne sup­por­t­aient pas le trop-plein de vérité, que la vérité, sou­vent, était mau­vaise pour la san­té. Notre pays a oublié le passé, il a oublié que le passé ne s’efface jamais, qu’il n’est qu’une par­tie, une autre dimen­sion, du présent, comme l’affirmait Faulkn­er – mais il est bien pos­si­ble que le leader n’ait jamais lu Faulkn­er, ou qu’il ait oublié cette cita­tion du grand écrivain Nord-Améri­cain.

          C’est un secret de Polichinelle que tous les prési­dents Argentins cachaient une véri­ta­ble per­son­nal­ité super­sti­tieuse, que, dans l’intimité, ils con­sul­taient, au sein même de la Mai­son Rose, des voy­ants avant de pren­dre toute déci­sion impor­tante.

          Hyp­po­lite Jesus Paz, chance­li­er durant le pre­mier gou­verne­ment de Perón, entre 1949 et 1951, assur­ait dans ses mémoires que Juan Domin­go Perón avait l’habitude de con­sul­ter un voy­ant du nom de « Mis­ter Lock », qui lui avait été chaude­ment recom­mandé par le min­istre de la san­té publique de l’époque, Ramon Car­ril­lo. Evi­ta, qui ne croy­ait pas à tout cela, fit cess­er les vis­ites du voy­ant de manière abrupte, lui sig­nifi­ant de se retir­er et de ne plus jamais revenir, car, dira-telle, «La seule ici qui prédise le futur du général, c’est moi.»

          Après la mort d’Eva, Perón com­mença à con­sul­ter régulière­ment le Frère Lalo (Hilario Fer­nán­dez, un Espag­nol), qui dirigeait l’école sci­en­tifique – néo-spiri­tiste – Basilio.

          De la même façon que dans le réal­isme mag­ique, à l’intérieur du réal­isme poli­tique, le péro­nisme, en tant que phénomène social d’ordre mys­tique, casse l’ordre logique des choses, et dans ce con­texte, n’importe quel événe­ment prend une tour­nure mag­ique.

          «Il pas­sa de mai­son en mai­son, traî­nant après lui deux lin­gots de métal, et tout le monde fut saisi de ter­reur à voir les chau­drons, les poêles, les tenailles et les chauf­fer­ettes tomber tout seuls de la place où ils étaient, le bois cra­quer à cause des clous et des vis qui essayaient dés­espéré­ment de s’en arracher, et même les objets per­dus depuis longtemps appa­rais­saient là où on les avait le plus cher­chés, et se traî­naient en déban­dade tru­cu­lente der­rière les fers mag­iques de Melquiades.»

Cent ans de soli­tude, Gabriel Gar­cía Márquez.

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Manuel Sil­va — 2021

Ver­sion française PV

2ª parte: El peronismo, la vida es un sueño

I. Gob­ier­na el Padre eter­no

           El líder fun­ciona como un kitsch estéti­co, le regala ilusión a quien lo con­sume sin pre­gun­tar nada, les deja un sabor dulzón en el sitio de los deseos, per­manecen felices gozan­do de lo que reciben, la mano que entre­ga la sal de la vida lo hace sin ningún esfuer­zo per­son­al, el boca­do edul­co­ra­do del líder pater­nal­ista lo mas­ti­can en silen­cio, se sien­ten ungi­dos por una mano supe­ri­or.

          La fotografía del líder cuel­ga en la pare­des de todas las escue­las del país, en las comis­arias, en los despa­chos públi­cos, es la ima­gen de un cen­tau­ro mon­tan­do en un cabal­lo tobiano, mira des­de su cabal­gadu­ra a la muchedum­bre, su mira­da pro­tege y sana a los desposeí­dos, su mira­da les renue­va la esper­an­za de cada día, los deja com­placidos.

Car­tel de Raúl Man­te­o­la — 1948 — Museo del Bicen­te­nario, Buenos Aires.

          Perón recorre los bar­rios caren­ci­a­dos en su auto descapota­do, regala pelotas de fut­bol, las número 5, de cuero, en los gajos de cuero esta la cara del líder, con su mejor son­risa, una pelota de cuero pican­do en un baldío, era un sueño que ningún rey mago podía super­ar.

          La masa está domes­ti­ca­da, acep­ta con rui­dosos can­ti­cos apro­ba­to­rios la ver­bal­ización del líder, es apos­tóli­ca, la mul­ti­tud solo quiere su pres­en­cia, escuchar su voz, ver­lo con su peina­do bril­lante de gom­i­na, la cara restal­la por la cre­ma que ocul­ta una vie­ja enfer­medad de la piel, nun­ca por­ta un dis­cur­so escrito, las caras expec­tantes de la Plaza de Mayo, las expre­siones de los mov­i­liza­dos son sufi­ciente inspiración para decir lo que ellos quieren escuchar, pal­abras y gestos del líder son el pan para la muchedum­bre.

          Yo, cernido por la difi­cul­tad de com­pren­der el entra­ma­do históri­co, entro a pun­ta de machete en algunos tramos espe­sos de la his­to­ria, escri­bi­en­do recon­struyo el mito des­de el llano, mis recuer­dos de aquel tren de madera que recibí en una navi­dad, era de la fun­dación Eva Perón. Acari­cia­ba el tren de madera como un tal­is­mán, desea­ba via­jar por mares, mon­tañas, lagos. Mi abue­lo me con­struyó una escalera de madera para trepar a un árbol, des­de su fon­da podía ver el paso de un tren de ver­dad, la for­ma­ción cruz­a­ba por el hor­i­zonte echan­do vapor por su chime­nea, era una visión mág­i­ca para un niño de cin­co años, aque­l­la ima­gen se parecía mucho a un acto prodi­gioso, al bajar del árbol, me reunía con mi tren de madera de la fun­dación Eva Perón, nun­ca olvide aquel primer rega­lo de reyes.

          Perón se mues­tra como el gran cocinero de una real­i­dad ilu­so­ria y tóx­i­ca, per­son­ifi­ca a un vende­dor de fan­tasía, los que siem­pre piden, esper­an ser toca­dos por sus manos, recibir las sales de la bue­naven­tu­ra. Su mujer, Evi­ta, aprende rápi­do, los rescol­dos del poder la motor­izan, se está ganan­do un lugar entre los humildes, será una ima­gen de cul­to; ella encar­ga la rev­olu­ción dis­trib­u­ti­va, el mila­gro de obse­quiar unas casas, una maquinas de coser, unos tornos mecáni­cos para los emprende­dores, canoas a los pescadores del Rio Paraná, col­chones, juguetes, uni­formes esco­lares, mejo­rar las leyes lab­o­rales, leg­is­lar el voto femeni­no.

          “Las mujeres votaran por ella, los hom­bres por mí” decía el gen­er­al. Acer­ta­do. No todas las mujeres, no todos los hom­bres, pero sí los creyentes, los que veían en ellos los mesías del mila­gro de la fe, los quienes luego año­raran “los días felices”, cuan­do la his­to­ria, sin piedad para los fieles, habrá deci­do cam­biar de rum­bo para ben­e­fi­ciar a otras almas.

II. Magia del poder

          Existe una creen­cia bas­tante arraiga­da en la mente de unos argenti­nos, en cuan­to al poder mági­co de sus diri­gentes supre­mos: la del pres­i­dente sal­vador de cuer­po y alma. Así la famil­ia Godoy cel­e­bra­ba la lle­ga­da de su sép­ti­mo hijo varón, Hipól­i­to Godoy. El padre del vásta­go comen­zó a ges­tionar por dis­tin­tas ofic­i­nas públi­cas como con­seguir el padri­naz­go de vásta­go por el pres­i­dente de la nación. Porque el padri­naz­go pres­i­den­cial es el úni­co recur­so ter­re­nal para evi­tar que el sép­ti­mo hijo varón se trans­forme en un lobizón, (un hom­bre lobo). Así el sép­ti­mo hijo de la famil­ia Godoy fue ano­ta­do con el nom­bre de Juan Domin­go, o sea, como el pres­i­dente, como el líder.

           El bautismo con la venia pres­i­den­cial para evi­tar la con­ver­sión del retoño en una bes­tia sedi­en­ta de san­gre. De no cumplirse con lo estip­u­la­do por la igle­sia y el manda­to del gob­ier­no, la mutación en lobizón con­sti­tuirá una mala pren­sa para el gob­ier­no del gen­er­al. Después de dos sem­anas de gestión, Godoy fue escucha­do en las ofic­i­nas del epis­co­pa­do como de la gob­er­nación, le otor­garon una fecha para bau­ti­zar a su sép­ti­mo hijo. Todos fes­te­jan, el pueblo fes­te­ja, nada va a cam­biar, todo vuelve a estar en armonía. La unción pres­i­den­cial ha sal­va­do el hijo de la maldición.

          Den­tro de esta mez­cla de real­i­dad cotid­i­ana y de irra­cional­i­dad, soy par­ticipe de la expe­ri­en­cia viva, mi memo­ria es par­cial, indi­vid­ual y colec­ti­va, crecí en un país que no me per­mite com­pren­der su entra­ma­do políti­co, inten­to una primera aprox­i­mación, solo me deja ver un entrete­ji­do de inco­heren­cia, de con­tradic­ciones, de cor­rup­ción, al recor­rer la andadu­ra políti­ca la expli­cación me lle­ga a través de la fic­ción, el per­o­nis­mo en su trayec­to­ria deja pis­tas fal­sas, unos mon­ta­jes des­ti­na­dos a dar viso de ver­dad a supuestos hechos, a sen­timien­tos de inten­ción, a gestos que se ago­taron en ade­manes, en amagues.

          Poseo frag­men­tos de com­pren­sión, son ecos y som­bras de una ver­dad esqui­va, bus­co el dato ausente, la nota que me ayude a inter­pre­tar el laber­in­to por donde se escurre la his­to­ria de un país que se ovil­la en su pro­pio cre­do, la real­i­dad Argenti­na es un ani­mal mon­tuno, siem­pre esqui­vo al análi­sis y la com­pren­sión.

          Los argenti­nos deam­bu­lan como sonám­bu­los en un mun­do que no recono­cen como pro­pio, después de 70 años seguimos escuchan­do el mis­mo concier­to, el mis­mo griterío, rep­re­sen­tan el refle­jo reprim­i­do de una his­to­ria trág­i­ca. Los acon­tec­imien­tos se vuel­ven eva­sivos, es nece­sario usurpar bue­nas her­ramien­tas de la fic­ción para poder con­tar­las, el zigzagueo de la políti­ca argenti­na requiere imprim­ir un efec­to pre­for­ma­ti­vo para escribir­lo, dar­le algún viso de entendimien­to sat­is­fac­to­rio a lo redac­ta­do.

III. Los diri­gentes y la super­sti­ción

          La his­to­ria de los golpes de esta­do mar­ca nues­tra deca­den­cia, comien­za en 1930, luego se fueron repi­tien­do: en el 1943, 1955, 1962, 1966, 1976, un golpe de esta­do cada diez años, una inter­rup­ción del pro­ce­so democráti­co, una suerte de noria infini­ta rodan­do hacia un abis­mo. El pasa­do es repet­i­ti­vo como una pas­mosa maldición india. Niet­zsche observó que los seres humanos no podemos sopor­tar demasi­a­da real­i­dad y que a menudo la ver­dad es mala para la vida. El país en su andar olvidó el pasa­do, olvidó que el pasa­do no pasa nun­ca, es solo una parte o una dimen­sión del pre­sente, —lo dijo Faulkn­er—, es posi­ble que el líder nun­ca leyó a Faulkn­er, perdió de vista la obser­vación del gran escritor del sur de los Esta­dos Unidos.

          No es un secre­to que los pres­i­dentes argenti­nos oculta­ban una mar­ca­da per­son­al­i­dad super­sti­ciosa, en la intim­i­dad del poder con­sulta­ban a bru­jos y videntes antes de tomar una decisión impor­tante, famoso augures ingresa­ban a la Casa Rosa­da man­da­dos a lla­mar por el primer mag­istra­do.

          Hipól­i­to Jesús paz, quien fue can­ciller entre 1949 y 1951 del primer gob­ier­no de Perón, ase­guro en sus memo­rias que Juan Domin­go Perón solía recur­rir a un vidente lla­ma­do Míster Lock, al augur lo “pro­tegía y admira­ba” el Min­istro de Salud Públi­ca de la época, Ramón Car­ril­lo. Las con­sul­tas al vidente se inter­rumpieron por la inter­ven­ción direc­ta de Evi­ta, que no creía en bru­jas ni en videntes y fue ter­mi­nante con Míster Lock: “retírese, no vuel­va más, porque aquí la úni­ca que le lee el futuro al gen­er­al soy yo”.

          Muer­ta Eva, Perón comen­zó a con­ver­sar con fre­cuen­cia con el Her­mano Lalo (Hilario Fer­nán­dez, un español) que dirigía la neo espiri­tista Escuela Cien­tí­fi­ca Basilio.

          Como ocurre en el real­is­mo mági­co, en el real­is­mo políti­co, el per­o­nis­mo como un fenó­meno social mís­ti­co, puede romper el orden lógi­co de las cosas, y en ese con­tex­to, cualquier acon­tec­imien­to puede resul­tar inverosímil, revesti­do de magia.

          “Fue de casa en casa arras­tran­do dos lin­gotes metáli­cos, y todo el mun­do se espan­to al ver que los calderos, las pailas, las tenazas y los anafes caían de su sitio, y las maderas cru­jían por la deses­peración de los calvos y los tornil­los tratan­do de desclavarse, y aun los obje­tos per­di­dos des­de hacía mucho tiem­po aparecían por donde más se les había bus­ca­do, y se arras­tra­ban en des­ban­da­da tru­cu­len­ta detrás de los fier­ros mági­cos de Melquiades”.

                                                             Cien años de soledad, Gabriel Gar­cía Márquez.

Manuel Sil­va — 2021

 

1a parte: esperando al mesías

           “Muchos años después, frente al pelotón de fusil­amien­to, el coro­nel Aure­liano Buendía había de recor­dar aque­l­la tarde remo­ta en que su padre lo lle­vo a cono­cer el hielo”.

           Es el magis­tral ini­cio de “Cien años de soledad” de Gabriel Gar­cía Márquez, el creador del real­is­mo mági­co.

I. Encan­tos

          En Argenti­na, el real­is­mo mági­co lle­ga de la mano de un líder pater­nal­ista, mucho antes de la apari­ción de la nov­ela “Cien años de soledad”. El hom­bre que deja el cuar­tel y se trepa al potro de la políti­ca, es obser­vador, dis­ci­plina­do, empa­pa­do por los conocimien­tos sis­temáti­cos de Karl von Clause­witz, al primer golpe de vista sabe lo que le fal­ta y tam­bién lo que le sobra, dom­i­na con bue­nas artes la tác­ti­ca y la estrate­gia, procu­ra pon­er de su lado el tiem­po y el espa­cio, como el tem­po­rizador de su andadu­ra.

           Es el hom­bre indi­ca­do, dice su com­pañera, el guiará a los tra­ba­jadores hacia un ter­ri­to­rio de glo­ria, será el Moisés guian­do un pueblo por el desier­to de caren­cia y dubita­ciones. Su com­pañera, la que cono­ció aquel día del ter­re­mo­to de San Juan, entre las piedras de un pueblo destru­i­do por el cat­a­clis­mo telúri­co, entre las ruinas del sis­mo, está a su lado, radi­ante, llena de energías, ella lo mira con ojos desafi­antes, con una mira­da sev­era, deja ver la seguri­dad de un feli­no, lo tiene en su cam­po visu­al, próx­i­mo a sus gar­ras. Él la con­tem­pla con la vehe­men­cia de un mís­ti­co, se deja invadir por su encan­to, esa mujer surgi­da de entre los escom­bros de la con­vul­sión telúri­ca es el epi­cen­tro de su aten­ción. Guar­da una dis­tan­cia pru­dente, la nece­saria para no perder­lo de vista, actúa como una lám­para, le alum­bra el camino de ruinas. El líder se mueve seguro, sabe con certeza donde plan­ta sus botas, ve con clar­i­dad rayana las necesi­dades rizoma­man­do en el cam­po social, bulle frente a una muchedum­bre en situación de caos, sus pal­abras llanas son sufi­cientes para remover los resabios de la furia telúri­ca, su voz atem­per­a­da los acom­paña, por un momen­to se olvi­dan de la catástrofe, de los gob­ier­nos con­ser­vadores, jun­tas mil­itares y obis­pos lúbri­cos.

Juan Per­on y Evi­ta

          Como en el teatro piran­del­liano, los per­son­ajes salen a bus­car un autor, al final lo encuen­tran, son los após­toles del per­o­nis­mo: los diri­gentes de los sindi­catos, los pun­teros políti­cos, los cap­i­tanes de empre­sa, las damas de la cari­dad, todos dis­puestos a ganar un lugar donde nutrirse del poder, todos medran y se ben­e­fi­cian, el líder los con­tem­pla y a cada uno les pone un pre­cio.

          Siem­pre aten­to al mur­mul­lo enfer­mi­zo que trans­mite la muchedum­bre, sabe en qué momen­to dar un golpe de timón, cam­bia el rum­bo de su dia­tri­ba, mod­era los vien­tos aven­tan­do de popa, con la mis­ma par­si­mo­nia les habla a los empre­sar­ios, a los man­dos mil­itares, a los pur­pu­ra­dos, a los campesinos empan­tana­dos en la mis­e­ria, tiene el tono medi­do para cada uno, elige el momen­to opor­tuno para sat­is­fac­er sus deseos inmedi­atos.

II. Luz de los humildes

          La clase tra­ba­jado­ra en los ini­cios del per­o­nis­mo hervía de inqui­etudes, los sindi­catos con­sol­id­a­ban su poder, bus­ca­ban unas fig­uras fuertes en donde apun­ta­larse, al mesías capaz de fun­dar un mejor por­venir, un catal­izador de las necesi­dades de los más humildes. En 1945 acon­tece su apari­ción, como un cátaro trae una nue­va real­i­dad, emite una ora­to­ria campechana, les habla de igual a igual, ya elaboró la sal­sa que coci­nará el esper­a­do boca­do de la sat­is­fac­ción.

          El inte­ri­or del país se mov­i­liza a la Cap­i­tal Fed­er­al, los trenes lle­gan abar­ro­ta­dos de famil­ias, no traen val­i­jas, care­cen de equipa­je, bajan del tren con lo puesto, solo quieren estar cer­ca de la magia, recibir en algún momen­to la ben­di­ción del líder. La gran cap­i­tal comien­za a mutar de col­or, otras voces resue­nan en las calles siem­pre ilu­mi­nadas de Buenos Aires, son los “cabecitas negras” o “los grasas del inte­ri­or” tran­si­tan bul­li­ciosos por las calles porteñas, un nue­vo col­or de piel se cua­ja en la mul­ti­tud.

           El per­o­nis­mo des­cubre en el andar que el pasa­do no pasa nun­ca, el pasa­do dom­i­na al pre­sente y se pro­lon­ga hacia el futuro. El dis­cur­so no logra atem­per­ar la fran­ca descon­fi­an­za en los esta­men­tos altos de la sociedad porteña, en espe­cial, en la igle­sia, el per­son­al de las Fuerzas Armadas, se inqui­etan, la reac­ción inmedi­a­ta es xenó­fo­ba, racista, no sopor­tan ver a aque­l­los indi­vid­u­os nece­si­ta­dos de tra­ba­jo llenan­do las calles de la gran ciu­dad de Buenos Aires, son los huér­fanos históri­cos, son señal­a­dos de man­era pey­ora­ti­va, los lla­man “cabecitas negras”, descamisa­dos”, el líder y su esposa lo saben, la nue­va olea­da de “los cabezas” son el respal­do de su gob­ier­no.

          La mira­da de indio del líder, esa mira­da que no tra­sun­ta ningu­na ima­gen, ningún sen­timien­to por den­tro, su voz cau­ti­va, emite las pal­abras abso­lu­tas, grandilocuentes, las que espera escuchar la mul­ti­tud, sabe como otor­gar­le otro sen­ti­do a una mis­ma acción, se mues­tra como la polea de trans­misión de una maquina de com­plac­er, de dar­le for­ma a los deseos de los más nece­si­ta­dos, está allí para sal­var, para otor­gar­les val­or a los que no tienen val­or.

          Si su energía físi­ca y su ora­to­ria pun­tu­al ganan espa­cio entre las masas tra­ba­jado­ras, tam­bién se gana el mal humor en la clase media alta, el descon­tento de los man­dos mil­itares, los obis­pos en sus homilías arro­jan dar­d­os pon­zoñosos a la gestión guber­na­men­tal.

          La real­i­dad de la políti­ca argenti­na pre­sen­ta una lóg­i­ca demen­cial, escur­ridiza, se exhibe imposi­ble de nar­rar, para los pro­pios y los extraños. El argenti­no de a pie está con­de­na­do a saber esper­ar, como decía Charles Ives, «saber esper­ar lo que viene, níti­do, invis­i­ble, como la silue­ta de una mari­posa con­tra la tela vacía».

          En la atmos­fera políti­ca flota siem­pre una prome­sa, un con­juro, la magia del líder que sabe con­stru­ir expec­ta­ti­vas, solu­ciones a un futuro que nun­ca cobra for­ma. Allí están las necesi­dades de sus gob­er­na­dos, con la mejor son­risa, con la pal­abra dul­ci­fi­ca­da les expli­ca a los que esper­an: el pasa­do no pasa nun­ca, vuelve como una rue­da den­ta­da, muerde el pre­sente, lo destruye, lo barniza, luego lo ofrece como el por­ten­to de todas las solu­ciones.

          El sil­lón de Riva­davia fun­ciona como un tram­polín, des­de allí se lan­zará a dom­i­nar los esta­men­tos de la sociedad, será el gran direc­tor de orques­ta, tocará todos los instru­men­tos, entonará can­ti­cos gre­go­ri­anos de un nue­vo tiem­po, todos baila­ran al rit­mo de su músi­ca, la músi­ca doma a las fieras, crea emo­ciones, estoy seguro que tam­bién cal­ma a los ham­bri­en­tos, a los más humildes, los desh­ereda­dos, ellos rezarán por el líder, pedirán por su salud, por el esta­do de gra­cia de su com­pañera, cada noche, antes de acostarse mirarán el retra­to col­ga­do en la pared con su tra­je mil­i­tar.

                                                                                   Manuel Sil­va — 2021

(Con­tin­uará en parte 2)

1ère partie : l’attente du messie

« Bien des années plus tard, face au pelo­ton d’exécution, le colonel Aure­liano Buendía devait se rap­pel­er ce loin­tain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire con­nais­sance avec la glace »

          Tel est le début magis­tral de « Cent ans de soli­tude », de Gabriel Gar­cía Márquez, un des écrivains phares du réal­isme mag­ique.

I. Enchante­ments

          En Argen­tine, le réal­isme mag­ique arrive par l’entremise d’un leader pater­nal­iste, bien avant la pub­li­ca­tion du roman « Cent ans de soli­tude ». Celui qui aban­donne la caserne pour enfourcher le destri­er de la poli­tique est un homme obser­va­teur, dis­ci­pliné, pénétré des enseigne­ments de Karl Von Clause­witz ; d’emblée il sait éval­uer ses qual­ités et ses failles, il maitrise à la per­fec­tion l’art de la tac­tique et de la stratégie, sait utilis­er à son prof­it le temps et l’espace à son pro­pre rythme.

          Sa com­pagne dira de lui : « Il est l’homme par­fait, il saura guider les tra­vailleurs sur un chemin glo­rieux, il sera le Moïse guidant son peu­ple à tra­vers le désert de la dis­ette et du doute ». Cette com­pagne, c’est celle qu’il a ren­con­trée ce fameux jour du trem­ble­ment de terre de San Juan, par­mi les décom­bres d’une ville rav­agée par le cat­a­clysme, par­mi les ruines occa­sion­nées par le séisme. Elle est à ses côtés ; radieuse, énergique, elle lui jette un regard de défi, sévère, lais­sant poindre l’assurance d’un félin, elle ne le perd jamais de vue, le gar­dant tou­jours à prox­im­ité de ses griffes. Lui la con­tem­ple avec la pas­sion d’un mys­tique, envouté par ses charmes, cette femme sur­gis­sant des ruines tel­luriques devient l’épicentre de son atten­tion. Elle garde une dis­tance pru­dente, juste assez pour le garder dans son champ de vision, elle est comme une lumière lui éclairant le chemin entre les décom­bres. Le leader est sûr de lui, il sait avec exac­ti­tude où pos­er ses bottes, il a une con­science nette des néces­sités du peu­ple, il bouil­lonne d’idées face à la foule prise dans le chaos, ses mots sim­ples suff­isent à effac­er les stig­mates de la cat­a­stro­phe, sa voix chaude ras­sure les gens et pour un instant ils oublient tous leurs tra­cas, le drame, les gou­verne­ments con­ser­va­teurs, les juntes mil­i­taires et les évêques lubriques.

Juan Per­on et Evi­ta

          A l’instar du théâtre piran­del­lien, des per­son­nages sor­tent en quête d’auteur, qu’ils finis­sent par ren­con­tr­er, et voilà les nou­veaux apôtres du péro­nisme : dirigeants de syn­di­cats, poli­tiques aux dents longues, cap­i­taines d’industrie, dames patron­ness­es, tous sont prêts à s’asseoir à la table où ils se nour­riront du pou­voir, tous accourent à la gamelle, et le leader les regarde, attribuant un juste prix à cha­cun d’entre eux.

          Atten­tif au bruisse­ment con­tagieux de la foule, il sait pré­cisé­ment quand don­ner un coup de barre, chang­er le cours de sa dia­tribe, gér­er calme­ment les vents arrières, avec le même calme il par­le aux patrons aus­si bien qu’aux empour­prés et aux paysans englués dans la mis­ère, il adopte le ton juste avec cha­cun, sachant choisir le bon moment pour sat­is­faire leurs désirs immé­di­ats.

II. Lumière des hum­bles

          Au com­mence­ment du péro­nisme la classe ouvrière est en ébul­li­tion. Les syn­di­cats con­soli­dent leur pou­voir, cher­chant des fig­ures majeures sur lesquelles s’appuyer, un messie capa­ble de dessin­er un avenir meilleur, catal­y­seur des besoins des plus pau­vres. Il appa­rait en 1945, por­tant avec lui, comme un cathare, une réal­ité nou­velle, un dis­cours pop­uliste, il par­le d’égal à égal, élab­o­rant déjà la sauce qui liera le tant espéré plat des espoirs comblées.

          Et voilà que le pays tout entier se met en marche, des trains bondés par­tent pour la cap­i­tale, des voyageurs sans bagage descen­dent sur les quais sans autre richesse que les vête­ments qu’ils por­tent, car ils ne vien­nent que dans un seul but, approcher le mage et recevoir sa béné­dic­tion. La ville prend de nou­velles couleurs, partout réson­nent des voix nou­velles, voici les « cabecitas negras » les « grasas del inte­ri­or » qui chahutent les rues, voici qu’une nou­velle couleur de peau vient détein­dre sur la pop­u­la­tion.

          Le péro­nisme se rend compte en pas­sant que le passé ne meurt jamais, le passé domine le présent et se pro­longe dans le futur. La teneur du dis­cours ne ras­sure pas les hautes class­es de la société, en par­ti­c­uli­er l’Eglise et les mil­i­taires que ce mes­sage préoc­cupe. La réac­tion, xéno­phobe, raciste, est immé­di­ate, la vision de tous ces néces­si­teux, ces orphe­lins de l’histoire, envahissant les rues de la grande ville, accla­mant le leader et sa femme, leur est insup­port­able, ils les affublent de surnoms péjo­rat­ifs, «têtes noires», «sans chemise»…

          Le regard d’indien du leader, ce regard qui ne cache aucune image, aucun sen­ti­ment intérieur, est par­faite­ment trans­par­ent. Sa voix envoutante émet des paroles absolues, grandil­o­quentes, ce sont ces mots que la foule veut enten­dre, il sait com­ment don­ner un sens dif­férent à des actions pour­tant sem­blables, il est comme la cour­roie de trans­mis­sion d’une machine à com­plaire, à don­ner corps aux espoirs des plus hum­bles, il est venu les sauver, don­ner de la valeur à tous ceux qui jusqu’ici n’en avaient aucune.

          Mais si son énergie et son dis­cours ont le pou­voir de soulever les mass­es laborieuses, il provoque en même temps l’agacement des class­es moyennes supérieures, le mécon­tente­ment des états-majors mil­i­taires, et dans leurs ser­mons les évêques fusti­gent la ges­tion gou­verne­men­tale.

          La réal­ité poli­tique argen­tine prend un tour démen­tiel, insai­siss­able, elle devient incom­préhen­si­ble, pour les locaux autant que pour les étrangers. L’Argentin moyen est con­damné à l’attente, comme le dis­ait Charles Ives «savoir atten­dre ce qui s’annonce, net, invis­i­ble, comme la sil­hou­ette d’un papil­lon con­tre la toile vide».

          Dans l’atmosphère poli­tique flotte en per­ma­nence une promesse, une incan­ta­tion, la magie du leader qui sait créer l’expectative, trou­ver des solu­tions pour un avenir qui ne prend jamais corps. Il exprime les besoins de ses conci­toyens, le fait avec son meilleur sourire, ses mots sucrés dis­ent à ceux qui espèrent que jamais le passé ne meurt, il tourne à la manière d’une roue den­tée, mor­dant le présent, le détru­isant, l’enduisant de ver­nis, pour l’offrir ensuite comme la clé de tous les prob­lèmes.

          Le fau­teuil de Riva­davia est le trem­plin d’où il s’élance pour par­tir à la con­quête de toutes les couch­es sociales, il sera le grand chef d’orchestre, jouera de tous les instru­ments à la fois, il enton­nera les chants gré­goriens des temps nou­veaux, tous danseront au rythme de sa musique, cette musique qui dompte les bêtes sauvages, crée des émo­tions, je suis sûr qu’elle apaise aus­si les affamés, les plus hum­bles, les déshérités, qui prieront pour leur leader, pour sa san­té, pour l’état de grâce de sa com­pagne, et qui chaque soir avant de se couch­er auront un regard vers le por­trait accroché au mur où il pose dans son plus beau cos­tume mil­i­taire.

(A suiv­re)

***

Petit glos­saire (éventuelle­ment) utile :

Trem­ble­ment de terre de San Juan : le 15 jan­vi­er 1944, a eu lieu dans la province de San Juan (500 km à l’ouest de Buenos Aires) le séisme le plus destruc­teur de l’histoire argen­tine. Juan Perón, alors min­istre du gou­verne­ment mil­i­taire de Pedro Ramírez, s’y était ren­du dans le cadre de ses fonc­tions. C’est là qu’il a ren­con­tré sa future épouse Eva Duarte.

Cabecitas negras, grasas del inte­ri­or : lit­térale­ment, “Têtes noires”, “Grais­seux de l’intérieur », surnoms péjo­rat­ifs don­nés (encore aujourd’hui, hélas) aux Argentins d’origine indi­enne, émi­grant de leurs provinces du nord et de l’ouest vers la cap­i­tale.

Le fau­teuil de Riva­davia : Bernadi­no Riva­davia (1780–1845) fut le pre­mier chef d’état offi­ciel de l’Argentine indépen­dante, alors encore nom­mée «Provinces unies du Rio de La Pla­ta».

Adap­ta­tion française PV.

 

Encargados de edificios en Buenos Aires

1. Encar­ga­dos de acá y de allá

          Hablam­os hoy de una pro­fe­sión que casi desa­pare­ció del paisaje de las cap­i­tales euro­peas: la de los porteros. O, mejor dicho, de los encar­ga­dos de edi­fi­cios.

          Los más ancianos den­tro de nosotros quizás recor­darán que has­ta los años 70, cada edi­fi­cio parisi­no con­ta­ba con su “loge”, un depar­ta­men­to minús­cu­lo donde vivía, con toda su famil­ia, la “concierge”, la portera. Digo “la”, ya que en la may­oría de los casos, en Paris el ofi­cio lo ocu­pa­ba una mujer. ¿En qué con­sistía ese ofi­cio? Muchas cosas dis­tin­tas. Ella recogía el correo, y luego lo repartía entre los moradores. Del mis­mo modo, ellos podían deposi­tar sus sobres en la portería. Tenía la respon­s­abil­i­dad del buen esta­do de las partes colec­ti­vas del edi­fi­cio – entra­da, escaleras, rel­lanos, ascen­sores… — percibía para los propi­etar­ios los alquil­eres, hacía vis­i­tar los depar­ta­men­tos vacíos a los futur­os inquili­nos, servía de inter­me­di­ario entre los inquili­nos y los dueños cuan­do esos vivían a lo lejos, con­trata­ba a los arte­sanos para los arreg­los nece­sar­ios, abría el por­tal e indi­ca­ba los pisos y/o número de depar­ta­men­tos a los vis­i­tantes. Eso durante el día. Pero tenía que tra­ba­jar de noche, casi. Porque de noche, el por­tal qued­a­ba cer­ra­do, así que los vis­i­tantes – y los moradores – para entrar o salir tenían que lla­mar a la puer­ta y men­cionar su apel­li­do, y la portera, des­de su cama, tenía que “tirar del cordón” para abrir la puer­ta.

          Como se puede deducir, la portera parisi­na tenía mucho con­trol sobre todo lo que entra­ba, salía o pasa­ba por su edi­fi­cio. Sabía más o menos quién escribía a quien, quién vis­ita­ba a quien, y cuán­do, quién salía y a qué hora, y muchas veces recibía las con­fi­den­cias de los moradores más char­la­tanes. De allí que tenían esa fama de chis­mosas, has­ta la pal­abra “concierge” se vuel­vo sinón­i­mo de cotil­la y entrometi­da. Una fama bas­tante mere­ci­da, lamen­to decir­lo.

          Pero en Fran­cia esa hon­or­able pro­fe­sión desa­pare­ció del todo. ¿El por­tal? Se abre con un códi­go dig­i­tal. ¿El correo? El cartero tiene las llaves y se las arregla para repar­tir­lo en los cor­re­spon­di­entes buzones. ¿La limpieza? Una empre­sa se hace car­go, una hora o dos al día, a veces menos, y los/las empleados/as tienen que hac­er­lo todo en el tiem­po impar­tido, sea posi­ble o no. ¡Garan­tía de cual­i­dad! O no. ¿El alquil­er? ¿Las vis­i­tas de depar­ta­men­tos vacíos? Ver con la agen­cia. ¿Las obras nece­sarias? Ver con el admin­istrador. Si el ascen­sor tiene una avería, si se tiene que cam­biar una bom­bil­la en el rel­lano, ten­er pacien­cia. El admin­istrador es un hom­bre muy ocu­pa­do, tiene prob­le­mas mucho más impor­tantes que tratar. ¿Por qué cree ust­ed que lo tiene que pagar tar­i­fa tan alto? Porque es un hom­bre impor­tante y muy ocu­pa­do, el admin­istrador.

          Pues seño­ras y señores, fíjense ust­edes que nue­stros ami­gos porteños no tienen esos prob­le­mas. Ellos supieron con­ser­var, para la may­oría de sus edi­fi­cios, esa per­sona de carne y hue­so, por lo gen­er­al disponible y suma­mente acoge­do­ra. Acoge­dor, ten­dría que decir, ya que al con­trario de Paris, casi todas las porteras de Buenos Aires son porteros.

          Ellos tam­bién viv­en en una portería del piso bajo, más o menos amplía según la gen­erosi­dad del con­struc­tor o de los propi­etar­ios. Unos viv­en acá con su famil­ia, cuan­do hay bas­tante espa­cio, otros pre­fieren vivir en otro sitio, a veces en otro bar­rio. Y es que los encar­ga­dos porteños no tienen que estar pre­sentes las 24 horas. Des­cansan los fines de sem­ana, por lo menos a par­tir de las 12 los sába­dos. En tal caso, el admin­istrador con­tra­ta a un susti­tu­to.

Despa­cho de encar­ga­do- Buenos Aires

          Si me refiero a lo que exper­i­men­té durante mis varias estancias en Argenti­na, los encar­ga­dos son gente amable, disponible, acoge­do­ra y agrad­able. Al con­trario de sus cole­gas parisi­nos, se pueden encon­trar sin prob­le­ma cuan­do uno los nece­si­ta. Cuan­do no están tra­ba­jan­do en las escaleras, están en la entra­da, donde dispo­nen de un pequeño despa­cho para recibir a la gente. Es más: muchas veces, están en la vere­da delante del por­tal, char­lan­do con un morador, un transeúnte, un veci­no o el dueño de la tien­da de enfrente. Unos, con mucho esti­lo, lle­van uni­forme: tra­je oscuro, cor­ba­ta, gor­ra, botones dora­dos… En rig­or de ver­dad, tienen dos tipos de tra­jes. Por la mañana, cuan­do tra­ba­jan en la limpieza o unos arreg­los, tra­je de tra­ba­jo man­u­al, pan­talones y cha­que­ta (saco, en castel­lano argenti­no) de tela azul o mar­rón. Por la tarde, se hal­lan detrás de su escrito­rio en la entra­da, y vis­ten el tra­je “de recep­ción”. Pero cual sea el caso, los van a recono­cer en segui­da.

Encar­ga­dos de edi­fi­cios en recep­ción

          Amables y acoge­dores, sin lugar a dudas. Pero ojo que son muy aten­tos. Ni hablar de dejar entrar a un inde­seable en el edi­fi­cio, los encar­ga­dos están vig­i­lan­do. Para entrar, hay que ten­er motivos hon­estos, que si no, no les van a dejar pasar. Los moradores pueden dormir tran­qui­los: ningún vende­dor de aspi­radores podrá subir has­ta su piso. Bueno, podrá inten­tar lla­mar­le des­de el por­tal. Tam­poco Buenos Aires es una ciu­dad antic­ua­da, y cada edi­fi­cio cuen­ta con un inter­fono. Pero ojo que aunque pue­da pasar el por­tal, ¡es muy prob­a­ble que vaya a ten­er que con­tes­tar la pre­gun­ta del encar­ga­do!

          Disponibles lo son. Los moradores siem­pre pueden solic­i­tar­los cuan­do lo nece­si­tan. Los encar­ga­dos de edi­fi­cios de Buenos Aires son muy ver­sátiles, capaces de resolver todos los pequeños prob­le­mas de la vida cotid­i­ana en un edi­fi­cio. Fre­gadero obstru­i­do, per­siana dete­ri­o­ra­da, ascen­sor blo­quea­do (eso pasa a menudo en la cap­i­tal argenti­na, donde los ascen­sores son por lo gen­er­al bas­tante antigu­os), el encar­ga­do de edi­fi­cio porteño está acá para sacar­le del lío. Conoce muy bien el bar­rio: así que no dude en pedirle infor­ma­ción, dónde se puede encon­trar el mejor restau­rante de la zona, un buen médi­co, un den­tista, que colec­ti­vo lle­va a tal lugar, como con­seguir un taxi sin necesi­dad de ir andan­do media hora, etc…

Char­lan­do delante del por­tal

          O sea que nue­stros ami­gos porteños tienen suerte. Den­tro de un mun­do cada vez más des­en­car­na­do, rep­re­sen­tan la pres­en­cia humana impre­scindible que está fal­tan­do cada vez más en nue­stro ambi­ente robo­t­i­za­do. Cada vez más esta­mos hablan­do con maquinas, fal­tan inter­locu­tores en carne tré­mu­la, lo cual gen­era estrés, irritación, sen­timien­to de impo­ten­cia frente a los pequeños prob­le­mas de la vida cotid­i­ana. Pero guardamos la esper­an­za: en Paris, recién empezamos a ver como vuel­ven los “concierges”, lo que demues­tra clara­mente su util­i­dad y el deseo de la gente de ten­er inter­locu­tores direc­tos en sus edi­fi­cios.

2. Tes­ti­mo­nio de un portero de Buenos Aires

          Durante mi estancia en Buenos Aires, en 2020, tuve la suerte de encon­trar en el edi­fi­cio donde vivía un encar­ga­do del edi­fi­cio encan­ta­dor. Un hom­bre tan amable como cul­to, y recuer­do con mucha nos­tal­gia nues­tras char­las en todos los temas, así como nue­stros inter­cam­bios sobre nues­tras cul­turas respec­ti­vas. Has­ta me hizo el hon­or de su casa, él y su esposa no me dejaron pasar la cena de Nochebue­na solo, me invi­taron a com­par­tir la suya, con sus dos hijos. A pesar de la dis­tan­cia, todavía quedamos en con­tac­to casi a diario, y acep­tó colab­o­rar en ese artícu­lo, con­te­s­tando mis pre­gun­tas y mandán­dome unas fotos. Le agradez­co mucho su amis­tad, así como la de toda su famil­ia. Un orgul­lo y un plac­er cono­cer­los.

Siguen sus respues­tas a mi pequeña entre­vista, sobre su ofi­cio.

¿Puedes pre­sen­tarte un poco, tu nom­bre, edad, famil­ia?
Mi nom­bre es Ben­i­to Romero, ten­go 55 años. En mi famil­ia somos 4 mi esposa mis dos hijos (varón /mujer) y yo.

¿Eres encar­ga­do de edfi­cio des­de que empeza­ste a tra­ba­jar, o tenías otro ofi­cio antes?
Soy encar­ga­do de edi­fi­cio des­de hace 18 años antes de eso tra­ba­je 18 años en un com­er­cio.

¿En qué con­siste tu tra­ba­jo?
Mi tra­ba­jo con­siste en la limpieza y el man­ten­imien­to gen­er­al del edi­fi­cio en el que tra­ba­jo, ver­i­ficar que fun­cio­nen bien los ascen­sores, las bom­bas de agua, las luces, recep­ción y repar­to de cor­re­spon­den­cia, y todo lo que haga al fun­cionamien­to nor­mal de un edi­fi­cio.

Ben­i­to tra­ba­jan­do por la mañana

¿Cuáles son tus horar­ios de tra­ba­jo?
Tra­ba­jo en horario cor­ta­do, a la mañana des­de las 7 has­ta las 12 y a la tarde des­de las 17 has­ta las 21.

¿Qué es lo que más te gus­ta en este ofi­cio?
Lo que más me gus­ta de este tra­ba­jo, es que uno inter­ac­túa con­stan­te­mente con todo tipo de per­sonas y conoce y se hace ami­go de mucha gente de difer­entes clases sociales.

¿Tenés un buen suel­do? Sin decir lo que ganas exac­ta­mente, ¿Por lo menos puedes com­parar con otro(s) oficio(s) más o menos equiparable(s)?
Yo ten­go un buen suel­do puedo lle­gar a fin de mes hol­gada­mente porque ten­emos un plus en el que cuan­ta más antigüedad ten­gas mejor suel­do tenés. Este gremio esta en el medio del escalafón salar­i­al com­para­do con otros gremios.

¿Existe un gremio de porteros?
En Argenti­na ten­emos un gremio de porteros grande y fuerte. Grande a niv­el de afil­i­a­dos y fuerte porque es respeta­do tan­to por los otros gremios como así tam­bién por los empleadores. Es el úni­co gremio que tiene una uni­ver­si­dad para los hijos de los tra­ba­jadores.

¿Cono­ces a muchos otros porteros? ¿En tu calle/barrio/ciudad?
Somos gente muy comu­nica­ti­va por eso en el bar­rio nos cono­ce­mos casi todos, nos encon­tramos por la calle, el super­me­r­ca­do, la panadería , la escuela y así se con­for­ma una lin­da comu­nidad de porteros.

En Paris desa­parecieron poco a poco los porteros en los años 70–80. Hoy quedan pocos. ¿Cuál es la ten­den­cia en Buenos Aires?
En Buenos Aires es un gremio que tam­bién tiende a desa­pare­cer con el tiem­po, hay lugares donde cuan­do se jubi­la el portero ya no lo reem­plazan, ponen empre­sas de limpieza y así se va ter­cer­izan­do todo.

¿Puedes con­tarnos una anéc­do­ta que ocur­rió cuan­do estabas tra­ba­jan­do?
Mis anéc­do­tas son siem­pre con los niños. Me gus­tan mucho los chiq­ui­tos y había una pare­ja joven que alquilaron un depar­ta­men­to en el edi­fi­cio; al poco tiem­po, la seño­ra que­do embaraza­da y nació un niño que vi cre­cer has­ta que se mudaron dos años después.
Unos meses después, sue­na el tim­bre de casa y al respon­der ¡escu­cho una voce­si­ta que pre­gun­ta por mi! Ese día recibí uno de los más her­mosos abra­zos de mi vida. Todavía a pesar de la edad se acord­a­ba de mi !!!!!! El car­iño y la ter­nu­ra de mi ami­gu­i­to fue algo que me con­movió, aun hoy cuan­do me acuer­do o lo cuen­to me emo­ciono.

Ben­i­to Romero

Concierges de Buenos Aires

1.LES CONCIERGES D’ICI ET DE LA-BAS

          Voilà bien une pro­fes­sion pour­tant très utile qui a pra­tique­ment dis­paru de nos cap­i­tales européennes : celle des concierges d’immeubles. Les plus anciens d’entre nous se sou­vien­dront peut-être que jusque dans les années soix­ante-dix, chaque immeu­ble parisien était doté, à son rez-de-chaussée, d’une petite loge où vivait, avec sa famille, la concierge. Je dis «la», car dans l’immense majorité des cas, il s’agissait d’une femme. Que fai­sait-elle dans l’immeuble ? Plein de choses. C’est elle qui rece­vait, puis dis­tribuait le cour­ri­er des rési­dents, elle qui était chargée de main­tenir les espaces com­muns en bon état de pro­preté, qui sor­tait les poubelles col­lec­tives, qui perce­vait les loy­ers des éventuels locataires, qui fai­sait vis­iter les apparte­ments vacants, qui fai­sait l’intermédiaire avec les pro­prié­taires dis­tants, qui se chargeait de sol­liciter les entre­pris­es de répa­ra­tions, elle encore qui indi­quait aux vis­i­teurs l’étage des vis­ités, elle enfin qui con­trôlait stricte­ment l’accès des dits vis­i­teurs à l’immeuble. Et même l’accès tout court, car il fut une époque où elle devait ouvrir à tous ceux qui son­naient durant la nuit pour entr­er ou sor­tir. Elle «tirait le cor­don» depuis son lit, comme on peut le lire dans cer­tains romans pop­u­laires.

          Naturelle­ment, cette posi­tion priv­ilégiée de «tour de con­trôle» de son immeu­ble lui per­me­t­tait de con­naitre beau­coup de l’intimité des habi­tants. Le pas­sage du cour­ri­er par sa loge lui per­me­t­tait de savoir qui écrivait à qui, elle savait qui sor­tait quand, qui rece­vait qui et quand, et il n’était même pas rare qu’on lui fasse spon­tané­ment des con­fi­dences. D’où une répu­ta­tion de curiosité, voir d’intromission, qui n’était pas for­cé­ment usurpée.

           Mais chez nous, cette hon­or­able et pré­cieuse pro­fes­sion a totale­ment dis­paru. Le por­tail d’entrée ? Action­né par un «digi­code». Le cour­ri­er ? Le fac­teur a le code et les clés des boites aux let­tres, qu’il se débrouille. Le ménage ? Une entre­prise vient une heure ou deux par jour, quelque­fois moins, et ses employés sous pres­sion doivent se dépêch­er de tout faire dans le temps qui leur est impar­ti. Qual­ité garantie ! Les loy­ers ? Les vis­ites d’appartements vacants ? Voyez avec l’agence. Les petits – ou grands – travaux col­lec­tifs ? Adressez-vous au syn­dic. S’il y a une panne d’ascenseur, ou une ampoule à chang­er, prenez votre mal en patience. Le syn­dic, il n’a pas que ça à s’occuper, de vos petits prob­lèmes. C’est même pour ça que vous payez si cher vos charges loca­tives : c’est un per­son­nage super impor­tant, et tou­jours très occupé, le syn­dic.

          Et bien mes­dames-messieurs fig­urez-vous que nos heureux amis portègnes (habi­tants de Buenos Aires) ont le bon­heur d’échapper à tout ça, et d’avoir con­servé, dans la plu­part de leurs immeubles, une per­son­ne en chair et en os, et en règle générale disponible et char­mante. Char­mant, devrait-on dire plutôt, car con­traire­ment à Paris, à Buenos Aires ce sont prin­ci­pale­ment des hommes qui occu­pent la fonc­tion.
          Eux aus­si habitent une loge, plus ou moins grande selon la générosité des con­struc­teurs et/ou des pro­prié­taires. Cer­tains y rési­dent à demeure, avec leur famille – quand c’est assez grand, donc – d’autres logent ailleurs. Car à la dif­férence de nos anci­ennes concierges, leurs col­lègues Argentins ne doivent pas être présents 24h sur 24. Dans la plu­part des cas, ils dis­posent égale­ment de leur week-end, au moins à par­tir du same­di midi. Dans ce cas, ils sont rem­placés, pour assur­er une per­ma­nence.

Bureau d’ac­cueil d’un immeu­ble de Buenos Aires

          Pour ce que j’en ai vu pen­dant mes dif­férents séjours, ce sont générale­ment des gens affa­bles, disponibles, accueil­lants et con­vivi­aux. Con­traire­ment à leurs anciens col­lègues parisiens, on les trou­ve facile­ment quand on a besoin d’eux. S’ils ne sont pas en train de tra­vailler dans les étages, vous les voyez dans le hall d’entrée, où ils dis­posent d’un petit bureau d’accueil. Sou­vent même, ils se tien­nent sur le pas de la porte, et tail­lent une bavette avec un locataire, un pas­sant, un voisin, ou le com­merçant d’en face. Cer­tains, très stylés, revê­tent un uni­forme impec­ca­ble, cos­tume som­bre, cra­vate, cas­quette, bou­tons dorés… En réal­ité, vous les ver­rez tou­jours habil­lés de deux façons dif­férentes selon le moment de la journée. Le matin, ce sont les travaux d’entretien, alors, tenue «ouvrière», pan­talon et veste de toile brune, ou bleue. L’après-midi, en général, ils sont de per­ma­nence dans le hall, et là oui, cos­tume «de récep­tion». Dans les deux cas, vous les recon­naitrez au pre­mier coup d’œil.

Concierge à son bureau

          Affa­bles et accueil­lants, sans l’ombre d’un doute, mais atten­tion, ils sont vig­i­lants. Pas ques­tion de laiss­er entr­er un intrus indésir­able dans l’immeuble, ils veil­lent au grain. Pour entr­er, il faut mon­tr­er pat­te blanche, sinon, vous pou­vez tou­jours courir. Avec eux, les locataires peu­vent être tran­quilles : il y a peu de chances qu’un démarcheur parvi­enne jusqu’à leur porte per­son­nelle. Mais bon, celui-ci peut tou­jours ten­ter sa chance en son­nant depuis l’extérieur : chaque immeu­ble est pourvu d’un inter­phone, Buenos Aires est une ville mod­erne. Mais même si le locataire vous a ouvert, atten­dez-vous à être inter­rogé au pas­sage !
          Disponibles, cer­taine­ment. Les habi­tants peu­vent tou­jours les sol­liciter en cas de besoin : les concierges portègnes sont très poly­va­lents, et capa­bles de faire face à tous les petits tra­cas du quo­ti­di­en rési­den­tiel. Évi­er bouché, volet coincé, ascenseur blo­qué (ennui fréquent dans la cap­i­tale argen­tine, où le parc d’ascenseurs a un cer­tain âge : beau­coup d’immeubles dis­posent encore d’ascenseur à grille !), le concierge portègne est là pour vous sor­tir de la panade. Il con­nait le quarti­er comme sa poche : n’hésitez donc pas à lui deman­der des ren­seigne­ments : où se trou­ve le meilleur restau du coin, un bon médecin, un den­tiste, quel bus pren­dre pour aller n’importe où, obtenir un taxi sans être obligé de marcher pen­dant une demi-heure, etc…

          Bref, nos amis portègnes ont bien de la chance. Dans notre monde chaque jour plus dés­in­car­né, ils sont l’indispensable présence humaine qui com­mence à sérieuse­ment man­quer dans notre envi­ron­nement sans cesse plus robo­t­isé. Nous par­lons tou­jours davan­tage à des machines, et trop sou­vent, nous man­quons d’interlocuteur en chair et en os, ce qui génère stress, énerve­ment, sen­ti­ment d’impuissance face aux petits prob­lèmes de la vie quo­ti­di­enne. Mais il y a de l’espoir : à Paris, depuis peu, on recom­mence à voir quelques concierges dans les immeubles, preuve de leur util­ité, et du désir gran­dis­sant des habi­tants de se dot­er d’interlocuteurs directs à l’intérieur de leur immeu­ble.

2. UN CONCIERGE PORTEGNE TEMOIGNE

          Pen­dant notre séjour à Buenos Aires, en 2020, j’ai eu la chance de ren­con­tr­er, dans l’immeuble où j’habitais, un concierge vrai­ment char­mant. Un homme aus­si gen­til que cul­tivé, et ce n’est pas sans nos­tal­gie que je me sou­viens de nos con­ver­sa­tions sur toutes sortes de sujets, et nos échanges sur nos cul­tures respec­tives. Il m’a même fait les hon­neurs de sa mai­son, et ne m’a pas lais­sé pass­er seul le réveil­lon de Noël, puisque son épouse et lui m’ont invité à partager leur repas ce soir-là, avec leurs deux grands enfants. Mal­gré la dis­tance, nous sommes restés en con­tact et nous échangeons presque quo­ti­di­en­nement. Il a accep­té de par­ticiper à cet arti­cle en répon­dant à mes ques­tions et en m’envoyant les quelques pho­tos qui l’illustrent. Je tiens à le remerci­er chaleureuse­ment de son ami­tié fidèle, et celle de toute sa famille. Les con­naitre est pour moi une fierté et une grande joie.

          Voici ci-dessous les répons­es qu’il a bien voulu faire à mes ques­tions.

Tu peux te présen­ter un peu, ain­si que ta famille ?
Je m’appelle Ben­i­to Romero, j’ai 55 ans. Dans ma famille, nous sommes qua­tre, avec ma femme et mes deux enfants (un garçon et une fille).

Tu es concierge depuis tou­jours, ou tu as tra­vail­lé ailleurs avant ?
Je suis concierge depuis 18 ans. Avant, j’ai tra­vail­lé pen­dant 18 autres années dans un com­merce.

En quoi con­siste ton tra­vail ?
Je m’occupe du net­toy­age et de l’entretien général de l’immeuble, je véri­fie le bon fonc­tion­nement des ascenseurs, de la dis­tri­b­u­tion d’eau, de l’électricité, je fais l’accueil, la dis­tri­b­u­tion du cour­ri­er, tout ce qui con­cerne le fonc­tion­nement nor­mal d’un immeu­ble.

Ben­i­to au tra­vail

Quels sont tes horaires de tra­vail ?
Je tra­vaille en horaire dis­con­tinu, le matin de 7 heures à 12 h et l’après-midi de 17 h à 21 h.

Qu’est-ce qui te plait dans ce tra­vail ?
Ce que j’aime, c’est surtout le con­tact per­ma­nent avec toutes sortes de gens, on ren­con­tre et on sym­pa­thise avec des gens de toutes con­di­tions sociales.

Tu es bien payé ? Sans dire com­bi­en tu gagnes exacte­ment, peux-tu au moins faire une com­para­i­son avec d’autres métiers ?
J’ai un bon salaire, qui me per­met de join­dre aisé­ment les deux bouts, d’autant qu’il s’améliore avec l’ancienneté. C’est un méti­er qui fait par­tie du milieu de l’échelle, en ter­mes de salaire, com­paré aux autres.

Il existe un syn­di­cat de concierges ?
En Argen­tine nous avons un syn­di­cat de concierge impor­tant et fort. Impor­tant en nom­bre d’adhérents et fort parce qu’il est respec­té, autant par les autres syn­di­cats que par les employeurs. Et c’est le seul syn­di­cat qui pro­pose une uni­ver­sité pour les enfants des employés.

Tu con­nais beau­coup d’autres concierges, dans ta rue, ton quarti­er ou ta ville ?
Nous sommes des gens très com­mu­ni­cat­ifs et socia­bles, dans le quarti­er nous nous con­nais­sons tous, on se voit dans la rue, au super­marché, chez le boulanger, devant l’école, nous for­mons ain­si une très belle com­mu­nauté.

Aimable dis­cus­sion devant l’en­trée

A Paris, les concierges ont peu à peu dis­paru dans les années 70–80. Il n’en reste pra­tique­ment plus aucun. Quelle est la ten­dance à Buenos Aires ?
A Buenos Aires c’est une cor­po­ra­tion qui tend égale­ment à dis­paraitre avec le temps, il y a de plus en plus d’endroits où le concierge qui part en retraite n’est plus rem­placé, ils font appel à des entre­pris­es de net­toy­age, le méti­er tend à s’externaliser.

Tu peux nous racon­ter une anec­dote con­cer­nant ton méti­er ?
Les anec­dotes que je pour­rais racon­ter ont trait aux enfants. J’adore les enfants, et je me sou­viens d’un cou­ple de jeunes qui avait loué dans l’immeuble. Quelque temps après, la femme était tombée enceinte, et avait don­né nais­sance à un petit que j’ai vu grandir jusqu’à ce qu’ils démé­na­gent, deux ans après.
Quelques mois plus tard, la son­nette de notre apparte­ment reten­tit, je réponds à l’interphone, et voilà que je recon­nais une petite voix famil­ière ! Ce jour-là, j’ai reçu un des plus beaux câlins de ma vie. En dépit du temps passé il se sou­ve­nait de moi ! L’affection et la ten­dresse de mon très jeune ami m’ont beau­coup ému, et aujourd’hui encore, en le racon­tant, je ressens beau­coup d’émotion.

Ben­i­to à son bureau