Cuba : résister ou mourir

Pour une fois, nous n’al­lons pas par­ler d’Ar­gen­tine. Même si c’est dans le quo­ti­di­en argentin Página/12 que j’ai trou­vé l’ar­ti­cle que je vous présente aujour­d’hui.

On peut penser ce que l’on veut du régime cas­triste cubain. De toute évi­dence, il est loin de cor­re­spon­dre à l’idée de la démoc­ra­tie que nous nous faisons, qu’on soit de gauche ou de droite, chez nous. L’op­po­si­tion y est muselée, l’ex­pres­sion publique inter­dite de fait, les élec­tions ne con­cer­nent que les mem­bres du par­ti unique. C’est un sys­tème auto­cra­tique, pour ne pas dire dic­ta­to­r­i­al. Du com­mu­nisme à l’an­ci­enne.

Capi­tole de La Havane, siège de l’Assem­blée nationale du pou­voir pop­u­laire.

La révo­lu­tion cubaine de 1959 a mis fin à la dic­tature de Ful­gen­cio Batista (1952–1958), l’a­mi et la mar­i­on­nette des États-Unis. Rap­pelons à toutes fins utiles que Fidel Cas­tro, dans un pre­mier temps, n’é­tait pas com­mu­niste. (Voir “His­to­ria de Cuba” d’Oscar Zanet­ti, Ed. Turn­er — Madrid — P266 à 271). Son alliance avec l’URSS est postérieure à la révo­lu­tion, et a com­mencé avec les pre­mières mesures de blo­cus éta­sunien.

Ce blo­cus, autrement appelé embar­go, a débuté sous la prési­dence de Dwight Eisen­how­er, dès 1960. Il s’agis­sait pour les États-Unis de “punir” les révo­lu­tion­naires cubains, et tout le peu­ple par la même occa­sion.

Ce blo­cus n’a jamais cessé de s’af­firmer, ren­dant la vie des Cubains tou­jours plus dif­fi­cile, mais surtout les forçant à nouer des alliances avec d’autres enne­mis de leur pays bour­reau. Ils ont tou­jours fait front, devenant ce peu­ple qui impres­sionne tou­jours les touristes par leur sens de la débrouil­lardise, de la sol­i­dar­ité et de la résilience.

Trinidad — sud de l’île

Mais aujour­d’hui, du fait de la pres­sion sans cesse crois­sante de leur encom­brant et agres­sif voisin, ain­si que de la dis­pari­tion de leurs rares véri­ta­bles alliés, leur sit­u­a­tion est en train de devenir plus que cri­tique. Le pays est en train de s’ef­fon­dr­er, totale­ment.

L’ar­ti­cle dont je vous soumets ci-dessous quelques larges extraits (traduits par mes soins, on excusera mon ama­teurisme !), en ren­dant hom­mage au peu­ple cubain, retrace les cir­con­stances qui l’ont con­duit à cette impasse dra­ma­tique, et affirme l’ur­gence qu’il y a, et pas seule­ment pour les Cubains, à com­bat­tre et résis­ter à l’or­dre mon­di­al que veut nous impos­er Trump. Il a été rédigé par Atilio Borón, soci­o­logue et poli­to­logue argentin.

Ce dernier est claire­ment un par­ti­san de la Révo­lu­tion cubaine et un défenseur du régime cas­triste en place. Il ne s’ag­it donc pas là d’un arti­cle dénué de toute sub­jec­tiv­ité. Loin s’en faut. Mais il rap­pelle, à mon avis, cer­taines cir­con­stances qui, elles, n’en sont pas moins établies. Même si, hélas, il passe sous silence les pro­pres — et lour­des — respon­s­abil­ités du régime dans la sit­u­a­tion actuelle, désas­treuse, du pays.

Mais cela n’en­lève rien à la néces­sité inter­na­tionale qu’il y a, d’ur­gence, à résis­ter à la vision du monde selon Trump.

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EXTRAITS DE L’ARTICLE D’ATILIO BORONPAGINA/12 DU 16/02/2026 pour la ver­sion orig­i­nale et com­plète.

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Il y a quelques jours le gou­verne­ment cubain a infor­mé les com­pag­nies aéri­ennes que plus aucun com­bustible ne pour­rait être fourni à par­tir du mar­di 10 févri­er minu­it. Obéis­sant, le puis­sant appareil pro­pa­gan­diste de l’Empire s’est aus­sitôt mis au tra­vail pour attribuer cette sit­u­a­tion à la crise énergé­tique de Cuba. Ses affidés dans divers pays – depuis El País en Espagne jusqu’à La Nación et Clarín en Argen­tine et El Mer­cu­rio au Chili pour ne citer que les plus con­nus – bom­bardèrent leurs lecteurs avec un seul mes­sage : la crise énergé­tique cubaine est la con­séquence prévis­i­ble et inévitable d’une mau­vaise ges­tion du gou­verne­ment, une démon­stra­tion de plus de l’échec de la Révo­lu­tion cubaine.

On men­tionne les faits sans en don­ner les caus­es ; on ne dit pas que la crise énergé­tique est la con­séquence du blo­cus crim­inel auquel Cuba a été pro­gres­sive­ment soumis dès le début de la Révo­lu­tion et qui a fait des mil­liers de vic­times tout au long des sept décen­nies écoulées. Cette poli­tique, orchestrée d’abord par Dwight Eisen­how­er puis dévelop­pée par John F. Kennedy et ses suc­cesseurs, avait, et a tou­jours, pour objec­tif de sabot­er le proces­sus révo­lu­tion­naire et démon­tr­er à tous les peu­ples de notre Amérique que le social­isme con­duit inex­orable­ment au chaos économique et à la général­i­sa­tion de la pau­vreté.

Rue de La Havane

Rap­pelons que les pre­mières sanc­tions qui ont affec­té le bon fonc­tion­nement de l’économie cubaine ont été imposées par Eisen­how­er en juil­let 1960 (Réduc­tion des quo­tas d’importation sucrière) puis en octo­bre de la même année inter­dic­tion des expor­ta­tions en direc­tion de l’île, excep­tion faite des médica­ments et des pro­duits ali­men­taires.

(…)

En 1962 le prési­dent Kennedy a décrété un embar­go total sur le com­merce, sous cou­vert de la Loi sur l’aide extérieure de 1961. Les accords avec L’Union sovié­tique ont atténué en par­tie le ter­ri­ble impact du blo­cus, mais la dés­in­té­gra­tion de l’URSS en 1991 a lais­sé Cuba dans un état d’extrême vul­néra­bil­ité. Voy­ant sa proie affaib­lie, le Con­grès des États-Unis n’a pas tardé à son­ner l’hallali et a voté, en octo­bre 1962, la fausse­ment bap­tisée Loi pour la démoc­ra­tie à Cuba inter­dis­ant aux entre­pris­es éta­suni­ennes implan­tées à l’étranger de com­mercer avec Cuba, et lim­i­tant même le com­merce mar­itime en stip­u­lant que tout navire accostant à Cuba se ver­rait inter­dire pen­dant 180 jours toute entrée dans un port des États-Unis. Pour une île comme Cuba cela eut des con­séquences dévas­ta­tri­ces, lim­i­tant l’accès aux biens importés, entra­vant les expor­ta­tions et renchéris­sant de façon notable le prix du fret.

La Havane — 2014

A cela est venu s’ajouter en 1996, une autre loi au nom aus­si pom­peux que men­songer : Loi de lib­erté et de sol­i­dar­ité démoc­ra­tique cubaine. Elle a été pro­posée par le séna­teur ultra-con­ser­va­teur Jesse Helms et l’activiste anti­vac­cin et représen­tant répub­li­cain à la Cham­bre Dan Bur­ton. Cette loi établit de nou­velles restric­tions à l’investissement étranger à Cuba, inter­na­tion­alise encore davan­tage la pres­sion sur les entre­pris­es ou les per­son­nes com­merçant avec Cuba, et surtout, dans son arti­cle III, elle autorise n’importe quel citoyen Éta­sunien à se pour­voir en jus­tice con­tre toute entre­prise (y com­pris non éta­suni­enne) qui main­tiendrait des rela­tions com­mer­ciales de toute nature avec des pro­priétés con­fisquées à Cuba depuis 1959. Plus grave, cette loi – pro­mul­guée par Bill Clin­ton en 1996 – retire au prési­dent toute capac­ité à annuler les sanc­tions sans l’approbation formelle du Con­grès, trans­for­mant ce qui était jusque-là une prérog­a­tive exclu­sive de la prési­dence en une loi nationale que seul le Con­grès peut mod­i­fi­er.

Avec le pre­mier man­dat de Trump, et encore davan­tage aujourd’hui, les mesures dis­crim­i­na­toires ont atteint des niveaux jamais vus jusque-là. L’interdiction et les sanc­tions appliquées à tous ceux qui se ris­queraient à livr­er du pét­role à Cuba con­stituent un acte de guerre d’une grav­ité excep­tion­nelle. La puni­tion col­lec­tive envers tout un peu­ple est un géno­cide. Il n’y a pas d’autre mot. Le coût accu­mulé de près de soix­ante-dix ans de blo­cus se monte, en dol­lars con­stants, à mille cinq cents mil­liards, un chiffre bien supérieur au PIB de l’Argentine et d’autres pays de la région comme la Colom­bie, le Pérou, le Chili et pra­tique­ment tous les autres pays d’Amérique latine et des Caraïbes. Il représente sept fois le coût du Plan Mar­shall d’aide à la recon­struc­tion des pays détru­its par la sec­onde guerre mon­di­ale. Aujourd’hui, une somme bien plus impor­tante est donc con­sacrée à punir Cuba, et pour­tant mal­gré cela le pays est par­venu à main­tenir, pen­dant des décen­nies, des niveaux de développe­ment social, édu­catif, san­i­taire et cul­turels supérieurs à bien des pays dévelop­pés. C’est le cas par exem­ple de la mor­tal­ité infan­tile. Mal­gré tout cela les per­ro­quets de l’Empire con­tin­u­ent de répéter que Cuba est un état « fail­li » alors qu’en réal­ité, le fait qu’il ait réus­si, pen­dant toutes ces années et en dépit des pri­va­tions, à main­tenir le niveau et la qual­ité des soins apportés à sa pop­u­la­tion prou­ve juste­ment tout le con­traire. Une chose que, soit dit en pas­sant, les États-Unis n’ont tou­jours pas réus­si. Alors, quel état a fail­li ?

Cours de sport sur la place cen­trale — La Havane

Dans ce monde où pré­domine l’égoïsme cap­i­tal­iste, Cuba se dis­tingue par son sens de la sol­i­dar­ité inter­na­tionale et son mil­i­tan­tisme human­iste.

(…)

L’au­teur dresse ensuite la liste détail­lée des mis­sions human­i­taires cubaines dans dif­férents pays : Opéra­tion mir­a­cle en Amérique cen­trale (aide oph­tal­mologique), lutte con­tre le virus Ebo­la en Afrique de l’ouest, envoi de la Brigade Hen­ry Reeve en Ital­ie en appui des médecins ital­iens aux pris­es avec le COVID, mais aus­si aide mil­i­taire à l’An­go­la con­tre l’Afrique du sud de l’a­partheid, et du FLN en Algérie. Il s’é­tonne du non-ren­voi d’as­censeur de ces deux pays pro­duc­teurs de pét­role, et les appelle à résis­ter aux men­aces éta­suni­ennes de rétor­sion. Et il con­clut par un appel à la sol­i­dar­ité inter­na­tionale par un boy­cott :

Nous ne pou­vons rester indif­férents face à la destruc­tion de la société cubaine, privée de com­bustible, d’énergie élec­trique et de tout ce qui dépend d’une façon ou d’une autre du rav­i­taille­ment en pét­role. Sans élec­tric­ité, sans Inter­net, sans trans­port les Cubains et les Cubaines seront vic­times de nou­velles souf­frances. Mais ils ne pli­eront pas. C’est pourquoi il est pri­mor­dial de ren­forcer la sol­i­dar­ité avec Cuba, et de le soutenir face à cette nou­velle agres­sion. Il est néces­saire et urgent d’organiser un boy­cott mon­di­al envers les navires qui provi­en­nent des États-Unis, ou qui s’y ren­dent. Qu’ils ne soient plus ni chargés, ni déchargés. Boy­cot­tons les pro­duits éta­suniens. Ce type de boy­cott a fait ses preuves con­tre l’apartheid en Afrique du sud, et celui qui existe, notam­ment en Europe, con­tre le régime raciste israélien pro­duit égale­ment quelques effets. Il faut lut­ter con­tre la dic­tature mon­di­ale que pré­tend instau­r­er Don­ald Trump avec ses com­plices, à l’intérieur comme à l’extérieur des États-Unis. Il est encore temps, mais nous ne pou­vons plus atten­dre.

La Havane

 

 

 

Au fil de l’Argentine

Aujourd’hui, lais­sons un peu de côté l’actualité et la poli­tique, tou­jours aus­si cauchemardesques, pour aller nous promen­er dans les vastes éten­dues.

Tous ceux qui lisent régulière­ment ce blog, ou qui s’intéressent sim­ple­ment à ce pays, le savent : l’Argentine offre une palette de paysages extrême­ment var­iée et con­trastée, palette naturelle­ment large­ment ali­men­tée par l’immensité de ce ter­ri­toire qui s’étend depuis le tropique du capri­corne jusqu’au bord du con­ti­nent antarc­tique. Presque 2 800 000 kilo­mètres car­rés, soit cinq fois la super­fi­cie de notre France, 3600 kilo­mètres du nord au sud, soit la dis­tance entre le Pays Basque et la pointe nord de la Norvège !

A peu près tous les paysages ter­restres y sont con­tenus : forêt trop­i­cale, haute mon­tagne, déserts arides, plaines agri­coles, glac­i­ers comp­tant par­mi les plus éten­dus du monde, paysages polaires… Vis­iter l’Argentine, c’est vis­iter le monde dans toutes ses com­posantes, qu’elles soient géo­graphiques, cli­ma­tiques ou humaines.

La chaine fran­co-alle­mande ARTE pro­pose en ce moment une mini-série doc­u­men­taire qui présente de façon assez com­plète cette diver­sité. Il s’agit de Au fil de l’Argentine. Atten­tion cepen­dant, rien d’exhaustif. Impos­si­ble, en qua­tre épisodes de quar­ante-cinq min­utes cha­cun, de tout mon­tr­er. Néan­moins, le bal­ayage pro­posé est très large, et représente déjà un échan­til­lon qui, je pense, sus­cit­era l’envie d’en voir un peu plus.

Chaque épisode est cen­tré sur une région au sens large, présen­tant à chaque fois trois ou qua­tre points d’intérêt représen­tat­ifs, guidé par un per­son­nage emblé­ma­tique, évi­tant ain­si l’écueil de la monot­o­nie. En voici le détail. L’or­dre est ici indi­catif, on peut naturelle­ment regarder ces doc­u­men­taires dans celui qu’on veut.

1. Buenos Aires et la Pampa

On suit Gabriela, sorte de com­mis­saire-priseur chargée, pour une estancia (une exploita­tion agri­cole dans la Pam­pa) de la vente aux enchères du bétail.

Puis on se rend à La Boca, quarti­er pop­u­laire de la cap­i­tale, pour ren­con­tr­er Nadia Ibañez, qui vit du tan­go : elle ani­me des spec­ta­cles de rue dans le quarti­er du Camini­to, le petit site touris­tique du quarti­er.

Entrée du Camini­to — La Boca — Buenos Aires

Enfin, on ren­con­tre Leila Pelu­so, jeune vétéri­naire qui exerce son méti­er dans l’archipel de Tigre : un ensem­ble d’îles situé sur le delta du fleuve Paraná, au nord de Buenos Aires. A bord de son bateau, elle par­court l’archipel quo­ti­di­en­nement, pour y soign­er les ani­maux domes­tiques des habi­tants, leur évi­tant ain­si de longs et com­pliqués déplace­ments en ville. Une bonne manière pour nous, égale­ment, de con­naitre ce secteur si par­ti­c­uli­er, sorte de quarti­er lacus­tre habité aujourd’hui, essen­tielle­ment, par des Argentins aisés.

Maisons dans le Delta de Tigre — Buenos Aires.

2. Cordoba et Cuyo

On se trans­porte au nord-ouest de Buenos Aires. Cór­do­ba est la deux­ième ville d’Argentine, en nom­bre d’habitants (1,5 mil­lions), et le Cuyo est la région où se trou­ve l’essentiel du vig­no­ble argentin, dont la cap­i­tale est la ville de Men­doza (115 000 habi­tants).

Bar-restau­rant à Men­doza.

Avec Rebec­ca Lobo, ornitho­logue à l’université de Chilecito, on vis­ite la Sier­ra de los Col­orados, mas­sif mon­tag­neux déser­tique de la province de La Rio­ja, près de la fron­tière chili­enne, et sa faune bigar­rée.

Plus au sud, nous par­courons le parc nation­al El Leonci­to, avec Ariel Rodriguez, et avec lui, nous obser­vons un ciel priv­ilégié : plus de trois cents nuits dégagées par an !

Bien enten­du, pas­sage par Men­doza, où l’agronome français Pierre- Aimée Pouget a intro­duit le cépage Mal­bec, qui est devenu depuis l’emblème de la viti­cul­ture argen­tine. Celi­na Bar­tolomé, vigneronne bio (très, très rare en Argen­tine !), nous fait la vis­ite de son exploita­tion et nous explique les par­tic­u­lar­ités de son méti­er.

Pro­priété viti­cole à Maipu, près de Men­doza.

Nous suiv­ons Luisi­na, qui s’occupe, au camp de base, d’accueillir et de faciliter la vie des nom­breux alpin­istes venus s’attaquer au plus haut som­met des Andes : l’Aconcagua, près de sept mille mètres au comp­teur.

Au fond, le som­met enneigé de l’A­concagua, point cul­mi­nant des Andes.

Nous finis­sons par un sur­vol des sier­ras de Cór­do­ba avec Eduar­do Alvarez, qui dirige sa pro­pre école de pilotage et donne un cours à Cami­la, très jeune appren­tie pilote.

3. La terre de feu et la Patagonie

Nous descen­dons à l’extrême-sud, sur cette île que con­stitue la Terre de feu, au bord du canal de Bea­gle, qui relie les deux grands océans et offre une fron­tière naturelle entre Chili et Argen­tine.

Le phare du bout du monde, sur le canal de Bea­gle.

Ushua­ia est la ville la plus aus­trale du monde. Liz y est venue s’y installer, mal­gré la rudesse de la vie ici. Mar­iée à Ser­gio, ils passent leurs journées à relever leurs casiers. Ils pêchent le crabe roy­al, emblème gas­tronomique de la région, cen­tol­la en espag­nol, qu’ils ser­vent ensuite dans leur restau­rant.

Vue par­tielle d’Ushua­ia

Miguel, lui, est un soli­taire. Il veille sur le bétail ovin de son estancia, au nord-est de la Terre de feu. Un paysage de steppe immense, où il faut être né pour pou­voir sur­vivre à l’isolement : ici, le pre­mier voisin est sou­vent à plus de deux heures de route !

Mon­tons un peu plus au nord, sur la côte Atlan­tique. On y trou­ve le parc nation­al de Monte León, dans la province de San­ta Cruz. Le par­adis des gua­na­cos, cousins sauvages des lamas, des pumas, des man­chots et des lions de mer (otaries). Grisel Roscos, ingénieure agronome et respon­s­able de con­ser­va­tion, au parc, nous accom­pa­gne au sein de la colonie de man­chots qu’elle sur­veille de près.

Lions de mer et man­chots — Canal de Bea­gle

Les gua­na­cos et les man­chots sont une des raisons de la forte aug­men­ta­tion de la présence des pumas dans cette région du monde, car leur abon­dance per­met aux félins de dis­pos­er d’un réser­voir qua­si inépuis­able de nour­ri­t­ure. Emil­iano Dona­dio, biol­o­giste au Parc, les observe, et les étudie.

Remon­tons plus à l’ouest, au nord de la région des grands glac­i­ers de Patag­o­nie. Au pied du célèbre Fitz Roy, Martín Lopéz Abad, pas­sion­né d’alpinisme, est venu depuis Buenos Aires pour s’installer à El Chaltén, sta­tion touris­tique de plus en plus prisée par les amoureux de l’escalade et du trekking. Un peu trop même, comme nous le soulignons ici dans un autre arti­cle. En un peu plus de trente ans, ce petit vil­lage per­du dans la mon­tagne est passé de 40 habi­tants à plus de trois mille. Et surtout, il accueille chaque année plus de 230 000 touristes !

Le Mont Fitz Roy, appelé aus­si Chaltén. Dans les nuages, comme sou­vent !

Enfin, nous ter­mi­nons par une vis­ite chez les Mapuch­es, peu­ple natif de Patag­o­nie, dont le ter­ri­toire s’étend à cheval sur l’Argentine et le Chili, à la lim­ite des provinces du Chubut et du Río negro. On trou­ve ici une Patag­o­nie bien dif­férente de celle du sud, au cli­mat plus doux et aux paysages plus agri­coles. Nous faisons con­nais­sance avec Mari-Mari, « Lonko » de sa petite com­mu­nauté Lof Inalef, à la struc­ture matri­ar­cale, implan­tée à El Bol­són.

4. Chaco et les Andes

Le périple se ter­mine par le nord du pays, sur qua­tre régions : Misiones, Cor­ri­entes, Cha­co et Salta.

Pas­sons d’abord par les célèbres chutes de l’Iguazu, situées à la triple fron­tière entre l’Argentine, le Brésil et le Paraguay. 275 cas­cades, sur 3 kilo­mètres de longueur, sur le fleuve du même nom, afflu­ent du Paraná, fleuve prenant sa source au Brésil et se jetant dans l’estuaire du Río de la Pla­ta, entre Buenos Aires et Mon­te­v­ideo.

Chutes d’Iguazu

Misiones, c’est aus­si la région où on pro­duit le fameux « maté », plante ser­vant à pré­par­er LA bois­son emblé­ma­tique des Argentins. Ils en con­som­ment près de cent litres par an et par habi­tant !

Plants de maté — Jardin botanique de Buenos Aires

Avec Mar­i­anela et Can­dela, nous nous ren­dons dans la province de Cor­ri­entes, un peu plus au sud, pour suiv­re leur tra­vail auprès de la faune sauvage du parc de l’Iberá, une des plus vastes zones humides du monde : capy­baras (Carpin­chos en argentin),de gros rongeurs her­bi­vores et aqua­tiques (on les appelle aus­si cochons d’eau), tamanoirs, caï­mans (jacaras), cerfs des marais, jabirus (sorte de cigogne), caracaras hup­pés, vau­tours, et quan­tité d’autres.

Nous con­tin­uons vers For­mosa, au nord du Cha­co et à la fron­tière avec le Paraguay, pour décou­vrir le Baña­do La Estrel­la, immense marécage de plus de 4000 kilo­mètres car­rés, parsemé d’îlots et de zones inondées.

Nous ter­mi­nons le voy­age par la ville de Salta, dans le nord-ouest argentin. Salta la lin­da, Salta la belle, comme l’appellent les Argentins. La ville mar­que la lim­ite entre les plaines fer­tiles de l’est et les con­tre­forts arides des Andes. La région compte par­mi les plus spec­tac­u­laires du pays, avec ses canyons ver­tig­ineux, ses val­lées déser­tiques, les couleurs mag­iques des paysages minéraux, et ses vil­lages de maisons en pisé.

Paysage dans la région de Salta

Dans la petite – et touris­tique – local­ité de Cachi, située au sud-ouest de Salta, nous ren­con­trons Otil­ia Bur­gos, qui main­tient vivante la tra­di­tion de la copla, chan­son infor­ma­tive ponc­tuée de per­cus­sion. Elle s’en sert régulière­ment dans ses tournées d’assistante san­i­taire, pour délivr­er d’une manière ludique ses infor­ma­tions sociales et médi­cales auprès des familles qu’elle vis­ite.

Enfin, nous mon­tons, avec le Train des nuages, jusqu’à la sta­tion de San Anto­nio de los Cobres, la plus haute d’Amérique. La sta­tion, qui cul­mine à plus de 3700 mètres d’altitude, doit son nom aux anci­ennes mines de cuiv­re (cobre, en espag­nol) à l’origine de la con­struc­tion de la voie de chemin de fer. La voie est aujourd’hui entière­ment tournée vers le tourisme, le train ne trans­portant plus que des voyageurs. Dif­fi­cile d’ailleurs d’y trou­ver une place, tant cette ligne est prisée. Il faut dire qu’elle est ver­tig­ineuse, grim­pant jusqu’à 4220 mètres d’altitude et pas­sant sur des via­ducs reposant sur des pylônes de 64 mètres de haut ! 29 ponts, 21 tun­nels, 13 via­ducs en tout !

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Des images de toute beauté, et des doc­u­men­taires servis pour nous faire tra­vers­er l’Atlantique et… explos­er notre bilan car­bone ! Pro­duits par la télévi­sion alle­mande ZDF.

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Toutes les pho­tos sont de l’au­teur de cet arti­cle. 

Revue de presse spéciale Maduro

Je suis allé faire un petit tour de la presse argen­tine, pour voir com­ment cela réagis­sait là-bas à l’arrestation du prési­dent vénézuélien par les forces d’intervention éta­suni­ennes.

Comme de juste dans un pays où la presse est très clivée, les réac­tions dépen­dent de la ten­dance poli­tique du jour­nal qui en fait état.

Côté Página/12, jour­nal de gauche, Trump est «le grand envahisseur». Et même, si on se réfère au mon­tage rigo­lo reprenant une pho­to du célèbre film de Chap­lin, « le grand dic­ta­teur ».

Le quo­ti­di­en souligne les autres pro­jets dont le triste clown de la Mai­son-Blanche ne se cache même pas, le citant : Je ver­rais bien une inva­sion de la Colom­bie (…) il faut sûre­ment faire quelque chose du côté du Mex­ique (…) Cuba est sur le point de tomber. Plus, bien enten­du, ses vues sur le Groen­land.

Dans sa tri­bune, Luis Bruschtein souligne l’insécurité crois­sante pour le monde que fait courir cette inter­ven­tion mil­i­taire, pointant la mol­lesse de la réac­tion chi­noise et russe :

Il est évi­dent que la Russie et la Chine réprou­vent l’intervention mil­i­taire nord-améri­caine, mais ils ne bougeront pas le petit doigt parce qu’ils acceptent le fait que l’Amérique tout entière fasse par­tie de la zone d’influence des États-Unis. Et si tel est le cas, il est évi­dent égale­ment que l’Ukraine fait par­tie de la zone d’influence de la Russie, tout comme Taïwan celle de la Chine. Les grandes puis­sances mar­quent leur ter­ri­toire.

Mais il relève égale­ment l’échec de Trump en ce qui con­cerne la chute du régime chav­iste :

L’opération com­man­do pour enlever Maduro a été un suc­cès, de son point de vue. Mais comme les États-Unis ne pou­vaient se ris­quer à une inter­ven­tion directe au sol comme à Pana­ma, l’objectif était le change­ment de régime. L’arrestation de Maduro devait provo­quer des émeutes, des soulève­ments en cas­cade et la frac­ture des forces armées. Mais l’opposition menée par Maria Cori­na Macha­do ne pou­vait assur­er la moin­dre action dans ce sens.

Le quo­ti­di­en La Nación relève égale­ment cette incer­ti­tude quant à la survie ou non du régime actuel, soulig­nant en titre que «le plan des États-Unis pour « con­duire » le Venezuela reste pris dans un nuage de con­fu­sion». Et ce, remar­que le jour­nal con­ser­va­teur, d’autant plus que Trump lui-même a rejeté l’éventualité d’une prise de pou­voir par l’opposante prin­ci­pale et récent prix Nobel de la Paix, M.C. Macha­do. Il souligne égale­ment que le déman­tèle­ment du secteur de l’administration fédérale en charge des rela­tions extérieures fait qu’aujourd’hui, Trump dépend d’un petit nom­bre de fonc­tion­naires et de parte­naires com­mer­ci­aux de con­fi­ance.

Clar­in est le seul des trois quo­ti­di­ens de référence à faire état de trou­bles à Cara­cas depuis l’enlèvement du prési­dent. On aurait assisté dans le ciel de la cap­i­tale à des sur­vols de drones, ce qui aurait don­né lieu à une inter­ven­tion des forces armées pour les détru­ire. Mais l’origine de ces drones n’est pas pré­cisée. Cer­tains témoins auraient égale­ment aperçu des con­vois moto­cy­clistes et des camions mil­i­taires cir­cu­lant en ville, et des témoins auraient été fer­me­ment priés de ren­tr­er chez eux. Des explo­sions et des tirs auraient été enten­dus dans les envi­rons du palais prési­den­tiel. Mais ces infor­ma­tions restent au con­di­tion­nel, même si le quo­ti­di­en pro­duit quelques vidéos ama­teurs.

Le quo­ti­di­en fait état égale­ment de la mort de 80 per­son­nes durant l’opération, dont 32 cubains affec­tés à la pro­tec­tion du prési­dent vénézuélien.

Dans l’ensemble, la presse argen­tine est pour l’instant dans l’expectative. Le prési­dent argentin, bien enten­du, a aus­sitôt félic­ité son homo­logue Éta­sunien, mais ce n’est une sur­prise pour per­son­ne. Ce qui prime, tout comme chez nous, c’est la stupé­fac­tion et les ques­tions sur la légal­ité de l’opération. Une légal­ité qui devrait, selon La Nación, provo­quer un très long et acharné débat en pro­logue au futur procès de Maduro :

L’arrestation d’un chef d’état – au cours de ce qui restera comme un des actes les plus auda­cieux du sec­ond man­dat de Trump – représente un véri­ta­ble défi tant pour l’accusation que pour la défense, et selon les experts les deux par­ties pour­raient débat­tre pen­dant des années sur la légal­ité de cette arresta­tion et des charges imputées à Maduro avant qu’on puisse le juger. L’arrestation a généré un débat intense aux États-Unis quant à sa légal­ité.

La légal­ité, et l’énorme séisme que représente cette action pour le droit inter­na­tion­al, que Trump vient de fouler aux pieds. Comme le souligne le cor­re­spon­dant à Moscou de La Nación :

La cap­ture du leader vénézuélien prive le prési­dent russe d’un allié et pour­rait aug­menter la main­mise du prési­dent éta­sunien sur le secteur pétroli­er, mais Moscou est atten­tif aux pos­si­bles avan­tages qui pour­raient dériv­er de la divi­sion du monde en sphères d’influence du leader nord-améri­cain.

Et en effet, Trump vient de faire vol­er en éclat ce qui restait du frag­ile équili­bre assuré par les règles régis­sant les rela­tions inter­na­tionales. Au prof­it d’un nou­v­el ordre mon­di­al : celui des plus forts. Comme il le répète à l’envi à pro­pos du Groen­land : j’en ai besoin, donc j’ai le droit de le pren­dre. Un point de bas­cule qui nous ren­voie des siè­cles en arrière, lorsque les Empires se dis­putaient des ter­ri­toires loin­tains, et que pré­valait la loi des plus forts.

Dif­fi­cile de ne pas y voir un retour en force du colo­nial­isme. Aux États-Unis le con­trôle de tout le con­ti­nent améri­cain, à La Russie celui de l’Europe, à la Chine celui de l’Asie. Ils se parta­gent déjà l’Afrique. On peut facile­ment sup­pos­er en tout cas que telle est la vision qu’en ont les nou­veaux grands dic­ta­teurs mon­di­aux que sont Trump, Pou­tine et Xi Jin Ping.

Et pen­dant ce temps, nos braves dirigeants Européens nous livrent un spec­ta­cle qui fait hésiter entre l’abattement et la franche mar­rade. Tétanisés, divisés, sans voix. Not’ bon prési­dent n’a même pas été fichu de pren­dre une posi­tion cohérente, et sem­ble en être encore à bégay­er un dis­cours hési­tant entre la soumis­sion au fait accom­pli et, tout de même, un poil de dig­nité.

Maduro était devenu un dic­ta­teur comme tous les autres : par faib­lesse et incom­pé­tence. Il a ruiné son pays, inca­pable de faire fruc­ti­fi­er une manne pétrolière pour­tant la plus pro­lifique du monde. Totale­ment inca­pable de porter un cos­tume bien trop grand pour lui, il s’est entouré de cor­rom­pus qui ont pil­lé les pour­tant mai­gres ressources de l’état, en affamant le peu­ple. En rép­ri­mant toute oppo­si­tion, il l’a rad­i­cal­isée et offerte sur un plateau aux pires idéo­logues ultra-libéraux. Main­tenant si le régime tombe, c’est l’extrême-droite la plus dure qui pren­dra le pou­voir, avec l’aval du clown aux cheveux orange. Parce que prix Nobel ou pas, Maria Cori­na Macha­do est (enfin, était, jusqu’à ce qu’il la répudie, prob­a­ble­ment par jalousie !) du même bord que Trump ou Milei. Une sim­ple mar­i­on­nette de bien plus puis­sants qu’elle.

Depuis quelques jours, le monde est devenu une jun­gle, dom­inée par seule­ment trois lions. On peut se ras­sur­er comme on peut : ceux-là ne se fer­ont pas la guerre, se con­tentant de se partager le monde. Reste à savoir ce qu’ils en fer­ont, du monde.

*

PS. Sur la fin du droit inter­na­tion­al con­sacrée par l’in­ter­ven­tion trumpi­enne, je vous recom­mande cet excel­lent arti­cle de Romain Ruiz, sur le site de Blast. En accès libre.

 

Un roman à contre-courant

Veron­i­ca Bal­da est une jour­nal­iste qui ani­me un des pro­grammes de radio les plus écoutés de la mat­inée. Un jour, elle apprend une nou­velle qui va chang­er le cours de sa vie : une jeune femme est tombée depuis le cinquième étage d’un immeu­ble du quarti­er de Reco­le­ta, à Buenos Aires. L’appartement appar­tient à un dirigeant en vue de l’industrie agro-ali­men­taire, et la mort de la jeune femme est bien plus qu’un sim­ple fait divers. Veron­i­ca sait qui elle est, car il existe entre elles deux un lien étroit et secret. A mesure que se déroule le roman, le lecteur lira dif­férentes ver­sions des faits, décou­vrant ain­si qu’un réc­it peut être mul­ti­fac­ettes et sub­jec­tif, parsemé d’artifices et de pré­sup­posés.

Voici pour une brève présen­ta­tion du dernier roman, La muerte aje­na, de Clau­dia Piñeiro, autrice argen­tine de déjà 11 romans et 6 pièces de théâtre. J’en ai déjà par­lé ici, à pro­pos d’un de ses romans porté à l’écran pour une série Net­flix, «les veuves du jeu­di».

Cou­ver­ture du livre “La muerte aje­na”. (Alfaguara Edi­teur)

Mes goûts lit­téraires n’ont naturelle­ment qu’un intérêt relatif, étant tout per­son­nels, mais Clau­dia Piñeiro, que j’ai décou­verte finale­ment assez récem­ment, alors que son pre­mier roman date de 2005, est depuis une de mes autri­ces préférées. J’ai dévoré tous ses romans dans les deux années qui vien­nent de s’écouler.

Ce dernier roman prend une dimen­sion sup­plé­men­taire dans le con­texte du virage à l’extrême-droite ultra-libérale pris par l’Argentine depuis 2024 avec l’arrivée au pou­voir de Javier Milei. Car à tra­vers ce fait divers trag­ique, il abor­de dif­férentes facettes de ces nou­velles sociétés s’établissant – ou se ré-étab­lis­sant – sur des principes réac­tion­naires. Et pas seule­ment en Argen­tine, hélas.

La jeune vic­time était une escort-girl, cour­tisane de luxe au ser­vice d’un riche et puis­sant dirigeant indus­triel. Sa posi­tion priv­ilégiée lui fait décou­vrir cer­tains secrets inavouables, et c’est ce qui la con­duira à sa perte.

L’habileté de Clau­dia Piñeiro, c’est de faire con­duire son réc­it par trois per­son­nages dif­férents, qui vont délivr­er trois ver­sions très éloignées de ce fait divers. Nous don­nant à réfléchir sur la notion d’objectivité en matière de réc­it jour­nal­is­tique, en mon­trant que la vérité des faits ne résiste jamais à la sub­jec­tiv­ité, voulue ou subie, de celui ou celle qui pré­tend la délivr­er.

Mais le roman per­met d’aborder bien d’autres aspects des sociétés mod­elées par la vague néo-con­ser­va­trice en cours.

Un des autres sujets du livre est l’exploitation du corps féminin, et de l’hypocrisie rég­nante au sein des milieux les plus con­ser­va­teurs et patri­ar­caux : on défend une sup­posée lib­erté des femmes à ven­dre leur corps (chez nous, un député du RN pro­pose même de rou­vrir les bor­dels), mais on pré­tend leur inter­dire, par exem­ple, d’interrompre leur grossesse.

Le roman con­tient égale­ment en fil­igrane (fil­igrane bien vis­i­ble, néan­moins !) une cri­tique directe des thès­es réac­tion­naires telle­ment en vogue actuelle­ment. Voici par exem­ple la descrip­tion que Clau­dia Piñeiro, par la voix de la vic­time elle-même, se livrant peu avant sa mort à une jour­nal­iste de la presse écrite, fait des idéo­logues néo-con­ser­va­teurs. Le jeune femme assis­tait, en tant que cour­tisane de luxe accom­pa­g­nant son client hup­pé, aux réu­nions du mou­ve­ment «Pour la Patrie en dan­ger» (Por la patria en peli­gro, titre der­rière lequel il n’est pas dif­fi­cile de voir une allu­sion à La Lib­er­ta Avan­za, par­ti de Milei).

En assis­tant à ces réu­nions, j’ai com­mencé à com­pren­dre leur pro­jet, et ça me fai­sait peur. Avec le plus grand naturel, ils dis­aient des choses comme «Il n’y a pas : pour que ce pays soit viable, il y a des gens à sup­primer». Au début je pen­sais qu’ils plaisan­taient, mais non, ils par­laient sérieuse­ment, je vous le garan­tis. Ils dis­aient aus­si «est-ce que c’est de notre faute si les pau­vres ont plus d’enfants qu’ils ne peu­vent en nour­rir ? Pourquoi est-ce que nous devri­ons pay­er pour leur manque de prévoy­ance ?» Un jour ils ont invité un soci­o­logue de je ne sais plus quelle pres­tigieuse uni­ver­sité. Le type se déclarait con­tre l’avortement et même con­tre la con­tra­cep­tion, mais insis­tait sur le fait que si on ne lim­i­tait pas les nais­sances dans les quartiers pop­u­laires, la démoc­ra­tie serait con­trôlée par des gens incultes, incom­pé­tents, juste parce qu’ils sont la majorité. Ter­ri­fi­ant, non ? Ce qu’ils avançaient pour sauver la par­tie, c’était tout ce que mon père reje­tait : l’université payante, la pri­vati­sa­tion de la san­té, la cul­ture comme enne­mi prin­ci­pal, le retrait de l’État de toute activ­ité non rentable, rejet de toute mesure impli­quant une redis­tri­b­u­tion des richess­es. Et con­ser­vatisme max­i­mum pour tout ce qui a trait aux droits des femmes et des minorités, prô­nant le retour de la femme « à sa place, celle qu’elle a aban­don­née et que main­tenant elle regrette ». « La femme que nous voulons, pas cette inutile qu’elle est dev­enue ». (La muerte aje­na, p. 169–170. Tra­duc­tion PV)

Voilà qui doit vous rap­pel­er quelque chose. Sinon, il ne vous reste plus qu’à aller faire un tour sur Cnews.

Hélas pour les non his­panisants, il va fal­loir atten­dre un peu avant de pou­voir lire ce dernier roman de Clau­dia Piñeiro, pas encore traduit. Mais en atten­dant, je ne saurais trop vous con­seiller quelques autres livres de la même autrice. On a déjà par­lé des Veuves du jeu­di, mais il en existe à ce jour qua­tre autres traduits en français, tous chez Actes Sud :

Ele­na et le roi détrôné
Béti­bou
A toi
Une chance minus­cule

(Je vous ai mis les liens vers le site Babe­lio, sur lequel vous trou­verez cou­ver­tures et résumés).

En ces temps où la fake news et le men­songe tien­nent lieu de vérités poli­tiques, ce dernier roman de Clau­dia Piñeiro tombe à point nom­mé pour remet­tre cer­taines pen­d­ules jour­nal­is­tiques à l’heure. Et met­tre en relief la pro­fonde hypocrisie, et l’escroquerie, que con­stitue le dis­cours néo-con­ser­va­teur qui, mal­heureuse­ment, sem­ble pour­tant tout emporter sur son pas­sage y com­pris dans les class­es pop­u­laires, aujourd’hui et à peu près partout dans le monde.

Un joli décryptage des forces médi­a­tiques à l’œuvre, en Argen­tine et ailleurs, pour assur­er un pou­voir défini­tif aux class­es dom­i­nantes, par le con­trôle exclusif des moyens d’information, devenus de purs canaux de pro­pa­gande.

Pour les his­panisants, La muerte aje­na a été pub­lié chez l’excellente mai­son Alfaguara.

Clau­dia Piñeiro

L’extrême-droite “au travail”

Main­tenant qu’il a la majorité (rel­a­tive) au par­lement, le prési­dent Milei a donc les mains plus libres pour impos­er ses réforme ultra-libérales.

Pre­mier volet ces jours-ci, avec la grande réforme du droit du tra­vail, qui va être présen­tée aux députés. But affiché : faire redé­mar­rer l’emploi dans un pays miné par ce qu’on appelle l’emploi informel, qu’on appellerait chez nous, le tra­vail au noir. Selon les sources, celui-ci con­cern­erait entre 40 et 50 % de l’emploi effec­tif argentin. Une paille.

Solu­tion pré­con­isée : inciter les employeurs “offi­ciels” en sim­pli­fi­ant au max­i­mum le droit du tra­vail. Traduisez : faire en sorte que la loi n’entrave pas trop les rela­tions entre employeurs et employés. Sous-texte : arrê­tons d’ennuyer les employeurs avec des lois trop con­traig­nantes.

L’axe prin­ci­pal, c’est de favoris­er au max­i­mum les négo­ci­a­tions internes, au détri­ment de règles nationales. Autrement dit : le droit du tra­vail est sub­or­don­né à la négo­ci­a­tion directe entre patron et salarié.

Quelques exem­ples.

1. La durée du tra­vail. Jusqu’ici, la durée heb­do­madaire et jour­nal­ière du tra­vail était régie par une con­ven­tion col­lec­tive s’appliquant à toutes les entre­pris­es, privées comme publiques. Place désor­mais à “la banque horaire”. Cela sup­prime de fait les heures sup­plé­men­taires, faisant faire au pas­sage de sub­stantielles économies aux employeurs. Le principe, c’est la flex­i­bil­ité. L’employeur peut décider de répar­tir les heures dues par l’employé selon les besoins. En clair : un jour, il peut deman­der à l’employé de tra­vailler deux heures de plus, et lui dire que le surlen­de­main, il par­ti­ra deux heures avant la fin de sa journée. Autrement dit, on pour­ra ain­si faire des journée de douze heures en toute légal­ité, et au tarif nor­mal !

Selon le min­istre de “la dérégu­la­tion et de la trans­for­ma­tion de l’état” (son inti­t­ulé offi­ciel), chargé de défendre la réforme, “Ce n’est pas la fin des heures sup­plé­men­taires, elles exis­tent tou­jours. Sim­ple­ment, on définit une banque horaire. Un jour vous devez rester deux heures de plus et l’employeur vous dit, prenez-vous deux heures ven­dre­di. Cela se négo­cie directe­ment entre les par­ties. C’est juste per­me­t­tre une cer­taine flex­i­bil­ité, car les modes de tra­vail ont changé, on doit s’ouvrir à cela”.

2. Les vacances. Désor­mais, elles aus­si font l’objet d’une négo­ci­a­tion interne. La péri­ode d’été n’est plus sys­té­ma­tique, c’est au con­traire un béné­fice excep­tion­nel, oblig­a­toire seule­ment une fois tous les trois ans. Pour le reste, c’est à voir au sein de l’entreprise. Les vacances sont négo­ciées par péri­odes d’au moins sept jours con­sé­cu­tifs, la négo­ci­a­tion devant en établir les dates dans l’année. Deux fois sur trois, l’employeur pour­ra donc exiger que l’employé prenne ses vacances “hors sai­son”. Pra­tique pour l’organisation des familles et la cohérence avec les vacances sco­laires.

Le min­istre : “La loi actuelle vous demande de pren­dre vos vacances à une péri­ode déter­minée de l’année. Cette flex­i­bil­i­sa­tion est un peu ce que deman­dent les jeunes. On décide par con­sen­te­ment mutuel. La loi prévoit qu’on puisse les pren­dre entre octo­bre et avril, sur un min­i­mum de sept jours, mais dès l’instant que les par­ties s’entendent, tout peut s’envisager”.

3. Les charges sociales. Elles sont dérivées vers un organ­isme de ges­tion privé, le Fonds d’assistance au tra­vail (Fon­do de asis­ten­cia lab­o­ral, FAL). Les employeurs versent l’équivalent de 3% de la masse salar­i­ale totale à ce fonds. En con­trepar­tie, ils sont exonérés de 3% de leurs charges envers la Sécu­rité sociale. Opéra­tion blanche pour eux, mais perte sèche pour la Sécu argen­tine.

4. Droit de grève. La notion de “ser­vices essen­tiels”, pour lesquels un ser­vice min­i­mum de 75% est exigé en cas de grève, est éten­du, grâce à une nou­velle qual­i­fi­ca­tion : “les ser­vices d’importance cap­i­tale”. Sont con­cernés des secteurs aus­si var­iés que la restau­ra­tion, les médias ou l’agro-alimentaire.

Voilà pour quelques exem­ples emblé­ma­tiques.

On le voit, le grand principe, c’est de “localiser“au max­i­mum les rela­tions patronat-salari­at, avec très cer­taine­ment une arrière-pen­sée : affaib­lir les syn­di­cats nationaux, comme la CGT. Le gou­verne­ment lib­er­tarien de Milei pousse au développe­ment de syn­di­cats “mai­son”, autrement dit, attachés à chaque branche, voire à chaque entre­prise. But non exprimé : redonner un pou­voir dis­cré­tion­naire à l’employeur, en remet­tant la défense des employés entre les mains d’organismes for­cé­ment plus petits, donc plus faibles. Voire même créés par les employeurs eux-mêmes, à la manière de cer­tains syn­di­cats état­suniens.

La loi n’est pas encore votée, les syn­di­cats naturelle­ment coin­cent grave­ment, et organ­isent une man­i­fes­ta­tion de protes­ta­tion jeu­di prochain. Selon cer­tains spé­cial­istes du droit du tra­vail, cette loi ramène l’Argentine plusieurs décen­nies en arrière, avant même la nais­sance de la notion de droit du tra­vail, issu des graves événe­ments de la Semaine trag­ique et des gran­des man­i­fes­ta­tions des ouvri­ers de Patag­o­nie, dans les années 1919–1920.

Car en réal­ité, c’est bien d’une flex­i­bil­i­sa­tion totale en faveur des employeurs dont il s’agit. Quelle force de négo­ci­a­tion peu­vent avoir les employés s’ils doivent négoci­er seuls face à l’employeur sans le sou­tien de syn­di­cats forts ?

Selon l’avocate spé­cial­isée Natalia Sal­vo, la réforme “nous ramène à des temps sans lois, et ren­voie à un passé sans garde-fou, où la rela­tion de tra­vail est livrée à la volon­té du plus fort : l’employeur (…) Mod­erniser, c’est aug­menter la pro­tec­tion (NDLA : des salariés) pas la réduire.”.

Un avant-goût de ce qui nous attend, nous Français, à par­tir de 2027 et la vic­toire annon­cée du RN ?

*

Sources divers­es :

Résumé des prin­ci­pales mesures sur Pagina/12 :

https://www.pagina12.com.ar/2025/12/12/una-modernizacion-apenas-mejor-que-la-inquisicion/

Inter­view du min­istre :

https://www.lanacion.com.ar/economia/reforma-laboral-sturzenegger-aclaro-cambios-en-indemnizaciones-vacaciones-y-horas-extra-nid12122025/

Le pro­jet de loi com­plet :

https://www.lanacion.com.ar/politica/que-dice-completo-el-proyecto-de-ley-de-reforma-laboral-nid11122025/

Grosse surprise électorale !

Pour une sur­prise, c’est une sur­prise. Jusqu’à la semaine dernière, aucun sondage ne don­nait le par­ti de Milei, LLA (La Lib­er­tad Avan­za), à plus de 30 % des suf­frages. La désil­lu­sion était sur toutes les lèvres, et nom­bre des électeurs de novem­bre 2023 se pré­paraient soit à s’abstenir, soit à chang­er leur vote.

Même du côté de Milei, on sem­blait résigné. On avait déjà pré­paré, sans doute, les com­mu­niqués rel­a­tivisant les mau­vais résul­tats.

En fait de mau­vais résul­tats : une vic­toire nette et sans bavures, ou presque. 40,7%, 9 points devant l’opposition péro­niste, créditée de moins de 35 %. Le plus beau : même dans la province de Buenos Aires, pour­tant net­te­ment per­due 47 à 33 lors des élec­tions régionales de sep­tem­bre, LLA devance les péro­nistes, en obtenant 7 sièges de députés sur 13.

Pro­jec­tion résul­tats pub­liée par Pagina/12. Il est à not­er que le quo­ti­di­en La Nación ne crédite le péro­nisme que de 31, 7 % des suf­frages, donc moins que celle-ci.

Ce matin, la presse dans son ensem­ble peine à analyser ces résul­tats plus qu’inattendus. Et même inespérés par les vain­queurs du jour. Par­lant de la «remon­ta­da» de Buenos Aires, La Nación pose la ques­tion à un mil­lion de pesos : «com­ment a fait le gou­verne­ment pour rat­trap­er 14 points en moins de 50 jours ?».

C’est que le cas de Buenos Aires laisse par­ti­c­ulière­ment pan­tois. Entre les élec­tions de sep­tem­bre et celles d’hier, LLA a pris 880 000 électeurs de plus. Or, il n’y a eu que 335 800 votes exprimés de plus, et bien enten­du, tous ne se sont pas portés sur LLA. D’où vient donc cette énorme dif­férence, demande le quo­ti­di­en argentin ?

Dans l’ensemble, selon les lignes édi­to­ri­ales, au moins trois expli­ca­tions sont avancées :

1. La sta­bil­i­sa­tion de l’inflation. Elle est portée, avec rai­son, au crédit de la poli­tique d’austérité de Milei. Elle ras­sure, même si c’est au prix de beau­coup de souf­frances économiques. Et pour beau­coup d’Argentins, le retour des péro­nistes sig­ni­fierait à coup sûr celui d’une infla­tion très élevée.

2. L’intervention déci­sive de Don­ald Trump. C’est l’angle choisit par le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12 : «Pour le moment, Trump a gag­né». Trump n’a pas hésité à inter­venir dans la cam­pagne, en arrosant le bud­get argentin de 20 mil­liards de dol­lars, avec promesse d’en lâch­er davan­tage en cas de vic­toire. Pour ce quo­ti­di­en, l’électorat argentin ressem­ble assez à celui qui a élu Trump aux États-Unis. Même vague con­ser­va­trice, même sen­ti­ment de déclasse­ment, imper­méa­bil­ité aux scan­dales, qu’ils soient liés à la cor­rup­tion ou à la moral­ité. A ce pro­pos, citons le jour­nal :

Il y quelques heures, sur notre radio, nous disions qu’il était a pri­ori dif­fi­cile de savoir l’influence sur l’électorat des scan­dales de cor­rup­tion qui affectent le gou­verne­ment. Beau­coup, un peu, presque pas ? Il est clair que la réponse est la numéro 3. Le «presque» étant à reli­er, sans doute, au niveau d’abstention record pour ces lég­isla­tives. Toute une par­tie de la pop­u­la­tion qui n’a pas voté, autant qu’on puisse en juger, parce qu’elle con­sid­ère que la poli­tique ne change pas sa vie ni ne répond à ses néces­sités vitales ou ses souhaits les plus élé­men­taires. La cor­rup­tion dans tous les cas, est un détail par rap­port à cela.

3. Le rejet per­sis­tant du «kirch­ner­isme». De mon mod­este point de vue, là réside en grande par­tie la clé du vote des Argentins. Le kirch­ner­isme, ten­dance de cen­tre-gauche du péro­nisme, a gou­verné pen­dant près de vingt ans, c’est à dire la plus grande par­tie de ce début de 21ème siè­cle. Infla­tion, bas salaires, chô­mage, pau­vreté, cor­rup­tion à grande échelle (l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er, tout comme notre Sarkozy, purge une peine de prison, à domi­cile dans son cas). A part pour l’inflation, Milei ne fait guère mieux, mais donc, quand même, un petit peu.

Et surtout, le kirch­ner­isme, et le péro­nisme en général, s’est présen­té sans réel pro­jet, et divisé, à ces élec­tions. Il aura été sans doute la prin­ci­pale vic­time de la forte absten­tion (près de 40%). Selon le poli­to­logue Fed­eri­co Zap­a­ta, cité par La Nación, “L’an­tikirch­ner­isme est aujour­d’hui le pre­mier mou­ve­ment social de masse d’Ar­gen­tine”.

Ce sont là quelques clés, qui n’expliquent pour­tant pas l’ampleur de la vic­toire miléiste. Certes, moins forte que lors de la prési­den­tielle (entre temps, Milei aura donc per­du 14 points, de 55 à 41%), mais absol­u­ment incon­testable. Il n’a pas la majorité absolue, mais d’une, il pour­ra sans prob­lème impos­er ses décrets-lois sans que le par­lement ne puisse s’y oppos­er, et de deux il pour­ra compter sur des alliances ponctuelles au sein du par­lement, où il dis­pose main­tenant d’une majorité rel­a­tive.

La Nación, tou­jours, relève qu’au bout du compte, le résul­tat en pour­cent­age de cette élec­tion cor­re­spond peu ou prou à l’indice de pop­u­lar­ité de Milei le plus récem­ment établi par le sondage effec­tué régulière­ment par l’université Di Tel­la. En somme, les électeurs n’ont fait que con­firmer une ten­dance : celle d’une baisse — rel­a­tive — de pop­u­lar­ité, mais en même temps, d’une dou­ble con­fir­ma­tion. D’un côté, le gou­verne­ment ne sus­cite qu’une con­fi­ance lim­itée (41% d’opinions favor­ables), de l’autre, l’absence d’alternative crédi­ble lui per­met d’affermir son socle élec­toral face à des adver­saires qui doivent main­tenant se redéfinir et pro­pos­er un véri­ta­ble con­tre-pro­jet, inex­is­tant pour le moment.

Car c’est sur ce vide que s’est établi, et se con­solide, la vic­toire du trublion ultra-libéral. Tant qu’il ne sera pas comblé, on doit con­stater qu’il n’aura vis­i­ble­ment pas trop de soucis à se faire.

*

Ci-dessous, la pro­jec­tion en sièges, lun­di matin, don­née par le quo­ti­di­en La Nación. La majorité absolue est de 129 sièges. On remar­quera donc que per­son­ne ne l’obtient, bien sûr, et qu’en sièges, les péro­nistes restent donc les plus nom­breux. Mais Milei pour­ra compter sur les 24 députés du PRO (droite clas­sique) pour des alliances ponctuelles, et il ne man­quera pas de faire pres­sion sur ceux des «Provinces unies» (liste protes­tataire portée par des gou­verneurs de provinces et qui a large­ment échoué à ces élec­tions) pour les oblig­er à avalis­er cer­tains de ses pro­jets. On notera égale­ment la per­sis­tante inex­is­tence de la gauche argen­tine, créditée ici de seule­ment 4 sièges. Quant à l’UCR, Union civique rad­i­cale, ancien par­ti qui a dom­iné la vie poli­tique argen­tine pen­dant des décen­nies (c’était celui notam­ment du prési­dent Raúl Alfon­sín, pre­mier prési­dent élu après la dic­tature mil­i­taire), il dis­parait peu à peu du paysage. L’écologie poli­tique, elle, n’est même pas encore dans le ven­tre de sa mère !

Pour com­para­i­son, voici la con­fig­u­ra­tion avant cette élec­tion :

 

 

Législatives argentines : J‑7

Dans Pagina/12 de ce dimanche 19 octo­bre, le dessin humoris­tique quo­ti­di­en de Paz résume assez bien l’ambiance actuelle en Argen­tine à sept jours des élec­tions lég­isla­tives, où le prési­dent d’extrême-droite Javier Milei espère décrocher la majorité qui lui per­me­t­trait de gou­vern­er sans être con­stam­ment, comme c’est le cas aujourd’hui, freiné par les votes défa­vor­ables du Par­lement.

On y voit Milei inter­rogé par un jour­nal­iste télé et dis­ant :

Le plus impor­tant, le 26 octo­bre est de … Et le jour­nal­iste de finir la phrase :
Gag­n­er ? Ce à quoi Milei répond :
Con­va­in­cre Trump que nous n’avons pas per­du.

Cou­ver­ture de Pagina/12 du 19-10-2025

Et c’est qu’en effet ces derniers jours, Trump, qui a mis la main à la poche pour soutenir son copain Milei en offrant la bagatelle de 20 mil­liards au Tré­sor argentin, a annon­cé qu’en cas de vic­toire de l’opposition, il couperait les vivres. Une ingérence qui ramène les Argentins aux joyeux temps des années 40, où les États-Unis pre­naient ouverte­ment posi­tion con­tre l’élection de Juan Perón. (Le par­ti péro­niste en avait d’ailleurs fait un slo­gan de la cam­pagne prési­den­tielle de 1946, à par­tir du nom de l’ambassadeur améri­cain : ¿Braden o Perón ? Lien vers image)

Les derniers sondages ne don­nent guère matière aux par­ti­sans de Milei d’être très opti­mistes. La pop­u­lar­ité du prési­dent est en berne, les man­i­fes­ta­tions se suc­cè­dent, met­tant des mil­liers de gens dans la rue chaque semaine ou presque, et les dif­fi­cultés s’accumulent pour un gou­verne­ment qui ne parvient ni à réelle­ment remon­ter une économie qui stagne, ni à con­tenir la mon­tée du dol­lar qui pèse sur la dette publique, et qui peine à se dépa­touiller des dif­férents scan­dales qui vien­nent brouiller son image, avec notam­ment l’affaire de la chute de la cryp­tomon­naie $Libra dont le prési­dent avait fait la pro­mo­tion publique, et la démis­sion for­cée du député du par­ti gou­verne­men­tal José Luis Espert, accusé de blanchi­ment d’argent en lien avec le nar­co­traf­ic.

Le quo­ti­di­en La Nación dresse trois pro­fils pos­si­bles pour les résul­tats de dimanche prochain.

1. Une vic­toire du par­ti gou­verne­men­tal, LLA (La lib­er­tad avan­za), arrivant en tête avec entre 35 et 40% des voix. Pro­jec­tion en sièges : env­i­ron 70, ajoutés à ceux du par­ti de droite clas­sique, son allié, cela porterait l’ensemble à une cen­taine de sièges sur 257. C’est loin de la majorité absolue, mais cela per­me­t­trait à Milei de gou­vern­er par décrets, puisqu’il aurait plus de 30% des sièges, min­i­mum néces­saire pour cela.

2. Match nul avec le péro­nisme : 33 à 35% des voix cha­cun. Cela ne chang­erait qu’à la marge : env­i­ron 95 sièges sur 257. Mais surtout, plus ques­tion de gou­vern­er par décret.

3. Défaite, avec moins de 30% des voix, et un max­i­mum de 80 sièges alliés com­pris.

On le voit, aucun des scé­nar­ios présen­tés par La Nación n’envisage une vic­toire nette, et encore moins une majorité absolue pour le par­ti gou­verne­men­tal (El ofi­cial­is­mo, comme on dit en espag­nol). Milei s’accroche donc à l’espoir de par­venir au tiers des sièges, et pou­voir ain­si avoir le champ libre pour impos­er ses lois, en con­tour­nant l’obstacle par­lemen­taire, qui lui a couté jusqu’ici pas mal de lois restées let­tre morte. Une ambi­tion mod­este au regard des promess­es sus­citées par sa pour­tant nette vic­toire prési­den­tielle de fin 2023.

Son prin­ci­pal hand­i­cap réside dans sa con­cep­tion même de la poli­tique. Arrivé au pou­voir avec la promesse de dyna­miter le sys­tème, il s’est très vite coupé de nom­bre d’alliés poten­tiels, désignés eux aus­si, au même titre que les péro­nistes voués aux gémonies, comme respon­s­ables de la ruine du pays. Ce que lui reprochent à mots cou­verts même des parte­naires extérieurs favor­ables à sa poli­tique, navrés de voir ses excès entach­er une gou­ver­nance dont ils rêvaient de faire un lab­o­ra­toire d’idées. Citons Martín Rodríguez Yebra dans La Nación :

Milei doit urgem­ment recon­stru­ire, sous la pres­sion extérieure, la coali­tion qui s’offrait à lui il y a un an et qu’il s’est lui-même chargé de dyna­miter à coups d’insultes et de promess­es non tenues. Le mépris envers ces mains ten­dues après son tri­om­phe de 2023 répondait à une logique idéal­iste : dans l’enthousiasme de la con­quête du pou­voir il n’acceptait que les sou­tiens incon­di­tion­nels à son utopie lib­er­taire. Milei se définis­sait comme un prophète venu libér­er l’Argentine des con­traintes que la poli­tique impo­sait aux mécan­ismes du marché. Sa mis­sion ultime était d’abolir l’état pour libér­er une bonne fois la puis­sance de l’initiative privée. Ces quelques alliés de cir­con­stance étaient con­sid­érés eux aus­si respon­s­ables de la ruine passée. Qu’ils soient «les dégénérés fis­caux» qui gou­ver­naient les provinces ou les «tièdes» et les «couil­lons à principes» du PRO, le par­ti for­mé par Mauri­cio Macri (L’ancien prési­dent de droite, NDLA). Tous des «cafards, des rats, des com­plices affligés de par­a­sitisme men­tal».

En cat­a­stro­phe, pour recon­quérir un élec­torat de plus en plus scep­tique, Milei tente de revoir sa copie, et d’amender un peu son ultra-libéral­isme, dont les sanglantes coupes budgé­taires dans de trop nom­breux domaines (Retraites, san­té, uni­ver­sité, travaux publics, finance­ment des provinces) ont fait bondir ses scores d’impopularité. La tronçon­neuse a été remisée, au moins pro­vi­soire­ment d’ici les élec­tions, dans l’abri de jardin.

Cela sera-t-il suff­isant ? Rien n’est moins sûr. Pagina/12 relève dans son édi­tion de ce dimanche que le gou­verne­ment pré­pare un affichage des résul­tats qui lui soit le moins défa­vor­able pos­si­ble. Méth­ode ? Les présen­ter non par régions, mais de façon générale. Ce qui per­me­t­trait à LLA, qui se présente partout sous une seule dénom­i­na­tion, d’afficher de meilleurs résul­tats que ses adver­saires, qui eux, présen­tent des can­di­dats régionaux défen­dant une même mou­vance, mais sous des éti­quettes dif­férentes. Préoc­cu­pa­tion sig­ni­fica­tive du pes­simiste offi­ciel ambiant.

Ren­dez-vous lun­di prochain !

Débat sur LCP : Milei, le président à la tronçonneuse

Hier soir, comme annon­cé, la chaine par­lemen­taire LCP a dif­fusé le doc­u­men­taire de François ‑Xavier Fre­land «Javier Milei, le prési­dent à la tronçon­neuse».

L’objectif du réal­isa­teur était de nous expli­quer, à nous Français sou­vent très per­plex­es vis-à-vis de la poli­tique sud-améri­caine en général, et argen­tine en par­ti­c­uli­er, les raisons de l’élection de ce prési­dent auto­proclamé anti­sys­tème, ultra-libéral (et même lib­er­tarien), qui pen­dant sa cam­pagne élec­torale promet­tait de dyna­miter l’état et de met­tre fin non seule­ment à la crise économique latente depuis près d’un siè­cle, mais égale­ment à la «caste» poli­tique qui l’entretenait soigneuse­ment, selon ses dires.

Le doc­u­men­taire s’étale rel­a­tive­ment peu sur la jeunesse de Milei, rap­pelant sim­ple­ment qu’il était un élève plutôt tur­bu­lent et clow­nesque, plus habitué aux derniers rangs qu’aux pre­miers.

Il s’attache plutôt à inter­roger d’une part les dif­férents acteurs et par­ti­sans de son pro­jet, et d’autre part quelques-uns de ses plus vir­u­lents détracteurs.

C’est là qu’à mon sens, le doc­u­men­taire pêche un peu (et même pas mal) par com­plai­sance. Ou par déséquili­bre. D’un côté, des idéo­logues affir­més, comme Manuel Adorni et Agustín Laje, inter­rogés dans des cadres formels et dont on laisse dérouler le dis­cours bien huilé sans leur oppos­er la moin­dre ques­tion un tant soit peu gênante, de l’autre, de sim­ples électeurs, peu habitués au micro, et aux­quels on ne con­sacre au mieux que quelques min­utes en pas­sant, chez eux, dans la rue ou sur leur lieu de tra­vail. Seuls deux vrais opposants poli­tiques sont inter­rogés. L’un, député «kirch­ner­iste» (du nom des anciens prési­dents péro­nistes) auquel on n’offre que deux mod­estes et très cour­tes appari­tions, et l’autre, opposant de gauche rad­i­cale (Juan Grabois) dont on dit qu’il porte un mou­ve­ment fort, quand celui-ci, très cli­vant, n’a obtenu que 6% à la dernière prési­den­tielle, et a pra­tique­ment dis­paru du paysage médi­a­tique argentin actuel.

L’intérêt prin­ci­pal aurait pu être l’interview final du prési­dent lui-même. Mal­heureuse­ment, celui-ci a été con­trôlé de très près par sa cel­lule de com­mu­ni­ca­tion. Le réal­isa­teur a dû se con­former aux exi­gences de celle-ci : lieu neu­tre, plan totale­ment fixe, inter­ro­ga­teur invis­i­ble (et à peine audi­ble), procu­rant au prési­dent une totale maitrise de l’interview et lui per­me­t­tant de jouer un rôle de com­po­si­tion, celui du type posé et réfléchi énonçant ses idées avec calme et com­ponc­tion, qual­ité qui ne sont pas pré­cisé­ment celles qu’on retrou­ve le plus sou­vent chez ce per­son­nage volon­tiers emporté et instinc­tif.

Le choix du fil rouge (un avo­cat de La Pla­ta, électeur de Milei) est à ce sujet sig­ni­fi­catif. François-Xavier Fre­land, a vis­i­ble­ment cher­ché un point d’équilibre en faisant de ce per­son­nage «son ami et son guide» tout au long de son enquête. Rober­to, l’avocat en ques­tion, n’est pas un mil­i­tant de «La lib­er­tad avan­za», le par­ti de Milei, et, même s’il s’affirme tou­jours prêt à vot­er pour lui, garde ses dis­tances par rap­port au per­son­nage. Et le réal­isa­teur ne manque pas d’interroger les par­ents de Rober­to, des vieux péro­nistes qui font par­tie de ces retraités, prin­ci­paux mal­menés par la poli­tique de Milei.

Le doc­u­men­taire passe un peu trop rapi­de­ment sur les effets réels de cette poli­tique sur la vie quo­ti­di­enne des Argentins. Tant au plan posi­tif qu’au plan négatif, d’ailleurs : les con­séquences macro et micro économiques sont sur­volées, pour s’attarder prin­ci­pale­ment sur l’idéologie qui en est le moteur : l’antiétatisme, la reli­gion du libre-échange, et le con­ser­vatisme cul­turel.

Le par­al­lèle avec une péri­ode sim­i­laire aurait été intéres­sant à creuser. En effet, entre 1990 et 2000, un des mod­èles de Milei, Car­los Men­em (un péro­niste de droite !), était au pou­voir. Cette péri­ode est retracée, mais unique­ment sous l’angle idéologique. Angle ren­for­cé par l’interview d’un des fils de Men­em, Mar­tin, grand sup­por­t­eur de Milei. Or, cette péri­ode, où peu ou prou la même poli­tique que celle de Milei aujourd’hui a été mise en œuvre, a con­duit à un désas­tre économique avec pour point cul­mi­nant des émeutes de la faim, en décem­bre 2001. Ce qui n’est absol­u­ment pas men­tion­né ici.

Heureuse­ment, le débat qui a suivi la dif­fu­sion du doc­u­men­taire est oppor­tuné­ment venu éclair­er ce regard, de mon point de vue, un peu trop dis­tant et froid du réal­isa­teur, vis­i­ble­ment soucieux de ne pas prêter le flanc à une éventuelle cri­tique sur son manque d’objectivité.

Et ce notam­ment grâce à deux des invités, fins obser­va­teurs du monde sud-améri­cain : Celia Himel­farb , écon­o­miste et maîtresse de con­férences à l’IEP de Greno­ble, auteure de plusieurs ouvrages sur l’Argentine, et Jean-Jacques Kourliand­sky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine de la fon­da­tion Jean-Jau­rès.

Ceux-ci ont évo­qué avec beau­coup plus de pré­ci­sion que le doc­u­men­taire les forces et les faib­less­es de l’économie argen­tine, une économie grevée par une dette abyssale que les gou­verne­ments recon­duisent de man­dat en man­dat, celui de Milei com­pris puisqu’il con­tin­ue d’emprunter au FMI et, récem­ment, est allé toquer à la porte de Don­ald Trump pour qué­man­der quelques mil­liards sup­plé­men­taires. Celia Himel­farb, notam­ment, a insisté sur les con­séquences de cette poli­tique ultra-libérale : une incon­testable vic­toire sur l’inflation, certes, mais au prix d’une iné­gal­ité et d’une pau­vreté crois­sante. Des con­séquences que les Argentins com­men­cent à ressen­tir, enta­mant le crédit d’un gou­verne­ment qui, selon Jean-Jacques Kourliand­sky, ne devrait pas obtenir de majorité lors des prochaines élec­tions lég­isla­tives du 26 octo­bre. Ils ont eu bien du mal, ceci dit, à en plac­er une face à un autre invité, très inat­ten­du dans un tel débat : Louis Sarkozy. Dont la présence n’était pas illégitime, puisqu’il avait eu, lui aus­si, l’honneur d’interviewer Milei. On ne s’étonnera pas, naturelle­ment, d’apprendre que le fils de notre ancien prési­dent a passé le débat à faire un éloge ent­hou­si­aste du prési­dent argentin, dont il regrette juste qu’on «ne lui lais­sera prob­a­ble­ment pas le temps de réus­sir».

Face à lui, le séna­teur com­mu­niste Pierre Ouzou­lias replac­era lui aus­si le débat dans son con­texte idéologique, soulig­nant la mon­tée générale des idées d’extrême-droite dans le monde, un « pro­to-fas­cisme » con­ver­ti à l’ultra libéral­isme, et « mes­sian­ique », dont les lead­ers, à l’image de Trump (et Milei, très croy­ant), se pré­ten­dent adoubés par Dieu lui-même et réfu­tent l’idée même de démoc­ra­tie, jugée con­traire aux des­seins divins.

Un débat bien plus intéres­sant, finale­ment, que le doc­u­men­taire lui-même. Mal­gré, comme c’est hélas trop sou­vent le cas dans ce genre d’émission, les inter­ven­tions intem­pes­tives de l’animatrice qui, maitrisant peu son sujet, avait une forte ten­dance à ramen­er le débat à des pro­pos de comp­toir.

Buenos Aires : nouvelle défaite électorale pour le président

Pre­mière élec­tion, pre­mière défaite pour le prési­dent argentin Javier Milei. Certes, l’élection provin­ciale de Buenos Aires n’est guère déter­mi­nante d’un point de vue poli­tique, puisque pure­ment locale, mais elle est tout de même sig­ni­fica­tive d’un retourne­ment de l’opinion.

Résul­tat : un peu plus de 47% pour les péro­nistes menés par Axel Kicillof, et 33% et des miettes pour le par­ti gou­verne­men­tal.

Jusqu’ici, depuis l’élection, Milei béné­fi­ci­ait du fameux « état de grâce ». Tout n’allait pas bien, mais on lui fai­sait crédit : il ne pou­vait pas tout résoudre d’un coup de baguette mag­ique. Après tant d’années de pou­voir péro­niste, à peine per­tur­bées par qua­tre ans d’une droite inef­fi­cace et peu pop­u­laire, on avait adoré, pen­dant la cam­pagne, son dis­cours anti­sys­tème, son mépris de la chose poli­tique et de ce qu’il appelait « la caste », autrement dit, les priv­ilégiés du sys­tème. Avec lui, on allait voir ce qu’on allait voir : tous ces cor­rom­pus allaient dégager, et les prof­i­teurs seraient prompte­ment éjec­tés.

Pre­mière mesures, pre­mières vic­toires : grâce à une poli­tique dras­tique de réduc­tion de la dépense publique, l’inflation est passée de près de 300% à moins de 40. En à peine plus d’un an. Phénomé­nal. Certes, les prix ont aug­men­té, mais on voulait bien croire qu’avec un peu de patience, on les ver­rait rapi­de­ment dégon­fler.

Et si l’in­fla­tion n’é­tait que la par­tie émergée de l’ice­berg ?

Seule­ment voilà : réduire la dépense publique, cela veut dire ce que cela veut dire. Dans un excel­lent arti­cle, l’écrivain et jour­nal­iste Jorge Fer­nán­dez Díaz dresse un tableau par­ti­c­ulière­ment édi­fi­ant de la sit­u­a­tion poli­tique, sociale et psy­chologique de l’Argentine d’aujourd’hui, à l’instant T. Je vous en livre quelques extraits ci-dessous, qui vous aideront à mieux com­pren­dre les com­plex­es ressorts, et moti­va­tions, de ce subit retourne­ment de l’opinion argen­tine vis-à-vis du trublion à la tronçon­neuse.

L’article com­mence ain­si : (en italiques le texte de l’ar­ti­cle orig­i­nal)

À l’aube de ce proces­sus poli­tique bru­lant — mar­qué par des obses­sions soudaines et des émo­tions vio­lentes — nous avons com­pris que le dan­ger était qu’une fois la marée passée, une vieille loi de l’amour s’ap­plique : par­fois, ce qui vous fait tomber amoureux est ce qui vous sépare. Si on voulait l’illustrer de façon comique, on dirait : je suis tombée amoureuse d’un bohème et je l’ai quit­té parce que je me suis aperçue qu’en réal­ité c’était un clo­do.

En effet, rien de plus changeant que le regard de l’amour. Certes, pen­dant la cam­pagne, Milei avait annon­cé la couleur et n’avait rien caché de ses inten­tions. Même si, note l’auteur, il a au moins men­ti sur une chose : la tronçon­neuse devait couper dans les ressources des priv­ilégiés, pas celles des retraités, des hand­i­capés, des médecins, des ouvri­ers, des maçons, des employées de mai­son, bref, des moins favorisés du pays.

Ce qui a poussé le jésuite Rodri­go Zaraza­ga, prêtre des pau­vres, à dire qu’aujourd’hui, la seule dif­férence entre les plus pau­vres et la classe moyenne inférieure, ce sont 8 jours. Les pre­miers vivent jusqu’au 12 du mois, les sec­onds parvi­en­nent jusqu’au 20.

Car, dit Fer­nán­dez Díaz, ce nou­veau mod­èle économique ultra-libéral con­tient au moins deux biais. L’un, celui d’ignorer l’existence d’une classe mis­érable, l’autre, de con­sid­ér­er le mot « pro­duc­tion » comme une inven­tion social­iste et la défense de l’emploi et de la con­som­ma­tion comme des super­sti­tions anachroniques. Peut-on réelle­ment défendre un sys­tème qui tourne le dos à des mil­lions de per­son­nes ? Que devraient faire alors ses vic­times ? Atten­dre dix ans les résul­tats des grands investisse­ments et pen­dant ce temps con­tin­uer de vot­er pour leur bour­reau ?

Le grand para­doxe de l’opinion : le retourne­ment de veste. Au-delà du men­songe sur la cible réelle de la tronçon­neuse, il n’en est pas moins vrai que durant la cam­pagne élec­torale, Milei a exposé ses idées sans détour. Il a même gag­né le débat de fin de cam­pagne en se tar­guant de son igno­rance de la ges­tion et de la poli­tique. Aujourd’hui ses électeurs les plus éclairés exi­gent de ce même out­sider extrav­a­gant et sans fil­tre qu’il admin­istre l’État (qu’il s’est fait élire pour détru­ire) avec expéri­ence et bon sens, et qu’il s’intéresse à la poli­tique (alors qu’ils se mon­traient enchan­tés lorsqu’il clairon­nait qu’elle l’ennuyait). (…) Ils lui récla­ment main­tenant, presque dés­espéré­ment, de s’ouvrir au dia­logue et au con­sen­sus, quand au moment de l’élire ils por­taient au pina­cle un jou­et colérique dont ils se réjouis­saient de l’insensibilité et de la sauvagerie.

En con­clu­sion, Fer­nán­dez Díaz exhorte ses com­pa­tri­otes à ne pas jouer les amants sur­pris : le Lion (surnom que s’est attribué lui-même Milei – NDLA) avait prévenu qu’il en serait ain­si, quelles que soient les con­séquences. Les voilà désor­mais déçus. Là où ils voy­aient un bohémien char­mant il n’y a plus qu’un dilet­tante incon­séquent.

++++++

L’après élec­tion locale risque d’être très agité pour le gou­verne­ment ultra-libéral. Entre les gross­es man­i­fes­ta­tions de ces derniers jours, en défense des ser­vices publics men­acés par les réduc­tions mas­sives de bud­get (san­té, édu­ca­tion, uni­ver­sités), les accu­sa­tions de cor­rup­tion con­tre la sœur du prési­dent (qui est aus­si sa cheffe de cab­i­net), soupçon­née de détourne­ment de fonds publics dans l’affaire Andis, organ­isme nation­al chargé des poli­tiques publiques en direc­tion des per­son­nes hand­i­capés, les manœu­vres du prési­dent lui-même qui, tout à son mépris pour le par­lement, entend se pass­er de ses avis pour gou­vern­er (il n’y a pas eu de vote sur le bud­get depuis fin 2023, Milei s’arrangeant chaque année pour blo­quer les dis­cus­sions et recon­duire celui-ci tel quel), et la curieuse «dis­pari­tion» des fonds inter­na­tionaux d’aide aux hand­i­capés, aux vic­times d’inondation et à la recherche sci­en­tifique, dont le gou­verne­ment refuse de révéler l’usage exact qu’il en a fait, ça com­mence à tanguer sérieuse­ment.

Milei et sa sœur Kari­na (à sa gauche)

A six semaines des élec­tions lég­isla­tives de mi-man­dat, qui auront lieu fin octo­bre, les sondages s’infléchissent sig­ni­fica­tive­ment pour La lib­er­tad avan­za, le par­ti gou­verne­men­tal. Don­né gag­nant haut la main encore en début d’année, la plu­part des insti­tuts lui prédis­ent sinon la défaite, du moins une majorité très rel­a­tive, et dans tous les cas, l’impossibilité de gou­vern­er seul. Or, le seul par­ti avec lequel un accord est pos­si­ble reste celui de l’ancien prési­dent de droite Mauri­cio Macri. Avec lequel, ces derniers temps, les rela­tions de Milei étaient, et c’est un euphémisme, très dif­fi­ciles.

La frac­ture argen­tine n’est donc pas près de se réduire.

 

Milei : le grand sauveur ?

Après le doc­u­men­taire sur le rôle des Etats-Unis dans l’avènement des dic­tatures sudaméri­caines, dont nous vous par­lions ici-même, la chaine ARTE en a pro­posé un autre sur l’actuel prési­dent argentin Javier Milei, surnom­mé « l’homme à la tronçon­neuse ».

Il a été dif­fusé mar­di dernier, juste après l’autre doc­u­men­taire, mais il reste vis­i­ble sur l’application ARTE.TV, sous le titre « L’argentine dans la tour­mente : Milei, le grand sauveur ? »

Milei, le prési­dent à la tronçon­neuse

Il com­mence sur une ques­tion, que se posent tant d’Argentins : com­ment ce pays, qui était un des plus rich­es du monde jusqu’à la pre­mière moitié du XXème siè­cle, a‑t-il pu devenir qua­si­ment un pays du tiers-monde ?
Il revient alors sur le mal endémique de nom­bre de pays du sud, et spé­ciale­ment améri­cains : la cor­rup­tion, cou­plée à la con­fis­ca­tion du pou­voir par un petit nom­bre, for­mant une qua­si-mafia, poli­tique et syn­di­cale. L’Argentine est d’ailleurs classée 99ème en ce qui con­cerne la per­cep­tion de la cor­rup­tion. Pour com­par­er, la France est 25ème, et l’Allemagne (autre socié­taire d’ARTE, ne l’oublions pas) 15ème.

La descrip­tion est sévère, mais juste, avec de nom­breux exem­ples, tou­jours d’actualité, de petits arrange­ments avec le droit et la morale : pri­vati­sa­tions à bon compte d’entreprises d’état, au prof­it d’intérêts privés, emplois fic­tifs au Par­lement, fraudes en tous gen­res, notam­ment aux marchés publics (l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er vient d’être con­damnée à ce sujet à six ans de déten­tion), éva­sion fis­cale (278 mil­liards de dol­lars plan­qués à l’étranger ou dans des bas de laine, et qui ne prof­i­tent donc pas à l’économie nationale).

Alors, l’ultra-libéral Milei, élu sur la promesse de faire le ménage dans les écuries d’Augias, va-t-il enfin remet­tre le pays à l’endroit ? Le doc­u­men­taire ne se risque pas à faire de pronos­tic ferme, mais rap­pelle à bon escient que la poli­tique mise en place par le nou­veau prési­dent a déjà eu son moment : entre 1989 et 1999, Car­los Men­em, un péro­niste de droite, a gou­verné avec les mêmes pré­ceptes : désé­ta­tis­er au max­i­mum, pri­va­tis­er, favoris­er les investisse­ments étrangers, réduire les impôts, réduire les dépens­es sociales et le train de vie de l’état. Avec comme résul­tat le plus vis­i­ble, le dés­espoir du petit peu­ple exprimé en d’impressionnantes émeutes fin 2001, qui con­duisirent à une crise poli­tique sans précé­dent : trois prési­dents en trois ans !

Le doc­u­men­taire relève les points faibles de la nou­velle poli­tique mise en place par Milei. Insis­tant notam­ment sur deux biais mal­heureuse­ment per­sis­tants de ce pays qui, comme tant d’autres en Amérique latine, ne parvient pas à se débar­rass­er tout à fait de son passé colo­nial : la trop grande dépen­dance aux expor­ta­tions agri­coles et l’absence de vision à long terme de ses dirigeants.

Un court-ter­misme qui, hélas, est égale­ment l’apanage du nou­veau gou­verne­ment.

En con­clu­sion, le doc­u­men­taire ne se mon­tre guère opti­miste sur l’avenir du pays, miné par un indi­vid­u­al­isme crois­sant (mais ça, c’est un peu comme partout, y com­pris chez nous, hélas), des iné­gal­ités cri­antes et elles aus­si tou­jours en hausse, une crim­i­nal­ité, y com­pris d’état, galopante, et, bien enten­du, une société extrême­ment divisée.

Mais, para­doxale­ment, ce prési­dent pour­tant pas si révo­lu­tion­naire garde une base de pop­u­lar­ité encore rel­a­tive­ment solide, envers et con­tre tout. Notam­ment auprès des jeunes. Pas si para­dox­al que ça, en défini­tive, quand on y regarde de plus près et qu’on addi­tionne le dis­crédit d’une classe poli­tique tra­di­tion­nelle qui ne se renou­velle pas avec la las­si­tude d’une société prête à se jeter sur toute solu­tion pourvu qu’elle ait l’apparence de la nou­veauté.

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Lien vers ARTE : https://www.arte.tv/fr/videos/119521–000‑A/l‑argentine-dans-la-tourmente/

A lire égale­ment en com­plé­ment, sur ce même blog :

Sur Car­los Men­em et sa poli­tique ultra-libérale entre 1989 et 1999.

Sur la pau­vreté en hausse dans l’Ar­gen­tine de Milei.

Sur le niveau de vie de la classe moyenne.