Anniversaire du coup d’État de 1976 : contrefeu de l’extrême-droite

Aujourd’hui 24 mars, on com­mé­more en Argen­tine, comme chaque année, le triste anniver­saire du coup d’état de 1976, qui a mar­qué le début d’une dic­tature mil­i­taire sanglante qui a duré sept ans.

De nom­breuses man­i­fes­ta­tions ont lieu dans tout le pays, et sont l’occasion égale­ment pour de nom­breux mou­ve­ments de gauche de mar­quer leur oppo­si­tion à la poli­tique ultra-libérale du prési­dent Javier Milei.

Ce 24 mars 2025, à Buenos Aires (Vidéo Ben­i­to R.). Le grand tifo présente les pho­tos de dis­parus de la dic­tature.

Pour ten­ter de lancer un con­tre­feu, le gou­verne­ment s’est saisi d’une vidéo oppor­tuné­ment réal­isée par un his­to­rien d’extrême-droite, Agustín Laje, con­nu pour ses pris­es de posi­tions polémiques : trump­iste, antifémin­iste, homo­phobe, anti-avorte­ment et com­plo­tiste. (Allez voir ses vidéos sur Youtube, vous allez com­pren­dre, même si vous ne par­lez pas espag­nol : rien que les titres, déjà…).

Cette vidéo, qui dure 20 mn et a été repro­duite par le quo­ti­di­en La Nación, est inti­t­ulé «La mémoire com­plète» et j’ai donc pu la vision­ner.

On y voit l’écrivain assis sur un fau­teuil, dans une pièce riche­ment décorée qui ressem­ble à une grande salle à manger offi­cielle, ornée d’un dra­peau argentin. Il par­le face caméra, mais la vidéo est essen­tielle­ment illus­trée d’images d’archives.

Dans ce petit film, l’historien développe les théories générale­ment repris­es par les défenseurs de la dic­tature :

1. Les vrais respon­s­ables sont les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires qui, tout au long des années 70, ont com­mis de nom­breux atten­tats meur­tri­ers dont les vic­times n’ont jamais été dûment recon­nues.

2. La répres­sion d’état avait com­mencé avant 1976 : dès 1973 et le retour de Juan Perón au pou­voir, l’État a mené une cam­pagne de répres­sion et de dis­pari­tions, à tra­vers la sin­istre «Triple A» (Alliance anti­com­mu­niste argen­tine) fondé par l’éminence grise de Perón, José López Rega. Cam­pagne pour­suiv­ie après la mort de Perón en 1974 par sa vice-prési­dente, qui n’était autre que sa femme, María Estela Martínez. Cette répres­sion serait aujourd’hui niée, ou à tout le moins occultée, par la gauche argen­tine, pour en pro­téger les acteurs.

3. Les mil­i­taires ont certes eux aus­si com­mis des crimes, mais ceux-ci ne seraient donc qu’une con­séquence de la véri­ta­ble guerre civile engagée par les révo­lu­tion­naires.

4. Le chiffre de 30 000 dis­parus est fan­tai­siste et a été inven­té par les gauchistes pour gon­fler arti­fi­cielle­ment les crimes de la dic­tature.

5. Les enseignants argentins (tous gauchistes) endoc­tri­nent nos enfants en leur cachant sci­em­ment la vérité. (Agustín Laje, né en 1989 et qui n’a donc pas con­nu la dic­tature, se dit vic­time de cet endoc­trine­ment, qu’il aurait vain­cu en enquê­tant lui-même sur les faits et ce bien qu’on ait tout fait pour l’en dis­suad­er et lui met­tre des bâtons dans les roues).

Tout ce qu’il dit n’est pas totale­ment dénué de vérité. Les années 70 ont été en effet mar­quées par de nom­breux atten­tats, et l’éclosion de divers mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, sou­vent soutenus et entrainés par le régime cubain, dont ils revendi­quaient la doc­trine.

Mais on ne peut pas, comme le fait pour le moins légère­ment Laje, les dis­soci­er de tout con­texte : de 1966 à 1973, l’Argentine était déjà gou­vernée par une dic­tature mil­i­taire, d’une part, et d’autre part le retour au pou­voir de Juan Perón, large­ment soutenu par les mêmes mou­ve­ments révo­lu­tion­naires plus ou moins marx­istes, avait été pour eux une immense décep­tion : Perón non seule­ment les avait désavoués, mais, revenu de l’Espagne fran­quiste où il était en exil, il les avait sévère­ment réprimés à tra­vers, donc, la Triple A d’obédience fas­ciste.

Laje, qui a donc par­faite­ment rai­son de soulign­er cette répres­sion péro­niste antérieure à la dic­tature, pré­tend que les méfaits de la Triple A seraient occultés par la gauche actuelle. Ce qui est factuelle­ment faux. De nom­breux intel­lectuels péro­nistes ont doc­u­men­té cette péri­ode en rel­e­vant le car­ac­tère fas­ciste du gou­verne­ment de l’époque.

Le nom­bre de dis­parus a tou­jours fait l’objet de polémiques. Laje cite le chiffre offi­ciel retenu par la com­mis­sion d’enquête de la CONADEP (com­mis­sion nationale des dis­parus) en 1985 : 8961 dis­parus. Et celui du secré­tari­at aux droits de l’homme : 7300. Ces chiffres sont exacts, mais ne compt­abilisent naturelle­ment que les dis­pari­tions offi­cielle­ment établies et doc­u­men­tées. De nom­breuses autres, comme sou­vent dans ces cas-là, ont été pure­ment et sim­ple­ment passées sous silence, faute de doc­u­men­ta­tion. Laje cite un cer­tain Luis Labraña, ancien révo­lu­tion­naire, qui pré­tend être l’inventeur du chiffre de 30 000, chiffre qui aurait été choisi au hasard pour impres­sion­ner et attir­er davan­tage de sou­tiens européens. Des pro­pos qui n’engagent pour­tant que Luis Labraña lui-même, il faut donc le croire sur parole. Le véri­ta­ble chiffre se situerait plutôt entre les deux, comme sou­vent. Mais les chiffres offi­ciels sont très cer­taine­ment sous-éval­ués.

Quant à l’accusation d’endoctrinement général­isé, elle relève du com­plo­tisme habituel de l’extrême-droite. L’existence d’une con­spir­a­tion glob­ale du milieu enseignant pour ne délivr­er qu’une ver­sion tron­quée de la réal­ité his­torique ressort du plus pur fan­tasme. Au con­traire : le débat sur le partage des respon­s­abil­ités dans le drame vécu par l’Argentine a tou­jours été très vif, de même que la cri­tique de dirigeants révo­lu­tion­naires comme Mario Fir­menich ou Rober­to San­tu­cho. Même si, par ailleurs, la con­damna­tion de la vio­lence d’état menée par les mil­i­taires n’a jamais été con­testée que par des mou­ve­ments révi­sion­nistes et, pour la plu­part, nos­tal­giques de la dic­tature.

A ce sujet, Laje cri­tique ce qu’il appelle «la théorie du démon unique . Référence à ce que l’écrivain Ernesto Sába­to, prési­dent de la com­mis­sion d’enquête de 1985, avait appelé «théorie des deux démons». A savoir : à la vio­lence révo­lu­tion­naire a répon­du la vio­lence d’état. Une théorie très cri­tiquée par de nom­breux his­to­riens car met­tant au même niveau ces deux vio­lences. Or, il est tout de même dif­fi­cile de met­tre en par­al­lèle une vio­lence qui s’en prend à des cibles d’état, pour la plu­part poli­cières ou mil­i­taires, et une vio­lence qui s’en prend indis­tincte­ment aux citoyens, avec les moyens de l’État. Les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires ont effec­tive­ment com­mis des atten­tats et des assas­si­nats, par­fois de manière totale­ment irre­spon­s­able et con­tre-pro­duc­tive, plongeant des familles entières dans le deuil. Mais les mil­i­taires au pou­voir entre 1976 et 1983, eux, avaient fait de TOUS les citoyens des sus­pects, voire des enne­mis poten­tiels de la nation, et par­mi les per­son­nes arrêtées, tor­turées, exé­cutées, ou dis­parues, se trou­vaient de nom­breux inno­cents.

Rap­port offi­ciel de la CONADEP, inti­t­ulé NUNCA MAS (Plus jamais ça)

Per­son­ne ne con­testera à Laje le mérite de revenir sur cer­taines vérités dif­fi­cile­ment con­testa­bles. Mais le ton com­plo­tiste de la vidéo trahit son objec­tif pre­mier, inlass­able­ment pour­suivi depuis les pre­miers procès con­tre les mil­i­taires tor­tion­naires : diluer, minor­er les respon­s­abil­ités en les partageant. L’Allemagne et l’Italie aus­si, dans les années 70, ont été vic­times d’attentats de la part de mou­ve­ments révo­lu­tion­naires. Elles n’en sont pas dev­enues pour autant des dic­tatures sanglantes.

Pour Milei et ses par­ti­sans, cette vidéo est une béné­dic­tion, en ce jour de com­mé­mora­tion. Elle vient à point nom­mé pour ali­menter la petite musique jouée en couliss­es par tous les nos­tal­giques de la dic­tature (et ils sont plus nom­breux qu’on ne le pense) : il serait temps de ren­dre jus­tice aux mil­i­taires.

D’ici à ce que la com­mé­mo devi­enne une célébra­tion, il n’y a plus telle­ment loin. J’en par­lais ici il n’y a pas longtemps : le gou­verne­ment a déjà attaqué l’existence même du Cen­tre de la mémoire, établi dans l’enceinte de L’École de mécanique de la Marine, ancien cen­tre de tor­ture. Un tra­vail de sape qui ne fait que com­mencer. Sous cou­vert de délivr­er une his­toire plus «com­plète», il s’agit bien avant tout, de rel­a­tivis­er les crimes de la dic­tature.

En 1936 en France, un slo­gan cir­cu­lait par­mi les milieux les plus à droite : «plutôt Hitler que le Front pop­u­laire». En Argen­tine, même musique avec un texte plus adap­té : «Plutôt Videla que Che Gue­vara».

Allez, tous à la manif : c’est à 16 h 30 sur la Plaza de mayo à Buenos Aires. 20h30 chez nous.

Ce 24 mars 2025, Buenos Aires. Au pre­mier rang, les grands-mères de l’as­so­ci­a­tion fondée pen­dant la dic­tature pour réclamer les enfants dis­parus. L’homme en tee-shirt grenat avec la canne n’est autre qu’Adol­fo Pérez-Esquiv­el, prix Nobel de la Paix en 1980 !

 

Victoire de Trump : perceptions argentines

Quand on est doté d’un prési­dent comme Milei, il est évi­dent que le tri­om­phe d’un type comme Trump ne peut laiss­er per­son­ne indif­férent.
Il est encore un peu tôt pour juger des con­séquences pra­tiques qu’aura le résul­tat de l’élection état­suni­enne sur la poli­tique et l’économie argen­tine. Pour cela, il fau­dra bien enten­du atten­dre l’installation de Don­ald, en jan­vi­er.

En atten­dant, Milei, lui, a la banane, on s’en doute. Il se prend à la fois pour Mick­ey et pour Pic­sou. Et même pour Gontran, l’éternel veinard des BD de Dis­ney.

A tel point, nous dit La Nación, que cer­tains mem­bres de son entourage n’hésitent même pas à s’approprier la vic­toire de Trump comme, en par­tie, la leur. « On l’a fait », les entend-on dire ici et là, cra­vates rouges (le rouge est la couleur des Répub­li­cains aux Etats-Unis) bien ser­rées au col. Milei et Trump ne se con­sid­èrent-ils pas aujourd’hui comme les dirigeants les plus impor­tants du monde ? (Voir cet arti­cle de Clarín)

Tout à sa joie, Milei pro­jette d’être un des pre­miers à faire le voy­age de Wash­ing­ton, et dis­cute déjà depuis un moment avec Elon Musk, qui est autant son ami, ne l’oublions pas, que celui de Don­ald. Bon, le pre­mier, ça veut juste dire qu’il sera présent à la céré­monie d’intronisation, le 20 jan­vi­er. Avec, donc, pas mal d’autres chefs d’état. Mais au moins, il aura été le pre­mier à le trompeter. Et quand même, il espère bien obtenir une entre­vue priv­ilégiée avant cela, dans la rési­dence per­son­nelle de Trump, Mar-a-lago. (Voir à la fin mon ajout, après pub­li­ca­tion d’un arti­cle dans le quo­ti­di­en espag­nol El Pais).

Avoir un bon copain, voilà c’qui y a d’meilleur au monde, oui car un bon copain, c’est plus fidèle qu’une blonde… (G. Brassens)

C’est un vrai jeu de miroirs : quand Milei se regarde dans la glace, il doit voir Trump, et vice-ver­sa. Tant ces deux-là ont de points com­muns. Au physique comme au poli­tique. Pas­sons sur le physique, ce n’est jamais beau de se moquer. Quant au poli­tique, on voit ça d’ici : même cynisme, même nation­al­isme, même ultra-libéral­isme débridé, même ten­dances pop­ulistes, mêmes pen­chants ultra-droitiers.

Ques­tion gou­ver­nance, on pour­rait même par­ler de deux clones. C’est Car­los Pag­ni, dans La Nación, qui le résume à mon sens le mieux. Je le cite :

Le gou­verne­ment (…) perçoit la vic­toire de Trump comme un tri­om­phe aux mul­ti­ples dimen­sions. Pour beau­coup, Milei et son équipe se félici­tent de ce tri­om­phe parce qu’il augure d’abord de l’arrivée d’un chèque asso­cié à un nou­v­el accord avec le Fonds moné­taire inter­na­tion­al. Mais c’est une inter­pré­ta­tion réduc­trice. Pour La lib­er­tad Avan­za (par­ti de Milei, NDLA), cette nou­velle vic­toire du leader répub­li­cain sig­ni­fie bien davan­tage.

Tout d’abord, elle représente le suc­cès d’une méth­ode. Milei et son équipe, à l’égal d’autres acteurs poli­tiques occi­den­taux, voient en Trump la val­i­da­tion d’une façon de faire de la poli­tique, basée sur la rad­i­cal­i­sa­tion et la con­fronta­tion, véhiculée par les réseaux soci­aux. Une gou­ver­nance en oppo­si­tion directe avec «l’establishment», «la caste». Pour ceux mus par cette logique, comme Milei, ce tri­om­phe vient con­firmer que cette méth­ode fonc­tionne, avec des con­séquences qu’il con­vien­dra d’analyser plus tard.

Une bru­tal­i­sa­tion de la vie poli­tique déjà mise en œuvre en Argen­tine, où tout comme Trump a annon­cé qu’il le ferait, le gou­verne­ment a large­ment entamé un proces­sus de purge de l’administration et de crim­i­nal­i­sa­tion de l’opposition, et notam­ment des syn­di­cats et par­tis de gauche. Le but avoué : com­pos­er une admin­is­tra­tion «loyale», et en finir avec un fonc­tion­nement démoc­ra­tique vu comme un frein au développe­ment d’une poli­tique effi­cace.

Car comme dit un mem­bre de l’entourage proche de Milei, à pro­pos de la nom­i­na­tion de juges de la Cour suprême argen­tine dont la com­pé­tence et l’impartialité sont pour le moins con­testées dans les milieux judi­ci­aires : Nous devrons les nom­mer par décret, car le Con­grès est un lieu d’obstruction, le grand agent qui empêche cette révo­lu­tion que nous menons pour le bien-être de l’Argentine.

En ce sens, Trump béné­fi­cie, lui, d’un avan­tage dont est loin de jouir Milei : un par­lement à sa botte. Milei en rêve, et mise sur les élec­tions de mi-man­dat, qui auront lieu fin 2025, pour trou­ver la majorité qui lui manque pour le moment cru­elle­ment. Mais dont il a appris à se pass­er, bien aidé en cela par les divi­sions de l’opposition et le sou­tien des grands médias qui ne taris­sent pas d’éloges sur le «net­toy­age» en cours de la fameuse «caste» d’élites poli­tiques dis­créditées.

Autre grand point com­mun : l’utilisation du men­songe comme arme létale, à la fois pour endormir les mass­es et assom­mer les adver­saires. Pour se débar­rass­er des fonc­tion­naires en place, haute­ment sus­pects de tous tra­vailler pour l’opposition (je dis bien tous, pas de détail chez Milei), rien de plus sim­ple : ce sont tous des inutiles mal­faisants, des sur­numéraires dis­pens­ables, des traitres à la patrie dilap­i­dant l’argent pub­lic, des cor­rom­pus et des fainéants. C’est ain­si que Milei, on l’a déjà racon­té ici, a fait fer­mer l’AFIP, l’organisme de per­cep­tion des impôts, pour en ouvrir un autre tout entier à sa botte, doté de fonc­tion­naires d’autant plus loy­aux qu’ils seront révo­ca­bles à mer­ci. Ou qu’il fait fer­mer des hôpi­taux.

L’élection de Trump est donc une excel­lente nou­velle pour les auto­crates du monde entier, pas seule­ment de Milei. Les bou­chons de vin à bulle ont dû sauter dans pas mal de pays le 7 novem­bre, suiv­ez mon regard.

Et prob­a­ble­ment chez nous égale­ment, où ces suc­cès de régimes autori­taires con­for­tent sans nul doute bien des espoirs du côté des amis de Cnews. Bien­tôt notre tour ?

Pour ma part, et on excusera cette intru­sion per­son­nelle dans cet arti­cle, j’ai net­te­ment l’impression que nous sommes en train de (re)vivre l’épisode pour­tant loin­tain de la déca­dence de Rome. D’ailleurs à ce pro­pos, San­ti­a­go Caputo, l’âme damnée, con­seiller privé de Milei, rêve tout haut, sur X, de son leader revê­tu des lau­ri­ers de César. Citons encore Car­los Pag­ni :

(Caputo) pro­fesse une sorte d’admiration, ou de fétichisme, à l’égard de l’Empire Romain, (…) comme si notre époque révélait une forme de civil­i­sa­tion entrée en déca­dence durant ces dernières décen­nies. Il faudrait revenir à cela. Caputo imag­ine une Argen­tine impéri­ale, dont Milei serait une sorte d’Empereur. Rien à voir avec un répub­li­can­isme plu­ral­iste clas­sique, il s’agit bien d’autre chose : une «République impéri­ale» de con­cen­tra­tion des pou­voirs, (…) un autori­tarisme de marché assumé non par erreur ou inco­hérence, mais en tant que pro­jet, qu’affirmation.

En somme, le marché, en tant que pou­voir suprême et incon­testable. Un monde où tout serait marchan­dise. A ce pro­pos je ne résiste pas à vous repro­duire ici le petit dessin de Paz, dans Pagina/12 d’aujourd’hui :

Tra­duc­tion :
- A chaque besoin cor­re­spon­dra un marché.
- Vous y incluez la san­té et l’éducation publiques ?
- Bien sûr que non.
- Ce ne sont pas des marchés ?
- Ce ne sont pas des besoins.
(Source : Página/12 – 12/11/2024 – Dessin de Paz)

Un monde nou­veau est en train de naitre, où enfin, l’air qu’on respire pour­ra être pri­vatisé et faire l’objet de prof­its pour les plus méri­tants d’entre nous.

*

Mise à jour :

Milei a bien été reçu dans la rési­dence privée de Trump. Prem’s !

Le jour­nal espag­nol El País a pub­lié un arti­cle com­men­tant cette vis­ite. Au cours de laque­lle Milei n’a pas man­qué de caress­er Don­ald dans le sens du poil, sans oubli­er de s’auto-féliciter. Extraits :

«Cette vic­toire sans appel a con­sti­tué la plus folle « remon­ta­da » de l’histoire, un défi à tout l’establishment poli­tique (…)»

Et un peu plus loin dans le dis­cours :

«Un par un nous avons réglé les prob­lèmes qui avaient été bal­ayés sous le tapis ces dernières décen­nies en Argen­tine. (…) Seuls cinq pays se bat­tent pour l’équilibre des finances : l’Argentine est l’un d’entre eux. Ce que je veux dire par là c’est que l’Argentine peut et doit être un phare pour le monde, le phare des phares, d’autant plus main­tenant que le vent de la lib­erté souf­fle aus­si sur le nord (j’aime bien le «aus­si», NDLA) car le monde était tombé dans une pro­fonde obscu­rité et sup­plie d’être éclairé».

Ce à quoi, naturelle­ment, Trump a répon­du en le félic­i­tant de «ren­dre à l’Argentine sa grandeur», selon sa for­mule favorite. Make Argenti­na great again, quoi.

Diplomatie : l’Argentine s’isole

Un petit séisme vient de se pro­duire ces jours derniers à l’intérieur même du gou­verne­ment Milei : la min­istre des Affaires étrangères, Diana Mondi­no, a été sèche­ment remer­ciée et rem­placée par le jusqu’ici ambas­sadeur aux Etats-Unis, Ger­ar­do Werthein.

La rai­son : lors d’une ses­sion à l’ONU, elle a voté, à l’unisson de tous les pays présents sauf les États-Unis et Israël, une motion con­damnant le blo­cus améri­cain envers Cuba. Un blo­cus aus­si vieux que l’installation du cas­trisme dans l’île des Caraïbes, et dont souf­fre d’abord et avant tout, le petit peu­ple cubain, bien plus que ses inamovi­bles dirigeants.

Le vote de la réso­lu­tion de l’ONU con­damnant le blo­cus con­tre Cuba — 30 octo­bre 2024 — L’Ar­gen­tine a voté en faveur de la réso­lu­tion, pour la plus grande fureur de son prési­dent Javier Milei. On remar­quera que seule­ment deux pays ont voté con­tre : les USA et Israël, un s’est abstenu, la Mol­davie, et trois n’ont pas par­ticipé au vote : l’Afghanistan, l’Ukraine et le Venezuela.

En apprenant le vote argentin, le sang du prési­dent n’a fait qu’un tour : pas ques­tion de «soutenir» un gou­verne­ment com­mu­niste.

En prenant cette posi­tion, Milei rompt avec plus de trente ans de tra­di­tion argen­tine, ce pays ayant soutenu sans faille la con­damna­tion du blo­cus, tout comme l’immense majorité des pays européens, qui en retour l’ont indé­fectible­ment soutenu dans sa demande de négo­ci­a­tion avec le Roy­aume-Uni sur la ques­tion de la sou­veraineté sur les Iles Mal­ouines (Falk­lands, pour les Anglais). Un sou­tien qui pour­rait bien faib­lir dans les années à venir, en toute con­séquence.

Une nou­velle fois, le prési­dent ultra-libéral isole son pays sur la scène inter­na­tionale. En effet, depuis son arrivée au pou­voir, l’Argentine, représen­tée par ce leader de plus en plus tourné vers l’extrême-droite, a rejeté : l’égalité des sex­es, la lutte con­tre le change­ment cli­ma­tique, la défense des droits de l’homme, caus­es que Milei con­sid­ère comme fers de lance d’un com­plot col­lec­tiviste ! (Página/12, 31/10/2024).

En réal­ité, le sort de Diana Mondi­no était scel­lé avant même son vote à l’ONU. Son évic­tion n’est qu’un épisode de plus de la vaste purge entre­prise par Milei et ses deux plus fidèles acolytes (sa pro­pre sœur Kari­na, qu’il a instal­lée, moyen­nant un petit arrange­ment avec la loi, au secré­tari­at de la prési­dence, et San­ti­a­go Caputo, con­seiller n°1) pour mod­el­er l’administration à sa mesure.

Insti­tu­tions car­ré­ment fer­mées (Comme celle des impôts, l’AFIP – pour admin­is­tra­tion fédérale des recettes publiques – dis­soute et entière­ment remod­elée après purge de tous ses fonc­tion­naires), char­rettes d’emplois publics, désignés à la vin­dicte pop­u­laire comme, au mieux, pis­ton­nés, au pire, inutiles, coupes claires dans les bud­gets de l’Education et de la San­té, remise en cause de l’indépendance de la presse, crim­i­nal­i­sa­tion des man­i­fes­ta­tions pop­u­laires, Milei et son gou­verne­ment sur­fent sur la vague auto­cra­tique qui sem­ble s’être emparée d’une bonne par­tie du monde, où la démoc­ra­tie ne cesse de reculer.

L’isolement, Milei n’en a cure. Lors de son inter­ven­tion à l’ONU, il y a quelques semaines, il avait déclarée que celle-ci, comme la plu­part des insti­tu­tions publiques qu’il rêve d’exterminer jusqu’à la dernière, était aus­si inef­fi­cace que super­flue. Pour Milei, tout ce qui est pub­lic est inutile et doit être sup­primé à terme, pour laiss­er la main invis­i­ble du marché gér­er la marche du monde, entre saine et ému­la­trice cupid­ité naturelle de l’homme, et ruis­selle­ment des plus rich­es vers les plus pau­vres.

Depuis cette inter­ven­tion remar­quée et large­ment com­men­tée dans la presse mon­di­ale, le prési­dent à la tronçon­neuse est per­suadé de faire par­tie des grandes voix de ce monde, et un, sinon le seul, des lead­ers charis­ma­tiques de l’univers tout entier. Une méga­lo­manie qui n’est pas sans rap­pel­er celle d’un autre din­go tout aus­si effrayant pour la survie d’une démoc­ra­tie très chahutée ces temps-ci, et dont il sem­ble partager à la fois les idées et le coif­feur.

Il sem­blerait toute­fois qu’une cer­taine Argen­tine se réveille. Ces jours-ci, le pays a été totale­ment paralysé par une grève générale des trans­ports, et la mobil­i­sa­tion ne sem­ble pas devoir faib­lir, en dépit des men­aces de la min­istre de l’intérieur, Patri­cia Bull­rich, qui promet de faire arrêter les meneurs et de les envoy­er en taule. (Un décret inter­dit le blocage des rues, ce qui per­met par ric­o­chet d’interdire de fait la plu­part des man­i­fes­ta­tions pop­u­laires).

Gare fer­rovi­aire de Retiro, Buenos Aires.

Certes, on est encore loin d’un mou­ve­ment de fond. La grande majorité de la pop­u­la­tion reste dans l’expectative, et l’attente de résul­tats économiques qui tar­dent à venir. A force d’austérité, l’inflation a fini par décrocher un peu, mais elle est con­tre­bal­ancée par la forte aug­men­ta­tion de cer­tains pro­duits de pre­mière néces­sité, à com­mencer par l’énergie et les loy­ers. Et, donc, les trans­ports, dont le rap­port qual­ité-prix est cat­a­strophique, notam­ment au niveau du train, secteur par­ti­c­ulière­ment vieil­lis­sant en Argen­tine, et notoire­ment insuff­isant pour ce ter­ri­toire gigan­tesque.

Pour le moment, Milei peut con­tin­uer de compter sur la frac­ture qui divise tou­jours le pays en deux camps réc­on­cil­i­ables. L’anti péro­nisme vis­céral de la moitié de la pop­u­la­tion lui prof­ite, en l’absence de réelle alter­na­tive à cette oppo­si­tion usée et tou­jours représen­tée par une fig­ure sus­ci­tant autant de haine que de sou­tien : Cristi­na Kirch­n­er, prési­dente de 2007 à 2015.

30-08-2024 L’affaire des rugbymen français

C’est la ren­trée pour notre blog irrégu­lo­madaire, qui comme tout le monde ou presque, a prof­ité de l’été pour se con­sacr­er avec toute son énergie défail­lante à l’étude des bien­faits de la paresse, des mérites com­parés du Spritz à l’Apérol ou au Cam­pari, et à la recherche dés­espérée d’une herbe à maté potable dans les mag­a­sins de son départe­ment.

Notez qu’en Argen­tine, ce n’est pas du tout la ren­trée : ils entrent au con­traire dans leurs dernières semaines d’hiver. Pas trop tôt selon mes cor­re­spon­dants : celui-ci, d’hiver, a été copieuse­ment arrosé à Buenos Aires, avec des tem­péra­tures à réjouir les nom­breux néga­tion­nistes argentins du change­ment cli­ma­tique.

Ceci dit, ces derniers temps, l’actualité argen­tine n’a pas non plus affiché des scoops bien saig­nants. La poli­tique et ses aléas occu­pent tou­jours le gros des unes des jour­naux, avec le « fut­bol », bien enten­du, et, un peu quand même, les jeux olympiques, où les engagés locaux n’ont pas par­ti­c­ulière­ment bril­lé : 52èmes au tableau des médailles, avec une en or, une en argent et une en bronze. 4ème place en Amérique latine, der­rière même le petit Equa­teur, et assez loin de Cuba et du Brésil. Pas de quoi réveiller la fibre nationale.

Mais c’est quand même, indi­recte­ment, le sport qui a assuré une par­tie des dépens­es d’encre des canards argentins cet été, et ce, grâce à deux jeunes français cher­chant sans doute à main­tenir haut le flam­beau de notre répu­ta­tion de pays de l’amour.

Vous en avez sans doute enten­du par­ler. L’équipe de France de rug­by était en tournée en Argen­tine début juil­let. Le 6, elle jouait à Men­doza, ville con­nue pour être le fief des vig­no­bles locaux. C’est con­nu, les jeunes français, comme les autres, aiment s’amuser. Et en rug­by, les après-matchs sont réputés pour leur côté fes­tif. Deux jeunes joueurs, le Rochelais Oscar Jégou et le Mont­pel­liérain Ugo Auradou, sont allés en boite. Rien de bien extra­or­di­naire. Sauf que quelques temps après, ils étaient la cible d’une plainte pour viol de la part d’une femme de trente-neuf ans.

En gros : elle aurait fait la con­nais­sance d’Ugo Auradou dans la boite en ques­tion, et aurait accep­té de l’accompagner à son hôtel. Sauf que rien ne se serait passé comme atten­du. A l’arrivée, Oscar Jégou les a rejoints dans la cham­bre. Les deux français, comme on s’en doute, n’étaient pas vrai­ment à jeun. Selon la plaig­nante, ils lui auraient fait subir un viol en réu­nion, assor­ti de vio­lences divers­es.

Les deux rug­by­men ont en con­séquence fait l’objet d’une mise en garde à vue, puis d’une assig­na­tion à rési­dence en vue de leur procès. Comme de juste dans ce genre d’affaire, dif­fi­cile de con­naitre avec cer­ti­tude la réal­ité des faits. Bien enten­du égale­ment, Jégou et Auradou jurent que la femme était con­sen­tante. Pas de témoin, évidem­ment, et les caméras de l’hôtel n’ont enreg­istré que les pas­sages dans les par­ties com­munes, hall, ascenseur, couloir. Où il ne s’est rien passé de répréhen­si­ble.

La jus­tice argen­tine est prise entre deux feux.

D’un côté, la pres­sion pop­u­laire, de moins en moins tolérante avec ce genre d’affaire, et d’autant moins que ce pays est en pointe dans la lutte con­tre les vio­lences faites aux femmes (Enfin, était, avant que Milei n’ar­rive au pou­voir et ne sucre les sub­ven­tions aux organ­i­sa­tions de défense des droits des femmes). Sans par­ler du fait que les accusés por­tent deux stig­mates assez lourds. Un, ce sont des joueurs de rug­by, groupe sportif par­ti­c­ulière­ment mal vu en Argen­tine, surtout depuis l’affaire de l’assassinat d’un jeune en sor­tie de boite, en jan­vi­er 2020, com­mis par une bande de dix rug­by­men avinés. (Cinq con­damna­tions à per­pé­tu­ité, 3 à 15 ans de prison). Deux, ils sont étrangers. Pas que les Français soient par­ti­c­ulière­ment mal vus en Argen­tine, au con­traire, mais des sportifs pro­fes­sion­nels…

De l’autre, la pres­sion gou­verne­men­tale. Pas facile de s’en pren­dre à deux ressor­tis­sant étrangers, per­son­nages plus ou moins publics de sur­croit, sans déclencher immé­di­ate­ment des dif­fi­cultés d’ordre diplo­ma­tique.
Par ailleurs, on imag­ine bien que Javier Milei, prési­dent mar­qué à l’extrême-droite, ne se sent pas spé­ciale­ment con­cerné par la défense des droits des femmes (Voir ci-dessus).

Où en est-on aujourd’hui, après un mois et demi de ter­giver­sa­tions de la jus­tice ? Celle-ci a fini, sur les instances répétées des avo­cats des rug­by­men, par leur accorder la lib­erté con­di­tion­nelle. Ils ont été placés en rési­dence sur­veil­lée, et privés de leurs passe­ports. Mais leur cas est loin d’être statué. Le plus prob­a­ble est que la jus­tice finisse par laiss­er pour­rir, et class­er l’affaire. Tant pis pour la plaig­nante, qui n’aura pas su, ou pas pu, apporter de preuves suff­isantes de l’agression qu’elle avait subie. Comme trop sou­vent dans ce genre d’affaires, le doute joue tou­jours en faveur des accusés : manque de preuves matérielles, pas de témoins ocu­laires, absence d’aveux.

Mar­di dernier, le 27 août, il devait y avoir une nou­velle audi­ence, au cours de laque­lle devait être notam­ment pra­tiquée une exper­tise psy­chi­a­trique de la plaig­nante. Celle-ci ne s’est pas présen­tée, selon son avo­cate, pour raisons de san­té. Elle a ten­té par deux fois de se sui­cider, dont la dernière ven­dre­di dernier, 23 août. On ne sait pas encore si cette audi­ence sera repro­gram­mée plus tard, ou si l’instruction sera pure­ment et sim­ple­ment don­née pour close. Ce qui pour­rait accélér­er le proces­sus de classe­ment (non-lieu, chez nous), réclamé par l’avocat des rug­by­men.
On en est là pour le moment. Très com­men­tée en juil­let, l’affaire com­mence douce­ment à s’effacer des gazettes argen­tines, et il faut utilis­er les moteurs de recherche pour trou­ver trace des derniers arti­cles pub­liés. En France égale­ment, l’affaire ne fait plus autant de bruit. Libéra­tion y fait allu­sion dans son édi­tion du 27 août dernier, sans apporter davan­tage d’information que ce qui vient de vous être relaté ici.

Dif­fi­cile de faire la part des choses, et il est prob­a­ble que la vérité ne sera jamais mise au jour. On ne peut hélas que con­stater, en revanche, que dans ce domaine, peu de choses sem­blent se décider à bouger. Paresse de la jus­tice, lenteur de l’investigation, pres­sions poli­tiques et diplo­ma­tiques, par­tial­ité des milieux sportifs (chez nous, Jégou et Auradou ont fait l’objet, dans les gazettes sportives, pour le moins, d’une cer­taine sol­i­dar­ité).

Per­son­nelle­ment, je reste dubi­tatif quant au com­porte­ment de ces deux sportifs. Si l’affaire est classée, comme cela sem­ble en pren­dre le chemin, la plaig­nante restera durable­ment mar­quée : en effet, si c’est le cas, cela voudra dire qu’on con­sid­ère qu’elle était con­sen­tante. Il ne restera d’elle que l’image d’une femme débauchée cher­chant ensuite à tir­er prof­it de sa débauche, en accu­sant deux mal­heureux jeunes qui avaient eu la malchance de crois­er sa route et se laiss­er séduire.

C’est peut-être le cas. Mais si au con­traire, les faits se sont déroulés comme elle les a décrits, à savoir, qu’elle avait effec­tive­ment accep­té de suiv­re Jégou, mais qu’ensuite, elle s’est retrou­vée piégée entre deux types ivres et vio­lents qui lui ont fait subir des sévices sex­uels, elle devra vivre avec. Sans rémis­sion.

L’éternel dilemme des affaires de viol.

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Ben non, pas de pho­to aujourd’hui. Ques­tion de droits. Vous en trou­verez dans les liens four­nis dans l’article, notam­ment dans le jour­nal Libéra­tion et dans Pagina/12.

Salauds de pauvres !

Hier soir, le jour­nal de la chaine fran­co-alle­mande ARTE a passé un court reportage sur le prob­lème des soupes pop­u­laires (come­dores comu­ni­tar­ios – réfec­toires ou restau­rants pop­u­laires, en espag­nol) en Argen­tine.

Dans ce pays où le taux de pau­vreté dépasse désor­mais les 50% de la pop­u­la­tion totale, ces come­dores représen­tent pour beau­coup le seul lieu où trou­ver un peu de nour­ri­t­ure quo­ti­di­enne, un peu comme les Restaus du cœur chez nous.

Le nou­veau prési­dent ultra-libéral Javier Milei, dont on a déjà pas mal par­lé sur ce blog, con­sid­ère que les pau­vres sont respon­s­ables de leur sit­u­a­tion, que les aides sociales sont un vol com­mis envers la société dans son ensem­ble, et que la main invis­i­ble du marché est mieux à même que l’état prov­i­dence de régler les prob­lèmes de pau­vreté et d’inégalité.

Par ailleurs, ces fameux come­dores ont un gros défaut : ils sont gérés par des gauchistes. Pire : des mil­i­tants. Ce qui devait arriv­er est donc arrivé : le gou­verne­ment a déniché quelques cas de cor­rup­tion et de détourne­ments de fonds et de stocks de nour­ri­t­ure pour remet­tre en ques­tion tout le sys­tème d’entraide sociale, et fer­mer la plu­part des soupes pop­u­laires.

Qu’il y a ait eu des irrégu­lar­ités, c’est prob­a­ble. Même chez nous, les restaus du cœur et autres soupes pop­u­laires attirent des mar­goulins prêts à prof­iter de la mis­ère pour s’en met­tre dans les poches. Il n’y a pas longtemps, une amie m’a racon­té l’histoire de cette béné­fi­ci­aire du Sec­ours pop­u­laire qu’on a retrou­vé sur un marché reven­dant les fripes qu’elle avait récupérées gra­tu­ite­ment. Est-ce que pour autant cela doit remet­tre en ques­tion tout le sys­tème d’aide aux dému­nis ?

Milei a donc sauté sur l’occasion pour met­tre un terme à ce scan­daleux assis­tanat géré par des com­mu­nistes (sic). Résul­tat : des mil­liers de tonnes de nour­ri­t­ure pour­ris­sent, entassés dans des hangars, puisqu’il n’y a plus per­son­ne pour les dis­tribuer.

Après une plainte déposée notam­ment par Juan Grabois, ancien can­di­dat péro­niste de gauche (bat­tu aux pri­maires) à la prési­den­tielle de 2023, la jus­tice argen­tine a som­mé l’État de rou­vrir les restaus pop­u­laires et d’organiser la dis­tri­b­u­tion des ali­ments. Ce qu’il a fait, par l’intermédiaire de l’armée, cette fois. Mais, selon le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, en priv­ilé­giant les provinces qui ont bien voté, et en évi­tant soigneuse­ment celles gérées par l’opposition. Exem­ple : la province de Buenos Aires, qui compte plus d’un tiers de la pop­u­la­tion totale d’Argentine, n’a reçu que 2% des ali­ments de sec­ours.

L’attaque con­tre les restaus pop­u­laires a com­mencé dès décem­bre dernier. Le sys­tème actuel date de la grande crise de 2001, une péri­ode de chaos économique total qui avait con­duit à des émeutes de la faim. (Pour ceux qui s’y intéressent, voir sur ce blog l’article sur Car­los Men­em, le prési­dent ultra libéral, un des mod­èles de Milei, qui a gou­verné de 1989 à 1999 et dont la poli­tique a mené à ce chaos. Voir égale­ment le film de Pino Solanas «Memo­ria de un saqueo», Mémoires d’un saccage, ici).

Pour dénon­cer une pré­ten­due fraude mas­sive et des restaus fan­tômes (come­dores fan­tas­mas), la super min­istre San­dra Pet­tovel­lo s’est appuyée sur un reg­istre d’inscription datant du con­fine­ment de 2020, et non actu­al­isé depuis. A l’époque en effet, il y avait eu de nom­breuses déc­la­ra­tions d’ouvertures qui n’ont pas été suiv­ies d’effet. D’où, for­cé­ment, des trous dans la raque­tte ! (Voir ici, para­graphe 4). Mais l’opportunité était trop belle de pou­voir dénon­cer des abus. Selon le min­istère, il n’au­rait trou­vé que 52% de restaus fonc­tion­nant effec­tive­ment en tant que tels ! Mais on ne pré­cise pas si les autres auraient reçu effec­tive­ment de la nour­ri­t­ure : on ne s’intéresse ici qu’aux doc­u­ments papi­er.

Le gou­verne­ment affirme qu’il ne vise que les restaus où auraient été détec­tées des irrégu­lar­ités. Mais en réal­ité, c’est tout le sys­tème qui vient de s’effondrer. La dis­tri­b­u­tion d’aliments est restée en sus­pens pen­dant de longues semaines, oblig­eant la plu­part des lieux à fer­mer, pure­ment et sim­ple­ment, faute de ressources. Comme on l’a vu, cette dis­tri­b­u­tion a repris récem­ment avec l’armée, mais de manière spo­radique et très iné­gale­ment répar­tie.

Pen­dant ce temps, le super min­istère du « Cap­i­tal humain », comme c’est son titre, subit une véri­ta­ble fuite des cerveaux. Je dis « super » min­istère, car Milei, suiv­ant sa volon­té d’amaigrir sig­ni­fica­tive­ment l’État, et de réduire dras­tique­ment le nom­bre de min­istères, a regroupé en un seul les anciens min­istères du tra­vail, de l’éducation, de la cul­ture, de l’action sociale et de la famille.

Rien que ses derniers jours, ce sont 20 fonc­tion­naires qui ont présen­té leur démis­sion. Ou qui ont été limogés. L’ambiance est délétère. Le min­istère est soupçon­né d’avoir trem­pé dans des affaires de cor­rup­tion con­cer­nant, juste­ment, l’achat d’aliments des­tinés aux restaus pop­u­laires. Soupçons qui ont entrainé le limo­geage du secré­taire d’état à l’enfance et à la famille, Pablo de La Torre. Un fusible.

Et Milei dans tout ça ? Il court les cap­i­tales, on l’a vu récem­ment à Madrid venir inter­fér­er dans la cam­pagne élec­torale des européennes lors d’un grand meet­ing réu­nis­sant les extrêmes-droites, l’Espagnol Abas­cal, l’Italienne Mel­oni, la Française Le Pen, en tête. En prof­i­tant au pas­sage pour insul­ter publique­ment le pre­mier min­istre espag­nol Pedro Sanchez et sa femme, qu’il n’a pas daigné ren­con­tr­er ! Il est allé égale­ment faire un tour à la Sil­i­con Val­ley, retrou­ver son copain Elon Musk et les dirigeants de Google, avec lesquels il a dis­cuté de son grand rêve : réformer l’état à l’aide de l’intelligence arti­fi­cielle.

C’est vrai que les robots, ça ne risque pas de génér­er d’opposition. A ce pro­pos, Milei a annon­cé récem­ment un plan de limo­geage de plus de 75 000 fonc­tion­naires. “¡Amo ser el topo den­tro del Esta­do! Soy el que destruye el Esta­do des­de aden­tro, es como estar infil­tra­do en las filas ene­mi­gas”, dijo estos días en una entre­vista con el sitio cal­i­for­ni­ano The Free Press. “J’adore être la taupe à l’intérieur de l’Etat ! Je suis celui qui sape l’Etat de l’intérieur, c’est comme infil­tr­er les lignes enne­mies”, a‑t-il déclaré dans une inter­view au site Cal­i­fornien Free press.

En réal­ité, Milei est com­plète­ment décon­nec­té de la poli­tique, qui ne l’intéresse pas. Comme dit Martín Rodríguez Yebra dans La Nación : «Il com­mu­nique avec la logique de l’algorithme, atten­dant juste que ses paroles trou­vent un écho dans la grande bulle dans laque­lle nous nous trans­for­mons en mar­i­on­nettes de nos pro­pres attentes. Il fan­tasme sur un gou­verne­ment rationnel de l’intelligence arti­fi­cielle qui nous délivr­erait des ten­ta­tions humaines qui nous con­duisent au désas­tre.»

En somme, con­for­mé­ment au vœu le plus cher de cet anar­chocap­i­tal­iste, l’Argentine n’est plus gou­vernée !

Milei attaque l’État à la tronçon­neuse

Las Luces de Ushuaia-Tierra del Fuego

Lat­i­tud 54° 47’ 59’’ sur, lon­gi­tud 68° 17’ 59’’ oeste: aqui están las coor­de­nadas geográ­fi­cas de la ciu­dad donde decidi­mos pasar los últi­mos días del año 2007 y fes­te­jar la lle­ga­da del nue­vo año.

Bien cono­ci­das por los explo­radores, los aven­tureros y aho­ra los tur­is­tas, esas coor­de­nadas son las de la cap­i­tal de la provin­cia argenti­na de “Tier­ra del fuego, Antár­ti­co e Islas del Atlán­ti­co sur” ubi­ca­da en la Isla Grande: la míti­ca Ushua­ia.

Con­stru­i­da en la ladera de una col­i­na azo­ta­da por los vien­tos y bor­dea­da por el canal de Bea­gle, la ciu­dad de Ushua­ia se con­sid­era la ciu­dad más sureña del mun­do, por eso se lla­ma “Ciu­dad del fin del mun­do”.

Vista de Ushua­ia des­de el Canal de Bea­gle

Un apo­do que le cues­tionó var­ios años la base naval de Puer­to Williams, ubi­ca­da en la Isla Navari­no, en el otro lado del canal de Bea­gle. Una dis­cusión zan­ja­da por las Naciones Unidas: deci­dieron que Puer­to Williams no podía recla­mar el tit­u­lo por ser demasi­a­da pequeña, ya que el mín­i­mo para que se con­sidere ciu­dad sería 20 000 habi­tantes.

UN POCO DE HISTORIA

La Tier­ra del fuego está sep­a­ra­da del con­ti­nente por un estre­cho for­man­do un corre­dor nat­ur­al de 600 km entre los océanos Atlán­ti­co y Pací­fi­co, estre­cho que tiene el nom­bre del mis­misi­mo nave­g­ante por­tugués, primer europeo en des­cubrir­lo, Fer­nan­do de Mag­a­l­lanes.

Se cuen­ta que fueron los marineros de Mag­a­l­lanes, al asi­s­tir des­de su bar­co al espec­tácu­lo de las hogueras en las col­i­nas, quienes lla­maron el lugar “Tier­ra de los humos y Tier­ra de los fue­gos”. Car­los V de Hab­s­bur­go (El famoso Car­los Quin­to) le daría luego el nom­bre defin­i­ti­vo de “Tier­ra del fuego”.

A lo largo de los sigu­ientes sig­los, se mon­taron varias expe­di­ciones euro­peas entran­do en con­tac­to por primera vez con los nativos.
En 1830, durante el primer via­je del “HMS Bea­gle” en Tier­ra del Fuego, los marineros cap­turaron a cua­tro indios y los lle­varon para pre­sen­tar­les a los reyes de Inglater­ra.

Sólo tres de esos “sal­va­jes” volvieron a la Tier­ra del Fuego, en enero de 1833, aprovechan­do la segun­da expe­di­ción (1831–1836) del HMS Bea­gle, al man­do del capitán Robert Fitz Roy, que llev­a­ba tam­bién var­ios cien­tí­fi­cos entre los cuales el nat­u­ral­ista Charles Dar­win.

El buque y su equipa­je pasaron siete sem­anas en el sur de la Tier­ra del Fuego, un lugar por entonces descono­ci­do. Un equipo bajó a tier­ra y se quedó allí todo el tiem­po nece­sario para realizar estu­dios mete­o­rológi­cos, astronómi­cos, zoológi­cos y botáni­cos así como etnológi­cos. Otro equipo se quedó a bor­do y navegó a lo largo de las costas para realizar estu­dios tan­to car­tográ­fi­cos como hidro­grá­fi­cos.

Fau­na en el Canal de Bea­gle

Ushua­ia, que sig­nifi­ca “Bahía hacia el oeste” en idioma yámana (o yagán) empezó su his­to­ria en tan­to colo­nia a mano de una mis­ión angli­cana al man­do del pas­tor Waite Hockin Stir­ling, en 1869. Este mis­mo año a Hockin le susti­tuyó Thomas Bridges, autor del primer dic­cionario del idioma yagán, ese “Pueblo de las canoas” que vivió var­ios mile­nar­ios sin ningún con­tac­to con el mun­do exte­ri­or.

Luego, Bridges dejó la mis­ión y se fue a vivir a la estancia Haber­ton que él mis­mo había fun­da­do. Esta estancia se ubi­ca a pocos kilómet­ros de la actu­al Ushua­ia, en las oril­las del canal de Bea­gle. Hoy en día la estancia todavía pertenece a la famil­ia del pas­tor y se ded­i­ca a activi­dades turís­ti­cas.

Las primeras vivien­das las con­struyó la Amer­i­can Mis­sion­ary Soci­ety, sociedad mision­era británi­ca encar­ga­da de evan­ge­lizar a los pueb­los autóctonos.

En cuan­to a Fran­cia, ese país orga­nizó una expe­di­ción cien­tí­fi­ca en Tier­ra del Fuego en 1882 ‑1883, en el mar­co del año polar inter­na­cional.

A Louis-Fer­di­nand Mar­tial (1836–1885), explo­rador y capitán de fra­ga­ta le con­fi­aron el man­do de la fra­ga­ta La Romanche. El buque zarpó des­de Cher­bur­go el 17 de julio de 1882 con 140 per­sonas a bor­do, para lle­gar a la Isla Hoste, a 40 km del Cabo de Hornos, el 6 de sep­tiem­bre.

El obje­to de la mis­ión era realizar estu­dios geológi­cos, botáni­cos, zoológi­cos y etno­grá­fi­cos.

Los europeos asen­ta­dos en Tier­ra del Fuego (ganaderos, pescadores, mineros de oro) cometieron masacres tremen­das y propa­garon enfer­medades, casi errad­i­can­do los pueb­los autóctonos. Los misioneros quienes aco­gieron los sobre­vivientes no hicieron sino acel­er­ar el pro­ce­so de deca­den­cia evan­ge­lizán­do­los.

Una expe­di­ción argenti­na desem­bar­có en el ter­ri­to­rio en sep­tiem­bre de 1884 para insta­lar una pre­fec­tura. El 12 de octubre onde­a­ba por fin la ban­dera argenti­na en la provin­cia.

La ciu­dad se desar­rol­ló primero en torno a una cár­cel, el gob­ier­no argenti­no inspirán­dose de las expe­ri­en­cias en las Islas del Salut en Guyana (Fran­cia) y de los pre­sidios británi­cos en Aus­tralia.

Pero el desar­rol­lo arrancó de ver­dad en 1970 medi­ante la creación de una zona exen­ta de impuestos.

El des­cubrim­ien­to de yacimien­tos de gas y de petróleo con­tribuyó tam­bién a la pros­peri­dad de la economía local.

El tur­is­mo cre­ció sobre todo a par­tir de los años 1980, la Tier­ra del Fuego aprovechan­do su ima­gen de fin del mun­do y de pun­to de par­ti­da hacia el cabo de Hornos y el Antár­ti­co.

Par­que nacional de Tier­ra del Fuego

MIS FAVORITOS

Lo ten­go que admi­tir, es esa ima­gen fan­tasea­da de Ushua­ia que me atra­jo primero has­ta la pun­ta aus­tral del con­ti­nente suramer­i­cano.

El peli­gro de los sueños es la posi­bil­i­dad de desilusión que puede acae­cer cuan­do la real­i­dad no está a la altura de lo que habíamos imag­i­na­do.

Entonces el mito se viene aba­jo. Pero tal no fue el caso para mí.
A penas desem­bar­camos en el aerop­uer­to inter­na­cional de Ushua­ia-Malv­inas argenti­nas la ciu­dad cumplió con las expec­ta­ti­vas. Gra­cias a la luz de fin de tarde veraniego, sen­tí una emo­ción inde­scriptible, un sen­timien­to de plen­i­tud.

En tan­to puer­to con mucho bul­li­cio, esta ciu­dad de arqui­tec­tura des­or­de­na­da y col­ora­da, ampara­da por los montes neva­dos de la cordillera Mar­tial, ben­e­fi­cia de un sitio pre­cioso favor­able para los sueños de aven­tu­ra.

Este 31 de diciem­bre, no teníamos nada mejor que hac­er sino nave­g­ar por el canal de Bea­gle, dis­fru­tan­do del paisaje de tém­panos e islotes rocosos.

A bor­do del yate Che, con un pequeño grupo de tur­is­tas brasileñas y españoles, nos fuimos rum­bo al este, hacia el archip­iéla­go Kashu­na, tam­bién lla­ma­do “Islotes Les Eclaireurs” (el nom­bre lo atribuyó Louis Mar­tial, por eso es en Francés).

El archip­iéla­go está com­puesto de var­ios islotes como “Los Pájaros” y “Los Lobos” donde se puede ver una colo­nia de leones de mar así como cor­moranes. Cuen­ta con un faro con­stru­i­do en 1920, el Faro “Les Eclaireurs”.

El faro “Les Eclaireurs”

Se con­funde a menudo este faro con el de San Juan del Sal­va­men­to, en la isla de los Esta­dos, en la pun­ta sureste de la provin­cia, faro que inspiró el escritor francés Jules Verne para su nov­ela “El faro del fin del mun­do”.

Cabe sub­ra­yar que un aven­turero francés de La Rochelle, André Bron­ner, quien había des­cu­bier­to este faro aban­don­a­do des­de mucho tiem­po, se empeñó en arreglar­lo y en 1998, y gra­cias a la colab­o­ración de los talleres Per­rault, el faro de San Juan fun­cionó de nue­vo. Y en 2000, con­struyeron un faro idén­ti­co en la pointe des Min­imes, en La Rochelle. Otra répli­ca se puede ver tam­bién en el museo marí­ti­mo y del pre­sidio de Ushua­ia.

Ushua­ia tam­bién es el Cer­ro Mar­tial. Cul­mi­nan­do a casi 1300 met­ros de alti­tud, rep­re­sen­ta la may­or reser­va de agua potable de la ciu­dad así como el mejor pun­to de vista hacia la bahía, los techos col­orados, el canal de Bea­gle y más allá la cordillera de Dar­win.

Un panora­ma real­mente fan­tás­ti­co, siem­pre con esta luz tan agrad­able como espe­cial.

Ushua­ia vista des­de el cer­ro Mar­tial

Se sube al cer­ro por une car­retera sin­u­osa de 7 km, luego toman­do un tele­féri­co y para ter­mi­nar andan­do has­ta el glaciar.

Ante todo rep­re­sen­ta para mí un recuer­do inolvid­able haber pisa­do este glaciar del fin del mun­do el primer día del año, ¡en la ciu­dad más aus­tral del plan­e­ta!

10 km más allá de la ciu­dad se hal­la el Par­que Nacional de Tier­ra del Fuego. Imposi­ble no vis­i­tar­lo, claro. Crea­do en 1960, el Par­que da a la bahía de Lap­ata­ia (Bahía de la bue­na madera, en idioma Yagán), el úni­co fior­do argenti­no del Canal de Bea­gle. Aquí tam­bién final­iza la ruta 3, final de la famosa car­retera panamer­i­cana, la más larga del mun­do.

En unos min­u­tos dejamos el bul­li­cio de la civ­i­lización para gozar de la tran­quil­i­dad y la belleza sal­va­je de una nat­u­raleza per­fec­ta­mente adap­ta­da a las tem­per­at­uras bajas y los vien­tos vio­len­tos de la zona.

En esa nat­u­raleza ilu­mi­na­da por una luz trans­par­ente casi irre­al, reina aquí un ambi­ente de plen­i­tud y de serenidad.

Baña­da de esa luz tan espe­cial, por cualquier lugar en que dirigi­mos nues­tra mira­da Ushua­ia quedará eter­na­mente al tope de mis recuer­dos ínti­mos.
Una ciu­dad míti­ca, así de sim­ple.

Tex­to : Patrick Richard
Tra­duc­ción : Patrick Vian­nais (Lec­tura y cor­rec­ciones Ade­lai­da Ena Noval)

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Véase tam­bién otros artic­u­los del “Car­net de route”:

A lo largo del Qha­paq Ñan

Pasan­do por Men­doza y Maipú

Por la ruta 7, entre Argenti­na y Chile

Bahía de Lap­ata­ia

1946–1952 : Premier mandat

Nous ne tracerons ici que les grandes lignes de la poli­tique suiv­ie par Juan Perón lors de son pre­mier man­dat, en nous lim­i­tant aux réal­i­sa­tions et faits les plus mar­quants, qu’ils aient été posi­tifs ou négat­ifs à la fois pour le pays, les citoyens argentins et pour Perón lui-même.

1. Le social

C’est de toute évi­dence dans ce domaine que l’action de Perón trou­ve son plus grand reten­tisse­ment. Nous l’avons vu lors des arti­cles précé­dents, Perón, poussé par son épouse Eva, et par la néces­sité, pour con­serv­er le pou­voir, de s’appuyer sur les syn­di­cats ouvri­ers, en fera sa pri­or­ité. Il a pré­paré le ter­rain lors de son pas­sage au min­istère du tra­vail, en faisant pass­er plusieurs lois favor­ables au monde ouvri­er : statut de l’ouvrier agri­cole, aug­men­ta­tion des salaires, indem­nités de chô­mage, de retraite. Ces mesures lui ont valu une grande pop­u­lar­ité auprès des organ­i­sa­tions de tra­vailleurs, qu’il ren­force en don­nant au syn­di­cat une véri­ta­ble exis­tence, par leur légal­i­sa­tion. En con­trepar­tie, il entend égale­ment les con­trôler, et les trans­former en cour­roie de trans­mis­sion de sa poli­tique. Le prin­ci­pal d’entre eux, la CGT, devien­dra ain­si le fer de lance du péro­nisme poli­tique.

Le bâti­ment de la CGT en 1953 à Buenos Aires.

En 1947, Perón rédi­ge une liste de droits fon­da­men­taux de l’ouvrier, qu’il fera ensuite vot­er par le par­lement pour leur don­ner force de loi. Entre autres, fig­urent dans cette liste, out­re bien enten­du le droit au tra­vail pour tous, le droit à la for­ma­tion, à une juste rémunéra­tion, à des con­di­tions de tra­vail dignes, à la san­té, à la pro­tec­tion de la famille. Tout au long de son pre­mier man­dat, il s’attachera à pro­mou­voir l’amélioration des con­di­tions de loge­ment des ouvri­ers, et sub­ven­tion­nera large­ment, pour leurs enfants, les frais sco­laires, par des dis­tri­b­u­tions de matériel, de livres, ain­si que le développe­ment de camps de vacances gra­tu­its.

Par ailleurs, c’est durant ce pre­mier man­dat que les femmes argen­tines accè­dent enfin au droit de vote.

Dans ce domaine social, Perón s’appuie large­ment sur une struc­ture créée par sa femme : La Fon­da­tion Eva Perón, auprès de laque­lle les plus pau­vres peu­vent avoir recours à tout moment en cas de dif­fi­culté. Tout cela n’est naturelle­ment pas dénué de clien­télisme, mais il n’en est pas moins vrai que durant toute cette péri­ode, la vie des tra­vailleurs les plus hum­bles s’est con­sid­érable­ment améliorée, si on la com­pare avec la mis­ère pro­fonde dans laque­lle ils étaient plongés jusque-là, quelle que soit la couleur du gou­verne­ment en exer­ci­ce. Pour la pre­mière fois, les gens mod­estes ont la sen­sa­tion d’être inté­grés au reste de la pop­u­la­tion, de faire par­tie de la nation. Ce n’est pas rien.

2. L’économie
 

Dans ce domaine, Perón, en bon mil­i­taire nation­al­iste, prend le total con­tre­pied de ce que furent jusqu’ici les poli­tiques suiv­ies par les gou­verne­ments civils précé­dents, qu’ils fussent con­ser­va­teurs ou libéraux. En effet, et notam­ment durant la décen­nie infâme, l’Argentine se présen­tait comme une véri­ta­ble pas­soire économique, plus ou moins soumise au bon vouloir des grandes puis­sances – et surtout la Grande-Bre­tagne – qui se com­por­taient en véri­ta­bles entités néo­colo­nial­istes. On l’avait vu notam­ment lors de la sig­na­ture du con­tro­ver­sé accord Roca-Runci­man, qui remet­tait les clés de l’économie argen­tine entre les mains des Bri­tan­niques. (On vous ouvre notre marché, mais en con­trepar­tie, vous vous engagez à n’avoir qu’un seul four­nisseur : nous. Et vous nous lais­sez pren­dre le con­trôle de votre Banque Cen­trale). Pas, ou peu, d’industrie locale, des investis­seurs, et donc des pro­prios, étrangers, une mon­naie archi-dépen­dante, une agri­cul­ture encore archaïque, et un com­merce extérieur notoire­ment défici­taire étaient les traits dom­i­nants de l’économie argen­tine de l’après-guerre mon­di­ale.

Le cré­do péro­niste, c’est la quadrilo­gie marché interne/nationalisme économique/étatisme/industrie. Autrement dit, une bonne dose de pro­tec­tion­nisme cou­plé au développe­ment de ressources pro­pres.
Perón com­mence par nation­alis­er la Banque cen­trale de la république argen­tine, et crée des ban­ques spé­ci­fiques à chaque secteur de l’économie, pour aider à leur finance­ment. Puis il cherche à dynamiser le secteur agri­cole, en pro­mou­vant la mécan­i­sa­tion, d’une part, et le développe­ment de l’industrie chim­ique d’autre part. Ensuite, il s’attache à pour­suiv­re le développe­ment de l’industrie légère, notam­ment les pro­duits man­u­fac­turés, jusqu’ici large­ment importés.

Dans le même temps, par le biais des mesures sociales, il cherche à stim­uler la con­som­ma­tion, afin de con­solid­er le marché interne. Pour con­trôler le déficit com­mer­cial qui s’annonce, ali­men­té par la forte demande et, en con­séquence, l’augmentation des impor­ta­tions, il créé un nou­v­el insti­tut nation­al, le IAPI : Insti­tut argentin de pro­mo­tion des échanges. Un instru­ment qui lui per­me­t­tra notam­ment de réin­ve­stir une par­tie des béné­fices sub­stantiels de l’agriculture, point fort de ce pays d’élevage, dans le développe­ment de l’industrie. Ce qui fera râler les gros pro­prios ter­riens, naturelle­ment. (Entre ça et le statut de l’ouvrier agri­cole, le con­tentieux com­mençait à être lourd !)

Le but prin­ci­pal, on le voit, est de faire de l’Argentine un pays réelle­ment indépen­dant. De faire en sorte, donc, de ne plus dépen­dre (ou moins dépen­dre, ne soyons pas trop opti­miste) des marchés extérieurs, en reprenant la main, par le biais de l’État, sur les ressorts de cette économie.

Pen­dant le pre­mier man­dat, Perón et son gou­verne­ment créeront suc­ces­sive­ment qua­tre grandes entre­pris­es nationales : la Société mixte sidérurgique argen­tine (SOMISA), la com­pag­nie aéri­enne «Aero­lin­eas argenti­nas» (qui existe encore aujourd’hui), la Com­pag­nie des eaux et de l’électricité, et les Chemins de fer argentins (Fer­ro­car­riles argenti­nos), rachetés par nation­al­i­sa­tion aux Anglais. (Cette dernière nation­al­i­sa­tion lui sera beau­coup reprochée plus tard, en rai­son de son coût très élevé).

En somme, si on s’essaie à com­par­er deux pays néan­moins net­te­ment dif­férents, Perón a appliqué à l’Argentine ce que nous Français avons con­nu égale­ment juste après la guerre sous l’égide du Con­seil nation­al de la résis­tance : un plan rad­i­cal de créa­tion de ser­vices publics.

3. Poli­tique extérieure

Tiens, juste­ment, les rela­tions avec les autres pays du monde. Perón, par sa poli­tique résol­u­ment redis­trib­u­tive et pro­tec­tion­niste, se pose en héraut des plus hum­bles, et engrange une très grande pop­u­lar­ité dans les milieux de gauche, d’Europe, bien sûr, mais surtout du tiers-monde, pour lequel il devient vite un exem­ple de leader indépen­dant. Lui-même ne rechigne pas à se pos­er en leader du «troisième monde», des non-alignés comme on dirait plutôt. Néan­moins, la prin­ci­pale car­ac­téris­tique de la poli­tique extérieure de l’Argentine sous Perón reste son prag­ma­tisme. Perón est autant anti-com­mu­niste que nation­al­iste, et se tient à bonne dis­tance des deux camps de la guerre froide.

Avec les États-Unis, cela a tou­jours été com­pliqué. La préférence don­née par les Argentins, dans leurs rela­tions économiques, aux Anglais, a de tout temps motivé une cer­taine méfi­ance envers eux de la part des Nord-Améri­cains. Ces derniers n’ont jamais vrai­ment pu exercer une influ­ence déter­mi­nante sur ce pays du sous-con­ti­nent améri­cain. Et l’épisode Braden, lors de la cam­pagne élec­torale de 1946, n’a pas amélioré leur image.

Avec l’Europe, il l’a soigné, l’im­age. Mais il ne s’est pas déplacé lui-même, non. Il a envoyé Eva, lors d’une mémorable tournée en 1947. Elle est ain­si passé par l’Espagne, l’Italie, le Por­tu­gal, la Suisse, Mona­co et la France. Elle est même restée 12 jours chez nous ! Tournée tri­om­phale dans l’ensemble, le glam­our le dis­putant à la poli­tique étrangère. Néan­moins, Evi­ta a su s’imposer comme digne représen­tante de son pays, et n’a pas ménagé ses efforts pour faire pass­er le mes­sage poli­tique de son mari. Y com­pris avec Fran­co, tout récent dic­ta­teur espag­nol, avec lequel les rela­tions sont assez rapi­de­ment passées du chaud au froid, en rai­son des diver­gences de vues sur le social. Elle dira d’ailleurs «La femme de Fran­co n’aime pas les tra­vailleurs, qu’elle qual­i­fie à toute occa­sion de «rouges» parce qu’ils ont par­ticipé à la guerre civile. Je me suis con­tenue une ou deux fois, mais ensuite je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire que son mari ne tenait pas son pou­voir des urnes, mais de la force».

Eva Perón à son arrivée à Madrid pen­dant sa tournée européenne de 1947.

4. L’ambiance générale

On le voit, ce pre­mier man­dat est dans l’ensemble mar­qué par un cer­tain suc­cès, tant au plan des résul­tats que de la pop­u­lar­ité. L’après-guerre mon­di­ale est une époque bénie pour l’Argentine. L’économie est floris­sante, le com­merce excé­den­taire, et le niveau de vie général s’est amélioré, notam­ment pour les class­es défa­vorisées. Celles-ci vouent au nou­veau leader et à son épouse un véri­ta­ble culte religieux : ce sont Saint Juan et Sainte Evi­ta. Les class­es les plus aisées, elles, renâ­clent bien un peu, elles n’aiment pas telle­ment ce pli ouvriériste qui con­duit le petit peu­ple à devenir exigeant et à se croire autorisé à relever la tête, et sont nos­tal­giques du temps d’avant, où l’employé tra­vail­lait en la bouclant. Mais glob­ale­ment, le pays a rarement été aus­si en forme : il est com­muné­ment admis qu’à la fin des années quar­ante, l’Argentine était un des pays les plus prospères du monde !

Mais atten­tion, prospère ne veut pas dire apaisé. Ques­tion atmo­sphère, l’ambiance reste très con­flictuelle. Le péro­nisme est encore très jeune, mais il sus­cite déjà des débats pas­sion­nés. D’autant que le chef a net­te­ment ten­dance au pou­voir per­son­nel, d’une part, et à un cer­tain culte de la per­son­nal­ité, d’autre part. Les moins dis­posés à son égard diraient car­ré­ment : c’est un tyran. C’est que Perón n’aime pas trop qu’on dis­cute ses déci­sions. Les bonnes comme les mau­vais­es. Or, les dis­cu­tailleurs ne man­quent pas, on s’en doute. Class­es aisées, on l’a vu, con­ser­va­teurs, libéraux pur jus, mais égale­ment, à gauche, social­istes et com­mu­nistes, qui con­sid­èrent que Perón leur mange la laine sur le dos, avec sa poli­tique ouvriériste. Dame, avec lui, les ouvri­ers, sat­is­faits avant même d’avoir revendiqué, sont devenus net­te­ment moins com­bat­ifs, et fort peu révo­lu­tion­naires ! Pour faire taire les râleurs, Perón n’y va pas par qua­tre chemins : il fait arrêter, empris­onne, ren­voie, expro­prie. Les pris­ons argen­tines ver­ront pass­er ain­si quelques noms pres­tigieux, comme les députés Ricar­do Bal­bín (qui pour­tant, en 1973, se ral­liera à sa cause, mais c’est une autre his­toire) ou le social­iste his­torique Alfre­do Pala­cios. Quant à la presse, il n’hésite pas à la musel­er, en expro­pri­ant les titres qui le dérangent, notam­ment le grand quo­ti­di­en La Pren­sa. Le non moins célèbre his­to­rien Felix Luna se sou­vien­dra longtemps des tor­tures infligées par la police péro­niste. De l’autre côté, ce n’est guère moins vio­lent, il faut dire. Tout au long de son man­dat, ne man­queront pas les ten­ta­tives de coup d’état, les man­i­fes­ta­tions de protes­ta­tions, le mépris de classe à l’égard des plus pau­vres, et les insultes ouvertes envers Eva Perón, con­sid­érée par la «bonne société» comme une sim­ple pros­ti­tuée et traitée comme telle.

Le péro­nisme, dès ses débuts, a ain­si cristallisé la frac­ture entre deux argen­tines. Une frac­ture dont on se demande, presque 80 ans après la pre­mière élec­tion de Perón, si elle pour­ra être réduite un jour.

Mais n’allons pas trop vite. On vient de le voir, ce pre­mier man­dat de Juan Domin­go Perón se car­ac­térise avant tout par une cer­taine réus­site poli­tique et économique, et une grand pop­u­lar­ité par­mi la majorité de la pop­u­la­tion. Cette pop­u­lar­ité ne va pas tarder cepen­dant à s’effriter. Nous ver­rons com­ment, et pourquoi, dans le prochain chapitre.

04/04/2022 : visite surprise

Le nou­veau prési­dent chilien Gabriel Boric a réservé sa pre­mière vis­ite offi­cielle à l’étranger à son homo­logue et voisin argentin, Alber­to Fer­nán­dez, avec lequel il partage sans nul doute une prox­im­ité poli­tique prop­ice à de bonnes rela­tions diplo­ma­tiques entre ces deux pays pour­tant, à la manière de la Grande-Bre­tagne et de la France, aus­si proches qu’éternels rivaux.

Il est cer­tain que les deux prési­dents n’auront pas man­qué de sujets de con­ver­sa­tion poli­tique, la vic­toire de Boric ouvrant une sorte de par­en­thèse enchan­tée à son homo­logue argentin plutôt chahuté dans son pro­pre pays en ce moment. Ils en auront sans doute prof­ité pour par­ler de la dif­fi­culté de gou­vern­er durable­ment à gauche dans un cône sud tou­jours étroite­ment sur­veil­lé par «L’empereur du nord», qui n’aime jamais autant les lead­ers de gauche sud­istes que lorsqu’ils restent dans l’opposition.
Il est vrai que cette même gauche sud-améri­caine, ces derniers temps, sem­ble repren­dre quelques couleurs, du Chili au Pérou en pas­sant par la Bolivie, et, espère-t-elle, en atten­dant le retour de Lula aux affaires au Brésil.

Mais loin de ces con­sid­éra­tions poli­tiques, Gabriel Boric a égale­ment ren­du une sorte d’hommage à une belle et grande spé­cial­ité argen­tine : la lec­ture, et, corol­laire­ment, la grande tra­di­tion des librairies indépen­dantes qui pul­lu­lent dans tout le pays. Prof­i­tant de la prox­im­ité de son hôtel, situé dans le quarti­er mod­erne de Paler­mo à Buenos Aires, il a fait un saut jusqu’à la petite librairie voi­sine, «Eter­na caden­cia», pour feuil­leter et acheter quelques bouquins. Pour l’anecdote, comme le rap­por­tent Pagina/12 et Clarín, il en a acheté cinq, dont celui de Mar­i­ana Enríquez, «Alguién cam­i­na sobre tu tum­ba» (Quelqu’un marche sur ta tombe), chronique de ses vis­ites de cimetières (voilà au moins un intérêt que je partage avec cette auteure argen­tine et le prési­dent chilien !).

Occa­sion de rap­pel­er en effet que l’Argentine, c’est le pays des livres et des librairies. Des grandes, des moins grandes, mais égale­ment des bouquin­istes, bien plus nom­breux à Buenos Aires que nos braves bouquin­istes des bor­ds de Seine. Un arti­cle du quo­ti­di­en Infobae nous apprend ain­si qu’il exis­terait 25 librairies pour 100 000 habi­tants à Buenos Aires (Plus de 700 en tout, donc) ! Naturelle­ment, iné­gale­ment répar­ties sur la sur­face, avec des quartiers sur­représen­tés dans le cen­tre et les quartiers touris­tiques (Reco­le­ta, San Tel­mo), et des quartiers plus pop­u­laires rel­a­tive­ment oubliés, comme Bar­ra­cas ou Vil­la Sol­dati.

Il existe égale­ment une autre tra­di­tion très suiv­ie : celle des foires aux livres d’occasion qui ont lieu tout au long de l’année. Les plus mar­quantes : celle, qua­si per­ma­nente, de Reco­le­ta, non loin du fameux cimetière et du célèbre bar «La Biela», qui se tient chaque fin de semaine, celle du quarti­er Cabal­li­to, tous les jours, ou encore celle qui se tient autour du Par­que Cen­te­nario, pro­posant elle aus­si quo­ti­di­en­nement divers stands du même type que nos bouquin­istes parisiens.

Une sim­ple prom­e­nade le long des avenues Cor­ri­entes ou San­ta Fe nous donne une idée du suc­cès de ce genre de librairies : il y en a qua­si­ment une tous les trois cents mètres, de chaque côté du trot­toir ! Et per­son­nelle­ment, même en plein mois de févri­er (équiv­a­lent de notre mois d’août de vacances), je n’en ai jamais ren­con­tré une de vide.

Un grand fes­ti­val du livre a lieu chaque année et reçoit env­i­ron un mil­lion de vis­i­teurs. Cette année, il se tien­dra du 26 au 28 avril, au Cen­tre d’exposition de La Rur­al, près de la Plaza Italia, dans le quarti­er de Paler­mo.

Out­re ce nom­bre hors norme de librairies, Buenos Aires abrite égale­ment celle qui est con­sid­érée comme l’une des plus belles du monde : l’Ateneo. Située sur l’avenue San­ta Fe, elle s’est d’abord appelée «Grand Splen­did», car c’était à l’origine un théâtre à l’ancienne, où se pro­dui­saient les chanteurs de tan­go les plus fameux, dont le célèbre Car­los Gardel. Inau­guré en 1919, il a été reven­du en 1930, a servi de nom­breuses années de ciné­ma, pour être racheté en 2000 par la Société El Ate­neo qui l’a donc trans­for­mé en librairie, se ser­vant de l’orchestre et des dif­férents niveaux de bal­cons pour y installer ses étagères de livres. La scène, quant à elle, sert aujourd’hui de café ! Fort heureuse­ment, l’ensemble archi­tec­tur­al a été entière­ment préservé, ce qui lui fait mérit­er son titre de «deux­ième plus belle librairie du monde». (La pre­mière serait celle de la Selexyz Domini­ca­nen à Maas­tricht aux Pays-Bas).

Librairie de l’Ate­neo — Vu sur les bal­cons

L’Ateneo est ain­si devenu une des attrac­tions touris­tiques à ne pas man­quer dans la cap­i­tale argen­tine, au même titre que le Camini­to, le musée des Beaux-arts, le Théâtre Colón ou le Palais Baro­lo. Voir ain­si les livres «mis en scène», au sens pro­pre comme au sens fig­uré, est un régal pour les yeux, et jus­ti­fie la prom­e­nade, même si on ne vient pas spé­ciale­ment acheter des livres. D’autant qu’il est un des derniers ves­tiges de l’architecture des salles de spec­ta­cle du début du XXème !

Au fond, la scène et son café

A lire égale­ment au sujet de l’Ate­neo l’article assez com­plet (de 2011) sur le blog «Petit Hergé de Buenos Aires».

Guerre en Ukraine : quelles conséquences pour l’Amérique latine ?

Comme les jour­naux européens, les quo­ti­di­ens argentins s’intéressent de près au con­flit ukrainien, même si celui-ci reste, dans l’esprit du pub­lic, rel­a­tive­ment loin­tain et, pour le moment, n’a pra­tique­ment pas de réper­cus­sions vis­i­bles sur le quo­ti­di­en des habi­tants du cône sud.

Néan­moins, dans le monde d’aujourd’hui, est-il vrai­ment pos­si­ble d’imaginer qu’il n’ait aucun impact ?

C’est la ques­tion posée dans le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12 par Ger­ar­do Sza­lkow­icz, qui inti­t­ule son arti­cle «Con­flit Russie-Ukraine : impacts et défis pour l’Amérique Latine». En voici un petit résumé.

1. Les dom­mages col­latéraux.

Tout d’abord, et ceci n’est évidem­ment pas spé­ci­fique au con­ti­nent sud-améri­cain, des con­séquences économiques. L’augmentation du prix, et l’effondrement de la pro­duc­tion des matières pre­mières pro­duites par les deux bel­ligérants, et dont ils sont des lead­ers mon­di­aux, comme le blé, l’huile de tour­nesol, le maïs, le gaz, va mécanique­ment met­tre en dif­fi­culté les pays sud-améri­cains impor­ta­teurs. Par ailleurs, la fer­me­ture de l’espace aérien aux avions russ­es affectera la manne touris­tique de pays comme Cuba ou la République Domini­caine, où les touristes russ­es représen­tent une part impor­tante des apports de devis­es. La dépen­dance des pays d’Amérique latine à un sys­tème essen­tielle­ment agro-expor­ta­teur est sa faib­lesse : elle dépend des cours mon­di­aux, et si la crise san­i­taire l’a con­sid­érable­ment affaib­lie, ce nou­veau con­flit de portée mon­di­ale ne lui donne guère de per­spec­tives pos­i­tives.

2. L’Amérique Latine sur l’échiquier mon­di­al

Les républiques lati­no-améri­caines se sont forgées au XIXème siè­cle en fonc­tion des besoins et des intérêts des puis­sances « mères » européennes. Le XXème siè­cle a représen­té un cer­tain change­ment de cette donne, avec le sur­gisse­ment des Etats-Unis comme puis­sance dom­i­nante, trans­for­mant les voisins du sud en « arrière-cour » poli­tique aus­si bien qu’économique. Des Etats-Unis encore ren­for­cés par la chute de l’URSS, leur per­me­t­tant d’asseoir davan­tage leur dom­i­na­tion, y com­pris sur l’Europe. Mais là aus­si, la donne com­mence à chang­er, avec la mon­tée en puis­sance d’autres parte­naires poten­tiels comme la Russie, juste­ment, et surtout la Chine.

La Russie notam­ment a recréé des liens forts avec les pays les plus éloignés de l’orbite état­sunien, comme le Venezuela, Cuba et le Nicaragua. Mais égale­ment avec des pays pour­tant réputés plus proches des Etats-Unis comme l’Argentine et le Brésil.

Il n’y a pas d’unité de pos­ture par­mi les dif­férents pays sud-améri­cains. Ain­si, quand « l’axe boli­varien » (Les pays les plus non-alignés, alliés du Venezuela, NDLA) a plutôt soutenu les Russ­es, les droites lati­no-améri­caines ont bran­di le dra­peau ukrainien, déguisant leur sub­or­di­na­tion aux puis­sances occi­den­tales sous le masque d’un réc­it paci­fiste hyp­ocrite, quand on con­nait leur absence totale de réac­tion face aux 50 inter­ven­tions nord-améri­caines dans le sud par le passé. Quant aux autres, leur réac­tion oscille entre franc rejet de l’invasion russe et cri­tique molle.

Citant l’ancien jour­nal­iste du Monde Diplo­ma­tique Igna­cio Ramon­et, Ger­ar­do Sza­lkow­icz souligne que cette guerre « change la réal­ité plané­taire et mar­que l’entrée du monde dans une nou­velle ère géopoli­tique ». Elle survient au moment où l’Amérique latine se trou­ve en pleine redéf­i­ni­tion de ses pro­jets pro­gres­sistes, con­duits par des lead­ers plus mod­érés qu’auparavant. Elle vient à point nom­mé pour accélér­er un proces­sus d’articulation com­mer­ciale plus struc­turé.

Pour con­clure, Ger­ar­do Sza­lkow­icz mise sur l’arrivée au pou­voir de per­son­nal­ités pro­gres­sistes comme Gabriel Boric au Chili (il vient d’être investi comme prési­dent de la république), Gus­ta­vo Petro (leader de la gauche colom­bi­enne) et Igna­cio Lula Da Sil­va, l’ancien prési­dent brésilien, tous deux favoris pour les prochaines élec­tions, pour cimenter l’unité sud-améri­caine et lui redonner la cohé­sion néces­saire aux défis à venir.

 

14/03/2022 : revue de presse

Ce lun­di, la presse argen­tine sem­ble délaiss­er ce qui fai­sait les prin­ci­paux titres ces derniers jours, à savoir l’accord signé entre l’état et le F.M.I. Celui-ci devrait per­me­t­tre à l’Argentine, en grande dif­fi­culté finan­cière, d’étaler sa dette colos­sale et de pou­voir un peu ren­flouer ses caiss­es. L’accord a été approu­vé par la majorité du par­lement, tout en provo­quant des frot­te­ments internes dans les dif­férents par­tis. En effet, à droite, la philoso­phie est d’ordinaire plutôt favor­able au F.M.I., mais étant actuelle­ment dans l’opposition, cer­tains se voy­aient mal approu­ver un accord négo­cié par un gou­verne­ment qu’ils abhor­rent. Côté péro­niste au con­traire, cet accord avec le gen­darme financier du monde libéral fait grin­cer quelques dents. Au final, on a donc assisté à un vote trans-courant.

L’accord signé, la presse peut donc s’éloigner un peu des thèmes de poli­tique intérieure. Ce qui fait la une aujourd’hui, c’est donc naturelle­ment la guerre en Ukraine. Le quo­ti­di­en Clarín en fait l’essentiel de sa une de ce lun­di, en dévelop­pant trois grands axes : les bom­barde­ments sur la base de Yavoriv, les réfugiés (ici, en se con­cen­trant sur ceux accueil­lis par l’Espagne), et une série de tri­bunes sur la psy­cholo­gie du prési­dent russe, de la fab­ri­ca­tion d’un dic­ta­teur au désir de Pou­tine d’effacer les erreurs com­mis­es par Lénine et Staline, en pas­sant par la jalousie de Wladimir le petit.

Dans l’ensemble, le ton de la presse argen­tine est large­ment défa­vor­able au leader russe, y com­pris dans les jour­naux de gauche, même si Ger­ar­do Sza­lkow­ics, dans Pagina/12, ren­voie dos à dos Russ­es et occi­den­taux en ce qui con­cerne la respon­s­abil­ité du con­flit, les uns menant une inva­sion «bru­tale et inhu­maine», les autres et notam­ment l’OTAN, ne respec­tant aucun des accords diplo­ma­tiques pris avec la Russie con­cer­nant le thème de la sécu­rité des fron­tières et la neu­tral­i­sa­tion des zones proches de la Russie. (Voir notre résumé de cet arti­cle ici).

La Nación, autre quo­ti­di­en plutôt situé à droite, relève le change­ment de posi­tion du gou­verne­ment péro­niste vis-à-vis du prési­dent Russe, jusqu’à il y a peu con­sid­éré comme un parte­naire fiable. Ce change­ment, selon La Nación, aurait provo­qué de fortes dis­sen­sions au sein du gou­verne­ment, et entrainé la démis­sion de cer­tains mem­bres du min­istère des Affaires étrangères. Le quo­ti­di­en indique que «L’invasion et ses con­séquences atro­ces sur les pop­u­la­tions civiles ont éteint les voix qui à l’intérieur du gou­verne­ment défendaient les liens poli­tiques et com­mer­ci­aux avec le prési­dent russe, auquel le prési­dent argentin Alber­to Fer­nán­dez avait offert l’Argentine comme por­tail d’entrée sur le con­ti­nent il y seule­ment un peu plus d’un mois. Mais les ten­sions per­sis­tent et ceux qui défendaient cette posi­tion ont été réduits au silence ou dis­crète­ment écartés, en même temps que les liens avec les Etats-Unis (…) ont été ren­for­cés con­comi­ta­m­ment  avec la sig­na­ture de l’accord avec le F.M.I.»

On notera néan­moins la dif­férence de cou­ver­ture du con­flit par ces deux prin­ci­paux quo­ti­di­ens argentins, La Nación restant davan­tage cen­tré sur les thé­ma­tiques nationales. C’est le cas égale­ment du jour­nal de gauche Pagina/12, qui ne pro­pose qu’un arti­cle en une sur l’Ukraine, de nature factuelle. Ce qui est le cas égale­ment du Diario Pop­u­lar, qui s’attarde cepen­dant sur la mort d’un jour­nal­iste abat­tu au nord de Kiev et les men­aces de Biden affir­mant que l’OTAN répli­querait en cas de fran­chisse­ment de fron­tière des Russ­es vers un pays de l’Alliance.

Ce qui préoc­cupe égale­ment les quo­ti­di­ens argentins en ce lun­di, out­re le con­flit, c’est surtout l’augmentation du car­bu­rant, qui devrait pren­dre env­i­ron 10% dans les jours à venir et la sus­pen­sion des expor­ta­tions d’huile de soja et de farine (Avec en pré­pa­ra­tion une aug­men­ta­tion des tax­es prélevées aux dif­férents secteurs sur les expor­ta­tions).

Pour l’anecdote, notons que Clarín par­le de notre PSG en une aujourd’hui. Pour soulign­er qu’après la (nou­velle) hon­teuse défaite face à un rival espag­nol, les sup­port­ers s’en pren­nent, entre autres, à l’icône argen­tine Leo Mes­si et au non moins argentin entraineur Mauri­cio Pochet­ti­no. Le seul épargné aura été le Français Kylian M’Bappé, qui, fait mali­cieuse­ment remar­quer le quo­ti­di­en, serait annon­cé l’an prochain… au Real Madrid.