Cristina Kirchner condamnée

Suite du feuil­leton Cristi­na Kirch­n­er. Comme nous l’annoncions dans l’article précé­dent, le juge­ment est tombé hier dans la journée. L’ancienne prési­dente (2007–2015) et actuelle vice-prési­dente de la République Argen­tine a été jugée coupable de cor­rup­tion et de fraude aux marchés publics et con­damnée à six ans de prison, ain­si qu’à l’inéligibilité à vie.
Un juge­ment qui ne sur­prend per­son­ne, à Buenos Aires. Selon Pagina/12, la messe était dite depuis longtemps, en rai­son de la par­tial­ité de juges, selon le quo­ti­di­en de gauche, qui n’ont présen­té aucune preuve tan­gi­ble de l’implication de Cristi­na Kirch­n­er dans un réseau de cor­rup­tion. Pour le quo­ti­di­en, dans cette affaire, la seule asso­ci­a­tion de mal­fai­teurs, c’est juste­ment celle des juges !

Cristi­na Kirch­n­er rece­vant le bâton de prési­dente de son mari Nestor, lors de la pas­sa­tion de pou­voirs en 2007.

Ce n’est évidem­ment pas l’avis des jour­naux d’opposition au gou­verne­ment péro­niste. Pour la Nación, ce n’est que le début d’une longue liste de con­damna­tions à venir, puisque d’autres procès demeurent en cours, con­cer­nant d’autres affaires d’ordre sim­i­laire, comme celle de pré­sumé blanchi­ment d’argent dans la con­struc­tion et la réfec­tion d’hôtels appar­tenant à la famille Kirch­n­er en Patag­o­nie.

L’ancienne prési­dente n’ira néan­moins pas en prison tout de suite. D’une part, elle béné­fi­cie d’une immu­nité en tant que par­lemen­taire et mem­bre du gou­verne­ment (il faudrait un vote et une majorité des deux tiers au par­lement pour la lever), d’autre part, elle va naturelle­ment faire appel de la sen­tence. Elle pour­rait même se présen­ter à la prochaine prési­den­tielle, mal­gré l’inéligibilité.

Dans cette affaire, elle n’est pas la seule con­damnée. Il y avait en tout 13 accusés, à des titres divers. (Voir détails dans Clarín) Deux ont écopé de la même peine, l’entrepreneur Lázaro Báez et l’ancien secré­taire d’état aux travaux publics José López. 6 ont été con­damnés à des peines un peu moins lour­des, 4 ont été finale­ment acquit­tés. Tous sont d’anciens fonc­tion­naires ou liés à des entre­pris­es de travaux publics.

Les péro­nistes, qui sou­ti­en­nent Cristi­na Kirch­n­er, voient dans cette sen­tence la volon­té de juges liés à l’opposition de droite de pro­scrire le mou­ve­ment, une nou­velle fois. (Rap­pelons que le péro­nisme avait été pro­scrit après le coup d’état de 1955, durant 18 ans, par les dif­férents gou­verne­ments mil­i­taires qui s’étaient suc­cédé). La vice-prési­dente elle-même par­lant d’une mafia judi­ci­aire œuvrant pour la faire dis­paraitre du paysage poli­tique.

Même s’il est très dif­fi­cile pour un spec­ta­teur extérieur, comme nous le disions précédem­ment, de faire la part des choses, il parait assez prob­a­ble en effet que la droite ait au moins prof­ité de cette fenêtre judi­ci­aire pour enfon­cer un coin dans un mou­ve­ment péro­niste qui demeure envers et con­tre tout très pop­u­laire auprès des Argentins les plus mod­estes.
Il n’en reste pas moins vrai que les marchés publics de con­struc­tion de routes dans la région de San­ta Cruz (celle dont sont orig­i­naires les Kirch­n­er) ont été sys­té­ma­tique­ment attribués à la même entre­prise amie de la famille, celle de Lázaro Báez.

Néan­moins, il sem­ble bien que les preuves de l’implication directe de Nestor (prési­dent de 2003 à 2007) et Cristi­na Kirch­n­er (prési­dente de 2007 à 2015) n’aient jamais été claire­ment démon­trées. Par exem­ple, aucun doc­u­ment écrit n’a pu être mis au jour prou­vant que l’ancienne prési­dente ait réelle­ment don­né des instruc­tions con­cer­nant l’attribution des marchés. Ce qui n’enlève rien à l’évidence des rela­tions entre les dif­férents pro­tag­o­nistes de l’affaire. En somme, si les juges ont prob­a­ble­ment morale­ment rai­son (Le favoritisme envers Báez saute aux yeux), ils se sont appuyés davan­tage sur des fais­ceaux de pré­somp­tion et des témoins aux ver­sions changeantes que sur des preuves tan­gi­bles, et le juge­ment manque donc de solid­ité légale.

En atten­dant, l’opposition exulte. Dans la Nación, Mar­i­ano Spez­za­pria voit dans le juge­ment une bombe poli­tique qui laisse le gou­verne­ment KO debout : Cristi­na Kirch­n­er a annon­cé qu’elle ne se présen­terait plus à rien, lais­sant ain­si le mou­ve­ment orphe­lin d’une dirigeante his­torique. Dans Clarín, Clau­dio Savoia voit une sen­tence ouvrant la porte à une ère nou­velle, et qui pour­rait servir de trem­plin pour de nom­breuses autres affaires. Une bombe qui pour­rait bien sauter à la fig­ure de nom­breux autres dirigeants sud-améri­cains eux aus­si con­va­in­cus de cor­rup­tion. Savoia ne prend pas la peine d’user d’euphémisme ni de pren­dre de gants, dres­sant une liste impres­sion­nante de cor­rom­pus, mélangeant joyeuse­ment les avérés comme l’ancien prési­dent Paraguayen González Mac­chi et les blan­chis vic­times de law­fare comme Lula au Brésil.

Cristi­na Kirch­n­er et Igna­cio Lula Da Sil­va

A gauche en revanche, on dénonce assez unanime­ment une per­sé­cu­tion envers l’ancienne prési­dente. Pagina/12 relate en détails l’appui reçu de la part à la fois du gou­verne­ment, des syn­di­cats et d’associations de droits de l’homme.

Alors, sen­tence méritée ou law­fare ? Dif­fi­cile de se faire une idée en lisant une presse totale­ment par­tiale en Argen­tine. Il n’en reste pas moins qu’avec ce juge­ment, le kirch­ner­isme, ce péro­nisme classé à gauche, est grave­ment touché, et aura du mal à s’en remet­tre. Il est en effet peu prob­a­ble que Cristi­na Kirch­n­er, mal­gré sa pop­u­lar­ité encore élevée, puisse avoir encore un avenir poli­tique. Para­doxale­ment, cela laisse le champ libre à l’espoir d’un cer­tain apaise­ment poli­tique dans un pays où sa fig­ure cristallise  rancœurs et divi­sions. Et pour­rait arranger l’aile plus cen­triste du mou­ve­ment, portée par l’actuel prési­dent Alber­to Fer­nán­dez, qui ces derniers temps était entré en con­flit de ten­dances plus ou moins ouvert avec le kirch­ner­isme.

 

Le foot remporte la mise

On aura noté la rareté infor­ma­tive sur le blog ces derniers temps. Mais je fais con­fi­ance à l’immense majorité très affutée de nos lecteurs habituels pour en avoir déduit la cause prin­ci­pale. En effet, en ce moment, dans la presse argen­tine, l’actualité dom­i­nante, pour ne pas dire écras­ante, a pris une très nette forme sphérique.

En bref, les unes des jour­naux, depuis début novem­bre, sont cou­vertes de pho­tos de types en mail­lots de toutes les couleurs, et, pour ce qui con­cerne nos amis Argentins, surtout en bleu ciel et blanc. Tenez, rien qu’aujourd’hui, dans la Nación, sur 35 arti­cles pro­posés en page d’accueil, 13 sont con­sacrés au Mon­di­al de foot. Et encore, ce jour­nal place quand même 5 arti­cles plus généraux, poli­tiques ou soci­aux, avant. Clarín et Pagina/12, eux, met­tent car­ré­ment le Mon­di­al aux pre­mières loges, le dossier spé­cial Mon­di­al arrivant en haut de page : 5 arti­cles pour Clarín, 6 pour Pagina/12. Et le fait que l’Argentine ait joué (et gag­né) la veille n’influe en rien : c’était pareil les jours d’avant.

Tous les con­nais­seurs le savent, et le ser­ineront : l’Argentine est un pays de foot­ball, celui de Maradona et de Mes­si, un des qua­tre ou cinq pays majeurs du sport le plus pop­u­laire au monde. Mes amis Porteños (Les Porteños, je le rap­pelle, sont les habi­tants de la cap­i­tale, Buenos Aires) ont beau avoir une con­science poli­tique, et ne pas être totale­ment igno­rants des cri­tiques adressés à ce « mon­di­al de la honte » comme l’appellent ses détracteurs, ils sont à fond.

Hier, ils m’ont envoyé des pho­tos de la fan zone de Paler­mo, où ils étaient allés en famille voir le match de huitième de finale con­tre l’Australie. On a beau com­mu­ni­quer tous les jours, je n’ai pas lu de leur part le moin­dre doute quant au fait de savoir s’il fal­lait boy­cotter ou suiv­re le tournoi.

Fan Zone lors du match Argen­tine-Aus­tralie du 03-12-2022 — Quarti­er de Paler­mo, Buenos Aires.

L’Argentine tout entière, de gauche à droite et des plus pau­vres aux plus rich­es, est devant ses écrans. En plus, pour eux, et pour une fois, le Mon­di­al a lieu l’été, ce qui ne gâte rien et rend les rassem­ble­ments encore plus agréables et fes­tifs. On peut assis­ter aux match­es en sirotant son Fer­net-Coca en ter­rasse.

J’ai eu beau chercher, dans les grands quo­ti­di­ens en ligne, pas l’ombre d’une polémique, pas trace de la moin­dre cri­tique, pas de place au moin­dre doute. Il est vrai qu’en Argen­tine, l’écologie n’est pas un souci encore très prég­nant. L’écologie poli­tique n’est même pas encore née. L’exploitation des tra­vailleurs migrants pour­rait l’être en revanche, si l’histoire du pays avait été moins mar­quée, juste­ment, par une iné­gal­ité sys­témique et une rela­tion entre cap­i­tal et tra­vail très défa­vor­able au sec­ond. L’exploitation ouvrière, en Argen­tine, on con­nait bien, et on la vit au moins aus­si vio­lem­ment qu’au Qatar. Deman­dez aux indi­ens, aux ouvri­ers agri­coles (peones) ou aux habi­tants des nom­breux bidonvilles qui s’étendent aux alen­tours, et même dans les cen­tres, des grandes aggloméra­tions.

Ne pas oubli­er non plus que le dernier Mon­di­al à avoir posé autant de prob­lèmes de con­science aux habi­tants des pays les plus favorisés de la planète – essen­tielle­ment occi­den­taux – a été juste­ment celui de 1978 en… Argen­tine. Pen­dant la dic­tature des généraux Videla et Cie. Le mot boy­cott sonne donc assez mal aux oreilles argen­tines (Même s’il existe, et même traduit, con­traire­ment à chez nous : boico­teo, et le verbe boicotear…).

Bref, en Argen­tine, c’est la fête du foot, qui per­met de sur­croit d’oublier pen­dant quelques semaines les soucis du quo­ti­di­en, qui s’accumulent ces derniers temps. Infla­tion galopante, aug­men­ta­tion des prix, mon­naie qui ne vaut plus rien (mes amis, qui rêvent de venir en Europe, devront prob­a­ble­ment atten­dre encore quelques années), crise poli­tique aiguë…

Tiens, à pro­pos de crise poli­tique. Nous devri­ons con­naitre d’ici peu le sort de l’ancienne prési­dente – et actuelle vice-prési­dente – Cristi­na Kirch­n­er. Depuis plusieurs années en procès pour cor­rup­tion, fraude fis­cale et asso­ci­a­tion de mal­fai­teurs, notam­ment au sujet de chantiers et d’appels d’offre qui auraient fait l’objet de favoritisme et de divers pots de vin, elle pour­rait écop­er de 5 à 8 ans de prison, et de 20 ans d’inéligibilité. Le ver­dict sera pronon­cé mar­di prochain. Ceci dit quel qu’il soit, et même si elle est déclarée coupable – ce qui, pour les quo­ti­di­ens de droite comme Clarín et La Nación, est plus que prob­a­ble – elle n’ira pas en prison, et pour­ra même se présen­ter à la prochaine prési­den­tielle : elle est loin d’avoir épuisé tous les recours que le jus­tice argen­tine lui autorise.

Ne me deman­dez pas mon avis là-dessus. La lec­ture des quo­ti­di­ens argentins ne peut être d’aucun sec­ours pour se faire une idée, tant l’indépendance des médias y est inex­is­tante. Véri­ta­ble cor­rup­tion ou soft pow­er façon Lula au Brésil, pour dézinguer un per­son­nage poli­tique encore très pop­u­laire ? Impos­si­ble de tranch­er. Il sem­ble peu prob­a­ble que Cristi­na ait les mains totale­ment pro­pres dans cette affaire. Le pou­voir est le pou­voir, avec les priv­ilèges et petits arrange­ments qui vont avec. Que les Kirch­n­er (son mari avait été prési­dent lui aus­si de 2003 à 2007) en ait fait prof­iter leurs copains entre­pre­neurs, comme le fameux Lazaro Baez, n’aurait rien d’étonnant. Mauri­cio Macri, prési­dent de droite de 2015 à 2019, n’est sans doute pas le mieux placé pour servir de con­tre-exem­ple.

Le pou­voir cor­rompt, c’est bien con­nu. Et le pou­voir, les Kirch­n­er l’ont eu pen­dant 12 ans con­sé­cu­tifs ! Et il ne les a pas appau­vris, bien au con­traire : leur solide pat­ri­moine (pro­priétés agri­coles, hôtels, immeubles) en fait foi. La nou­velle madone des hum­bles (on com­pare sou­vent Cristi­na à Evi­ta) est très riche.

Mais ne comptez pas sur Clarín et la Nación (anti) ou sur Pagina/12 (pro) pour sépar­er le bon grain de l’ivraie, comme dis­ent les catholiques. Pour les uns, Cristi­na ferait pass­er Al Capone pour un bien­fai­teur de l’humanité, pour les autres, elle est une nou­velle sainte Blan­dine don­née en pâture aux lions de l’ultra libéral­isme. Dans tous les cas, sa fig­ure per­met de se sim­pli­fi­er sin­gulière­ment les prob­lèmes de con­science, en peignant la sit­u­a­tion poli­tique tout en noir ou blanc, et en reje­tant la respon­s­abil­ité inté­grale des prob­lèmes du pays sur « l’autre », le poli­tique cor­rompu ou le mal votant.

Allons, au moins, il reste une chose qui met tout le monde d’accord : l’Albiceleste (surnom de l’équipe argen­tine de foot) est la meilleure du monde, et elle va rap­porter la coupe à la mai­son. Comme en 1978, où même les plus féro­ces opposants avaient mis leurs griefs entre par­en­thès­es le temps d’acclamer ce bon Rafael Videla lev­ant les bras en tri­bune du stade Mon­u­men­tal Anto­nio Vespu­cio Lib­er­ti de Buenos Aires, le 25 juin.

Coupe du Monde 1978

Allez, tiens, un bon con­seil à mes amis Argentins. Vous voulez en finir avec la haine qui pour­rit l’ambiance poli­tique du pays ? Elisez Leo Mes­si prési­dent en 2023 !

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Quelques arti­cles de presse :

- Sur le juge­ment con­tre Cristi­na Kirch­n­er mar­di 6 décem­bre.

Ver­sion anti Kirch­n­er dans la Nación

https://www.lanacion.com.ar/politica/vialidad-en-los-tribunales-dan-por-hecho-que-cristina-kirchner-sera-condenada-nid04122022/

Ver­sion pro dans Pagina/12 :

https://www.pagina12.com.ar/504392-cancelar-a-cristina

Le point de vue d’un min­istre kirch­ner­iste dans Clarín :

https://www.clarin.com/politica/-hacen-cuenta-cargan-cristina-peronismo-dura-15-minutos-frase-ministro-gobierno-oposicion_0_iJtYmVPVZ2.html

- Sur le foot­ball et son pou­voir de réc­on­cil­i­a­tion en Argen­tine, un arti­cle de fond dans Clarín :

https://www.clarin.com/opinion/fascinacion-futbol-argentina-busca-felicidad_0_2wfvOF2SSf.html

Décès d’une Mère de la Plaza de Mayo

Hebe de Bonafi­ni est décédée le 20 novem­bre dernier, à l’âge de 93 ans. Elle était une des pre­mières « Mères de la Plaza de Mayo », ces femmes courageuses qui avaient pris l’initiative d’aller man­i­fester sous les fenêtres du Palais prési­den­tiel, en avril 1977. La dic­tature mil­i­taire avait moins d’un an, et déjà le cycle infer­nal de la répres­sion et des dis­pari­tions était bien engagé.

Hebe de Bonafi­ni en 2015

Les mil­i­taires enl­e­vaient de jeunes mil­i­tants et les envoy­aient dans des cen­tres de déten­tion pour les inter­roger, la plu­part du temps au moyen de la tor­ture. Ensuite, la grande majorité d’entre eux étaient escamotés. Comme dis­ait un général de l’époque : « Pas de cadavre, pas d’existence ». Faire dis­paraitre, en somme, était vu comme le meilleur moyen de cam­ou­fler ses crimes. Beau­coup de jeunes, notam­ment, seront ain­si jetés depuis un avion, par­fois vivants (on leur admin­is­trait un fort sopori­fique) dans le Río de La Pla­ta. (Voir notre arti­cle sur la répres­sion mil­i­taire ici).

Leurs mères et grands-mères ont alors pris l’initiative d’aller exiger de savoir où étaient leurs enfants, en venant man­i­fester tous les jeud­is sous les fenêtres des nou­veaux dirigeants. Comme on leur inter­di­s­ait tout rassem­ble­ment sta­tique, elles se sont mis­es alors à tourn­er autour de la petite pyra­mide qui fait face au Palais. Pour les dis­créditer, les mil­i­taires les surnom­meront « Les folles de la Plaza de Mayo ». En français, “les folles de mai”.

Siège de l’as­so­ci­a­tion à Buenos Aires

Hebe de Bonafi­ni, qui avait 50 ans à l’époque, fai­sait par­tie des pre­mières d’entre elles. Son fils Jorge avait été enlevé par les mil­i­taires à La Pla­ta en févri­er 1977. Ensuite, dis­paraitront égale­ment son autre fils Raúl, puis sa belle-fille María Ele­na, dans les mêmes cir­con­stances.
Fondée offi­cielle­ment en 1979, l’association des Mères existe depuis cette époque, Hebe de Bonafi­ni en était prési­dente depuis le début.

Mil­i­tantes sur la Plaza de Mayo

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A lire dans la presse argen­tine :

Hebe de Bonafi­ni, la más intran­si­gente, de Pablo Mendele­vitch, dans La Nación.

Hebe, ¡Una impre­scindible! de Sonia Alesso, dans Pagina/12

Deux visions con­trastées d’une forte per­son­nal­ité dev­enue poli­tique qui, comme sou­vent en Argen­tine, était très cli­vante.

Le feuilleton Milagro Sala

Voilà main­tenant six ans que Mila­gro Sala est en prison, sans que les accu­sa­tions portées con­tre elle n’aient pour le moment débouché sur un ver­dict défini­tif.

Le cas de cette mil­i­tante des droits indigènes est très révéla­teur de l’immense frac­ture qui divise actuelle­ment toute la société argen­tine. Pour les uns, Mila­gro Sala est le sym­bole de l’arbitraire d’un pou­voir judi­ci­aire à la botte des dirigeants poli­tiques. Pour les autres, celui de la mise au ser­vice d’une grande cause au prof­it d’intérêts par­ti­c­uliers, en somme, représen­ta­tive de la cor­rup­tion et du clien­télisme du mou­ve­ment péro­niste, auquel on n’hésite pas alors à la rat­tach­er.

Qui est-elle en réal­ité, et que lui est-il reproché ?

Mila­gro Sala, 58 ans, était jusqu’en 2016 prési­dente de l’association de quartiers Tupac Amaru, à San Sal­vador de Jujuy, dans le nord-ouest argentin, près de la fron­tière avec la Bolivie. Elle était égale­ment mil­i­tante du syn­di­cat d’extrême-gauche CTA (Con­fédéra­tion des tra­vailleurs argentins), et avait été élue en 2013 députée de sa région, avant de démis­sion­ner en 2015 pour entr­er au par­lement du Mer­co­sur, le marché com­mun du con­ti­nent améri­cain.

D’origine indi­enne, elle est égale­ment une défenseure des droits indigènes, et une mil­i­tante fémin­iste recon­nue.

Farouche et très active opposante au gou­verneur con­ser­va­teur de la région, Ger­ar­do Morales, celui-ci n’a eu de cesse de la musel­er et de ten­ter d’affaiblir son mou­ve­ment, en l’accusant de toutes sortes de malver­sa­tions.
En 2016, Mila­gro Sala a été arrêtée, dans un pre­mier temps au motif de la par­tic­i­pa­tion à une man­i­fes­ta­tion sauvage devant le domi­cile de Morales, pour pro­test­er con­tre sa poli­tique de loge­ment.

Bien qu’il ait été prou­vé qu’elle n’était pas présente ce jour-là, et en dépit des protes­ta­tion d’organisations non-gou­verne­men­tales et même du groupe de tra­vail sur les arresta­tions arbi­traires de l’ONU, elle est con­damnée à trois ans de prison avec sur­sis. Sen­tence con­fir­mée par la Cour suprême : à l’époque, l’Argentine était dirigée par Mauri­cio Macri, du même bord que Ger­ar­do Morales.

A par­tir de là, les mis­es en accu­sa­tions vont se mul­ti­pli­er : détourne­ment de fonds publics (sub­ven­tions à son asso­ci­a­tion), favoritisme (attri­bu­tion de postes aux mil­i­tants de son mou­ve­ment), clien­télisme (dis­tri­b­u­tion de pots de vin), men­aces de mort et atten­tats con­tre d’anciens mil­i­tants repen­tis. Des accu­sa­tions bien sou­vent étayées par les seuls témoignages, juste­ment, de repen­tis.

C’est le cas notam­ment de Jorge Páez, qui, arrêté pour une ten­ta­tive d’assassinat qui fera une vic­time col­latérale, une fil­lette griève­ment blessée, dénon­cera Sala comme com­man­di­taire de l’attentat. Il sera par la suite libéré, tan­dis que ses com­plices, qui avaient mis Sala hors de cause, sont encore en prison.

Depuis six ans, Mila­gro Sala est trans­bahutée de procès en procès, de prison en prison. En juil­let 2017, la com­mis­sion inter­améri­caine des droits de l’homme (CIDH) a exigé, en rai­son des mau­vais­es con­di­tions de déten­tion, qu’elle soit placée en rési­dence sur­veil­lée chez elle. Le tri­bunal a accep­té, mais dis­posé qu’elle devrait accom­plir sa peine non chez elle, mais dans une autre mai­son lui appar­tenant. Or, celle-ci – et le tri­bunal le savait – avait été mise à sac et était inhab­it­able. La CIDH a protesté et finale­ment, des mil­i­tants la remet­tront en état. Là, Mila­gro Sala béné­fi­cie d’un «traite­ment de faveur» : sur­veil­lance poli­cière ren­for­cée, caméras, bar­belés autour de la pro­priété, régime de vis­ites aligné sur celui de la prison.

Elle est actuelle­ment sous le coup d’une con­damna­tion à treize années de réclu­sion, et est trans­férée au gré des déci­sions judi­ci­aires de la prison à son domi­cile, et de son domi­cile à la prison.

Man­i­fes­ta­tion pour Mila­gro Sala à Paris, en juil­let 2021

Vic­time ou coupable ? Le gou­verneur Ger­ar­do Morales sem­ble répon­dre assez claire­ment là-dessus, lui qui a fait de la mil­i­tante sa cible pri­or­i­taire, LA femme à abat­tre. A tra­vers son cas par­ti­c­uli­er, s’illustre tout un com­bat con­ser­va­teur et néo­colo­nial­iste, anti-indigène, antifémin­iste, antipro­gres­siste et très net­te­ment raciste. Voire même néga­tion­niste : pour beau­coup de blancs d’origine européenne, les derniers indi­ens encore présents sur le ter­ri­toire argentins n’ont aucune réal­ité.

Ce serait, en fait, des faux-indi­ens, se trav­es­tis­sant pour appuy­er leurs reven­di­ca­tions gauchistes, la cause indi­enne étant bien reçue chez les bobos écolos¬-péronistes. Oui, péro­nistes. Car s’il y a bien un repous­soir qui fonc­tionne à plein régime pour au moins la moitié des Argentins, c’est bien celui du péro­nisme. Pire : du kirch­ner­isme (de Nestor et Cristi­na Kirch­n­er, prési­dents péro­nistes de 2003 à 2015). Or, Mila­gro Sala est en très bons ter­mes avec Cristi­na Kirch­n­er.

D’un autre côté, on ne peut pas non plus occul­ter une part de clien­télisme réel et une façon toute per­son­nelle d’utiliser les sub­ven­tions publiques de la part de la mil­i­tante. Mais elle sait aus­si s’en expli­quer. Par exem­ple, au sujet de l’argent don­né par le gou­verne­ment de Nestor Kirch­n­er, des­tiné en principe à la con­struc­tion de loge­ments soci­aux à Tilcara. Jugeant que la local­ité voi­sine de Maimará en avait davan­tage besoin, elle n’a pas hésité à faire dériv­er les fonds plutôt vers celle-ci. Sans con­sul­ter per­son­ne et prê­tant ain­si le flanc à l’accusation de détourne­ment. Même chose lorsque toutes les sub­ven­tions n’étaient pas dépen­sées en total­ité sur un pro­jet. Elle dis­po­sait du reste selon ses pro­pres pri­or­ités.

Femme indépen­dante, engagée, elle représente tout ce que la classe dom­i­nante con­ser­va­trice déteste : les gueux à peau basanée qui revendiquent des droits et pré­ten­dent l’empêcher de décider ce qui est bon pour le petit peu­ple, à sa place. La droite argen­tine aura beau l’accuser de tous les maux – et nous l’avons dit, sa manière d’agir est par­fois cri­ti­quable – elle reste une pris­on­nière poli­tique au sein d’une démoc­ra­tie qui revendique l’estampille d’état de droit. Et le sym­bole d’une guerre jamais tout à fait ter­minée des colonisa­teurs d’origine européenne con­tre les peu­ples pre­miers.

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Au sujet de Mila­gro Sala, l’écrivaine Alice Dujovne Ortiz, par ailleurs autrice d’une biogra­phie remar­quée d’E­va Perón, a écrit un livre : “Mila­gro Sala. L’ét­in­celle d’un peu­ple”, aux édi­tions Des femmes/Antoinette Fouque.

Elle en par­lait lors de sa sor­tie dans un inter­view au quo­ti­di­en en ligne Infobae.Tra­duc­tion de cette inter­view ici. (For­mat PDF)

Voir égale­ment la présen­ta­tion du livre dans Le Monde diplo­ma­tique.

L’Obélisque devient mirador !

Un des mon­u­ments les plus emblé­ma­tiques de la cap­i­tale fédérale argen­tine, l’Obélisque de l’avenue 9 de Julio, va subir prochaine­ment, nous racon­te le quo­ti­di­en La Nación, une trans­for­ma­tion impor­tante : on va amé­nag­er à son som­met une petite salle depuis laque­lle le pub­lic pour­ra admir­er l’ensemble de la ville, à près de 70 m de hau­teur. Un ascenseur sera égale­ment instal­lé dans la colonne, afin de gag­n­er le som­met, ain­si qu’au rez-de-chaussée, une petite salle d’exposition retraçant l’historique du mon­u­ment et de la ville elle-même. (l’ar­ti­cle donne des pho­tos en réal­ité virtuelle) 

 

L’obélisque, c’est un peu la tour Eif­fel de Buenos Aires, LE mon­u­ment qui per­son­ni­fie le mieux la ville et en représente l’emblème défini­tif.

Tout comme notre tour parisi­enne, il est beau­coup moins ancien que la ville elle-même. A son emplace­ment se situ­ait l’église Saint Nico­las de Bari, sur le clocher de laque­lle fut hissé pour la pre­mière fois le dra­peau argentin en 1812, deux ans après la pre­mière déc­la­ra­tion d’autonomie, et qua­tre ans avant la déc­la­ra­tion défini­tive de l’indépendance du pays. L’église a dû être démolie en 1931 dans la per­spec­tive de créer ce qui con­stitue tou­jours une des plus larges avenues du monde : la 9 de julio. Celle-ci ne sera pour­tant réelle­ment per­cée que quelques mois après la con­struc­tion de l’Obélisque !

L’Obélisque avant la per­cée de l’Av­enue du 9 de julio

C’est en 1936 que pour la pre­mière fois on a songé à mar­quer cet emplace­ment par un mon­u­ment sig­ni­fi­catif. Dans un pre­mier temps, la majorité rad­i­cale du par­lement avait pen­sé ériger là un mon­u­ment à la gloire de l’ancien prési­dent Hipól­i­to Irigoyen (1916–1922, puis 1928–1930), mais en févri­er 1936, le prési­dent de l’époque, Pedro Jus­to, priv­ilé­giant la célébra­tion du qua­tre cen­tième anniver­saire de la pre­mière fon­da­tion de la ville, imposa, selon sa for­mule «la réal­i­sa­tion d’une œuvre sin­gulière rap­pelant au peu­ple de la République la véri­ta­ble impor­tance de cette date. Puisqu’à ce jour il n’existe aucun mon­u­ment sym­bol­isant l’hommage de la Cap­i­tale à la nation entière».

La con­struc­tion a été con­fié à l’architecte Alber­to Pre­bisch. C’est lui qui choisira la forme de l’obélisque : «Nous avons choisi cette forme géométrique sim­ple et sans arti­fice parce c’est la forme tra­di­tion­nelle des obélisques. Nous l’avons appelé Obélisque parce qu’il fal­lait bien lui don­ner un nom. Mais je revendique de pou­voir l’appeler pour ma part, de façon plus sim­ple et générique, “Mon­u­ment” ».

Prof­i­tant, pour asseoir sa base de béton, de la con­struc­tion simul­tanée de la ligne B du mét­ro­pol­i­tain, l’obélisque a été con­stru­it en seule­ment 2 mois, du 20 mars au 23 mai 1936.

Le jour de l’in­au­gu­ra­tion

Tout comme la Tour Eif­fel égale­ment, le mon­u­ment a été l’objet de polémiques et moqueries. Trois ans après sa con­struc­tion, on pen­sa même à le démolir, pour «raisons esthé­tiques, économiques et de sécu­rité» ! Mais il n’en fut rien, et il devint peu à peu l’emblème défini­tif et indis­cutable de la cap­i­tale argen­tine.

A tel point que lui aus­si a servi de sym­bole de ral­liement à divers­es caus­es, écologiques, poli­tiques ou human­i­taires. Comme en 1998, quand Green­peace y avait déployé une ban­de­role au sujet – déjà – du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, ou en 2005, où il s’était trou­vé recou­vert d’un gigan­tesque préser­vatif rose, pour célébr­er la journée mon­di­ale con­tre le SIDA. Il est régulière­ment le point de ren­con­tre de man­i­fes­ta­tions divers­es.

L’obélisque aujour­d’hui
Vue prise depuis l’Av­enue Roque Saenz Peña
Depuis l’Av­enue 9 de julio

Attentat contre Cristina Kirchner

Jeu­di soir dernier, (le 1er sep­tem­bre), un jeune Brésilien de 35 ans a ten­té d’assassiner l’ancienne prési­dente et actuelle vice-prési­dente argen­tine, Cristi­na Fer­nán­dez de Kirch­n­er. Alors qu’elle salu­ait des mil­i­tants de son par­ti devant son immeu­ble, situé au coin des rues Uruguay et Jun­cal, dans le quarti­er de La Reco­le­ta, il a sor­ti une arme et l’a pointée dans sa direc­tion, mais le coup n’est pas par­ti.

L’attentat a sus­cité une véri­ta­ble com­mo­tion dans le pays, où Cristi­na Kirch­n­er est aus­si adulée par les uns que détestée par les autres. Depuis 2007 et sa pre­mière élec­tion en tant que prési­dente, elle n’a jamais cessé de représen­ter un sujet de polémique et de débats les plus vifs autour de sa per­son­ne. Harcelée par la droite qui en a fait un sym­bole de la cor­rup­tion péro­niste, elle est tout autant soutenue par une large par­tie de la gauche, qui voit en elle une pasion­ar­ia des plus hum­bles ; toute pro­por­tion gardée, à l’image d’Eva Perón en son temps.

Cristi­na Kirch­n­er entourée de ses enfants Max­i­mo et Flo­ren­cia.

Les motifs de Fer­nan­do Sabag Mon­tiel, le tireur, ne sont pas encore com­plète­ment éclair­cis. Selon le quo­ti­di­en La Nación, son pro­fil est bien con­nu sur cer­tains réseaux soci­aux rad­i­caux, et on l’avait enten­du, inter­rogé par la chaine d’information Cronica.tv, se répan­dre en cri­tique con­tre les mesures d’aide sociale, et se sig­naler par des pro­pos par­ti­c­ulière­ment vir­u­lents con­tre les pau­vres, taxés de fainéants et de prof­i­teurs. Il était égale­ment «con­nu des ser­vices de police», comme on dit chez nous, pour port d’arme illé­gal.

Vidéo (1’44) de l’attentat, filmé au portable par un témoin de la scène. La vidéo est présen­tée sous trois angles dif­férents. L’agresseur porte un masque chirur­gi­cal blanc. (Vidéo postée sur youtube par La Voz de Neuquen)

La con­damna­tion de cette ten­ta­tive d’assassinat a été unanime dans la classe poli­tique, y com­pris au sein de l’opposition au gou­verne­ment que codirige Cristi­na Kirch­n­er. Même les mem­bres du syn­di­cat des pro­prié­taires ter­riens, qui pour­tant lui vouent une haine farouche depuis qu’elle a voulu aug­menter leurs impôts, se sont fendus d’une déc­la­ra­tion de sou­tien : «Nous espérons que toute la lumière sera faite au sujet de cet atten­tat igno­ble. En tant que fédéra­tion syn­di­cale nous mili­tons fer­me­ment pour la ces­sa­tion de toute forme de vio­lence et pour le retour à la paix sociale».

Si l’attentat n’a pas eu de con­séquence dra­ma­tique, il est néan­moins révéla­teur de l’ambiance actuelle de l’Argentine, qui vit depuis plusieurs années une crise mul­ti­ple : économique, sociale, poli­tique. Jamais la gri­eta comme ils dis­ent là-bas, la frac­ture, n’a été aus­si pro­fonde entre les citoyens. L’Argentine est désor­mais divisée en deux camps qui ne peu­vent plus du tout se par­ler : les péro­nistes (plutôt de gauche, mais tous les gens de gauche ne sont pas péro­nistes) et les antipéro­nistes. On ne peut plus par­ler du tout d’opposition, de débat, de querelle, mais de haine, implaca­ble et défini­tive.

Cette haine est volon­tiers attisée, comme le fait remar­quer à juste titre le min­istre de l’Intérieur, Eduar­do de Pedro, par une grosse majorité des médias du pays, pour une large part classés à droite. J’en ai été témoin lors de mon dernier séjour à Buenos Aires, et il suf­fit de par­courir les jour­naux en ligne pour le con­stater : ce sont plusieurs Cnews qui déversent au quo­ti­di­en leur fiel con­tre le gou­verne­ment péro­niste, et sans fil­tre.

Toute oppo­si­tion est légitime, mais, à l’image de notre chaine d’extrême-droite, il est inquié­tant de voir s’installer durable­ment dans le paysage des dis­cours de plus en plus haineux, et dont le venin qu’ils dis­til­lent con­duit de plus en plus sou­vent des esprits faibles à des actes crim­inels.

Il n’est que de lire les com­men­taires au pied de cer­tains des très nom­breux arti­cles qui ont suivi l’attentat pour s’en con­va­in­cre. Entre com­plo­tisme (On met en doute le sérieux de l’attentat : le pis­to­let ne se serait pas enrayé, il s’agirait d’une sim­ple mise en scène) et regrets affichés que Mon­tiel ait raté son coup, la palette est assez var­iée, mais rel­a­tive­ment mono­chrome chez les opposants.

Per­son­nelle­ment, je n’ai pas de sym­pa­thie par­ti­c­ulière pour Cristi­na Kirch­n­er, une prési­dente dont les deux man­dats ne res­teront pas dans les annales comme des mod­èles de ges­tion, et dont la per­son­nal­ité pour le moins trou­ble par­ticipe large­ment de la frac­ture entre Argentins. Accusée de cor­rup­tion, actuelle­ment pour­suiv­ie par les tri­bunaux pour cela, elle s’accroche au pou­voir et con­tribue ain­si à crisper un peu plus une par­tie de l’opinion. Qu’elle soit effec­tive­ment coupable ou réelle­ment inno­cente (la jus­tice ne s’est pas encore pronon­cée), elle serait cer­taine­ment mieux avisée de se con­cen­tr­er sur sa défense. D’autant que son acharne­ment à rester aux postes de déci­sion donne des argu­ments à ses détracteurs, puisqu’elle donne l’impression ain­si de vouloir con­trôler la jus­tice. Mais il faut bien dire qu’elle peut compter, par­mi la pop­u­la­tion la plus mod­este du pays, avec un très fort sou­tien pop­u­laire.

De l’autre côté, l’opposition de droite sem­ble entrée dans une phase d’irrationalité la plus com­plète. Elle a gag­né les dernières élec­tions lég­isla­tives, et même si elle n’a pas la majorité absolue au par­lement, elle pour­rait ain­si faire démoc­ra­tique­ment son tra­vail d’opposition, paci­fique­ment et en respec­tant les insti­tu­tions. Les prochaines prési­den­tielles, qu’elle a égale­ment toutes les chances de gag­n­er, auront lieu fin 2023, et pour le moment, elle sem­ble n’avoir ni pro­gramme, ni candidat(e) d’alternance. Mais elle préfère ajouter de l’huile sur le feu, et pra­ti­quer une oppo­si­tion aus­si sys­té­ma­tique que stérile et surtout, pousse-au-crime.

Sur­fant sur cette vague haineuse, se pro­file en out­re un nou­veau per­son­nage encore bien plus inquié­tant, un cer­tain Javier Milei, ultra-libéral de ten­dance autori­taire, sorte de Berlus­coni mât­iné de Mus­soli­ni, de Pinochet et de Mil­ton Fried­man au rabais, prêt à trans­former l’Argentine en crise en mod­èle de pays iné­gal­i­taire gou­verné par le cap­i­tal­isme le plus sauvage.

L’attentat man­qué con­tre Cristi­na Kirch­n­er mon­tre le parox­ysme atteint par le pays dans cette guerre ouverte. A tel point que j’ai pu lire, par­mi la masse des com­men­taires de citoyens, un appel à… la par­ti­tion du pays en dif­férentes entités indépen­dantes ! Les Argentins ne se par­lent plus, ne veu­lent plus se par­ler. L’adversaire poli­tique est devenu un enne­mi, et un enne­mi à abat­tre, à tout prix, même celui du sang. On pen­sait que la ter­ri­ble dic­tature mil­i­taire de 1976–1983, con­damnée par la mag­ni­tude de son échec et l’évidence de son car­ac­tère crim­inel, serait la dernière de l’histoire argen­tine. Que la démoc­ra­tie avait défini­tive­ment gag­né la par­tie. Que le pays avait enfin inté­gré le cer­cle des nations paci­fiées. La crise sociale et morale qui l’étreint de nou­veau revient sérieuse­ment douch­er notre opti­misme peut-être un peu pré­cip­ité. Car au train où va la frac­ture actuelle, pas sûr que le pays ne s’embrase pas de nou­veau, et dans un avenir proche.

Voir égale­ment notre dossier en cours sur le péro­nisme et son empreinte sur la société argen­tine.

Arti­cle de fond d’E­d­uar­do Aliv­er­ti dans Pagina/12 le 5 sep­tem­bre 2022, sur l’am­biance de haine rég­nant dans le monde poli­tique et social argentin d’au­jour­d’hui.

*

Cristi­na Kirch­n­er, actuelle vice-prési­dente de la République argen­tine, a été élue prési­dente en 2007, suc­cé­dant ain­si à son mari Nestor (2003–2007, décédé en 2010) puis réélue en 2011. Son suc­cesseur a été Mauri­cio Macri (cen­tre-droit libéral), de 2015 à 2019. En 2019, les Argentins ont de nou­veau élu un prési­dent péro­niste, Alber­to Fer­nán­dez, qui s’é­tait présen­té avec Cristi­na Kirch­n­er, donc.

Accord sur l’enseignement du français

(Tous mes remer­ciements à Ali­cia Isidori qui m’a trans­mis cette infor­ma­tion)

Mer­cre­di dernier, 8 juin, le gou­verneur de la province de San­ta Fe  et l’am­bas­sadrice de France en Argen­tine ont signé un accord qui va grande­ment amélior­er la sit­u­a­tion de l’ap­pren­tis­sage du français dans les écoles de la province.

Le site du gou­verne­ment de la province rend compte de cette ren­con­tre, qui a eu lieu dans les locaux de l’am­bas­sade de France à Buenos Aires, dans le quarti­er de Reco­le­ta, entre le gou­verneur Omar Per­ot­ti et l’am­bas­sadrice Clau­dia Scher­er-Effos­se.

Ambas­sade de France à Buenos Aires

L’ac­cord stip­ule que la province s’en­gage à favoris­er la péd­a­gogie du français à tous les niveaux, tant sco­laires qu’as­so­ci­at­ifs, à ren­forcer la for­ma­tion ini­tiale et con­tin­ue des enseignants de langue française, et à pro­mou­voir les ini­tia­tives inter­dis­ci­plinaires en dévelop­pant notam­ment l’en­seigne­ment bilingue. De son côté, l’Am­bas­sade de France s’en­gage à financer des moyens de for­ma­tion pour les enseignants, ain­si qu’à favoris­er les inter­ac­tions entre les dif­férentes entités péd­a­gogiques des deux côtés de l’At­lan­tique.

A l’is­sue de la ren­con­tre, le gou­verneur Per­ot­ti a déclaré en sub­stance : “San­ta Fe est une province à haut poten­tiel d’échanges avec l’ex­térieur, tant au plan com­mer­cial que de l’ou­ver­ture sur le monde, et il est donc impor­tant que ses habi­tants soient bien for­més à l’usage des langues. Il existe une forte tra­di­tion d’ap­pren­tis­sage du français dans nos écoles, tra­di­tion dont le présent accord devrait stim­uler encore davan­tage l’en­t­hou­si­asme et les liens déjà bien présents”.

Omar Per­ot­ti

De son côté, Clau­dia Scher­er-Effos­se a indiqué que “c’est un accord que nous met­tons au point depuis des mois. L’en­seigne­ment du français dans la province de San­ta Fe est une réal­ité. Nous souhaitons la ren­forcer et nous avons tra­vail­lé en ayant à l’e­sprit tout ce que cet accord pour­rait apporter pour les rela­tions bilatérales entre la province et la France”.

L’am­bas­sadrice de France Clau­dia Scher­er-Effos­se, lors de la remise de sa let­tre de créance au prési­dent Argentin (2015–2019) Mauri­cio Macri.

Cet accord est une excel­lente nou­velle pour l’ap­pren­tis­sage d’une langue mal­heureuse­ment en déclin un peu partout dans le monde, où l’anglais est devenu hégé­monique. On ne peut que se réjouir par ailleurs de voir ain­si se ren­forcer les liens cul­turels entre deux pays qui, sur bien des aspects, ont beau­coup en com­mun.

La province de San­ta Fe se situe au nord-ouest de Buenos Aires, le long du fleuve Paraná. San­ta Fe est sa cap­i­tale, mais la ville la plus impor­tante en nom­bre d’habi­tants est Rosario, au sud de la province. La province abrite env­i­ron 3,5 mil­lions d’habi­tants, dont un tiers habite à Rosario. C’est la troisième région en impor­tance démo­graphique, après Buenos Aires (17 mil­lions) et Cór­do­ba (3,7 mil­lions).

Province de San­ta Fe — cap­ture d’écran

Un peu de pub touristique !

Bon, comme je suis en con­va­les­cence post opéra­toire, une fois n’est pas cou­tume, je vais prof­iter de mon immo­bil­ité for­cée et de ma vital­ité en berne pour causer tourisme argentin.

La Nación d’aujourd’hui con­sacre un arti­cle à un nou­veau site offi­ciel con­sacré aux routes et lieux touris­tiques les plus emblé­ma­tiques du pays : La Ruta Nat­ur­al.

Il s’agit de pro­mou­voir le tourisme “à l’air libre” et la décou­verte des grands espaces naturels du pays, trop sou­vent ignorés même des locaux. Et pour­tant, l’Argentine fait bien par­tie des pays les mieux dotés dans ce domaine, des déserts et forêts du nord trop­i­cal jusqu’aux glac­i­ers géants et aux steppes de la Patag­o­nie et de la Terre de feu.

Val­lées Calchaquies — Nord-ouest argentin

Le nou­veau site web du pro­gramme, nous explique le quo­ti­di­en, réu­nit l’information néces­saire au touriste pour lui per­me­t­tre de choisir et d’organiser ses voy­ages vers des sites naturels pointés comme “incon­tourn­ables”, en présen­tant 17 grands itinéraires recou­vrant les dif­férents paysages et cli­mats du pays.

Le site, abon­dam­ment illus­tré, est plutôt bien fait. Il pro­pose trois grandes entrées :
Par lieux géo­graphiques (Les val­lées Calchaquies, le parc naturel de la Terre de feu, la Pénin­sule de Valdez, les chutes d’Iguazu entre autres mul­ti­ples exem­ples. Pas loin de 200 lieux présen­tés, hélas pas classés géo­graphique­ment)

En Terre de Feu

- Par expéri­ences à vivre (Où observ­er la faune, où pra­ti­quer l’astronomie active, où camper à la belle étoile, etc…)
— Par type de tourisme : parcs nationaux, astronomie, aven­ture, paléo, obser­va­tion de la faune…

Il four­nit égale­ment un cal­en­dri­er utile pour situer le meilleur moment pour chaque type de par­cours.

Chutes de l’Iguazu — Province de Misiones

Comme le développe La Nación, chaque “incon­tourn­able” présen­té par le site pro­pose une infor­ma­tion détail­lée : pho­tos, activ­ités pos­si­bles, com­ment s’y ren­dre facile­ment, héberge­ment et restau­ra­tion, meilleures épo­ques de vis­ite, et autres infor­ma­tions pra­tiques.

Naturelle­ment, s’agissant d’un site argentin, il n’est pour le moment disponible qu’en espag­nol. Espérons que le min­istère du tourisme songera à une plus grande dif­fu­sion inter­na­tionale. Mais nous n’en sommes qu’au tout début, bien enten­du. Le /es à la fin de l’adresse du site nous laisse quelques espoirs de voir bien­tôt appa­raitre /en ou /fr. Qui sait ? (Atten­tion à ce pro­pos : le site en anglais “The nat­ur­al route” est un blog qui n’a rien à voir !)

Vous n’irez peut-être pas tout de suite en Argen­tine. Mais je ne saurais trop vous con­seiller déjà d’aller vous balad­er sur le site. Il vous don­nera une excel­lente idée de la dimen­sion d’immense par­adis naturel de l’Argentine, dis­posant d’une var­iété incroy­able de paysages, de cli­mats, de faune et de flo­re, qu’on trou­ve rarement rassem­blés comme ici sur un seul ter­ri­toire.
Et il vous per­me­t­tra au moins de faire un beau voyage…virtuel !

*

Courte présen­ta­tion vidéo du site (47′) : https://www.youtube.com/watch?v=AxobWuUqnpE 

 

 

Droits des femmes en Amérique latine : docus accessibles

Pour pro­longer l’ar­ti­cle précé­dent ren­dant compte du dossier de Sud-Ouest sur les droits des trans en Argen­tine, je sig­nale ici plusieurs doc­u­men­taires dont cer­tains sont acces­si­bles sur l’ap­pli­ca­tion ARTE TV.

1. Argen­tine : la révolte des femmes

Dans la série “Arte reportages”. De Karen Naun­dorf. France. 25 mn.

Le doc­u­men­taire suit la famille de Mon­i­ca Gar­ni­ca, dans l’at­tente du procès où doit com­para­itre son mari, qui l’a assas­s­iné en la brûlant vive. Le pro­pos s’é­tend égale­ment à l’ensem­ble du mou­ve­ment fémin­iste “Ni una menos”, par­ti d’Ar­gen­tine mais qui essaime sur tout le con­ti­nent.

Sur l’ap­pli Arte.tv jusqu’au 8 octo­bre 2022

Sur Youtube ici.

2. Sud-Améri­caines con­tre le machisme

De Marie-Kristin Boese. Alle­magne. 53 mn.

Le com­bat des femmes argen­tines pour la légal­i­sa­tion de l’a­vorte­ment, sym­bol­isé par le port du foulard vert, gagne l’ensem­ble du con­ti­nent lati­no améri­cain. Le doc­u­men­taire fait le point sur cette lutte dans cer­tains autres pays, comme le Mex­ique ou le Brésil, où le machisme reste par­ti­c­ulière­ment fort.

Sur l’ap­pli Arte.tv jusqu’au 23 mai 2022

3. Femmes d’Ar­gen­tine

De Juan Solanas. Argen­tine. 87 mn. Titre orig­i­nal : Que sea ley

Juan Solanas a suivi le par­cours des femmes argen­tines au foulard vert, en lutte pour obtenir le vote au par­lement de la légal­i­sa­tion de l’IVG. Le doc­u­men­taire, qui donne la parole à dif­férents acteurs du mou­ve­ment, à des député(e)s, des opposants, a été pro­jeté au Fes­ti­val de Cannes 2019, et sor­ti en salles en France en mars 2020, à peine quelques jours avant le con­fine­ment. En replay sur my canal jusqu’au 10 octo­bre 2022.

Il est aus­si disponible à l’achat ou la loca­tion sur la chaine Youtube, mais en ver­sion espag­nole. 

4. L’Amérique latine mobil­isée con­tre les fémini­cides.

Reportage de France 24. 12 mn. Sur youtube.

Cam­pagne argen­tine pour le droit à l’IVG

Argentine, pays des droits LGBT ?

Ces trois derniers jours (9, 10 et 11 mai) le jour­nal région­al Sud-Ouest pub­lie les trois volets d’un reportage réal­isé par Maud Rieu, qui a vécu en Argen­tine en 2017 et 2018, et qui a étudié la sit­u­a­tion des per­son­nes trans­gen­res dans ce pays.

Le reportage met en lumière un para­doxe de ce pays par ailleurs très catholique (et de plus en plus évangéliste, aus­si, comme ses voisins), où la vio­lence “de genre”, con­ju­gale ou machiste, est un vrai fléau, et dans lequel a fait rage, juste­ment en 2018, la bataille pour la légal­i­sa­tion de l’a­vorte­ment, finale­ment votée par le par­lement en 2020 : par­mi l’ensem­ble des pays sud-améri­cains, l’Ar­gen­tine est prob­a­ble­ment le plus ouvert en ce qui con­cerne les droits des per­son­nes homo­sex­uelles et trans­gen­res.

Dans le pre­mier volet, Maud Rieu fait le point sur la vision qu’ont les Argentins sur cette thé­ma­tique si con­flictuelle ailleurs :

S’intéresser à l’Argentine, c’est accepter d’être sur­prise. Com­ment ce pays où l’interruption volon­taire de grossesse n’est légale que depuis 2020 peut-il être autant en avance sur les droits des per­son­nes trans­gen­res ? Pos­er cette ques­tion, c’est affron­ter un regard inter­ro­ga­teur : les inter­locu­teurs ne voient pas le rap­port. Ici, être un homme ou une femme est une ques­tion d’identité, pas de biolo­gie. Et le respect de l’identité est sacré dans cet état trau­ma­tisé par le sou­venir des cen­taines de bébés volés à leurs familles et don­nés à d’autres, sous la dic­tature mil­i­taire de 1976 à 1983.

Pour l’il­lus­tr­er, elle a ren­con­tré notam­ment Vale­ria del Mar Ramirez, une des pre­mières béné­fi­ci­aires de la loi de 2012, qui lui a per­mis d’of­fi­cialis­er son change­ment de sexe. Ain­si, l’Ar­gen­tine est dev­enue le pre­mier pays au monde à adopter une loi d’i­den­tité de genre. Un grand pas, car comme le rap­pelle l’au­teure, jusque dans les années 90, il était encore inter­dit en Argen­tine de s’ha­biller “de façon con­traire à son sexe biologique”.

Cet incon­testable pro­grès n’a pour­tant pas résolu d’un coup de baguette mag­ique toutes les dis­crim­i­na­tions. En 2015, une mil­i­tante de la cause trans, qui avait trois mois aupar­a­vant fait pass­er une loi imposant un quo­ta de 1% de trans par­mi les fonc­tion­naires, a été assas­s­inée, et, comme l’indique la députée Kari­na Naz­a­bal (Mem­bre du Frente para la Vic­to­ria, lié au par­ti péro­niste actuelle­ment au pou­voir, NDLA) citée par Maud Rieu :

Il faut sor­tir de la tête de ces per­son­nes et de la société que les trans n’ont pas d’autre choix que se pros­tituer. Si vous deman­dez à votre voisin “Où met­triez-vous une per­son­ne trans ?”, il vous répon­dra sûre­ment “Dans la rue”.

Selon Kari­na, être trans ne doit pas con­stituer un obsta­cle à l’ob­ten­tion d’un emploi : seule la com­pé­tence doit entr­er en ligne de compte. Ce que cette loi dev­enue loi nationale en 2021, ren­force.

*

Dans le sec­ond volet, Maud Rieu racon­te l’his­toire de Lua­na, qui, à six ans seule­ment, a pu offi­cielle­ment être con­sid­érée comme fille, sans pass­er par la case jus­tice. Une his­toire édi­fi­ante, en cela qu’elle démon­tre que le sen­ti­ment d’i­den­tité de genre n’est pas un caprice, mais représente la plu­part du temps une véri­ta­ble souf­france.

Le cas de Lua­na est emblé­ma­tique. Très tôt, ce petit garçon (qui a un frère jumeau) a sen­ti qu’il ne se trou­vait pas dans le bon corps. Maud Rieu, qui a ren­con­tré Gabriela, la mère de Lua­na, rap­porte :

Un jour, quand il a trou­vé les mots, à 20 mois, ce fils a pronon­cé une phrase qui a changé la vie de sa mère et de toute la famille : « Je suis une fille, je suis une princesse ».

Début d’une his­toire qui n’au­ra rien d’un chemin de rose. Les par­ents met­tront du temps à com­pren­dre les appels au sec­ours de leur enfant, ses dif­fi­cultés, son mal-être, ses cheveux qui tombent, les médecins con­sultés qui refusent de pren­dre le cas au sérieux… Le père, lassé, fini­ra par pren­dre la fuite, mais Gabriela, con­va­in­cue, se bat­tra pour que Lua­na puisse devenir une fille à part entière. Jusqu’à ce 25 sep­tem­bre 2013, où enfin, elle reçoit une carte d’i­den­tité por­tant son “nou­veau” genre.

Une carte qui ne résout pas tout. Maud Rieu rap­pelle qu’en Argen­tine, si la loi autorise les enfants (sous réserve d’ac­cord des deux par­ents) à chang­er d’i­den­tité “sur le papi­er”, ceux-ci doivent atten­dre la majorité pour pou­voir envis­ager une opéra­tion.

C’est pour aider ceux qui con­nais­sent les même prob­lèmes que Gabriela est dev­enue une véri­ta­ble mil­i­tante des droits des enfants trans. Elle a créé une asso­ci­a­tion, “Infan­cias libres” (Enfances libres) et donne régulière­ment des con­férences. Aujour­d’hui, Lua­na a  15 ans, et vit une ado­les­cence nor­male, entre sa mère et son frère. Maud Rieu con­clut à ce pro­pos en citant Gabriela :

« Il faudrait arrêter de se deman­der si elle va bien, elle ne devrait plus être au cen­tre de l’attention, même si je com­prends. Lua­na est une ado­les­cente qui vit entourée d’amour et va bien ! »

Voir aus­si le doc­u­men­taire  sur Gabriela et Lua­na : “Yo nena, yo prince­sa” (2012, en espag­nol avec sous-titrages en anglais)

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Enfin, pour le troisième volet de son enquête, Maud est allée assis­ter à une remise de diplômes dans un étab­lisse­ment bien par­ti­c­uli­er. Il s’ag­it d’un lycée ouvert aux élèves trans, mais égale­ment à tous ceux et celles en dif­fi­cultés sociales, sou­vent des jeunes sans foy­er qui ont con­nu la rue, la pros­ti­tu­tion, la drogue. A l’o­rig­ine, une asso­ci­a­tion, Mocha Celis (du nom d’une fille trans tuée par la police), fondée en 2017 et qui pro­po­sait aide, foy­er et quelques cours. Peu à peu, l’as­so­ci­a­tion a gran­di, et aujour­d’hui, nous dit Maud, l’étab­lisse­ment, qui a démé­nagé, est devenu un vrai et grand lycée accueil­lant jusqu’à 300 élèves. Il a même fait des petits : on compte main­tenant une quin­zaine d’étab­lisse­ments du même genre dans le pays, et dans quelques autres pays d’Amérique Latine comme le Chili, le Brésil et le Paraguay.

On s’en doute, il n’est guère soutenu par les instances admin­is­tra­tives offi­cielles, et tient d’abord et surtout par l’ac­tion et le dévoue­ment de ses bénév­oles. Les élèves, pudiques et pro­tégés par leurs enseignants, se livrent dif­fi­cile­ment. Maud a néan­moins pu inter­roger l’une d’en­tre elles, Viviana, qui lui a racon­té son par­cours : la prise de con­science de son iden­tité dif­férente, le déni de l’é­cole, le har­cèle­ment, l’a­ban­don sco­laire. Puis la pros­ti­tu­tion, à 13 ans, et le sport, comme une bouée de sauve­tage :

«mais caté­gorie homme, en gar­dant mon apparence fémi­nine, évidem­ment», pré­cise-t-elle.

Et enfin, l’ac­cueil à “La Mocha”, comme dis­ent ses habitués :

« À la pre­mière ren­con­tre, le directeur m’a dit : ‘‘Bien­v­enue à la Mocha Celis’’. Ça m’émeut encore parce que quand il m’a dit ça, c’était la pre­mière fois qu’un étab­lisse­ment me dis­ait ‘‘bien­v­enue’’. Jusqu’à main­tenant, on me dis­ait tou­jours que je ne pou­vais pas.»

En con­clu­sion, Maud cite le slo­gan du lycée, peint sur un mur :

« Si une trans va à l’université, ça change sa vie. Si beau­coup y vont, ça change la société. ».

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Vers le dossier de Sud-Ouest en ligne : immer­sion en Argen­tine. Mais hélas: c’est réservé aux abon­nés !

Pour ceux qui ont Spo­ti­fy, en recher­chant “Ici Sud Ouest”, vous trou­verez deux pod­casts con­sacrés l’un à  Gabriela Man­sil­la, la maman de Lua­na (34 mn), et l’autre à Viviana Gon­za­lez, l’é­tu­di­ante du lycée Mocha Celis (19 mn). Les deux pod­cast en français, naturelle­ment.