Huit rugbymen lourdement condamnés

De quoi s’agit-il ?

Le 18 jan­vi­er 2020, vers qua­tre heures du matin, à la sor­tie d’une boîte de nuit de la cité bal­néaire de Vil­la Gesell, sur la côte atlan­tique, un groupe d’une dizaine de jeunes s’en prend à un autre, avec lequel il sem­ble qu’ils aient eu un dif­férend à l’intérieur de l’établissement. Le jeune, Fer­nan­do Báez Sosa, est vic­time d’un véri­ta­ble guet-apens. Ses agresseurs ont atten­du que les policiers en patrouille se soient éloignés pour lui sauter dessus, et l’ont vio­lem­ment frap­pé, le lais­sant pour mort sur le trot­toir. Puis ils sont tran­quille­ment ren­trés à leur apparte­ment de loca­tion, en se félic­i­tant de la bonne leçon don­née à cet «hdp» comme on dit en espag­nol (Traduire fils de p.… en français).

Pas de chance pour eux : le jeune est réelle­ment mort des suites de ses blessures, la scène a été filmée, il y a des témoins, et la police n’a aucun mal à retrou­ver les agresseurs. Ils sont arrêtés dès le lende­main. Il s’agit de mem­bres d’une équipe de rug­by de Zárate, au nord-ouest de Buenos Aires. La vic­time était égale­ment orig­i­naire de Zárate.

Deux des mem­bres de la bande sont assez rapi­de­ment mis hors de cause, restent donc huit d’entre eux qui vont être inculpés pour l’agression. J’étais à Buenos Aires à ce moment-là, et je peux témoign­er que l’affaire a fait grand bruit dans toute l’Argentine : pen­dant plus d’un mois, les chaines d’information du pays ont tourné en boucle sur le sujet, mul­ti­pli­ant les débats, les témoignages, et surtout, dif­fu­sant sans fil­tre et en per­ma­nence les images recueil­lies par les caméras de sur­veil­lance (Eeeeh oui, en Argen­tine, la presse n’hésite jamais à dif­fuser les images d’agression et de crime quand elle en a, quelque soit le degré d’horreur des dites images, et per­son­ne ne s’en offusque !). Impos­si­ble d’allumer une télé à n’importe quelle heure du jour et de la nuit sans tomber dessus.

Comme on l’imagine, l’affaire a sus­cité une émo­tion à la hau­teur de la lâcheté et de l’ignominie des agresseurs, qui, sur le moment, n’ont absol­u­ment pas eu la moin­dre con­science de la grav­ité de ce qu’ils venaient de com­met­tre. Au con­traire : il fut rapi­de­ment avéré qu’ils s’en étaient félic­ités, comme d’une prouesse ou d’un fait d’armes. Cir­con­stance aggra­vante : le racisme. Des témoins ayant assuré les avoir enten­dus dire «Tuez ce noir de merde» (Mat­en ese negro de mier­da : atten­tion cepen­dant, en Argen­tine, «negro» désigne moins la couleur de peau (les gens de couleur étant qua­si­ment inex­is­tants dans ce pays) que l’origine indi­enne, qui fait l’objet d’un racisme récur­rent de la part des gens d’origine européenne.

Ce serait un euphémisme de dire que le fait qu’ils soient des joueurs de rug­by ait accen­tué le rejet et l’indignation de l’immense majorité de la pop­u­la­tion argen­tine. En effet, con­traire­ment à chez nous, ce sport n’est pas du tout un sport pop­u­laire (au sens « pra­tiqué et suivi par le peu­ple ») comme peu­vent l’être le foot ou le cyclisme, par exem­ple. Au con­traire : là-bas, le rug­by, c’est avant tout le sport de l’élite, au sens pécu­ni­aire du terme. Un sport de rich­es, quoi. Ain­si, dans l’esprit de la majorité des gens, les mem­bres du groupe d’agresseurs sont, avant tout, des fils à papa. Ce qu’ils sont en effet, et ce qui, on s’en doute, n’a pas con­tribué à amélior­er leur image dans l’opinion. D’autant que Fer­nan­do Báez Sosa, lui, était issu d’une famille mod­este.

Voilà com­ment une banale, mais trag­ique, bagarre de sor­tie de boîte va devenir rapi­de­ment un débat de société. Sur la vio­lence de l’époque, sur l’éducation de la jeunesse, sur le rug­by. Et même sur la poli­tique, en rai­son du rac­cour­ci facile « rugby/fils à papa/ jeunesse doré/privilégiés ».

Trois ans d’instruction

C’est ce qu’il aura fal­lu pour arriv­er au procès, puis au ver­dict de ce mois de févri­er 2023. Cela peut paraitre long eut égard non seule­ment à la grav­ité des faits, mais égale­ment à l’évidence de l’implication directe des accusés. Mais la jus­tice argen­tine n’est hélas, on le voit, pas plus rapi­de que la nôtre. Ou du moins, sa rapid­ité est sélec­tive, car on a con­nu des sen­tences plus expédi­tives.

A l’issue de treize jours de procès, les attentes de l’accusation et de la défense étaient diamé­trale­ment opposées.

Pour l’accusation, tout con­verge vers une sen­tence de prison à per­pé­tu­ité. Le car­ac­tère dérisoire de la querelle de départ (Fer­nan­do Báez Sosa aurait bous­culé l’un des accusés, Max­i­mo Thom­sen, dans un couloir étroit et rem­pli de monde à l’intérieur de la boîte), la con­cer­ta­tion entre les dif­férents accusés pour «faire pay­er» la vic­time à la sor­tie, l’organisation du guet-apens (les huit impliqués ont fait cer­cle autour de la vic­time pour empêch­er toute aide en sa faveur), et la sat­is­fac­tion affichée ensuite, en l’absence de toute con­science de la grav­ité de leur actes (ils sont ren­trés chez eux en envoy­ant des mes­sages à leurs amis pour leur racon­ter leur aven­ture, puis sont allés tran­quille­ment manger des ham­burg­ers pour finir la nuit).

La par­tie civile elle, con­teste toute prémédi­ta­tion. Pour elle, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une banale bagarre de rue qui a mal tourné. Mieux : elle réclame même l’acquittement des accusés, met­tant en avant cer­tains vices de forme de l’instruction (preuves détournées ou util­isées à mau­vais escient, hia­tus entre les atten­dus don­nés en fin d’instruction et ceux mis en avant par le tri­bunal, impos­si­bil­ité de déter­min­er l’auteur exact des coups mor­tels).

Le réquisi­toire du pro­cureur est sen­si­ble­ment le même que celui de la par­tie civile. «Les accusés ont attaqué Fer­nan­do par sur­prise et en réu­nion, avec des coups de pied et de poing alors qu’il était incon­scient et inca­pable de se défendre. Ils ont égale­ment frap­pé cer­tains de ses amis lorsqu’ils sont venus le défendre. Cela relève de l’homi­cide dou­ble­ment aggravé par organ­i­sa­tion* et con­cours prémédité par deux per­son­nes ou plus», a énon­cé en sub­stance le mag­is­trat. (*La notion d’alevosía n’existe pas en droit français, qui ne la dis­tingue pas de la prémédi­ta­tion. En espag­nol en revanche, cette dis­tinc­tion est faite. Alevosía  désigne une manière de pré­par­er son crime pour en éviter les con­séquences judi­ci­aires.)

Le mag­is­trat met en avant les 23 témoignages visuels, tous à charge, et l’intime con­vic­tion que «tous ont par­ticipé à tout», pour réclamer la même peine pour les huit accusés. Il rejette l’argument de la défense selon laque­lle il s’agirait d’une sim­ple bagarre, alléguant que «pour qu’il y ait bagarre, il faut qu’il y ait deux groupes impliqués». Or, Fer­nan­do Báez Sosa s’est retrou­vé seul face à ses agresseurs. Selon lui, ils avaient bien l’intention de tuer. C’est pourquoi il réclame la peine max­i­male.

Le ver­dict

Il est tombé à 13h18 le lun­di 6 févri­er. Sur les huit accusés, cinq ont été con­damnés à la per­pé­tu­ité, trois à 15 ans de prison, con­sid­érés comme “auteurs sec­ondaires” des faits. A l’écoute de ce ver­dict, un des accusés, Max­i­mo Thom­sen, sou­vent présen­té comme le meneur de la bande, s’est évanoui.

Les huit con­damnés

En Argen­tine, la prison à per­pé­tu­ité n’excède jamais en réal­ité le total de 35 ans de réclu­sion, max­i­mum fixé par la loi. Il est même pos­si­ble d’obtenir avant ces 35 années une mise en lib­erté con­di­tion­nelle, mais le car­ac­tère d’homicide aggravé défi­ni par le tri­bunal à l’encontre des actes com­mis par les cinq con­damnés la rend dans ce cas inen­vis­age­able. Elle sera pos­si­ble en revanche pour les trois con­damnés à 15 ans, au bout de 7 ans de réclu­sion. (Source : Pagina/12)

A l’heure où nous écrivons cet arti­cle, les jour­naux n’ont pas encore rap­porté les réac­tions à ce ver­dict, dans la pop­u­la­tion comme dans les milieux sportifs, poli­tiques ou soci­aux. Elles ne devraient pas man­quer. Citons seule­ment le tweet du gou­verneur de Buenos Aires, s’adressant à la famille de la vic­time : «La jus­tice ne répare rien, mais elle soulage. J’espère sincère­ment que ce ver­dict vous apporte un peu de récon­fort. Je vous embrasse du fond du cœur». A la sor­tie du Tri­bunal, une petite foule a accueil­li les par­ents de la vic­time par des applaud­isse­ments. De son côté, la mère de Max­i­mo Thom­sen a lais­sé éclater sa colère en plein tri­bunal : «Tout ça est un vaste men­songe, virez tous ces enfoirés de jour­nal­istes. Trois ans à les tor­tur­er, j’en n’ai plus rien à faire de rien !».

La vic­time avait 18 ans en 2020. Ses assas­sins ont entre 21 et 23 ans. 40 sec­on­des d’inconscience à la sor­tie d’une boite de nuit, quand l’alcool et l’effet de meute pren­nent le dessus. Des années de douleur à vivre main­tenant pour tous ceux qui sont con­cernés par ce drame. En effet, la jus­tice ne répare jamais rien. Quant à savoir si elle soulage…

*

Liens

Argu­ments de la défense et de l’accusation
https://www.lanacion.com.ar/sociedad/40-segundos-de-sana-un-muerto-87-declaraciones-y-72-horas-de-audiencias-la-guia-total-del-juicio-por-nid22012023/#/

Les attentes con­cer­nant le ver­dict
https://www.lanacion.com.ar/seguridad/el-crimen-de-fernando-baez-sosa-crece-la-expectativa-ante-el-veredicto-del-juicio-por-el-homicidio-nid05022023/

https://www.pagina12.com.ar/521181-la-unica-pena-es-la-perpetua

Le ver­dict

https://www.lanacion.com.ar/seguridad/juicio-por-el-crimen-de-fernando-baez-sosa-en-vivo-hoy-se-conoce-el-veredicto-nid06022023/ (Arti­cle mis à jour heure par heure)

https://www.lanacion.com.ar/sociedad/el-crimen-de-fernando-baez-sosa-maximo-thomsen-se-desmayo-tras-escuchar-el-veredicto-nid06022023/

https://www.pagina12.com.ar/521592-asi-fue-la-condena-a-los-rugbiers-lo-que-las-camaras-no-most

Galerie pho­tos sur les man­i­fes­ta­tions pour réclamer jus­tice pour Fer­nan­do
(Févri­er 2020)

A un mes del asesina­to de Fer­nan­do Báez Sosa

Vidéo du moment de la bagarre :
https://www.youtube.com/watch?v=S8cygIksbfA
(NB : la vision de cette vidéo est soumise à la con­nex­ion à youtube, en rai­son de son car­ac­tère extrême­ment sen­si­ble)

 

 

27/01/2023 : OEA ou CELAC ?

Sur chaque con­ti­nent existe une instance de dia­logue entre les dif­férents états le con­sti­tu­ant. Con­seil de l’Europe, Union africaine, Asso­ci­a­tion des Etats d’Asie du sud-est, etc…

L’Amérique quant à elle présente l’originalité d’en avoir deux, plus ou moins antag­o­nistes : l’historique Organ­i­sa­tion des Etats améri­cains (OEA), qui regroupe les Etats aus­si bien du nord que du sud, et la CELAC, autrement dit la Com­mu­nauté des Etats lati­no-améri­cains et des Caraïbes. Cette dernière a été créé en févri­er 2010 par le prési­dent du Venezuela Hugo Chavez. Comme son nom l’indique, elle ne regroupe que les pays du sud, du Mex­ique à l’Argentine. N’en font pas par­tie les pays du nord, Etats-Unis et Cana­da, ain­si que les pays pos­sé­dant des colonies dans le sud, comme la France, les Pays-Bas et le Roy­aume-Uni.

On imag­ine facile­ment ce qui a motivé sa créa­tion. Dans son exposé d’objectifs, la CELAC se présente avant tout comme une struc­ture des­tinée à l’intégration de l’ensemble des pays lati­no-améri­cains. Mais au-delà de cela, bien enten­du, il y avait égale­ment le désir de cer­tains dirigeants de s’affranchir un tant soit peu de la pesante tutelle des États-Unis sur l’Organisation des États améri­cains.

Pays inté­grant la CELAC (dif­férentes nuances de vert). En jaune, le Brésil : Bol­sonaro a retiré son pays de la Com­mu­nauté en 2020.

En principe, les deux organ­i­sa­tions ne sont pas antin­o­miques. D’ailleurs la total­ité des mem­bres de la CELAC sont égale­ment mem­bres de l’OEA, actuelle­ment présidée (depuis 2015) par l’Uruguayen Luis Alma­gro. Les objec­tifs prin­ci­paux de cette dernière sont la défense de la démoc­ra­tie, la lutte con­tre le traf­ic de drogue, et la facil­i­ta­tion des échanges entre pays améri­cains.

Mais récem­ment se sont élevées cer­taines cri­tiques vis-à-vis de la CELAC, dont cer­tains de ses mem­bres com­men­cent à estimer qu’elle a ten­dance à se réduire à un club anti-état­sunien d’une part, et une officine de pro­pa­gande pop­uliste de gauche, d’autre part. «Dans le viseur», comme on dit dans les jour­naux, trois pays très cri­tiqués pour leurs régimes autori­taires : Cuba, Venezuela et Nicaragua.

En 2021, lors du con­grès de Mex­i­co, le prési­dent Argentin Alber­to Fer­nán­dez avait sévère­ment cri­tiqué l’OEA, en dis­ant que «En l’état, l’OEA ne ser­vait plus à rien». Il fai­sait référence à la des­ti­tu­tion d’Evo Morales (Bolivie) en 2019, à l’occasion de laque­lle l’OEA avait pris ouverte­ment posi­tion con­tre le prési­dent bolivien en con­tes­tant la régu­lar­ité des élec­tions. Celle-ci a égale­ment poussé dehors, juste­ment, les dirigeants des trois pays « dou­teux » : Diaz-Canel le Cubain, n’est plus invité, Daniel Orte­ga (Nicaragua) a décidé de ne plus assis­ter aux réu­nions, et le Venezuela est offi­cielle­ment représen­té par le pour­tant non-offi­ciel prési­dent auto-proclamé Juan Guaidó, opposant déclaré à Nicolás Maduro.

Pays inté­grant l’OEA (vert). En rouge, Cuba, qui en est exclu, en jaune le Venezuela, représen­té par un mem­bre de l’op­po­si­tion au pou­voir.

En somme, depuis 2010, on peut observ­er une nette ligne de frac­ture idéologique entre les deux organ­i­sa­tions, même si elles con­tin­u­ent de réu­nir – en dehors des excep­tions citées ci-dessus – l’ensemble des pays améri­cains. D’un côté, une OEA plutôt dom­inée par les gou­verne­ments con­ser­va­teurs, de l’autre, une CELAC essen­tielle­ment ani­mée par les gou­verne­ments les plus à gauche. A droite, on accuse la CELAC de pro­mou­voir les révo­lu­tions com­mu­nistes (en gros) de type cubain ou vénézuélien, à gauche, on traite l’OEA de «min­istère des colonies des Etats-Unis».

L’éternelle frac­ture améri­caine. A l’origine, la créa­tion de la CELAC par­tait d’un objec­tif tout à fait louable, dans la mesure où il est plus qu’évident que les Etats-Unis n’ont jamais cessé, et ne cesseront jamais, de con­sid­ér­er les autres pays améri­cains comme des pro­tec­torats, n’hésitant jamais à manip­uler la démoc­ra­tie en leur faveur. Mais il est non moins évi­dent qu’elle n’a pas su, de son côté, main­tenir son cap d’origine, à savoir l’intégration des Etats lati­nos.

Son biais idéologique la rend per­méable aux cri­tiques. Citons Luis Alma­gro, prési­dent de l’OEA : «La var­iété d’opinions fait la force de notre organ­i­sa­tion. Don­ner une couleur idéologique a la CELAC est une erreur. Gar­dons-nous de la ten­ta­tion idéologique dans les forums inter­na­tionaux». Une cri­tique qui aurait plus de puis­sance si, de son côté, l’OEA était exempte de tout biais idéologique ! Ce qui est loin d’être le cas, comme on peut le con­stater en per­ma­nence par ses pris­es de posi­tion poli­tiques – voire ses inter­ven­tions – dans les proces­sus démoc­ra­tiques des dif­férents pays qui la com­posent.

Luis Alma­gro, actuel prési­dent de l’OEA.

Récem­ment, le prési­dent des Etats-Unis Joe Biden a présen­té l’OEA comme «le seul forum engagé en faveur de la démoc­ra­tie et des droits humains». Cer­tains lati­no-améri­cains, comme, au hasard, Chiliens, Brésiliens, Boliviens, pour­raient légitime­ment con­tester l’affirmation, quelques preuves en main !

Mais de son côté, la CELAC, qui s’obstine à soutenir un Daniel Orte­ga qui a fait de son pays, le Nicaragua, une pro­priété per­son­nelle, et de son peu­ple une armée de servi­teurs, ou un Maduro dont l’incompétence et l’incurie ont con­duit, et con­duisent tou­jours, le pied sur l’accélérateur, le Venezuela à une cat­a­stro­phe human­i­taire, serait sans donc plus crédi­ble en faisant preuve d’un poil plus de lucid­ité.

C’est assez désolant, mais c’est ain­si : plus de cinq siè­cles après Christophe Colomb, l’Amérique dans son ensem­ble est tou­jours à la recherche de la sig­ni­fi­ca­tion du mot «indépen­dance» !

Florilège de commentaires

Comme (je ne l’avais pas) promis, voici un petit flo­rilège de com­men­taires argentins d’après vic­toire.

Atten­tion, hein, il s’ag­it d’une sélec­tion, qui ne se pré­tend pas totale­ment représen­ta­tive de l’opin­ion argen­tine, je ne me suis pas appuyé la lec­ture de tous les com­men­taires sous les arti­cles de presse ! Oh oh !

Je vous fais grâce des cris de vic­toire, on est les meilleurs, c’est le plus beau jour de ma vie, l’Ar­gen­tine de Mes­si est la plus belle de tous les temps, nous sommes le plus grand pays de foot­ball du monde, etc… Il y en a plein, comme il y en aurait eu plein chez nous en cas de résul­tat inverse.

Au sujet de ce troisième titre, en revanche, on pou­vait s’at­ten­dre à l’inévitable com­para­i­son Maradona-Mes­si. Qui c’est le plus beau ?

Enfin on tourne la page Maradona. Un joueur extra­or­di­naire, mais un mau­vais exem­ple autant comme joueur que comme per­son­ne.

Ne mélan­geons pas les tor­chons et les servi­ettes ! Maradona était un grand joueur, mais un type détru­it par la drogue et l’al­cool. Com­ment peut-on le com­par­er à Mes­si, excel­lent joueur, hon­nête, sain, à l’e­sprit famil­ial ? Arrê­tons de les com­par­er, ça n’a aucun intérêt, à part pour les jour­nal­istes en mal de copie !

Les deux ont été mag­iques mais l’un dépasse l’autre en terme de dig­nité et d’éthique. Mes­si n’a pas mis de but de la main ni soutenu le gou­verne­ment en place, encore moins la dic­tature ni frayé avec le milieu. La sim­plic­ité et l’hu­mil­ité de Mes­si le gran­dis­sent et en font un exem­ple.

Comme Aimé Jacquet avant la vic­toire de la France en 1998, Mes­si avait été cri­tiqué par la presse argen­tine avant le tournoi. Cer­tains jour­nal­istes l’avaient même traité de “mol­las­son” (“Pecho frio”). Naturelle­ment, après la vic­toire, ils se pren­nent le boomerang en pleine fig­ure.

Je pro­pose que ceux qui ont médit de Mes­si et Scaloni (l’en­traineur) fassent un acte de con­tri­tion.

Et ceux qui ont traité Mes­si de mol­las­son ? Où ils sont ???

Je vous en passe des bien moins char­i­ta­bles, et surtout moins pub­li­ables…

Naturelle­ment, s’agis­sant de l’Ar­gen­tine, impos­si­ble de ne pas y mêler un peu de poli­tique. Le sport le plus pop­u­laire du pays n’échappe pas à la frac­ture poli­tique.

Fer­veur, mer de larmes, euphorie au cours d’une pré­ten­due fête qui s’est ter­minée dans la saleté et les dégra­da­tions sans le moin­dre respect pour les lieux inter­dits au pub­lic, des dégâts com­mis par des gens qui ont un bal­lon à la place du cerveau. Nous savons à quel courant poli­tique ils appar­ti­en­nent.

C’est une honte que ce soit l’équipe argen­tine qui donne de la joie au peu­ple, et non 40 ans d’une “démoc­ra­tie” qui a appau­vri , sociale­ment, finan­cière­ment et cul­turelle­ment le 7ème pays du monde en super­fi­cie, et le plus riche de tous.  (Oui, il y a des Argentins opti­mistes !)

La grande fête argen­tine, à laque­lle ne sont invités ni les cor­rom­pus ni les oppor­tunistes !

Il y a un moment qu’une grande par­tie de la pop­u­la­tion qui fait ses cours­es au super­marché n’a plus les moyens de rien y acheter. Les gens souf­frent, car il ne s’ag­it pas de luxe, mais de néces­sité. Alors, tout comme autre­fois les peu­ples de l’An­tiq­ui­té qui crevaient de mis­ère, ils sont sor­tis dans la rue hier pour agiter les dra­peaux et fêter la libéra­tion. Et celui qui avait rompu les chaines pour quelques heures était un type qui gagne plusieurs mil­lions de dol­lars par an. Un héros mod­erne. Un brave type, mari et père aimant. L’é­conomie de marché a décidé que ce gars qui ado­rait jouer au bal­lon serait le libéra­teur du XXIème siè­cle. Voilà notre époque.

Ah ! Et puis l’a­mi Christophe nous a par­lé hier des mau­vais­es manières, (en lan­gage sportif, on dit “cham­brage”) rap­portées par le Figaro, des joueurs argentins vis à vis de nos bleus, après la vic­toire. Cela n’a pas échap­pé à la sagac­ité des (rares) sup­port­ers argentins qui lisent la presse étrangère.

Ceux qui savent lire le français trou­veront dans Le Figaro d’au­jour­d’hui un com­men­taire sévère sur l’at­ti­tude mal élevée de Dibu Mar­tinez non seule­ment pour ses gestes obscènes trophée en main, mais égale­ment pour ses chants dans le ves­ti­aire. Et ce n’est pas un com­men­taire de mau­vais per­dant, c’est hélas vrai !

Voilà pour le seul avis “non chau­vin” trou­vé dans la presse d’hi­er. Qui s’est immé­di­ate­ment pris une volée de bois vert :

Bah, il n’y a que les Français pour pro­test­er con­tre les chan­sons de ves­ti­aire. Parce que vous croyez que ce sont des pucelles qui expri­ment toute leur joie can­dide en dansant ? Ils n’ont aucun argu­ment et ten­tent seule­ment de ternir la fête de joueurs qui don­nent libre cours à leur émo­tion. Les Argentins l’ont fait dans leur ves­ti­aire, qui est un lieu privé. Ils se sont scan­dal­isés quand  Mbap­pé a célébré le pénal­ty man­qué des Anglais ?

Ouais, ouais… il s’ag­it bien des Français. Ceux-là mêmes qui font les bien pro­pres sur eux, mais qui quand il s’ag­it de dis­crim­in­er, de con­quérir et de pol­luer la planète, ne le sont pas tant que ça, pro­pres. Ce qui n’en­lève rien à la mau­vaise atti­tude des Argentins en divers­es occa­sions, mais tant qu’à com­par­er…

PRIVE ! Seul Dieu a droit de regard sur la vie privée des hommes…Personne d’autre ! Ils ne man­querait plus qu’ils se glis­sent dans le lit des gens pour leur dire com­ment bien faire l’amour !

Une cri­tique qui ne va pas sans un poil de racisme, un biais large­ment partagé des deux côtés de l’At­lan­tique, hélas :

L’Ar­gen­tine a gag­né sa troisième étoile haut la main, en chal­lenger, sans joueurs accros à la drogue ni but de la main. Et en plus con­tre le ten­ant du titre, c’est à dire la France+l’Afrique, et mal­gré le chat noir rôdant dans les tri­bunes. Car­ton plein !

Cette his­toire de chat noir ne vient pas de nulle part. Lors de la seule défaite de l’Ar­gen­tine en qualif’, on avait vu s’af­fich­er l’an­cien prési­dent Mauri­cio Macri en tri­bune entouré de dig­ni­taires Qatariens. Il avait alors été la cible des rieurs qui l’avaient traité de porte-mal­heur. C’est resté. Du coup, après la vic­toire, et comme il était égale­ment dans le stade ce dimanche, ses sup­port­ers se ven­gent… aux dépens du nôtre, de prési­dent !

Macri chat noir ? Non, … Macron chat noir !

La vic­toire, jusqu’au bout !

 

 

 

L’Argentine championne du monde !

A la demande générale de quelques lecteurs ama­teurs de foute­bol, je vais donc me pencher sur le résul­tat argen­ti­nesque de cette dernière coupe du monde du bal­lon qui ne tourne pas tou­jours très rond.

Mais je tiens à prévenir : il n’y en aura pas d’autres. D’abord parce que là où je suis, mes con­di­tions de con­nex­ion, et donc d’accès à la plate­forme du blog, sont plus que flot­tantes, et ensuite parce qu’avec cette coupe bue jusqu’à plus soif, (ne plus avoir soif, au Qatar, ça reste tout de même un exploit, compte tenu de la pro­hi­bi­tion de la bière !) je n’ai pas vrai­ment trin­qué.

Voilà donc les Argentins pour la troisième fois au som­met de la mon­tagne. Après la Coupe de la honte chez eux en 1978, qu’ils avaient rem­portée pour le plus grand béné­fice des généraux au pou­voir (et dont ils avaient acheté un match en qualif’), celle de 1986 gag­née avec l’aide de Dieu, de sa main, ou de celle d’un autre dieu plus païen, on ne sait plus, cette fois, pas de lézard : ils ont bien mérité leur vic­toire. Pas de bol pour les réacs de tout poil : ils la gag­nent sous un gou­verne­ment péro­niste, détesté par la moitié du pays et dont la vice-prési­dente vient d’être con­damnée pour cor­rup­tion.

Mais bien enten­du, lorsqu’il s’agit de défil­er sur les Champs… par­don, sur l’avenue du 9 de Julio (bien plus longue et bien plus large que nos Champs-Elysées, soit dit en pas­sant), tout le monde se réc­on­cilie pour com­mu­nier à la grand-messe du divin sport.

Une du quo­ti­di­en La Nacion du 19/12/2022

C’est donc la liesse générale, on peut oubli­er pour quelques jours l’inflation à trois chiffres, les haines poli­tiques recuites et la dépres­sion pro­fonde dont le pays ne sem­ble plus sor­tir depuis la chute de la dic­tature en 1983. Cer­tains diraient plutôt : depuis la chute de Perón en 1955. Tout dépend des points de vue. Mais ce n’est pas le sujet. Aujourd’hui, tout comme en 1978, toute l’Argentine exulte et se fout pas mal du con­texte. Le foot reste un excel­lent anal­gésique. Du moment qu’on gagne, bien enten­du.
Un petit tour de la presse locale, d’ordinaire très clivée, per­met d’en mesur­er les effets.

Pour la Nación, «l’équipe de Mes­si a gag­né la plus belle finale de l’histoire et s’est acheté un coin du par­adis du foot­ball». «Euphorie et mer de larmes pour une fête qui a réson­né dans tous les recoins du pays» (avec pho­to de la fameuse avenue en prime). «Au-delà des records, Mes­si fait l’histoire et gagne la dévo­tion, la grat­i­tude et l’éternité». Et pour l’analyse de la par­tie, dom­inée de la tête et des épaules par l’équipe bleue et blanche, le jour­nal décor­tique la vision de Scaloni, l’entraineur argentin, et l’erreur mon­u­men­tale de Deschamps, qui se serait gour­ré à la fois de stratégie et de tac­tique.

Voyons main­tenant ce que se dit à l’autre extrême de l’éventail politi­co-jour­nal­is­tique, chez les gau­cho-péro­nistes de Pagina/12. Com­mençons par vous faire un petit cadeau : quelques cartes postales de l’Avenue du 9 de Julio dimanche soir. Pour le reste, comme on pou­vait s’y atten­dre de la part de ce canard tout de même moins chau­vin et un poil plus réflexif, la joie est plus mesurée. On met l’accent ici sur le côté col­lec­tif de la vic­toire, on s’attarde sur le côté cathar­tique du suc­cès, avec San­dra Rus­so : «Du néant, de la frac­ture, du décourage­ment, du boy­cott, de la récupéra­tion poli­tique que le pou­voir réel fait des émo­tions pop­u­laires qu’il trans­forme en marchan­dis­es, est sor­ti soudain cette fête pop­u­laire qui gon­fle nos poitrines et qu’il fal­lait pour­tant défendre du petit dis­cours ambiant qui les qual­i­fi­ait de mori­bon­des, d’ambiguës et de vul­gaires». Et on s’intéresse aux réac­tions inter­na­tionales.

Chez Clarín, le quo­ti­di­en le plus lu du pays, le ton est aus­si à la fête et à la vic­toire, mais j’ai été éton­né d’en con­stater la mesure. On n’en fait pas des tonnes, soulig­nant surtout une cer­taine jus­tice faite au grand cham­pi­on Mes­si, qui peut enfin porter la couronne suprême. Petite curiosité, avec un détour par un bar parisien dans lequel les Argentins de France se sont réu­nis pour suiv­re la par­tie, le trans­for­mant en une sorte, dit le jour­nal, de «Bom­bon­era», du nom du célèbre stade du club de Buenos Aires Boca juniors. Et, pour le décalage, une col­lec­tion de «memes» autour du tournoi !

Mais ce jour­nal, fidèle à ses obses­sions poli­tiques, s’étale finale­ment bien moins que les autres, qui, eux, con­sacrent toutes leurs pre­mières pages à l’événement. Chez Clarín, au bout d’une dizaine d’articles dévelop­pés sur une moitié de une (je par­le là de la une numérique, bien enten­du), on en revient vite à l’actualité politi­co-polémique, sur le thème récur­rent du jour­nal : le péro­nisme est la cause de tous nos maux. Faudrait tout de même pas que l’euphorie prenne le pas sur la crise poli­tique et fasse oubli­er de taper sur le gou­verne­ment. Je passe les arti­cles, suf­fit d’aller voir par vous-même : Clarin.com.

Voilà pour le tour des stades. Par­don, des unes. Je m’arrête aux trois canards prin­ci­paux. Pour les autres, je vous laisse aller y voir vous-mêmes, je manque un peu de temps si je veux poster cet arti­cle avant que le globe doré ne se cou­vre de pous­sière. C’est ici, , et . Par exem­ple. Mais dans l’ensemble, les unes se ressem­blent pas mal, on s’en doute.

Si j’ai de la con­nex­ion et un peu de temps, demain, je vous baillerai une petite revue de com­men­taires pop­u­laires, his­toire de pren­dre la tem­péra­ture des afi­ciona­dos argentins. Mais je ne promets rien !
En atten­dant, amis foo­teux, bonne diges­tion. Les défaites sont tou­jours un peu lour­des, et en ces veilles de fêtes, cette séance de penal­ties man­quée (une mar­que de fab­rique française, vous ne trou­vez pas ?) ne pou­vait pas tomber plus mal.

PS.  Je dédie cet arti­cle à mon ami Ben­i­to Romero, sans lequel je n’aurais jamais aus­si bien suivi le par­cours de la sélec­tion Albice­leste, comme on l’appelle là-bas ! 

*

Sur la folie du foot en Argen­tine, lire ou relire aus­si notre arti­cle sur la dis­pari­tion de Maradona.

Cristina Kirchner condamnée

Suite du feuil­leton Cristi­na Kirch­n­er. Comme nous l’annoncions dans l’article précé­dent, le juge­ment est tombé hier dans la journée. L’ancienne prési­dente (2007–2015) et actuelle vice-prési­dente de la République Argen­tine a été jugée coupable de cor­rup­tion et de fraude aux marchés publics et con­damnée à six ans de prison, ain­si qu’à l’inéligibilité à vie.
Un juge­ment qui ne sur­prend per­son­ne, à Buenos Aires. Selon Pagina/12, la messe était dite depuis longtemps, en rai­son de la par­tial­ité de juges, selon le quo­ti­di­en de gauche, qui n’ont présen­té aucune preuve tan­gi­ble de l’implication de Cristi­na Kirch­n­er dans un réseau de cor­rup­tion. Pour le quo­ti­di­en, dans cette affaire, la seule asso­ci­a­tion de mal­fai­teurs, c’est juste­ment celle des juges !

Cristi­na Kirch­n­er rece­vant le bâton de prési­dente de son mari Nestor, lors de la pas­sa­tion de pou­voirs en 2007.

Ce n’est évidem­ment pas l’avis des jour­naux d’opposition au gou­verne­ment péro­niste. Pour la Nación, ce n’est que le début d’une longue liste de con­damna­tions à venir, puisque d’autres procès demeurent en cours, con­cer­nant d’autres affaires d’ordre sim­i­laire, comme celle de pré­sumé blanchi­ment d’argent dans la con­struc­tion et la réfec­tion d’hôtels appar­tenant à la famille Kirch­n­er en Patag­o­nie.

L’ancienne prési­dente n’ira néan­moins pas en prison tout de suite. D’une part, elle béné­fi­cie d’une immu­nité en tant que par­lemen­taire et mem­bre du gou­verne­ment (il faudrait un vote et une majorité des deux tiers au par­lement pour la lever), d’autre part, elle va naturelle­ment faire appel de la sen­tence. Elle pour­rait même se présen­ter à la prochaine prési­den­tielle, mal­gré l’inéligibilité.

Dans cette affaire, elle n’est pas la seule con­damnée. Il y avait en tout 13 accusés, à des titres divers. (Voir détails dans Clarín) Deux ont écopé de la même peine, l’entrepreneur Lázaro Báez et l’ancien secré­taire d’état aux travaux publics José López. 6 ont été con­damnés à des peines un peu moins lour­des, 4 ont été finale­ment acquit­tés. Tous sont d’anciens fonc­tion­naires ou liés à des entre­pris­es de travaux publics.

Les péro­nistes, qui sou­ti­en­nent Cristi­na Kirch­n­er, voient dans cette sen­tence la volon­té de juges liés à l’opposition de droite de pro­scrire le mou­ve­ment, une nou­velle fois. (Rap­pelons que le péro­nisme avait été pro­scrit après le coup d’état de 1955, durant 18 ans, par les dif­férents gou­verne­ments mil­i­taires qui s’étaient suc­cédé). La vice-prési­dente elle-même par­lant d’une mafia judi­ci­aire œuvrant pour la faire dis­paraitre du paysage poli­tique.

Même s’il est très dif­fi­cile pour un spec­ta­teur extérieur, comme nous le disions précédem­ment, de faire la part des choses, il parait assez prob­a­ble en effet que la droite ait au moins prof­ité de cette fenêtre judi­ci­aire pour enfon­cer un coin dans un mou­ve­ment péro­niste qui demeure envers et con­tre tout très pop­u­laire auprès des Argentins les plus mod­estes.
Il n’en reste pas moins vrai que les marchés publics de con­struc­tion de routes dans la région de San­ta Cruz (celle dont sont orig­i­naires les Kirch­n­er) ont été sys­té­ma­tique­ment attribués à la même entre­prise amie de la famille, celle de Lázaro Báez.

Néan­moins, il sem­ble bien que les preuves de l’implication directe de Nestor (prési­dent de 2003 à 2007) et Cristi­na Kirch­n­er (prési­dente de 2007 à 2015) n’aient jamais été claire­ment démon­trées. Par exem­ple, aucun doc­u­ment écrit n’a pu être mis au jour prou­vant que l’ancienne prési­dente ait réelle­ment don­né des instruc­tions con­cer­nant l’attribution des marchés. Ce qui n’enlève rien à l’évidence des rela­tions entre les dif­férents pro­tag­o­nistes de l’affaire. En somme, si les juges ont prob­a­ble­ment morale­ment rai­son (Le favoritisme envers Báez saute aux yeux), ils se sont appuyés davan­tage sur des fais­ceaux de pré­somp­tion et des témoins aux ver­sions changeantes que sur des preuves tan­gi­bles, et le juge­ment manque donc de solid­ité légale.

En atten­dant, l’opposition exulte. Dans la Nación, Mar­i­ano Spez­za­pria voit dans le juge­ment une bombe poli­tique qui laisse le gou­verne­ment KO debout : Cristi­na Kirch­n­er a annon­cé qu’elle ne se présen­terait plus à rien, lais­sant ain­si le mou­ve­ment orphe­lin d’une dirigeante his­torique. Dans Clarín, Clau­dio Savoia voit une sen­tence ouvrant la porte à une ère nou­velle, et qui pour­rait servir de trem­plin pour de nom­breuses autres affaires. Une bombe qui pour­rait bien sauter à la fig­ure de nom­breux autres dirigeants sud-améri­cains eux aus­si con­va­in­cus de cor­rup­tion. Savoia ne prend pas la peine d’user d’euphémisme ni de pren­dre de gants, dres­sant une liste impres­sion­nante de cor­rom­pus, mélangeant joyeuse­ment les avérés comme l’ancien prési­dent Paraguayen González Mac­chi et les blan­chis vic­times de law­fare comme Lula au Brésil.

Cristi­na Kirch­n­er et Igna­cio Lula Da Sil­va

A gauche en revanche, on dénonce assez unanime­ment une per­sé­cu­tion envers l’ancienne prési­dente. Pagina/12 relate en détails l’appui reçu de la part à la fois du gou­verne­ment, des syn­di­cats et d’associations de droits de l’homme.

Alors, sen­tence méritée ou law­fare ? Dif­fi­cile de se faire une idée en lisant une presse totale­ment par­tiale en Argen­tine. Il n’en reste pas moins qu’avec ce juge­ment, le kirch­ner­isme, ce péro­nisme classé à gauche, est grave­ment touché, et aura du mal à s’en remet­tre. Il est en effet peu prob­a­ble que Cristi­na Kirch­n­er, mal­gré sa pop­u­lar­ité encore élevée, puisse avoir encore un avenir poli­tique. Para­doxale­ment, cela laisse le champ libre à l’espoir d’un cer­tain apaise­ment poli­tique dans un pays où sa fig­ure cristallise  rancœurs et divi­sions. Et pour­rait arranger l’aile plus cen­triste du mou­ve­ment, portée par l’actuel prési­dent Alber­to Fer­nán­dez, qui ces derniers temps était entré en con­flit de ten­dances plus ou moins ouvert avec le kirch­ner­isme.

 

Le foot remporte la mise

On aura noté la rareté infor­ma­tive sur le blog ces derniers temps. Mais je fais con­fi­ance à l’immense majorité très affutée de nos lecteurs habituels pour en avoir déduit la cause prin­ci­pale. En effet, en ce moment, dans la presse argen­tine, l’actualité dom­i­nante, pour ne pas dire écras­ante, a pris une très nette forme sphérique.

En bref, les unes des jour­naux, depuis début novem­bre, sont cou­vertes de pho­tos de types en mail­lots de toutes les couleurs, et, pour ce qui con­cerne nos amis Argentins, surtout en bleu ciel et blanc. Tenez, rien qu’aujourd’hui, dans la Nación, sur 35 arti­cles pro­posés en page d’accueil, 13 sont con­sacrés au Mon­di­al de foot. Et encore, ce jour­nal place quand même 5 arti­cles plus généraux, poli­tiques ou soci­aux, avant. Clarín et Pagina/12, eux, met­tent car­ré­ment le Mon­di­al aux pre­mières loges, le dossier spé­cial Mon­di­al arrivant en haut de page : 5 arti­cles pour Clarín, 6 pour Pagina/12. Et le fait que l’Argentine ait joué (et gag­né) la veille n’influe en rien : c’était pareil les jours d’avant.

Tous les con­nais­seurs le savent, et le ser­ineront : l’Argentine est un pays de foot­ball, celui de Maradona et de Mes­si, un des qua­tre ou cinq pays majeurs du sport le plus pop­u­laire au monde. Mes amis Porteños (Les Porteños, je le rap­pelle, sont les habi­tants de la cap­i­tale, Buenos Aires) ont beau avoir une con­science poli­tique, et ne pas être totale­ment igno­rants des cri­tiques adressés à ce « mon­di­al de la honte » comme l’appellent ses détracteurs, ils sont à fond.

Hier, ils m’ont envoyé des pho­tos de la fan zone de Paler­mo, où ils étaient allés en famille voir le match de huitième de finale con­tre l’Australie. On a beau com­mu­ni­quer tous les jours, je n’ai pas lu de leur part le moin­dre doute quant au fait de savoir s’il fal­lait boy­cotter ou suiv­re le tournoi.

Fan Zone lors du match Argen­tine-Aus­tralie du 03-12-2022 — Quarti­er de Paler­mo, Buenos Aires.

L’Argentine tout entière, de gauche à droite et des plus pau­vres aux plus rich­es, est devant ses écrans. En plus, pour eux, et pour une fois, le Mon­di­al a lieu l’été, ce qui ne gâte rien et rend les rassem­ble­ments encore plus agréables et fes­tifs. On peut assis­ter aux match­es en sirotant son Fer­net-Coca en ter­rasse.

J’ai eu beau chercher, dans les grands quo­ti­di­ens en ligne, pas l’ombre d’une polémique, pas trace de la moin­dre cri­tique, pas de place au moin­dre doute. Il est vrai qu’en Argen­tine, l’écologie n’est pas un souci encore très prég­nant. L’écologie poli­tique n’est même pas encore née. L’exploitation des tra­vailleurs migrants pour­rait l’être en revanche, si l’histoire du pays avait été moins mar­quée, juste­ment, par une iné­gal­ité sys­témique et une rela­tion entre cap­i­tal et tra­vail très défa­vor­able au sec­ond. L’exploitation ouvrière, en Argen­tine, on con­nait bien, et on la vit au moins aus­si vio­lem­ment qu’au Qatar. Deman­dez aux indi­ens, aux ouvri­ers agri­coles (peones) ou aux habi­tants des nom­breux bidonvilles qui s’étendent aux alen­tours, et même dans les cen­tres, des grandes aggloméra­tions.

Ne pas oubli­er non plus que le dernier Mon­di­al à avoir posé autant de prob­lèmes de con­science aux habi­tants des pays les plus favorisés de la planète – essen­tielle­ment occi­den­taux – a été juste­ment celui de 1978 en… Argen­tine. Pen­dant la dic­tature des généraux Videla et Cie. Le mot boy­cott sonne donc assez mal aux oreilles argen­tines (Même s’il existe, et même traduit, con­traire­ment à chez nous : boico­teo, et le verbe boicotear…).

Bref, en Argen­tine, c’est la fête du foot, qui per­met de sur­croit d’oublier pen­dant quelques semaines les soucis du quo­ti­di­en, qui s’accumulent ces derniers temps. Infla­tion galopante, aug­men­ta­tion des prix, mon­naie qui ne vaut plus rien (mes amis, qui rêvent de venir en Europe, devront prob­a­ble­ment atten­dre encore quelques années), crise poli­tique aiguë…

Tiens, à pro­pos de crise poli­tique. Nous devri­ons con­naitre d’ici peu le sort de l’ancienne prési­dente – et actuelle vice-prési­dente – Cristi­na Kirch­n­er. Depuis plusieurs années en procès pour cor­rup­tion, fraude fis­cale et asso­ci­a­tion de mal­fai­teurs, notam­ment au sujet de chantiers et d’appels d’offre qui auraient fait l’objet de favoritisme et de divers pots de vin, elle pour­rait écop­er de 5 à 8 ans de prison, et de 20 ans d’inéligibilité. Le ver­dict sera pronon­cé mar­di prochain. Ceci dit quel qu’il soit, et même si elle est déclarée coupable – ce qui, pour les quo­ti­di­ens de droite comme Clarín et La Nación, est plus que prob­a­ble – elle n’ira pas en prison, et pour­ra même se présen­ter à la prochaine prési­den­tielle : elle est loin d’avoir épuisé tous les recours que le jus­tice argen­tine lui autorise.

Ne me deman­dez pas mon avis là-dessus. La lec­ture des quo­ti­di­ens argentins ne peut être d’aucun sec­ours pour se faire une idée, tant l’indépendance des médias y est inex­is­tante. Véri­ta­ble cor­rup­tion ou soft pow­er façon Lula au Brésil, pour dézinguer un per­son­nage poli­tique encore très pop­u­laire ? Impos­si­ble de tranch­er. Il sem­ble peu prob­a­ble que Cristi­na ait les mains totale­ment pro­pres dans cette affaire. Le pou­voir est le pou­voir, avec les priv­ilèges et petits arrange­ments qui vont avec. Que les Kirch­n­er (son mari avait été prési­dent lui aus­si de 2003 à 2007) en ait fait prof­iter leurs copains entre­pre­neurs, comme le fameux Lazaro Baez, n’aurait rien d’étonnant. Mauri­cio Macri, prési­dent de droite de 2015 à 2019, n’est sans doute pas le mieux placé pour servir de con­tre-exem­ple.

Le pou­voir cor­rompt, c’est bien con­nu. Et le pou­voir, les Kirch­n­er l’ont eu pen­dant 12 ans con­sé­cu­tifs ! Et il ne les a pas appau­vris, bien au con­traire : leur solide pat­ri­moine (pro­priétés agri­coles, hôtels, immeubles) en fait foi. La nou­velle madone des hum­bles (on com­pare sou­vent Cristi­na à Evi­ta) est très riche.

Mais ne comptez pas sur Clarín et la Nación (anti) ou sur Pagina/12 (pro) pour sépar­er le bon grain de l’ivraie, comme dis­ent les catholiques. Pour les uns, Cristi­na ferait pass­er Al Capone pour un bien­fai­teur de l’humanité, pour les autres, elle est une nou­velle sainte Blan­dine don­née en pâture aux lions de l’ultra libéral­isme. Dans tous les cas, sa fig­ure per­met de se sim­pli­fi­er sin­gulière­ment les prob­lèmes de con­science, en peignant la sit­u­a­tion poli­tique tout en noir ou blanc, et en reje­tant la respon­s­abil­ité inté­grale des prob­lèmes du pays sur « l’autre », le poli­tique cor­rompu ou le mal votant.

Allons, au moins, il reste une chose qui met tout le monde d’accord : l’Albiceleste (surnom de l’équipe argen­tine de foot) est la meilleure du monde, et elle va rap­porter la coupe à la mai­son. Comme en 1978, où même les plus féro­ces opposants avaient mis leurs griefs entre par­en­thès­es le temps d’acclamer ce bon Rafael Videla lev­ant les bras en tri­bune du stade Mon­u­men­tal Anto­nio Vespu­cio Lib­er­ti de Buenos Aires, le 25 juin.

Coupe du Monde 1978

Allez, tiens, un bon con­seil à mes amis Argentins. Vous voulez en finir avec la haine qui pour­rit l’ambiance poli­tique du pays ? Elisez Leo Mes­si prési­dent en 2023 !

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Quelques arti­cles de presse :

- Sur le juge­ment con­tre Cristi­na Kirch­n­er mar­di 6 décem­bre.

Ver­sion anti Kirch­n­er dans la Nación

https://www.lanacion.com.ar/politica/vialidad-en-los-tribunales-dan-por-hecho-que-cristina-kirchner-sera-condenada-nid04122022/

Ver­sion pro dans Pagina/12 :

https://www.pagina12.com.ar/504392-cancelar-a-cristina

Le point de vue d’un min­istre kirch­ner­iste dans Clarín :

https://www.clarin.com/politica/-hacen-cuenta-cargan-cristina-peronismo-dura-15-minutos-frase-ministro-gobierno-oposicion_0_iJtYmVPVZ2.html

- Sur le foot­ball et son pou­voir de réc­on­cil­i­a­tion en Argen­tine, un arti­cle de fond dans Clarín :

https://www.clarin.com/opinion/fascinacion-futbol-argentina-busca-felicidad_0_2wfvOF2SSf.html

Décès d’une Mère de la Plaza de Mayo

Hebe de Bonafi­ni est décédée le 20 novem­bre dernier, à l’âge de 93 ans. Elle était une des pre­mières « Mères de la Plaza de Mayo », ces femmes courageuses qui avaient pris l’initiative d’aller man­i­fester sous les fenêtres du Palais prési­den­tiel, en avril 1977. La dic­tature mil­i­taire avait moins d’un an, et déjà le cycle infer­nal de la répres­sion et des dis­pari­tions était bien engagé.

Hebe de Bonafi­ni en 2015

Les mil­i­taires enl­e­vaient de jeunes mil­i­tants et les envoy­aient dans des cen­tres de déten­tion pour les inter­roger, la plu­part du temps au moyen de la tor­ture. Ensuite, la grande majorité d’entre eux étaient escamotés. Comme dis­ait un général de l’époque : « Pas de cadavre, pas d’existence ». Faire dis­paraitre, en somme, était vu comme le meilleur moyen de cam­ou­fler ses crimes. Beau­coup de jeunes, notam­ment, seront ain­si jetés depuis un avion, par­fois vivants (on leur admin­is­trait un fort sopori­fique) dans le Río de La Pla­ta. (Voir notre arti­cle sur la répres­sion mil­i­taire ici).

Leurs mères et grands-mères ont alors pris l’initiative d’aller exiger de savoir où étaient leurs enfants, en venant man­i­fester tous les jeud­is sous les fenêtres des nou­veaux dirigeants. Comme on leur inter­di­s­ait tout rassem­ble­ment sta­tique, elles se sont mis­es alors à tourn­er autour de la petite pyra­mide qui fait face au Palais. Pour les dis­créditer, les mil­i­taires les surnom­meront « Les folles de la Plaza de Mayo ». En français, “les folles de mai”.

Siège de l’as­so­ci­a­tion à Buenos Aires

Hebe de Bonafi­ni, qui avait 50 ans à l’époque, fai­sait par­tie des pre­mières d’entre elles. Son fils Jorge avait été enlevé par les mil­i­taires à La Pla­ta en févri­er 1977. Ensuite, dis­paraitront égale­ment son autre fils Raúl, puis sa belle-fille María Ele­na, dans les mêmes cir­con­stances.
Fondée offi­cielle­ment en 1979, l’association des Mères existe depuis cette époque, Hebe de Bonafi­ni en était prési­dente depuis le début.

Mil­i­tantes sur la Plaza de Mayo

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A lire dans la presse argen­tine :

Hebe de Bonafi­ni, la más intran­si­gente, de Pablo Mendele­vitch, dans La Nación.

Hebe, ¡Una impre­scindible! de Sonia Alesso, dans Pagina/12

Deux visions con­trastées d’une forte per­son­nal­ité dev­enue poli­tique qui, comme sou­vent en Argen­tine, était très cli­vante.

Le feuilleton Milagro Sala

Voilà main­tenant six ans que Mila­gro Sala est en prison, sans que les accu­sa­tions portées con­tre elle n’aient pour le moment débouché sur un ver­dict défini­tif.

Le cas de cette mil­i­tante des droits indigènes est très révéla­teur de l’immense frac­ture qui divise actuelle­ment toute la société argen­tine. Pour les uns, Mila­gro Sala est le sym­bole de l’arbitraire d’un pou­voir judi­ci­aire à la botte des dirigeants poli­tiques. Pour les autres, celui de la mise au ser­vice d’une grande cause au prof­it d’intérêts par­ti­c­uliers, en somme, représen­ta­tive de la cor­rup­tion et du clien­télisme du mou­ve­ment péro­niste, auquel on n’hésite pas alors à la rat­tach­er.

Qui est-elle en réal­ité, et que lui est-il reproché ?

Mila­gro Sala, 58 ans, était jusqu’en 2016 prési­dente de l’association de quartiers Tupac Amaru, à San Sal­vador de Jujuy, dans le nord-ouest argentin, près de la fron­tière avec la Bolivie. Elle était égale­ment mil­i­tante du syn­di­cat d’extrême-gauche CTA (Con­fédéra­tion des tra­vailleurs argentins), et avait été élue en 2013 députée de sa région, avant de démis­sion­ner en 2015 pour entr­er au par­lement du Mer­co­sur, le marché com­mun du con­ti­nent améri­cain.

D’origine indi­enne, elle est égale­ment une défenseure des droits indigènes, et une mil­i­tante fémin­iste recon­nue.

Farouche et très active opposante au gou­verneur con­ser­va­teur de la région, Ger­ar­do Morales, celui-ci n’a eu de cesse de la musel­er et de ten­ter d’affaiblir son mou­ve­ment, en l’accusant de toutes sortes de malver­sa­tions.
En 2016, Mila­gro Sala a été arrêtée, dans un pre­mier temps au motif de la par­tic­i­pa­tion à une man­i­fes­ta­tion sauvage devant le domi­cile de Morales, pour pro­test­er con­tre sa poli­tique de loge­ment.

Bien qu’il ait été prou­vé qu’elle n’était pas présente ce jour-là, et en dépit des protes­ta­tion d’organisations non-gou­verne­men­tales et même du groupe de tra­vail sur les arresta­tions arbi­traires de l’ONU, elle est con­damnée à trois ans de prison avec sur­sis. Sen­tence con­fir­mée par la Cour suprême : à l’époque, l’Argentine était dirigée par Mauri­cio Macri, du même bord que Ger­ar­do Morales.

A par­tir de là, les mis­es en accu­sa­tions vont se mul­ti­pli­er : détourne­ment de fonds publics (sub­ven­tions à son asso­ci­a­tion), favoritisme (attri­bu­tion de postes aux mil­i­tants de son mou­ve­ment), clien­télisme (dis­tri­b­u­tion de pots de vin), men­aces de mort et atten­tats con­tre d’anciens mil­i­tants repen­tis. Des accu­sa­tions bien sou­vent étayées par les seuls témoignages, juste­ment, de repen­tis.

C’est le cas notam­ment de Jorge Páez, qui, arrêté pour une ten­ta­tive d’assassinat qui fera une vic­time col­latérale, une fil­lette griève­ment blessée, dénon­cera Sala comme com­man­di­taire de l’attentat. Il sera par la suite libéré, tan­dis que ses com­plices, qui avaient mis Sala hors de cause, sont encore en prison.

Depuis six ans, Mila­gro Sala est trans­bahutée de procès en procès, de prison en prison. En juil­let 2017, la com­mis­sion inter­améri­caine des droits de l’homme (CIDH) a exigé, en rai­son des mau­vais­es con­di­tions de déten­tion, qu’elle soit placée en rési­dence sur­veil­lée chez elle. Le tri­bunal a accep­té, mais dis­posé qu’elle devrait accom­plir sa peine non chez elle, mais dans une autre mai­son lui appar­tenant. Or, celle-ci – et le tri­bunal le savait – avait été mise à sac et était inhab­it­able. La CIDH a protesté et finale­ment, des mil­i­tants la remet­tront en état. Là, Mila­gro Sala béné­fi­cie d’un «traite­ment de faveur» : sur­veil­lance poli­cière ren­for­cée, caméras, bar­belés autour de la pro­priété, régime de vis­ites aligné sur celui de la prison.

Elle est actuelle­ment sous le coup d’une con­damna­tion à treize années de réclu­sion, et est trans­férée au gré des déci­sions judi­ci­aires de la prison à son domi­cile, et de son domi­cile à la prison.

Man­i­fes­ta­tion pour Mila­gro Sala à Paris, en juil­let 2021

Vic­time ou coupable ? Le gou­verneur Ger­ar­do Morales sem­ble répon­dre assez claire­ment là-dessus, lui qui a fait de la mil­i­tante sa cible pri­or­i­taire, LA femme à abat­tre. A tra­vers son cas par­ti­c­uli­er, s’illustre tout un com­bat con­ser­va­teur et néo­colo­nial­iste, anti-indigène, antifémin­iste, antipro­gres­siste et très net­te­ment raciste. Voire même néga­tion­niste : pour beau­coup de blancs d’origine européenne, les derniers indi­ens encore présents sur le ter­ri­toire argentins n’ont aucune réal­ité.

Ce serait, en fait, des faux-indi­ens, se trav­es­tis­sant pour appuy­er leurs reven­di­ca­tions gauchistes, la cause indi­enne étant bien reçue chez les bobos écolos¬-péronistes. Oui, péro­nistes. Car s’il y a bien un repous­soir qui fonc­tionne à plein régime pour au moins la moitié des Argentins, c’est bien celui du péro­nisme. Pire : du kirch­ner­isme (de Nestor et Cristi­na Kirch­n­er, prési­dents péro­nistes de 2003 à 2015). Or, Mila­gro Sala est en très bons ter­mes avec Cristi­na Kirch­n­er.

D’un autre côté, on ne peut pas non plus occul­ter une part de clien­télisme réel et une façon toute per­son­nelle d’utiliser les sub­ven­tions publiques de la part de la mil­i­tante. Mais elle sait aus­si s’en expli­quer. Par exem­ple, au sujet de l’argent don­né par le gou­verne­ment de Nestor Kirch­n­er, des­tiné en principe à la con­struc­tion de loge­ments soci­aux à Tilcara. Jugeant que la local­ité voi­sine de Maimará en avait davan­tage besoin, elle n’a pas hésité à faire dériv­er les fonds plutôt vers celle-ci. Sans con­sul­ter per­son­ne et prê­tant ain­si le flanc à l’accusation de détourne­ment. Même chose lorsque toutes les sub­ven­tions n’étaient pas dépen­sées en total­ité sur un pro­jet. Elle dis­po­sait du reste selon ses pro­pres pri­or­ités.

Femme indépen­dante, engagée, elle représente tout ce que la classe dom­i­nante con­ser­va­trice déteste : les gueux à peau basanée qui revendiquent des droits et pré­ten­dent l’empêcher de décider ce qui est bon pour le petit peu­ple, à sa place. La droite argen­tine aura beau l’accuser de tous les maux – et nous l’avons dit, sa manière d’agir est par­fois cri­ti­quable – elle reste une pris­on­nière poli­tique au sein d’une démoc­ra­tie qui revendique l’estampille d’état de droit. Et le sym­bole d’une guerre jamais tout à fait ter­minée des colonisa­teurs d’origine européenne con­tre les peu­ples pre­miers.

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Au sujet de Mila­gro Sala, l’écrivaine Alice Dujovne Ortiz, par ailleurs autrice d’une biogra­phie remar­quée d’E­va Perón, a écrit un livre : “Mila­gro Sala. L’ét­in­celle d’un peu­ple”, aux édi­tions Des femmes/Antoinette Fouque.

Elle en par­lait lors de sa sor­tie dans un inter­view au quo­ti­di­en en ligne Infobae.Tra­duc­tion de cette inter­view ici. (For­mat PDF)

Voir égale­ment la présen­ta­tion du livre dans Le Monde diplo­ma­tique.

L’Obélisque devient mirador !

Un des mon­u­ments les plus emblé­ma­tiques de la cap­i­tale fédérale argen­tine, l’Obélisque de l’avenue 9 de Julio, va subir prochaine­ment, nous racon­te le quo­ti­di­en La Nación, une trans­for­ma­tion impor­tante : on va amé­nag­er à son som­met une petite salle depuis laque­lle le pub­lic pour­ra admir­er l’ensemble de la ville, à près de 70 m de hau­teur. Un ascenseur sera égale­ment instal­lé dans la colonne, afin de gag­n­er le som­met, ain­si qu’au rez-de-chaussée, une petite salle d’exposition retraçant l’historique du mon­u­ment et de la ville elle-même. (l’ar­ti­cle donne des pho­tos en réal­ité virtuelle) 

 

L’obélisque, c’est un peu la tour Eif­fel de Buenos Aires, LE mon­u­ment qui per­son­ni­fie le mieux la ville et en représente l’emblème défini­tif.

Tout comme notre tour parisi­enne, il est beau­coup moins ancien que la ville elle-même. A son emplace­ment se situ­ait l’église Saint Nico­las de Bari, sur le clocher de laque­lle fut hissé pour la pre­mière fois le dra­peau argentin en 1812, deux ans après la pre­mière déc­la­ra­tion d’autonomie, et qua­tre ans avant la déc­la­ra­tion défini­tive de l’indépendance du pays. L’église a dû être démolie en 1931 dans la per­spec­tive de créer ce qui con­stitue tou­jours une des plus larges avenues du monde : la 9 de julio. Celle-ci ne sera pour­tant réelle­ment per­cée que quelques mois après la con­struc­tion de l’Obélisque !

L’Obélisque avant la per­cée de l’Av­enue du 9 de julio

C’est en 1936 que pour la pre­mière fois on a songé à mar­quer cet emplace­ment par un mon­u­ment sig­ni­fi­catif. Dans un pre­mier temps, la majorité rad­i­cale du par­lement avait pen­sé ériger là un mon­u­ment à la gloire de l’ancien prési­dent Hipól­i­to Irigoyen (1916–1922, puis 1928–1930), mais en févri­er 1936, le prési­dent de l’époque, Pedro Jus­to, priv­ilé­giant la célébra­tion du qua­tre cen­tième anniver­saire de la pre­mière fon­da­tion de la ville, imposa, selon sa for­mule «la réal­i­sa­tion d’une œuvre sin­gulière rap­pelant au peu­ple de la République la véri­ta­ble impor­tance de cette date. Puisqu’à ce jour il n’existe aucun mon­u­ment sym­bol­isant l’hommage de la Cap­i­tale à la nation entière».

La con­struc­tion a été con­fié à l’architecte Alber­to Pre­bisch. C’est lui qui choisira la forme de l’obélisque : «Nous avons choisi cette forme géométrique sim­ple et sans arti­fice parce c’est la forme tra­di­tion­nelle des obélisques. Nous l’avons appelé Obélisque parce qu’il fal­lait bien lui don­ner un nom. Mais je revendique de pou­voir l’appeler pour ma part, de façon plus sim­ple et générique, “Mon­u­ment” ».

Prof­i­tant, pour asseoir sa base de béton, de la con­struc­tion simul­tanée de la ligne B du mét­ro­pol­i­tain, l’obélisque a été con­stru­it en seule­ment 2 mois, du 20 mars au 23 mai 1936.

Le jour de l’in­au­gu­ra­tion

Tout comme la Tour Eif­fel égale­ment, le mon­u­ment a été l’objet de polémiques et moqueries. Trois ans après sa con­struc­tion, on pen­sa même à le démolir, pour «raisons esthé­tiques, économiques et de sécu­rité» ! Mais il n’en fut rien, et il devint peu à peu l’emblème défini­tif et indis­cutable de la cap­i­tale argen­tine.

A tel point que lui aus­si a servi de sym­bole de ral­liement à divers­es caus­es, écologiques, poli­tiques ou human­i­taires. Comme en 1998, quand Green­peace y avait déployé une ban­de­role au sujet – déjà – du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, ou en 2005, où il s’était trou­vé recou­vert d’un gigan­tesque préser­vatif rose, pour célébr­er la journée mon­di­ale con­tre le SIDA. Il est régulière­ment le point de ren­con­tre de man­i­fes­ta­tions divers­es.

L’obélisque aujour­d’hui
Vue prise depuis l’Av­enue Roque Saenz Peña
Depuis l’Av­enue 9 de julio

Attentat contre Cristina Kirchner

Jeu­di soir dernier, (le 1er sep­tem­bre), un jeune Brésilien de 35 ans a ten­té d’assassiner l’ancienne prési­dente et actuelle vice-prési­dente argen­tine, Cristi­na Fer­nán­dez de Kirch­n­er. Alors qu’elle salu­ait des mil­i­tants de son par­ti devant son immeu­ble, situé au coin des rues Uruguay et Jun­cal, dans le quarti­er de La Reco­le­ta, il a sor­ti une arme et l’a pointée dans sa direc­tion, mais le coup n’est pas par­ti.

L’attentat a sus­cité une véri­ta­ble com­mo­tion dans le pays, où Cristi­na Kirch­n­er est aus­si adulée par les uns que détestée par les autres. Depuis 2007 et sa pre­mière élec­tion en tant que prési­dente, elle n’a jamais cessé de représen­ter un sujet de polémique et de débats les plus vifs autour de sa per­son­ne. Harcelée par la droite qui en a fait un sym­bole de la cor­rup­tion péro­niste, elle est tout autant soutenue par une large par­tie de la gauche, qui voit en elle une pasion­ar­ia des plus hum­bles ; toute pro­por­tion gardée, à l’image d’Eva Perón en son temps.

Cristi­na Kirch­n­er entourée de ses enfants Max­i­mo et Flo­ren­cia.

Les motifs de Fer­nan­do Sabag Mon­tiel, le tireur, ne sont pas encore com­plète­ment éclair­cis. Selon le quo­ti­di­en La Nación, son pro­fil est bien con­nu sur cer­tains réseaux soci­aux rad­i­caux, et on l’avait enten­du, inter­rogé par la chaine d’information Cronica.tv, se répan­dre en cri­tique con­tre les mesures d’aide sociale, et se sig­naler par des pro­pos par­ti­c­ulière­ment vir­u­lents con­tre les pau­vres, taxés de fainéants et de prof­i­teurs. Il était égale­ment «con­nu des ser­vices de police», comme on dit chez nous, pour port d’arme illé­gal.

Vidéo (1’44) de l’attentat, filmé au portable par un témoin de la scène. La vidéo est présen­tée sous trois angles dif­férents. L’agresseur porte un masque chirur­gi­cal blanc. (Vidéo postée sur youtube par La Voz de Neuquen)

La con­damna­tion de cette ten­ta­tive d’assassinat a été unanime dans la classe poli­tique, y com­pris au sein de l’opposition au gou­verne­ment que codirige Cristi­na Kirch­n­er. Même les mem­bres du syn­di­cat des pro­prié­taires ter­riens, qui pour­tant lui vouent une haine farouche depuis qu’elle a voulu aug­menter leurs impôts, se sont fendus d’une déc­la­ra­tion de sou­tien : «Nous espérons que toute la lumière sera faite au sujet de cet atten­tat igno­ble. En tant que fédéra­tion syn­di­cale nous mili­tons fer­me­ment pour la ces­sa­tion de toute forme de vio­lence et pour le retour à la paix sociale».

Si l’attentat n’a pas eu de con­séquence dra­ma­tique, il est néan­moins révéla­teur de l’ambiance actuelle de l’Argentine, qui vit depuis plusieurs années une crise mul­ti­ple : économique, sociale, poli­tique. Jamais la gri­eta comme ils dis­ent là-bas, la frac­ture, n’a été aus­si pro­fonde entre les citoyens. L’Argentine est désor­mais divisée en deux camps qui ne peu­vent plus du tout se par­ler : les péro­nistes (plutôt de gauche, mais tous les gens de gauche ne sont pas péro­nistes) et les antipéro­nistes. On ne peut plus par­ler du tout d’opposition, de débat, de querelle, mais de haine, implaca­ble et défini­tive.

Cette haine est volon­tiers attisée, comme le fait remar­quer à juste titre le min­istre de l’Intérieur, Eduar­do de Pedro, par une grosse majorité des médias du pays, pour une large part classés à droite. J’en ai été témoin lors de mon dernier séjour à Buenos Aires, et il suf­fit de par­courir les jour­naux en ligne pour le con­stater : ce sont plusieurs Cnews qui déversent au quo­ti­di­en leur fiel con­tre le gou­verne­ment péro­niste, et sans fil­tre.

Toute oppo­si­tion est légitime, mais, à l’image de notre chaine d’extrême-droite, il est inquié­tant de voir s’installer durable­ment dans le paysage des dis­cours de plus en plus haineux, et dont le venin qu’ils dis­til­lent con­duit de plus en plus sou­vent des esprits faibles à des actes crim­inels.

Il n’est que de lire les com­men­taires au pied de cer­tains des très nom­breux arti­cles qui ont suivi l’attentat pour s’en con­va­in­cre. Entre com­plo­tisme (On met en doute le sérieux de l’attentat : le pis­to­let ne se serait pas enrayé, il s’agirait d’une sim­ple mise en scène) et regrets affichés que Mon­tiel ait raté son coup, la palette est assez var­iée, mais rel­a­tive­ment mono­chrome chez les opposants.

Per­son­nelle­ment, je n’ai pas de sym­pa­thie par­ti­c­ulière pour Cristi­na Kirch­n­er, une prési­dente dont les deux man­dats ne res­teront pas dans les annales comme des mod­èles de ges­tion, et dont la per­son­nal­ité pour le moins trou­ble par­ticipe large­ment de la frac­ture entre Argentins. Accusée de cor­rup­tion, actuelle­ment pour­suiv­ie par les tri­bunaux pour cela, elle s’accroche au pou­voir et con­tribue ain­si à crisper un peu plus une par­tie de l’opinion. Qu’elle soit effec­tive­ment coupable ou réelle­ment inno­cente (la jus­tice ne s’est pas encore pronon­cée), elle serait cer­taine­ment mieux avisée de se con­cen­tr­er sur sa défense. D’autant que son acharne­ment à rester aux postes de déci­sion donne des argu­ments à ses détracteurs, puisqu’elle donne l’impression ain­si de vouloir con­trôler la jus­tice. Mais il faut bien dire qu’elle peut compter, par­mi la pop­u­la­tion la plus mod­este du pays, avec un très fort sou­tien pop­u­laire.

De l’autre côté, l’opposition de droite sem­ble entrée dans une phase d’irrationalité la plus com­plète. Elle a gag­né les dernières élec­tions lég­isla­tives, et même si elle n’a pas la majorité absolue au par­lement, elle pour­rait ain­si faire démoc­ra­tique­ment son tra­vail d’opposition, paci­fique­ment et en respec­tant les insti­tu­tions. Les prochaines prési­den­tielles, qu’elle a égale­ment toutes les chances de gag­n­er, auront lieu fin 2023, et pour le moment, elle sem­ble n’avoir ni pro­gramme, ni candidat(e) d’alternance. Mais elle préfère ajouter de l’huile sur le feu, et pra­ti­quer une oppo­si­tion aus­si sys­té­ma­tique que stérile et surtout, pousse-au-crime.

Sur­fant sur cette vague haineuse, se pro­file en out­re un nou­veau per­son­nage encore bien plus inquié­tant, un cer­tain Javier Milei, ultra-libéral de ten­dance autori­taire, sorte de Berlus­coni mât­iné de Mus­soli­ni, de Pinochet et de Mil­ton Fried­man au rabais, prêt à trans­former l’Argentine en crise en mod­èle de pays iné­gal­i­taire gou­verné par le cap­i­tal­isme le plus sauvage.

L’attentat man­qué con­tre Cristi­na Kirch­n­er mon­tre le parox­ysme atteint par le pays dans cette guerre ouverte. A tel point que j’ai pu lire, par­mi la masse des com­men­taires de citoyens, un appel à… la par­ti­tion du pays en dif­férentes entités indépen­dantes ! Les Argentins ne se par­lent plus, ne veu­lent plus se par­ler. L’adversaire poli­tique est devenu un enne­mi, et un enne­mi à abat­tre, à tout prix, même celui du sang. On pen­sait que la ter­ri­ble dic­tature mil­i­taire de 1976–1983, con­damnée par la mag­ni­tude de son échec et l’évidence de son car­ac­tère crim­inel, serait la dernière de l’histoire argen­tine. Que la démoc­ra­tie avait défini­tive­ment gag­né la par­tie. Que le pays avait enfin inté­gré le cer­cle des nations paci­fiées. La crise sociale et morale qui l’étreint de nou­veau revient sérieuse­ment douch­er notre opti­misme peut-être un peu pré­cip­ité. Car au train où va la frac­ture actuelle, pas sûr que le pays ne s’embrase pas de nou­veau, et dans un avenir proche.

Voir égale­ment notre dossier en cours sur le péro­nisme et son empreinte sur la société argen­tine.

Arti­cle de fond d’E­d­uar­do Aliv­er­ti dans Pagina/12 le 5 sep­tem­bre 2022, sur l’am­biance de haine rég­nant dans le monde poli­tique et social argentin d’au­jour­d’hui.

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Cristi­na Kirch­n­er, actuelle vice-prési­dente de la République argen­tine, a été élue prési­dente en 2007, suc­cé­dant ain­si à son mari Nestor (2003–2007, décédé en 2010) puis réélue en 2011. Son suc­cesseur a été Mauri­cio Macri (cen­tre-droit libéral), de 2015 à 2019. En 2019, les Argentins ont de nou­veau élu un prési­dent péro­niste, Alber­to Fer­nán­dez, qui s’é­tait présen­té avec Cristi­na Kirch­n­er, donc.