Séisme électoral en Argentine !

Il fal­lait s’y atten­dre, et pour­tant, le résul­tat laisse tout le monde pan­tois, à com­mencer par les insti­tuts de sondage. On devrait pour­tant être habitué : là-bas comme chez nous, ils se trompent régulière­ment d’élection en élec­tion !

Javier Milei était don­né troisième et en perte de vitesse, il est pour­tant arrivé pre­mier ! On avait présen­té ici ce can­di­dat «anti-sys­tème», frère jumeau du Trump nord-améri­cain. Mêmes idées, même pro­gramme, même coif­fure. Et même dérè­gle­ment men­tal.

Javier Milei

Son pro­gramme ? Régler le prob­lème de l’hyper-inflation par la dol­lar­i­sa­tion de l’économie (en gros, faire du dol­lar la mon­naie offi­cielle), réduire l’état à sa plus sim­ple expres­sion en sup­p­ri­mant la plu­part des ser­vices publics, libéralis­er l’économie à la façon des Chica­go Boys de Pinochet, sup­primer les pro­grammes soci­aux, inter­dire l’avortement, libéralis­er les ventes d’armes et d’organes, et en finir avec «la farce» du change­ment cli­ma­tique, inven­tée par la gauche pour faire peur au bon peu­ple.

Un pro­gramme déli­rant, mais c’est un can­di­dat déli­rant, dépas­sant Trump sur sa droite. Un demi-fou, pour ne pas dire un fou tout entier.

Bon, pas de panique, il n’est pas encore le nou­veau prési­dent argentin. Il ne s’agissait cette fois que d’une pri­maire. Comme je l’ai expliqué ici, le sys­tème élec­toral argentin est à trois tours : un, des pri­maires pour désign­er ceux qui seront les can­di­dats offi­ciels de chaque par­ti, puis ensuite deux tours comme chez nous, qui auront lieu fin octo­bre début novem­bre.

N’empêche, c’est un sacré coup de semonce. Milei a obtenu plus de 7 mil­lions de voix, 30% des suf­frages exprimés. Der­rière, on trou­ve les deux can­di­dats de la droite (Jun­tos por el cam­bio, ensem­ble pour le change­ment), 28%, puis les deux can­di­dats du par­ti au pou­voir, «Unión por la patria», 27 %. Comme prévu, les can­di­dats offi­ciels seront en octo­bre Milei, Patri­cia Bull­rich (que l’on com­pare sou­vent à l’Italienne Mel­oni) et Ser­gio Mas­sa, actuel min­istre de l’économie.

Qu’est-ce qui peut expli­quer le vote des 7 mil­lions d’Argentins qui se sont portés sur l’anar d’extrême-droite ? En grande par­tie, naturelle­ment, on peut point­er l’usure du pou­voir et le rejet, comme partout, des poli­tiques tra­di­tion­nelles, à bout de souf­fle et jugées large­ment cor­rompues et détachées des préoc­cu­pa­tions des gens ordi­naires.

Depuis 2003, le péro­nisme de gauche, dit aus­si «kirch­ner­isme», du nom des deux prési­dents qui se sont suc­cédés, Nestor (2003–2007) et Cristi­na Kirch­n­er (2007–2015), a gou­verné pen­dant 20 ans, à peine entre­coupés de qua­tre ans du gou­verne­ment de droite de Mauri­cio Macri (2015–2019), qui a lui aus­si large­ment échoué dans sa ten­ta­tive de relancer une économie atone et a dû laiss­er sa place à un autre péro­niste, Alber­to Fer­nán­dez, le sor­tant actuel qui ne se représente pas.

Comme dit Bernard Lav­il­liers, les Argentins sont fatigués. Ils n’y croient plus. Ils ne croient plus aux promess­es du péro­nisme, mais pas davan­tage à celles de la droite. Alors ils font comme les autres : ils se jet­tent dans les bras du pre­mier venu qui n’a pas encore été essayé et qui fait miroi­ter des lende­mains qui chantent, promet­tant d’en finir avec « la caste » des acca­pareurs de pou­voir inca­pables de faire le bon­heur du peu­ple, mais très com­pé­tents, en revanche, pour faire le leur pen­dant la durée de leur man­dat.

D’après le quo­ti­di­en La Nación, ses électeurs sont à chercher essen­tielle­ment en province, chez les jeunes de moins de trente ans, et plutôt côté mas­culin. «Dans cette tranche de l’électorat, non seule­ment Milei con­va­inc par ses idées, mais égale­ment par son dis­cours de résis­tance au fémin­isme. Nom­bre des jeunes de cet âge sont mal à l’aise avec l’inversion des rôles, par l’avancée des idées fémin­istes en général», pointe Juan May­ol, con­sul­tant d’un insti­tut de sondages. Qui plus est, depuis la crise san­i­taire et le très long con­fine­ment argentin, l’état est vécu par ceux-ci comme atten­ta­toire aux lib­ertés indi­vidu­elles.

Par ailleurs, aidées par la médi­ati­sa­tion sans cesse crois­sante de l’insécurité (une insécu­rité large­ment ali­men­tée par la crise économique et sociale), ses propo­si­tions de libéralis­er la vente et l’usage des armes font mouche auprès d’une pop­u­la­tion plus âgée et urbaine.

Alors, vote de protes­ta­tion ? Dans une large mesure, les Argentins ont souhaité en effet proclamer leur ras-le-bol des poli­tiques tra­di­tion­nelles, impuis­santes à amélior­er leur quo­ti­di­en et large­ment éclaboussées par de mul­ti­ples scan­dales de cor­rup­tion. (L’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er a été récem­ment con­damnée pour fraude aux marchés publics, et l’autre ancien prési­dent Mauri­cio Macri, d’une famille d’entrepreneurs très en vue, a été cité dans l’affaire des « Pana­ma papers »).

Reste à savoir s’ils con­firmeront en octo­bre-novem­bre. Auquel cas le petit trem­ble­ment de terre de dimanche dernier pour­rait se trans­former en véri­ta­ble tsuna­mi, por­tant au pou­voir un per­son­nage plus qu’équivoque, et jeter le pays dans un incon­nu par­ti­c­ulière­ment dan­gereux. Et extrême­ment inflam­ma­ble.

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Un ami de Buenos Aires, dimanche soir, après les résul­tats, m’a envoyé un mes­sage What­sapp ent­hou­si­aste au sujet de ces résul­tats. J’é­tais assez atter­ré, et je lui ai donc fait cette réponse, que je vous traduis ci-dessous :

http://argentineceleste.2cbl.fr/files/2023/08/A‑propos-de-Milei.pdf

Présidentielle 2023 : c’est parti !

TOUR DE CHAUFFE

Cette fois, c’est lancé. A la fin de l’année, les Argentins vont retourn­er aux urnes pour chang­er de prési­dent de la République, comme tous les qua­tre ans.

Comme je vous l’avais expliqué ici, ils sont dotés d’un sys­tème élec­toral un peu dif­férent du nôtre. Comme chez nous, pour les lég­isla­tives comme pour la prési­den­tielle, les scruti­ns sont «majori­taires à deux tours». Au pre­mier, on choisit son can­di­dat préféré, au sec­ond, on élim­ine celui dont on ne veut surtout pas.

LE SYSTÈME ÉLECTORAL ARGENTIN

Mais chez nous, chaque par­ti est cen­sé présen­ter un seul can­di­dat pour chaque scrutin et chaque poste. S’il y a con­cur­rence interne, les par­tis organ­isent des pri­maires en appelant leurs mil­i­tants à choisir en amont de l’élec­tion.

Chez eux, pour cela, on organ­ise une sorte de tour prélim­i­naire, env­i­ron trois mois avant l’élection : les PASO, pour «Pri­marias Abier­tas Simul­tane­as Oblig­a­to­rias». Autrement dit, des pri­maires ouvertes et oblig­a­toires : tout le corps élec­toral est appelé aux urnes. A cette étape, chaque par­ti peut présen­ter plusieurs can­di­dats si ça lui chante, ou un seul.

Les électeurs votent pour un seul d’entre eux. Seuls les can­di­dats recueil­lant plus de 1,5% de voix auront accès à l’élection offi­cielle.
Il se peut alors que deux can­di­dats d’un même par­ti soient au-dessus de ce min­i­mum. En général et sauf dis­si­dence, rare, c’est naturelle­ment celui arrivé en tête qui représente finale­ment le par­ti.

Voilà pour le sys­tème. Les PASO vont donc avoir lieu à la mi-août. (Atten­tion, la mi-août, chez eux, ce ne sont pas du tout les vacances : on est en plein hiv­er !).

Je vous le fais en ver­sion presse française, façon course de petits chevaux. En tout, une ving­taine de can­di­dats de dif­férents par­tis sont sur la ligne de départ. Après ces pri­maires, il devrait donc rester à peu près une demi-douzaine de qual­i­fiés, max­i­mum.

FORCES EN PRÉSENCE

Comme le savent ceux qui lisent régulière­ment ce blog, l’Argentine se divise essen­tielle­ment en deux blocs (très) antag­o­nistes : les péro­nistes et les antipéro­nistes. Oubliez les par­tis tra­di­tion­nels tels qu’on les con­nait chez nous. En Argen­tine, la gauche social­iste et com­mu­niste ne pèse que quelques grammes dans la bal­ance poli­tique. Et ce, depuis tou­jours, même avant l’avènement de Juan Perón dans les années 40–50. L’écologie poli­tique est quant à elle totale­ment inex­is­tante.

La gauche est presque entière­ment con­tenue dans le péro­nisme. Même si celui-ci, pour­tant, recou­vre à peu près l’ensemble de l’échiquier poli­tique argentin, d’un extrême à l’autre. Je sais, c’est com­pliqué à com­pren­dre, même les Argentins ont par­fois du mal.

Pour vous don­ner une idée, entre 1989 et 1999, le prési­dent, c’était Car­los Men­em. Retenez ce nom, on va en repar­ler plus loin. Péro­niste, et… ultra-libéral. A droite toute. Rea­gan à côté, c’était qua­si­ment un social­iste. Entre 2003 et 2015, Nestor Kirch­n­er, puis sa femme, Cristi­na. Péro­nistes aus­si, mais cette fois, de gauche. Tout ce que l’Argentine compte de ban­quiers, indus­triels et grands pro­prié­taires ter­riens n’ont eu de cesse de les dégom­mer. Vous situez le para­doxe ?

La droite est tout aus­si mul­ti­forme. Le gros de la troupe est con­sti­tué par une alliance de par­tis qui vont du cen­tre à la droite libérale : Jun­tos por el Cam­bio (Ensem­ble pour le change­ment). Un peu plus à droite, est apparu un élec­tron libre, dont je vous ai par­lé ici et : Javier Milei.

Voilà pour les trois grandes ten­dances, les seules véri­ta­ble­ment com­péti­tives cette année. Les seules donc, dont je vais vous bailler les grandes lignes ci-après.

CANDIDATS PRINCIPAUX

Les péro­nistes, réu­nis sous la ban­nière de «L’union pour la patrie» (Unión por la patria), présen­tent deux can­di­dats con­cur­rents : Ser­gio Mas­sa et Juan Grabois (pronon­cez Graboïss’). Le pre­mier est large­ment favori en interne, puisque soutenu par le prési­dent sor­tant, Alber­to Fer­nán­dez, et surtout par l’icône pasion­ar­iesque du péro­nisme, Cristi­na Kirch­n­er.

Celle-ci, aus­si détestée par la droite qu’adulée par l’immense majorité des péro­nistes d’origine mod­este, ne peut pas se présen­ter, ren­due inéli­gi­ble par la jus­tice pour cor­rup­tion.

Ser­gio Mas­sa n’est pas un incon­nu. Min­istre de l’économie de l’actuel gou­verne­ment, il s’était déjà présen­té à la prési­den­tielle de 2015, et avait fini troisième der­rière l’élu, Mauri­cio Macri, et Cristi­na Kirch­n­er, la sor­tante de l’époque, battue.

Ce n’est donc pas un péro­niste pur jus, mais c’est pré­cisé­ment pour ça qu’on l’a choisi : pour ten­ter de retenir les déçus du péro­nisme sor­tant. C’est un peu le macro­niste de la course : ni de droite, ni de gauche. Pour le quo­ti­di­en La Nación, c’est même un can­di­dat Men­e­mi­noïde, autrement dit, dans la ligne de Car­los Men­em, dont nous par­lions ci-dessus.

Juan Grabois, lui, est un vrai péro­niste de gauche. Et même très à gauche. C’est son grand hand­i­cap, dans un pays qui, comme ailleurs, penche de plus en plus à droite. Les sondages le crédi­tent d’un petit 3%.

A droite, Jun­tos por el cam­bio pro­pose égale­ment une pri­maire, entre Patri­cia Bull­rich et Hora­cio Lar­reta.

La pre­mière est une descen­dante de deux « grandes familles » argen­tines : les Bull­rich et les Pueyred­dón. Spé­cial­iste des prob­lèmes de sécu­rité, elle a été min­istre de l’Intérieur avec Macri en 2015.

On pour­rait trou­ver son par­cours poli­tique atyp­ique, mais tout bien pen­sé il est assez clas­sique pour une femme issue de la grande bour­geoisie : mil­i­tante des jeuness­es péro­nistes révo­lu­tion­naires à 20 ans, sup­por­t­rice du gou­verne­ment péro­niste de droite de Men­em à 30, fon­da­trice d’un par­ti cen­triste à 47, et can­di­date de la droite libérale aujourd’hui. Poli­tique­ment, c’est une con­ser­va­trice ten­dance dure.

Son élec­tion con­sacr­erait le choix d’une prési­dente très à droite, par­ti­sane de la répres­sion des mou­ve­ments soci­aux et de la remise en ques­tion des poli­tiques de genre (LGBT, avorte­ment…)

Le sec­ond est l’actuel gou­verneur de Buenos Aires, Hora­cio Rodríguez Lar­reta. Écon­o­miste, il a été adjoint de Domin­go Cav­al­lo, min­istre de l’Économie sous Men­em en 1993. Il a été mem­bre du Par­ti Jus­ti­cial­iste (péro­niste) jusqu’en 2005, avant de rejoin­dre la coali­tion de cen­tre-droit Prop­ues­ta repub­li­cana (PRO) de Mauri­cio Macri.

Il représente la cau­tion «mod­érée» de Jun­tos por el cam­bio, pro­posant de ten­dre la main aux adver­saires péro­nistes, mil­i­tant pour une réc­on­cil­i­a­tion des Argentins. C’est à mon avis ce qui le con­damne dans ces pri­maires.

Car le cli­vage est trop fort. Avec ce pro­gramme, il se coupe de beau­coup d’électeurs à droite, sans pour autant pou­voir espér­er en gag­n­er à gauche, où on va plutôt se mobilis­er pour sauver le navire péro­niste en perdi­tion.

Et pour finir sur ces favoris, le fameux Milei. On se reportera avec prof­it à mes arti­cles précé­dents à son sujet (voir liens ci-dessus). Lui, c’est l’option cap­i­tal­isme sauvage, ver­sion retour à la jun­gle. L’État réduit à son strict min­i­mum, sup­pres­sion de toute poli­tique sociale, laiss­er-faire max­i­mum, carte entière­ment blanche aux cap­i­tal­istes de tout poil. On ouvre les vannes, et on voit qui pour­ra sur­nag­er dans le courant. Le Trump­isme, en beau­coup mieux !

(Pour la liste com­plète des 19 can­di­dats en lice, c’est ici).

LES PRONOS DE L’EXPERT DES CHAMPS DE COURSES

Si on en croit les sondages, trois can­di­dats se détachent du pelo­ton : Ser­gio Mas­sa, Patri­cia Bull­rich et Javier Milei.

Le quo­ti­di­en Clarín a ain­si mesuré la pop­u­lar­ité des dif­férents can­di­dats juste après l’annonce de la liste défini­tive. Voici les scores, en ne gar­dant que les votes « sûrs et cer­tains » :

Patri­cia Bull­rich : 22,7 % (Lar­reta est à 11)
Ser­gio Mas­sa : 17,8 % (Grabois : 3,3)
Javier Milei : 16 %

Cela reste ser­ré, mais une ten­dance se des­sine quand même assez net­te­ment. Si Bull­rich est élue, comme on sem­ble en pren­dre le chemin, l’Argentine suiv­ra le par­cours du Brésil, avec un temps de retard, en élisant une sorte de Bol­sonaro au féminin.

Alors, faites vos jeux. Bullrich/Bolsonaro, Massa/Macron ou Milei/Trump ? En tout cas une chose est sûre : l’Argentine de 2024 ne sera pas à gauche.

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GALERIE DE PORTRAITS

Dans l’or­dre : Patri­cia Bull­rich — Hora­cio Lar­reta — Ser­gio Mas­sa — Juan Grabois.

   

    

 

Camila sortira ce soir

Une fois n’est pas cou­tume, le blog abor­de l’actualité ciné­matographique. En effet, un excel­lent film argentin vient de sor­tir sur les écrans français cette semaine.

Il s’agit de Cami­la sor­ti­ra ce soir, d’Ines Bar­rionue­vo, le titre français étant pour une fois la tra­duc­tion lit­térale du titre en espag­nol, Cami­la sal­drá esta noche.

Cami­la est une fille de 17 ans, qui vit dans la ville de La Pla­ta, au sud de Buenos Aires, avec sa mère divor­cée et sa petite sœur. La grand-mère étant grave­ment malade et hos­pi­tal­isée, la famille démé­nage pour Buenos Aires, afin d’être plus près d’elle.

Cami­la et sa sœur intè­grent donc un nou­veau lycée, une insti­tu­tion privée catholique aux pré­ceptes stricts et où les élèves por­tent l’uniforme. Très vite, Cami­la, qui est une ado­les­cente très engagée en faveur des droits fémin­istes, de la légal­i­sa­tion de l’avortement, de la lutte con­tre la vio­lence de genre, se trou­ve con­fron­tée à un univers hos­tile, autant du côté de l’administration du lycée que d’une par­tie de ses nou­veaux cama­rades mas­culins.

Par­al­lèle­ment, elle vit égale­ment un con­flit avec sa mère, qui s’inquiète de son esprit rebelle et des con­séquences qu’il pour­rait entrain­er.
Peu à peu, Cami­la se fait quelques nou­veaux cama­rades à l’intérieur du lycée, et ce petit groupe sol­idaire parvien­dra à faire sauter le cou­ver­cle qui les étouffe, et à impos­er une voix dif­férente – et assez révo­lu­tion­naire – au sein de l’établissement.

A tra­vers le per­son­nage cen­tral de Cami­la, le film brosse un por­trait très juste de la jeunesse argen­tine actuelle, très con­sciente des enjeux socié­taux autour des droits de la femme, de la vio­lence machiste, du har­cèle­ment sex­uel, de l’homosexualité et de la lutte con­tre un tra­di­tion­al­isme hors d’âge, dans ce pays encore très catholique et con­ser­va­teur qu’est l’Argentine.

Ines Bar­rionue­vo mène l’ensemble de ses jeunes acteurs et actri­ces avec beau­coup de sen­si­bil­ité, et ceux-ci trou­vent le ton juste, sans out­rance ni mièvrerie, sachant ren­dre crédi­bles leurs per­son­nages. Très beau tra­vail de la couleur, égale­ment, avec une util­i­sa­tion per­ti­nente du clair-obscur, lais­sant en per­ma­nence les pro­tag­o­nistes à la lim­ite de l’ombre et de la lumière, de l’enfermement et d’une lib­erté qu’ils ne peu­vent gag­n­er que par leur engage­ment et leurs actions.

Un film qui déplaira forte­ment aux réacs en tous gen­res, qui pré­ten­dent asservir les corps et les esprits au nom d’une morale moyenâgeuse qui les ras­sure en leur évi­tant de se con­fron­ter à l’évolution inex­orable du monde qui les entoure. Un très beau film sur une jeunesse libre qui ne veut plus se laiss­er dicter ses choix.

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Bande-annonce ici.

L’Académie de Nantes a fait un dossier péd­a­gogique com­plet sur ce film, . Vous y trou­verez tous les ren­seigne­ments sur la réal­isatrice (dont un inter­view), le cast­ing, ain­si que d’utiles fich­es de tra­vail en toutes matières, pour les profs.

Bonne occa­sion égale­ment de relire le compte-ren­du de l’excellent livre de Marie Audran sur le com­bat des jeunes Argen­tines pour les droits de la femme et l’avortement légal, sur ce blog.

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J’en prof­ite égale­ment pour vous touch­er deux mots sur une intéres­sante série fémin­is­to-poli­cière chili­enne, sor­tie récem­ment sur ARTE : La jau­ría, en français La meute.

La meute, c’est toute une organ­i­sa­tion clan­des­tine et machiste, dont le but est d’enlever et d’abuser de très jeunes filles, avant de les faire dis­paraitre.
Par l’entremise d’un jeu en ligne sur le dark­net, «le jeu du loup», l’organisation enrôle des groupes de jeunes garçons et les poussent à com­met­tre de véri­ta­bles atroc­ités.

En par­al­lèle, un petit groupe de poli­cières décidées et une autre meute, bien dif­férente, de jeunes filles volon­taires, se bat­tent pour retrou­ver les dis­parues et oblig­er les coupables à se décou­vrir.

Pour le moment, sur le site d’ARTE, deux saisons de huit épisodes. A voir ici sur le site d’Arte, ou en replay sur votre box.

Que/qui porte Milei ?

Pour com­pléter l’article précé­dent sur le « 3ème » poten­tiel can­di­dat à la prochaine prési­den­tielle argen­tine, à la fin de cette année, voici un petit compte-ren­du d’un très intéres­sant arti­cle pub­lié dans le quo­ti­di­en de gauche « Pagina/12 » cette semaine.

(Les par­ties en italiques sont des extraits traduits de l’ar­ti­cle)

Il a été rédigé par María Seoane, et porte sur le dan­ger qu’il y a tou­jours à rel­a­tivis­er le suc­cès générale­ment jugé éphémère de ce genre de per­son­nage qui s’auto-proclame «anti-sys­tème», et qui, pour­tant, sait par­faite­ment se servir du dit sys­tème pour arriv­er à ses fins.

Milei, un épiphénomène ?

Beau­coup s’imaginent que Milei n’est qu’un pro­duit mar­ket­ing qui dis­paraitra dès que l’establishment et les médias décideront de met­tre le pouce en bas. Sauf qu’une fois le per­son­nage con­stru­it, il agglomère aus­sitôt les rancœurs, le ressen­ti­ment, le désir, mys­térieux et incur­able, que nous Argentins ressen­tons depuis la nuit des temps, d’anéantissement du prochain.

Telle est l’introduction de cet arti­cle, qui ne peut man­quer de réson­ner sur notre pro­pre sit­u­a­tion en Europe. Chez nous égale­ment, le phénomène Le Pen, et l’extrême-droite européenne en général, ont longtemps été traités avec légèreté comme des épiphénomènes des­tinés à mourir lente­ment. Et pour­tant, ils sem­blent s’installer durable­ment dans le paysage, jusqu’à pren­dre le pou­voir, comme en Ital­ie.

Là s’arrête néan­moins prob­a­ble­ment la com­para­i­son. Car si, chez nous, cer­tains milieux d’affaires voient d’un bon œil l’ascension de par­tis autori­taires – Voir l’empire Bol­loré – Milei peut être con­sid­éré quant à lui comme un véri­ta­ble porte-dra­peau à part entière de ces mêmes milieux, qui le cou­vent des yeux.

L’ultra-libéralisme en bandoulière

Nous pou­vons voir Javier Milei promen­er ses cheveux en bataille de plateaux de télévi­sion en hôtel de luxe et pronon­cer ses lita­nies colériques toutes en crachats vio­lents, des­tinées à un pub­lic choisi de mil­liar­daires avides de con­naitre la recette qui per­me­t­tra de détru­ire enfin cet État prél­e­vant des impôts afin de  main­tenir à flot un pays inté­gré.

Ses idol­es ? Les grands noms de l’ultra-libéralisme, Frédéric Von Hayek, Mil­ton Fried­man, ou l’argentin Martínez de Hoz, ancien min­istre de l’Économie sous la dic­tature. Troupe abom­inable; nous dit Seoane, marchant sur les cadavres de tous ceux qui ont eu à subir leurs recettes économiques, Chiliens de 1973 ou Argentins de 1976.

Sa recette à lui ? Refonder le monde en en faisant un tas de ruines.(…) Pour pou­voir exploiter les ouvri­ers en leur reti­rant tout droit, n’est-il pas pré­cisé­ment néces­saire de les déshu­man­is­er, d’en faire des ani­maux ou de détru­ire l’État garant des droits humains, économiques et soci­aux depuis (la révo­lu­tion française de)1789 ?

La haine de classe en Argentine

Milei traine avec lui une haine bour­geoise his­torique, on pour­rait presque dire fon­da­trice, en Argen­tine : en pre­mier lieu, celle des colons blancs envers les indi­ens, qui a cul­miné à la fin du XIXème siè­cle avec la «Cam­pagne du désert», vaste pro­gramme d’extermination et d’appropriation des ter­ri­toires mené à bien par le Général et ensuite prési­dent de la République Julio Roca.

Puis, dans les années de la grande émi­gra­tion «européenne», envers la “pop­u­lace” amenant avec elle les idéolo­gies anar­chiste et com­mu­niste. Enfin, dans les années 40, et jusqu’à aujourd’hui, envers la «racaille» péro­niste.

Une haine, nous dit Seoane, dont le car­bu­rant est avant tout économique : il s’agit pour une caste d’orienter la répar­ti­tion de la richesse vers son seul prof­it. On a per­sé­cuté les indi­ens pour leur vol­er leurs ter­res, on a per­sé­cuté les ouvri­ers du début du XXème siè­cle pour qu’ils n’entravent pas la bonne marche du cap­i­tal­isme financier – essen­tielle­ment anglais – comme on a ren­ver­sé en 1955 l’état prov­i­dence façon­né par Perón.

Les Anglais ont beau­coup investi en Argen­tine aux XIXème et XXème siè­cle. Pour leur plus grand prof­it, avec la com­plic­ité d’élus très…compréhensifs. Ici, le mag­a­sin Har­rods de Buenos Aires. Fer­mé depuis plusieurs décen­nies, il est un sym­bole d’une économie transna­tionale pré­da­trice.

Dans la haine véhiculée par le lan­gage poli­tique, flotte tou­jours le désir d’accaparement. La dic­tature mil­i­taire de 1976 qui a créé l’É­tat ter­ror­iste-néolibéral et transna­tion­al englobait dans le lan­gage — les “sub­ver­sifs” — la jus­ti­fi­ca­tion de l’ex­ter­mi­na­tion d’une généra­tion poli­tique tan­dis qu’elle fai­sait entr­er l’Ar­gen­tine, avec le plan économique Videla/Martínez de Hoz, dans l’ère du pil­lage néolibéral du XXe siè­cle, avec la dette extérieure comme prin­ci­pal pili­er.

Une poli­tique pour­suiv­ie sous les deux man­dats de Car­los Men­em (1989–1999). Seoane rap­pelle que c’est ce prési­dent qui, bien avant Milei, avait ten­té de dol­laris­er l’économie argen­tine, la con­duisant droit dans le mur (avec la ter­ri­ble crise du début des années 2000).

Dol­laris­er : c’est le maitre mot du pro­gramme de Milei. Der­rière cela, se cache le déman­tèle­ment de l’État et une poli­tique de dérégu­la­tion totale de l’économie.

Il s’agit bien de redonner le pou­voir au cap­i­tal­isme financier. Et de, note Seoane, … réin­ven­ter un épigone de la lib­erté absolue du marché, un incen­di­aire de la Banque cen­trale. Un clown des médias dont la vio­lence dis­cur­sive est comme la balle que le per­son­nage du film “Le Jok­er” a tirée sur le présen­ta­teur de l’émis­sion qui l’in­ter­viewait.

Milei n’est donc rien d’autre qu’un nou­veau porte-parole de l’ultra-libéralisme poussé par ceux qui diri­gent à leur prof­it l’Argentine depuis les pre­miers temps de la coloni­sa­tion : les ten­ants de la grande bour­geoisie agraire et indus­trielle, s’appuyant, par un dis­cours savam­ment entretenu pour dén­i­gr­er les plus hum­bles, sur la classe moyenne supérieure d’origine européenne.

Celle-là même qui, selon les sondages, est la plus favor­able à ce nou­veau trublion de la poli­tique argen­tine. Celle-là même qui, comme elle le proclame, «en a marre de pay­er pour les éter­nels assistés d’un État trop généreux avec les fainéants».

Voilà qui devrait nous rap­pel­er quelque chose.

La “Mai­son rose”, palais prési­den­tiel à Buenos Aires. La future demeure de Milei ?

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LIENS

L’ar­ti­cle orig­i­nal de Maria Seoane dans Pagina/12 : https://www.pagina12.com.ar/544933-javier-milei-y-el-discurso-del-odio-en-la-historia-argentina

Rap­pel his­torique : l’ex­ter­mi­na­tion des indi­ens par la Cam­pagne du désert. https://argentineceleste.2cbl.fr/la-conquete-du-desert/

La grande vague migra­toire de 1880 à 1910, et ses con­séquences : https://argentineceleste.2cbl.fr/1880–1910-la-grande-vague-dimmigration/

Le dossier sur la dic­tature mil­i­taire de 1976–1983 : https://argentineceleste.2cbl.fr/1976–1983-la-dictature-militaire/

 

Milei : un autre Trump ?

« Une société lassée de souf­frir en con­statant l’impuissance ou l’indifférence de la classe poli­tique est amenée à chercher de nou­velles portes à pouss­er pour sor­tir de son labyrinthe »

Cette phrase du jour­nal­iste con­ser­va­teur de La Nación pour­rait cer­taine­ment s’appliquer à bien des sociétés dans le monde actuel. Et notam­ment en France, où peu à peu s’installe l’idée que, face à l’incompétence et à l’échec des gou­verne­ments jusqu’ici aux manettes, le seul par­ti «qu’on ait jamais essayé», c’est le Rassem­ble­ment nation­al. Ou quand la fatigue démoc­ra­tique donne des soudaines envies de se jeter dans le vide.

Fatigue argentine

C’est aus­si ce qui est en train de se pass­er en Argen­tine, vis­i­ble­ment. Depuis la grande crise de 2000–2001, qui avait con­duit à de véri­ta­bles émeutes ponc­tuées de mis­es à sac et de pil­lages de mag­a­sins, ain­si qu’à la suc­ces­sion de trois prési­dents de la République en deux ans, et après une courte éclair­cie durant le man­dat de Nestor Kirch­n­er (2003–2007), l’Argentine ne s’est jamais vrai­ment remise économique­ment et sociale­ment de cette crise dev­enue qua­si per­ma­nente, et qui, tout comme en France, a fini par creuser une frac­ture irré­ductible entre deux franges de pop­u­la­tion.

D’un côté, le péro­nisme de gauche, qui a gou­verné de 2003 à 2015 avec donc, Nestor Kirch­n­er, puis deux man­dats de son épouse Cristi­na. De l’autre, la droite, représen­tée par «Jun­tos por el cam­bio» (ensem­ble pour le change­ment) une alliance entre l’historique Union Civique Rad­i­cale et une frange plus libérale, le PRO (Prop­ues­ta repub­li­cana, propo­si­tion répub­li­caine), emmené par Mauri­cio Macri, prési­dent de 2015 à 2019, et dont la poli­tique libérale a été désavouée dans les urnes.

Depuis jan­vi­er 2020, c’est un autre prési­dent péro­niste, Alber­to Fer­nán­dez, qui tient les rênes. Mais son impuis­sance à juguler l’inflation et la hausse des prix, et la tutelle encom­brante de la très cli­vante anci­enne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er, l’ont ren­du à son tour très impop­u­laire : il a per­du sa majorité au Par­lement lors des élec­tions de mi-man­dat.

Les Argentins ne savent donc plus vrai­ment vers qui se tourn­er pour repren­dre un peu espoir, face à une sit­u­a­tion économique dés­espérée, avec une infla­tion à trois chiffres, des hauss­es de prix incon­trôlables, une mon­naie en chute libre et une con­flic­tiv­ité sociale au plus haut.

Troisième voie ?

Dans une telle sit­u­a­tion d’impasse, la ten­ta­tion est donc forte de se tourn­er vers des ter­rains encore totale­ment inex­plorés. C’est sur un de ces ter­rains que joue un nou­v­el acteur poli­tique, apparu au début des années 2020, élu député dès 2021, et qui a propul­sé de manière ful­gu­rante son nou­veau par­ti «La Lib­er­tard avan­za», à la troisième place lors de ces mêmes élec­tions lég­isla­tives : Javier Milei.

Javie Milei en 2021

Milei, pour le com­par­er à des poli­tiques plus con­nus chez nous, c’est un peu comme une syn­thèse de Don­ald Trump, d’Eric Zem­mour et d’Alain Madelin (vous vous sou­venez de cet ancien facho devenu ultra libéral ?).

La doc­trine de Milei, c’est cela : un savant mélange de libéral­isme économique le plus sauvage, de racisme assumé, de cli­ma­to-scep­ti­cisme enrac­iné, et de rage anti-avorte­ment. Fan de Trump et de Bol­sonaro, il copine avec les mou­ve­ments d’extrême-droite européens, comme l’espagnol Vox, et a soutenu le can­di­dat Pinochetiste chilien Anto­nio Kast lors de la dernière prési­den­tielle (per­due) de ce pays.

Son cré­do : vir­er l’état d’à peu près tous les secteurs de l’économie et du social, et pro­mou­voir la dérégu­la­tion totale, ain­si que la «dol­lar­i­sa­tion» de l’économie argen­tine. (Le dol­lar devenant mon­naie offi­cielle du pays).

Il a naturelle­ment l’intention de se présen­ter à la prochaine prési­den­tielle, à la fin de cette année. Pour le moment, dans les sondages, il con­serve la troisième place, et sa vic­toire est encore très hypothé­tique.

Mais il ne cesse de mon­ter, aidé en cela d’une part, par l’incapacité du gou­verne­ment actuel de ren­vers­er la ten­dance infla­tion­niste et la chute ver­tig­ineuse de l’économie, et d’autre part les divi­sions de l’opposition de droite, où la liste des pré­ten­dants s’allonge, et au sein de laque­lle les débats, pour ne pas dire les com­bats, sont de plus en plus rudes, entre l’ancien prési­dent Macri que se ver­rait bien refaire un tour de piste, la très droitière Patri­cia Bull­rich (favor­able au port d’armes des citoyens lam­ba pour com­bat­tre la délin­quance !) et le sémil­lant gou­verneur de Buenos Aires Hora­cio Rodríguez Lar­reta.

Et quelques autres placés en embus­cade, des fois qu’on aurait besoin d’un homme ou d’une femme prov­i­den­tiels pour faire la syn­thèse.

Adhésion ou protestation ?

Pour le moment, Milei pèse env­i­ron 20% dans les sondages. Ce qui n’est certes pas encore suff­isant pour croire à une vic­toire finale, mais, après seule­ment qua­tre ans dans l’arène poli­tique, ce score ferait rêver bien des novices. Au vu de son impop­u­lar­ité actuelle, il n’est d’ailleurs pas cer­tain que le gou­verne­ment péro­niste, lui aus­si divisé entre mod­érés sou­tenant Alber­to Fer­nán­dez et puristes appuyant l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er, en obtien­dra autant lors du pre­mier tour.

On dit la pop­u­lar­ité de Milei très en hausse dans cer­tains secteurs clés de la pop­u­la­tion, comme les class­es moyennes grevées d’impôts et les jeunes, qui voient en lui un lib­er­tarien (il a promis la légal­i­sa­tion des drogues).

Son élec­tion, cepen­dant, con­stituerait un véri­ta­ble séisme dans la société argen­tine. Car comme notre Marine Le Pen nationale, il est aus­si pop­u­laire chez les uns que détesté par les autres. Peu prob­a­ble dans ces con­di­tions que son arrivée au pou­voir réduise la fameuse «gri­eta» (frac­ture) qui divise le pays entre deux ten­dances irré­c­on­cil­i­ables depuis la fin de la dic­tature.

Par ailleurs, ses pro­jets économiques ultra-libéraux pour­raient refroidir beau­coup d’enthousiasmes un tan­ti­net impru­dents dans cer­tains secteurs de la société, en accen­tu­ant de manière expo­nen­tielle les iné­gal­ités sociales et salar­i­ales. Comme sou­vent, en Argen­tine comme ailleurs, les gens ont la mémoire courte. La dernière fois que l’ultra-libéralisme a été essayé en Argen­tine, c’était avec le péro­niste de droite Car­los Men­em (dont Milei défend le bilan). Avec le suc­cès qu’on a vu en 2001 (voir en début d’ar­ti­cle).

Cela étant, une bonne par­tie de l’électorat se déclarant prêt à franchir le pas du vote Milei n’adhère pas for­cé­ment à toutes ses thès­es. Car pour une bonne part, on l’aura com­pris, il s’agit d’un vote avant tout protes­tataire, en réac­tion au décourage­ment et au désen­chante­ment vis-à-vis des par­tis poli­tiques tra­di­tion­nels. Un peu comme chez nous avec le RN. Ce qui rend naturelle­ment le pari d’autant plus risqué, et de nou­velles décep­tions plus que prob­a­bles.

En atten­dant, on peut retenir son souf­fle. L’Argentine est au bord du gouf­fre. Avancera-t-elle d’un bon pas, comme la “lib­erté qui avance” promise par le nom du par­ti de Milei ?

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Liens

Arti­cle (un poil tiède) du site RFI présen­tant Javier Milei

https://www.rfi.fr/fr/am%C3%A9riques/20220116-javier-milei-le‑d%C3%A9put%C3%A9-antisyst%C3%A8me-qui-bouleverse-la-vie-politique-argentine

Arti­cle du site argentin Infobae (en français) sur le pro­jet économique :

https://www.infobae.com/fr/2022/03/23/javier-milei-a-predit-un-desastre-social-et-a-declare-que-la-solution-contre-linflation-consiste-a-dollariser-leconomie/

Arti­cle de La Nación (en espag­nol cette fois) sur le car­ac­tère protes­tataire du vote Milei :

https://www.lanacion.com.ar/opinion/el-riesgo-de-milei-cuando-todos-caen-nid19022023/

Sur ce blog, on avait déjà fait allu­sion à Milei ici :

https://argentineceleste.2cbl.fr/attentat-contre-cristina-kirchner/

Quelques aperçus de Milei en vidéo :

Inter­view de la chaine A24 (40’13’’):
https://www.youtube.com/watch?v=t_NpcZqh1‑U

Son pro­gramme économique (21’14’’):
https://www.youtube.com/watch?v=KI5HHyISBdM

 

Changer le nom de l’espagnol ?

Le IXème Con­grès inter­na­tion­al de la langue espag­nole vient d’avoir lieu à Cadix, du 28 au 30 mars derniers.
Dans ce cadre, une table ronde a réu­ni les écrivains Juan Vil­loro (Mex­ique), Martín Caparrós (Argen­tine), Alon­so Cue­to (Pérou), Car­men Riera et Angel López Gar­cía (Espagne). Thème : «Espag­nol langue com­mune : métis­sage et inter­cul­tur­al­ité au sein de la com­mu­nauté his­panophone.»
A cette occa­sion, Martín Caparrós a lancé une petite bombe séman­tique, en pro­posant de débap­tis­er la langue espag­nole, pour la renom­mer «ñamer­i­cano».

ARGUMENTS

Selon Caparrós, «il est temps de trou­ver un nom com­mun à cette langue, qui ne doit plus être seule­ment celle d’un seul des vingt pays qui l’utilisent. Il serait logique que 450 mil­lions de per­son­nes dans le monde cessent de penser qu’ils par­lent une langue étrangère». Par ailleurs, tou­jours selon l’écrivain argentin, choisir un autre nom ne ferait qu’enrichir une langue qui s’est for­mée par « la  res­pi­ra­tion de nom­breuses autres et qu’aucun roy­aume ne peut s’approprier».

Juan Vil­loro, pour sa part, est venu soutenir son col­lègue, en soulig­nant que le métis­sage de la langue espag­nole l’a fait évoluer au point qu’il est aujourd’hui impos­si­ble de con­sid­ér­er qu’elle est réelle­ment unique, et qu’on par­le le même espag­nol partout. «Le temps est révolu, dit-il, où l’hôtelier de Madrid ne com­pre­nait pas son client péru­vien lorsqu’il venait sig­naler un défaut de plomberie dans sa cham­bre». (En employ­ant son vocab­u­laire local, NDLA)

Alon­so Cue­to, pour sa part, se réjouit que la cir­cu­la­tion des mots de chaque côté de l’Atlantique est plus intense que jamais, en par­tie d’ailleurs grâce à la pub­li­ca­tion en Espagne d’auteurs sud-améri­cains, et que la «pollini­sa­tion» de la langue se fasse égale­ment à tra­vers le tourisme, la télévi­sion, le com­merce ou les migra­tions. Pour lui, l’idée d’une pureté de la langue est inutile et anachronique.

Martín Caparrós
METISSAGE

«Nous res­terons tou­jours fière­ment impurs», ajoute Cue­to. «L’espagnol est un organ­isme vivant, et son renou­velle­ment con­stant a pour moteur les par­lers locaux». Il regrette à ce pro­pos la dis­pari­tion en Amérique latine d’une très grande par­tie des dialectes orig­inels : aujourd’hui au Mex­ique, seuls 6,6% des langues par­lées avant l’arrivée des Espag­nols sont encore pra­tiqués.

Pour López Gar­cía, l’espagnol était une langue métis­sée déjà bien avant la coloni­sa­tion de l’Amérique du sud, rap­pelant l’apport, par exem­ple, du Gali­cien ou du Cata­lan lors des pèleri­nages à San­ti­a­go de Com­postelle. Enfin Car­men Riera rap­pelle que c’est au moment des indépen­dances que les dif­férents pays sud-améri­cains ont choisi l’espagnol comme langue com­mune, alors que jusque-là, selon elle, l’occupant n’avait pas vrai­ment cher­ché à l’imposer, ses fonc­tion­naires y voy­ant un risque de con­cur­rence avec les autochtones.

CONTROVERSE

L’écrivain espag­nol Arturo Perez-Reverte, en réac­tion à la propo­si­tion assez icon­o­claste de Caparrós, a posté aus­sitôt un tweet ironique. «J’ai une propo­si­tion moi aus­si» dit-il en ajoutant une image reprenant les codes graphiques de l’Académie Royale espag­nole (RAE). Pérez-Reverte avance alors le nom de «Gili­pañol». Une con­struc­tion dérivée de «Gilipol­las» (Imbé­cile, couil­lon, en espag­nol) et du mot «espag­nol». Ajoutant la déf­i­ni­tion suiv­ante : «Gili­pañol : langue arti­fi­cielle, en notable expan­sion, rassem­blant les couil­lons his­panophones d’Espagne, d’une grande par­tie de l’Amérique, des Philip­pines, de Guinée équa­to­ri­ale et d’autres par­ties du monde». Indi­quant qu’il songe sérieuse­ment à soumet­tre cette déf­i­ni­tion lors de la prochaine réu­nion de l’Académie. Caparrós lui a répon­du : «C’est la langue dans laque­lle tu écris, non ?».

Arturo Pérez-Reverte
L’ESPAGNOL, LANGUE COMMUNE ?

S’il est assez peu prob­a­ble que cette polémique entre intel­lectuels prospère durable­ment, il n’empêche que la ques­tion soulevée par l’écrivain argentin et ses col­lègues ne manque pas d’intérêt ni de fonde­ment.

Car il n’est évidem­ment ici pas ques­tion de remet­tre en ques­tion l’existence de la langue en elle-même, mais sim­ple­ment sa dénom­i­na­tion.

Or, rap­pelons que les sud-améri­cains, en général, la désig­nent sous le terme plus ancien de «castil­lan (castel­lano)». Autrement dit, la langue de la Castille. Celle-ci n’est dev­enue l’espagnol que lorsque, juste­ment, après son exten­sion et l’unification des dif­férentes provinces, le Roy­aume de Castille est devenu le Roy­aume d’Espagne.

La langue des Castil­lans est ain­si dev­enue la langue de tous les Espag­nols, s’appropriant la dénom­i­na­tion pour sceller leur par­en­té lin­guis­tique. Or aujourd’hui, l’espagnol n’est-il pas devenu la langue de tous les his­panophones bien au-delà des fron­tières de l’ancien colonisa­teur ? Les Sud-Améri­cains ne se sont-ils pas appro­priés eux aus­si cette langue, d’ailleurs au grand préju­dice des langues autochtones qui peinent à sur­vivre, comme le quechua, le guarani ou l’aymara ?

Voilà donc un argu­ment de poids dans le sens de Caparrós. Sauf que le monde his­panophone, con­traire­ment à l’Espagne avec la Castille, ne s’est pas fon­du en un seul ter­ri­toire. Et qu’une base lin­guis­tique reste une base lin­guis­tique, quelle que soit son évo­lu­tion ou la diver­sité de ses locu­teurs.

Si on change le nom de cette langue, alors, ne fau­dra-t-il pas songer à chang­er égale­ment celui de l’anglais ? Car si les Espag­nols sont aujourd’hui large­ment minori­taires en nom­bre dans le monde his­panophone, on peut en dire tout autant des Anglais. Et même des Français !

UN ESPAGNOL, DES ESPAGNOLS

Les Sud-Améri­cains par­lent une langue qui leur a été apportée par les colons espag­nols (dont beau­coup sont descen­dants), les Espag­nols une langue imposée par celle du roy­aume d’origine, la Castille. Avec le temps, les usages, les apports des par­lers locaux, celle des langues de l’immigration, elle a con­sid­érable­ment évoluée, et pas de façon uni­forme. On ne par­le pas tout à fait le même espag­nol (ou castil­lan, si vous préférez) à Cuba, en Argen­tine, en Bolivie ou à Madrid. Ce qui n’empêche pas une par­faite com­préhen­sion mutuelle. Je n’ai pas eu besoin de réap­pren­dre l’espagnol avant d’aller vis­iter l’Amérique du Sud ! Mais j’ai pas mal enrichi mon vocab­u­laire à l’occasion de chaque voy­age !

Je vous laisse juges. Per­son­nelle­ment, je me sens assez éloigné de ce genre de polémiques qui me sem­blent plutôt sec­ondaires. Par ailleurs, le nom pro­posé par Caparrós « ñamer­i­cano », efface d’un trait de plume toute orig­ine espag­nole, en en faisant une langue purement…américaine, ce qui est un peu fort de café ! (Certes, il y a le ñ. Pour Caparrós, c’est juste­ment le signe cap­i­tal rap­pelant l’origine. Un signe, dit-il, inven­té par des moines copistes paresseux souhai­tant s’économiser l’écriture du dou­ble n !).

Alors, com­ment désign­er une langue ? En rap­pelant ses orig­ines, ou en faisant référence à ceux qui la par­lent ? Et dans ce dernier cas, si elle évolue encore, fau­dra-t-il lui trou­ver un nou­veau nom ? Le débat reste ouvert !

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Liens :

Arti­cles ren­dant compte du débat du Con­grès :

Infobae, site d’in­fos argentin, qui m’a servi de base :

https://www.infobae.com/cultura/2023/03/28/congreso-de-la-lengua-martin-caparros-propuso-un-nuevo-nombre-para-el-idioma-espanol/

Revue en ligne Per­fil :

https://www.perfil.com/noticias/cultura/martin-caparros-propuso-renombrar-idioma-namericano-escritor-espanol-salio-cruzarlo.phtml

La Van­guardia (Espagne) :

https://www.lavanguardia.com/cultura/20230329/8860546/nueva-edicion-panhispanico.html

Occa­sion de lire ou relire égale­ment l’ar­ti­cle de ce blog sur les par­tic­u­lar­ismes de l’es­pag­nol tel qu’on le par­le en Argen­tine :

Par­ler argentin

 

Huit rugbymen lourdement condamnés

De quoi s’agit-il ?

Le 18 jan­vi­er 2020, vers qua­tre heures du matin, à la sor­tie d’une boîte de nuit de la cité bal­néaire de Vil­la Gesell, sur la côte atlan­tique, un groupe d’une dizaine de jeunes s’en prend à un autre, avec lequel il sem­ble qu’ils aient eu un dif­férend à l’intérieur de l’établissement. Le jeune, Fer­nan­do Báez Sosa, est vic­time d’un véri­ta­ble guet-apens. Ses agresseurs ont atten­du que les policiers en patrouille se soient éloignés pour lui sauter dessus, et l’ont vio­lem­ment frap­pé, le lais­sant pour mort sur le trot­toir. Puis ils sont tran­quille­ment ren­trés à leur apparte­ment de loca­tion, en se félic­i­tant de la bonne leçon don­née à cet «hdp» comme on dit en espag­nol (Traduire fils de p.… en français).

Pas de chance pour eux : le jeune est réelle­ment mort des suites de ses blessures, la scène a été filmée, il y a des témoins, et la police n’a aucun mal à retrou­ver les agresseurs. Ils sont arrêtés dès le lende­main. Il s’agit de mem­bres d’une équipe de rug­by de Zárate, au nord-ouest de Buenos Aires. La vic­time était égale­ment orig­i­naire de Zárate.

Deux des mem­bres de la bande sont assez rapi­de­ment mis hors de cause, restent donc huit d’entre eux qui vont être inculpés pour l’agression. J’étais à Buenos Aires à ce moment-là, et je peux témoign­er que l’affaire a fait grand bruit dans toute l’Argentine : pen­dant plus d’un mois, les chaines d’information du pays ont tourné en boucle sur le sujet, mul­ti­pli­ant les débats, les témoignages, et surtout, dif­fu­sant sans fil­tre et en per­ma­nence les images recueil­lies par les caméras de sur­veil­lance (Eeeeh oui, en Argen­tine, la presse n’hésite jamais à dif­fuser les images d’agression et de crime quand elle en a, quelque soit le degré d’horreur des dites images, et per­son­ne ne s’en offusque !). Impos­si­ble d’allumer une télé à n’importe quelle heure du jour et de la nuit sans tomber dessus.

Comme on l’imagine, l’affaire a sus­cité une émo­tion à la hau­teur de la lâcheté et de l’ignominie des agresseurs, qui, sur le moment, n’ont absol­u­ment pas eu la moin­dre con­science de la grav­ité de ce qu’ils venaient de com­met­tre. Au con­traire : il fut rapi­de­ment avéré qu’ils s’en étaient félic­ités, comme d’une prouesse ou d’un fait d’armes. Cir­con­stance aggra­vante : le racisme. Des témoins ayant assuré les avoir enten­dus dire «Tuez ce noir de merde» (Mat­en ese negro de mier­da : atten­tion cepen­dant, en Argen­tine, «negro» désigne moins la couleur de peau (les gens de couleur étant qua­si­ment inex­is­tants dans ce pays) que l’origine indi­enne, qui fait l’objet d’un racisme récur­rent de la part des gens d’origine européenne.

Ce serait un euphémisme de dire que le fait qu’ils soient des joueurs de rug­by ait accen­tué le rejet et l’indignation de l’immense majorité de la pop­u­la­tion argen­tine. En effet, con­traire­ment à chez nous, ce sport n’est pas du tout un sport pop­u­laire (au sens « pra­tiqué et suivi par le peu­ple ») comme peu­vent l’être le foot ou le cyclisme, par exem­ple. Au con­traire : là-bas, le rug­by, c’est avant tout le sport de l’élite, au sens pécu­ni­aire du terme. Un sport de rich­es, quoi. Ain­si, dans l’esprit de la majorité des gens, les mem­bres du groupe d’agresseurs sont, avant tout, des fils à papa. Ce qu’ils sont en effet, et ce qui, on s’en doute, n’a pas con­tribué à amélior­er leur image dans l’opinion. D’autant que Fer­nan­do Báez Sosa, lui, était issu d’une famille mod­este.

Voilà com­ment une banale, mais trag­ique, bagarre de sor­tie de boîte va devenir rapi­de­ment un débat de société. Sur la vio­lence de l’époque, sur l’éducation de la jeunesse, sur le rug­by. Et même sur la poli­tique, en rai­son du rac­cour­ci facile « rugby/fils à papa/ jeunesse doré/privilégiés ».

Trois ans d’instruction

C’est ce qu’il aura fal­lu pour arriv­er au procès, puis au ver­dict de ce mois de févri­er 2023. Cela peut paraitre long eut égard non seule­ment à la grav­ité des faits, mais égale­ment à l’évidence de l’implication directe des accusés. Mais la jus­tice argen­tine n’est hélas, on le voit, pas plus rapi­de que la nôtre. Ou du moins, sa rapid­ité est sélec­tive, car on a con­nu des sen­tences plus expédi­tives.

A l’issue de treize jours de procès, les attentes de l’accusation et de la défense étaient diamé­trale­ment opposées.

Pour l’accusation, tout con­verge vers une sen­tence de prison à per­pé­tu­ité. Le car­ac­tère dérisoire de la querelle de départ (Fer­nan­do Báez Sosa aurait bous­culé l’un des accusés, Max­i­mo Thom­sen, dans un couloir étroit et rem­pli de monde à l’intérieur de la boîte), la con­cer­ta­tion entre les dif­férents accusés pour «faire pay­er» la vic­time à la sor­tie, l’organisation du guet-apens (les huit impliqués ont fait cer­cle autour de la vic­time pour empêch­er toute aide en sa faveur), et la sat­is­fac­tion affichée ensuite, en l’absence de toute con­science de la grav­ité de leur actes (ils sont ren­trés chez eux en envoy­ant des mes­sages à leurs amis pour leur racon­ter leur aven­ture, puis sont allés tran­quille­ment manger des ham­burg­ers pour finir la nuit).

La par­tie civile elle, con­teste toute prémédi­ta­tion. Pour elle, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une banale bagarre de rue qui a mal tourné. Mieux : elle réclame même l’acquittement des accusés, met­tant en avant cer­tains vices de forme de l’instruction (preuves détournées ou util­isées à mau­vais escient, hia­tus entre les atten­dus don­nés en fin d’instruction et ceux mis en avant par le tri­bunal, impos­si­bil­ité de déter­min­er l’auteur exact des coups mor­tels).

Le réquisi­toire du pro­cureur est sen­si­ble­ment le même que celui de la par­tie civile. «Les accusés ont attaqué Fer­nan­do par sur­prise et en réu­nion, avec des coups de pied et de poing alors qu’il était incon­scient et inca­pable de se défendre. Ils ont égale­ment frap­pé cer­tains de ses amis lorsqu’ils sont venus le défendre. Cela relève de l’homi­cide dou­ble­ment aggravé par organ­i­sa­tion* et con­cours prémédité par deux per­son­nes ou plus», a énon­cé en sub­stance le mag­is­trat. (*La notion d’alevosía n’existe pas en droit français, qui ne la dis­tingue pas de la prémédi­ta­tion. En espag­nol en revanche, cette dis­tinc­tion est faite. Alevosía  désigne une manière de pré­par­er son crime pour en éviter les con­séquences judi­ci­aires.)

Le mag­is­trat met en avant les 23 témoignages visuels, tous à charge, et l’intime con­vic­tion que «tous ont par­ticipé à tout», pour réclamer la même peine pour les huit accusés. Il rejette l’argument de la défense selon laque­lle il s’agirait d’une sim­ple bagarre, alléguant que «pour qu’il y ait bagarre, il faut qu’il y ait deux groupes impliqués». Or, Fer­nan­do Báez Sosa s’est retrou­vé seul face à ses agresseurs. Selon lui, ils avaient bien l’intention de tuer. C’est pourquoi il réclame la peine max­i­male.

Le ver­dict

Il est tombé à 13h18 le lun­di 6 févri­er. Sur les huit accusés, cinq ont été con­damnés à la per­pé­tu­ité, trois à 15 ans de prison, con­sid­érés comme “auteurs sec­ondaires” des faits. A l’écoute de ce ver­dict, un des accusés, Max­i­mo Thom­sen, sou­vent présen­té comme le meneur de la bande, s’est évanoui.

Les huit con­damnés

En Argen­tine, la prison à per­pé­tu­ité n’excède jamais en réal­ité le total de 35 ans de réclu­sion, max­i­mum fixé par la loi. Il est même pos­si­ble d’obtenir avant ces 35 années une mise en lib­erté con­di­tion­nelle, mais le car­ac­tère d’homicide aggravé défi­ni par le tri­bunal à l’encontre des actes com­mis par les cinq con­damnés la rend dans ce cas inen­vis­age­able. Elle sera pos­si­ble en revanche pour les trois con­damnés à 15 ans, au bout de 7 ans de réclu­sion. (Source : Pagina/12)

A l’heure où nous écrivons cet arti­cle, les jour­naux n’ont pas encore rap­porté les réac­tions à ce ver­dict, dans la pop­u­la­tion comme dans les milieux sportifs, poli­tiques ou soci­aux. Elles ne devraient pas man­quer. Citons seule­ment le tweet du gou­verneur de Buenos Aires, s’adressant à la famille de la vic­time : «La jus­tice ne répare rien, mais elle soulage. J’espère sincère­ment que ce ver­dict vous apporte un peu de récon­fort. Je vous embrasse du fond du cœur». A la sor­tie du Tri­bunal, une petite foule a accueil­li les par­ents de la vic­time par des applaud­isse­ments. De son côté, la mère de Max­i­mo Thom­sen a lais­sé éclater sa colère en plein tri­bunal : «Tout ça est un vaste men­songe, virez tous ces enfoirés de jour­nal­istes. Trois ans à les tor­tur­er, j’en n’ai plus rien à faire de rien !».

La vic­time avait 18 ans en 2020. Ses assas­sins ont entre 21 et 23 ans. 40 sec­on­des d’inconscience à la sor­tie d’une boite de nuit, quand l’alcool et l’effet de meute pren­nent le dessus. Des années de douleur à vivre main­tenant pour tous ceux qui sont con­cernés par ce drame. En effet, la jus­tice ne répare jamais rien. Quant à savoir si elle soulage…

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Liens

Argu­ments de la défense et de l’accusation
https://www.lanacion.com.ar/sociedad/40-segundos-de-sana-un-muerto-87-declaraciones-y-72-horas-de-audiencias-la-guia-total-del-juicio-por-nid22012023/#/

Les attentes con­cer­nant le ver­dict
https://www.lanacion.com.ar/seguridad/el-crimen-de-fernando-baez-sosa-crece-la-expectativa-ante-el-veredicto-del-juicio-por-el-homicidio-nid05022023/

https://www.pagina12.com.ar/521181-la-unica-pena-es-la-perpetua

Le ver­dict

https://www.lanacion.com.ar/seguridad/juicio-por-el-crimen-de-fernando-baez-sosa-en-vivo-hoy-se-conoce-el-veredicto-nid06022023/ (Arti­cle mis à jour heure par heure)

https://www.lanacion.com.ar/sociedad/el-crimen-de-fernando-baez-sosa-maximo-thomsen-se-desmayo-tras-escuchar-el-veredicto-nid06022023/

https://www.pagina12.com.ar/521592-asi-fue-la-condena-a-los-rugbiers-lo-que-las-camaras-no-most

Galerie pho­tos sur les man­i­fes­ta­tions pour réclamer jus­tice pour Fer­nan­do
(Févri­er 2020)

A un mes del asesina­to de Fer­nan­do Báez Sosa

Vidéo du moment de la bagarre :
https://www.youtube.com/watch?v=S8cygIksbfA
(NB : la vision de cette vidéo est soumise à la con­nex­ion à youtube, en rai­son de son car­ac­tère extrême­ment sen­si­ble)

 

 

27/01/2023 : OEA ou CELAC ?

Sur chaque con­ti­nent existe une instance de dia­logue entre les dif­férents états le con­sti­tu­ant. Con­seil de l’Europe, Union africaine, Asso­ci­a­tion des Etats d’Asie du sud-est, etc…

L’Amérique quant à elle présente l’originalité d’en avoir deux, plus ou moins antag­o­nistes : l’historique Organ­i­sa­tion des Etats améri­cains (OEA), qui regroupe les Etats aus­si bien du nord que du sud, et la CELAC, autrement dit la Com­mu­nauté des Etats lati­no-améri­cains et des Caraïbes. Cette dernière a été créé en févri­er 2010 par le prési­dent du Venezuela Hugo Chavez. Comme son nom l’indique, elle ne regroupe que les pays du sud, du Mex­ique à l’Argentine. N’en font pas par­tie les pays du nord, Etats-Unis et Cana­da, ain­si que les pays pos­sé­dant des colonies dans le sud, comme la France, les Pays-Bas et le Roy­aume-Uni.

On imag­ine facile­ment ce qui a motivé sa créa­tion. Dans son exposé d’objectifs, la CELAC se présente avant tout comme une struc­ture des­tinée à l’intégration de l’ensemble des pays lati­no-améri­cains. Mais au-delà de cela, bien enten­du, il y avait égale­ment le désir de cer­tains dirigeants de s’affranchir un tant soit peu de la pesante tutelle des États-Unis sur l’Organisation des États améri­cains.

Pays inté­grant la CELAC (dif­férentes nuances de vert). En jaune, le Brésil : Bol­sonaro a retiré son pays de la Com­mu­nauté en 2020.

En principe, les deux organ­i­sa­tions ne sont pas antin­o­miques. D’ailleurs la total­ité des mem­bres de la CELAC sont égale­ment mem­bres de l’OEA, actuelle­ment présidée (depuis 2015) par l’Uruguayen Luis Alma­gro. Les objec­tifs prin­ci­paux de cette dernière sont la défense de la démoc­ra­tie, la lutte con­tre le traf­ic de drogue, et la facil­i­ta­tion des échanges entre pays améri­cains.

Mais récem­ment se sont élevées cer­taines cri­tiques vis-à-vis de la CELAC, dont cer­tains de ses mem­bres com­men­cent à estimer qu’elle a ten­dance à se réduire à un club anti-état­sunien d’une part, et une officine de pro­pa­gande pop­uliste de gauche, d’autre part. «Dans le viseur», comme on dit dans les jour­naux, trois pays très cri­tiqués pour leurs régimes autori­taires : Cuba, Venezuela et Nicaragua.

En 2021, lors du con­grès de Mex­i­co, le prési­dent Argentin Alber­to Fer­nán­dez avait sévère­ment cri­tiqué l’OEA, en dis­ant que «En l’état, l’OEA ne ser­vait plus à rien». Il fai­sait référence à la des­ti­tu­tion d’Evo Morales (Bolivie) en 2019, à l’occasion de laque­lle l’OEA avait pris ouverte­ment posi­tion con­tre le prési­dent bolivien en con­tes­tant la régu­lar­ité des élec­tions. Celle-ci a égale­ment poussé dehors, juste­ment, les dirigeants des trois pays « dou­teux » : Diaz-Canel le Cubain, n’est plus invité, Daniel Orte­ga (Nicaragua) a décidé de ne plus assis­ter aux réu­nions, et le Venezuela est offi­cielle­ment représen­té par le pour­tant non-offi­ciel prési­dent auto-proclamé Juan Guaidó, opposant déclaré à Nicolás Maduro.

Pays inté­grant l’OEA (vert). En rouge, Cuba, qui en est exclu, en jaune le Venezuela, représen­té par un mem­bre de l’op­po­si­tion au pou­voir.

En somme, depuis 2010, on peut observ­er une nette ligne de frac­ture idéologique entre les deux organ­i­sa­tions, même si elles con­tin­u­ent de réu­nir – en dehors des excep­tions citées ci-dessus – l’ensemble des pays améri­cains. D’un côté, une OEA plutôt dom­inée par les gou­verne­ments con­ser­va­teurs, de l’autre, une CELAC essen­tielle­ment ani­mée par les gou­verne­ments les plus à gauche. A droite, on accuse la CELAC de pro­mou­voir les révo­lu­tions com­mu­nistes (en gros) de type cubain ou vénézuélien, à gauche, on traite l’OEA de «min­istère des colonies des Etats-Unis».

L’éternelle frac­ture améri­caine. A l’origine, la créa­tion de la CELAC par­tait d’un objec­tif tout à fait louable, dans la mesure où il est plus qu’évident que les Etats-Unis n’ont jamais cessé, et ne cesseront jamais, de con­sid­ér­er les autres pays améri­cains comme des pro­tec­torats, n’hésitant jamais à manip­uler la démoc­ra­tie en leur faveur. Mais il est non moins évi­dent qu’elle n’a pas su, de son côté, main­tenir son cap d’origine, à savoir l’intégration des Etats lati­nos.

Son biais idéologique la rend per­méable aux cri­tiques. Citons Luis Alma­gro, prési­dent de l’OEA : «La var­iété d’opinions fait la force de notre organ­i­sa­tion. Don­ner une couleur idéologique a la CELAC est une erreur. Gar­dons-nous de la ten­ta­tion idéologique dans les forums inter­na­tionaux». Une cri­tique qui aurait plus de puis­sance si, de son côté, l’OEA était exempte de tout biais idéologique ! Ce qui est loin d’être le cas, comme on peut le con­stater en per­ma­nence par ses pris­es de posi­tion poli­tiques – voire ses inter­ven­tions – dans les proces­sus démoc­ra­tiques des dif­férents pays qui la com­posent.

Luis Alma­gro, actuel prési­dent de l’OEA.

Récem­ment, le prési­dent des Etats-Unis Joe Biden a présen­té l’OEA comme «le seul forum engagé en faveur de la démoc­ra­tie et des droits humains». Cer­tains lati­no-améri­cains, comme, au hasard, Chiliens, Brésiliens, Boliviens, pour­raient légitime­ment con­tester l’affirmation, quelques preuves en main !

Mais de son côté, la CELAC, qui s’obstine à soutenir un Daniel Orte­ga qui a fait de son pays, le Nicaragua, une pro­priété per­son­nelle, et de son peu­ple une armée de servi­teurs, ou un Maduro dont l’incompétence et l’incurie ont con­duit, et con­duisent tou­jours, le pied sur l’accélérateur, le Venezuela à une cat­a­stro­phe human­i­taire, serait sans donc plus crédi­ble en faisant preuve d’un poil plus de lucid­ité.

C’est assez désolant, mais c’est ain­si : plus de cinq siè­cles après Christophe Colomb, l’Amérique dans son ensem­ble est tou­jours à la recherche de la sig­ni­fi­ca­tion du mot «indépen­dance» !

Florilège de commentaires

Comme (je ne l’avais pas) promis, voici un petit flo­rilège de com­men­taires argentins d’après vic­toire.

Atten­tion, hein, il s’ag­it d’une sélec­tion, qui ne se pré­tend pas totale­ment représen­ta­tive de l’opin­ion argen­tine, je ne me suis pas appuyé la lec­ture de tous les com­men­taires sous les arti­cles de presse ! Oh oh !

Je vous fais grâce des cris de vic­toire, on est les meilleurs, c’est le plus beau jour de ma vie, l’Ar­gen­tine de Mes­si est la plus belle de tous les temps, nous sommes le plus grand pays de foot­ball du monde, etc… Il y en a plein, comme il y en aurait eu plein chez nous en cas de résul­tat inverse.

Au sujet de ce troisième titre, en revanche, on pou­vait s’at­ten­dre à l’inévitable com­para­i­son Maradona-Mes­si. Qui c’est le plus beau ?

Enfin on tourne la page Maradona. Un joueur extra­or­di­naire, mais un mau­vais exem­ple autant comme joueur que comme per­son­ne.

Ne mélan­geons pas les tor­chons et les servi­ettes ! Maradona était un grand joueur, mais un type détru­it par la drogue et l’al­cool. Com­ment peut-on le com­par­er à Mes­si, excel­lent joueur, hon­nête, sain, à l’e­sprit famil­ial ? Arrê­tons de les com­par­er, ça n’a aucun intérêt, à part pour les jour­nal­istes en mal de copie !

Les deux ont été mag­iques mais l’un dépasse l’autre en terme de dig­nité et d’éthique. Mes­si n’a pas mis de but de la main ni soutenu le gou­verne­ment en place, encore moins la dic­tature ni frayé avec le milieu. La sim­plic­ité et l’hu­mil­ité de Mes­si le gran­dis­sent et en font un exem­ple.

Comme Aimé Jacquet avant la vic­toire de la France en 1998, Mes­si avait été cri­tiqué par la presse argen­tine avant le tournoi. Cer­tains jour­nal­istes l’avaient même traité de “mol­las­son” (“Pecho frio”). Naturelle­ment, après la vic­toire, ils se pren­nent le boomerang en pleine fig­ure.

Je pro­pose que ceux qui ont médit de Mes­si et Scaloni (l’en­traineur) fassent un acte de con­tri­tion.

Et ceux qui ont traité Mes­si de mol­las­son ? Où ils sont ???

Je vous en passe des bien moins char­i­ta­bles, et surtout moins pub­li­ables…

Naturelle­ment, s’agis­sant de l’Ar­gen­tine, impos­si­ble de ne pas y mêler un peu de poli­tique. Le sport le plus pop­u­laire du pays n’échappe pas à la frac­ture poli­tique.

Fer­veur, mer de larmes, euphorie au cours d’une pré­ten­due fête qui s’est ter­minée dans la saleté et les dégra­da­tions sans le moin­dre respect pour les lieux inter­dits au pub­lic, des dégâts com­mis par des gens qui ont un bal­lon à la place du cerveau. Nous savons à quel courant poli­tique ils appar­ti­en­nent.

C’est une honte que ce soit l’équipe argen­tine qui donne de la joie au peu­ple, et non 40 ans d’une “démoc­ra­tie” qui a appau­vri , sociale­ment, finan­cière­ment et cul­turelle­ment le 7ème pays du monde en super­fi­cie, et le plus riche de tous.  (Oui, il y a des Argentins opti­mistes !)

La grande fête argen­tine, à laque­lle ne sont invités ni les cor­rom­pus ni les oppor­tunistes !

Il y a un moment qu’une grande par­tie de la pop­u­la­tion qui fait ses cours­es au super­marché n’a plus les moyens de rien y acheter. Les gens souf­frent, car il ne s’ag­it pas de luxe, mais de néces­sité. Alors, tout comme autre­fois les peu­ples de l’An­tiq­ui­té qui crevaient de mis­ère, ils sont sor­tis dans la rue hier pour agiter les dra­peaux et fêter la libéra­tion. Et celui qui avait rompu les chaines pour quelques heures était un type qui gagne plusieurs mil­lions de dol­lars par an. Un héros mod­erne. Un brave type, mari et père aimant. L’é­conomie de marché a décidé que ce gars qui ado­rait jouer au bal­lon serait le libéra­teur du XXIème siè­cle. Voilà notre époque.

Ah ! Et puis l’a­mi Christophe nous a par­lé hier des mau­vais­es manières, (en lan­gage sportif, on dit “cham­brage”) rap­portées par le Figaro, des joueurs argentins vis à vis de nos bleus, après la vic­toire. Cela n’a pas échap­pé à la sagac­ité des (rares) sup­port­ers argentins qui lisent la presse étrangère.

Ceux qui savent lire le français trou­veront dans Le Figaro d’au­jour­d’hui un com­men­taire sévère sur l’at­ti­tude mal élevée de Dibu Mar­tinez non seule­ment pour ses gestes obscènes trophée en main, mais égale­ment pour ses chants dans le ves­ti­aire. Et ce n’est pas un com­men­taire de mau­vais per­dant, c’est hélas vrai !

Voilà pour le seul avis “non chau­vin” trou­vé dans la presse d’hi­er. Qui s’est immé­di­ate­ment pris une volée de bois vert :

Bah, il n’y a que les Français pour pro­test­er con­tre les chan­sons de ves­ti­aire. Parce que vous croyez que ce sont des pucelles qui expri­ment toute leur joie can­dide en dansant ? Ils n’ont aucun argu­ment et ten­tent seule­ment de ternir la fête de joueurs qui don­nent libre cours à leur émo­tion. Les Argentins l’ont fait dans leur ves­ti­aire, qui est un lieu privé. Ils se sont scan­dal­isés quand  Mbap­pé a célébré le pénal­ty man­qué des Anglais ?

Ouais, ouais… il s’ag­it bien des Français. Ceux-là mêmes qui font les bien pro­pres sur eux, mais qui quand il s’ag­it de dis­crim­in­er, de con­quérir et de pol­luer la planète, ne le sont pas tant que ça, pro­pres. Ce qui n’en­lève rien à la mau­vaise atti­tude des Argentins en divers­es occa­sions, mais tant qu’à com­par­er…

PRIVE ! Seul Dieu a droit de regard sur la vie privée des hommes…Personne d’autre ! Ils ne man­querait plus qu’ils se glis­sent dans le lit des gens pour leur dire com­ment bien faire l’amour !

Une cri­tique qui ne va pas sans un poil de racisme, un biais large­ment partagé des deux côtés de l’At­lan­tique, hélas :

L’Ar­gen­tine a gag­né sa troisième étoile haut la main, en chal­lenger, sans joueurs accros à la drogue ni but de la main. Et en plus con­tre le ten­ant du titre, c’est à dire la France+l’Afrique, et mal­gré le chat noir rôdant dans les tri­bunes. Car­ton plein !

Cette his­toire de chat noir ne vient pas de nulle part. Lors de la seule défaite de l’Ar­gen­tine en qualif’, on avait vu s’af­fich­er l’an­cien prési­dent Mauri­cio Macri en tri­bune entouré de dig­ni­taires Qatariens. Il avait alors été la cible des rieurs qui l’avaient traité de porte-mal­heur. C’est resté. Du coup, après la vic­toire, et comme il était égale­ment dans le stade ce dimanche, ses sup­port­ers se ven­gent… aux dépens du nôtre, de prési­dent !

Macri chat noir ? Non, … Macron chat noir !

La vic­toire, jusqu’au bout !

 

 

 

L’Argentine championne du monde !

A la demande générale de quelques lecteurs ama­teurs de foute­bol, je vais donc me pencher sur le résul­tat argen­ti­nesque de cette dernière coupe du monde du bal­lon qui ne tourne pas tou­jours très rond.

Mais je tiens à prévenir : il n’y en aura pas d’autres. D’abord parce que là où je suis, mes con­di­tions de con­nex­ion, et donc d’accès à la plate­forme du blog, sont plus que flot­tantes, et ensuite parce qu’avec cette coupe bue jusqu’à plus soif, (ne plus avoir soif, au Qatar, ça reste tout de même un exploit, compte tenu de la pro­hi­bi­tion de la bière !) je n’ai pas vrai­ment trin­qué.

Voilà donc les Argentins pour la troisième fois au som­met de la mon­tagne. Après la Coupe de la honte chez eux en 1978, qu’ils avaient rem­portée pour le plus grand béné­fice des généraux au pou­voir (et dont ils avaient acheté un match en qualif’), celle de 1986 gag­née avec l’aide de Dieu, de sa main, ou de celle d’un autre dieu plus païen, on ne sait plus, cette fois, pas de lézard : ils ont bien mérité leur vic­toire. Pas de bol pour les réacs de tout poil : ils la gag­nent sous un gou­verne­ment péro­niste, détesté par la moitié du pays et dont la vice-prési­dente vient d’être con­damnée pour cor­rup­tion.

Mais bien enten­du, lorsqu’il s’agit de défil­er sur les Champs… par­don, sur l’avenue du 9 de Julio (bien plus longue et bien plus large que nos Champs-Elysées, soit dit en pas­sant), tout le monde se réc­on­cilie pour com­mu­nier à la grand-messe du divin sport.

Une du quo­ti­di­en La Nacion du 19/12/2022

C’est donc la liesse générale, on peut oubli­er pour quelques jours l’inflation à trois chiffres, les haines poli­tiques recuites et la dépres­sion pro­fonde dont le pays ne sem­ble plus sor­tir depuis la chute de la dic­tature en 1983. Cer­tains diraient plutôt : depuis la chute de Perón en 1955. Tout dépend des points de vue. Mais ce n’est pas le sujet. Aujourd’hui, tout comme en 1978, toute l’Argentine exulte et se fout pas mal du con­texte. Le foot reste un excel­lent anal­gésique. Du moment qu’on gagne, bien enten­du.
Un petit tour de la presse locale, d’ordinaire très clivée, per­met d’en mesur­er les effets.

Pour la Nación, «l’équipe de Mes­si a gag­né la plus belle finale de l’histoire et s’est acheté un coin du par­adis du foot­ball». «Euphorie et mer de larmes pour une fête qui a réson­né dans tous les recoins du pays» (avec pho­to de la fameuse avenue en prime). «Au-delà des records, Mes­si fait l’histoire et gagne la dévo­tion, la grat­i­tude et l’éternité». Et pour l’analyse de la par­tie, dom­inée de la tête et des épaules par l’équipe bleue et blanche, le jour­nal décor­tique la vision de Scaloni, l’entraineur argentin, et l’erreur mon­u­men­tale de Deschamps, qui se serait gour­ré à la fois de stratégie et de tac­tique.

Voyons main­tenant ce que se dit à l’autre extrême de l’éventail politi­co-jour­nal­is­tique, chez les gau­cho-péro­nistes de Pagina/12. Com­mençons par vous faire un petit cadeau : quelques cartes postales de l’Avenue du 9 de Julio dimanche soir. Pour le reste, comme on pou­vait s’y atten­dre de la part de ce canard tout de même moins chau­vin et un poil plus réflexif, la joie est plus mesurée. On met l’accent ici sur le côté col­lec­tif de la vic­toire, on s’attarde sur le côté cathar­tique du suc­cès, avec San­dra Rus­so : «Du néant, de la frac­ture, du décourage­ment, du boy­cott, de la récupéra­tion poli­tique que le pou­voir réel fait des émo­tions pop­u­laires qu’il trans­forme en marchan­dis­es, est sor­ti soudain cette fête pop­u­laire qui gon­fle nos poitrines et qu’il fal­lait pour­tant défendre du petit dis­cours ambiant qui les qual­i­fi­ait de mori­bon­des, d’ambiguës et de vul­gaires». Et on s’intéresse aux réac­tions inter­na­tionales.

Chez Clarín, le quo­ti­di­en le plus lu du pays, le ton est aus­si à la fête et à la vic­toire, mais j’ai été éton­né d’en con­stater la mesure. On n’en fait pas des tonnes, soulig­nant surtout une cer­taine jus­tice faite au grand cham­pi­on Mes­si, qui peut enfin porter la couronne suprême. Petite curiosité, avec un détour par un bar parisien dans lequel les Argentins de France se sont réu­nis pour suiv­re la par­tie, le trans­for­mant en une sorte, dit le jour­nal, de «Bom­bon­era», du nom du célèbre stade du club de Buenos Aires Boca juniors. Et, pour le décalage, une col­lec­tion de «memes» autour du tournoi !

Mais ce jour­nal, fidèle à ses obses­sions poli­tiques, s’étale finale­ment bien moins que les autres, qui, eux, con­sacrent toutes leurs pre­mières pages à l’événement. Chez Clarín, au bout d’une dizaine d’articles dévelop­pés sur une moitié de une (je par­le là de la une numérique, bien enten­du), on en revient vite à l’actualité politi­co-polémique, sur le thème récur­rent du jour­nal : le péro­nisme est la cause de tous nos maux. Faudrait tout de même pas que l’euphorie prenne le pas sur la crise poli­tique et fasse oubli­er de taper sur le gou­verne­ment. Je passe les arti­cles, suf­fit d’aller voir par vous-même : Clarin.com.

Voilà pour le tour des stades. Par­don, des unes. Je m’arrête aux trois canards prin­ci­paux. Pour les autres, je vous laisse aller y voir vous-mêmes, je manque un peu de temps si je veux poster cet arti­cle avant que le globe doré ne se cou­vre de pous­sière. C’est ici, , et . Par exem­ple. Mais dans l’ensemble, les unes se ressem­blent pas mal, on s’en doute.

Si j’ai de la con­nex­ion et un peu de temps, demain, je vous baillerai une petite revue de com­men­taires pop­u­laires, his­toire de pren­dre la tem­péra­ture des afi­ciona­dos argentins. Mais je ne promets rien !
En atten­dant, amis foo­teux, bonne diges­tion. Les défaites sont tou­jours un peu lour­des, et en ces veilles de fêtes, cette séance de penal­ties man­quée (une mar­que de fab­rique française, vous ne trou­vez pas ?) ne pou­vait pas tomber plus mal.

PS.  Je dédie cet arti­cle à mon ami Ben­i­to Romero, sans lequel je n’aurais jamais aus­si bien suivi le par­cours de la sélec­tion Albice­leste, comme on l’appelle là-bas ! 

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Sur la folie du foot en Argen­tine, lire ou relire aus­si notre arti­cle sur la dis­pari­tion de Maradona.