L’Argentine sur Netflix

Bon, je vais faire de la pub pour une firme multinationale que je n’aime pas particulièrement, et dont je n’utilise que très rarement les services, mais cette fois, c’est pour la cause.

En effet, le 14 septembre prochain sur Netflix sort une nouvelle série qui devrait ravir tous les amateurs de littérature argentine.

Bon, cette série, paradoxalement, sera… mexicaine, et donc située au Mexique, avec des acteurs et actrices en majorité Mexicain(e)s. N’empêche, la série est tirée d’un roman argentin, d’une autrice dont je viens présentement, et prestement, vous faire l’éloge.

Je l’avoue, je l’ai découverte il y a peu, grâce aux conseils avisés du (selon moi) meilleur lecteur de toute la rive sud du Río de la Plata, mon camarade Manuel Silva, résident à la fois du quartier populaire de La Boca à Buenos Aires et de la campagne paraguayenne, où il fait de nombreux voyages pour s’occuper de ses orchidées.

Vous allez me dire : on s’en tamponne, des orchidées du Manuel. Je comprends ça, mais moi, je vois bien toute l’influence qu’elles ont sur son extraordinaire acuité d’analyse du réalisme magique de la littérature sud-américaine, dont il est un véritable spécialiste. Sans les paysages du Paraguay, effet papillon, je n’en aurais sans doute jamais appris autant sur les ressorts de l’écriture de García Marquez, de José Luis Borges ou de Julio Cortázar. Mais j’en parlerai peut-être une autre fois, ce n’est pas le sujet ici.

Le sujet, c’est la prochaine série mexicaine, donc. «Las viudas de los jueves», elle va s’appeler. Exactement comme le roman dont elle est tirée. Et c’est là qu’intervient la littérature argentine : le roman en question est de Claudia Piñeiro, autrice de dix romans depuis 2006, ainsi que plusieurs ouvrages de théâtre, de littérature de jeunesse, et de deux recueils de nouvelles.

Une collectionneuse de prix littéraires : pas moins de neuf en moins de vingt ans ! Mais bon on le sait, ce ne sont pas les prix qui font les grands écrivains. Enfin, pas forcément. On a bien filé le Goncourt à Jean Cau (1961) et à Michel Houellebecq (2010) et jamais à Raymond Queneau ou à Georges Simenon. Si c’est pas de l’injustice.

Claudia Piñeiro, ce n’est pas seulement une romancière. A la base, c’est une sociologue contrariée. En 1978, elle avait 18 ans et se destinait à cette carrière, manque de chance, les militaires venaient de prendre le pouvoir et décréter que la sociologie, c’était subversif. Fermeture de la fac, inscription en Sciences éco, en route vers une carrière de comptable ! On comprend mieux qu’en parallèle avec tous ces chiffres, elle se soit mise aux lettres. Faut bien souffler un peu.

Elle commence par écrire pour les petits. Peut-être parce qu’elle trouve ça plus facile, et moins engageant. Rien n’est moins sûr, mais ça lui met le pied à l’étrier, parce qu’elle a la chance, et surtout le mérite, de non seulement être publiée, mais de gagner en suivant son premier prix de la série de neuf. Première publication donc en 2004, mais naturellement, il y a déjà belle lurette qu’elle empile les manuscrits. Son premier vrai roman, inédit à ce jour, «El secreto de las rubias» (le secret des blondes) date de 1991.

Premier succès avec le roman «Tuya» (Tienne), finaliste du prestigieux prix Planeta. Je ne l’ai pas lu, je ne peux donc pas vous en parler. En 2005, sort celui qui va donner lieu à notre série cinématographique : «Las viudas de los jueves», Les veuves du jeudi en version française (Actes Sud).

Elle y décrit un univers qu’elle reprendra plus tard comme décor dans un autre roman, policier celui-ci : «Betibú» (pour Betty boop). Celui des lotissements fermés, vous savez, ces cités protégées, sortes de réserve des classes supérieures qui s’enferment pour éviter toute contagion avec les gueux du dehors (de la vraie vie, quoi), et surtout, vivre une vie tranquille dans un espace hyper sécurisé.

En Argentine, ça fait florès. Murs d’enceinte, barrières automatiques, gardiens intraitables, école spécifique pour les enfants, magasins, bref, vase clos. On y reste entre soi, tout le monde se connait, les règles sont strictes et tout le monde les respecte sous peine d’être mis au ban. Et donc, on s’y sent en parfaite sécurité, même en plein milieu d’un quartier de banlieue modeste, qu’on ne traverse qu’en grosse bagnole à vitres fumées, sans jamais s’y arrêter.

Les Altos de la Cascada sont un “country”, comme l’appellent les Argentins, comme bien d’autres. On y vit entre bons voisins, qui deviennent souvent des amis. Chaque jeudi, une bande de potes se réunit traditionnellement pour boire, manger, discuter, jouer, bref, se donner du bon temps. Sans les femmes. Qui se surnomment, par dérision, les «veuves du jeudi».

Toute une mini société, où s’agitent pourtant tout comme ailleurs les mêmes passions, les mêmes tricheries, les mêmes frustrations, et, souvent, le même ennui. Une société précaire, de surcroit. Le moindre aléa, maladie, perte d’emploi, et on n’existe plus. Quand on vit sur un fil, il ne faut surtout pas glisser.

Mais nous sommes en 2001. Une des pires crises économiques que l’Argentine ait connu depuis longtemps. Un effondrement, après dix ans de gestion ultra-libérale de Carlos Menem, pourtant l’idole des classes supérieures. Les Altos de la Cascada ont beau être isolés du reste du monde, leurs habitants sont bien obligés de travailler à l’extérieur. Dans de vraies entreprises, soumises aux soubresauts de l’économie.

Et c’est là que tout commence à se gripper. Pour terminer en tragédie.
Je ne sais pas ce que va donner la série. Dans le roman, Claudia Piñeiro nous livre une description implacable de cet univers glaçant, cette bulle qui ne peut que finir par éclater, tant le dôme de protection au-dessus de ces familles riches parait fragile et prêt à se briser à tout instant.

J’ai vu une bande annonce, j’ai l’impression qu’ils se sont davantage centrés sur les rapports entre habitants et les intrigues croisées que, comme Claudia Piñeiro, sur l’examen critique de ces «paradis» fermés qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à des enfers dorés. Mais ça, on ne le saura qu’en regardant la série. Sortie prévue, donc, le 14 septembre sur Netflix.

Bande annonce officielle ici. Et .

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A part ça, Claudia Piñeiro a écrit d’autres livres largement dignes d’intérêt. J’ai déjà cité «Betibú», une enquête policière mené par une romancière et un journaliste, et qui se déroule également dans une de ces cités exclusives. Version française : Betibou, chez Actes sud (Il y a eu un film en 2011, de Miguel Cohan).

En français, on trouve également Une chance minuscule (Una suerte pequeña, en espagnol), qui raconte l’histoire tragique d’une jeune femme responsable malgré elle d’un effroyable accident, et qui ne peut le surmonter qu’au prix d’un abandon qui constitue, au final, une double peine. Un récit là aussi implacable, qui fait penser au formidable «Atonement» (Expiation) de l’Anglais Ian Mc Ewan. Version française toujours chez Actes sud.

Pour ceux qui peuvent lire en espagnol, je conseille également son dernier en date, «Catedrales», pas encore traduit. L’histoire d’un crime atroce et resté impuni pendant trente ans, mêlant secret familial, religion et exil sans retour (Résumé complet en lien).

Une autrice à découvrir. Personnellement, j’en suis à mon 5ème bouquin en autant de mois, et je ne lis pas que ça, naturellement. Ne me demandez pas par lequel commencer, je les ai tous dévorés.

Claudia Piñeiro

Séisme électoral en Argentine !

Il fallait s’y attendre, et pourtant, le résultat laisse tout le monde pantois, à commencer par les instituts de sondage. On devrait pourtant être habitué : là-bas comme chez nous, ils se trompent régulièrement d’élection en élection !

Javier Milei était donné troisième et en perte de vitesse, il est pourtant arrivé premier ! On avait présenté ici ce candidat «anti-système», frère jumeau du Trump nord-américain. Mêmes idées, même programme, même coiffure. Et même dérèglement mental.

Javier Milei

Son programme ? Régler le problème de l’hyper-inflation par la dollarisation de l’économie (en gros, faire du dollar la monnaie officielle), réduire l’état à sa plus simple expression en supprimant la plupart des services publics, libéraliser l’économie à la façon des Chicago Boys de Pinochet, supprimer les programmes sociaux, interdire l’avortement, libéraliser les ventes d’armes et d’organes, et en finir avec «la farce» du changement climatique, inventée par la gauche pour faire peur au bon peuple.

Un programme délirant, mais c’est un candidat délirant, dépassant Trump sur sa droite. Un demi-fou, pour ne pas dire un fou tout entier.

Bon, pas de panique, il n’est pas encore le nouveau président argentin. Il ne s’agissait cette fois que d’une primaire. Comme je l’ai expliqué ici, le système électoral argentin est à trois tours : un, des primaires pour désigner ceux qui seront les candidats officiels de chaque parti, puis ensuite deux tours comme chez nous, qui auront lieu fin octobre début novembre.

N’empêche, c’est un sacré coup de semonce. Milei a obtenu plus de 7 millions de voix, 30% des suffrages exprimés. Derrière, on trouve les deux candidats de la droite (Juntos por el cambio, ensemble pour le changement), 28%, puis les deux candidats du parti au pouvoir, «Unión por la patria», 27 %. Comme prévu, les candidats officiels seront en octobre Milei, Patricia Bullrich (que l’on compare souvent à l’Italienne Meloni) et Sergio Massa, actuel ministre de l’économie.

Qu’est-ce qui peut expliquer le vote des 7 millions d’Argentins qui se sont portés sur l’anar d’extrême-droite ? En grande partie, naturellement, on peut pointer l’usure du pouvoir et le rejet, comme partout, des politiques traditionnelles, à bout de souffle et jugées largement corrompues et détachées des préoccupations des gens ordinaires.

Depuis 2003, le péronisme de gauche, dit aussi «kirchnerisme», du nom des deux présidents qui se sont succédés, Nestor (2003-2007) et Cristina Kirchner (2007-2015), a gouverné pendant 20 ans, à peine entrecoupés de quatre ans du gouvernement de droite de Mauricio Macri (2015-2019), qui a lui aussi largement échoué dans sa tentative de relancer une économie atone et a dû laisser sa place à un autre péroniste, Alberto Fernández, le sortant actuel qui ne se représente pas.

Comme dit Bernard Lavilliers, les Argentins sont fatigués. Ils n’y croient plus. Ils ne croient plus aux promesses du péronisme, mais pas davantage à celles de la droite. Alors ils font comme les autres : ils se jettent dans les bras du premier venu qui n’a pas encore été essayé et qui fait miroiter des lendemains qui chantent, promettant d’en finir avec « la caste » des accapareurs de pouvoir incapables de faire le bonheur du peuple, mais très compétents, en revanche, pour faire le leur pendant la durée de leur mandat.

D’après le quotidien La Nación, ses électeurs sont à chercher essentiellement en province, chez les jeunes de moins de trente ans, et plutôt côté masculin. «Dans cette tranche de l’électorat, non seulement Milei convainc par ses idées, mais également par son discours de résistance au féminisme. Nombre des jeunes de cet âge sont mal à l’aise avec l’inversion des rôles, par l’avancée des idées féministes en général», pointe Juan Mayol, consultant d’un institut de sondages. Qui plus est, depuis la crise sanitaire et le très long confinement argentin, l’état est vécu par ceux-ci comme attentatoire aux libertés individuelles.

Par ailleurs, aidées par la médiatisation sans cesse croissante de l’insécurité (une insécurité largement alimentée par la crise économique et sociale), ses propositions de libéraliser la vente et l’usage des armes font mouche auprès d’une population plus âgée et urbaine.

Alors, vote de protestation ? Dans une large mesure, les Argentins ont souhaité en effet proclamer leur ras-le-bol des politiques traditionnelles, impuissantes à améliorer leur quotidien et largement éclaboussées par de multiples scandales de corruption. (L’ancienne présidente Cristina Kirchner a été récemment condamnée pour fraude aux marchés publics, et l’autre ancien président Mauricio Macri, d’une famille d’entrepreneurs très en vue, a été cité dans l’affaire des « Panama papers »).

Reste à savoir s’ils confirmeront en octobre-novembre. Auquel cas le petit tremblement de terre de dimanche dernier pourrait se transformer en véritable tsunami, portant au pouvoir un personnage plus qu’équivoque, et jeter le pays dans un inconnu particulièrement dangereux. Et extrêmement inflammable.

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Un ami de Buenos Aires, dimanche soir, après les résultats, m’a envoyé un message Whatsapp enthousiaste au sujet de ces résultats. J’étais assez atterré, et je lui ai donc fait cette réponse, que je vous traduis ci-dessous :

http://argentineceleste.2cbl.fr/files/2023/08/A-propos-de-Milei.pdf

Présidentielle 2023 : c’est parti !

TOUR DE CHAUFFE

Cette fois, c’est lancé. A la fin de l’année, les Argentins vont retourner aux urnes pour changer de président de la République, comme tous les quatre ans.

Comme je vous l’avais expliqué ici, ils sont dotés d’un système électoral un peu différent du nôtre. Comme chez nous, pour les législatives comme pour la présidentielle, les scrutins sont «majoritaires à deux tours». Au premier, on choisit son candidat préféré, au second, on élimine celui dont on ne veut surtout pas.

LE SYSTÈME ÉLECTORAL ARGENTIN

Mais chez nous, chaque parti est censé présenter un seul candidat pour chaque scrutin et chaque poste. S’il y a concurrence interne, les partis organisent des primaires en appelant leurs militants à choisir en amont de l’élection.

Chez eux, pour cela, on organise une sorte de tour préliminaire, environ trois mois avant l’élection : les PASO, pour «Primarias Abiertas Simultaneas Obligatorias». Autrement dit, des primaires ouvertes et obligatoires : tout le corps électoral est appelé aux urnes. A cette étape, chaque parti peut présenter plusieurs candidats si ça lui chante, ou un seul.

Les électeurs votent pour un seul d’entre eux. Seuls les candidats recueillant plus de 1,5% de voix auront accès à l’élection officielle.
Il se peut alors que deux candidats d’un même parti soient au-dessus de ce minimum. En général et sauf dissidence, rare, c’est naturellement celui arrivé en tête qui représente finalement le parti.

Voilà pour le système. Les PASO vont donc avoir lieu à la mi-août. (Attention, la mi-août, chez eux, ce ne sont pas du tout les vacances : on est en plein hiver !).

Je vous le fais en version presse française, façon course de petits chevaux. En tout, une vingtaine de candidats de différents partis sont sur la ligne de départ. Après ces primaires, il devrait donc rester à peu près une demi-douzaine de qualifiés, maximum.

FORCES EN PRÉSENCE

Comme le savent ceux qui lisent régulièrement ce blog, l’Argentine se divise essentiellement en deux blocs (très) antagonistes : les péronistes et les antipéronistes. Oubliez les partis traditionnels tels qu’on les connait chez nous. En Argentine, la gauche socialiste et communiste ne pèse que quelques grammes dans la balance politique. Et ce, depuis toujours, même avant l’avènement de Juan Perón dans les années 40-50. L’écologie politique est quant à elle totalement inexistante.

La gauche est presque entièrement contenue dans le péronisme. Même si celui-ci, pourtant, recouvre à peu près l’ensemble de l’échiquier politique argentin, d’un extrême à l’autre. Je sais, c’est compliqué à comprendre, même les Argentins ont parfois du mal.

Pour vous donner une idée, entre 1989 et 1999, le président, c’était Carlos Menem. Retenez ce nom, on va en reparler plus loin. Péroniste, et… ultra-libéral. A droite toute. Reagan à côté, c’était quasiment un socialiste. Entre 2003 et 2015, Nestor Kirchner, puis sa femme, Cristina. Péronistes aussi, mais cette fois, de gauche. Tout ce que l’Argentine compte de banquiers, industriels et grands propriétaires terriens n’ont eu de cesse de les dégommer. Vous situez le paradoxe ?

La droite est tout aussi multiforme. Le gros de la troupe est constitué par une alliance de partis qui vont du centre à la droite libérale : Juntos por el Cambio (Ensemble pour le changement). Un peu plus à droite, est apparu un électron libre, dont je vous ai parlé ici et : Javier Milei.

Voilà pour les trois grandes tendances, les seules véritablement compétitives cette année. Les seules donc, dont je vais vous bailler les grandes lignes ci-après.

CANDIDATS PRINCIPAUX

Les péronistes, réunis sous la bannière de «L’union pour la patrie» (Unión por la patria), présentent deux candidats concurrents : Sergio Massa et Juan Grabois (prononcez Graboïss’). Le premier est largement favori en interne, puisque soutenu par le président sortant, Alberto Fernández, et surtout par l’icône pasionariesque du péronisme, Cristina Kirchner.

Celle-ci, aussi détestée par la droite qu’adulée par l’immense majorité des péronistes d’origine modeste, ne peut pas se présenter, rendue inéligible par la justice pour corruption.

Sergio Massa n’est pas un inconnu. Ministre de l’économie de l’actuel gouvernement, il s’était déjà présenté à la présidentielle de 2015, et avait fini troisième derrière l’élu, Mauricio Macri, et Cristina Kirchner, la sortante de l’époque, battue.

Ce n’est donc pas un péroniste pur jus, mais c’est précisément pour ça qu’on l’a choisi : pour tenter de retenir les déçus du péronisme sortant. C’est un peu le macroniste de la course : ni de droite, ni de gauche. Pour le quotidien La Nación, c’est même un candidat Meneminoïde, autrement dit, dans la ligne de Carlos Menem, dont nous parlions ci-dessus.

Juan Grabois, lui, est un vrai péroniste de gauche. Et même très à gauche. C’est son grand handicap, dans un pays qui, comme ailleurs, penche de plus en plus à droite. Les sondages le créditent d’un petit 3%.

A droite, Juntos por el cambio propose également une primaire, entre Patricia Bullrich et Horacio Larreta.

La première est une descendante de deux « grandes familles » argentines : les Bullrich et les Pueyreddón. Spécialiste des problèmes de sécurité, elle a été ministre de l’Intérieur avec Macri en 2015.

On pourrait trouver son parcours politique atypique, mais tout bien pensé il est assez classique pour une femme issue de la grande bourgeoisie : militante des jeunesses péronistes révolutionnaires à 20 ans, supportrice du gouvernement péroniste de droite de Menem à 30, fondatrice d’un parti centriste à 47, et candidate de la droite libérale aujourd’hui. Politiquement, c’est une conservatrice tendance dure.

Son élection consacrerait le choix d’une présidente très à droite, partisane de la répression des mouvements sociaux et de la remise en question des politiques de genre (LGBT, avortement…)

Le second est l’actuel gouverneur de Buenos Aires, Horacio Rodríguez Larreta. Économiste, il a été adjoint de Domingo Cavallo, ministre de l’Économie sous Menem en 1993. Il a été membre du Parti Justicialiste (péroniste) jusqu’en 2005, avant de rejoindre la coalition de centre-droit Propuesta republicana (PRO) de Mauricio Macri.

Il représente la caution «modérée» de Juntos por el cambio, proposant de tendre la main aux adversaires péronistes, militant pour une réconciliation des Argentins. C’est à mon avis ce qui le condamne dans ces primaires.

Car le clivage est trop fort. Avec ce programme, il se coupe de beaucoup d’électeurs à droite, sans pour autant pouvoir espérer en gagner à gauche, où on va plutôt se mobiliser pour sauver le navire péroniste en perdition.

Et pour finir sur ces favoris, le fameux Milei. On se reportera avec profit à mes articles précédents à son sujet (voir liens ci-dessus). Lui, c’est l’option capitalisme sauvage, version retour à la jungle. L’État réduit à son strict minimum, suppression de toute politique sociale, laisser-faire maximum, carte entièrement blanche aux capitalistes de tout poil. On ouvre les vannes, et on voit qui pourra surnager dans le courant. Le Trumpisme, en beaucoup mieux !

(Pour la liste complète des 19 candidats en lice, c’est ici).

LES PRONOS DE L’EXPERT DES CHAMPS DE COURSES

Si on en croit les sondages, trois candidats se détachent du peloton : Sergio Massa, Patricia Bullrich et Javier Milei.

Le quotidien Clarín a ainsi mesuré la popularité des différents candidats juste après l’annonce de la liste définitive. Voici les scores, en ne gardant que les votes « sûrs et certains » :

Patricia Bullrich : 22,7 % (Larreta est à 11)
Sergio Massa : 17,8 % (Grabois : 3,3)
Javier Milei : 16 %

Cela reste serré, mais une tendance se dessine quand même assez nettement. Si Bullrich est élue, comme on semble en prendre le chemin, l’Argentine suivra le parcours du Brésil, avec un temps de retard, en élisant une sorte de Bolsonaro au féminin.

Alors, faites vos jeux. Bullrich/Bolsonaro, Massa/Macron ou Milei/Trump ? En tout cas une chose est sûre : l’Argentine de 2024 ne sera pas à gauche.

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GALERIE DE PORTRAITS

Dans l’ordre : Patricia Bullrich – Horacio Larreta – Sergio Massa – Juan Grabois.

   

    

 

Camila sortira ce soir

Une fois n’est pas coutume, le blog aborde l’actualité cinématographique. En effet, un excellent film argentin vient de sortir sur les écrans français cette semaine.

Il s’agit de Camila sortira ce soir, d’Ines Barrionuevo, le titre français étant pour une fois la traduction littérale du titre en espagnol, Camila saldrá esta noche.

Camila est une fille de 17 ans, qui vit dans la ville de La Plata, au sud de Buenos Aires, avec sa mère divorcée et sa petite sœur. La grand-mère étant gravement malade et hospitalisée, la famille déménage pour Buenos Aires, afin d’être plus près d’elle.

Camila et sa sœur intègrent donc un nouveau lycée, une institution privée catholique aux préceptes stricts et où les élèves portent l’uniforme. Très vite, Camila, qui est une adolescente très engagée en faveur des droits féministes, de la légalisation de l’avortement, de la lutte contre la violence de genre, se trouve confrontée à un univers hostile, autant du côté de l’administration du lycée que d’une partie de ses nouveaux camarades masculins.

Parallèlement, elle vit également un conflit avec sa mère, qui s’inquiète de son esprit rebelle et des conséquences qu’il pourrait entrainer.
Peu à peu, Camila se fait quelques nouveaux camarades à l’intérieur du lycée, et ce petit groupe solidaire parviendra à faire sauter le couvercle qui les étouffe, et à imposer une voix différente – et assez révolutionnaire – au sein de l’établissement.

A travers le personnage central de Camila, le film brosse un portrait très juste de la jeunesse argentine actuelle, très consciente des enjeux sociétaux autour des droits de la femme, de la violence machiste, du harcèlement sexuel, de l’homosexualité et de la lutte contre un traditionalisme hors d’âge, dans ce pays encore très catholique et conservateur qu’est l’Argentine.

Ines Barrionuevo mène l’ensemble de ses jeunes acteurs et actrices avec beaucoup de sensibilité, et ceux-ci trouvent le ton juste, sans outrance ni mièvrerie, sachant rendre crédibles leurs personnages. Très beau travail de la couleur, également, avec une utilisation pertinente du clair-obscur, laissant en permanence les protagonistes à la limite de l’ombre et de la lumière, de l’enfermement et d’une liberté qu’ils ne peuvent gagner que par leur engagement et leurs actions.

Un film qui déplaira fortement aux réacs en tous genres, qui prétendent asservir les corps et les esprits au nom d’une morale moyenâgeuse qui les rassure en leur évitant de se confronter à l’évolution inexorable du monde qui les entoure. Un très beau film sur une jeunesse libre qui ne veut plus se laisser dicter ses choix.

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Bande-annonce ici.

L’Académie de Nantes a fait un dossier pédagogique complet sur ce film, . Vous y trouverez tous les renseignements sur la réalisatrice (dont un interview), le casting, ainsi que d’utiles fiches de travail en toutes matières, pour les profs.

Bonne occasion également de relire le compte-rendu de l’excellent livre de Marie Audran sur le combat des jeunes Argentines pour les droits de la femme et l’avortement légal, sur ce blog.

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J’en profite également pour vous toucher deux mots sur une intéressante série féministo-policière chilienne, sortie récemment sur ARTE : La jauría, en français La meute.

La meute, c’est toute une organisation clandestine et machiste, dont le but est d’enlever et d’abuser de très jeunes filles, avant de les faire disparaitre.
Par l’entremise d’un jeu en ligne sur le darknet, «le jeu du loup», l’organisation enrôle des groupes de jeunes garçons et les poussent à commettre de véritables atrocités.

En parallèle, un petit groupe de policières décidées et une autre meute, bien différente, de jeunes filles volontaires, se battent pour retrouver les disparues et obliger les coupables à se découvrir.

Pour le moment, sur le site d’ARTE, deux saisons de huit épisodes. A voir ici sur le site d’Arte, ou en replay sur votre box.

Que/qui porte Milei ?

Pour compléter l’article précédent sur le « 3ème » potentiel candidat à la prochaine présidentielle argentine, à la fin de cette année, voici un petit compte-rendu d’un très intéressant article publié dans le quotidien de gauche « Pagina/12 » cette semaine.

(Les parties en italiques sont des extraits traduits de l’article)

Il a été rédigé par María Seoane, et porte sur le danger qu’il y a toujours à relativiser le succès généralement jugé éphémère de ce genre de personnage qui s’auto-proclame «anti-système», et qui, pourtant, sait parfaitement se servir du dit système pour arriver à ses fins.

Milei, un épiphénomène ?

Beaucoup s’imaginent que Milei n’est qu’un produit marketing qui disparaitra dès que l’establishment et les médias décideront de mettre le pouce en bas. Sauf qu’une fois le personnage construit, il agglomère aussitôt les rancœurs, le ressentiment, le désir, mystérieux et incurable, que nous Argentins ressentons depuis la nuit des temps, d’anéantissement du prochain.

Telle est l’introduction de cet article, qui ne peut manquer de résonner sur notre propre situation en Europe. Chez nous également, le phénomène Le Pen, et l’extrême-droite européenne en général, ont longtemps été traités avec légèreté comme des épiphénomènes destinés à mourir lentement. Et pourtant, ils semblent s’installer durablement dans le paysage, jusqu’à prendre le pouvoir, comme en Italie.

Là s’arrête néanmoins probablement la comparaison. Car si, chez nous, certains milieux d’affaires voient d’un bon œil l’ascension de partis autoritaires – Voir l’empire Bolloré – Milei peut être considéré quant à lui comme un véritable porte-drapeau à part entière de ces mêmes milieux, qui le couvent des yeux.

L’ultra-libéralisme en bandoulière

Nous pouvons voir Javier Milei promener ses cheveux en bataille de plateaux de télévision en hôtel de luxe et prononcer ses litanies colériques toutes en crachats violents, destinées à un public choisi de milliardaires avides de connaitre la recette qui permettra de détruire enfin cet État prélevant des impôts afin de  maintenir à flot un pays intégré.

Ses idoles ? Les grands noms de l’ultra-libéralisme, Frédéric Von Hayek, Milton Friedman, ou l’argentin Martínez de Hoz, ancien ministre de l’Économie sous la dictature. Troupe abominable; nous dit Seoane, marchant sur les cadavres de tous ceux qui ont eu à subir leurs recettes économiques, Chiliens de 1973 ou Argentins de 1976.

Sa recette à lui ? Refonder le monde en en faisant un tas de ruines.(…) Pour pouvoir exploiter les ouvriers en leur retirant tout droit, n’est-il pas précisément nécessaire de les déshumaniser, d’en faire des animaux ou de détruire l’État garant des droits humains, économiques et sociaux depuis (la révolution française de)1789 ?

La haine de classe en Argentine

Milei traine avec lui une haine bourgeoise historique, on pourrait presque dire fondatrice, en Argentine : en premier lieu, celle des colons blancs envers les indiens, qui a culminé à la fin du XIXème siècle avec la «Campagne du désert», vaste programme d’extermination et d’appropriation des territoires mené à bien par le Général et ensuite président de la République Julio Roca.

Puis, dans les années de la grande émigration «européenne», envers la « populace » amenant avec elle les idéologies anarchiste et communiste. Enfin, dans les années 40, et jusqu’à aujourd’hui, envers la «racaille» péroniste.

Une haine, nous dit Seoane, dont le carburant est avant tout économique : il s’agit pour une caste d’orienter la répartition de la richesse vers son seul profit. On a persécuté les indiens pour leur voler leurs terres, on a persécuté les ouvriers du début du XXème siècle pour qu’ils n’entravent pas la bonne marche du capitalisme financier – essentiellement anglais – comme on a renversé en 1955 l’état providence façonné par Perón.

Les Anglais ont beaucoup investi en Argentine aux XIXème et XXème siècle. Pour leur plus grand profit, avec la complicité d’élus très…compréhensifs. Ici, le magasin Harrods de Buenos Aires. Fermé depuis plusieurs décennies, il est un symbole d’une économie transnationale prédatrice.

Dans la haine véhiculée par le langage politique, flotte toujours le désir d’accaparement. La dictature militaire de 1976 qui a créé l’État terroriste-néolibéral et transnational englobait dans le langage – les « subversifs » – la justification de l’extermination d’une génération politique tandis qu’elle faisait entrer l’Argentine, avec le plan économique Videla/Martínez de Hoz, dans l’ère du pillage néolibéral du XXe siècle, avec la dette extérieure comme principal pilier.

Une politique poursuivie sous les deux mandats de Carlos Menem (1989-1999). Seoane rappelle que c’est ce président qui, bien avant Milei, avait tenté de dollariser l’économie argentine, la conduisant droit dans le mur (avec la terrible crise du début des années 2000).

Dollariser : c’est le maitre mot du programme de Milei. Derrière cela, se cache le démantèlement de l’État et une politique de dérégulation totale de l’économie.

Il s’agit bien de redonner le pouvoir au capitalisme financier. Et de, note Seoane, … réinventer un épigone de la liberté absolue du marché, un incendiaire de la Banque centrale. Un clown des médias dont la violence discursive est comme la balle que le personnage du film « Le Joker » a tirée sur le présentateur de l’émission qui l’interviewait.

Milei n’est donc rien d’autre qu’un nouveau porte-parole de l’ultra-libéralisme poussé par ceux qui dirigent à leur profit l’Argentine depuis les premiers temps de la colonisation : les tenants de la grande bourgeoisie agraire et industrielle, s’appuyant, par un discours savamment entretenu pour dénigrer les plus humbles, sur la classe moyenne supérieure d’origine européenne.

Celle-là même qui, selon les sondages, est la plus favorable à ce nouveau trublion de la politique argentine. Celle-là même qui, comme elle le proclame, «en a marre de payer pour les éternels assistés d’un État trop généreux avec les fainéants».

Voilà qui devrait nous rappeler quelque chose.

La « Maison rose », palais présidentiel à Buenos Aires. La future demeure de Milei ?

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LIENS

L’article original de Maria Seoane dans Pagina/12 : https://www.pagina12.com.ar/544933-javier-milei-y-el-discurso-del-odio-en-la-historia-argentina

Rappel historique : l’extermination des indiens par la Campagne du désert. https://argentineceleste.2cbl.fr/la-conquete-du-desert/

La grande vague migratoire de 1880 à 1910, et ses conséquences : https://argentineceleste.2cbl.fr/1880-1910-la-grande-vague-dimmigration/

Le dossier sur la dictature militaire de 1976-1983 : https://argentineceleste.2cbl.fr/1976-1983-la-dictature-militaire/

 

Milei : un autre Trump ?

« Une société lassée de souffrir en constatant l’impuissance ou l’indifférence de la classe politique est amenée à chercher de nouvelles portes à pousser pour sortir de son labyrinthe »

Cette phrase du journaliste conservateur de La Nación pourrait certainement s’appliquer à bien des sociétés dans le monde actuel. Et notamment en France, où peu à peu s’installe l’idée que, face à l’incompétence et à l’échec des gouvernements jusqu’ici aux manettes, le seul parti «qu’on ait jamais essayé», c’est le Rassemblement national. Ou quand la fatigue démocratique donne des soudaines envies de se jeter dans le vide.

Fatigue argentine

C’est aussi ce qui est en train de se passer en Argentine, visiblement. Depuis la grande crise de 2000-2001, qui avait conduit à de véritables émeutes ponctuées de mises à sac et de pillages de magasins, ainsi qu’à la succession de trois présidents de la République en deux ans, et après une courte éclaircie durant le mandat de Nestor Kirchner (2003-2007), l’Argentine ne s’est jamais vraiment remise économiquement et socialement de cette crise devenue quasi permanente, et qui, tout comme en France, a fini par creuser une fracture irréductible entre deux franges de population.

D’un côté, le péronisme de gauche, qui a gouverné de 2003 à 2015 avec donc, Nestor Kirchner, puis deux mandats de son épouse Cristina. De l’autre, la droite, représentée par «Juntos por el cambio» (ensemble pour le changement) une alliance entre l’historique Union Civique Radicale et une frange plus libérale, le PRO (Propuesta republicana, proposition républicaine), emmené par Mauricio Macri, président de 2015 à 2019, et dont la politique libérale a été désavouée dans les urnes.

Depuis janvier 2020, c’est un autre président péroniste, Alberto Fernández, qui tient les rênes. Mais son impuissance à juguler l’inflation et la hausse des prix, et la tutelle encombrante de la très clivante ancienne présidente Cristina Kirchner, l’ont rendu à son tour très impopulaire : il a perdu sa majorité au Parlement lors des élections de mi-mandat.

Les Argentins ne savent donc plus vraiment vers qui se tourner pour reprendre un peu espoir, face à une situation économique désespérée, avec une inflation à trois chiffres, des hausses de prix incontrôlables, une monnaie en chute libre et une conflictivité sociale au plus haut.

Troisième voie ?

Dans une telle situation d’impasse, la tentation est donc forte de se tourner vers des terrains encore totalement inexplorés. C’est sur un de ces terrains que joue un nouvel acteur politique, apparu au début des années 2020, élu député dès 2021, et qui a propulsé de manière fulgurante son nouveau parti «La Libertard avanza», à la troisième place lors de ces mêmes élections législatives : Javier Milei.

Javie Milei en 2021

Milei, pour le comparer à des politiques plus connus chez nous, c’est un peu comme une synthèse de Donald Trump, d’Eric Zemmour et d’Alain Madelin (vous vous souvenez de cet ancien facho devenu ultra libéral ?).

La doctrine de Milei, c’est cela : un savant mélange de libéralisme économique le plus sauvage, de racisme assumé, de climato-scepticisme enraciné, et de rage anti-avortement. Fan de Trump et de Bolsonaro, il copine avec les mouvements d’extrême-droite européens, comme l’espagnol Vox, et a soutenu le candidat Pinochetiste chilien Antonio Kast lors de la dernière présidentielle (perdue) de ce pays.

Son crédo : virer l’état d’à peu près tous les secteurs de l’économie et du social, et promouvoir la dérégulation totale, ainsi que la «dollarisation» de l’économie argentine. (Le dollar devenant monnaie officielle du pays).

Il a naturellement l’intention de se présenter à la prochaine présidentielle, à la fin de cette année. Pour le moment, dans les sondages, il conserve la troisième place, et sa victoire est encore très hypothétique.

Mais il ne cesse de monter, aidé en cela d’une part, par l’incapacité du gouvernement actuel de renverser la tendance inflationniste et la chute vertigineuse de l’économie, et d’autre part les divisions de l’opposition de droite, où la liste des prétendants s’allonge, et au sein de laquelle les débats, pour ne pas dire les combats, sont de plus en plus rudes, entre l’ancien président Macri que se verrait bien refaire un tour de piste, la très droitière Patricia Bullrich (favorable au port d’armes des citoyens lamba pour combattre la délinquance !) et le sémillant gouverneur de Buenos Aires Horacio Rodríguez Larreta.

Et quelques autres placés en embuscade, des fois qu’on aurait besoin d’un homme ou d’une femme providentiels pour faire la synthèse.

Adhésion ou protestation ?

Pour le moment, Milei pèse environ 20% dans les sondages. Ce qui n’est certes pas encore suffisant pour croire à une victoire finale, mais, après seulement quatre ans dans l’arène politique, ce score ferait rêver bien des novices. Au vu de son impopularité actuelle, il n’est d’ailleurs pas certain que le gouvernement péroniste, lui aussi divisé entre modérés soutenant Alberto Fernández et puristes appuyant l’ancienne présidente Cristina Kirchner, en obtiendra autant lors du premier tour.

On dit la popularité de Milei très en hausse dans certains secteurs clés de la population, comme les classes moyennes grevées d’impôts et les jeunes, qui voient en lui un libertarien (il a promis la légalisation des drogues).

Son élection, cependant, constituerait un véritable séisme dans la société argentine. Car comme notre Marine Le Pen nationale, il est aussi populaire chez les uns que détesté par les autres. Peu probable dans ces conditions que son arrivée au pouvoir réduise la fameuse «grieta» (fracture) qui divise le pays entre deux tendances irréconciliables depuis la fin de la dictature.

Par ailleurs, ses projets économiques ultra-libéraux pourraient refroidir beaucoup d’enthousiasmes un tantinet imprudents dans certains secteurs de la société, en accentuant de manière exponentielle les inégalités sociales et salariales. Comme souvent, en Argentine comme ailleurs, les gens ont la mémoire courte. La dernière fois que l’ultra-libéralisme a été essayé en Argentine, c’était avec le péroniste de droite Carlos Menem (dont Milei défend le bilan). Avec le succès qu’on a vu en 2001 (voir en début d’article).

Cela étant, une bonne partie de l’électorat se déclarant prêt à franchir le pas du vote Milei n’adhère pas forcément à toutes ses thèses. Car pour une bonne part, on l’aura compris, il s’agit d’un vote avant tout protestataire, en réaction au découragement et au désenchantement vis-à-vis des partis politiques traditionnels. Un peu comme chez nous avec le RN. Ce qui rend naturellement le pari d’autant plus risqué, et de nouvelles déceptions plus que probables.

En attendant, on peut retenir son souffle. L’Argentine est au bord du gouffre. Avancera-t-elle d’un bon pas, comme la « liberté qui avance » promise par le nom du parti de Milei ?

*

Liens

Article (un poil tiède) du site RFI présentant Javier Milei

https://www.rfi.fr/fr/am%C3%A9riques/20220116-javier-milei-le-d%C3%A9put%C3%A9-antisyst%C3%A8me-qui-bouleverse-la-vie-politique-argentine

Article du site argentin Infobae (en français) sur le projet économique :

https://www.infobae.com/fr/2022/03/23/javier-milei-a-predit-un-desastre-social-et-a-declare-que-la-solution-contre-linflation-consiste-a-dollariser-leconomie/

Article de La Nación (en espagnol cette fois) sur le caractère protestataire du vote Milei :

https://www.lanacion.com.ar/opinion/el-riesgo-de-milei-cuando-todos-caen-nid19022023/

Sur ce blog, on avait déjà fait allusion à Milei ici :

https://argentineceleste.2cbl.fr/attentat-contre-cristina-kirchner/

Quelques aperçus de Milei en vidéo :

Interview de la chaine A24 (40’13’’):
https://www.youtube.com/watch?v=t_NpcZqh1-U

Son programme économique (21’14’’):
https://www.youtube.com/watch?v=KI5HHyISBdM

 

Changer le nom de l’espagnol ?

Le IXème Congrès international de la langue espagnole vient d’avoir lieu à Cadix, du 28 au 30 mars derniers.
Dans ce cadre, une table ronde a réuni les écrivains Juan Villoro (Mexique), Martín Caparrós (Argentine), Alonso Cueto (Pérou), Carmen Riera et Angel López García (Espagne). Thème : «Espagnol langue commune : métissage et interculturalité au sein de la communauté hispanophone.»
A cette occasion, Martín Caparrós a lancé une petite bombe sémantique, en proposant de débaptiser la langue espagnole, pour la renommer «ñamericano».

ARGUMENTS

Selon Caparrós, «il est temps de trouver un nom commun à cette langue, qui ne doit plus être seulement celle d’un seul des vingt pays qui l’utilisent. Il serait logique que 450 millions de personnes dans le monde cessent de penser qu’ils parlent une langue étrangère». Par ailleurs, toujours selon l’écrivain argentin, choisir un autre nom ne ferait qu’enrichir une langue qui s’est formée par « la  respiration de nombreuses autres et qu’aucun royaume ne peut s’approprier».

Juan Villoro, pour sa part, est venu soutenir son collègue, en soulignant que le métissage de la langue espagnole l’a fait évoluer au point qu’il est aujourd’hui impossible de considérer qu’elle est réellement unique, et qu’on parle le même espagnol partout. «Le temps est révolu, dit-il, où l’hôtelier de Madrid ne comprenait pas son client péruvien lorsqu’il venait signaler un défaut de plomberie dans sa chambre». (En employant son vocabulaire local, NDLA)

Alonso Cueto, pour sa part, se réjouit que la circulation des mots de chaque côté de l’Atlantique est plus intense que jamais, en partie d’ailleurs grâce à la publication en Espagne d’auteurs sud-américains, et que la «pollinisation» de la langue se fasse également à travers le tourisme, la télévision, le commerce ou les migrations. Pour lui, l’idée d’une pureté de la langue est inutile et anachronique.

Martín Caparrós
METISSAGE

«Nous resterons toujours fièrement impurs», ajoute Cueto. «L’espagnol est un organisme vivant, et son renouvellement constant a pour moteur les parlers locaux». Il regrette à ce propos la disparition en Amérique latine d’une très grande partie des dialectes originels : aujourd’hui au Mexique, seuls 6,6% des langues parlées avant l’arrivée des Espagnols sont encore pratiqués.

Pour López García, l’espagnol était une langue métissée déjà bien avant la colonisation de l’Amérique du sud, rappelant l’apport, par exemple, du Galicien ou du Catalan lors des pèlerinages à Santiago de Compostelle. Enfin Carmen Riera rappelle que c’est au moment des indépendances que les différents pays sud-américains ont choisi l’espagnol comme langue commune, alors que jusque-là, selon elle, l’occupant n’avait pas vraiment cherché à l’imposer, ses fonctionnaires y voyant un risque de concurrence avec les autochtones.

CONTROVERSE

L’écrivain espagnol Arturo Perez-Reverte, en réaction à la proposition assez iconoclaste de Caparrós, a posté aussitôt un tweet ironique. «J’ai une proposition moi aussi» dit-il en ajoutant une image reprenant les codes graphiques de l’Académie Royale espagnole (RAE). Pérez-Reverte avance alors le nom de «Gilipañol». Une construction dérivée de «Gilipollas» (Imbécile, couillon, en espagnol) et du mot «espagnol». Ajoutant la définition suivante : «Gilipañol : langue artificielle, en notable expansion, rassemblant les couillons hispanophones d’Espagne, d’une grande partie de l’Amérique, des Philippines, de Guinée équatoriale et d’autres parties du monde». Indiquant qu’il songe sérieusement à soumettre cette définition lors de la prochaine réunion de l’Académie. Caparrós lui a répondu : «C’est la langue dans laquelle tu écris, non ?».

Arturo Pérez-Reverte
L’ESPAGNOL, LANGUE COMMUNE ?

S’il est assez peu probable que cette polémique entre intellectuels prospère durablement, il n’empêche que la question soulevée par l’écrivain argentin et ses collègues ne manque pas d’intérêt ni de fondement.

Car il n’est évidemment ici pas question de remettre en question l’existence de la langue en elle-même, mais simplement sa dénomination.

Or, rappelons que les sud-américains, en général, la désignent sous le terme plus ancien de «castillan (castellano)». Autrement dit, la langue de la Castille. Celle-ci n’est devenue l’espagnol que lorsque, justement, après son extension et l’unification des différentes provinces, le Royaume de Castille est devenu le Royaume d’Espagne.

La langue des Castillans est ainsi devenue la langue de tous les Espagnols, s’appropriant la dénomination pour sceller leur parenté linguistique. Or aujourd’hui, l’espagnol n’est-il pas devenu la langue de tous les hispanophones bien au-delà des frontières de l’ancien colonisateur ? Les Sud-Américains ne se sont-ils pas appropriés eux aussi cette langue, d’ailleurs au grand préjudice des langues autochtones qui peinent à survivre, comme le quechua, le guarani ou l’aymara ?

Voilà donc un argument de poids dans le sens de Caparrós. Sauf que le monde hispanophone, contrairement à l’Espagne avec la Castille, ne s’est pas fondu en un seul territoire. Et qu’une base linguistique reste une base linguistique, quelle que soit son évolution ou la diversité de ses locuteurs.

Si on change le nom de cette langue, alors, ne faudra-t-il pas songer à changer également celui de l’anglais ? Car si les Espagnols sont aujourd’hui largement minoritaires en nombre dans le monde hispanophone, on peut en dire tout autant des Anglais. Et même des Français !

UN ESPAGNOL, DES ESPAGNOLS

Les Sud-Américains parlent une langue qui leur a été apportée par les colons espagnols (dont beaucoup sont descendants), les Espagnols une langue imposée par celle du royaume d’origine, la Castille. Avec le temps, les usages, les apports des parlers locaux, celle des langues de l’immigration, elle a considérablement évoluée, et pas de façon uniforme. On ne parle pas tout à fait le même espagnol (ou castillan, si vous préférez) à Cuba, en Argentine, en Bolivie ou à Madrid. Ce qui n’empêche pas une parfaite compréhension mutuelle. Je n’ai pas eu besoin de réapprendre l’espagnol avant d’aller visiter l’Amérique du Sud ! Mais j’ai pas mal enrichi mon vocabulaire à l’occasion de chaque voyage !

Je vous laisse juges. Personnellement, je me sens assez éloigné de ce genre de polémiques qui me semblent plutôt secondaires. Par ailleurs, le nom proposé par Caparrós « ñamericano », efface d’un trait de plume toute origine espagnole, en en faisant une langue purement…américaine, ce qui est un peu fort de café ! (Certes, il y a le ñ. Pour Caparrós, c’est justement le signe capital rappelant l’origine. Un signe, dit-il, inventé par des moines copistes paresseux souhaitant s’économiser l’écriture du double n !).

Alors, comment désigner une langue ? En rappelant ses origines, ou en faisant référence à ceux qui la parlent ? Et dans ce dernier cas, si elle évolue encore, faudra-t-il lui trouver un nouveau nom ? Le débat reste ouvert !

*

Liens :

Articles rendant compte du débat du Congrès :

Infobae, site d’infos argentin, qui m’a servi de base :

https://www.infobae.com/cultura/2023/03/28/congreso-de-la-lengua-martin-caparros-propuso-un-nuevo-nombre-para-el-idioma-espanol/

Revue en ligne Perfil :

https://www.perfil.com/noticias/cultura/martin-caparros-propuso-renombrar-idioma-namericano-escritor-espanol-salio-cruzarlo.phtml

La Vanguardia (Espagne) :

https://www.lavanguardia.com/cultura/20230329/8860546/nueva-edicion-panhispanico.html

Occasion de lire ou relire également l’article de ce blog sur les particularismes de l’espagnol tel qu’on le parle en Argentine :

Parler argentin

 

Huit rugbymen lourdement condamnés

De quoi s’agit-il ?

Le 18 janvier 2020, vers quatre heures du matin, à la sortie d’une boîte de nuit de la cité balnéaire de Villa Gesell, sur la côte atlantique, un groupe d’une dizaine de jeunes s’en prend à un autre, avec lequel il semble qu’ils aient eu un différend à l’intérieur de l’établissement. Le jeune, Fernando Báez Sosa, est victime d’un véritable guet-apens. Ses agresseurs ont attendu que les policiers en patrouille se soient éloignés pour lui sauter dessus, et l’ont violemment frappé, le laissant pour mort sur le trottoir. Puis ils sont tranquillement rentrés à leur appartement de location, en se félicitant de la bonne leçon donnée à cet «hdp» comme on dit en espagnol (Traduire fils de p…. en français).

Pas de chance pour eux : le jeune est réellement mort des suites de ses blessures, la scène a été filmée, il y a des témoins, et la police n’a aucun mal à retrouver les agresseurs. Ils sont arrêtés dès le lendemain. Il s’agit de membres d’une équipe de rugby de Zárate, au nord-ouest de Buenos Aires. La victime était également originaire de Zárate.

Deux des membres de la bande sont assez rapidement mis hors de cause, restent donc huit d’entre eux qui vont être inculpés pour l’agression. J’étais à Buenos Aires à ce moment-là, et je peux témoigner que l’affaire a fait grand bruit dans toute l’Argentine : pendant plus d’un mois, les chaines d’information du pays ont tourné en boucle sur le sujet, multipliant les débats, les témoignages, et surtout, diffusant sans filtre et en permanence les images recueillies par les caméras de surveillance (Eeeeh oui, en Argentine, la presse n’hésite jamais à diffuser les images d’agression et de crime quand elle en a, quelque soit le degré d’horreur des dites images, et personne ne s’en offusque !). Impossible d’allumer une télé à n’importe quelle heure du jour et de la nuit sans tomber dessus.

Comme on l’imagine, l’affaire a suscité une émotion à la hauteur de la lâcheté et de l’ignominie des agresseurs, qui, sur le moment, n’ont absolument pas eu la moindre conscience de la gravité de ce qu’ils venaient de commettre. Au contraire : il fut rapidement avéré qu’ils s’en étaient félicités, comme d’une prouesse ou d’un fait d’armes. Circonstance aggravante : le racisme. Des témoins ayant assuré les avoir entendus dire «Tuez ce noir de merde» (Maten ese negro de mierda : attention cependant, en Argentine, «negro» désigne moins la couleur de peau (les gens de couleur étant quasiment inexistants dans ce pays) que l’origine indienne, qui fait l’objet d’un racisme récurrent de la part des gens d’origine européenne.

Ce serait un euphémisme de dire que le fait qu’ils soient des joueurs de rugby ait accentué le rejet et l’indignation de l’immense majorité de la population argentine. En effet, contrairement à chez nous, ce sport n’est pas du tout un sport populaire (au sens « pratiqué et suivi par le peuple ») comme peuvent l’être le foot ou le cyclisme, par exemple. Au contraire : là-bas, le rugby, c’est avant tout le sport de l’élite, au sens pécuniaire du terme. Un sport de riches, quoi. Ainsi, dans l’esprit de la majorité des gens, les membres du groupe d’agresseurs sont, avant tout, des fils à papa. Ce qu’ils sont en effet, et ce qui, on s’en doute, n’a pas contribué à améliorer leur image dans l’opinion. D’autant que Fernando Báez Sosa, lui, était issu d’une famille modeste.

Voilà comment une banale, mais tragique, bagarre de sortie de boîte va devenir rapidement un débat de société. Sur la violence de l’époque, sur l’éducation de la jeunesse, sur le rugby. Et même sur la politique, en raison du raccourci facile « rugby/fils à papa/ jeunesse doré/privilégiés ».

Trois ans d’instruction

C’est ce qu’il aura fallu pour arriver au procès, puis au verdict de ce mois de février 2023. Cela peut paraitre long eut égard non seulement à la gravité des faits, mais également à l’évidence de l’implication directe des accusés. Mais la justice argentine n’est hélas, on le voit, pas plus rapide que la nôtre. Ou du moins, sa rapidité est sélective, car on a connu des sentences plus expéditives.

A l’issue de treize jours de procès, les attentes de l’accusation et de la défense étaient diamétralement opposées.

Pour l’accusation, tout converge vers une sentence de prison à perpétuité. Le caractère dérisoire de la querelle de départ (Fernando Báez Sosa aurait bousculé l’un des accusés, Maximo Thomsen, dans un couloir étroit et rempli de monde à l’intérieur de la boîte), la concertation entre les différents accusés pour «faire payer» la victime à la sortie, l’organisation du guet-apens (les huit impliqués ont fait cercle autour de la victime pour empêcher toute aide en sa faveur), et la satisfaction affichée ensuite, en l’absence de toute conscience de la gravité de leur actes (ils sont rentrés chez eux en envoyant des messages à leurs amis pour leur raconter leur aventure, puis sont allés tranquillement manger des hamburgers pour finir la nuit).

La partie civile elle, conteste toute préméditation. Pour elle, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une banale bagarre de rue qui a mal tourné. Mieux : elle réclame même l’acquittement des accusés, mettant en avant certains vices de forme de l’instruction (preuves détournées ou utilisées à mauvais escient, hiatus entre les attendus donnés en fin d’instruction et ceux mis en avant par le tribunal, impossibilité de déterminer l’auteur exact des coups mortels).

Le réquisitoire du procureur est sensiblement le même que celui de la partie civile. «Les accusés ont attaqué Fernando par surprise et en réunion, avec des coups de pied et de poing alors qu’il était inconscient et incapable de se défendre. Ils ont également frappé certains de ses amis lorsqu’ils sont venus le défendre. Cela relève de l’homicide doublement aggravé par organisation* et concours prémédité par deux personnes ou plus», a énoncé en substance le magistrat. (*La notion d’alevosía n’existe pas en droit français, qui ne la distingue pas de la préméditation. En espagnol en revanche, cette distinction est faite. Alevosía  désigne une manière de préparer son crime pour en éviter les conséquences judiciaires.)

Le magistrat met en avant les 23 témoignages visuels, tous à charge, et l’intime conviction que «tous ont participé à tout», pour réclamer la même peine pour les huit accusés. Il rejette l’argument de la défense selon laquelle il s’agirait d’une simple bagarre, alléguant que «pour qu’il y ait bagarre, il faut qu’il y ait deux groupes impliqués». Or, Fernando Báez Sosa s’est retrouvé seul face à ses agresseurs. Selon lui, ils avaient bien l’intention de tuer. C’est pourquoi il réclame la peine maximale.

Le verdict

Il est tombé à 13h18 le lundi 6 février. Sur les huit accusés, cinq ont été condamnés à la perpétuité, trois à 15 ans de prison, considérés comme « auteurs secondaires » des faits. A l’écoute de ce verdict, un des accusés, Maximo Thomsen, souvent présenté comme le meneur de la bande, s’est évanoui.

Les huit condamnés

En Argentine, la prison à perpétuité n’excède jamais en réalité le total de 35 ans de réclusion, maximum fixé par la loi. Il est même possible d’obtenir avant ces 35 années une mise en liberté conditionnelle, mais le caractère d’homicide aggravé défini par le tribunal à l’encontre des actes commis par les cinq condamnés la rend dans ce cas inenvisageable. Elle sera possible en revanche pour les trois condamnés à 15 ans, au bout de 7 ans de réclusion. (Source : Pagina/12)

A l’heure où nous écrivons cet article, les journaux n’ont pas encore rapporté les réactions à ce verdict, dans la population comme dans les milieux sportifs, politiques ou sociaux. Elles ne devraient pas manquer. Citons seulement le tweet du gouverneur de Buenos Aires, s’adressant à la famille de la victime : «La justice ne répare rien, mais elle soulage. J’espère sincèrement que ce verdict vous apporte un peu de réconfort. Je vous embrasse du fond du cœur». A la sortie du Tribunal, une petite foule a accueilli les parents de la victime par des applaudissements. De son côté, la mère de Maximo Thomsen a laissé éclater sa colère en plein tribunal : «Tout ça est un vaste mensonge, virez tous ces enfoirés de journalistes. Trois ans à les torturer, j’en n’ai plus rien à faire de rien !».

La victime avait 18 ans en 2020. Ses assassins ont entre 21 et 23 ans. 40 secondes d’inconscience à la sortie d’une boite de nuit, quand l’alcool et l’effet de meute prennent le dessus. Des années de douleur à vivre maintenant pour tous ceux qui sont concernés par ce drame. En effet, la justice ne répare jamais rien. Quant à savoir si elle soulage…

*

Liens

Arguments de la défense et de l’accusation
https://www.lanacion.com.ar/sociedad/40-segundos-de-sana-un-muerto-87-declaraciones-y-72-horas-de-audiencias-la-guia-total-del-juicio-por-nid22012023/#/

Les attentes concernant le verdict
https://www.lanacion.com.ar/seguridad/el-crimen-de-fernando-baez-sosa-crece-la-expectativa-ante-el-veredicto-del-juicio-por-el-homicidio-nid05022023/

https://www.pagina12.com.ar/521181-la-unica-pena-es-la-perpetua

Le verdict

https://www.lanacion.com.ar/seguridad/juicio-por-el-crimen-de-fernando-baez-sosa-en-vivo-hoy-se-conoce-el-veredicto-nid06022023/ (Article mis à jour heure par heure)

https://www.lanacion.com.ar/sociedad/el-crimen-de-fernando-baez-sosa-maximo-thomsen-se-desmayo-tras-escuchar-el-veredicto-nid06022023/

https://www.pagina12.com.ar/521592-asi-fue-la-condena-a-los-rugbiers-lo-que-las-camaras-no-most

Galerie photos sur les manifestations pour réclamer justice pour Fernando
(Février 2020)

A un mes del asesinato de Fernando Báez Sosa

Vidéo du moment de la bagarre :
https://www.youtube.com/watch?v=S8cygIksbfA
(NB : la vision de cette vidéo est soumise à la connexion à youtube, en raison de son caractère extrêmement sensible)

 

 

27/01/2023 : OEA ou CELAC ?

Sur chaque continent existe une instance de dialogue entre les différents états le constituant. Conseil de l’Europe, Union africaine, Association des Etats d’Asie du sud-est, etc…

L’Amérique quant à elle présente l’originalité d’en avoir deux, plus ou moins antagonistes : l’historique Organisation des Etats américains (OEA), qui regroupe les Etats aussi bien du nord que du sud, et la CELAC, autrement dit la Communauté des Etats latino-américains et des Caraïbes. Cette dernière a été créé en février 2010 par le président du Venezuela Hugo Chavez. Comme son nom l’indique, elle ne regroupe que les pays du sud, du Mexique à l’Argentine. N’en font pas partie les pays du nord, Etats-Unis et Canada, ainsi que les pays possédant des colonies dans le sud, comme la France, les Pays-Bas et le Royaume-Uni.

On imagine facilement ce qui a motivé sa création. Dans son exposé d’objectifs, la CELAC se présente avant tout comme une structure destinée à l’intégration de l’ensemble des pays latino-américains. Mais au-delà de cela, bien entendu, il y avait également le désir de certains dirigeants de s’affranchir un tant soit peu de la pesante tutelle des États-Unis sur l’Organisation des États américains.

Pays intégrant la CELAC (différentes nuances de vert). En jaune, le Brésil : Bolsonaro a retiré son pays de la Communauté en 2020.

En principe, les deux organisations ne sont pas antinomiques. D’ailleurs la totalité des membres de la CELAC sont également membres de l’OEA, actuellement présidée (depuis 2015) par l’Uruguayen Luis Almagro. Les objectifs principaux de cette dernière sont la défense de la démocratie, la lutte contre le trafic de drogue, et la facilitation des échanges entre pays américains.

Mais récemment se sont élevées certaines critiques vis-à-vis de la CELAC, dont certains de ses membres commencent à estimer qu’elle a tendance à se réduire à un club anti-étatsunien d’une part, et une officine de propagande populiste de gauche, d’autre part. «Dans le viseur», comme on dit dans les journaux, trois pays très critiqués pour leurs régimes autoritaires : Cuba, Venezuela et Nicaragua.

En 2021, lors du congrès de Mexico, le président Argentin Alberto Fernández avait sévèrement critiqué l’OEA, en disant que «En l’état, l’OEA ne servait plus à rien». Il faisait référence à la destitution d’Evo Morales (Bolivie) en 2019, à l’occasion de laquelle l’OEA avait pris ouvertement position contre le président bolivien en contestant la régularité des élections. Celle-ci a également poussé dehors, justement, les dirigeants des trois pays « douteux » : Diaz-Canel le Cubain, n’est plus invité, Daniel Ortega (Nicaragua) a décidé de ne plus assister aux réunions, et le Venezuela est officiellement représenté par le pourtant non-officiel président auto-proclamé Juan Guaidó, opposant déclaré à Nicolás Maduro.

Pays intégrant l’OEA (vert). En rouge, Cuba, qui en est exclu, en jaune le Venezuela, représenté par un membre de l’opposition au pouvoir.

En somme, depuis 2010, on peut observer une nette ligne de fracture idéologique entre les deux organisations, même si elles continuent de réunir – en dehors des exceptions citées ci-dessus – l’ensemble des pays américains. D’un côté, une OEA plutôt dominée par les gouvernements conservateurs, de l’autre, une CELAC essentiellement animée par les gouvernements les plus à gauche. A droite, on accuse la CELAC de promouvoir les révolutions communistes (en gros) de type cubain ou vénézuélien, à gauche, on traite l’OEA de «ministère des colonies des Etats-Unis».

L’éternelle fracture américaine. A l’origine, la création de la CELAC partait d’un objectif tout à fait louable, dans la mesure où il est plus qu’évident que les Etats-Unis n’ont jamais cessé, et ne cesseront jamais, de considérer les autres pays américains comme des protectorats, n’hésitant jamais à manipuler la démocratie en leur faveur. Mais il est non moins évident qu’elle n’a pas su, de son côté, maintenir son cap d’origine, à savoir l’intégration des Etats latinos.

Son biais idéologique la rend perméable aux critiques. Citons Luis Almagro, président de l’OEA : «La variété d’opinions fait la force de notre organisation. Donner une couleur idéologique a la CELAC est une erreur. Gardons-nous de la tentation idéologique dans les forums internationaux». Une critique qui aurait plus de puissance si, de son côté, l’OEA était exempte de tout biais idéologique ! Ce qui est loin d’être le cas, comme on peut le constater en permanence par ses prises de position politiques – voire ses interventions – dans les processus démocratiques des différents pays qui la composent.

Luis Almagro, actuel président de l’OEA.

Récemment, le président des Etats-Unis Joe Biden a présenté l’OEA comme «le seul forum engagé en faveur de la démocratie et des droits humains». Certains latino-américains, comme, au hasard, Chiliens, Brésiliens, Boliviens, pourraient légitimement contester l’affirmation, quelques preuves en main !

Mais de son côté, la CELAC, qui s’obstine à soutenir un Daniel Ortega qui a fait de son pays, le Nicaragua, une propriété personnelle, et de son peuple une armée de serviteurs, ou un Maduro dont l’incompétence et l’incurie ont conduit, et conduisent toujours, le pied sur l’accélérateur, le Venezuela à une catastrophe humanitaire, serait sans donc plus crédible en faisant preuve d’un poil plus de lucidité.

C’est assez désolant, mais c’est ainsi : plus de cinq siècles après Christophe Colomb, l’Amérique dans son ensemble est toujours à la recherche de la signification du mot «indépendance» !

Florilège de commentaires

Comme (je ne l’avais pas) promis, voici un petit florilège de commentaires argentins d’après victoire.

Attention, hein, il s’agit d’une sélection, qui ne se prétend pas totalement représentative de l’opinion argentine, je ne me suis pas appuyé la lecture de tous les commentaires sous les articles de presse ! Oh oh !

Je vous fais grâce des cris de victoire, on est les meilleurs, c’est le plus beau jour de ma vie, l’Argentine de Messi est la plus belle de tous les temps, nous sommes le plus grand pays de football du monde, etc… Il y en a plein, comme il y en aurait eu plein chez nous en cas de résultat inverse.

Au sujet de ce troisième titre, en revanche, on pouvait s’attendre à l’inévitable comparaison Maradona-Messi. Qui c’est le plus beau ?

Enfin on tourne la page Maradona. Un joueur extraordinaire, mais un mauvais exemple autant comme joueur que comme personne.

Ne mélangeons pas les torchons et les serviettes ! Maradona était un grand joueur, mais un type détruit par la drogue et l’alcool. Comment peut-on le comparer à Messi, excellent joueur, honnête, sain, à l’esprit familial ? Arrêtons de les comparer, ça n’a aucun intérêt, à part pour les journalistes en mal de copie !

Les deux ont été magiques mais l’un dépasse l’autre en terme de dignité et d’éthique. Messi n’a pas mis de but de la main ni soutenu le gouvernement en place, encore moins la dictature ni frayé avec le milieu. La simplicité et l’humilité de Messi le grandissent et en font un exemple.

Comme Aimé Jacquet avant la victoire de la France en 1998, Messi avait été critiqué par la presse argentine avant le tournoi. Certains journalistes l’avaient même traité de « mollasson » (« Pecho frio »). Naturellement, après la victoire, ils se prennent le boomerang en pleine figure.

Je propose que ceux qui ont médit de Messi et Scaloni (l’entraineur) fassent un acte de contrition.

Et ceux qui ont traité Messi de mollasson ? Où ils sont ???

Je vous en passe des bien moins charitables, et surtout moins publiables…

Naturellement, s’agissant de l’Argentine, impossible de ne pas y mêler un peu de politique. Le sport le plus populaire du pays n’échappe pas à la fracture politique.

Ferveur, mer de larmes, euphorie au cours d’une prétendue fête qui s’est terminée dans la saleté et les dégradations sans le moindre respect pour les lieux interdits au public, des dégâts commis par des gens qui ont un ballon à la place du cerveau. Nous savons à quel courant politique ils appartiennent.

C’est une honte que ce soit l’équipe argentine qui donne de la joie au peuple, et non 40 ans d’une « démocratie » qui a appauvri , socialement, financièrement et culturellement le 7ème pays du monde en superficie, et le plus riche de tous.  (Oui, il y a des Argentins optimistes !)

La grande fête argentine, à laquelle ne sont invités ni les corrompus ni les opportunistes !

Il y a un moment qu’une grande partie de la population qui fait ses courses au supermarché n’a plus les moyens de rien y acheter. Les gens souffrent, car il ne s’agit pas de luxe, mais de nécessité. Alors, tout comme autrefois les peuples de l’Antiquité qui crevaient de misère, ils sont sortis dans la rue hier pour agiter les drapeaux et fêter la libération. Et celui qui avait rompu les chaines pour quelques heures était un type qui gagne plusieurs millions de dollars par an. Un héros moderne. Un brave type, mari et père aimant. L’économie de marché a décidé que ce gars qui adorait jouer au ballon serait le libérateur du XXIème siècle. Voilà notre époque.

Ah ! Et puis l’ami Christophe nous a parlé hier des mauvaises manières, (en langage sportif, on dit « chambrage ») rapportées par le Figaro, des joueurs argentins vis à vis de nos bleus, après la victoire. Cela n’a pas échappé à la sagacité des (rares) supporters argentins qui lisent la presse étrangère.

Ceux qui savent lire le français trouveront dans Le Figaro d’aujourd’hui un commentaire sévère sur l’attitude mal élevée de Dibu Martinez non seulement pour ses gestes obscènes trophée en main, mais également pour ses chants dans le vestiaire. Et ce n’est pas un commentaire de mauvais perdant, c’est hélas vrai !

Voilà pour le seul avis « non chauvin » trouvé dans la presse d’hier. Qui s’est immédiatement pris une volée de bois vert :

Bah, il n’y a que les Français pour protester contre les chansons de vestiaire. Parce que vous croyez que ce sont des pucelles qui expriment toute leur joie candide en dansant ? Ils n’ont aucun argument et tentent seulement de ternir la fête de joueurs qui donnent libre cours à leur émotion. Les Argentins l’ont fait dans leur vestiaire, qui est un lieu privé. Ils se sont scandalisés quand  Mbappé a célébré le pénalty manqué des Anglais ?

Ouais, ouais… il s’agit bien des Français. Ceux-là mêmes qui font les bien propres sur eux, mais qui quand il s’agit de discriminer, de conquérir et de polluer la planète, ne le sont pas tant que ça, propres. Ce qui n’enlève rien à la mauvaise attitude des Argentins en diverses occasions, mais tant qu’à comparer…

PRIVE ! Seul Dieu a droit de regard sur la vie privée des hommes…Personne d’autre ! Ils ne manquerait plus qu’ils se glissent dans le lit des gens pour leur dire comment bien faire l’amour !

Une critique qui ne va pas sans un poil de racisme, un biais largement partagé des deux côtés de l’Atlantique, hélas :

L’Argentine a gagné sa troisième étoile haut la main, en challenger, sans joueurs accros à la drogue ni but de la main. Et en plus contre le tenant du titre, c’est à dire la France+l’Afrique, et malgré le chat noir rôdant dans les tribunes. Carton plein !

Cette histoire de chat noir ne vient pas de nulle part. Lors de la seule défaite de l’Argentine en qualif’, on avait vu s’afficher l’ancien président Mauricio Macri en tribune entouré de dignitaires Qatariens. Il avait alors été la cible des rieurs qui l’avaient traité de porte-malheur. C’est resté. Du coup, après la victoire, et comme il était également dans le stade ce dimanche, ses supporters se vengent… aux dépens du nôtre, de président !

Macri chat noir ? Non, … Macron chat noir !

La victoire, jusqu’au bout !