Pire que prévu !

Alors bon, je fais amende hon­or­able : dans mon dernier arti­cle sur l’Argentine de Milei, le prési­dent à la tronçon­neuse, je me suis mon­tré piètre prévi­sion­niste. J’annonçais une prob­a­ble mon­tée du seuil de pau­vreté (40% de la pop­u­la­tion avant les dernières élec­tions) jusqu’à 50%. Les derniers chiffres sor­tis par la presse argen­tine, et repris par les jour­naux français (y com­pris mon Ouest-France d’aujourd’hui !) font déjà état d’une poussée à plus de 57% ! Le quo­ti­di­en en ligne Infobae prévoit même que ce chiffre devrait être large­ment dépassé à la fin de ce mois.

En cause, naturelle­ment, les hauss­es de prix maouss­es dont je fai­sais état dernière­ment. Plus, naturelle­ment, l’effondrement de la mon­naie nationale, qui oblige les Argentins de la classe moyenne à cass­er leur tire­lire pour chang­er leurs derniers dol­lars plan­qués sous le mate­las.

Un dol­lar amer­locain. Aujour­d’hui, pour l’a­cheter, l’Ar­gentin doit met­tre 835 pesos. Plus du dou­ble par rap­port à l’an dernier.

Milei con­tin­ue de deman­der à ses conci­toyens de ser­rer les dents, promet­tant que ses ter­ri­bles mesures d’austérité, indis­pens­ables selon lui et ses sup­port­ers après des années “d’argent mag­ique”, de prix arti­fi­cielle­ment con­tenus et d’interventionnisme éta­tique entra­vant l’économie, ver­ront leurs pre­miers effets posi­tifs… après le mois de mars !

Le voilà donc obligé de rac­cour­cir les délais de ses promess­es, lui qui il y a peu par­lait encore de deux années dif­fi­ciles à pass­er.

C’est que, face à l’effondrement en cours, et ses con­séquences dra­ma­tiques pour les Argentins les plus frag­iles, même les alliés de cir­con­stance du nou­veau pou­voir, à savoir, le PRO (Prop­ues­ta repub­li­cana, droite clas­sique) et l’UCR (Union civique rad­i­cale, cen­triste), com­men­cent à don­ner des signes de décourage­ment et à pren­dre leurs dis­tances.

Les plus cri­tiques sont les gou­verneurs de province élus sous ces ban­nières. En effet, ils ne digèrent pas facile­ment que le gou­verne­ment ultra­l­ibéral leur ait coupé en par­tie les vivres, en sus­pen­dant les dota­tions budgé­taires qui per­me­t­taient le bon fonc­tion­nement des régions.

“Non seule­ment ils ne nous ont pas remer­ciés (de leur sou­tien, NDLA), mais ils nous trait­ent de la même façon qu’ils le font vis à vis des kirchernistes (les péro­nistes au pou­voir aupar­a­vant, NDLA), en s’asseyant sur les dota­tions aux régions. Milei nous insulte parce que nous avons refusé d’avaliser les 6 pre­miers arti­cles de la Loi Omnibus comme il l’espérait, et par-dessus le marché il nous sup­prime les sub­ven­tions au Trans­port et à l’Éducation. Face à autant de mau­vais coups, nous ne voyons plus de rai­son de con­tin­uer à soutenir le gou­verne­ment, nous ne nous sen­tons plus ni alliés ni inter­locu­teurs”, s’épanche un gou­verneur auprès d’Infobae.

Con­cer­nant le domaine de l’Éducation, juste­ment (rap­pelons que Milei en a sup­primé le min­istère), les profs ont appelé à la grève. Le gou­verne­ment, comme y fai­sait allu­sion le gou­verneur ci-dessus, a sus­pendu le verse­ment du FONID, fonds nation­al des­tiné à pro­mou­voir les actions éduca­tives dans les provinces, et dont celles-ci ont notam­ment besoin pour pay­er les enseignants.

École pri­maire argen­tine

Une grève qui pour­rait bien affecter la ren­trée (dans l’hémisphère sud, elle a lieu comme chez nous à la fin de l’été, c’est-à-dire là-bas en mars) dans 20 dis­tricts sur 24.

Même colère chez les syn­di­cal­istes, après les mesures de sup­pres­sion des caiss­es de sol­i­dar­ité sociale gérées jusqu’ici par les syn­di­cats, notam­ment des mutuelles de san­té, et que Milei, qui les con­sid­ère comme des “caiss­es noires”, souhaite trans­fér­er au privé.

On le voit, la poli­tique d’extrême ajuste­ment économique com­mence à pro­duire cer­tains effets, mais pas ceux qu’espéraient ni le gou­verne­ment, ni les Argentins.

Reste à savoir com­ment va évoluer la sit­u­a­tion. Ce gou­verne­ment, élu il y a à peine trois mois, con­serve la con­fi­ance d’une majorité de citoyens (voir ci-dessous), pour lesquels il con­tin­ue de représen­ter l’ultime espoir d’un change­ment rad­i­cal dans un pays gan­gréné par la cor­rup­tion, l’incompétence et l’immobilisme, et qui se trou­vait dans une impasse totale. Reste à savoir s’ils ont misé sur le bon cheval, ou si celui-ci s’avère finale­ment aus­si boi­teux que ses prédécesseurs. Le spec­tre de la crise de 2001 con­tin­ue de plan­er au-dessus du ciel argentin.

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Derniers indices en cours :

Infla­tion

Le taux annuel s’étab­lis­sait à env­i­ron 160% avant les élec­tions. En décem­bre,  il grim­pait à 211%, pour s’établir aux dernières nou­velles aux envi­rons de 254%. Il sem­blerait cepen­dant que le taux men­su­el soit en voie de sta­bil­i­sa­tion, autour de 20% quand même. (Source : CNN espag­nol et Infobae).

Pop­u­lar­ité

Selon le quo­ti­di­en La Nación, le gou­verne­ment affiche encore un taux de con­fi­ance d’en­v­i­ron 56%. Mais 42% des gens affichent claire­ment leur dés­ap­pro­ba­tion. Un dif­féren­tiel (sous­trac­tion des opin­ions pos­i­tives et des opin­ions néga­tives) de +14 très en deça de celui affiché après la même durée de fonc­tion­nement par ses trois prédécesseurs. Après trois mois d’ex­er­ci­ce, Alber­to Fer­nán­dez (péro­niste) affichait un dif­féren­tiel de +40%, Mauri­cio Macri (droite libérale) de +32%, et Cristi­na Kirch­n­er (péro­niste) +41%.

A not­er que Milei reste plus pop­u­laire en province que dans l’ag­gloméra­tion de Buenos Aires, où il est en chute libre, à seule­ment 37% d’opin­ions favor­ables.

Milei, le Pape et la crise

Pen­dant sa cam­pagne élec­torale, le futur prési­dent argentin Javier Milei n’avait pas eu de mots assez durs con­tre son com­pa­tri­ote le pape Fran­cis­co. Entre autres gen­til­less­es, il l’avait taxé de “com­mu­niste” et de “représen­tant du dia­ble sur terre”. Rien moins.

Car pour les Argentins de droite, le pape a beau être un com­pa­tri­ote, il reste un sup­pôt du gauchisme. Ses pris­es de posi­tion en faveur des plus pau­vres, ses appels à la sol­i­dar­ité, et ses sor­ties pour­tant timides sur l’homosexualité en font un dan­gereux déviant, un catho rouge.

Mais mal­gré tout, le pape reste pop­u­laire dans son pays, fier de ce pre­mier pon­tife sud-améri­cain de l’histoire. Et Milei n’a pas besoin, au moment où sa poli­tique étran­gle l’immense majorité des Argentins mod­estes, de froiss­er une com­mu­nauté catholique qui lui a large­ment accordé ses suf­frages.

His­toire de se forg­er une image de chef d’état qu’il n’avait pas encore, Milei a pris l’avion pour se mon­tr­er au monde. D’abord en Israël, où il est allé ser­rer la pince et assuré de son plein sou­tien Netanya­hou, à qui il a même annon­cé sa prochaine con­ver­sion au judaïsme. Puis en Ital­ie, où il a fait éta­lage de son admi­ra­tion pour Geor­gia Mel­oni, et donc, au Vat­i­can.

On ne sait pas vrai­ment ce qu’ils se sont dit au cours de cette un peu plus d’une heure d’audience, peu de choses ayant fil­tré autres que les for­mules diplo­ma­tiques d’usage. Extrait :

Au cours de cette con­ver­sa­tion cor­diale dans les locaux du Secré­tari­at d’État, les deux chefs d’État ont exprimé leur sat­is­fac­tion quant aux bonnes rela­tions entre le Saint Siège et la République Argen­tine, et leur désir de con­tin­uer à les ren­forcer. Puis ils ont dis­cuté du pro­gramme du gou­verne­ment pour affron­ter la crise économique, et ont abor­dé divers sujets de poli­tique inter­na­tionale”.

Rien que de par­faite­ment pro­to­co­laire, donc. Mais Milei en est ressor­ti tout fiérot, pré­ten­dant que “Le Pape s’était mon­tré sat­is­fait de son pro­gramme et de son con­tenu social”. Ce que le Vat­i­can s’est bien gardé de con­firmer ou d’infirmer.

Il est tou­jours dif­fi­cile de savoir ce qui se passe dans la tête de Milei, capa­ble de dire à peu près tout et son con­traire dans une même con­ver­sa­tion. En l’occurrence, cet adoucisse­ment des rela­tions sem­ble répon­dre à la néces­sité de s’assurer au moins de la neu­tral­ité de Fran­cis­co, au moment d’appliquer une poli­tique dure­ment ressen­tie par les Argentins les plus mod­estes : fortes hauss­es des prix ali­men­taires et des trans­ports, diminu­tion des salaires, chute de la mon­naie, réduc­tion dras­tique du finance­ment des ser­vices publics, dont beau­coup devraient être pri­vatisés à terme.

Vide-gre­nier près du Par­que Cen­te­nario (Buenos Aires)

Alors, s’il faut dire main­tenant que le Pape est “L’Argentin le plus impor­tant du monde” et que le dia­ble d’hier est le saint d’aujourd’hui, pas de prob­lème. L’essentiel, c’est que tout le monde croie le prési­dent sincère. Et pense que la Pape sou­tient sa poli­tique.

Son pas­sage en Europe, nonob­stant, n’a pas déchainé les pas­sions chez nous, tout comme son appari­tion au mythique forum économique de Davos ne restera mémorable que par les doutes qu’il sem­ble avoir sus­cité chez des “décideurs” pour­tant a pri­ori très favor­ables à sa poli­tique ultra­l­ibérale.

Cer­tains jour­naux ital­iens en par­lent avec une cer­taine ironie. La Repub­lic­ca a titré “Medi­ums et chiens clonés. La soli­tude de Milei, le fou anar­cho-libéral qui a ensor­celé les Argentins”. Van­i­ty fair, quant à lui, pointe que “quand il par­le, il sem­ble tou­jours au bord de la crise de nerfs. Et du coup les Argentins, qui la vivent au quo­ti­di­en, se sen­tent mieux com­pris” .

Elis­a­beth Piqué, dans La Nación, toute à son ent­hou­si­asme, qual­i­fie l’entrevue de “dia­logue con­struc­tif mar­qué par des gestes d’affection”. A l’issue, Milei a offi­cielle­ment invité le Pape à venir vis­iter son pro­pre pays. Mais celui-ci, pru­dent, a préféré ne pas s’engager, atten­dant sans doute de voir com­ment les choses tour­nent. “Ce voy­age dépend de tant de choses”, aurait répon­du le Car­di­nal Fer­nán­dez, bras droit du Pape, aux jour­nal­istes qui l’interrogeaient.

Coïn­ci­dence, juste avant de ren­con­tr­er le prési­dent Argentin, Fran­cis­co avait reçu l’économiste Ita­lo-Améri­caine Mar­i­ana Maz­zu­ca­to. Celle-ci étrille le libéral­isme affiché de Milei, qu’elle qual­i­fie de naïf et sans idée, ou plutôt une seule : la destruc­tion de l’état.

Pour le moment, Milei, dont le mou­ve­ment ne compte qu’une minorité de députés, doit com­pos­er avec la droite tra­di­tion­nelle pour appli­quer son pro­gramme. Et ça ne va pas tout seul : sa fameuse loi omnibus, qui devait ren­vers­er la table, a été large­ment reto­quée par le par­lement, cer­tains de ses nou­veaux alliés se refu­sant à se laiss­er entrain­er dans une spi­rale néolibérale qui n’offre pour le moment aucune garantie de suc­cès.

La sit­u­a­tion actuelle en Argen­tine est celle d’une crise en voie d’approfondissement. D’après Milei et ses par­ti­sans, ce sont les con­séquences nor­males d’une poli­tique visant à assainir une économie qui vivait sous per­fu­sion de l’état. Il suf­fit de ser­rer les dents encore deux ans : lorsqu’enfin le train sera remis sur ses rails, s’ouvrira une péri­ode de félic­ité pour l’ensemble de la pop­u­la­tion. L’état oppresseur et affamé d’impôts aura été déman­telé, et toute l’économie aura été con­fiée à la seule main invis­i­ble d’un marché enfin libéré de toute entrave régle­men­taire, fis­cale et syn­di­cale.

En atten­dant, donc, ser­rons les dents. Et la cein­ture. La pau­vreté, éval­uée à 40% de la pop­u­la­tion avant les élec­tions, ne devrait pas tarder à franchir le cap des 50. L’inflation con­tin­ue de galop­er (Milei a annon­cé pen­dant la cam­pagne qu’elle pour­rait mon­ter à 2500% !) et surtout, le coût de la vie est de moins en moins souten­able par les class­es moyennes et défa­vorisées, qui ne peu­vent plus compter sur des aides sociales de l’état dont Milei affirme qu’elles con­stituent “un vol” au détri­ment des “véri­ta­bles acteurs économiques”.

Au 1er févri­er, selon le site BDEX, le salaire moyen argentin était de 850€ men­su­el. Avec des dis­par­ités, comme de juste, entre grandes entre­pris­es (1190€) et TPE (550€). Un salaire médi­an qui n’a pra­tique­ment pas bougé depuis 2023, tan­dis que les prix de la plu­part des pro­duits ont bon­di en décem­bre de 25,5% en moyenne. Avec là aus­si des dis­par­ités :

Pro­duits ali­men­taires : 30%
Trans­ports (bus et trains) : +250% envis­agés, pour le moment sus­pendus. (en décem­bre : 32%)
Car­bu­rant : +6,5%
Mutuelles de san­té : +40% en jan­vi­er, puis 28% de mieux en févri­er
Télé­phonie : +29% entre décem­bre et jan­vi­er
Énergie (élec­tric­ité, gaz…) : cer­tains four­nisseurs pro­jet­tent des aug­men­ta­tions de près de 90%, non encore approu­vées (mais ça ne saurait tarder)

(Sources : CNN espag­nol et La diaria.com)

Pour vous don­ner une petite idée, quelques com­para­isons. Voici à qua­tre ans d’intervalle, l’évolution des prix de cer­tains pro­duits com­muns (Pour 2020, j’ai sim­ple­ment util­isé mes archives per­so) :

Ver­tig­ineux, non ? Notez cepen­dant qu’en 2020, le peso était à 0,015 € env­i­ron. Aujourd’hui, il est à 0,0011€. Presque treize fois moins ! Autrement dit, pour nous, la vari­a­tion est moin­dre : la bière est passée de 1,20€ à 1,54€, le bouquin de 7,50€ à 16,50€ (bah oui quand même !) et le kg de tomates de 0,93€ à 1,32€. Mais pour les Argentins, en revanche…

Mafal­da et ses amis atten­dent la fin de l’or­age !

Parc national en flammes !

Le 25 jan­vi­er dernier, le Parc Nation­al « Los Alerces » (Site UNESCO), dans la province du Chubut (Patag­o­nie argen­tine) a été vic­time d’un énorme incendie, cau­sant la destruc­tion de plus de 2500 hectares de forêt pri­maire dans une zone pro­tégée.

L’origine crim­inelle de l’incendie a été établie assez rapi­de­ment, mais comme on pou­vait s’y atten­dre dans ce pays mar­qué par une irré­ductible frac­ture poli­tique, les mis­es en cause vari­ent beau­coup en fonc­tion des posi­tions des uns et des autres.

Car le Parc se situe en pleine zone revendiquée his­torique­ment par le peu­ple orig­i­naire Mapuche, dont le ter­ri­toire se trou­ve à cheval sur deux pays, Argen­tine et Chili (où ils sont plutôt appelés « Aura­cans »).

Géo­graphique­ment, et en ter­mes régionaux actuels, on peut situer leur ter­ri­toire sur une région s’étalant entre Val­divia (Ch.) et San Mar­tin de Los Andes (Arg.) au nord, jusqu’au sud de l’île de Chiloe (Ch.) et la ville de Trev­elin (Arg.). Sachant que ce ter­ri­toire d’origine n’a cessé de se rétré­cir depuis la con­quête espag­nole, et que par ailleurs, les Mapuch­es, comme tout le monde, ont pas mal bougé et sont aujourd’hui dis­séminés sur presque toute la moitié sud du pays.

Ter­ri­toire approx­i­matif des Mapuch­es. Le Parc nation­al los Alerces (Les mélèzes) se situe près de la local­ité d’Esquel sur cette carte.

Aujourd’hui, on estime à env­i­ron 2 mil­lions la pop­u­la­tion Mapuche, avec une forte dis­par­ité entre Chili (1 700 000) et Argen­tine, où ils ne seraient plus que 200 000.

Il faut dire qu’ils ont été large­ment mas­sacrés au cours des dif­férentes cam­pagnes anti-indigènes des deux côtés de la fron­tière, à la fin du XIXème siè­cle. Et notam­ment lors de la fameuse « Con­quête du désert » argen­tine, qui a pra­tique­ment bal­ayé tout ce qu’il restait de peu­ples orig­i­naires.

En Argen­tine d’ailleurs, les recense­ments sont sujets à cau­tion, et objet de nom­breuses manip­u­la­tions. Ici, la ten­dance est générale­ment à la mino­ra­tion, et, autant que faire se peut, à la néga­tion du statut Mapuche. L’objectif étant de nier, ou à tout le moins de min­imiser, l’existence de «vrais» Mapuch­es au sein de la nation. Puisqu’on ne peut plus les mas­sacr­er, on les efface des sta­tis­tiques.

Ce qui per­met égale­ment de con­tester leurs reven­di­ca­tions ter­ri­to­ri­ales, et c’est ce qui nous ramène à l’incendie dra­ma­tique de Los Alerces.
Depuis longtemps, les Mapuch­es se sont organ­isés pour réclamer leurs droits ter­ri­to­ri­aux légitimes sur des ter­res ances­trales. Ils se sont regroupés au sein d’un mou­ve­ment, le RAM (Résis­tance ances­trale Mapuche), qui organ­ise des occu­pa­tions de ter­rains.

Dès lors, la tac­tique des autorités est sim­ple. 1) On con­teste aux man­i­fes­tants le statut de Mapuche. Ces indi­ens-là seraient de faux indi­ens qui prof­i­tent d’un con­texte pour semer la zizanie à leur pro­pre prof­it. Leurs reven­di­ca­tions ne sont fondés sur aucune base légitime. 2) Men­er une répres­sion bru­tale, pour provo­quer en retour une réac­tion vio­lente. Les man­i­fes­tants devi­en­nent alors «des ter­ror­istes». C’est com­mode : on peut alors dif­fuser de belles images à la télé, qui cho­queront à tout coup l’Argentin moyen devant son poste : bar­ri­cades, jets de pier­res, destruc­tions, scènes de guéril­la, images de déso­la­tion. On con­nait le principe : c’est celui de la guerre des images, tou­jours gag­née par celui qui peut les choisir.

L’enquête sur les orig­ines de l’incendie du Parc est tou­jours en cours. Comme sou­vent en Argen­tine sur ce genre de sujet sen­si­ble, il est plus que prob­a­ble qu’elle ne don­nera rien de bien solide, sinon deux thès­es qui s’affronteront sans fin.

Pour les autorités, c’est facile. On tient un coupable : un gar­di­en du Parc lié aux Mapuch­es, qui aurait volon­taire­ment provo­qué deux départs de feu. Mais si on se demande quel intérêt pour­raient avoir les Mapuch­es à détru­ire volon­taire­ment leur envi­ron­nement, en revanche, il est intéres­sant de not­er que le ter­ri­toire même du Parc ali­mente les con­voitis­es de grandes entre­pris­es. C’est ain­si, comme le relève le quo­ti­di­en La Nación, citant une source indi­enne, qu’un gros pro­prié­taire ter­rien, un cer­tain Lewis, a dans ses car­tons un pro­jet de bar­rage hydroélec­trique, ain­si qu’un plan de con­struc­tion immo­bil­ière.

Ce qui est sig­ni­fi­catif, c’est l’usage à géométrie vari­able de l’identité mapuche, qu’on passe son temps à nier mais qu’on n’hésite pas à brandir dès qu’il s’agit de trou­ver des boucs émis­saires. Pour faire court : il n’y a plus de Mapuch­es, mais s’il y a le feu quelque part, ce sont pour­tant des Mapuch­es qui sont respon­s­ables. C’est bien pra­tique.

Saura-t-on un jour qui a provo­qué l’incendie ? L’expérience mon­tre large­ment que la jus­tice argen­tine est dans ce domaine une spé­cial­iste de l’escamotage et de la dis­sim­u­la­tion. Si on veut que ce soit des Mapuch­es, alors, ce sera des Mapuch­es. Aucune bonne occa­sion ne doit être nég­ligée de brouiller l’image des derniers indi­ens restants auprès d’un pub­lic majori­taire­ment “blanc”.

En atten­dant, un des prin­ci­paux parcs nationaux patag­o­niens a été réduit en cen­dres. Il n’est plus le seul. Plusieurs autres incendies se sont déclarés ces jours-ci dans le même secteur : Parc Nation­al Nahuel Huapi, près de San Car­los de Bar­iloche, et Parc Nation­al de Lanín, près de San Martín de los Andes. Des incendies prob­a­ble­ment dus à l’imprudence de touristes, et aggravés par le con­texte de très fortes chaleurs en ce moment sur le pays, où le ther­momètre dépasse régulière­ment les 40. (Moins en Patag­o­nie, je vous ras­sure. Mais même là, on dépasse large­ment les moyennes de sai­son ! Au moment où j’écris, on relève 31° à Neuquén et 20° à Bar­iloche).

Il est tout de même désolant de voir l’état de la défense de l’environnement dans ce pays, où ce con­cept doit tou­jours s’effacer der­rière des intérêts poli­tiques et économiques de court terme, et où n’existe mal­heureuse­ment aucun mou­ve­ment écol­o­giste digne de ce nom. Entre pré­da­tion immo­bil­ière et indus­trielle, cli­ma­to-scep­ti­cisme, et récupéra­tion poli­tique, l’Argentine parait totale­ment rétive à toute remise en ques­tion d’un mod­èle de développe­ment dépassé. Et ce n’est cer­taine­ment pas avec l’élection d’un ultra-libéral « anar­cho-cap­i­tal­iste » et féro­ce­ment cli­ma­to-scep­tique comme Milei que ça va s’arranger.

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Quelques liens

Une petite prom­e­nade dans le Parc nation­al Los Alerces. Vidéo de 11’56, en espag­nol sous-titré en français. Avant incendie bien sûr !!

Compte-ren­du de l’en­quête en cours dans La Nación.

La sit­u­a­tion actuelle de l’in­cendie, au 6 févri­er. (Pagina/12)

Premières mesures

Les pre­mières mesures vien­nent de tomber. Le nou­veau prési­dent Argentin, Javier Milei, et ses plus proches col­lab­o­ra­teurs, min­istres et con­seillers, ont pub­lié le tant atten­du «DNU», autrement dit, le «Décret de néces­sité et d’urgence», paquet de mesures à appli­quer au plus vite pour tir­er le pays du puits.

C’est prin­ci­pale­ment la fameuse «Loi omnibus», dont l’application est prévue pour s’étendre jusqu’à fin 2025, et qui trans­fère, en quelque sorte, le pou­voir nor­male­ment dévolu au Par­lement à l’exécutif. Autrement dit, le gou­verne­ment, privé de majorité dans ce même par­lement (rap­pel : le par­ti de Milei compte 38 députés sur 272 et 7 séna­teurs sur 72), va s’en pass­er pour avancer par décrets.

Pre­mière mesure, juste­ment prévue pour mod­i­fi­er cet état de choses bien embê­tant pour Milei (sa minorité lég­isla­tive) : chang­er le sys­tème élec­toral. Désor­mais, la pro­por­tion­nelle s’efface au prof­it du mod­èle bri­tan­nique de scrutin uni­nom­i­nal à un tour. Pour cela, le gou­verne­ment va créer des cir­con­scrip­tions dans toutes les provinces. En principe, le nom­bre de sièges dépen­dra du nom­bre d’habitants (ce qui au pas­sage don­nera un poids démesuré, dans ce pays où la den­sité démo­graphique est très iné­gale­ment répar­tie, aux provinces très peu­plées de Buenos Aires et Cór­do­ba). Dans la pra­tique, le gou­verne­ment pour­ra bien enten­du les mod­el­er à la mesure de ses intérêts élec­toraux. On con­nait bien ça chez nous, où le char­cu­tage de cir­con­scrip­tions est un sport très pra­tiqué.

Dans deux ans, il y aura des élec­tions lég­isla­tives de mi-man­dat, Milei compte sur cette réforme pour qu’elles tour­nent à son avan­tage.

Mais cela, c’est de la petite bière à côté de ce qui attend les Argentins dans les mois à venir. Je ne vais pas dress­er ici la liste exhaus­tive des dif­férentes mesures d’urgence bien­tôt mis­es en appli­ca­tion. Je vais juste me con­tenter des plus emblé­ma­tiques.

- Pri­vati­sa­tion immé­di­ate de nom­breuses entre­pris­es publiques, dont YPF (pét­role et car­bu­rants), la Poste argen­tine, la société des chemins de fer, la Banque Nationale argen­tine, Aero­lin­eas argenti­nas (com­pag­nie aéri­enne), la société des routes et autoroutes, ain­si que divers­es entités de médias publics.

- Libéral­i­sa­tion totale du marché des hydro­car­bu­res, ain­si que de leur prix de vente.

- Abro­ga­tion de toutes les lois pro­tec­tri­ces du con­som­ma­teur. Par exem­ple, et pour le décrire sim­ple­ment, les lois lim­i­tant les hauss­es de prix, ou celles des­tinées à aider les familles en dif­fi­culté (Ley de abastec­imien­to, ley de gón­dolas, ley del com­pre nacional…). Autre exem­ple, la libéral­i­sa­tion totale, ou presque, des con­trats régis­sant les baux de loca­tion. Désor­mais, plus aucune règle : seul régi­ra le con­trat entre pro­prié­taire et locataire. Ceux-ci devront s’entendre préal­able­ment sur la durée du bail, le mon­tant de la cau­tion, la péri­od­ic­ité et le mon­tant des reval­ori­sa­tions du loy­er, et même sur la devise avec laque­lle devra être payé celui-ci, totale­ment libre. On voit d’ici les con­séquences sur la frag­ili­sa­tion des locataires dans les secteurs où le loge­ment sera en ten­sion.

- Mod­i­fi­ca­tion du droit du tra­vail. Notam­ment, avec de sévères restric­tions du droit de grève. Le blocage et l’occupation de locaux, par exem­ple devient un motif de licen­ciement sans indem­nités. De même, dans les secteurs con­sid­érés comme «essen­tiels» (la palette est assez large et va de la pro­duc­tion de médica­ments au trans­port pub­lic en pas­sant par tout type d’industrie, sidérurgique, chim­ique, agro-ali­men­taire et même la radio-télévi­sion), un ser­vice min­i­mum de 50% des effec­tifs est insti­tué.

- Lim­i­ta­tion du droit de man­i­fes­ta­tion. Naturelle­ment, le gou­verne­ment prévoit que ses mesures ne vont pas aller sans protes­ta­tions. Pour y faire face, il prévoit donc égale­ment d’en restrein­dre le droit en imposant de déclar­er toute man­i­fes­ta­tion (même « spon­tanée », c’est écrit dans la loi !) 48 heures à l’avance, et d’interdire tout blocage de rues, sous peine de sanc­tion pour les organ­isa­teurs. Les peines prévues sont d’ailleurs aggravées, bien au-delà des deux ans de prison déjà en vigueur.

- Exten­sion du droit à la légitime défense. Autrement dit, chaque citoyen pour­ra se défendre «pro­por­tion­nelle­ment» à l’attaque. Une pro­por­tion­nal­ité qui, dit égale­ment la nou­velle loi, devra être tou­jours inter­prétée sous l’angle le plus favor­able pour la per­son­ne attaquée. Cela s’accompagnera naturelle­ment d’une large libéral­i­sa­tion de l’usage des armes.

- Régu­lar­i­sa­tion de tous les con­trats de tra­vail illé­gaux. Cette mesure per­me­t­tra de légalis­er d’un coup de baguette mag­ique, par exem­ple, les con­trats léonins entre employeurs et employés. Au béné­fice des uns et au détri­ment des autres, cela va de soit.

Dif­fi­cile de savoir exacte­ment ce qu’en pense le citoyen moyen pour le moment. Syn­di­cats et par­tis de gauche sont très mobil­isés, il y a déjà eu plusieurs man­i­fes­ta­tions très suiv­ies devant le Par­lement, ou comme hier sur la Plaza de Tri­bunales, autrement dit, devant le palais de jus­tice. Les prix devraient forte­ment aug­menter dans les jours à venir, c’est déjà le cas pour beau­coup de pro­duits, cer­tains pro­duc­teurs prof­i­tant du con­texte pour anticiper large­ment le mou­ve­ment et en tir­er de sub­stantiels béné­fices. Les prix des car­bu­rants notam­ment ont déjà bon­di de 70%. Le peso a per­du plus de la moitié de sa valeur. Il fal­lait 400 pesos pour un euro avant les élec­tions, il en faut désor­mais 900.

Mais pour le moment, la majorité de la pop­u­la­tion reste atten­tiste, et assez fatal­iste. L’impression générale, c’est que «ça ne peut pas être pire qu’avant». Surtout que pour l’instant, en dehors de l’augmentation con­stante des prix (mais cette spi­rale était déjà en mou­ve­ment avant), aucune mesure n’est vrai­ment entrée en vigueur, ou n’a fait sen­tir ses con­séquences directes sur la vie quo­ti­di­enne.

Les gens se soucient comme d’une guigne des prob­lèmes de démoc­ra­tie soulevés par la mar­gin­al­i­sa­tion du Par­lement, voire sa totale mise à l’écart. Dans l’ensemble, ils veu­lent croire Milei quand il jus­ti­fie l’actuelle dégra­da­tion de la sit­u­a­tion économique par «c’est un mau­vais moment à pass­er, après ça ira beau­coup mieux». Ils pensent qu’en effet, il faut en pass­er par là pour assainir la sit­u­a­tion du pays. Pour para­phras­er, encore et tou­jours, Bernard Lav­il­liers, les Argentins sont fatigués, et donc peu mobil­isés. Ils espèrent sans espér­er. Ils ne sont pas dupes : aus­si loin qu’on remonte le temps, la classe poli­tique les a tou­jours blousés.

Mais Milei devrait se méfi­er. Si ses mesures, qui prof­i­tent pour l’instant surtout aux pos­sé­dants et aux dirigeants d’entreprises privées, n’inversent pas prompte­ment la vapeur, l’ombre de 2001 et de ses émeutes dés­espérées pour­raient bien se remet­tre à plan­er au-dessus de sa tête. Et la tronçon­neuse faire son appari­tion non plus dans ses mains, mais dans celles du peu­ple.

*

Quelques arti­cles de presse argen­tine sur le sujet :

Les prin­ci­pales mesures prévues :

https://www.lanacion.com.ar/politica/las-claves-de-la-ley-omnibus-lo-que-tenes-que-saber-sobre-el-proyecto-y-como-te-puede-impactar-nid27122023/#/#respuestas‑3

https://www.pagina12.com.ar/697341-un-decretazo-para-barrer-con-miles-de-derechos

Le texte com­plet du décret :

https://www.pagina12.com.ar/697286-el-decreto-nacional-de-urgencia-que-firmo-javier-milei-y-sus

Passation de pouvoir

C’est aujourd’hui que ça se passe : offi­cielle­ment, le fau­teuil de Riva­davia, comme on appelle là-bas celui de la prési­dence (du nom du pre­mier prési­dent Argentin après l’indépendance), change de locataire. Javier Milei, élu en novem­bre, prend la place d’Alber­to Fer­nán­dez, le sor­tant, qui va pou­voir s’occuper de son chien. Il a d’ailleurs déjà quit­té le loge­ment prési­den­tiel d’Olivos, dans la ban­lieue de Buenos Aires. (Oui, en Argen­tine, le prési­dent ne loge pas dans la « Mai­son rose », comme on appelle le palais prési­den­tiel, mais une vil­la de ban­lieue (chic, la ban­lieue, je vous ras­sure).

Plan de sit­u­a­tion : entourée en bleu, la rési­dence prési­den­tielle, dite “Quin­ta de Olivos” ; flèche rouge, la Casa Rosa­da, ou Palais prési­den­tiel, croix rouge, le Con­grès.

Comme dit un de mes amis argentins, le petit peu­ple est dans l’expectative. C’est le moins qu’on puisse dire, vis-à-vis d’un élu qui était totale­ment incon­nu il y a trois ans, sur un pro­gramme promet­tant sang, larmes et mas­sacre de l’État à la tronçon­neuse.

Les Argentins veu­lent y croire. S’ils ont voté à plus de 56% pour celui-là, c’est que d’abord et avant tout, ils en avaient marre, et plus que marre, des guig­nols qui gou­ver­naient jusque-là, et qui n’ont réus­si qu’à amen­er le pays au bord du gouf­fre. Ou plutôt, car­ré­ment DANS le gouf­fre. Plus de 100% d’inflation, 40% de pau­vreté, un peso qui ne vaut plus qu’un quart de cen­time d’euro, un déficit abyssal ; selon les jour­naux de droite, Milei hérite de la pire sit­u­a­tion économique de tous les temps. (Bon, ils feignent d’oublier la cat­a­stro­phe de 2001, après 10 ans de gou­verne­ment du déjà ultra-libéral Men­em, une des idol­es du nou­v­el arrivant : à cette époque, on avait même con­nu des émeutes de la faim et des pil­lages de mag­a­sins !)

Nous avons déjà brossé ici, et , le por­trait de l’artiste et les grandes lignes de son pro­gramme. On va donc désor­mais le voir à l’œuvre. Il a promis d’entamer façon guerre éclair, avec une loi dite « Ley omnibus ». En clair, un « paquet », comme dis­ent nos écon­o­mistes dis­tin­gués, de mesures d’urgence des­tinées à provo­quer un choc. En résumé : dérégu­la­tions économiques, pri­vati­sa­tions des entre­pris­es publiques, réforme des lois du tra­vail (et notam­ment réduc­tion du droit de grève), sim­pli­fi­ca­tion du sys­tème fis­cal.

Milei a mis à prof­it la péri­ode de tran­si­tion com­prise entre la date de son élec­tion et aujourd’hui pour peaufin­er son gou­verne­ment et surtout, trou­ver des alliés prêts à mon­ter dans son bateau. En effet, mal­gré une vic­toire per­son­nelle tout ce qu’il y a de plus écla­tante, il n’en demeure pas moins que lég­isla­tive­ment par­lant, son mou­ve­ment, « La lib­er­tad avan­za » (traduisez lit­térale­ment), reste minori­taire en sièges.

Ces derniers jours ont donc été par­ti­c­ulière­ment occupés à négoci­er de pied ferme avec de poten­tiels parte­naires. Cela n’a pas été sans tiraille­ments, on s’en doute, car pour appâter le cha­land, il a bien fal­lu met­tre un peu d’eau dans le vin, ce qui, comme de juste, n’a pas réjoui les plus ortho­dox­es du par­ti, allergiques aux moin­dres con­ces­sions. On compte déjà cer­taines démis­sions fra­cas­santes.

Idem d’ailleurs chez les poten­tiels parte­naires. Enten­dez, essen­tielle­ment l’alliance de droite Jun­tos por el cam­bio (JXC) de l’ancien prési­dent Macri et de la can­di­date battue au pre­mier tour Patri­cia Bull­rich. Celle-ci fera d’ailleurs par­tie du prochain gou­verne­ment ! Imag­inez cela chez nous : Le Pen élue, et Dar­manin bom­bardé min­istre de la Sécu­rité publique ! Il s’est donc passé la même chose que ce qui serait arrivé ici : la droite s’est frac­turée entre pro et anti col­la­bos.

Bon, je ne veux pas com­plex­i­fi­er la chose à l’extrême, la poli­tique argen­tine, c’est assez com­pliqué comme ça, mais sachez égale­ment que Milei est allé frap­per à la porte de cer­tains péro­nistes, et qu’il a été bien accueil­li !

L’aveni­da de mayo, avec au fond, le palais prési­den­tiel.

C’est ain­si que cer­taines mesures présen­tées comme «phares» dans son pro­gramme se sont déjà vues repoussées aux cal­en­des grec­ques. Il n’est plus ques­tion pour le moment de sup­primer la banque cen­trale, con­fiée à un ancien du gou­verne­ment Macri (2015–2019) et de la célèbre Deutsche Bank, où il a été inquiété (mais relaxé) pour traf­ic de dettes pour­ries. Plus ques­tion non plus de faire bas­culer la mon­naie dans le dol­lar. Les jeunes vont être déçus : beau­coup ont voté Milei en pen­sant qu’il allait échang­er cha­cun de leurs pesos par un bil­let vert ! Pour le moment, il n’est ques­tion que d’une déval­u­a­tion de plus, à hau­teur de 50%. Rien que ça. Avec à la clé une coquette hausse des prix, puisque de toute façon Milei a fer­me­ment l’intention de les libér­er dans les grandes largeurs. Le jour­nal Clarín en annonce des vertes et des pas mûres dans son édi­tion d’aujourd’hui : péages, essence, gaz, élec­tric­ité, trans­ports, écoles privées, télé­com, loy­ers…

Selon le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, on devrait assis­ter à un grand clas­sique de la poli­tique argen­tine : la revanche de classe. Pour Alfre­do Zaiat, «Le plan économique de Milei fait fi de sa promesse élec­torale de détru­ire « la caste poli­tique » et reprend en revanche l’idée d’appliquer une austérité régres­sive, en réal­isant le rêve humide du pou­voir économique : recon­fig­ur­er le fonc­tion­nement de la société comme si rien ne s’était passé en Argen­tine et dans le monde ces cent dernières années». Il cite in-exten­so dans son arti­cle un texte extrême­ment éclairant de Marce­lo Dia­mand sur le phénomène du «bal­anci­er argentin», qui fait altern­er invari­able­ment poli­tiques redis­trib­u­tives et ultra-libéral­isme, avec les mêmes résul­tats  cat­a­strophiques dans cha­cun des cas.

Pour le moment, les Argentins sont majori­taire­ment opti­mistes, et con­fi­ants dans la capac­ité du nou­veau prési­dent à amélior­er leur quo­ti­di­en. Le plan d’austérité ne leur fait pas peur, car ils espèrent tous (75% de sondés) qu’il impactera surtout… les autres ! Comme à chaque change­ment de gou­verne­ment, c’est l’état de grâce qui pré­vaut. Selon un sondage, moins des 44% des gens qui n’ont pas voté pour Milei au sec­ond tour en gar­dent une mau­vaise opin­ion. Ce qui sig­ni­fie en creux que pas mal de ceux-ci, finale­ment, lui accor­dent néan­moins une chance. En face, le gou­verne­ment sor­tant s’en va la queue entre les jambes : il n’est regret­té que par 16 % des sondés.

Néan­moins, pas mal « d’observateurs » comme dis­ent nos jour­naux, prévoient que cet état de grâce sera de courte durée. C’est le cas notam­ment du Finan­cial Times de same­di dernier.

La céré­monie d’investiture aura lieu cet après-midi à Buenos Aires, ce soir donc pour nous. En rai­son de la présence de per­son­nal­ités inter­na­tionales, mais aus­si d’une grande prob­a­bil­ité de man­i­fes­ta­tions croisées, pros venus faire la fête et antis venus la gâch­er, le dis­posi­tif polici­er devrait être assez mus­clé, même si, para­doxale­ment, c’est le gou­verne­ment sor­tant, mais encore en exer­ci­ce jusqu’à la presta­tion de ser­ment de Milei, qui doit s’en charg­er. Pas mal de grabuge à anticiper, donc, d’autant que les noms de cer­tains invités sont à haut poten­tiel inflam­ma­ble : Bol­sonaro, le chance­li­er Israélien Eli Cohen, Zelen­sky, le prési­dent Hon­grois Vik­tor Orban… La France, pour sa part, n’y délègue que son ambas­sadeur, tan­dis que l’Espagne ne se mouille pas telle­ment plus, poli­tique­ment : c’est le roi Philippe VI qui s’y colle.

A par­tir de demain l’Argentine prend donc un nou­veau départ. Pour Milei et ses sym­pa­thisants, il s’agit bien de rompre totale­ment avec le «mod­èle col­lec­tiviste», pour réin­stau­r­er «l’ordre libéral».

Pour bien affirmer son désir de tourn­er le dos à la «caste», pour la pre­mière fois depuis la fin de la dic­tature, le prési­dent ne lira pas son dis­cours d’investiture à l’intérieur du Par­lement et face aux élus, mais dehors sur les escaliers, face à la foule. De toute façon, il compte bien se pass­er de l’avis des par­lemen­taires pour procéder à la pro­mul­ga­tion des pre­mières mesures dites « d’urgence ».

Le bâti­ment du Con­grès, par­lement argentin.

Un pop­ulisme chas­se l’autre, en quelque sorte, même si on peut dis­cuter de la réelle sub­stance du terme. On peut au moins lui con­céder un cer­tain courage poli­tique : il ne va pas se con­tenter de semer le vent, il va car­ré­ment déchain­er la tem­pête. Pour le moment, l’Argentin est prêt mal­gré tout à mon­ter dans le bateau. Reste à savoir s’il le sera tou­jours autant après avoir ren­du tripes et boy­aux.

*

Le présent texte ren­voie à de nom­breux arti­cles glanés dans les trois prin­ci­paux quo­ti­di­ens argentins. Ajoutons‑y le court doc­u­men­taire d’Arte, passé hier same­di dans le cadre de l’émission « Arte Reportages », et qui inter­roge, pour l’essentiel, les moti­va­tions et les espoirs des électeurs de Milei. Un film qui, hélas, ne con­tex­tu­alise guère son sujet, se lim­i­tant à ten­dre son micro sans expli­quer vrai­ment les enjeux économiques et soci­aux de la dernière élec­tion. Mais qui reste très éclairant quant à la psy­cholo­gie argen­tine du moment. L’émission est vis­i­ble en ligne, sur ARTE.tv.

 

Réactions de la presse française

Petit tour rapi­de de la presse française, après la vic­toire de Javier Milei à l’élection prési­den­tielle argen­tine. (Compte-ren­du de cette élec­tion ici)

Libéra­tion a la gueule de bois, soulig­nant que le monde poli­tique « oscil­lait entre par­al­lèles avec Trump et Bol­sonaro, félic­i­ta­tions polies et silence radio ». Les pre­mières félic­i­ta­tions, et les plus chaleureuses, émanant juste­ment des deux anciens prési­dents Etat­sunien et Brésilien. Faisant le tour des réac­tions de notre univers poli­tique français, il relève sans sur­prise l’abattement à gauche (Aurélie Trou­vé, LFI : « en atten­dant de meilleurs lundis matin, les Argentin.e.s restent un grand peu­ple » ou encore l’écolo Yan­nicke Jadot : « L’internationale de l’extrême-droite a pro­duit son pire mon­stre poli­tique, Javier Milei : l’ultra-libéralisme pour sor­tir des rav­ages soci­aux du libéral­isme, le cli­ma­to-scep­ti­cisme face au dérè­gle­ment cli­ma­tique… le néga­tion­nisme comme pro­jet. »).

Selon ce même arti­cle, et de façon plus inat­ten­due, il sem­ble que la droite ne soit pas trop pressé de se lancer dans les com­men­taires, tan­dis qu’à l’étranger, la Russie et la Chine se sont mon­trées d’une pru­dence toute diplo­ma­tique, face à un futur parte­naire très imprévis­i­ble. Surtout pour les Chi­nois, étant don­né son anti­com­mu­nisme vir­u­lent.

Le jour­nal ressort par ailleurs pour ses lecteurs cinq arti­cles sur Milei, pour mieux com­pren­dre sa per­son­nal­ité et son pro­gramme.

Au Figaro aus­si, on est cir­con­spect, ce qui est moins atten­du venant de la part d’un quo­ti­di­en aus­si droiti­er. On aurait imag­iné un poil plus d’enthousiasme. Soulig­nant l’échec patent du gou­verne­ment précé­dent, le Fig’ insiste égale­ment sur la per­son­nal­ité cli­vante et out­ran­cière du vain­queur, et révèle une infor­ma­tion éton­nante : son adver­saire mal­heureux, Ser­gio Mas­sa, aurait en son temps apporté un sou­tien financier au par­ti de Milei, pour faire mon­ter celui-ci au détri­ment de la droite clas­sique !

Après avoir rap­pelé les mesures phares de son pro­gramme, comme la sup­pres­sion des min­istères les plus soci­aux (Affaires sociales, Edu­ca­tion, Droits de la femme) ain­si que du droit à l’avortement, le jour­nal souligne qu’en rai­son de sa minorité au Par­lement, il devra trou­ver des appuis dans la droite clas­sique. Ceux-ci ne devraient pas man­quer : à droite naturelle­ment, mais même chez cer­tains péro­nistes héri­tiers de la péri­ode Men­em, un ancien prési­dent lui aus­si ultra libéral auquel se réfère par­fois Milei.

Autres sou­tiens net­te­ment moins reluisants : des anciens mil­i­taires et tor­tion­naires des années de plomb, réjouis par les posi­tions de la future vice-prési­dente en faveur d’une réha­bil­i­ta­tion de la dic­tature de 1976–1983.

Le Monde, enfin, utilise lui aus­si la com­para­i­son avec Don­ald Trump, et anticipe le grand retour de l’intervention du Fonds moné­taire inter­na­tion­al (FMI) dans une économie exsangue.

On n’at­tend plus que la réac­tion de la télé Bol­loré. Non par­don. On ne l’at­tend pas. On la con­nait déjà. Les Argentins sont vrai­ment un grand peu­ple.

L’extrême-droite au pouvoir !

Il fal­lait s’y atten­dre, mais ce qui n’était pas prévu, c’est l’ampleur de la dif­férence : 56% con­tre 44% !

Hier, les argentins ont donc choisi de se lancer dans le vide, en élisant Javier Milei, surnom­mé par beau­coup «le dingue». Suiv­ant un mou­ve­ment qua­si général dans notre monde ressem­blant de plus en plus à un canard sans tête, un peu­ple débous­solé et épuisé se tourne vers la solu­tion la plus sui­cidaire : don­ner les clés du restau­rant à l’extrême-droite ultra-libérale, dans l’espoir qu’une fois la table ren­ver­sée, on pour­ra remet­tre un plus beau cou­vert.

Voici donc un nou­veau Trump/Bolsonaro (ajoutez les auto­crates actuels ou passés les plus fan­tai­sistes qui vous vien­nent à l’esprit) par­venu au pou­voir suprême.

Ceux qui auront lu mes arti­cles précé­dents ne seront guère éton­nés. Aucun mérite : la cat­a­stro­phe était écrite à l’avance, à par­tir de la cer­ti­tude qu’aucun(e), vrai­ment aucun(e) candidat(e) réelle­ment soucieux(se) du bien pub­lic et de l’intérêt com­mun de ce pays à la dérive ne se pro­fi­lait à l’horizon.

Après avoir écarté dès le pre­mier tour l’alternative, déjà ten­tée et ayant large­ment prou­vé son inef­fi­cac­ité, de la droite clas­sique, les Argentins n’avaient gardé que deux pos­si­bil­ités : la peste péro­niste et le choléra fas­ciste. (Rap­pelons que là-bas, les deux can­di­dats estampil­lés de gauche ont obtenu moins de 3% au pre­mier tour).

Tout bien con­sid­éré, il n’y avait guère d’autre issue pos­si­ble. Quel élec­torat décide d’élire un min­istre de l’économie affichant un bilan de près de 150% d’inflation annuelle, et une mon­naie qui s’échange en quart de cen­times par rap­port, par exem­ple, à l’euro ? Dans un pays où les prix valsent quo­ti­di­en­nement, tou­jours dans le même sens, où la pau­vreté atteint 40% de la pop­u­la­tion ?

Le péro­nisme est défait, et on ne peut que con­firmer la logique et l’inéluctable de l’événement, après 16 ans (sur les 20 derniers) au pou­voir, et une prépondérance poli­tique de près de 80 ans, depuis la pre­mière élec­tion de Juan Perón en 1946.

Le prob­lème, c’est que cette fois, les Argentins ne se sont pas con­tentés de tourn­er une page : ils ont car­ré­ment décidé de déchir­er tout le bouquin. Et chargé un incon­nu présen­tant de lourds symp­tômes psy­chi­a­triques d’en écrire un nou­veau.

Milei pour­ra-t-il réelle­ment appli­quer le pro­gramme déli­rant qu’il a annon­cé lors de la cam­pagne ? Rap­pelons quelques mesures par­mi les plus emblé­ma­tiques : pri­vati­sa­tion totale du secteur de l’é­d­u­ca­tion, sup­pres­sion de la banque cen­trale et de la mon­naie locale, pour la rem­plac­er par le dol­lar, réduc­tion dras­tique des aides sociales, libéral­i­sa­tion totale de l’économie, sup­pres­sion du droit à l’avortement, déré­gle­men­ta­tion de la vente d’armes. Sa vice-prési­dente, Vic­to­ria Vil­laru­el, fille d’un ancien lieu­tenant-colonel, et nièce d’un autre mil­i­taire jugé pour séques­tra­tion et tor­ture pen­dant la dic­tature, veut trans­former le musée com­mé­moratif de la répres­sion des années 1976–1983 en parc de jeux.

Comme dit la Nación, « on entre dans une géo­gra­phie incon­nue». C’est le moins qu’on puisse dire. Le très antipéro­niste J. Morales Solá, dans le même quo­ti­di­en, s’en réjouit, préférant voir la coupe à moitié pleine : «L’Argentine a décidé de quit­ter un ter­ri­toire con­nu pour ouvrir la porte à un temps poli­tique chargé d’innovations». A l’inverse, dans le quo­ti­di­en de gauche Pagine/12, Eduar­do Aliv­er­ti par­le de «saut dans le vide». Ce quo­ti­di­en tente de pren­dre les choses avec un min­i­mum d’humour, comme le mon­tre le dessin de Daniel Paz, où l’on voit un cou­ple d’Argentins pilotant une bar­que, et échangeant le dia­logue suiv­ant : «Et main­tenant, qu’est-ce qu’on va faire ?» «Ce qu’on a tou­jours fait : ramer».

Pour beau­coup d’observateurs argentins, la vic­toire de Milei est d’abord et avant tout la défaite du péro­nisme. C’est le cas notam­ment de Clar­in, jour­nal notoire­ment antipéro­niste, qui con­sacre plus d’articles à cette défaite qu’à la vic­toire de Milei.

C’est une évi­dence. C’est un pou­voir usé, que les divi­sions et la cor­rup­tion ont ren­du non seule­ment impuis­sant, mais aus­si et surtout détestable aux yeux d’une majorité prête à tout pour s’en débar­rass­er. Y com­pris, donc, en por­tant au pou­voir une sorte de Doc­teur Folam­our, en espérant faire parte des élus qui se sauveront du cat­a­clysme à prévoir.

Bon, après le temps de l’euphorie du grand bal­ayage, devrait venir celui de l’expectative. D’ailleurs on com­mence déjà à le sen­tir, même dans les canards locaux de ce matin. Même les plus sat­is­faits de ce ren­verse­ment de table en con­vi­en­nent : l’avenir est plus que jamais imprévis­i­ble. Ce que résume bien Eduar­do Van Der Kooy dans Clarín : «D’abord l’enterrement du Kircherisme (du nom des deux anciens prési­dents péro­nistes, Nestor et Cristi­na Kirch­n­er, NDLA), ensuite le pari pour un change­ment incer­tain».

Milei s’était fait filmer en meet­ing, une tronçon­neuse à la main, his­toire de sym­bol­is­er son pro­gramme. Il lui reste, comme dit, tou­jours dans Clarín, Igna­cio Miri, à «trans­former la tronçon­neuse en instru­ment de gou­ver­nance».

Dans toute cette ébul­li­tion, on peut au moins être sûr qu’une chose ne va pas chang­er en Argen­tine : la divi­sion pro­fonde, enrac­inée dans l’inconscient col­lec­tif depuis qua­si­ment l’avènement de l’Indépendance en 1816, du peu­ple argentin.

Ne reste plus qu’à espér­er que ce pays ne s’enfonce pas dans le chaos et la mis­ère. Per­son­nelle­ment, depuis ce matin, je ne suis pas très opti­miste.

*

Rapi­de revue de la presse écrite française du jour ici.

 

Élection surprise en Argentine !

Énorme sur­prise au vu des résul­tats de la prési­den­tielle argen­tine ce dimanche. Alors qu’on attendait la comète Milei, poussée par des sondages dont cer­tains avançaient même une pos­si­bil­ité d’élection dès le pre­mier tour, c’est Ser­gio Mas­sa, le représen­tant d’une majorité au pou­voir totale­ment décriée et décrédi­bil­isée qui arrive en tête !

Javier Milei, le Trump-Bol­sonaro argentin, ter­mine à plus de 7 points. Mais la plus grosse décon­v­enue est subie par la droite clas­sique, dont la can­di­date, Patri­cia Bull­rich, n’obtient que la troisième place et se voit donc défini­tive­ment élim­inée de la course à la prési­dence.

Voici les résul­tats presque défini­tifs don­nés par la presse argen­tine après plus de 98% des bul­letins dépouil­lés :

CANDIDAT MOUVEMENT TENDANCE RÉSULTAT
Ser­gio Mas­sa Unión por la patria Gauche péro­niste 36, 7 %
Javier Milei La lib­er­tad avan­za Ext. Dr. ultra libérale 30 %
Patri­cia Bull­rich Jun­tos por el cam­bio Droite clas­sique 24 %

Une fois de plus, les sondages se sont totale­ment ramassés. Ils prédi­s­aient une vic­toire nette du can­di­dat d’extrême-droite, et surtout une défaite sèche du can­di­dat de la majorité actuelle, plom­bé par ses résul­tats économiques cat­a­strophiques (Car pré­cisé­ment, Mas­sa est le min­istre de l’économie !), la divi­sion du mou­ve­ment péro­niste entre par­ti­sans de l’ancienne prési­dente – et très cli­vante – Cristi­na Kirch­n­er et ceux d’un péro­nisme plus recen­tré, et une cor­rup­tion endémique du pou­voir en place.

L’analyse de ces résul­tats totale­ment inat­ten­dus ne va pas être une par­tie de plaisir pour les spé­cial­istes du genre. Car jusqu’ici, l’impression dom­i­nante, c’était que les Argentins n’en pou­vaient plus, de ce gou­verne­ment, et allaient le bal­ay­er défini­tif. Mon cama­rade – et très con­ser­va­teur – Manuel prédi­s­ait même (bon, pré­dic­tion un brin auto-réal­isatrice, c’est sûr !) la dis­pari­tion défini­tive du péro­nisme. Rap­pelons quand même les résul­tats des pri­maires, qui n’annonçaient rien de bon pour le péro­nisme au pou­voir : Milei, 30%, la droite 28 et les péro­nistes 27 à répar­tir entre deux can­di­dats en lice.

De nou­veau, le péro­nisme mon­tre sa résilience, con­tre vents et marées. Comme il l’a finale­ment tou­jours fait depuis la chute de son leader charis­ma­tique en 1955.

La Nación de ce matin tente un début d’explication, dans son arti­cle «Le plan Mas­sa a fonc­tion­né : pourquoi il a tri­om­phé dans un pays au bord du gouf­fre». Pre­mier levi­er : la peur. En effet, de nom­breux argentins ne sur­vivent que grâce aux aides sociales. Or, tant Bull­rich que Milei présen­taient des pro­grammes annonçant leur sup­pres­sion. Selon La Nación, après la défaite des pri­maires (Voir ci-dessus), Mas­sa n’a pas lés­iné, juste­ment, sur leur aug­men­ta­tion. Et donc, pour le quo­ti­di­en de droite, sur le clien­télisme.

Tout en agi­tant le spec­tre d’augmentations mas­sives une fois la droite rev­enue au pou­voir : énergie, trans­ports, ali­men­ta­tion, ce dernier secteur se voy­ant d’ailleurs large­ment sub­ven­tion­né par l’État, plus dépen­si­er que jamais. Selon le très antipéro­niste édi­to­ri­al­iste Joaquin Morales Sóla, «On n’a jamais vu dans l’histoire, du moins sur ces dernières 40 années de démoc­ra­tie, un can­di­dat prési­den­tiel gaspiller autant d’argent pub­lic pour aider sa cam­pagne». Bref, résume La Nación, «on a bal­ayé les prob­lèmes sous le tapis», pour flat­ter la pop­u­lace apeurée.

Ce n’est pas entière­ment faux, mais vu l’état d’exaspération d’une majorité d’Argentins, ça reste un poil court.

Eduar­do Aliv­er­ti, dans le quo­ti­di­en de gauche Página/12, livre quelques autres expli­ca­tions. Selon lui, les out­rances de la droite (Milei et sa tronçon­neuse dans les meet­ings, annonçant le mas­sacre de l’État prov­i­dence, les attaques con­tre le Pape, la réha­bil­i­ta­tion de la dic­tature mil­i­taire…), le manque de lead­er­ship de la can­di­date de la droite clas­sique, la désunion de celle-ci, augu­rant de son inca­pac­ité à gou­vern­er, ain­si que le pro­fil plus rassem­bleur de Mas­sa auront fini par remo­bilis­er les électeurs les plus à gauche.

Ceci étant, qu’on soit de gauche ou de droite, il n’y a pas vrai­ment de quoi danser de joie à la lec­ture de ces résul­tats.

A gauche, d’une part, parce qu’on ne voit pas très bien com­ment ces 37% obtenus de haute lutte pour­raient faire des petits lors du deux­ième tour. L’électorat péro­niste s’est déjà large­ment mobil­isé lors du pre­mier, et il n’y a donc plus telle­ment de réserves. Mas­sa appelle à l’unité nationale en agi­tant le spec­tre du néo-fas­cisme représen­té par Milei, mais les chiffres sont là : à eux deux, les can­di­dats du rejet du péro­nisme ont engrangé plus de 53% des voix.

A droite, la défaite cuisante de Patri­cia Bull­rich sonne le début d’une prob­a­ble crise poli­tique interne. Jun­tos por el cam­bio ne représente plus une alter­na­tive crédi­ble au péro­nisme. C’est tou­jours plus facile après coup, mais on aurait pu le prévoir. La défaite de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri en 2019, après un seul man­dat, était un signe clair de désaf­fec­tion : la droite n’avait pas con­va­in­cu de sa capac­ité à sor­tir le pays de son marasme.

Autre signe assez éclairant : Mauri­cio Macri lui-même avait don­né l’impression, pen­dant la cam­pagne, de soutenir davan­tage Milei que la can­di­date de son pro­pre mou­ve­ment.

Le sen­ti­ment qui con­tin­ue de pré­domin­er, c’est celui qui pré­valait lors de la ter­ri­ble crise de 2001 : «Qué se vayan todos», qu’ils se bar­rent, tous. D’où la pop­u­lar­ité du météore pré­ten­du­ment anti­sys­tème Milei. A cette dif­férence près : le péro­nisme, au con­traire de la droite, garde indé­fectible­ment une base pop­u­laire solide, quoi qu’il arrive.

Reste à savoir ce que décideront les électeurs de Bull­rich. Naturelle­ment, Milei, assez déçu de son relatif échec, les appelle à se rassem­bler der­rière lui. Peut-il par­venir à en capter une assez large majorité pour pass­er ?

Math­é­ma­tique­ment, oui. Mais pour cela, il va lui fal­loir liss­er pas mal son dis­cours d’ici le sec­ond tour, car ses out­rances et une par­tie de son pro­gramme ne ras­surent guère cer­tains électeurs pas for­cé­ment prêts à aban­don­ner leur con­ser­vatisme pépère pour embrass­er un ultra-libéral­isme débridé. Déman­tel­er l’état prov­i­dence et inter­dire l’avortement, ça va, mais pro­pos­er une loi per­me­t­tant aux pères de renon­cer à leur droit à la pater­nité, ou rompre les rela­tions diplo­ma­tiques avec le Vat­i­can, ça dépasse un brin leurs lim­ites.

Les par­ti­sans de Milei, ceci dit, restent opti­mistes. «63% des Argentins souhait­ent le change­ment» et «avec 12% d’inflation, le péro­nisme ne peut pas gag­n­er». Mais c’est ce qu’ils dis­aient déjà avant ce dimanche !

Quoiqu’il en soit, le résul­tat du sec­ond tour garde un cer­tain sus­pens. Mais n’incite guère à l’euphorie. Car quel que soit le vain­queur du 19 novem­bre prochain, l’Argentine se réveillera plus divisée que jamais. Qu’elle ait main­tenu au pou­voir un gou­verne­ment qui a jusqu’ici large­ment échoué à revi­talis­er l’économie du pays, ou lais­sé la place à un pop­ulisme d’extrême-droite totale­ment imprévis­i­ble. Ou, au con­traire, trop prévis­i­ble.

C’est ce qui se passe, générale­ment, lorsque la poli­tique ne pro­pose plus, hélas, que de mau­vais­es solu­tions.

Ajou­tons pour être com­plet que quelque soit le vain­queur du sec­ond tour, il n’au­ra pas de majorité claire au Par­lement pour gou­vern­er. En effet, il y avait égale­ment des élec­tions lég­isla­tives et régionales ce dimanche, pour renou­vel­er une par­tie des députés et gou­verneurs de provinces.

L’Assem­blée compte 257 élus. A l’is­sue de ce scrutin, les péro­nistes en ont 108, la droite clas­sique de Bull­rich 93, et les lib­er­taires de Milei 34. Au Sénat (72 élus), la répar­ti­tion est de, respec­tive­ment, 34, 24 et 8. Autant dire que ça promet de vigoureuses séances, une fois le nou­veau gou­verne­ment com­posé !

PS : et la gauche tra­di­tion­nelle, dans tout ça ? Ah, la can­di­date du FIT‑U (Front de gauche et des tra­vailleurs) a obtenu 2,7% des voix, et la gauche doit se con­tenter de 5 sièges à l’Assem­blée et aucun au Sénat. En Argen­tine, la gauche, c’est comme les écol­o­gistes : à peu près per­son­ne ne sait ce que c’est.

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Voir aus­si sur ce blog les arti­cles sur Milei :

Milei un autre Trump?

Que/qui porte Milei ?

Et la présen­ta­tion des dif­férents can­di­dats, avant les pri­maires générales d’août.

 

 

 

L’Argentine en demies !

Bon, ça fait des lus­tres que mon cama­rade et hébergeur Christophe me tanne pour que je vous baille un arti­cle sur un des sports le plus pop­u­laires d’Argentine : le rug­by.

J’ai beau lui expli­quer que ques­tion com­pé­tence sportive, ma légitim­ité est à peu près aus­si évi­dente que celle, au hasard, de not’ bon prési­dent Picard pour expli­quer la cuis­son des fricadelles, il insiste. (Bon, pas trop, quand même. Dans ses con­nais­sances, il ne manque pas de poin­tures sur le sujet, à com­mencer par lui-même, ce qui devrait lui per­me­t­tre de rel­a­tivis­er ma pro­pre exper­tise !)

M’enfin, tout de même, en ce moment, c’est la coupe du monde de rug­by (Je plains ceux qui n’en ont pas enten­du par­ler, ça ne doit pas être très con­fort­able de vivre dans une cave à champignons ou un abri atom­ique). Et l’Argentine fait par­tie des quelques équipes qui ne se pren­nent pas des bran­lées mémorables dès qu’elles affron­tent un des mon­stres de la com­péti­tion. Mieux : bien que seule­ment sur un strapon­tin, elle en fait un peu par­tie, des mon­stres en ques­tion.

Bon, je dis­ais que le rug­by, en Argen­tine, est un des sports les plus pop­u­laires. Ce n’est pas entière­ment vrai. Au sens strict du terme. Tout comme le polo (voir ici), même si c’est un sport appré­cié du grand pub­lic, il est l’apanage, avant tout, d’une élite. La jeunesse du rug­by, ce sont plutôt des fils à papa. On est loin, donc, très loin, du car­ac­tère «popu» du foot­ball, LE sport argentin par excel­lence. Ou du moins, le sport des Argentins.

Cela n’empêche. L’Argentine pos­sède une excel­lente équipe nationale. Les Pumas, qu’elle s’appelle. Ce qui sonne, avouons-le, net­te­ment plus féroce que «les bleus», «le quinze de la rose» ou encore, «les kiwis». Dom­mage qu’en rug­by comme ailleurs, l’habit ne fasse pas le moine.

Actuelle­ment, les Argentins fig­urent en huitième posi­tion du classe­ment mon­di­al des équipes nationales. Juste devant l’Australie et les Fid­ji. Et surtout, juste der­rière le Pays de Galles, et ça, ça devrait chang­er. Car avant-hier mes­dames-messieurs, juste­ment, les Argentins ont défait les Gal­lois en quarts de finale de la Coupe du monde ! Et pas qu’un peu : 29–17.

Les voilà donc propul­sés en demies ! C’est-à-dire, si on me suit bien, qu’ils vont fig­ur­er par­mi les qua­tre meilleures équipes du tournoi !

Bon, d’accord, leur match con­tre les Gal­lois, ce n’était pas la par­tie du siè­cle. On glosera encore longtemps, j’imagine, sur ce fameux tirage au sort qui a fait que ces quarts de finale se sont retrou­vés partagés en deux tableaux totale­ment asymétriques. D’un côté, les qua­tre favoris priés de s’entretuer (Irlande-Nou­velle-Zélande ; France-Afrique du sud), de l’autre, qua­tre sec­onds couteaux qui n’auraient cer­taine­ment bat­tu aucun des qua­tre pre­miers s’ils avaient dû, juste­ment, les affron­ter en quarts (Galles-Argen­tine ; Angleterre-Fid­ji).

La fédé inter­na­tionale a dû le sen­tir, puisque, hasard ou pas, les duels des géants avaient lieu au stade de France tan­dis que les petits poucets n’avaient droit qu’au vélo­drome de Mar­seille.

On ne don­nait pas cher des chances des Argentins, dans ce quart. Les quo­ti­di­ens et book­mak­ers gal­lois et anglais s’en léchaient les babines à l’avance, annonçant une large vic­toire des « dia­bles rouges » par au moins dix points d’écart.

 

Tra­duc­tion : « Pour la presse gal­loise, leur équipe a gag­né d’avance con­tre les Pumas. Les jour­nal­istes gal­lois annon­cent une vic­toire par au moins dix points d’écart, le Prince De Galles fera même le déplace­ment au stade pour assis­ter au tri­om­phe »

Et il faut bien dire que le début de la par­tie sem­blait leur don­ner rai­son. Emprun­tés, lents, indis­ci­plinés, les Argentins ont très mal débuté la ren­con­tre, et on était fondé à croire que celle-ci n’allait être qu’un long cal­vaire pour des félidés qui sem­blaient mal digér­er le poireau. Après 39 min­utes de jeu, ils avaient déjà les fameux dix points de retards prévus par les jour­nal­istes gal­lois.

Heureuse­ment, ques­tion de faire des fautes idiotes, le quinze rouge n’était pas mal placé non plus. Cinq min­utes plus tard, le buteur gau­cho, Emil­iano Bof­fel­li, avait passé deux pénal­ités. Plus que ‑4 à la mi-temps, on pou­vait garder espoir du côté des bleus et blancs.

Petit, l’espoir, tant, vu du pub­lic, on avait l’impression que les Gal­lois les dom­i­naient de plusieurs têtes. Mais le pub­lic, juste­ment, était net­te­ment plus bleu ciel que rouge. Je ne sais pas com­ment ils font, les Argentins, pour être aus­si nom­breux dans les stades français cette année. Quand on voit dans quel état est l’économie de leur pays, on peut se deman­der où tous ces gens ont trou­vé le bud­get astronomique néces­saire pour tra­vers­er l’Atlantique et se pay­er un séjour de près de deux mois pour assis­ter au tournoi. Quand je vous dis­ais que là-bas le rug­by est plutôt un sport de rich­es…

Ce same­di c’était pour­tant une évi­dence : les Argentins étaient plus nom­breux que les Gal­lois, et cri­aient net­te­ment plus fort. Je n’ai jamais rien com­pris à ces his­toires de «pub­lic qui vous porte» et de «sou­tien qui vous gal­vanise», mais le fait est là : après la pause, les gau­chos ont sem­blé revenir gon­flés à bloc. Et un tout autre match com­mença. On eut même l’impression que les joueurs s’étaient con­tentés d’échanger leurs mail­lots, telle­ment les uns sem­blaient avoir adop­té le jeu des autres.

Les celtes offraient deux nou­velles pénal­ités à Bof­fel­li, qui fai­sait bas­culer son équipe en tête. 12–10. Les chants gal­lois étaient subite­ment éteints, et la grin­ta argen­tine, aus­si désor­don­née que bruyante, se pous­sait du col. Léger coup de froid avec le deux­ième essai gal­lois : les défenseurs argentins, comme le chien qui croit que la baballe est lancée, s’étaient pré­cip­ités sans se ren­dre compte que Tomos Williams l’avait finale­ment gardée au chaud sous son coude droit. 12–17.

Il restait encore 23 min­utes à jouer, mais tout le monde avait l’air bien fatigué. Le match, déjà jugé assez brouil­lon par les com­men­ta­teurs Lar­tot et Yachvili, bais­sa encore en qual­ité. Mais surtout, hélas pour eux, du côté gal­lois. Ceux-ci se virent enfon­cés au ras de leur ligne par la masse bleue et blanche qui envoya le «Rochelais» Sclavi pos­er le bal­lon pile sur la ligne. 19–17.

A la 77ème minute, l’ouvreur gal­lois rem­plaçant voy­ait sa passe mal cal­culée inter­cep­tée par Nico­las Sanchez, qui filait dans l’en-but. Il faut dire que lui avait encore des jambes et pour cause : il n’était entré en jeu que depuis dix min­utes. L’Argentine repre­nait le com­man­de­ment pour ne plus le lâch­er. 26–17, puis 29–17 après une dernière pénal­ité passée par Sanchez : les book­mak­ers gal­lois buvaient le bouil­lon, et les Argentins, du petit lait.

Voilà donc les Argentins en demie finale. Vu leur niveau réel, on trou­vera très injuste, par ailleurs, que les Français, de leur côté, n’y soient pas. Nos bleus, eux, avaient un adver­saire bien plus cori­ace à se coltin­er en quarts (l’Afrique du Sud), et ont échoué d’un rien. En atten­dant, dans cette coupe de monde qui a pour­tant lieu en France, à plus de 10 000 kilo­mètres de Buenos Aires, l’Argentine restera comme une des qua­tre meilleures équipes. Avec L’Angleterre, L’Afrique du Sud et, comme d’habitude, la Nou­velle-Zélande. Si on avait dit ça à mon cama­rade Ben­i­to, il y a deux mois, il m’aurait traité de « chi­fla­do » (cinglé). Comme quoi le rug­by reste, somme toute, égale­ment un jeu de hasard.

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Un petit tour de la presse argen­tine :

1. Les Pumas, en demies finales du Mon­di­al : dans l’échelle des vic­toires, à quel niveau se situe celle con­tre le Pays de Galles ? (La Nación)

2. Les Pumas et les réper­cus­sions de leur grande vic­toire : du coup de poing sur la table aux émo­tions changeantes du Prince de Galles (La Nación)

3. Les Pumas rem­por­tent une par­tie épique et sont en demies pour la troisième fois de leur his­toire (Clarín)

L’Argentine sur Netflix

Bon, je vais faire de la pub pour une firme multi­na­tionale que je n’aime pas par­ti­c­ulière­ment, et dont je n’utilise que très rarement les ser­vices, mais cette fois, c’est pour la cause.

En effet, le 14 sep­tem­bre prochain sur Net­flix sort une nou­velle série qui devrait ravir tous les ama­teurs de lit­téra­ture argen­tine.

Bon, cette série, para­doxale­ment, sera… mex­i­caine, et donc située au Mex­ique, avec des acteurs et actri­ces en majorité Mexicain(e)s. N’empêche, la série est tirée d’un roman argentin, d’une autrice dont je viens présen­te­ment, et preste­ment, vous faire l’éloge.

Je l’avoue, je l’ai décou­verte il y a peu, grâce aux con­seils avisés du (selon moi) meilleur lecteur de toute la rive sud du Río de la Pla­ta, mon cama­rade Manuel Sil­va, rési­dent à la fois du quarti­er pop­u­laire de La Boca à Buenos Aires et de la cam­pagne paraguayenne, où il fait de nom­breux voy­ages pour s’occuper de ses orchidées.

Vous allez me dire : on s’en tam­ponne, des orchidées du Manuel. Je com­prends ça, mais moi, je vois bien toute l’influence qu’elles ont sur son extra­or­di­naire acuité d’analyse du réal­isme mag­ique de la lit­téra­ture sud-améri­caine, dont il est un véri­ta­ble spé­cial­iste. Sans les paysages du Paraguay, effet papil­lon, je n’en aurais sans doute jamais appris autant sur les ressorts de l’écriture de Gar­cía Mar­quez, de José Luis Borges ou de Julio Cortázar. Mais j’en par­lerai peut-être une autre fois, ce n’est pas le sujet ici.

Le sujet, c’est la prochaine série mex­i­caine, donc. «Las viu­das de los jueves», elle va s’appeler. Exacte­ment comme le roman dont elle est tirée. Et c’est là qu’intervient la lit­téra­ture argen­tine : le roman en ques­tion est de Clau­dia Piñeiro, autrice de dix romans depuis 2006, ain­si que plusieurs ouvrages de théâtre, de lit­téra­ture de jeunesse, et de deux recueils de nou­velles.

Une col­lec­tion­neuse de prix lit­téraires : pas moins de neuf en moins de vingt ans ! Mais bon on le sait, ce ne sont pas les prix qui font les grands écrivains. Enfin, pas for­cé­ment. On a bien filé le Goncourt à Jean Cau (1961) et à Michel Houelle­becq (2010) et jamais à Ray­mond Que­neau ou à Georges Simenon. Si c’est pas de l’injustice.

Clau­dia Piñeiro, ce n’est pas seule­ment une roman­cière. A la base, c’est une soci­o­logue con­trar­iée. En 1978, elle avait 18 ans et se des­ti­nait à cette car­rière, manque de chance, les mil­i­taires venaient de pren­dre le pou­voir et décréter que la soci­olo­gie, c’était sub­ver­sif. Fer­me­ture de la fac, inscrip­tion en Sci­ences éco, en route vers une car­rière de compt­able ! On com­prend mieux qu’en par­al­lèle avec tous ces chiffres, elle se soit mise aux let­tres. Faut bien souf­fler un peu.

Elle com­mence par écrire pour les petits. Peut-être parce qu’elle trou­ve ça plus facile, et moins engageant. Rien n’est moins sûr, mais ça lui met le pied à l’étrier, parce qu’elle a la chance, et surtout le mérite, de non seule­ment être pub­liée, mais de gag­n­er en suiv­ant son pre­mier prix de la série de neuf. Pre­mière pub­li­ca­tion donc en 2004, mais naturelle­ment, il y a déjà belle lurette qu’elle empile les man­u­scrits. Son pre­mier vrai roman, inédit à ce jour, «El secre­to de las rubias» (le secret des blondes) date de 1991.

Pre­mier suc­cès avec le roman «Tuya» (Tienne), final­iste du pres­tigieux prix Plan­e­ta. Je ne l’ai pas lu, je ne peux donc pas vous en par­ler. En 2005, sort celui qui va don­ner lieu à notre série ciné­matographique : «Las viu­das de los jueves», Les veuves du jeu­di en ver­sion française (Actes Sud).

Elle y décrit un univers qu’elle repren­dra plus tard comme décor dans un autre roman, polici­er celui-ci : «Betibú» (pour Bet­ty boop). Celui des lotisse­ments fer­més, vous savez, ces cités pro­tégées, sortes de réserve des class­es supérieures qui s’enferment pour éviter toute con­ta­gion avec les gueux du dehors (de la vraie vie, quoi), et surtout, vivre une vie tran­quille dans un espace hyper sécurisé.

En Argen­tine, ça fait florès. Murs d’enceinte, bar­rières automa­tiques, gar­di­ens intraita­bles, école spé­ci­fique pour les enfants, mag­a­sins, bref, vase clos. On y reste entre soi, tout le monde se con­nait, les règles sont strictes et tout le monde les respecte sous peine d’être mis au ban. Et donc, on s’y sent en par­faite sécu­rité, même en plein milieu d’un quarti­er de ban­lieue mod­este, qu’on ne tra­verse qu’en grosse bag­nole à vit­res fumées, sans jamais s’y arrêter.

Les Altos de la Cas­ca­da sont un “coun­try”, comme l’appellent les Argentins, comme bien d’autres. On y vit entre bons voisins, qui devi­en­nent sou­vent des amis. Chaque jeu­di, une bande de potes se réu­nit tra­di­tion­nelle­ment pour boire, manger, dis­cuter, jouer, bref, se don­ner du bon temps. Sans les femmes. Qui se surnom­ment, par déri­sion, les «veuves du jeu­di».

Toute une mini société, où s’agitent pour­tant tout comme ailleurs les mêmes pas­sions, les mêmes tricheries, les mêmes frus­tra­tions, et, sou­vent, le même ennui. Une société pré­caire, de sur­croit. Le moin­dre aléa, mal­adie, perte d’emploi, et on n’existe plus. Quand on vit sur un fil, il ne faut surtout pas gliss­er.

Mais nous sommes en 2001. Une des pires crises économiques que l’Argentine ait con­nu depuis longtemps. Un effon­drement, après dix ans de ges­tion ultra-libérale de Car­los Men­em, pour­tant l’idole des class­es supérieures. Les Altos de la Cas­ca­da ont beau être isolés du reste du monde, leurs habi­tants sont bien oblig­és de tra­vailler à l’extérieur. Dans de vraies entre­pris­es, soumis­es aux soubre­sauts de l’économie.

Et c’est là que tout com­mence à se grip­per. Pour ter­min­er en tragédie.
Je ne sais pas ce que va don­ner la série. Dans le roman, Clau­dia Piñeiro nous livre une descrip­tion implaca­ble de cet univers glaçant, cette bulle qui ne peut que finir par éclater, tant le dôme de pro­tec­tion au-dessus de ces familles rich­es parait frag­ile et prêt à se bris­er à tout instant.

J’ai vu une bande annonce, j’ai l’impression qu’ils se sont davan­tage cen­trés sur les rap­ports entre habi­tants et les intrigues croisées que, comme Clau­dia Piñeiro, sur l’examen cri­tique de ces «par­adis» fer­més qui ressem­blent comme deux gouttes d’eau à des enfers dorés. Mais ça, on ne le saura qu’en regar­dant la série. Sor­tie prévue, donc, le 14 sep­tem­bre sur Net­flix.

Bande annonce offi­cielle ici. Et .

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A part ça, Clau­dia Piñeiro a écrit d’autres livres large­ment dignes d’intérêt. J’ai déjà cité «Betibú», une enquête poli­cière mené par une roman­cière et un jour­nal­iste, et qui se déroule égale­ment dans une de ces cités exclu­sives. Ver­sion française : Beti­bou, chez Actes sud (Il y a eu un film en 2011, de Miguel Cohan).

En français, on trou­ve égale­ment Une chance minus­cule (Una suerte pequeña, en espag­nol), qui racon­te l’histoire trag­ique d’une jeune femme respon­s­able mal­gré elle d’un effroy­able acci­dent, et qui ne peut le sur­mon­ter qu’au prix d’un aban­don qui con­stitue, au final, une dou­ble peine. Un réc­it là aus­si implaca­ble, qui fait penser au for­mi­da­ble «Atone­ment» (Expi­a­tion) de l’Anglais Ian Mc Ewan. Ver­sion française tou­jours chez Actes sud.

Pour ceux qui peu­vent lire en espag­nol, je con­seille égale­ment son dernier en date, «Cat­e­drales», pas encore traduit. L’histoire d’un crime atroce et resté impuni pen­dant trente ans, mêlant secret famil­ial, reli­gion et exil sans retour (Résumé com­plet en lien).

Une autrice à décou­vrir. Per­son­nelle­ment, j’en suis à mon 5ème bouquin en autant de mois, et je ne lis pas que ça, naturelle­ment. Ne me deman­dez pas par lequel com­mencer, je les ai tous dévorés.

Clau­dia Piñeiro