Cuba : résister ou mourir

Pour une fois, nous n’al­lons pas par­ler d’Ar­gen­tine. Même si c’est dans le quo­ti­di­en argentin Página/12 que j’ai trou­vé l’ar­ti­cle que je vous présente aujour­d’hui.

On peut penser ce que l’on veut du régime cas­triste cubain. De toute évi­dence, il est loin de cor­re­spon­dre à l’idée de la démoc­ra­tie que nous nous faisons, qu’on soit de gauche ou de droite, chez nous. L’op­po­si­tion y est muselée, l’ex­pres­sion publique inter­dite de fait, les élec­tions ne con­cer­nent que les mem­bres du par­ti unique. C’est un sys­tème auto­cra­tique, pour ne pas dire dic­ta­to­r­i­al. Du com­mu­nisme à l’an­ci­enne.

Capi­tole de La Havane, siège de l’Assem­blée nationale du pou­voir pop­u­laire.

La révo­lu­tion cubaine de 1959 a mis fin à la dic­tature de Ful­gen­cio Batista (1952–1958), l’a­mi et la mar­i­on­nette des États-Unis. Rap­pelons à toutes fins utiles que Fidel Cas­tro, dans un pre­mier temps, n’é­tait pas com­mu­niste. (Voir “His­to­ria de Cuba” d’Oscar Zanet­ti, Ed. Turn­er — Madrid — P266 à 271). Son alliance avec l’URSS est postérieure à la révo­lu­tion, et a com­mencé avec les pre­mières mesures de blo­cus éta­sunien.

Ce blo­cus, autrement appelé embar­go, a débuté sous la prési­dence de Dwight Eisen­how­er, dès 1960. Il s’agis­sait pour les États-Unis de “punir” les révo­lu­tion­naires cubains, et tout le peu­ple par la même occa­sion.

Ce blo­cus n’a jamais cessé de s’af­firmer, ren­dant la vie des Cubains tou­jours plus dif­fi­cile, mais surtout les forçant à nouer des alliances avec d’autres enne­mis de leur pays bour­reau. Ils ont tou­jours fait front, devenant ce peu­ple qui impres­sionne tou­jours les touristes par leur sens de la débrouil­lardise, de la sol­i­dar­ité et de la résilience.

Trinidad — sud de l’île

Mais aujour­d’hui, du fait de la pres­sion sans cesse crois­sante de leur encom­brant et agres­sif voisin, ain­si que de la dis­pari­tion de leurs rares véri­ta­bles alliés, leur sit­u­a­tion est en train de devenir plus que cri­tique. Le pays est en train de s’ef­fon­dr­er, totale­ment.

L’ar­ti­cle dont je vous soumets ci-dessous quelques larges extraits (traduits par mes soins, on excusera mon ama­teurisme !), en ren­dant hom­mage au peu­ple cubain, retrace les cir­con­stances qui l’ont con­duit à cette impasse dra­ma­tique, et affirme l’ur­gence qu’il y a, et pas seule­ment pour les Cubains, à com­bat­tre et résis­ter à l’or­dre mon­di­al que veut nous impos­er Trump. Il a été rédigé par Atilio Borón, soci­o­logue et poli­to­logue argentin.

Ce dernier est claire­ment un par­ti­san de la Révo­lu­tion cubaine et un défenseur du régime cas­triste en place. Il ne s’ag­it donc pas là d’un arti­cle dénué de toute sub­jec­tiv­ité. Loin s’en faut. Mais il rap­pelle, à mon avis, cer­taines cir­con­stances qui, elles, n’en sont pas moins établies. Même si, hélas, il passe sous silence les pro­pres — et lour­des — respon­s­abil­ités du régime dans la sit­u­a­tion actuelle, désas­treuse, du pays.

Mais cela n’en­lève rien à la néces­sité inter­na­tionale qu’il y a, d’ur­gence, à résis­ter à la vision du monde selon Trump.

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EXTRAITS DE L’ARTICLE D’ATILIO BORONPAGINA/12 DU 16/02/2026 pour la ver­sion orig­i­nale et com­plète.

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Il y a quelques jours le gou­verne­ment cubain a infor­mé les com­pag­nies aéri­ennes que plus aucun com­bustible ne pour­rait être fourni à par­tir du mar­di 10 févri­er minu­it. Obéis­sant, le puis­sant appareil pro­pa­gan­diste de l’Empire s’est aus­sitôt mis au tra­vail pour attribuer cette sit­u­a­tion à la crise énergé­tique de Cuba. Ses affidés dans divers pays – depuis El País en Espagne jusqu’à La Nación et Clarín en Argen­tine et El Mer­cu­rio au Chili pour ne citer que les plus con­nus – bom­bardèrent leurs lecteurs avec un seul mes­sage : la crise énergé­tique cubaine est la con­séquence prévis­i­ble et inévitable d’une mau­vaise ges­tion du gou­verne­ment, une démon­stra­tion de plus de l’échec de la Révo­lu­tion cubaine.

On men­tionne les faits sans en don­ner les caus­es ; on ne dit pas que la crise énergé­tique est la con­séquence du blo­cus crim­inel auquel Cuba a été pro­gres­sive­ment soumis dès le début de la Révo­lu­tion et qui a fait des mil­liers de vic­times tout au long des sept décen­nies écoulées. Cette poli­tique, orchestrée d’abord par Dwight Eisen­how­er puis dévelop­pée par John F. Kennedy et ses suc­cesseurs, avait, et a tou­jours, pour objec­tif de sabot­er le proces­sus révo­lu­tion­naire et démon­tr­er à tous les peu­ples de notre Amérique que le social­isme con­duit inex­orable­ment au chaos économique et à la général­i­sa­tion de la pau­vreté.

Rue de La Havane

Rap­pelons que les pre­mières sanc­tions qui ont affec­té le bon fonc­tion­nement de l’économie cubaine ont été imposées par Eisen­how­er en juil­let 1960 (Réduc­tion des quo­tas d’importation sucrière) puis en octo­bre de la même année inter­dic­tion des expor­ta­tions en direc­tion de l’île, excep­tion faite des médica­ments et des pro­duits ali­men­taires.

(…)

En 1962 le prési­dent Kennedy a décrété un embar­go total sur le com­merce, sous cou­vert de la Loi sur l’aide extérieure de 1961. Les accords avec L’Union sovié­tique ont atténué en par­tie le ter­ri­ble impact du blo­cus, mais la dés­in­té­gra­tion de l’URSS en 1991 a lais­sé Cuba dans un état d’extrême vul­néra­bil­ité. Voy­ant sa proie affaib­lie, le Con­grès des États-Unis n’a pas tardé à son­ner l’hallali et a voté, en octo­bre 1962, la fausse­ment bap­tisée Loi pour la démoc­ra­tie à Cuba inter­dis­ant aux entre­pris­es éta­suni­ennes implan­tées à l’étranger de com­mercer avec Cuba, et lim­i­tant même le com­merce mar­itime en stip­u­lant que tout navire accostant à Cuba se ver­rait inter­dire pen­dant 180 jours toute entrée dans un port des États-Unis. Pour une île comme Cuba cela eut des con­séquences dévas­ta­tri­ces, lim­i­tant l’accès aux biens importés, entra­vant les expor­ta­tions et renchéris­sant de façon notable le prix du fret.

La Havane — 2014

A cela est venu s’ajouter en 1996, une autre loi au nom aus­si pom­peux que men­songer : Loi de lib­erté et de sol­i­dar­ité démoc­ra­tique cubaine. Elle a été pro­posée par le séna­teur ultra-con­ser­va­teur Jesse Helms et l’activiste anti­vac­cin et représen­tant répub­li­cain à la Cham­bre Dan Bur­ton. Cette loi établit de nou­velles restric­tions à l’investissement étranger à Cuba, inter­na­tion­alise encore davan­tage la pres­sion sur les entre­pris­es ou les per­son­nes com­merçant avec Cuba, et surtout, dans son arti­cle III, elle autorise n’importe quel citoyen Éta­sunien à se pour­voir en jus­tice con­tre toute entre­prise (y com­pris non éta­suni­enne) qui main­tiendrait des rela­tions com­mer­ciales de toute nature avec des pro­priétés con­fisquées à Cuba depuis 1959. Plus grave, cette loi – pro­mul­guée par Bill Clin­ton en 1996 – retire au prési­dent toute capac­ité à annuler les sanc­tions sans l’approbation formelle du Con­grès, trans­for­mant ce qui était jusque-là une prérog­a­tive exclu­sive de la prési­dence en une loi nationale que seul le Con­grès peut mod­i­fi­er.

Avec le pre­mier man­dat de Trump, et encore davan­tage aujourd’hui, les mesures dis­crim­i­na­toires ont atteint des niveaux jamais vus jusque-là. L’interdiction et les sanc­tions appliquées à tous ceux qui se ris­queraient à livr­er du pét­role à Cuba con­stituent un acte de guerre d’une grav­ité excep­tion­nelle. La puni­tion col­lec­tive envers tout un peu­ple est un géno­cide. Il n’y a pas d’autre mot. Le coût accu­mulé de près de soix­ante-dix ans de blo­cus se monte, en dol­lars con­stants, à mille cinq cents mil­liards, un chiffre bien supérieur au PIB de l’Argentine et d’autres pays de la région comme la Colom­bie, le Pérou, le Chili et pra­tique­ment tous les autres pays d’Amérique latine et des Caraïbes. Il représente sept fois le coût du Plan Mar­shall d’aide à la recon­struc­tion des pays détru­its par la sec­onde guerre mon­di­ale. Aujourd’hui, une somme bien plus impor­tante est donc con­sacrée à punir Cuba, et pour­tant mal­gré cela le pays est par­venu à main­tenir, pen­dant des décen­nies, des niveaux de développe­ment social, édu­catif, san­i­taire et cul­turels supérieurs à bien des pays dévelop­pés. C’est le cas par exem­ple de la mor­tal­ité infan­tile. Mal­gré tout cela les per­ro­quets de l’Empire con­tin­u­ent de répéter que Cuba est un état « fail­li » alors qu’en réal­ité, le fait qu’il ait réus­si, pen­dant toutes ces années et en dépit des pri­va­tions, à main­tenir le niveau et la qual­ité des soins apportés à sa pop­u­la­tion prou­ve juste­ment tout le con­traire. Une chose que, soit dit en pas­sant, les États-Unis n’ont tou­jours pas réus­si. Alors, quel état a fail­li ?

Cours de sport sur la place cen­trale — La Havane

Dans ce monde où pré­domine l’égoïsme cap­i­tal­iste, Cuba se dis­tingue par son sens de la sol­i­dar­ité inter­na­tionale et son mil­i­tan­tisme human­iste.

(…)

L’au­teur dresse ensuite la liste détail­lée des mis­sions human­i­taires cubaines dans dif­férents pays : Opéra­tion mir­a­cle en Amérique cen­trale (aide oph­tal­mologique), lutte con­tre le virus Ebo­la en Afrique de l’ouest, envoi de la Brigade Hen­ry Reeve en Ital­ie en appui des médecins ital­iens aux pris­es avec le COVID, mais aus­si aide mil­i­taire à l’An­go­la con­tre l’Afrique du sud de l’a­partheid, et du FLN en Algérie. Il s’é­tonne du non-ren­voi d’as­censeur de ces deux pays pro­duc­teurs de pét­role, et les appelle à résis­ter aux men­aces éta­suni­ennes de rétor­sion. Et il con­clut par un appel à la sol­i­dar­ité inter­na­tionale par un boy­cott :

Nous ne pou­vons rester indif­férents face à la destruc­tion de la société cubaine, privée de com­bustible, d’énergie élec­trique et de tout ce qui dépend d’une façon ou d’une autre du rav­i­taille­ment en pét­role. Sans élec­tric­ité, sans Inter­net, sans trans­port les Cubains et les Cubaines seront vic­times de nou­velles souf­frances. Mais ils ne pli­eront pas. C’est pourquoi il est pri­mor­dial de ren­forcer la sol­i­dar­ité avec Cuba, et de le soutenir face à cette nou­velle agres­sion. Il est néces­saire et urgent d’organiser un boy­cott mon­di­al envers les navires qui provi­en­nent des États-Unis, ou qui s’y ren­dent. Qu’ils ne soient plus ni chargés, ni déchargés. Boy­cot­tons les pro­duits éta­suniens. Ce type de boy­cott a fait ses preuves con­tre l’apartheid en Afrique du sud, et celui qui existe, notam­ment en Europe, con­tre le régime raciste israélien pro­duit égale­ment quelques effets. Il faut lut­ter con­tre la dic­tature mon­di­ale que pré­tend instau­r­er Don­ald Trump avec ses com­plices, à l’intérieur comme à l’extérieur des États-Unis. Il est encore temps, mais nous ne pou­vons plus atten­dre.

La Havane

 

 

 

Revue de presse spéciale Maduro

Je suis allé faire un petit tour de la presse argen­tine, pour voir com­ment cela réagis­sait là-bas à l’arrestation du prési­dent vénézuélien par les forces d’intervention éta­suni­ennes.

Comme de juste dans un pays où la presse est très clivée, les réac­tions dépen­dent de la ten­dance poli­tique du jour­nal qui en fait état.

Côté Página/12, jour­nal de gauche, Trump est «le grand envahisseur». Et même, si on se réfère au mon­tage rigo­lo reprenant une pho­to du célèbre film de Chap­lin, « le grand dic­ta­teur ».

Le quo­ti­di­en souligne les autres pro­jets dont le triste clown de la Mai­son-Blanche ne se cache même pas, le citant : Je ver­rais bien une inva­sion de la Colom­bie (…) il faut sûre­ment faire quelque chose du côté du Mex­ique (…) Cuba est sur le point de tomber. Plus, bien enten­du, ses vues sur le Groen­land.

Dans sa tri­bune, Luis Bruschtein souligne l’insécurité crois­sante pour le monde que fait courir cette inter­ven­tion mil­i­taire, pointant la mol­lesse de la réac­tion chi­noise et russe :

Il est évi­dent que la Russie et la Chine réprou­vent l’intervention mil­i­taire nord-améri­caine, mais ils ne bougeront pas le petit doigt parce qu’ils acceptent le fait que l’Amérique tout entière fasse par­tie de la zone d’influence des États-Unis. Et si tel est le cas, il est évi­dent égale­ment que l’Ukraine fait par­tie de la zone d’influence de la Russie, tout comme Taïwan celle de la Chine. Les grandes puis­sances mar­quent leur ter­ri­toire.

Mais il relève égale­ment l’échec de Trump en ce qui con­cerne la chute du régime chav­iste :

L’opération com­man­do pour enlever Maduro a été un suc­cès, de son point de vue. Mais comme les États-Unis ne pou­vaient se ris­quer à une inter­ven­tion directe au sol comme à Pana­ma, l’objectif était le change­ment de régime. L’arrestation de Maduro devait provo­quer des émeutes, des soulève­ments en cas­cade et la frac­ture des forces armées. Mais l’opposition menée par Maria Cori­na Macha­do ne pou­vait assur­er la moin­dre action dans ce sens.

Le quo­ti­di­en La Nación relève égale­ment cette incer­ti­tude quant à la survie ou non du régime actuel, soulig­nant en titre que «le plan des États-Unis pour « con­duire » le Venezuela reste pris dans un nuage de con­fu­sion». Et ce, remar­que le jour­nal con­ser­va­teur, d’autant plus que Trump lui-même a rejeté l’éventualité d’une prise de pou­voir par l’opposante prin­ci­pale et récent prix Nobel de la Paix, M.C. Macha­do. Il souligne égale­ment que le déman­tèle­ment du secteur de l’administration fédérale en charge des rela­tions extérieures fait qu’aujourd’hui, Trump dépend d’un petit nom­bre de fonc­tion­naires et de parte­naires com­mer­ci­aux de con­fi­ance.

Clar­in est le seul des trois quo­ti­di­ens de référence à faire état de trou­bles à Cara­cas depuis l’enlèvement du prési­dent. On aurait assisté dans le ciel de la cap­i­tale à des sur­vols de drones, ce qui aurait don­né lieu à une inter­ven­tion des forces armées pour les détru­ire. Mais l’origine de ces drones n’est pas pré­cisée. Cer­tains témoins auraient égale­ment aperçu des con­vois moto­cy­clistes et des camions mil­i­taires cir­cu­lant en ville, et des témoins auraient été fer­me­ment priés de ren­tr­er chez eux. Des explo­sions et des tirs auraient été enten­dus dans les envi­rons du palais prési­den­tiel. Mais ces infor­ma­tions restent au con­di­tion­nel, même si le quo­ti­di­en pro­duit quelques vidéos ama­teurs.

Le quo­ti­di­en fait état égale­ment de la mort de 80 per­son­nes durant l’opération, dont 32 cubains affec­tés à la pro­tec­tion du prési­dent vénézuélien.

Dans l’ensemble, la presse argen­tine est pour l’instant dans l’expectative. Le prési­dent argentin, bien enten­du, a aus­sitôt félic­ité son homo­logue Éta­sunien, mais ce n’est une sur­prise pour per­son­ne. Ce qui prime, tout comme chez nous, c’est la stupé­fac­tion et les ques­tions sur la légal­ité de l’opération. Une légal­ité qui devrait, selon La Nación, provo­quer un très long et acharné débat en pro­logue au futur procès de Maduro :

L’arrestation d’un chef d’état – au cours de ce qui restera comme un des actes les plus auda­cieux du sec­ond man­dat de Trump – représente un véri­ta­ble défi tant pour l’accusation que pour la défense, et selon les experts les deux par­ties pour­raient débat­tre pen­dant des années sur la légal­ité de cette arresta­tion et des charges imputées à Maduro avant qu’on puisse le juger. L’arrestation a généré un débat intense aux États-Unis quant à sa légal­ité.

La légal­ité, et l’énorme séisme que représente cette action pour le droit inter­na­tion­al, que Trump vient de fouler aux pieds. Comme le souligne le cor­re­spon­dant à Moscou de La Nación :

La cap­ture du leader vénézuélien prive le prési­dent russe d’un allié et pour­rait aug­menter la main­mise du prési­dent éta­sunien sur le secteur pétroli­er, mais Moscou est atten­tif aux pos­si­bles avan­tages qui pour­raient dériv­er de la divi­sion du monde en sphères d’influence du leader nord-améri­cain.

Et en effet, Trump vient de faire vol­er en éclat ce qui restait du frag­ile équili­bre assuré par les règles régis­sant les rela­tions inter­na­tionales. Au prof­it d’un nou­v­el ordre mon­di­al : celui des plus forts. Comme il le répète à l’envi à pro­pos du Groen­land : j’en ai besoin, donc j’ai le droit de le pren­dre. Un point de bas­cule qui nous ren­voie des siè­cles en arrière, lorsque les Empires se dis­putaient des ter­ri­toires loin­tains, et que pré­valait la loi des plus forts.

Dif­fi­cile de ne pas y voir un retour en force du colo­nial­isme. Aux États-Unis le con­trôle de tout le con­ti­nent améri­cain, à La Russie celui de l’Europe, à la Chine celui de l’Asie. Ils se parta­gent déjà l’Afrique. On peut facile­ment sup­pos­er en tout cas que telle est la vision qu’en ont les nou­veaux grands dic­ta­teurs mon­di­aux que sont Trump, Pou­tine et Xi Jin Ping.

Et pen­dant ce temps, nos braves dirigeants Européens nous livrent un spec­ta­cle qui fait hésiter entre l’abattement et la franche mar­rade. Tétanisés, divisés, sans voix. Not’ bon prési­dent n’a même pas été fichu de pren­dre une posi­tion cohérente, et sem­ble en être encore à bégay­er un dis­cours hési­tant entre la soumis­sion au fait accom­pli et, tout de même, un poil de dig­nité.

Maduro était devenu un dic­ta­teur comme tous les autres : par faib­lesse et incom­pé­tence. Il a ruiné son pays, inca­pable de faire fruc­ti­fi­er une manne pétrolière pour­tant la plus pro­lifique du monde. Totale­ment inca­pable de porter un cos­tume bien trop grand pour lui, il s’est entouré de cor­rom­pus qui ont pil­lé les pour­tant mai­gres ressources de l’état, en affamant le peu­ple. En rép­ri­mant toute oppo­si­tion, il l’a rad­i­cal­isée et offerte sur un plateau aux pires idéo­logues ultra-libéraux. Main­tenant si le régime tombe, c’est l’extrême-droite la plus dure qui pren­dra le pou­voir, avec l’aval du clown aux cheveux orange. Parce que prix Nobel ou pas, Maria Cori­na Macha­do est (enfin, était, jusqu’à ce qu’il la répudie, prob­a­ble­ment par jalousie !) du même bord que Trump ou Milei. Une sim­ple mar­i­on­nette de bien plus puis­sants qu’elle.

Depuis quelques jours, le monde est devenu une jun­gle, dom­inée par seule­ment trois lions. On peut se ras­sur­er comme on peut : ceux-là ne se fer­ont pas la guerre, se con­tentant de se partager le monde. Reste à savoir ce qu’ils en fer­ont, du monde.

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PS. Sur la fin du droit inter­na­tion­al con­sacrée par l’in­ter­ven­tion trumpi­enne, je vous recom­mande cet excel­lent arti­cle de Romain Ruiz, sur le site de Blast. En accès libre.

 

L’extrême-droite “au travail”

Main­tenant qu’il a la majorité (rel­a­tive) au par­lement, le prési­dent Milei a donc les mains plus libres pour impos­er ses réforme ultra-libérales.

Pre­mier volet ces jours-ci, avec la grande réforme du droit du tra­vail, qui va être présen­tée aux députés. But affiché : faire redé­mar­rer l’emploi dans un pays miné par ce qu’on appelle l’emploi informel, qu’on appellerait chez nous, le tra­vail au noir. Selon les sources, celui-ci con­cern­erait entre 40 et 50 % de l’emploi effec­tif argentin. Une paille.

Solu­tion pré­con­isée : inciter les employeurs “offi­ciels” en sim­pli­fi­ant au max­i­mum le droit du tra­vail. Traduisez : faire en sorte que la loi n’entrave pas trop les rela­tions entre employeurs et employés. Sous-texte : arrê­tons d’ennuyer les employeurs avec des lois trop con­traig­nantes.

L’axe prin­ci­pal, c’est de favoris­er au max­i­mum les négo­ci­a­tions internes, au détri­ment de règles nationales. Autrement dit : le droit du tra­vail est sub­or­don­né à la négo­ci­a­tion directe entre patron et salarié.

Quelques exem­ples.

1. La durée du tra­vail. Jusqu’ici, la durée heb­do­madaire et jour­nal­ière du tra­vail était régie par une con­ven­tion col­lec­tive s’appliquant à toutes les entre­pris­es, privées comme publiques. Place désor­mais à “la banque horaire”. Cela sup­prime de fait les heures sup­plé­men­taires, faisant faire au pas­sage de sub­stantielles économies aux employeurs. Le principe, c’est la flex­i­bil­ité. L’employeur peut décider de répar­tir les heures dues par l’employé selon les besoins. En clair : un jour, il peut deman­der à l’employé de tra­vailler deux heures de plus, et lui dire que le surlen­de­main, il par­ti­ra deux heures avant la fin de sa journée. Autrement dit, on pour­ra ain­si faire des journée de douze heures en toute légal­ité, et au tarif nor­mal !

Selon le min­istre de “la dérégu­la­tion et de la trans­for­ma­tion de l’état” (son inti­t­ulé offi­ciel), chargé de défendre la réforme, “Ce n’est pas la fin des heures sup­plé­men­taires, elles exis­tent tou­jours. Sim­ple­ment, on définit une banque horaire. Un jour vous devez rester deux heures de plus et l’employeur vous dit, prenez-vous deux heures ven­dre­di. Cela se négo­cie directe­ment entre les par­ties. C’est juste per­me­t­tre une cer­taine flex­i­bil­ité, car les modes de tra­vail ont changé, on doit s’ouvrir à cela”.

2. Les vacances. Désor­mais, elles aus­si font l’objet d’une négo­ci­a­tion interne. La péri­ode d’été n’est plus sys­té­ma­tique, c’est au con­traire un béné­fice excep­tion­nel, oblig­a­toire seule­ment une fois tous les trois ans. Pour le reste, c’est à voir au sein de l’entreprise. Les vacances sont négo­ciées par péri­odes d’au moins sept jours con­sé­cu­tifs, la négo­ci­a­tion devant en établir les dates dans l’année. Deux fois sur trois, l’employeur pour­ra donc exiger que l’employé prenne ses vacances “hors sai­son”. Pra­tique pour l’organisation des familles et la cohérence avec les vacances sco­laires.

Le min­istre : “La loi actuelle vous demande de pren­dre vos vacances à une péri­ode déter­minée de l’année. Cette flex­i­bil­i­sa­tion est un peu ce que deman­dent les jeunes. On décide par con­sen­te­ment mutuel. La loi prévoit qu’on puisse les pren­dre entre octo­bre et avril, sur un min­i­mum de sept jours, mais dès l’instant que les par­ties s’entendent, tout peut s’envisager”.

3. Les charges sociales. Elles sont dérivées vers un organ­isme de ges­tion privé, le Fonds d’assistance au tra­vail (Fon­do de asis­ten­cia lab­o­ral, FAL). Les employeurs versent l’équivalent de 3% de la masse salar­i­ale totale à ce fonds. En con­trepar­tie, ils sont exonérés de 3% de leurs charges envers la Sécu­rité sociale. Opéra­tion blanche pour eux, mais perte sèche pour la Sécu argen­tine.

4. Droit de grève. La notion de “ser­vices essen­tiels”, pour lesquels un ser­vice min­i­mum de 75% est exigé en cas de grève, est éten­du, grâce à une nou­velle qual­i­fi­ca­tion : “les ser­vices d’importance cap­i­tale”. Sont con­cernés des secteurs aus­si var­iés que la restau­ra­tion, les médias ou l’agro-alimentaire.

Voilà pour quelques exem­ples emblé­ma­tiques.

On le voit, le grand principe, c’est de “localiser“au max­i­mum les rela­tions patronat-salari­at, avec très cer­taine­ment une arrière-pen­sée : affaib­lir les syn­di­cats nationaux, comme la CGT. Le gou­verne­ment lib­er­tarien de Milei pousse au développe­ment de syn­di­cats “mai­son”, autrement dit, attachés à chaque branche, voire à chaque entre­prise. But non exprimé : redonner un pou­voir dis­cré­tion­naire à l’employeur, en remet­tant la défense des employés entre les mains d’organismes for­cé­ment plus petits, donc plus faibles. Voire même créés par les employeurs eux-mêmes, à la manière de cer­tains syn­di­cats état­suniens.

La loi n’est pas encore votée, les syn­di­cats naturelle­ment coin­cent grave­ment, et organ­isent une man­i­fes­ta­tion de protes­ta­tion jeu­di prochain. Selon cer­tains spé­cial­istes du droit du tra­vail, cette loi ramène l’Argentine plusieurs décen­nies en arrière, avant même la nais­sance de la notion de droit du tra­vail, issu des graves événe­ments de la Semaine trag­ique et des gran­des man­i­fes­ta­tions des ouvri­ers de Patag­o­nie, dans les années 1919–1920.

Car en réal­ité, c’est bien d’une flex­i­bil­i­sa­tion totale en faveur des employeurs dont il s’agit. Quelle force de négo­ci­a­tion peu­vent avoir les employés s’ils doivent négoci­er seuls face à l’employeur sans le sou­tien de syn­di­cats forts ?

Selon l’avocate spé­cial­isée Natalia Sal­vo, la réforme “nous ramène à des temps sans lois, et ren­voie à un passé sans garde-fou, où la rela­tion de tra­vail est livrée à la volon­té du plus fort : l’employeur (…) Mod­erniser, c’est aug­menter la pro­tec­tion (NDLA : des salariés) pas la réduire.”.

Un avant-goût de ce qui nous attend, nous Français, à par­tir de 2027 et la vic­toire annon­cée du RN ?

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Sources divers­es :

Résumé des prin­ci­pales mesures sur Pagina/12 :

https://www.pagina12.com.ar/2025/12/12/una-modernizacion-apenas-mejor-que-la-inquisicion/

Inter­view du min­istre :

https://www.lanacion.com.ar/economia/reforma-laboral-sturzenegger-aclaro-cambios-en-indemnizaciones-vacaciones-y-horas-extra-nid12122025/

Le pro­jet de loi com­plet :

https://www.lanacion.com.ar/politica/que-dice-completo-el-proyecto-de-ley-de-reforma-laboral-nid11122025/

Grosse surprise électorale !

Pour une sur­prise, c’est une sur­prise. Jusqu’à la semaine dernière, aucun sondage ne don­nait le par­ti de Milei, LLA (La Lib­er­tad Avan­za), à plus de 30 % des suf­frages. La désil­lu­sion était sur toutes les lèvres, et nom­bre des électeurs de novem­bre 2023 se pré­paraient soit à s’abstenir, soit à chang­er leur vote.

Même du côté de Milei, on sem­blait résigné. On avait déjà pré­paré, sans doute, les com­mu­niqués rel­a­tivisant les mau­vais résul­tats.

En fait de mau­vais résul­tats : une vic­toire nette et sans bavures, ou presque. 40,7%, 9 points devant l’opposition péro­niste, créditée de moins de 35 %. Le plus beau : même dans la province de Buenos Aires, pour­tant net­te­ment per­due 47 à 33 lors des élec­tions régionales de sep­tem­bre, LLA devance les péro­nistes, en obtenant 7 sièges de députés sur 13.

Pro­jec­tion résul­tats pub­liée par Pagina/12. Il est à not­er que le quo­ti­di­en La Nación ne crédite le péro­nisme que de 31, 7 % des suf­frages, donc moins que celle-ci.

Ce matin, la presse dans son ensem­ble peine à analyser ces résul­tats plus qu’inattendus. Et même inespérés par les vain­queurs du jour. Par­lant de la «remon­ta­da» de Buenos Aires, La Nación pose la ques­tion à un mil­lion de pesos : «com­ment a fait le gou­verne­ment pour rat­trap­er 14 points en moins de 50 jours ?».

C’est que le cas de Buenos Aires laisse par­ti­c­ulière­ment pan­tois. Entre les élec­tions de sep­tem­bre et celles d’hier, LLA a pris 880 000 électeurs de plus. Or, il n’y a eu que 335 800 votes exprimés de plus, et bien enten­du, tous ne se sont pas portés sur LLA. D’où vient donc cette énorme dif­férence, demande le quo­ti­di­en argentin ?

Dans l’ensemble, selon les lignes édi­to­ri­ales, au moins trois expli­ca­tions sont avancées :

1. La sta­bil­i­sa­tion de l’inflation. Elle est portée, avec rai­son, au crédit de la poli­tique d’austérité de Milei. Elle ras­sure, même si c’est au prix de beau­coup de souf­frances économiques. Et pour beau­coup d’Argentins, le retour des péro­nistes sig­ni­fierait à coup sûr celui d’une infla­tion très élevée.

2. L’intervention déci­sive de Don­ald Trump. C’est l’angle choisit par le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12 : «Pour le moment, Trump a gag­né». Trump n’a pas hésité à inter­venir dans la cam­pagne, en arrosant le bud­get argentin de 20 mil­liards de dol­lars, avec promesse d’en lâch­er davan­tage en cas de vic­toire. Pour ce quo­ti­di­en, l’électorat argentin ressem­ble assez à celui qui a élu Trump aux États-Unis. Même vague con­ser­va­trice, même sen­ti­ment de déclasse­ment, imper­méa­bil­ité aux scan­dales, qu’ils soient liés à la cor­rup­tion ou à la moral­ité. A ce pro­pos, citons le jour­nal :

Il y quelques heures, sur notre radio, nous disions qu’il était a pri­ori dif­fi­cile de savoir l’influence sur l’électorat des scan­dales de cor­rup­tion qui affectent le gou­verne­ment. Beau­coup, un peu, presque pas ? Il est clair que la réponse est la numéro 3. Le «presque» étant à reli­er, sans doute, au niveau d’abstention record pour ces lég­isla­tives. Toute une par­tie de la pop­u­la­tion qui n’a pas voté, autant qu’on puisse en juger, parce qu’elle con­sid­ère que la poli­tique ne change pas sa vie ni ne répond à ses néces­sités vitales ou ses souhaits les plus élé­men­taires. La cor­rup­tion dans tous les cas, est un détail par rap­port à cela.

3. Le rejet per­sis­tant du «kirch­ner­isme». De mon mod­este point de vue, là réside en grande par­tie la clé du vote des Argentins. Le kirch­ner­isme, ten­dance de cen­tre-gauche du péro­nisme, a gou­verné pen­dant près de vingt ans, c’est à dire la plus grande par­tie de ce début de 21ème siè­cle. Infla­tion, bas salaires, chô­mage, pau­vreté, cor­rup­tion à grande échelle (l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er, tout comme notre Sarkozy, purge une peine de prison, à domi­cile dans son cas). A part pour l’inflation, Milei ne fait guère mieux, mais donc, quand même, un petit peu.

Et surtout, le kirch­ner­isme, et le péro­nisme en général, s’est présen­té sans réel pro­jet, et divisé, à ces élec­tions. Il aura été sans doute la prin­ci­pale vic­time de la forte absten­tion (près de 40%). Selon le poli­to­logue Fed­eri­co Zap­a­ta, cité par La Nación, “L’an­tikirch­ner­isme est aujour­d’hui le pre­mier mou­ve­ment social de masse d’Ar­gen­tine”.

Ce sont là quelques clés, qui n’expliquent pour­tant pas l’ampleur de la vic­toire miléiste. Certes, moins forte que lors de la prési­den­tielle (entre temps, Milei aura donc per­du 14 points, de 55 à 41%), mais absol­u­ment incon­testable. Il n’a pas la majorité absolue, mais d’une, il pour­ra sans prob­lème impos­er ses décrets-lois sans que le par­lement ne puisse s’y oppos­er, et de deux il pour­ra compter sur des alliances ponctuelles au sein du par­lement, où il dis­pose main­tenant d’une majorité rel­a­tive.

La Nación, tou­jours, relève qu’au bout du compte, le résul­tat en pour­cent­age de cette élec­tion cor­re­spond peu ou prou à l’indice de pop­u­lar­ité de Milei le plus récem­ment établi par le sondage effec­tué régulière­ment par l’université Di Tel­la. En somme, les électeurs n’ont fait que con­firmer une ten­dance : celle d’une baisse — rel­a­tive — de pop­u­lar­ité, mais en même temps, d’une dou­ble con­fir­ma­tion. D’un côté, le gou­verne­ment ne sus­cite qu’une con­fi­ance lim­itée (41% d’opinions favor­ables), de l’autre, l’absence d’alternative crédi­ble lui per­met d’affermir son socle élec­toral face à des adver­saires qui doivent main­tenant se redéfinir et pro­pos­er un véri­ta­ble con­tre-pro­jet, inex­is­tant pour le moment.

Car c’est sur ce vide que s’est établi, et se con­solide, la vic­toire du trublion ultra-libéral. Tant qu’il ne sera pas comblé, on doit con­stater qu’il n’aura vis­i­ble­ment pas trop de soucis à se faire.

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Ci-dessous, la pro­jec­tion en sièges, lun­di matin, don­née par le quo­ti­di­en La Nación. La majorité absolue est de 129 sièges. On remar­quera donc que per­son­ne ne l’obtient, bien sûr, et qu’en sièges, les péro­nistes restent donc les plus nom­breux. Mais Milei pour­ra compter sur les 24 députés du PRO (droite clas­sique) pour des alliances ponctuelles, et il ne man­quera pas de faire pres­sion sur ceux des «Provinces unies» (liste protes­tataire portée par des gou­verneurs de provinces et qui a large­ment échoué à ces élec­tions) pour les oblig­er à avalis­er cer­tains de ses pro­jets. On notera égale­ment la per­sis­tante inex­is­tence de la gauche argen­tine, créditée ici de seule­ment 4 sièges. Quant à l’UCR, Union civique rad­i­cale, ancien par­ti qui a dom­iné la vie poli­tique argen­tine pen­dant des décen­nies (c’était celui notam­ment du prési­dent Raúl Alfon­sín, pre­mier prési­dent élu après la dic­tature mil­i­taire), il dis­parait peu à peu du paysage. L’écologie poli­tique, elle, n’est même pas encore dans le ven­tre de sa mère !

Pour com­para­i­son, voici la con­fig­u­ra­tion avant cette élec­tion :

 

 

Législatives argentines : J‑7

Dans Pagina/12 de ce dimanche 19 octo­bre, le dessin humoris­tique quo­ti­di­en de Paz résume assez bien l’ambiance actuelle en Argen­tine à sept jours des élec­tions lég­isla­tives, où le prési­dent d’extrême-droite Javier Milei espère décrocher la majorité qui lui per­me­t­trait de gou­vern­er sans être con­stam­ment, comme c’est le cas aujourd’hui, freiné par les votes défa­vor­ables du Par­lement.

On y voit Milei inter­rogé par un jour­nal­iste télé et dis­ant :

Le plus impor­tant, le 26 octo­bre est de … Et le jour­nal­iste de finir la phrase :
Gag­n­er ? Ce à quoi Milei répond :
Con­va­in­cre Trump que nous n’avons pas per­du.

Cou­ver­ture de Pagina/12 du 19-10-2025

Et c’est qu’en effet ces derniers jours, Trump, qui a mis la main à la poche pour soutenir son copain Milei en offrant la bagatelle de 20 mil­liards au Tré­sor argentin, a annon­cé qu’en cas de vic­toire de l’opposition, il couperait les vivres. Une ingérence qui ramène les Argentins aux joyeux temps des années 40, où les États-Unis pre­naient ouverte­ment posi­tion con­tre l’élection de Juan Perón. (Le par­ti péro­niste en avait d’ailleurs fait un slo­gan de la cam­pagne prési­den­tielle de 1946, à par­tir du nom de l’ambassadeur améri­cain : ¿Braden o Perón ? Lien vers image)

Les derniers sondages ne don­nent guère matière aux par­ti­sans de Milei d’être très opti­mistes. La pop­u­lar­ité du prési­dent est en berne, les man­i­fes­ta­tions se suc­cè­dent, met­tant des mil­liers de gens dans la rue chaque semaine ou presque, et les dif­fi­cultés s’accumulent pour un gou­verne­ment qui ne parvient ni à réelle­ment remon­ter une économie qui stagne, ni à con­tenir la mon­tée du dol­lar qui pèse sur la dette publique, et qui peine à se dépa­touiller des dif­férents scan­dales qui vien­nent brouiller son image, avec notam­ment l’affaire de la chute de la cryp­tomon­naie $Libra dont le prési­dent avait fait la pro­mo­tion publique, et la démis­sion for­cée du député du par­ti gou­verne­men­tal José Luis Espert, accusé de blanchi­ment d’argent en lien avec le nar­co­traf­ic.

Le quo­ti­di­en La Nación dresse trois pro­fils pos­si­bles pour les résul­tats de dimanche prochain.

1. Une vic­toire du par­ti gou­verne­men­tal, LLA (La lib­er­tad avan­za), arrivant en tête avec entre 35 et 40% des voix. Pro­jec­tion en sièges : env­i­ron 70, ajoutés à ceux du par­ti de droite clas­sique, son allié, cela porterait l’ensemble à une cen­taine de sièges sur 257. C’est loin de la majorité absolue, mais cela per­me­t­trait à Milei de gou­vern­er par décrets, puisqu’il aurait plus de 30% des sièges, min­i­mum néces­saire pour cela.

2. Match nul avec le péro­nisme : 33 à 35% des voix cha­cun. Cela ne chang­erait qu’à la marge : env­i­ron 95 sièges sur 257. Mais surtout, plus ques­tion de gou­vern­er par décret.

3. Défaite, avec moins de 30% des voix, et un max­i­mum de 80 sièges alliés com­pris.

On le voit, aucun des scé­nar­ios présen­tés par La Nación n’envisage une vic­toire nette, et encore moins une majorité absolue pour le par­ti gou­verne­men­tal (El ofi­cial­is­mo, comme on dit en espag­nol). Milei s’accroche donc à l’espoir de par­venir au tiers des sièges, et pou­voir ain­si avoir le champ libre pour impos­er ses lois, en con­tour­nant l’obstacle par­lemen­taire, qui lui a couté jusqu’ici pas mal de lois restées let­tre morte. Une ambi­tion mod­este au regard des promess­es sus­citées par sa pour­tant nette vic­toire prési­den­tielle de fin 2023.

Son prin­ci­pal hand­i­cap réside dans sa con­cep­tion même de la poli­tique. Arrivé au pou­voir avec la promesse de dyna­miter le sys­tème, il s’est très vite coupé de nom­bre d’alliés poten­tiels, désignés eux aus­si, au même titre que les péro­nistes voués aux gémonies, comme respon­s­ables de la ruine du pays. Ce que lui reprochent à mots cou­verts même des parte­naires extérieurs favor­ables à sa poli­tique, navrés de voir ses excès entach­er une gou­ver­nance dont ils rêvaient de faire un lab­o­ra­toire d’idées. Citons Martín Rodríguez Yebra dans La Nación :

Milei doit urgem­ment recon­stru­ire, sous la pres­sion extérieure, la coali­tion qui s’offrait à lui il y a un an et qu’il s’est lui-même chargé de dyna­miter à coups d’insultes et de promess­es non tenues. Le mépris envers ces mains ten­dues après son tri­om­phe de 2023 répondait à une logique idéal­iste : dans l’enthousiasme de la con­quête du pou­voir il n’acceptait que les sou­tiens incon­di­tion­nels à son utopie lib­er­taire. Milei se définis­sait comme un prophète venu libér­er l’Argentine des con­traintes que la poli­tique impo­sait aux mécan­ismes du marché. Sa mis­sion ultime était d’abolir l’état pour libér­er une bonne fois la puis­sance de l’initiative privée. Ces quelques alliés de cir­con­stance étaient con­sid­érés eux aus­si respon­s­ables de la ruine passée. Qu’ils soient «les dégénérés fis­caux» qui gou­ver­naient les provinces ou les «tièdes» et les «couil­lons à principes» du PRO, le par­ti for­mé par Mauri­cio Macri (L’ancien prési­dent de droite, NDLA). Tous des «cafards, des rats, des com­plices affligés de par­a­sitisme men­tal».

En cat­a­stro­phe, pour recon­quérir un élec­torat de plus en plus scep­tique, Milei tente de revoir sa copie, et d’amender un peu son ultra-libéral­isme, dont les sanglantes coupes budgé­taires dans de trop nom­breux domaines (Retraites, san­té, uni­ver­sité, travaux publics, finance­ment des provinces) ont fait bondir ses scores d’impopularité. La tronçon­neuse a été remisée, au moins pro­vi­soire­ment d’ici les élec­tions, dans l’abri de jardin.

Cela sera-t-il suff­isant ? Rien n’est moins sûr. Pagina/12 relève dans son édi­tion de ce dimanche que le gou­verne­ment pré­pare un affichage des résul­tats qui lui soit le moins défa­vor­able pos­si­ble. Méth­ode ? Les présen­ter non par régions, mais de façon générale. Ce qui per­me­t­trait à LLA, qui se présente partout sous une seule dénom­i­na­tion, d’afficher de meilleurs résul­tats que ses adver­saires, qui eux, présen­tent des can­di­dats régionaux défen­dant une même mou­vance, mais sous des éti­quettes dif­férentes. Préoc­cu­pa­tion sig­ni­fica­tive du pes­simiste offi­ciel ambiant.

Ren­dez-vous lun­di prochain !

Buenos Aires : nouvelle défaite électorale pour le président

Pre­mière élec­tion, pre­mière défaite pour le prési­dent argentin Javier Milei. Certes, l’élection provin­ciale de Buenos Aires n’est guère déter­mi­nante d’un point de vue poli­tique, puisque pure­ment locale, mais elle est tout de même sig­ni­fica­tive d’un retourne­ment de l’opinion.

Résul­tat : un peu plus de 47% pour les péro­nistes menés par Axel Kicillof, et 33% et des miettes pour le par­ti gou­verne­men­tal.

Jusqu’ici, depuis l’élection, Milei béné­fi­ci­ait du fameux « état de grâce ». Tout n’allait pas bien, mais on lui fai­sait crédit : il ne pou­vait pas tout résoudre d’un coup de baguette mag­ique. Après tant d’années de pou­voir péro­niste, à peine per­tur­bées par qua­tre ans d’une droite inef­fi­cace et peu pop­u­laire, on avait adoré, pen­dant la cam­pagne, son dis­cours anti­sys­tème, son mépris de la chose poli­tique et de ce qu’il appelait « la caste », autrement dit, les priv­ilégiés du sys­tème. Avec lui, on allait voir ce qu’on allait voir : tous ces cor­rom­pus allaient dégager, et les prof­i­teurs seraient prompte­ment éjec­tés.

Pre­mière mesures, pre­mières vic­toires : grâce à une poli­tique dras­tique de réduc­tion de la dépense publique, l’inflation est passée de près de 300% à moins de 40. En à peine plus d’un an. Phénomé­nal. Certes, les prix ont aug­men­té, mais on voulait bien croire qu’avec un peu de patience, on les ver­rait rapi­de­ment dégon­fler.

Et si l’in­fla­tion n’é­tait que la par­tie émergée de l’ice­berg ?

Seule­ment voilà : réduire la dépense publique, cela veut dire ce que cela veut dire. Dans un excel­lent arti­cle, l’écrivain et jour­nal­iste Jorge Fer­nán­dez Díaz dresse un tableau par­ti­c­ulière­ment édi­fi­ant de la sit­u­a­tion poli­tique, sociale et psy­chologique de l’Argentine d’aujourd’hui, à l’instant T. Je vous en livre quelques extraits ci-dessous, qui vous aideront à mieux com­pren­dre les com­plex­es ressorts, et moti­va­tions, de ce subit retourne­ment de l’opinion argen­tine vis-à-vis du trublion à la tronçon­neuse.

L’article com­mence ain­si : (en italiques le texte de l’ar­ti­cle orig­i­nal)

À l’aube de ce proces­sus poli­tique bru­lant — mar­qué par des obses­sions soudaines et des émo­tions vio­lentes — nous avons com­pris que le dan­ger était qu’une fois la marée passée, une vieille loi de l’amour s’ap­plique : par­fois, ce qui vous fait tomber amoureux est ce qui vous sépare. Si on voulait l’illustrer de façon comique, on dirait : je suis tombée amoureuse d’un bohème et je l’ai quit­té parce que je me suis aperçue qu’en réal­ité c’était un clo­do.

En effet, rien de plus changeant que le regard de l’amour. Certes, pen­dant la cam­pagne, Milei avait annon­cé la couleur et n’avait rien caché de ses inten­tions. Même si, note l’auteur, il a au moins men­ti sur une chose : la tronçon­neuse devait couper dans les ressources des priv­ilégiés, pas celles des retraités, des hand­i­capés, des médecins, des ouvri­ers, des maçons, des employées de mai­son, bref, des moins favorisés du pays.

Ce qui a poussé le jésuite Rodri­go Zaraza­ga, prêtre des pau­vres, à dire qu’aujourd’hui, la seule dif­férence entre les plus pau­vres et la classe moyenne inférieure, ce sont 8 jours. Les pre­miers vivent jusqu’au 12 du mois, les sec­onds parvi­en­nent jusqu’au 20.

Car, dit Fer­nán­dez Díaz, ce nou­veau mod­èle économique ultra-libéral con­tient au moins deux biais. L’un, celui d’ignorer l’existence d’une classe mis­érable, l’autre, de con­sid­ér­er le mot « pro­duc­tion » comme une inven­tion social­iste et la défense de l’emploi et de la con­som­ma­tion comme des super­sti­tions anachroniques. Peut-on réelle­ment défendre un sys­tème qui tourne le dos à des mil­lions de per­son­nes ? Que devraient faire alors ses vic­times ? Atten­dre dix ans les résul­tats des grands investisse­ments et pen­dant ce temps con­tin­uer de vot­er pour leur bour­reau ?

Le grand para­doxe de l’opinion : le retourne­ment de veste. Au-delà du men­songe sur la cible réelle de la tronçon­neuse, il n’en est pas moins vrai que durant la cam­pagne élec­torale, Milei a exposé ses idées sans détour. Il a même gag­né le débat de fin de cam­pagne en se tar­guant de son igno­rance de la ges­tion et de la poli­tique. Aujourd’hui ses électeurs les plus éclairés exi­gent de ce même out­sider extrav­a­gant et sans fil­tre qu’il admin­istre l’État (qu’il s’est fait élire pour détru­ire) avec expéri­ence et bon sens, et qu’il s’intéresse à la poli­tique (alors qu’ils se mon­traient enchan­tés lorsqu’il clairon­nait qu’elle l’ennuyait). (…) Ils lui récla­ment main­tenant, presque dés­espéré­ment, de s’ouvrir au dia­logue et au con­sen­sus, quand au moment de l’élire ils por­taient au pina­cle un jou­et colérique dont ils se réjouis­saient de l’insensibilité et de la sauvagerie.

En con­clu­sion, Fer­nán­dez Díaz exhorte ses com­pa­tri­otes à ne pas jouer les amants sur­pris : le Lion (surnom que s’est attribué lui-même Milei – NDLA) avait prévenu qu’il en serait ain­si, quelles que soient les con­séquences. Les voilà désor­mais déçus. Là où ils voy­aient un bohémien char­mant il n’y a plus qu’un dilet­tante incon­séquent.

++++++

L’après élec­tion locale risque d’être très agité pour le gou­verne­ment ultra-libéral. Entre les gross­es man­i­fes­ta­tions de ces derniers jours, en défense des ser­vices publics men­acés par les réduc­tions mas­sives de bud­get (san­té, édu­ca­tion, uni­ver­sités), les accu­sa­tions de cor­rup­tion con­tre la sœur du prési­dent (qui est aus­si sa cheffe de cab­i­net), soupçon­née de détourne­ment de fonds publics dans l’affaire Andis, organ­isme nation­al chargé des poli­tiques publiques en direc­tion des per­son­nes hand­i­capés, les manœu­vres du prési­dent lui-même qui, tout à son mépris pour le par­lement, entend se pass­er de ses avis pour gou­vern­er (il n’y a pas eu de vote sur le bud­get depuis fin 2023, Milei s’arrangeant chaque année pour blo­quer les dis­cus­sions et recon­duire celui-ci tel quel), et la curieuse «dis­pari­tion» des fonds inter­na­tionaux d’aide aux hand­i­capés, aux vic­times d’inondation et à la recherche sci­en­tifique, dont le gou­verne­ment refuse de révéler l’usage exact qu’il en a fait, ça com­mence à tanguer sérieuse­ment.

Milei et sa sœur Kari­na (à sa gauche)

A six semaines des élec­tions lég­isla­tives de mi-man­dat, qui auront lieu fin octo­bre, les sondages s’infléchissent sig­ni­fica­tive­ment pour La lib­er­tad avan­za, le par­ti gou­verne­men­tal. Don­né gag­nant haut la main encore en début d’année, la plu­part des insti­tuts lui prédis­ent sinon la défaite, du moins une majorité très rel­a­tive, et dans tous les cas, l’impossibilité de gou­vern­er seul. Or, le seul par­ti avec lequel un accord est pos­si­ble reste celui de l’ancien prési­dent de droite Mauri­cio Macri. Avec lequel, ces derniers temps, les rela­tions de Milei étaient, et c’est un euphémisme, très dif­fi­ciles.

La frac­ture argen­tine n’est donc pas près de se réduire.

 

Milei : le grand sauveur ?

Après le doc­u­men­taire sur le rôle des Etats-Unis dans l’avènement des dic­tatures sudaméri­caines, dont nous vous par­lions ici-même, la chaine ARTE en a pro­posé un autre sur l’actuel prési­dent argentin Javier Milei, surnom­mé « l’homme à la tronçon­neuse ».

Il a été dif­fusé mar­di dernier, juste après l’autre doc­u­men­taire, mais il reste vis­i­ble sur l’application ARTE.TV, sous le titre « L’argentine dans la tour­mente : Milei, le grand sauveur ? »

Milei, le prési­dent à la tronçon­neuse

Il com­mence sur une ques­tion, que se posent tant d’Argentins : com­ment ce pays, qui était un des plus rich­es du monde jusqu’à la pre­mière moitié du XXème siè­cle, a‑t-il pu devenir qua­si­ment un pays du tiers-monde ?
Il revient alors sur le mal endémique de nom­bre de pays du sud, et spé­ciale­ment améri­cains : la cor­rup­tion, cou­plée à la con­fis­ca­tion du pou­voir par un petit nom­bre, for­mant une qua­si-mafia, poli­tique et syn­di­cale. L’Argentine est d’ailleurs classée 99ème en ce qui con­cerne la per­cep­tion de la cor­rup­tion. Pour com­par­er, la France est 25ème, et l’Allemagne (autre socié­taire d’ARTE, ne l’oublions pas) 15ème.

La descrip­tion est sévère, mais juste, avec de nom­breux exem­ples, tou­jours d’actualité, de petits arrange­ments avec le droit et la morale : pri­vati­sa­tions à bon compte d’entreprises d’état, au prof­it d’intérêts privés, emplois fic­tifs au Par­lement, fraudes en tous gen­res, notam­ment aux marchés publics (l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er vient d’être con­damnée à ce sujet à six ans de déten­tion), éva­sion fis­cale (278 mil­liards de dol­lars plan­qués à l’étranger ou dans des bas de laine, et qui ne prof­i­tent donc pas à l’économie nationale).

Alors, l’ultra-libéral Milei, élu sur la promesse de faire le ménage dans les écuries d’Augias, va-t-il enfin remet­tre le pays à l’endroit ? Le doc­u­men­taire ne se risque pas à faire de pronos­tic ferme, mais rap­pelle à bon escient que la poli­tique mise en place par le nou­veau prési­dent a déjà eu son moment : entre 1989 et 1999, Car­los Men­em, un péro­niste de droite, a gou­verné avec les mêmes pré­ceptes : désé­ta­tis­er au max­i­mum, pri­va­tis­er, favoris­er les investisse­ments étrangers, réduire les impôts, réduire les dépens­es sociales et le train de vie de l’état. Avec comme résul­tat le plus vis­i­ble, le dés­espoir du petit peu­ple exprimé en d’impressionnantes émeutes fin 2001, qui con­duisirent à une crise poli­tique sans précé­dent : trois prési­dents en trois ans !

Le doc­u­men­taire relève les points faibles de la nou­velle poli­tique mise en place par Milei. Insis­tant notam­ment sur deux biais mal­heureuse­ment per­sis­tants de ce pays qui, comme tant d’autres en Amérique latine, ne parvient pas à se débar­rass­er tout à fait de son passé colo­nial : la trop grande dépen­dance aux expor­ta­tions agri­coles et l’absence de vision à long terme de ses dirigeants.

Un court-ter­misme qui, hélas, est égale­ment l’apanage du nou­veau gou­verne­ment.

En con­clu­sion, le doc­u­men­taire ne se mon­tre guère opti­miste sur l’avenir du pays, miné par un indi­vid­u­al­isme crois­sant (mais ça, c’est un peu comme partout, y com­pris chez nous, hélas), des iné­gal­ités cri­antes et elles aus­si tou­jours en hausse, une crim­i­nal­ité, y com­pris d’état, galopante, et, bien enten­du, une société extrême­ment divisée.

Mais, para­doxale­ment, ce prési­dent pour­tant pas si révo­lu­tion­naire garde une base de pop­u­lar­ité encore rel­a­tive­ment solide, envers et con­tre tout. Notam­ment auprès des jeunes. Pas si para­dox­al que ça, en défini­tive, quand on y regarde de plus près et qu’on addi­tionne le dis­crédit d’une classe poli­tique tra­di­tion­nelle qui ne se renou­velle pas avec la las­si­tude d’une société prête à se jeter sur toute solu­tion pourvu qu’elle ait l’apparence de la nou­veauté.

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Lien vers ARTE : https://www.arte.tv/fr/videos/119521–000‑A/l‑argentine-dans-la-tourmente/

A lire égale­ment en com­plé­ment, sur ce même blog :

Sur Car­los Men­em et sa poli­tique ultra-libérale entre 1989 et 1999.

Sur la pau­vreté en hausse dans l’Ar­gen­tine de Milei.

Sur le niveau de vie de la classe moyenne.

L’Amérique latine, un continent sous influence

Ce mar­di 24 juin, la chaine publique ARTE pro­pose un doc­u­men­taire en trois volets inti­t­ulé «Amérique latine, un con­ti­nent sous influ­ence».

L’influence ici, c’est bien enten­du celle des États-Unis, qui ont tou­jours con­sid­éré, et con­tin­u­ent de le faire, l’Amérique du sud comme leur arrière-cour, sim­ple vas­sal à sur­veiller et soumet­tre.

Le doc­u­men­taire, qui retrace 60 ans d’interventionnisme nord-améri­cain, se lim­ite cepen­dant à l’histoire de six pays : le Brésil, le Chili, la Colom­bie, le Venezuela, le Pana­ma et le Nicaragua. Un par­ti-pris sans nul doute jus­ti­fié par l’étendue du sujet, car en réal­ité, du Mex­ique à l’Uruguay en pas­sant par l’Argentine, la Bolivie, le Paraguay, le Hon­duras, etc… tous les pays ont été à un moment ou un autre objet de l’attention du «pro­tecteur» yan­kee.

Tout au long de ces trois épisodes de 55 min­utes, on par­court donc l’histoire mou­ve­men­tée de ces six pays, parsemée de révo­lu­tions et de coups d’état, et pris dans les vents con­traires de la guerre froide.

Obses­sion prin­ci­pale des États-Unis, surtout après la révo­lu­tion cas­triste : éviter à tout prix l’effet domi­nos, et la con­sti­tu­tion d’autres blocs com­mu­nistes. A tout prix, c’est-à-dire même à celui de favoris­er l’installation de dic­tatures extrêmes-droitières, comme ce sera le cas au Brésil en 1964, avec le ren­verse­ment du prési­dent de gauche Joao Goulart au bout de deux ans et demi de pou­voir, ou au Chili en 1973.

L’un des points forts du doc­u­men­taire est de don­ner la parole à des acteurs de tous bor­ds, anciens révo­lu­tion­naires, anciens min­istres ou con­seillers de dic­ta­teurs, ou encore min­istres, ambas­sadeurs, con­seillers tech­niques, nord-améri­cains. Mais là rési­dent égale­ment ses lim­ites : les per­son­nal­ités inter­rogées déroulent leurs ver­sions des faits sans jamais être mis devant leurs con­tra­dic­tions, livrant ain­si des réc­its par­al­lèles jamais recon­tex­tu­al­isés. A chaque spec­ta­teur alors de se faire son opin­ion : il y a donc peu de chance que le vision­nage fasse vari­er les a pri­ori de départ.

Résul­tat : un réc­it médi­an, plutôt tiède, qui ne décor­tique pas vrai­ment les ressorts com­plex­es ni de l’installation, ni du fonc­tion­nement des régimes révo­lu­tion­naires ou dic­ta­to­ri­aux. De même qu’on sur­v­ole les moyens mis en œuvre par les États-Unis pour ren­vers­er les régimes qui lui déplaisent, sans jamais véri­ta­ble­ment mon­tr­er la réal­ité des liens entre l’administration nord-améri­caine et les mou­ve­ments d’extrême-droite, ou les mil­i­taires, du sud.

Néan­moins, le doc­u­men­taire est extrême­ment intéres­sant si on se place unique­ment d’un point de vue his­torique et chronologique, et il mon­tre claire­ment le cynisme des États-Unis qui, tout en se procla­mant « plus grande démoc­ra­tie au monde », n’hésitent jamais à la mal­traiter chez les autres, quitte à laiss­er prospér­er des dic­tatures sanglantes lorsque leurs intérêt sont en jeu.

Comme l’admet dans le troisième épisode un con­seiller éta­sunien en par­lant de la Colom­bie «certes, beau­coup de droits de l’homme ont été bafoués, mais Uribe (le prési­dent colom­bi­en de droite) a fait un tra­vail effi­cace». On pour­ra rem­plac­er Uribe par Pinochet (Chili), Bran­co (Brésil), Videla (Argen­tine), Bor­d­aber­ry (Uruguay), Nor­ie­ga (Pana­ma), etc, etc… sans chang­er le reste de la phrase.

Le doc­u­men­taire mon­tre égale­ment le genèse de la fameuse Opéra­tion Con­dor, qui a per­mis aux dic­tatures de six pays (Argen­tine, Chili, Brésil, Uruguay, Paraguay et Bolivie), avec le sou­tien act­if des Etats-Unis, de men­er à bien une vaste cam­pagne d’assassinat d’opposants poli­tiques, y com­pris en exil. Comme notam­ment l’ancien min­istre de Sal­vador Allende (Chili), Orlan­do Lete­lier, assas­s­iné aux États-Unis mêmes.

Même s’il n’est pas par­fait, loin de là, ce doc­u­men­taire per­me­t­tra sans nul doute aux spec­ta­teurs les moins aver­tis de mieux com­pren­dre la portée de l’interventionnisme éta­sunien en Amérique latine, et d’en recon­stituer la chronolo­gie his­torique, de l’après-guerre mon­di­ale à nos jours.

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Mon con­seil si trois épisodes, ça vous fait trop : priv­ilégiez le pre­mier, le plus «his­torique» dans son con­tenu.

Mar­di 24 juin – 21 h – ARTE

Déjà en ligne sur ARTE.TV, il y restera un cer­tain temps !

La situation économique en juin 2025

C’est incon­testable­ment LE grand suc­cès de Javier Milei, le prési­dent à la tronçon­neuse (et inspi­ra­teur de l’illustrissime Elon Musk, ce qui n’est tout de même pas rien !) : l’inflation argen­tine, qui était au top avant son élec­tion, est enfin à peu près maitrisée dans des lim­ites raisonnables. (Mais qui reste néan­moins, comme le sig­nale le site Rankia Argenti­na, par­mi les plus élevées du monde).

Bon, autant l’avouer tout de suite, trou­ver des chiffres incon­testa­bles et incon­testés dans la presse économique argen­tine relève du par­cours du com­bat­tant. Comme d’habitude, les biais par­ti­sans foi­son­nent, et le taux varie selon le camp qui fait les cal­culs.

Si on s’en tient au site «Aho­ra País», rel­a­tive­ment neu­tre, on con­state les chiffres suiv­ants :

2023 (gou­verne­ment péro­niste d’Alberto Fer­nán­dez) : 211,4% d’inflation

2024 (1ère année de Milei) : 117,8 %

2025 : (pro­jec­tion JP Mor­gan ) : 25%

Bien. Et même très bien. Mais en par­al­lèle, il faut pren­dre en compte l’évolution des prix et du taux de change. Et là, c’est moins foli­chon. Surtout si on com­pare avec le salaire moyen de l’Argentin.

Le taux de change, déjà. Selon le quo­ti­di­en Infobae, le dol­lar amer­locain, qui reste la mon­naie de référence en Argen­tine, s’échangeait con­tre 642 pesos en 2023. En 2024, il était à 1019 pesos. Aujourd’hui, selon le site XE Con­vert­er, il est à 1183 pesos. (1343 par rap­port à l’euro). On estime qu’il va con­tin­uer à mon­ter, pour attein­dre les 1500 pesos en 2027. Pour vous don­ner une idée, en 2020 pour 1000 euros au bureau de change on me don­nait en gros 65 000 pesos. Aujourd’hui, j’en recevrais 1 340 000 !

Evidem­ment, les prix ont suivi en con­séquence. Les salaires aus­si, mais moins vite. Voyons cela.

En jan­vi­er 2020, mon année de référence puisque j’étais à Buenos Aires à ce moment-là, le salaire de mon ami B., concierge d’immeuble, était d’environ 500 €. Aujourd’hui, il m’annonce un peu plus de 800€. Pen­dant ce temps, par exem­ple, le jour­nal que je payais 85 pesos (1.30€ env­i­ron) est passé à 3800 pesos (2.80€ au taux actuel). Le petit café au bar du coin ? 100 pesos à peu près en 2020 (1.50€), 4500 pesos (3.35€) aujourd’hui.

Dessin orig­i­nal : Mal­o­rie Chanat

Autrement dit, le jour­nal a aug­men­té de 120%, le café de 123%, et le salaire de B. de 60%. C’est tout de suite moins rigo­lo vu sous cet angle, non ?

Le salaire de B. peut être com­paré au salaire moyen d’un pro­fesseur des écoles ou d’un employé de banque. En Argen­tine, la moyenne des salaires ne dépasse pas le mil­lion de pesos. Le taux de pau­vreté est fixé quant à lui par l’INDEC, l’INSEE argentin, pour une famille de qua­tre per­son­nes, à un mon­tant moyen de 1,113 mil­lion de pesos, en-deçà lequel, donc, la famille est con­sid­érée comme sous le seuil. On peut en con­clure qu’avec un seul salaire moyen, la famille est dans la mouise. Le prix de loca­tion d’un trois pièces à Buenos Aires est d’environ 950 000 pesos (701€). Vu de France et de Paris, cela reste bon marché, bien sûr. Mais net­te­ment moins acces­si­ble à l’Argentin moyen.

Le taux de pau­vreté, qui avait grim­pé de 40 à 55% après l’élection de Milei, sem­ble stag­n­er à un taux de 39%. Ce qui reste énorme pour un pays dévelop­pé. Ce taux est équiv­a­lent à celui de pays africains comme le Zim­bab­we, le Bénin ou le Rwan­da. Et supérieur à celui de voisins comme la Bolivie, le Paraguay ou l’Equateur. C’est d’ailleurs le taux le plus élevé de la zone Amérique du sud.

La réduc­tion de l’inflation, qui était réelle­ment énorme avant l’arrivée de Milei, est un incon­testable suc­cès, mais selon pas mal d’experts argentins, il risque d’être le seul vrai­ment mar­quant du man­dat, si Milei ne trou­ve pas la recette pour sta­bilis­er les prix et éviter la mon­tée du chô­mage, qu’il con­tribue par ailleurs à faire aug­menter en virant des fonc­tion­naires par char­rettes entières.

Alors com­ment Milei a‑t-il fait pour réduire cette infla­tion gigan­tesque ? A la base, celle-ci était essen­tielle­ment due à un fac­teur prin­ci­pal : le déficit et son corol­laire, la dette. Les dépens­es publiques étant irrémé­di­a­ble­ment supérieures aux recettes, l’Etat vivait d’expédients : la banque cen­trale ali­men­tait celui-ci en argent fac­tice, tout en lui accor­dant des prêts à court terme, pour éviter l’effet dévas­ta­teur sur le taux de change et les prix. Cela, bien enten­du, en emprun­tant aux ban­ques privées. Effet boule de neige garan­ti sur la dette.

Solu­tion miléiste : réduire dras­tique­ment la dépense publique. Ce qu’il a fait, comme promis, à la tronçon­neuse : un tiers du bud­get en moins. Résul­tat : les recettes ont enfin dépassé les dépens­es, et pfuitt, plus besoin d’imprimer de mon­naie. Quant à la dette con­trac­tée par la Banque cen­trale, potion choisie : la déval­u­a­tion du peso et la baisse des taux d’intérêts.

Bon ben voilà, ça roule, alors ? Le prob­lème, selon de nom­breux écon­o­mistes, c’est la dura­bil­ité du sys­tème.

Jusqu’à quand Milei va pou­voir com­press­er la dépense publique ? Par exem­ple, il a décrété l’arrêt total de tous les chantiers publics d’infrastructures. L’Etat va-t-il pou­voir laiss­er longtemps les routes se dégrad­er ?

La dette publique est tou­jours là, et il faut la rem­bours­er. Selon Car­los Rodriguez, ancien con­seiller de Milei inter­rogé par BBC monde, le gou­verne­ment l’a arti­fi­cielle­ment escamotée par un tour de passe-passe : en repous­sant le paiement des intérêts et en cam­ou­flant la dette interne de la Banque cen­trale. Avec un risque d’éclatement de la bulle dénon­cé par l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er.

Pour ten­ter de main­tenir la valeur du dol­lar dans des lim­ites accept­a­bles, Milei a abat­tu une carte pour le moins dis­cutable : «el blan­queo de cap­i­tales». Autrement dit, le blan­chisse­ment de cap­i­taux. A savoir : le pla­fond de liq­uid­ités déclarables sans risque de pénal­ités ni d’impôts sup­plé­men­taires (et bien enten­du, sans besoin de jus­ti­fi­cat­ifs) est fixé à 100 000 dol­lars. On va pou­voir sabler le cham­pagne dans cer­tains milieux où l’argent sale cir­cule abon­dam­ment. Mais Milei pense que cette cir­cu­la­tion d’argent sera for­cé­ment prof­itable au taux de change. Logique : plus il y aura de dol­lars en cir­cu­la­tion, moins ils seront chers.

A ce stade, dif­fi­cile de dire où en sera l’Argentine à la fin du man­dat de Milei. Cer­tains lui prédis­ent le même avenir qu’à la fin du man­dat de Men­em : la grande cat­a­stro­phe de 2001, l’effondrement total de l’économie. D’autres, comme le FMI, plutôt con­tent de l’élève Milei, sont plus opti­mistes, et pensent que sa poli­tique, générant à la fois économies publiques et crois­sance (le FMI prévoit 5% de crois­sance pour 2025, ce qui serait un record en Amérique latine) est la bonne.

En atten­dant, « el argenti­no de a pie », l’Argentin de base, souf­fre, et a de plus en plus de mal à rem­plir son cad­die heb­do­madaire. Pour qu’on s’en rende un peu mieux compte, je vous ai fait un petit tableau avec les prix de base dernière­ment con­statés. Rap­pel : salaire moyen, env­i­ron 800 000 pesos, soit 600€)

Voilà pour une petite idée des prix courants en Argen­tine en ce moment, à com­par­er donc avec le salaire moyen. La déval­u­a­tion con­stante du peso peut ain­si paraître avan­tageuse pour un touriste français, mais elle est à met­tre en regard du coût réel de la vie. Et puis bon­jour les sommes astronomiques. Pay­er son café en mil­liers de pesos, ça fait tou­jours son petit effet psy­chologique.

Il paraît que la chute bru­tale de la con­som­ma­tion com­mence à faire sen­tir des effets posi­tifs, en inci­tant les pro­duc­teurs et les détail­lants à met­tre la pédale douce sur les prix. Ce qui apporte de l’eau au moulin des libéraux, qui voient par là con­firmer les bien­faits de la loi de l’offre et de la demande. Ce n’est pas entière­ment faux, cer­tains prix com­men­cent à baiss­er faute de demande. Mais ce qui est incon­testable aus­si, c’est le creuse­ment des iné­gal­ités. Tout le monde ne peut pas se remet­tre à con­som­mer au même niveau.

Ren­dez-vous dans un an, pour les élec­tions lég­isla­tives de mi-man­dat. On pour­ra alors mesur­er l’état réel de la pop­u­lar­ité du gou­verne­ment ultra-libéral. Pour le moment, il con­tin­ue de jouir d’une cer­taine con­fi­ance. Le par­ti de Milei a notam­ment rem­porté les récentes élec­tions régionales, en raflant par exem­ple six des neuf sièges au gou­verne­ment de la province de Buenos Aires. Les trois autres étant tombés dans l’escarcelle des péro­nistes, lais­sant la droite clas­sique totale­ment bre­douille.

Mais cette pop­u­lar­ité s’érode avec le temps, et l’accumulation des dif­fi­cultés pour les plus mod­estes. L’affaire de la cryp­tomon­naie $libra n’a pas peu con­tribué à jeter un voile sur la soi-dis­ant incor­rupt­ibil­ité des miléistes : le prési­dent avait fait publique­ment la pro­mo­tion d’une cryp­tomon­naie qui s’était effon­drée dans les quelques heures qui avaient suivi des achats mas­sifs, ruinant des mil­liers de gogos et enrichissant une poignée d’initiés. Une grosse tache sur le CV du prési­dent, qui a ten­té de se dépêtr­er de l’affaire en nom­mant lui-même une com­mis­sion d’enquête qu’il s’est empressé de dis­soudre avant même qu’elle ne com­mu­nique les résul­tats de ses inves­ti­ga­tions !

 

Le décès du pape, vu d’Argentine

Dif­fi­cile d’y échap­per : Jorge Mario Bergoglio, alias Fran­cis­co, était Argentin. Comme il fal­lait s’y atten­dre, et comme je le répète à l’envi sur ce blog, en Argen­tine, pour les papes comme pour le reste, on passe son temps à s’entredéchirer, en rap­por­tant tout à l’aune de ses préférences poli­tiques.

Qu’on soit con­ser­va­teur ou pro­gres­siste, péro­niste ou antipéro­niste, d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, on se regarde en chien de faïence, et on se con­sid­ère les uns les autres comme des « imprésenta­bles » (ce qui est apparem­ment l’insulte la plus courante sur les forums des jour­naux).

Dans l’ensemble quand même, le lende­main de la dis­pari­tion du pape François, les dits-jour­naux sont assez unanimes pour soulign­er l’empreinte qu’aura lais­sée ce pape argentin à la fois sur la com­mu­nauté des catholiques et plus glob­ale­ment sur le monde.

Petite revue de presse.

Pour la Nación, c’est «un pape sim­ple qui a cassé les codes et ouvert l’Eglise comme jamais aupar­a­vant». Mais le même quo­ti­di­en souligne «sa dif­fi­cile rela­tion avec les Églis­es des États-Unis, de France et d’Allemagne». Sans occul­ter cer­tains para­dox­es, puisque l’Église Éta­suni­enne est aujourd’hui plutôt con­ser­va­trice quand celle d’Allemagne est ouverte­ment pro­gres­siste.

Le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12 souligne lui aus­si la sim­plic­ité de ce pape, qui a souhaité un enter­re­ment «mod­este». Il restera dans les mémoires comme un pape paci­fiste, écol­o­giste et défenseur des plus pau­vres.

Pour Clarín, jour­nal notoire­ment antipéro­niste, «Le pape est mort, mais sa parole reste vivante». «Il n’a pas fait tout ce qu’il voulait faire, mais ce qu’il a fait n’a pas été rien». «Trois axes s’imposent à la réflex­ion lorsqu’on fait le bilan de ces douze années de pon­tif­i­cat : les réformes de l’Église, son rôle de leader spir­ituel mon­di­al, et son influ­ence sur la vie de l’Argentine, sa patrie, mar­quée par une frac­ture poli­tique qu’il n’a jamais pu, ou voulu, réduire».

Dans l’ensemble, on le voit, la revue de la presse argen­tine ne dif­fère pas de celle qu’on pour­rait faire avec notre presse locale. Là-bas comme ici, on loue un pon­tif­i­cat hum­ble, mar­qué par le souci de défendre et pro­téger les plus faibles, de faire évoluer l’Église catholique en ten­ant compte des change­ments de nos sociétés con­tem­po­raines et des défis aux­quels elles sont con­fron­tés, ain­si que son com­bat con­tre les excès du cap­i­tal­isme et la mon­tée des autori­tarismes poli­tiques. De même qu’on souligne sa rel­a­tive tiédeur, voire son con­ser­vatisme affiché, sur des sujets plus «brûlants» pour la com­mu­nauté chré­ti­enne, comme l’avortement, l’homosexualité ou la place des femmes dans l’église.

Et naturelle­ment, comme ici, les jour­naux ont lancé la «course de petits chevaux» habituelle, avec les pronos­tics sur son suc­cesseur. (Non, je ne mets pas de lien : les favoris sont les mêmes que dans nos canards français !)

Une ques­tion plus spé­ci­fique qui revient sou­vent néan­moins : pourquoi le pape n’est-il jamais venu en Argen­tine ? En effet, en douze ans, François n’a jamais vis­ité son pays d’origine !

Jorge Mario Bergoglio, évêque de Buenos Aires

Selon l’archévêque de Buenos Aires, Jorge Gar­cía Cuer­va, inter­rogé par La Nación :

Quant à sa déci­sion de ne pas vis­iter son pays natal pen­dant son pon­tif­i­cat, François avait pro­gram­mé un voy­age en Argen­tine et au Chili en 2017, mais un change­ment dans son agen­da l’avait obligé à le repouss­er. Ensuite, son emploi du temps très ser­ré avait fait que l’occasion ne s’était pas représen­tée, mais il n’avait pas renon­cé à venir. De plus, de par la lour­deur du cli­mat poli­tique local, une vis­ite en Argen­tine aurait con­sti­tué un grand défi. Cela aurait été une grande joie pour nous tous, mais pour lui, cela aurait représen­té un voy­age exigeant, tant sur la plan physique que psy­chologique ou émo­tion­nel. Il est évi­dent que compte tenu du con­texte argentin, cela aurait généré des pas­sions con­traires.

C’est égale­ment le point de vue de Pagina/12 : le pape François ne tenait pas à être pris en tenaille au milieu des pas­sions poli­tiques.

Naturelle­ment, les réac­tions des poli­tiques les plus en vue en Argen­tine ne dif­fèrent pas de celles qu’on relève ici : pas ques­tion de dire du mal du Pape si tôt après son décès. Comme tou­jours dans ces cas-là, le mort n’avait que des qual­ités.

Néan­moins, l’histoire démon­tre s’il en était besoin que les rela­tions de François avec le monde poli­tique argentin étaient pour le moins con­trastées. Clarín en repasse l’historique ici.

Le quo­ti­di­en rap­pelle que Nestor et Cristi­na Kirch­n­er (prési­dents de la République suc­ces­sifs entre 2003 et 2015) avaient dit de lui qu’il était «le chef spir­ituel de l’opposition» et lui avaient reproché son atti­tude pen­dant la dic­tature, l’accusant d’avoir dénon­cé deux prêtres jésuites, alors qu’il était à cette époque juste­ment le prin­ci­pal dirigeant de cette com­mu­nauté (1). Mais une fois élu pape, cepen­dant, ses rela­tions avec la prési­dente Cristi­na Kirch­n­er s’étaient large­ment nor­mal­isées.

Avec le prési­dent de droite libérale Mauri­cio Macri (2016–2020), il avait eu des dif­férents con­cer­nant le mariage homo­sex­uel (offi­cielle­ment autorisé en 2010, durant le man­dat de Cristi­na Kirch­n­er), que ce dernier avait refusé de com­bat­tre. Dans l’ensemble, la rela­tion avait été plutôt dis­tante, le camp macriste jugeant François trop proche des péro­nistes et des syn­di­cats de gauche.

Les débuts du man­dat d’Alber­to Fer­nán­dez (péro­niste) avaient été plutôt chaleureux, dans la mesure où le pape François avait inter­cédé en faveur de l’Argentine auprès de la direc­trice du FMI, Kristali­na Georgie­va, qui était une amie per­son­nelle du pape. Mais cela s’était rapi­de­ment détéri­oré ensuite, d’une part parce que François n’appréciait pas telle­ment le fait que le prési­dent se pré­valût à tout bout de champ d’une pré­ten­due rela­tion priv­ilégiée, et surtout que son gou­verne­ment avait fait pass­er la loi légal­isant l’avortement.

Mais c’est avec le prési­dent anar­cholibéral Javier Milei que les rela­tions auront été en défini­tive les plus houleuses. On reli­ra ici l’article de ce blog qui en fai­sait état. Pen­dant la cam­pagne élec­torale, Milei avait traité le pape de com­mu­niste et de sup­pôt du dia­ble. Une fois élu, il avait mis pas mal d’eau dans son vin, car il ne fal­lait pas con­trari­er les catholiques, qui avaient été nom­breux à avoir voté pour lui.

Néan­moins, les rela­tions étaient restées très froides. Dire que le pape n’approuvait pas du tout la poli­tique et les méth­odes pour le moins con­flictuelles du fou à la tronçon­neuse serait un euphémisme. Après une man­i­fes­ta­tion des retraités, le pape avait sèche­ment con­damné la répres­sion poli­cière qui s’était déchainée à cette occa­sion :

Au lieu de con­sacr­er l’argent à la jus­tice sociale, on l’utilise en achat de gaz lacry­mogène, avait-il lâché, à la grande fureur de Milei, qui s’était pour­tant gardé de répon­dre ouverte­ment.

Pour la majorité des obser­va­teurs, si le Pape n’est jamais venu en Argen­tine, c’est donc avant tout pour éviter de se retrou­ver piégé au milieu d’un affron­te­ment qu’il aurait souhaité apais­er, ce que le cli­mat poli­tique exécrable ne lui a jamais réelle­ment per­mis de ten­ter.

Comme dit fine­ment l’auteur de l’article, Ser­gio Rubin, «en fin de compte, François a entériné le principe évangélique : Nul n’est prophète en son pays».

Ain­si va l’Argentine, pays déchiré où tout est pré­texte à con­flit et à rancœurs, et où même la fierté de don­ner au monde le pre­mier pape sud-améri­cain de l’histoire n’aura pas réus­si à rassem­bler les gens, pas même autour de son cer­cueil.

La Cathé­drale de Buenos Aires, qui se trou­ve sur la même place que le Palais prési­den­tiel !

Pour finir, je vous rap­porte au débot­té un petit flo­rilège de quelques réac­tions d’Argentins ordi­naires, glanées au fil des com­men­taires sous les arti­cles de deux quo­ti­di­ens en ligne. Je vous fais grâce des pseu­dos.

(1) Rap­porté par le jour­nal­iste et écrivain Hora­cio Ver­bit­sky dans son livre sur le rôle de l’Église catholique durant la dic­tature “El silen­cio” (Ed. Sudamer­i­cana — 2005. Mais dont Jorge Bergoglio a été jugé inno­cent par la com­mis­sion inter­améri­caine des droits de l’homme (CIDH).

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DANS LA NACIÓN (Quo­ti­di­en de droite)

J’ai beau­coup admiré le pape François, mais il m’a déçu. En tant qu’Argentin il devait venir embrass­er son peu­ple au lieu d’autant soign­er son image. En fin de compte on l’a élu pas­teur mais il a nég­ligé son trou­peau.

Et la réponse au même, telle­ment car­ac­téris­tique de ce con­flit poli­tique typ­ique­ment argentin :

Cela nous aurait comblé. Mais s’il était venu du temps de la Cris (Cristi­na Kirch­n­er — NDLA) on l’aurait taxé de K. (K est la let­tre péjo­ra­tive util­isée par les opposants au péro­nisme pour qual­i­fi­er le kirch­ner­isme — NDLA). S’il était venu voir Macri, on l’aurait traité de macriste. Et s’il était venu sous Milei….

Aux ado­ra­teurs du con­ser­va­teur rance Jean-Paul II : François fut dix fois plus puis­sant et il sera dif­fi­cile d’être plus aimé que lui.

Qu’il repose en paix. L’Argentine ne le regret­tera pas.

Mourir ne suf­fit pas à faire de vous un saint. François n’a été un pape ni neu­tre ni courageux. C’était un mil­i­tant déguisé en pas­teur, qui a béni des tyrans, pro­tégé des cor­rom­pus et n’a jamais élevé la voix con­tre tous ceux qui ont ruiné l’Amérique latine.

La fig­ure du pape François aura servi égale­ment à met­tre en évi­dence la vision extrême­ment lim­itée que nous avons, nous Argentins, en ce qui con­cerne l’international. Que ce soit pour des ques­tions poli­tiques ou économiques, notre cos­mo­vi­sion est aus­si pau­vre et médiocre que lim­itée. En tant que société nous n’avons jamais été capa­bles de com­pren­dre le rôle d’un per­son­nage par­venu au plus haut de la hiérar­chie du Saint Siège. Comme tou­jours, tout se réduit chez nous à un manichéisme bon marché issu de la cul­ture véhiculée par nos jour­naux.

En fait il a atteint sa prin­ci­pale ambi­tion : être le chef du péro­nisme à Rome. Péro­niste, social­iste, fab­ri­quant de pau­vres.

Dans le monde entier on respecte et on par­le bien du pape. Mais en lisant ces com­men­taires on voit qu’un bon pour­cent­age d’Argentins pensent dif­férem­ment. Parce qu’ici la poli­tique prend le pas sur absol­u­ment tout.

Et un autre ajoute à ce précé­dent com­men­taire :
Nous sommes fana­tiques, égo­cen­triques, orgueilleux et plutôt igno­rants. Il suf­fit de lire les com­men­taires, ou mieux encore, sor­tir 5 min­utes dans la rue et observ­er les gens.

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DANS PAGINA/12 (Quo­ti­di­en de gauche)

Ponce-Pilate avait lais­sé au peu­ple le choix entre un délin­quant, Barrabas, et un prédi­ca­teur inof­fen­sif, Jésus. Le peu­ple, libre­ment, choisit la lib­erté pour Barrabas et l’exécution pour Jésus. Cela ne rap­pelle-t-il pas la dernière prési­den­tielle chez nous ?

Que le bon dieu te reçoive en son sein et te donne la paix. Et main­tenant que tu es à ses côtés prof­ites-en pour lui deman­der qu’il aide les Argentins à sur­mon­ter les moments si dif­fi­ciles que nous vivons.

Un grand Mon­sieur et un grand pape, espérons que celui qui lui suc­cédera pro­longera son œuvre.

L’Église et ses représen­tants sont à l’origine de l’esclavage men­tal, spir­ituel et financier du peu­ple. Un autre de ces dirigeants est mort : quel dom­mage !

On a dit que la mort ne rendait per­son­ne meilleur, et il en va de même pour François, si on con­sid­ère son passé argentin et la dimen­sion qu’aura pris sa tâche dans le monde entier. Mais le vide qu’il laisse par­le davan­tage de son œuvre que tous les dis­cours élo­gieux qui com­men­cent à pleu­voir, qu’ils soient sincères ou oppor­tunistes. Ce qui est étrange pour un agnos­tique comme moi, je le con­fesse, c’est de sen­tir l’ombre d’une peine qui flotte au-dessus de moi et m’évoque d’une cer­taine manière celle éprou­vée à la perte d’un ami, et non celle d’un pape.

Si on com­pare le pon­tif­i­cat d’un homme de plume comme l’était Ratzinger (Benoit XVI, NDLA), avec le pon­tif­i­cat human­iste de Bergoglio, on peut en con­clure que les peu­ples ont davan­tage besoin de lead­ers com­prenant le ter­rain plutôt que d’idéologues de cloitres et de bib­lio­thèques. (…)