Petite revue de presse, en ces temps d’actualité relativement calme, après les célébrations des cinquante ans de la dictature et diverses manif’ contre la vie chère et l’étranglement économique de l’université et de la recherche.
Sans parler, toujours au sujet de la mémoire de la dictature, des coupes budgétaires visant des organismes institutionnels. Radio France internationale s’en fait l’écho aujourd’hui, dans son article “la recherche des bébés volés de la dictature menacée par la politique de Milei”. Le gouvernement d’extrême-droite, déjà très agressif vis à vis d’associations telles que “les grands-mères de la place de mai”, coupe le robinet de la banque de données génétiques, indispensable pour faire reconnaitre l’origine biologique d’enfants volés par les militaires aux militantes enfermées dans les centres de torture. RFI signale que le budget de cet organisme a perdu 57% avec l’arrivée au pouvoir de Milei, très préoccupé pour sa part à réhabiliter la dictature et ses “effets positifs” sur le pays entre 1976 et 1983.
Le gouvernement Milei, élu, comme c’est souvent le cas avec l’extrême-droite, sur des bases antisystème de dégagisme des politiciens corrompus, est lui-même empêtré dans une affaire… de corruption. Le porte-parole de la présidence (enfin, ancien porte-parole, bien entendu, il a été “démissionné”) Manuel Adorni se payait des vacances aux frais du contribuable, et on s’est aperçu qu’il menait un train de vie peu compatible avec ses revenus déclarés.
Comme de juste en Argentine, l’affaire est surtout suivie par le quotidien de gauche Página/12, ravi de cet os à ronger. A droite, on fait le dos rond, et on préfère, toujours et encore, parler de l’ancienne présidente Cristina Kirchner, qui effectue à domicile sa peine de six ans de prison pour détournement de fonds publics. La corrompue, pour les journaux de droite, c’est elle, et seulement elle.
Les Argentins sont habitués, et fatalistes. Ils ne sont pas dupes. Dans tous les cas, les faits sont largement avérés et documentés, même si là-bas, on doute même de l’indépendance de la justice. Non sans quelque raison d’ailleurs.
Et l’hantavirus, pendant ce temps ? Il ne faudrait tout de même pas oublier qu’il est censé être parti d’Ushuaia, en Patagonie. Bon, la lecture des canards locaux montre que l’affaire les excite bien moins que nos médias français, lancés pleine balle sur l’éventuel scoop d’une nouvelle pandémie mondiale.
On commence à le savoir : si c’est bien d’Ushuaia qu’est parti le bateau transportant les touristes infectés, il est peu probable qu’ils l’aient attrapé dans cette ville du bout du monde. Ce que devraient confirmer les chercheurs européens envoyés là-bas pour enquêter.
Et c’est ce que souligne Página/12 dans un article sur ces premières recherches. Le quotidien La Nación a tenté de reconstituer le parcours des deux touristes hollandais considérés comme les “patients zéro”, afin de situer le foyer d’infection. Ceux-ci ont en effet beaucoup bougé au cours de leur séjour en Amérique du sud. De Salta au nord-ouest de l’Argentine, puis les régions de Catamarca et Mendoza à l’ouest, passage par le Chili voisin, remontée dans la région de Misiones au nord, puis l’Uruguay avant de redescendre, donc, à Ushuaia pour y prendre le bateau du retour en Europe. Pas facile, donc, de savoir où ils auraient pu être infectés. Le journal en profite pour nous donner quelques détails au sujet du virus. Celui-ci serait porté par le “Rat à longue queue” (Ratón colilargo), une bestiole qui vit principalement dans les montagnes andines (d’où le nom d’un variant de ce virus, “Andes”).
Il élimine le virus par l’intermédiaire de son urine, des selles ou de la salive. Hélas, le virus peut se transmettre ensuite par voie aérienne, véhiculé par les poussières qu’on peut respirer dans des lieux fermés comme les granges, les étables, les refuges ou mêmes les maisons.
Un chercheur nous rassure dans ce même journal :
Si le variant Andes peut se transmettre entre humains, cela reste peu fréquent et uniquement dans des contextes de contact étroit, sans atteindre des niveaux de contamination massive. En ce sens, le principal danger n’est pas associé à la promiscuité, mais à l’exposition à des milieux où on peut rencontrer des rongeurs infectés.
Nous voilà un peu rassurés, après des jours de BFMTV/LCI/France info calés sur le risque d’une nouvelle pandémie non maitrisée, et le retour en masse des épidémiologistes et autres spécialistes en infectiologie sur les plateaux TV.
Ceci dit, rappelle Página/12, le monde n’est pas pour autant préparé à affronter une nouvelle crise sanitaire. Et encore moins quand on voit un grand pays comme les États-Unis cesser son financement de l’Organisation Mondiale de la Santé (suivi, précise le quotidien, mais on s’en doutait, avec empressement par le gouvernement argentin). Nous voilà dans de beaux draps.
Le journal en ligne Infobae, pour sa part, se concentre surtout sur l’évolution de l’état de santé des passagers du Hondius, le bateau en provenance d’Ushuaia. Il est vrai qu’Infobae est un journal hispanophone, mais international : il y avait des passagers espagnols sur le bateau.
Dans l’ensemble néanmoins, le soufflé retombe en Argentine. Aujourd’hui 19 mai par exemple, difficile, voire impossible, de trouver un article en une des journaux en ligne.
Signalons tout de même, et ça intéressera davantage les non-hispanophones, cet article du site France info, au sujet d’un village argentin, Epuyén, où en 2018–2019, 34 cas d’hantavirus avaient été détectés, 11 personnes décédées, et 45 jours de confinement décrétés. Epuyén, c’est là exactement :
Autrement dit, dans les Andes, à deux pas de la frontière chilienne. Ceci dit, l’article précise que depuis, plus aucun cas n’a été signalé, et le village abrite une brave grand-mère de 103 ans, en pleine forme.
Voilà. Pour notre prochain voyage en Argentine, donc, pas trop de panique. Il y a peu de chances que nous croisions un ratón colilargo (personnellement, je n’en avais jamais entendu parler, même dans mes différents périples andins). En revanche, le virus Milei, lui, est toujours bien présent, et sur la totalité du territoire. Mais on cherche encore le vaccin.
Les élections de 1983 ont porté au pouvoir le centriste Raúl Alfonsín. Il était à ce moment le président du parti UCR, Union Civique Radicale. Un des plus anciens partis du pays, puisque fondé en 1891, et qui avait donné déjà plusieurs présidents à la République argentine.
Face au candidat péroniste Italo Luder, donné largement favori, Alfonsín avait fait une campagne basée sur la paix et la réconciliation, avec de fréquents rappels à la constitution. C’est sans doute ce qui lui valut une popularité croissante en cours de campagne, et de l’emporter finalement, contre les pronostics, avec 51 % des voix contre 40 aux péronistes.
Raúl Alfonsín, lors de son intronisation en 1983
C’est donc à Alfonsín qu’échut la lourde tâche de solder les comptes de la dictature. Et immédiatement, il se trouva pris entre deux feux d’égale intensité. D’un côté, des militaires qui jugeaient avoir agi pour le bien de la nation, et avoir au bout du compte, vaincu la subversion et rendu un pays en ordre, et qui n’étaient pas prêts à accepter de devoir rendre des comptes. De l’autre, les innombrables victimes de la répression réclamant justice.
Ces derniers pouvaient compter sur le soutien d’une majorité écrasante de la population, révoltée par la réalité des crimes commis par les militaires. Mais ceux-ci constituaient toujours une menace : les confronter trop directement exposait au risque d’un nouveau coup d’état. C’est ce qui se passera d’ailleurs en 1987, lorsqu’un groupe, surnommé les carapintadas (les visages peints, car ils s’étaient recouverts les figures de teinture de camouflage), tenta de renverser le gouvernement.
Carapintadas entourant le président Alfonsín
Pour répondre au défi posé, Alfonsín créa d’abord une commission, présidé par l’écrivain Ernesto Sabato, chargé d’enquêter sur les crimes de la dictature et de rédiger un rapport donnant une base légale aux éventuelles poursuite des responsables de la répression. Ce rapport, intitulé “Nunca más” (plus jamais ça) sera publié en septembre 1984. Il attestera de la disparition de 8961 personnes (tout en précisant que ce chiffre ne prend en compte que les disparition attestées, et que celles-ci peuvent être plus nombreuses), et réunira les témoignages de centaines de victimes.
Couverture du rapport “Nunca más”
Puis il signa deux décrets ordonnant les poursuites d’une part contre sept chefs de la guérilla péroniste et d’autre part contre neuf des principaux membres de l’État major militaire au pouvoir entre 1976 et 1983.
La condamnation de ces chefs militaires, pour certains à la prison à vie, entraina, nous l’avons vu, la réaction des Carapintadas. Ces militaires se soulevèrent en février 1987, afin d’exiger du gouvernement une loi amnistiant les condamnés, et menaçant d’intervenir par la force s’ils n’étaient pas satisfaits. Une partie non négligeable de la population sortit alors manifester son soutien au gouvernement et à la démocratie. Néanmoins, le coup avait porté. Le 23 mars, Alfonsín fit un discours au cours duquel, s’il s’en prenait aux “nazis de toujours”, il annonçait cependant un projet de loi dégageant la responsabilité de “ceux qui avaient commis des crimes contre l’humanité, mais l’avaient fait dans de telles circonstances qu’on pouvait parler alors de coercition”. En somme, qui n’avaient fait qu’obéir à des ordres. Une loi qu’on appellera de “l’obéissance due”. (Obediencia debida)
Parallèlement, une autre loi sera promulgué en 1986, dans une autre tentative de pacifier les relations avec l’armée : celle du “point final”. Elle stipule quant à elle que “seront définitivement élargis tous ceux qui, accusés du délit de disparition de personnes n’auront pas été cités à comparaitre dans les soixante jours suivant la promulgation de la loi”. Un délai qui sera raccourci ensuite à trente jours, au bout desquels aucune plainte ne pourrait plus être prise en compte. Ce qui permettra à de nombreux criminels d’échapper à tout procès. Cette loi sera d’ailleurs abrogé en 2003, par le président péroniste Nestor Kirchner, rouvrant ainsi la possibilité de juger les militaires accusés de crimes. Ce qui sera le cas, donc avec vingt ans de retard, et parfois davantage.
On le voit, toute la difficulté pour le premier président post-dictature consistait à louvoyer entre deux attentes contraires. Entre impunité et désir de justice. Et cet entre-deux qui, comme de juste, ne satisfaisait personne, fut une des causes de sa chute. Malgré l’incontestable réussite de son mandat, tant au plan politique et social que diplomatique, et une non moins incontestable consolidation de la démocratie, encore en vie cinquante ans après, il fut contraint d’avancer les élections. Il devait rendre son mandat en décembre 1989, il provoqua de nouvelles élections en mai.
Les Argentins portèrent au pouvoir celui qui, de mon point de vue, reste à ce jour l’un des pires présidents argentins de l’histoire : Carlos Menem. Avec celui-là, les militaires purent respirer : pendant dix ans – car ce bon Menem sera non seulement élu, mais réélu, en dépit d’une politique ultra-libérale totalement corrompue et au service des grands industriels et de la finance – ils n’eurent plus rien à craindre de la justice de leur pays.
Carlos Menem, président argentin de 1989 à 1999
Tout changea de nouveau en 2003, avec l’arrivée au pouvoir de Nestor Kirchner. Celui-ci, un péroniste de gauche (Menem était lui aussi péroniste, mais de droite. Oui, ne cherchez pas, c’est très compliqué, le péronisme. Perón ne se voyait-il pas comme le grand “globalisateur”, celui qui réunissait sous son aile paternelle tous les mouvements à la fois ?) celui-ci disais-je, réactivera les procès contre les militaires, en abrogeant les lois du Point final et de l’obéissance due (On notera à ce propos qu’Alfonsín, alors député de la Nation, votera pour l’abrogation de ses propres lois !).
Nestor Kirchner, président de 2003 à 2007
Fin de l’épisode ? Jorge Rafael Videla, le premier dictateur, mourra en prison, en mai 2013. Persuadé d’avoir été injustement condamné, lui qui avait sauvé la patrie du communisme. Eduardo Massera, condamné à perpétuité en 1985, fut gracié par Menem et libéré en 1990. En 2005, rejugé, il fut déclaré atteint de démence et les charges furent abandonnées. Roberto Viola, qui avait remplacé Videla en 1981, condamné en 1985 à 17 ans de prison, a été gracié par Menem en 1990, et est décédé en 1994. Ramón Agosti, le troisième larron du coupé d’état, condamné à 4 ans et six mois, est l’un des seuls militaires à avoir purgé toute sa peine. Il est mort à l’hôpital en 1997. D’autres militaires, graciés par Menem, seront rattrapés par la justice sur le tard, au cours des douze années de mandat des époux Kirchner.
Mais aujourd’hui, avec l’arrivée au pouvoir de l’ultra-libéral et extrémiste de droite Javier Milei, un certain révisionnisme semble à l’œuvre. La vice-présidente, Victoria Villaruel, est elle-même la fille d’un lieutenant-colonel qui a participé à l’operación Independencia (voir le premier article de cette série de trois) et aux actions des Carapintadas (voir ci-dessus), et nièce d’un autre militaire condamné en 2015 lors du procès contre des cadres du centre de détention « Vesubio ».
Bien entendu, difficile de porter un discours réhabilitant ouvertement et totalement la dictature. Le biais choisi est donc le rééquilibrage. A savoir, mettre sur un plan d’égalité les attentats commis par les mouvements révolutionnaires – qui ont, c’est indéniable, faits de nombreuses victimes – et la répression d’état menée par les gouvernements militaires. Autrement dit, remettre au goût du jour la théorie dite des deux démons, qui avait été mise en avant pour justifier les lois d’amnistie. Une des premières mesures de Vicotria Villaruel aura été d’ailleurs de remettre les militaires condamnés en liberté conditionnelle, et plusieurs députés miléistes provoqueront une polémique en allant leur rendre visite en prison peu de temps après leur élection.
Cette année, à l’occasion des cinquante ans de la dictature, la présidence a fait publier une vidéo particulièrement tendancieuse, de mon point de vue. On y voit notamment une femme qui se présente comme une des nombreux enfants « volés » à leurs mères emprisonnées pendant la dictature, et remis à des familles de militaires. Elle ne réfute pas le fait d’avoir des parents biologiques distincts de ceux qui l’ont élevée – elle les connait, d’ailleurs –, mais défend ces derniers, qu’elle considère comme ses seuls vrais parents, critiquant sévèrement, en outre, un prétendu harcèlement de la part de l’association des Mères de la plaza de Mayo pour l’arracher à ses parents adoptifs. Manière de montrer, au bout du compte, que les enlèvements d’enfants ont donné lieu à de belles histoires !
Les lieux de mémoire, comme le musée de l’ESMA, sont également menacés, car jugés trop politisés. On se doute dans quel sens est jugée cette prétendue politisation : raviver le souvenir de la dictature est considéré comme une prise de position politique. De gauche, bien entendu. Alors on coupe les subventions, on réduit le personnel, et on dilue les thématiques dans des grands concepts globaux, à l’intérieur desquels la répression militaire n’est plus qu’un détail de l’histoire, comme disait un homme politique bien de chez nous qui n’aurait pas détoné dans l’Argentine des années soixante-dix.
Hélas, cette tendance au révisionnisme historique est une constante, en toutes époques et tous lieux. Au bout de plusieurs décennies, la mémoire tend à s’effacer, ou à se dégrader. Et alors on voit pointer leurs nez tous ceux qui mettent à profit cet affaiblissement mémoriel pour réécrire l’histoire à leur manière. Et au profit d’idéologies nauséabondes qui se refont alors une santé. Les exemples fourmillent, y compris en Europe, avec l’inexorable montée des mouvements néo-fascistes. Et l’Argentine hélas n’y échappe pas.
Les militaires s’installent au pouvoir pour 7 ans, de 1976 à 1983. Ils vont transformer l’Argentine en véritable camp de concentration : loi martiale, libertés de réunion réduites, arrestations arbitraires de prétendus subversifs, disparitions et exécutions sommaires.
A partir de mars 1976, tout le monde est suspect de subversion, n’importe qui peut être arrêté à tout moment, sans justification. Pour les suspects arrêtés, il n’y a que deux issues. Soit l’exécution sur place (les militaires prétendront ensuite que le “subversif” s’est rebellé ou a tenté de s’enfuir), soit le transfert dans un des nombreux centres de détention qui vont fleurir dans tout le pays. A partir de là, leurs familles ne pourront plus en avoir aucune nouvelle : plus personne ne sait où ils sont, la police et les militaires non plus. Ils sont « disparus ». Votre fils, ce gauchiste, s’est probablement enfui à l’étranger, ma pauvre dame. Si vous l’aviez mieux tenu, vous aussi. Mais l’éducation, dans ce pays, n’est plus ce qu’elle était.
L’objectif principal des militaires, c’est d’établir une société conservatrice, catholique et au service du capital. Et bien entendu, strictement hiérarchisée. D’où la guerre totale menée contre tout ce qui pourrait s’apparenter à des mouvements sociaux, collectivistes ou même caritatifs, tous considérés comme “communistes”. D’ailleurs, même certains prêtres considérés comme “rouges” seront persécutés.
Pour mener cette répression, la junte militaire dispose de différents leviers. D’abord, les “groupes de tâches”, grupos de tareas. Des petits groupes mobiles chargés des arrestations et des coups de mains. Essentiellement des civils, parfois de petits délinquants, ou des membres de mouvements fascisants. Ils bénéficient d’une impunité totale et n’ont de compte à rendre à personne. Ce qui permettra ensuite aux militaires, lors des procès d’après dictature, de se dédouaner : les excès auront été commis par des troupes incontrôlées.
Ensuite, les centres de détention. Pour la plupart, clandestins et soigneusement camouflés. C’est là qu’on amène les subversifs arrêtés, pour les interroger. Objectif : les faire parler pour pouvoir ensuite arrêter d’autres suspects. Les militaires argentins peuvent compter à ce moment-là sur l’expertise de leurs homologues français, acquise durant la guerre d’Algérie. Ceux-ci viendront régulièrement en Argentine pour dispenser leur savoir, comme le sinistre général Aussarès. Des spécialistes de la “gégène”, la torture à l’électricité.
Le plus célèbres de ces centres de détention se trouve à l’Ecole de mécanique de la Marine (ESMA dans son acronyme argentine, Escuela de mecánica de la Armada). On estime que plus de 5000 personnes, hommes et femmes, y ont été détenus, dont seulement 500 sont ressortis vivants. Les autres ont été déclarés “disparus”. Pour la junte, “pas de cadavre, pas de mort, pas de crime”. En réalité, la plupart ont été jetés, morts ou pour certains, encore vivants mais drogués, dans le Río de la Plata, au large de Buenos Aires, au cours de ce qu’on appelle “les vols de la mort”. On les chargeait dans un avion de transport, puis une fois parvenu au-dessus du fleuve, on ouvrait la soute.
La sinistre Ecole de mécanique de la Marine, centre de torture pendant la dictature, aujourd’hui transformée en musée du souvenir.
Les chiffres du nombre de victimes de la dictature font, comme de juste, l’objet de multiples polémiques. 30 000 ? 8 000 ? 6 000 ? Difficile de trancher, entre les chiffres officiellement admis par la commission des droits de l’homme, se basant sur les données connues, et les estimations d’autres mouvements considérant que tous les disparus n’ont probablement pas pu être recensés.
Il n’en reste pas moins que cette dictature restera comme l’une des plus sanglantes de l’histoire contemporaine de l’Amérique latine. Et ce d’autant plus que très longtemps, et même encore aujourd’hui – comme au Chili d’ailleurs, mais dans une moindre mesure pourtant – a persisté un certain déni de la part de la population argentine. Pour une partie des Argentins, cette période reste dans les limbes, comme une époque irrationnelle, une parenthèse collective qu’il faudrait oublier. Personne n’a envie d’assumer la moindre responsabilité dans cette tragédie.
Or, pourtant, celle-ci est incontestable. Non que la dictature ait joui d’un soutien sans équivoque d’une large partie de la population, mais elle a bénéficié pour le moins d’une certaine passivité, et même d’une réelle indifférence. Beaucoup d’Argentins, durant cette période, ne se sont pas sentis concernés, et ont préféré regarder ailleurs. Un événement de portée mondiale viendra renforcer cette impression : la coupe du monde de football de 1978.
Car celle-ci est organisée par l’Argentine cette année-là. Et comme on peut l’imaginer, les militaires vont largement s’en servir de diversion. D’autant que, cerise sur le gâteau, c’est l’équipe nationale qui va décrocher le pompon ! Le bon peuple argentin exulte et les galonnés triomphent : ils sont champions du monde, plus rien d’autre n’a d’importance. Et surtout pas les critiques qui pleuvent des quatre coins du monde sur les atteintes à la liberté et les graves attaques aux droits humains commises par la junte et ses sbires. Une campagne de soutien populaire sera d’ailleurs lancée, avec succès, par les militaires. Face aux critiques, ils font imprimer des millions de calicots portant le slogan “Nous les Argentins sommes droits et humains” Los argentinos somos derechos y humanos. Calicots qui fleuriront un peu partout, et notamment sur les transports publics sillonnant la capitale.
On a su plus tard, cependant, que l’organisation de ce Mondial de foot avait généré une corruption presque sans limite, grâce à l’opacité permise par les militaires. Le budget total de l’édition 1978 s’avérera quatre fois supérieur à celui de la suivante, en 1982, qui a eu lieu en Espagne. Et dix fois supérieur, au final, au budget prévisionnel ! Le tout, sans qu’aucun bilan comptable ne soit jamais produit ! Impossible de savoir, naturellement, où est passé tout cet argent. Peu importe : l’Argentine a gagné ! (En partie grâce à un match arrangé (article en français) avec le Pérou, mais bref…)
La répression d’état est pourtant bien visible. L’armée est omniprésente dans les rues, la télévision est contrôlée, l’éducation strictement encadrée, le Parlement et la Cour suprême dissous, les partis politiques interdits, et les provinces sont désormais dirigées par des personnels mis en place par les militaires. Par ailleurs, les arrestations domiciliaires sont extrêmement fréquentes, et nul ne peut les ignorer. Mais la plupart des Argentins moyens préfère détourner le regard. On ne veut pas d’ennui. Lorsque la police intervient chez un voisin, la phrase traditionnelle c’est “Algo habrá hecho” ou “Por algo será”, il a bien dû faire quelque chose. Autrement dit, il n’y a pas de fumée sans feu, comme on dirait chez nous.
L’Argentine a fait partie à cette époque du trop fameux “Plan Condor”, vaste accord international pensé par Henry Kissinger, le ministre des Affaires étrangères étasunien, visant à combattre le communisme sur l’ensemble du continent américain. Et, au passage, à favoriser l’implantation de dictatures au sud.
Une certaine résistance s’organise pourtant, en dépit de l’indifférence populaire et des risques. Les groupes révolutionnaires vivent dans la clandestinité, et leur action reste limitée, en raison des nombreux coups portés par une répression systématique. De nombreuses cellules sont décimées par les exécutions sommaires lors des arrestations, et surtout par les dénonciations consécutives aux tortures infligées à ceux qui sont arrêtés et transférés dans les centres clandestins.
Par ailleurs, un mouvement de protestation atypique se crée : les Mères de la Place de mai. Las madres de la Plaza de Mayo, en espagnol. Ce sont des mères, des sœurs, des grands-mères, qui prennent l’habitude de venir défiler sous les fenêtres du Palais présidentiel, Plaza de Mayo donc, pour réclamer des nouvelles de leurs disparus. Pour les discréditer, les militaires les surnommeront “Les folles de la place de mai”, surnom qui sera hélas repris par bien des médias européens ensuite. Une association en sera issue, qui existe encore aujourd’hui, qui se donne pour but de retrouver le plus possible d’enfants volés aux jeunes mères arrêtées pendant la dictature. A ce jour, elles en ont retrouvé environ 150, qui ont ainsi pu retrouver leurs familles d’origine.
Stand des Mères de la Plaza de Mayo, sur cette même place — 2008
C’est finalement le nationalisme qui perdra la junte militaire. En effet, pour stimuler celui-ci après le premier succès obtenu lors du Mondial 78, les militaires ont le projet de se lancer à la reconquête des Iles Malouines, aux mains des Anglais depuis 1833. Cela doit leur permettre en outre d’agréger autour d’eux le soutien une majorité de la population.
C’est effectivement ce qui se produit dans un premier temps : lorsque les militaires argentins envahissent les iles, en avril 1982, c’est la liesse. D’autant que la plupart des dirigeants des partis politiques civils les soutient.
Seulement voilà, la réaction anglaise est fulgurante, et massive. Celle qui était alors la première ministre britannique n’attend pas une minute pour envoyer des troupes reprendre les Malouines, Falklands pour les Anglais. L’affaire est réglée en deux petits mois et demi, du 2 avril au 14 juin. On notera au passage que le Chili de Pinochet aura apporté son soutien non aux militaires argentins, mais aux Anglais. Margaret Thatcher saura, plus tard, lui renvoyer l’ascenseur lorsque le dictateur chilien aura des ennuis avec la justice britannique.
Mal préparés, mal commandés, mal équipés, les Argentins ne font pas le poids face à une armée bien entrainée et disposant d’un matériel bien plus performant. Dès le 12 avril, les Anglais délimitent une zone d’exclusion de 200 miles autour des îles, et font le siège des positions argentines. Assez rapidement, le combat devient inégal, les Britanniques disposant d’un matériel naval et aérien largement supérieur. Par ailleurs, les soldats argentins sont pour la plupart très mal préparés à combattre dans des conditions météo très difficiles. En mai, c’est l’automne et il fait très froid dans cette partie du monde.
Le 14 juin, le général argentin Menéndez jette l’éponge, contre l’avis du président en exercice, le général Leopoldo Galtieri qui avait ordonné la résistance coute que coute.
Bilan : 645 morts côté argentin, 255 côté anglais, 2500 blessés en tout, 14 navires et 81 avions détruits. Sans parler des conséquences psychologiques sur les belligérants des deux camps (on estime à plus ou moins 400 le nombre de suicides côté argentin, pendant et après les hostilités).
Voir sur ce blog l’article complet sur la guerre des Malouines.
En Argentine, c’est la stupéfaction : tout le monde, gonflé par une propagande quasi unanime, croyait dur comme fer en la supériorité nationale. Les militaires, humiliés et discrédités, doivent admettre leur échec et laisser la place à un gouvernement civil. Des élections démocratiques sont prévues pour octobre de l’année suivante. Elles seront remportées par Raúl Alfonsín, candidat de l’Union civique radicale (UCR), parti centriste non péroniste.
Nous verrons dans un prochain article comment le pays a soldé ses sept années de plomb. Comme on l’imagine, avec bien des difficultés.
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Pour aller plus loin, si le sujet vous intéresse :
https://www.youtube.com/watch?v=nVuGvMkBQvk (Déclaration de Jorge Rafael Videla, premier militaire président de fait en 1976, lors du procès relatif au plan d’enlèvement d’enfants de prisonniers politiques – 2012 – 15’. En espagnol, mais non sous-titré)
https://www.youtube.com/watch?v=NsmUc-KCy5M (Les escadrons de la mort, l’école française, de Marie-Monique Robin. Documentaire complet sur le rôle des militaires français dans la formation de leurs homologues Argentins dans les techniques d’interrogatoires. Expérimentées notamment pendant la guerre d’Algérie. 1 h 04. En français.)
Sur les centres de détention, il existe un film argentin particulièrement intéressant, de 1999, avec l’actrice française Dominique Sanda : Garaje Olimpo. A voir ici sur youtube, mais il faut se connecter pour y avoir accès. Et c’est en espagnol.
Après, naturellement, il existe une abondante littérature en français sur le sujet, que je ne vais pas détailler ici. Citons juste pêle-mêle Nadia Tahir/Franco Marina, José Garcia-Romeu, Pablo Vasco, Franck Lafage.
Il y a exactement 50 ans, le 24 mars 1976, avait lieu le sixième coup d’état militaire de l’histoire argentine.
Avant cela, le pays en avait donc connu cinq. En 1930, avec la prise de pouvoir de José Felix Uriburu, renversant le gouvernement du pourtant populaire, mais vieillissant, Hipolito Irigoyen. Puis en 1943, pour renverser celui de Ramón Castillo, coup d’état qui amènera ensuite au pouvoir, à partir de 1946, un des personnages les plus emblématiques de la politique argentine : le général Juan Perón, dont l’aura et l’influence sont encore vivantes aujourd’hui. Celui-ci sera lui-même renversé par d’autres militaires, en 1955. Le général Pedro Aramburu rendra le pouvoir aux civils en 1958, mais ceux-ci seront de nouveau écartés en 1966, par le général Onganía. Les militaires gouverneront de facto jusqu’en 1972, date à laquelle le général Lanusse, qui a succédé à Onganía, autorisera des élections démocratiques, qui renverront le péronisme au pouvoir, d’abord sans Perón, toujours en exil en Espagne. Puis le vieux général fera son grand retour, à 77 ans, le 20 juin 1973, et sera élu président dans la foulée.
Mais la liesse populaire ne va pas durer longtemps. Car très vite, c’est la douche froide. Pendant ces dix-huit années d’exil, la résistance péroniste est restée très active, et les militaires ne sont jamais parvenus à éradiquer ce mouvement qui a creusé un sillon très profond dans l’inconscient collectif argentin. De loin, Perón en a gardé les rênes. Plus ou moins. L’essentiel du boulot a été réalisé, sur le terrain, par des mouvements de jeunesse très actifs. Mais également très révolutionnaires. Citons les principaux : Montoneros (militants catholiques, au départ), ERP (Armée révolutionnaire du peuple), et FAP (Forces armées péronistes). Ce sont eux qui ont préparé le retour du vieux général. Et ils entendent ancrer le mouvement à gauche, conformément à l’image restée gravée d’un ancien président ouvriériste et populaire.
Seulement voilà. A Madrid, le général a vieilli, et surtout, a côtoyé le franquisme, qu’il a appris à apprécier. Le temps où, encore président, il méprisait le général espagnol Francisco Franco et envoyait sa femme en mission diplomatique pour ne pas avoir à le rencontrer lui-même est loin. Le Perón qui revient en 1973 n’a plus rien à voir avec le Perón des années heureuses. Entre lui et les mouvements de jeunesse qui l’ont toujours soutenu et l’attendent avec ferveur, le divorce est aussi brutal que total. Lors de l’énorme manifestation organisée pour fêter son retour et lui faire un triomphe, sur l’autoroute menant à l’aéroport international d’Ezeiza (2 millions d’Argentins énamourés y viendront en famille !), les sbires qui l’accompagnent sur la tribune d’honneur tirent sur la foule de façon indiscriminée, cherchant à atteindre le maximum de “gauchistes”. Le vieux général est revenu avec toute une clique d’extrême-droite, qui va conduire le pays droit au chaos.
La tribune lors de la manifestation d’accueil de Perón à Ezeiza en juin 1973. Des jeunes tentent de se hisser pour être au plus près du vieux président.Les péronistes d’extrême-droite crient victoire : ils les en ont chassés.
De toute façon, il ne gouverne pas longtemps. Malade, il décède l’année suivante, en juillet 1974. Laissant les rênes du pouvoir à sa femme, María Estela Martínez, dite “Isabelita”, une ancienne danseuse argentine rencontrée à Panama, au début de son exil, en 1956. Et qui a trente-cinq ans de moins que lui. A sa femme, et à son âme damnée, José López Rega, surnommé “le sorcier” (El brujo), dont Perón a fait son ministre du Bien-être social. C’est lui qui va mener la répression contre les mouvements révolutionnaires, d’une main de fer, en créant pour cela la sinistre AAA : Alliance anticommuniste argentine. Enlèvement, séquestrations, exécutions sommaires, disparitions. Et en parallèle, une politique économique catastrophique, menée par Celestino Rodrigo et surnommée “Rodrigazo” : dévaluation massive du peso par rapport au dollar, augmentation de 100% des tarifs des transports publics, de 180% des prix de l’énergie. Entre autres.
José López Rega et la présidente, María Estela Martínez de Perón, “Isabelita”.
Dans le même temps, les attentats commis par les mouvements révolutionnaires se multiplient. On voit donc d’ici le tableau : un pays en proie à une quasi guerre civile, une économie en chute libre, et un gouvernement aux mains d’un personnel aussi incompétent que fanatisé, complètement obsédé par une menace communiste que, par ailleurs, les États-Unis savent parfaitement instrumentaliser : tout autour de l’Argentine, il n’y a plus que des dictatures, à commencer par celle de Pinochet au Chili et celle d’Ernesto Geisel au Brésil. Tous deux militaires, comme de juste.
En février 1975, le gouvernement monte, avec l’aide des militaires, l’Operativo Independencia, (Traduction en anglais, c’est tout ce qu’on a !) vaste opération destinée à liquider les mouvements révolutionnaires établis dans les montagnes environnant la ville de Tucumán, dans l’ouest du pays. Entre 5 et 6000 soldats encerclent environ 150 militants. Cette action est généralement considérée comme une répétition générale de ce qui suivra pendant la dictature, avec notamment de nombreuses arrestations et exécutions totalement arbitraires, y compris dans la population locale.
Le 11 juillet de la même année, López Rega, ainsi que le ministre de l’économie, sont contraints à la démission. López Rega est nommé ambassadeur en Espagne, ce qui est perçu comme une fuite déguisée.
La présidente est complètement dépassée. Le 24 mars 1976, très tôt le matin, l’hélicoptère qui la transporte est détourné de sa destination initiale, sur ordre des militaires. Ils lui annoncent son arrestation et sa destitution. Le pouvoir passe dans les mains d’un triumvirat composé des trois chefs d’état-major en place : Jorge Rafael Videla pour l’armée de terre, Emilio Eduardo Massera pour la Marine, et Ramón Agostí pour l’armée de l’air. Commence alors ce que les militaires appelleront le « processus de réorganisation nationale ». Autrement dit, une des dictatures les plus féroces du XXème siècle pour l’Amérique latine.
Les trois généraux du coup d’état. De gauche à droite, Massera, Videla, Agostí.
Ce qu’on oublie parfois de souligner cependant, c’est que cette prise de pouvoir par les militaires a été largement ressentie avec soulagement par une majorité des Argentins, qui n’en pouvaient plus du désordre. Les militaires représentaient l’espoir d’un retour au calme, après des années de quasi guerre civile. Par ailleurs, il ne faut pas négliger non plus l’influence étasunienne, qui pour beaucoup apportait l’espoir d’un soutien économique et financier. Soutien qui, on le verra, sera tout théorique, surtout après l’élection du démocrate Jimmy Carter et du rejet des méthodes répressives utilisées à grande échelle par la dictature. Enfin, comme le souligne le journaliste et écrivain Jorge Fernández Díaz dans son “Historia argentina en tiempo real”(Histoire argentine en temps réel –Ed. Planeta, 2021 p245), les mouvements révolutionnaires eux-mêmes “préféraient les militaires de la dictature à la répression illégale de leur propre parti”. On imagine facilement pourquoi : leur combat devenait d’un coup bien plus légitime.
Mais très vite, les militaires vont montrer leurs limites en matière de gouvernance, et surtout, leur fanatisme va les conduire à criminaliser l’ensemble de la société argentine, en faisant de chaque citoyen un suspect potentiel, et en transformant l’État lui-même en officine terroriste interne. Nous verrons cela dans le prochain article.
Pour une fois, nous n’allons pas parler d’Argentine. Même si c’est dans le quotidien argentin Página/12 que j’ai trouvé l’article que je vous présente aujourd’hui.
On peut penser ce que l’on veut du régime castriste cubain. De toute évidence, il est loin de correspondre à l’idée de la démocratie que nous nous faisons, qu’on soit de gauche ou de droite, chez nous. L’opposition y est muselée, l’expression publique interdite de fait, les élections ne concernent que les membres du parti unique. C’est un système autocratique, pour ne pas dire dictatorial. Du communisme à l’ancienne.
Capitole de La Havane, siège de l’Assemblée nationale du pouvoir populaire.
La révolution cubaine de 1959 a mis fin à la dictature de Fulgencio Batista (1952–1958), l’ami et la marionnette des États-Unis. Rappelons à toutes fins utiles que Fidel Castro, dans un premier temps, n’était pas communiste. (Voir “Historia de Cuba” d’Oscar Zanetti, Ed. Turner — Madrid — P266 à 271). Son alliance avec l’URSS est postérieure à la révolution, et a commencé avec les premières mesures de blocus étasunien.
Ce blocus, autrement appelé embargo, a débuté sous la présidence de Dwight Eisenhower, dès 1960. Il s’agissait pour les États-Unis de “punir” les révolutionnaires cubains, et tout le peuple par la même occasion.
Ce blocus n’a jamais cessé de s’affirmer, rendant la vie des Cubains toujours plus difficile, mais surtout les forçant à nouer des alliances avec d’autres ennemis de leur pays bourreau. Ils ont toujours fait front, devenant ce peuple qui impressionne toujours les touristes par leur sens de la débrouillardise, de la solidarité et de la résilience.
Trinidad — sud de l’île
Mais aujourd’hui, du fait de la pression sans cesse croissante de leur encombrant et agressif voisin, ainsi que de la disparition de leurs rares véritables alliés, leur situation est en train de devenir plus que critique. Le pays est en train de s’effondrer, totalement.
L’article dont je vous soumets ci-dessous quelques larges extraits (traduits par mes soins, on excusera mon amateurisme !), en rendant hommage au peuple cubain, retrace les circonstances qui l’ont conduit à cette impasse dramatique, et affirme l’urgence qu’il y a, et pas seulement pour les Cubains, à combattre et résister à l’ordre mondial que veut nous imposer Trump. Il a été rédigé par Atilio Borón, sociologue et politologue argentin.
Ce dernier est clairement un partisan de la Révolution cubaine et un défenseur du régime castriste en place. Il ne s’agit donc pas là d’un article dénué de toute subjectivité. Loin s’en faut. Mais il rappelle, à mon avis, certaines circonstances qui, elles, n’en sont pas moins établies. Même si, hélas, il passe sous silence les propres — et lourdes — responsabilités du régime dans la situation actuelle, désastreuse, du pays.
Mais cela n’enlève rien à la nécessité internationale qu’il y a, d’urgence, à résister à la vision du monde selon Trump.
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EXTRAITS DE L’ARTICLE D’ATILIO BORON — PAGINA/12 DU 16/02/2026 pour la version originale et complète.
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Il y a quelques jours le gouvernement cubain a informé les compagnies aériennes que plus aucun combustible ne pourrait être fourni à partir du mardi 10 février minuit. Obéissant, le puissant appareil propagandiste de l’Empire s’est aussitôt mis au travail pour attribuer cette situation à la crise énergétique de Cuba. Ses affidés dans divers pays – depuis El País en Espagne jusqu’à La Nación et Clarín en Argentine et El Mercurio au Chili pour ne citer que les plus connus – bombardèrent leurs lecteurs avec un seul message : la crise énergétique cubaine est la conséquence prévisible et inévitable d’une mauvaise gestion du gouvernement, une démonstration de plus de l’échec de la Révolution cubaine.
On mentionne les faits sans en donner les causes ; on ne dit pas que la crise énergétique est la conséquence du blocus criminel auquel Cuba a été progressivement soumis dès le début de la Révolution et qui a fait des milliers de victimes tout au long des sept décennies écoulées. Cette politique, orchestrée d’abord par Dwight Eisenhower puis développée par John F. Kennedy et ses successeurs, avait, et a toujours, pour objectif de saboter le processus révolutionnaire et démontrer à tous les peuples de notre Amérique que le socialisme conduit inexorablement au chaos économique et à la généralisation de la pauvreté.
Rue de La Havane
Rappelons que les premières sanctions qui ont affecté le bon fonctionnement de l’économie cubaine ont été imposées par Eisenhower en juillet 1960 (Réduction des quotas d’importation sucrière) puis en octobre de la même année interdiction des exportations en direction de l’île, exception faite des médicaments et des produits alimentaires.
(…)
En 1962 le président Kennedy a décrété un embargo total sur le commerce, sous couvert de la Loi sur l’aide extérieure de 1961. Les accords avec L’Union soviétique ont atténué en partie le terrible impact du blocus, mais la désintégration de l’URSS en 1991 a laissé Cuba dans un état d’extrême vulnérabilité. Voyant sa proie affaiblie, le Congrès des États-Unis n’a pas tardé à sonner l’hallali et a voté, en octobre 1962, la faussement baptisée Loi pour la démocratie à Cuba interdisant aux entreprises étasuniennes implantées à l’étranger de commercer avec Cuba, et limitant même le commerce maritime en stipulant que tout navire accostant à Cuba se verrait interdire pendant 180 jours toute entrée dans un port des États-Unis. Pour une île comme Cuba cela eut des conséquences dévastatrices, limitant l’accès aux biens importés, entravant les exportations et renchérissant de façon notable le prix du fret.
La Havane — 2014
A cela est venu s’ajouter en 1996, une autre loi au nom aussi pompeux que mensonger : Loi de liberté et de solidarité démocratique cubaine. Elle a été proposée par le sénateur ultra-conservateur Jesse Helms et l’activiste antivaccin et représentant républicain à la Chambre Dan Burton. Cette loi établit de nouvelles restrictions à l’investissement étranger à Cuba, internationalise encore davantage la pression sur les entreprises ou les personnes commerçant avec Cuba, et surtout, dans son article III, elle autorise n’importe quel citoyen Étasunien à se pourvoir en justice contre toute entreprise (y compris non étasunienne) qui maintiendrait des relations commerciales de toute nature avec des propriétés confisquées à Cuba depuis 1959. Plus grave, cette loi – promulguée par Bill Clinton en 1996 – retire au président toute capacité à annuler les sanctions sans l’approbation formelle du Congrès, transformant ce qui était jusque-là une prérogative exclusive de la présidence en une loi nationale que seul le Congrès peut modifier.
Avec le premier mandat de Trump, et encore davantage aujourd’hui, les mesures discriminatoires ont atteint des niveaux jamais vus jusque-là. L’interdiction et les sanctions appliquées à tous ceux qui se risqueraient à livrer du pétrole à Cuba constituent un acte de guerre d’une gravité exceptionnelle. La punition collective envers tout un peuple est un génocide. Il n’y a pas d’autre mot. Le coût accumulé de près de soixante-dix ans de blocus se monte, en dollars constants, à mille cinq cents milliards, un chiffre bien supérieur au PIB de l’Argentine et d’autres pays de la région comme la Colombie, le Pérou, le Chili et pratiquement tous les autres pays d’Amérique latine et des Caraïbes. Il représente sept fois le coût du Plan Marshall d’aide à la reconstruction des pays détruits par la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, une somme bien plus importante est donc consacrée à punir Cuba, et pourtant malgré cela le pays est parvenu à maintenir, pendant des décennies, des niveaux de développement social, éducatif, sanitaire et culturels supérieurs à bien des pays développés. C’est le cas par exemple de la mortalité infantile. Malgré tout cela les perroquets de l’Empire continuent de répéter que Cuba est un état « failli » alors qu’en réalité, le fait qu’il ait réussi, pendant toutes ces années et en dépit des privations, à maintenir le niveau et la qualité des soins apportés à sa population prouve justement tout le contraire. Une chose que, soit dit en passant, les États-Unis n’ont toujours pas réussi. Alors, quel état a failli ?
Cours de sport sur la place centrale — La Havane
Dans ce monde où prédomine l’égoïsme capitaliste, Cuba se distingue par son sens de la solidarité internationale et son militantisme humaniste.
(…)
L’auteur dresse ensuite la liste détaillée des missions humanitaires cubaines dans différents pays : Opération miracle en Amérique centrale (aide ophtalmologique), lutte contre le virus Ebola en Afrique de l’ouest, envoi de la Brigade Henry Reeve en Italie en appui des médecins italiens aux prises avec le COVID, mais aussi aide militaire à l’Angola contre l’Afrique du sud de l’apartheid, et du FLN en Algérie. Il s’étonne du non-renvoi d’ascenseur de ces deux pays producteurs de pétrole, et les appelle à résister aux menaces étasuniennes de rétorsion. Et il conclut par un appel à la solidarité internationale par un boycott :
Nous ne pouvons rester indifférents face à la destruction de la société cubaine, privée de combustible, d’énergie électrique et de tout ce qui dépend d’une façon ou d’une autre du ravitaillement en pétrole. Sans électricité, sans Internet, sans transport les Cubains et les Cubaines seront victimes de nouvelles souffrances. Mais ils ne plieront pas. C’est pourquoi il est primordial de renforcer la solidarité avec Cuba, et de le soutenir face à cette nouvelle agression. Il est nécessaire et urgent d’organiser un boycott mondial envers les navires qui proviennent des États-Unis, ou qui s’y rendent. Qu’ils ne soient plus ni chargés, ni déchargés. Boycottons les produits étasuniens. Ce type de boycott a fait ses preuves contre l’apartheid en Afrique du sud, et celui qui existe, notamment en Europe, contre le régime raciste israélien produit également quelques effets. Il faut lutter contre la dictature mondiale que prétend instaurer Donald Trump avec ses complices, à l’intérieur comme à l’extérieur des États-Unis. Il est encore temps, mais nous ne pouvons plus attendre.
Je suis allé faire un petit tour de la presse argentine, pour voir comment cela réagissait là-bas à l’arrestation du président vénézuélien par les forces d’intervention étasuniennes.
Comme de juste dans un pays où la presse est très clivée, les réactions dépendent de la tendance politique du journal qui en fait état.
Côté Página/12, journal de gauche, Trump est «le grand envahisseur». Et même, si on se réfère au montage rigolo reprenant une photo du célèbre film de Chaplin, « le grand dictateur ».
Le quotidien souligne les autres projets dont le triste clown de la Maison-Blanche ne se cache même pas, le citant : Je verrais bien une invasion de la Colombie (…) il faut sûrement faire quelque chose du côté du Mexique (…) Cuba est sur le point de tomber. Plus, bien entendu, ses vues sur le Groenland.
Dans sa tribune, Luis Bruschtein souligne l’insécurité croissante pour le monde que fait courir cette intervention militaire, pointant la mollesse de la réaction chinoise et russe :
Il est évident que la Russie et la Chine réprouvent l’intervention militaire nord-américaine, mais ils ne bougeront pas le petit doigt parce qu’ils acceptent le fait que l’Amérique tout entière fasse partie de la zone d’influence des États-Unis. Et si tel est le cas, il est évident également que l’Ukraine fait partie de la zone d’influence de la Russie, tout comme Taïwan celle de la Chine. Les grandes puissances marquent leur territoire.
Mais il relève également l’échec de Trump en ce qui concerne la chute du régime chaviste :
L’opération commando pour enlever Maduro a été un succès, de son point de vue. Mais comme les États-Unis ne pouvaient se risquer à une intervention directe au sol comme à Panama, l’objectif était le changement de régime. L’arrestation de Maduro devait provoquer des émeutes, des soulèvements en cascade et la fracture des forces armées. Mais l’opposition menée par Maria Corina Machado ne pouvait assurer la moindre action dans ce sens.
Le quotidien La Nación relève également cette incertitude quant à la survie ou non du régime actuel, soulignant en titre que «le plan des États-Unis pour « conduire » le Venezuela reste pris dans un nuage de confusion». Et ce, remarque le journal conservateur, d’autant plus que Trump lui-même a rejeté l’éventualité d’une prise de pouvoir par l’opposante principale et récent prix Nobel de la Paix, M.C. Machado. Il souligne également que le démantèlement du secteur de l’administration fédérale en charge des relations extérieures fait qu’aujourd’hui, Trump dépend d’un petit nombre de fonctionnaires et de partenaires commerciaux de confiance.
Clarin est le seul des trois quotidiens de référence à faire état de troubles à Caracas depuis l’enlèvement du président. On aurait assisté dans le ciel de la capitale à des survols de drones, ce qui aurait donné lieu à une intervention des forces armées pour les détruire. Mais l’origine de ces drones n’est pas précisée. Certains témoins auraient également aperçu des convois motocyclistes et des camions militaires circulant en ville, et des témoins auraient été fermement priés de rentrer chez eux. Des explosions et des tirs auraient été entendus dans les environs du palais présidentiel. Mais ces informations restent au conditionnel, même si le quotidien produit quelques vidéos amateurs.
Le quotidien fait état également de la mort de 80 personnes durant l’opération, dont 32 cubains affectés à la protection du président vénézuélien.
Dans l’ensemble, la presse argentine est pour l’instant dans l’expectative. Le président argentin, bien entendu, a aussitôt félicité son homologue Étasunien, mais ce n’est une surprise pour personne. Ce qui prime, tout comme chez nous, c’est la stupéfaction et les questions sur la légalité de l’opération. Une légalité qui devrait, selon La Nación, provoquer un très long et acharné débat en prologue au futur procès de Maduro :
L’arrestation d’un chef d’état – au cours de ce qui restera comme un des actes les plus audacieux du second mandat de Trump – représente un véritable défi tant pour l’accusation que pour la défense, et selon les experts les deux parties pourraient débattre pendant des années sur la légalité de cette arrestation et des charges imputées à Maduro avant qu’on puisse le juger. L’arrestation a généré un débat intense aux États-Unis quant à sa légalité.
La légalité, et l’énorme séisme que représente cette action pour le droit international, que Trump vient de fouler aux pieds. Comme le souligne le correspondant à Moscou de La Nación :
La capture du leader vénézuélien prive le président russe d’un allié et pourrait augmenter la mainmise du président étasunien sur le secteur pétrolier, mais Moscou est attentif aux possibles avantages qui pourraient dériver de la division du monde en sphères d’influence du leader nord-américain.
Et en effet, Trump vient de faire voler en éclat ce qui restait du fragile équilibre assuré par les règles régissant les relations internationales. Au profit d’un nouvel ordre mondial : celui des plus forts. Comme il le répète à l’envi à propos du Groenland : j’en ai besoin, donc j’ai le droit de le prendre. Un point de bascule qui nous renvoie des siècles en arrière, lorsque les Empires se disputaient des territoires lointains, et que prévalait la loi des plus forts.
Difficile de ne pas y voir un retour en force du colonialisme. Aux États-Unis le contrôle de tout le continent américain, à La Russie celui de l’Europe, à la Chine celui de l’Asie. Ils se partagent déjà l’Afrique. On peut facilement supposer en tout cas que telle est la vision qu’en ont les nouveaux grands dictateurs mondiaux que sont Trump, Poutine et Xi Jin Ping.
Et pendant ce temps, nos braves dirigeants Européens nous livrent un spectacle qui fait hésiter entre l’abattement et la franche marrade. Tétanisés, divisés, sans voix. Not’ bon président n’a même pas été fichu de prendre une position cohérente, et semble en être encore à bégayer un discours hésitant entre la soumission au fait accompli et, tout de même, un poil de dignité.
Maduro était devenu un dictateur comme tous les autres : par faiblesse et incompétence. Il a ruiné son pays, incapable de faire fructifier une manne pétrolière pourtant la plus prolifique du monde. Totalement incapable de porter un costume bien trop grand pour lui, il s’est entouré de corrompus qui ont pillé les pourtant maigres ressources de l’état, en affamant le peuple. En réprimant toute opposition, il l’a radicalisée et offerte sur un plateau aux pires idéologues ultra-libéraux. Maintenant si le régime tombe, c’est l’extrême-droite la plus dure qui prendra le pouvoir, avec l’aval du clown aux cheveux orange. Parce que prix Nobel ou pas, Maria Corina Machado est (enfin, était, jusqu’à ce qu’il la répudie, probablement par jalousie !) du même bord que Trump ou Milei. Une simple marionnette de bien plus puissants qu’elle.
Depuis quelques jours, le monde est devenu une jungle, dominée par seulement trois lions. On peut se rassurer comme on peut : ceux-là ne se feront pas la guerre, se contentant de se partager le monde. Reste à savoir ce qu’ils en feront, du monde.
*
PS. Sur la fin du droit international consacrée par l’intervention trumpienne, je vous recommande cet excellent article de Romain Ruiz, sur le site de Blast. En accès libre.
Maintenant qu’il a la majorité (relative) au parlement, le président Milei a donc les mains plus libres pour imposer ses réforme ultra-libérales.
Premier volet ces jours-ci, avec la grande réforme du droit du travail, qui va être présentée aux députés. But affiché : faire redémarrer l’emploi dans un pays miné par ce qu’on appelle l’emploi informel, qu’on appellerait chez nous, le travail au noir. Selon les sources, celui-ci concernerait entre 40 et 50 % de l’emploi effectif argentin. Une paille.
Solution préconisée : inciter les employeurs “officiels” en simplifiant au maximum le droit du travail. Traduisez : faire en sorte que la loi n’entrave pas trop les relations entre employeurs et employés. Sous-texte : arrêtons d’ennuyer les employeurs avec des lois trop contraignantes.
L’axe principal, c’est de favoriser au maximum les négociations internes, au détriment de règles nationales. Autrement dit : le droit du travail est subordonné à la négociation directe entre patron et salarié.
Quelques exemples.
1. La durée du travail. Jusqu’ici, la durée hebdomadaire et journalière du travail était régie par une convention collective s’appliquant à toutes les entreprises, privées comme publiques. Place désormais à “la banque horaire”. Cela supprime de fait les heures supplémentaires, faisant faire au passage de substantielles économies aux employeurs. Le principe, c’est la flexibilité. L’employeur peut décider de répartir les heures dues par l’employé selon les besoins. En clair : un jour, il peut demander à l’employé de travailler deux heures de plus, et lui dire que le surlendemain, il partira deux heures avant la fin de sa journée. Autrement dit, on pourra ainsi faire des journée de douze heures en toute légalité, et au tarif normal !
Selon le ministre de “la dérégulation et de la transformation de l’état” (son intitulé officiel), chargé de défendre la réforme, “Ce n’est pas la fin des heures supplémentaires, elles existent toujours. Simplement, on définit une banque horaire. Un jour vous devez rester deux heures de plus et l’employeur vous dit, prenez-vous deux heures vendredi. Cela se négocie directement entre les parties. C’est juste permettre une certaine flexibilité, car les modes de travail ont changé, on doit s’ouvrir à cela”.
2. Les vacances. Désormais, elles aussi font l’objet d’une négociation interne. La période d’été n’est plus systématique, c’est au contraire un bénéfice exceptionnel, obligatoire seulement une fois tous les trois ans. Pour le reste, c’est à voir au sein de l’entreprise. Les vacances sont négociées par périodes d’au moins sept jours consécutifs, la négociation devant en établir les dates dans l’année. Deux fois sur trois, l’employeur pourra donc exiger que l’employé prenne ses vacances “hors saison”. Pratique pour l’organisation des familles et la cohérence avec les vacances scolaires.
Le ministre : “La loi actuelle vous demande de prendre vos vacances à une période déterminée de l’année. Cette flexibilisation est un peu ce que demandent les jeunes. On décide par consentement mutuel. La loi prévoit qu’on puisse les prendre entre octobre et avril, sur un minimum de sept jours, mais dès l’instant que les parties s’entendent, tout peut s’envisager”.
3. Les charges sociales. Elles sont dérivées vers un organisme de gestion privé, le Fonds d’assistance au travail (Fondo de asistencia laboral, FAL). Les employeurs versent l’équivalent de 3% de la masse salariale totale à ce fonds. En contrepartie, ils sont exonérés de 3% de leurs charges envers la Sécurité sociale. Opération blanche pour eux, mais perte sèche pour la Sécu argentine.
4. Droit de grève. La notion de “services essentiels”, pour lesquels un service minimum de 75% est exigé en cas de grève, est étendu, grâce à une nouvelle qualification : “les services d’importance capitale”. Sont concernés des secteurs aussi variés que la restauration, les médias ou l’agro-alimentaire.
Dessin orignal : Malorie Chanat
Voilà pour quelques exemples emblématiques.
On le voit, le grand principe, c’est de “localiser“au maximum les relations patronat-salariat, avec très certainement une arrière-pensée : affaiblir les syndicats nationaux, comme la CGT. Le gouvernement libertarien de Milei pousse au développement de syndicats “maison”, autrement dit, attachés à chaque branche, voire à chaque entreprise. But non exprimé : redonner un pouvoir discrétionnaire à l’employeur, en remettant la défense des employés entre les mains d’organismes forcément plus petits, donc plus faibles. Voire même créés par les employeurs eux-mêmes, à la manière de certains syndicats étatsuniens.
La loi n’est pas encore votée, les syndicats naturellement coincent gravement, et organisent une manifestation de protestation jeudi prochain. Selon certains spécialistes du droit du travail, cette loi ramène l’Argentine plusieurs décennies en arrière, avant même la naissance de la notion de droit du travail, issu des graves événements de la Semaine tragique et des grandes manifestations des ouvriers de Patagonie, dans les années 1919–1920.
Car en réalité, c’est bien d’une flexibilisation totale en faveur des employeurs dont il s’agit. Quelle force de négociation peuvent avoir les employés s’ils doivent négocier seuls face à l’employeur sans le soutien de syndicats forts ?
Selon l’avocate spécialisée Natalia Salvo, la réforme “nous ramène à des temps sans lois, et renvoie à un passé sans garde-fou, où la relation de travail est livrée à la volonté du plus fort : l’employeur (…) Moderniser, c’est augmenter la protection (NDLA : des salariés) pas la réduire.”.
Un avant-goût de ce qui nous attend, nous Français, à partir de 2027 et la victoire annoncée du RN ?
Pour une surprise, c’est une surprise. Jusqu’à la semaine dernière, aucun sondage ne donnait le parti de Milei, LLA (La Libertad Avanza), à plus de 30 % des suffrages. La désillusion était sur toutes les lèvres, et nombre des électeurs de novembre 2023 se préparaient soit à s’abstenir, soit à changer leur vote.
Même du côté de Milei, on semblait résigné. On avait déjà préparé, sans doute, les communiqués relativisant les mauvais résultats.
En fait de mauvais résultats : une victoire nette et sans bavures, ou presque. 40,7%, 9 points devant l’opposition péroniste, créditée de moins de 35 %. Le plus beau : même dans la province de Buenos Aires, pourtant nettement perdue 47 à 33 lors des élections régionales de septembre, LLA devance les péronistes, en obtenant 7 sièges de députés sur 13.
Projection résultats publiée par Pagina/12. Il est à noter que le quotidien La Nación ne crédite le péronisme que de 31, 7 % des suffrages, donc moins que celle-ci.
Ce matin, la presse dans son ensemble peine à analyser ces résultats plus qu’inattendus. Et même inespérés par les vainqueurs du jour. Parlant de la «remontada» de Buenos Aires, La Nación pose la question à un million de pesos : «comment a fait le gouvernement pour rattraper 14 points en moins de 50 jours ?».
C’est que le cas de Buenos Aires laisse particulièrement pantois. Entre les élections de septembre et celles d’hier, LLA a pris 880 000 électeurs de plus. Or, il n’y a eu que 335 800 votes exprimés de plus, et bien entendu, tous ne se sont pas portés sur LLA. D’où vient donc cette énorme différence, demande le quotidien argentin ?
Dans l’ensemble, selon les lignes éditoriales, au moins trois explications sont avancées :
1. La stabilisation de l’inflation. Elle est portée, avec raison, au crédit de la politique d’austérité de Milei. Elle rassure, même si c’est au prix de beaucoup de souffrances économiques. Et pour beaucoup d’Argentins, le retour des péronistes signifierait à coup sûr celui d’une inflation très élevée.
2. L’intervention décisive de Donald Trump. C’est l’angle choisit par le quotidien de gauche Pagina/12 : «Pour le moment, Trump a gagné». Trump n’a pas hésité à intervenir dans la campagne, en arrosant le budget argentin de 20 milliards de dollars, avec promesse d’en lâcher davantage en cas de victoire. Pour ce quotidien, l’électorat argentin ressemble assez à celui qui a élu Trump aux États-Unis. Même vague conservatrice, même sentiment de déclassement, imperméabilité aux scandales, qu’ils soient liés à la corruption ou à la moralité. A ce propos, citons le journal :
Il y quelques heures, sur notre radio, nous disions qu’il était a priori difficile de savoir l’influence sur l’électorat des scandales de corruption qui affectent le gouvernement. Beaucoup, un peu, presque pas ? Il est clair que la réponse est la numéro 3. Le «presque» étant à relier, sans doute, au niveau d’abstention record pour ces législatives. Toute une partie de la population qui n’a pas voté, autant qu’on puisse en juger, parce qu’elle considère que la politique ne change pas sa vie ni ne répond à ses nécessités vitales ou ses souhaits les plus élémentaires. La corruption dans tous les cas, est un détail par rapport à cela.
3. Le rejet persistant du «kirchnerisme». De mon modeste point de vue, là réside en grande partie la clé du vote des Argentins. Le kirchnerisme, tendance de centre-gauche du péronisme, a gouverné pendant près de vingt ans, c’est à dire la plus grande partie de ce début de 21ème siècle. Inflation, bas salaires, chômage, pauvreté, corruption à grande échelle (l’ancienne présidente Cristina Kirchner, tout comme notre Sarkozy, purge une peine de prison, à domicile dans son cas). A part pour l’inflation, Milei ne fait guère mieux, mais donc, quand même, un petit peu.
Et surtout, le kirchnerisme, et le péronisme en général, s’est présenté sans réel projet, et divisé, à ces élections. Il aura été sans doute la principale victime de la forte abstention (près de 40%). Selon le politologue Federico Zapata, cité par La Nación, “L’antikirchnerisme est aujourd’hui le premier mouvement social de masse d’Argentine”.
Ce sont là quelques clés, qui n’expliquent pourtant pas l’ampleur de la victoire miléiste. Certes, moins forte que lors de la présidentielle (entre temps, Milei aura donc perdu 14 points, de 55 à 41%), mais absolument incontestable. Il n’a pas la majorité absolue, mais d’une, il pourra sans problème imposer ses décrets-lois sans que le parlement ne puisse s’y opposer, et de deux il pourra compter sur des alliances ponctuelles au sein du parlement, où il dispose maintenant d’une majorité relative.
La Nación, toujours, relève qu’au bout du compte, le résultat en pourcentage de cette élection correspond peu ou prou à l’indice de popularité de Milei le plus récemment établi par le sondage effectué régulièrement par l’université Di Tella. En somme, les électeurs n’ont fait que confirmer une tendance : celle d’une baisse — relative — de popularité, mais en même temps, d’une double confirmation. D’un côté, le gouvernement ne suscite qu’une confiance limitée (41% d’opinions favorables), de l’autre, l’absence d’alternative crédible lui permet d’affermir son socle électoral face à des adversaires qui doivent maintenant se redéfinir et proposer un véritable contre-projet, inexistant pour le moment.
Car c’est sur ce vide que s’est établi, et se consolide, la victoire du trublion ultra-libéral. Tant qu’il ne sera pas comblé, on doit constater qu’il n’aura visiblement pas trop de soucis à se faire.
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Ci-dessous, la projection en sièges, lundi matin, donnée par le quotidien La Nación. La majorité absolue est de 129 sièges. On remarquera donc que personne ne l’obtient, bien sûr, et qu’en sièges, les péronistes restent donc les plus nombreux. Mais Milei pourra compter sur les 24 députés du PRO (droite classique) pour des alliances ponctuelles, et il ne manquera pas de faire pression sur ceux des «Provinces unies» (liste protestataire portée par des gouverneurs de provinces et qui a largement échoué à ces élections) pour les obliger à avaliser certains de ses projets. On notera également la persistante inexistence de la gauche argentine, créditée ici de seulement 4 sièges. Quant à l’UCR, Union civique radicale, ancien parti qui a dominé la vie politique argentine pendant des décennies (c’était celui notamment du président Raúl Alfonsín, premier président élu après la dictature militaire), il disparait peu à peu du paysage. L’écologie politique, elle, n’est même pas encore dans le ventre de sa mère !
Pour comparaison, voici la configuration avant cette élection :
Dans Pagina/12 de ce dimanche 19 octobre, le dessin humoristique quotidien de Paz résume assez bien l’ambiance actuelle en Argentine à sept jours des élections législatives, où le président d’extrême-droite Javier Milei espère décrocher la majorité qui lui permettrait de gouverner sans être constamment, comme c’est le cas aujourd’hui, freiné par les votes défavorables du Parlement.
On y voit Milei interrogé par un journaliste télé et disant :
— Le plus important, le 26 octobre est de … Et le journaliste de finir la phrase :
— Gagner ? Ce à quoi Milei répond :
— Convaincre Trump que nous n’avons pas perdu.
Couverture de Pagina/12 du 19-10-2025
Et c’est qu’en effet ces derniers jours, Trump, qui a mis la main à la poche pour soutenir son copain Milei en offrant la bagatelle de 20 milliards au Trésor argentin, a annoncé qu’en cas de victoire de l’opposition, il couperait les vivres. Une ingérence qui ramène les Argentins aux joyeux temps des années 40, où les États-Unis prenaient ouvertement position contre l’élection de Juan Perón. (Le parti péroniste en avait d’ailleurs fait un slogan de la campagne présidentielle de 1946, à partir du nom de l’ambassadeur américain : ¿Braden o Perón ?Lien vers image)
Les derniers sondages ne donnent guère matière aux partisans de Milei d’être très optimistes. La popularité du président est en berne, les manifestations se succèdent, mettant des milliers de gens dans la rue chaque semaine ou presque, et les difficultés s’accumulent pour un gouvernement qui ne parvient ni à réellement remonter une économie qui stagne, ni à contenir la montée du dollar qui pèse sur la dette publique, et qui peine à se dépatouiller des différents scandales qui viennent brouiller son image, avec notamment l’affaire de la chute de la cryptomonnaie $Libra dont le président avait fait la promotion publique, et la démission forcée du député du parti gouvernemental José Luis Espert, accusé de blanchiment d’argent en lien avec le narcotrafic.
Le quotidien La Nación dresse trois profils possibles pour les résultats de dimanche prochain.
1. Une victoire du parti gouvernemental, LLA (La libertad avanza), arrivant en tête avec entre 35 et 40% des voix. Projection en sièges : environ 70, ajoutés à ceux du parti de droite classique, son allié, cela porterait l’ensemble à une centaine de sièges sur 257. C’est loin de la majorité absolue, mais cela permettrait à Milei de gouverner par décrets, puisqu’il aurait plus de 30% des sièges, minimum nécessaire pour cela.
2. Match nul avec le péronisme : 33 à 35% des voix chacun. Cela ne changerait qu’à la marge : environ 95 sièges sur 257. Mais surtout, plus question de gouverner par décret.
3. Défaite, avec moins de 30% des voix, et un maximum de 80 sièges alliés compris.
On le voit, aucun des scénarios présentés par La Nación n’envisage une victoire nette, et encore moins une majorité absolue pour le parti gouvernemental (El oficialismo, comme on dit en espagnol). Milei s’accroche donc à l’espoir de parvenir au tiers des sièges, et pouvoir ainsi avoir le champ libre pour imposer ses lois, en contournant l’obstacle parlementaire, qui lui a couté jusqu’ici pas mal de lois restées lettre morte. Une ambition modeste au regard des promesses suscitées par sa pourtant nette victoire présidentielle de fin 2023.
Son principal handicap réside dans sa conception même de la politique. Arrivé au pouvoir avec la promesse de dynamiter le système, il s’est très vite coupé de nombre d’alliés potentiels, désignés eux aussi, au même titre que les péronistes voués aux gémonies, comme responsables de la ruine du pays. Ce que lui reprochent à mots couverts même des partenaires extérieurs favorables à sa politique, navrés de voir ses excès entacher une gouvernance dont ils rêvaient de faire un laboratoire d’idées. Citons Martín Rodríguez Yebra dans La Nación :
Milei doit urgemment reconstruire, sous la pression extérieure, la coalition qui s’offrait à lui il y a un an et qu’il s’est lui-même chargé de dynamiter à coups d’insultes et de promesses non tenues. Le mépris envers ces mains tendues après son triomphe de 2023 répondait à une logique idéaliste : dans l’enthousiasme de la conquête du pouvoir il n’acceptait que les soutiens inconditionnels à son utopie libertaire. Milei se définissait comme un prophète venu libérer l’Argentine des contraintes que la politique imposait aux mécanismes du marché. Sa mission ultime était d’abolir l’état pour libérer une bonne fois la puissance de l’initiative privée. Ces quelques alliés de circonstance étaient considérés eux aussi responsables de la ruine passée. Qu’ils soient «les dégénérés fiscaux» qui gouvernaient les provinces ou les «tièdes» et les «couillons à principes» du PRO, le parti formé par Mauricio Macri (L’ancien président de droite, NDLA). Tous des «cafards, des rats, des complices affligés de parasitisme mental».
En catastrophe, pour reconquérir un électorat de plus en plus sceptique, Milei tente de revoir sa copie, et d’amender un peu son ultra-libéralisme, dont les sanglantes coupes budgétaires dans de trop nombreux domaines (Retraites, santé, université, travaux publics, financement des provinces) ont fait bondir ses scores d’impopularité. La tronçonneuse a été remisée, au moins provisoirement d’ici les élections, dans l’abri de jardin.
Cela sera-t-il suffisant ? Rien n’est moins sûr. Pagina/12 relève dans son édition de ce dimanche que le gouvernement prépare un affichage des résultats qui lui soit le moins défavorable possible. Méthode ? Les présenter non par régions, mais de façon générale. Ce qui permettrait à LLA, qui se présente partout sous une seule dénomination, d’afficher de meilleurs résultats que ses adversaires, qui eux, présentent des candidats régionaux défendant une même mouvance, mais sous des étiquettes différentes. Préoccupation significative du pessimiste officiel ambiant.
Première élection, première défaite pour le président argentin Javier Milei. Certes, l’élection provinciale de Buenos Aires n’est guère déterminante d’un point de vue politique, puisque purement locale, mais elle est tout de même significative d’un retournement de l’opinion.
Résultat : un peu plus de 47% pour les péronistes menés par Axel Kicillof, et 33% et des miettes pour le parti gouvernemental.
Jusqu’ici, depuis l’élection, Milei bénéficiait du fameux « état de grâce ». Tout n’allait pas bien, mais on lui faisait crédit : il ne pouvait pas tout résoudre d’un coup de baguette magique. Après tant d’années de pouvoir péroniste, à peine perturbées par quatre ans d’une droite inefficace et peu populaire, on avait adoré, pendant la campagne, son discours antisystème, son mépris de la chose politique et de ce qu’il appelait « la caste », autrement dit, les privilégiés du système. Avec lui, on allait voir ce qu’on allait voir : tous ces corrompus allaient dégager, et les profiteurs seraient promptement éjectés.
Première mesures, premières victoires : grâce à une politique drastique de réduction de la dépense publique, l’inflation est passée de près de 300% à moins de 40. En à peine plus d’un an. Phénoménal. Certes, les prix ont augmenté, mais on voulait bien croire qu’avec un peu de patience, on les verrait rapidement dégonfler.
Et si l’inflation n’était que la partie émergée de l’iceberg ?
Seulement voilà : réduire la dépense publique, cela veut dire ce que cela veut dire. Dans un excellent article, l’écrivain et journaliste Jorge Fernández Díaz dresse un tableau particulièrement édifiant de la situation politique, sociale et psychologique de l’Argentine d’aujourd’hui, à l’instant T. Je vous en livre quelques extraits ci-dessous, qui vous aideront à mieux comprendre les complexes ressorts, et motivations, de ce subit retournement de l’opinion argentine vis-à-vis du trublion à la tronçonneuse.
L’article commence ainsi : (en italiques le texte de l’article original)
À l’aube de ce processus politique brulant — marqué par des obsessions soudaines et des émotions violentes — nous avons compris que le danger était qu’une fois la marée passée, une vieille loi de l’amour s’applique : parfois, ce qui vous fait tomber amoureux est ce qui vous sépare. Si on voulait l’illustrer de façon comique, on dirait : je suis tombée amoureuse d’un bohème et je l’ai quitté parce que je me suis aperçue qu’en réalité c’était un clodo.
En effet, rien de plus changeant que le regard de l’amour. Certes, pendant la campagne, Milei avait annoncé la couleur et n’avait rien caché de ses intentions. Même si, note l’auteur, il a au moins menti sur une chose : la tronçonneuse devait couper dans les ressources des privilégiés, pas celles des retraités, des handicapés, des médecins, des ouvriers, des maçons, des employées de maison, bref, des moins favorisés du pays.
Ce qui a poussé le jésuite Rodrigo Zarazaga, prêtre des pauvres, à dire qu’aujourd’hui, la seule différence entre les plus pauvres et la classe moyenne inférieure, ce sont 8 jours. Les premiers vivent jusqu’au 12 du mois, les seconds parviennent jusqu’au 20.
Car, dit Fernández Díaz, ce nouveau modèle économique ultra-libéral contient au moins deux biais. L’un, celui d’ignorer l’existence d’une classe misérable, l’autre, de considérer le mot « production » comme une invention socialiste et la défense de l’emploi et de la consommation comme des superstitions anachroniques. Peut-on réellement défendre un système qui tourne le dos à des millions de personnes ? Que devraient faire alors ses victimes ? Attendre dix ans les résultats des grands investissements et pendant ce temps continuer de voter pour leur bourreau ?
Le grand paradoxe de l’opinion : le retournement de veste. Au-delà du mensonge sur la cible réelle de la tronçonneuse, il n’en est pas moins vrai que durant la campagne électorale, Milei a exposé ses idées sans détour. Il a même gagné le débat de fin de campagne en se targuant de son ignorance de la gestion et de la politique. Aujourd’hui ses électeurs les plus éclairés exigent de ce même outsider extravagant et sans filtre qu’il administre l’État (qu’il s’est fait élire pour détruire) avec expérience et bon sens, et qu’il s’intéresse à la politique (alors qu’ils se montraient enchantés lorsqu’il claironnait qu’elle l’ennuyait). (…) Ils lui réclament maintenant, presque désespérément, de s’ouvrir au dialogue et au consensus, quand au moment de l’élire ils portaient au pinacle un jouet colérique dont ils se réjouissaient de l’insensibilité et de la sauvagerie.
En conclusion, Fernández Díaz exhorte ses compatriotes à ne pas jouer les amants surpris : le Lion (surnom que s’est attribué lui-même Milei – NDLA) avait prévenu qu’il en serait ainsi, quelles que soient les conséquences. Les voilà désormais déçus. Là où ils voyaient un bohémien charmant il n’y a plus qu’un dilettante inconséquent.
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L’après élection locale risque d’être très agité pour le gouvernement ultra-libéral. Entre les grosses manifestations de ces derniers jours, en défense des services publics menacés par les réductions massives de budget (santé, éducation, universités), les accusations de corruption contre la sœur du président (qui est aussi sa cheffe de cabinet), soupçonnée de détournement de fonds publics dans l’affaire Andis, organisme national chargé des politiques publiques en direction des personnes handicapés, les manœuvres du président lui-même qui, tout à son mépris pour le parlement, entend se passer de ses avis pour gouverner (il n’y a pas eu de vote sur le budget depuis fin 2023, Milei s’arrangeant chaque année pour bloquer les discussions et reconduire celui-ci tel quel), et la curieuse «disparition» des fonds internationaux d’aide aux handicapés, aux victimes d’inondation et à la recherche scientifique, dont le gouvernement refuse de révéler l’usage exact qu’il en a fait, ça commence à tanguer sérieusement.
Milei et sa sœur Karina (à sa gauche)
A six semaines des élections législatives de mi-mandat, qui auront lieu fin octobre, les sondages s’infléchissent significativement pour La libertad avanza, le parti gouvernemental. Donné gagnant haut la main encore en début d’année, la plupart des instituts lui prédisent sinon la défaite, du moins une majorité très relative, et dans tous les cas, l’impossibilité de gouverner seul. Or, le seul parti avec lequel un accord est possible reste celui de l’ancien président de droite Mauricio Macri. Avec lequel, ces derniers temps, les relations de Milei étaient, et c’est un euphémisme, très difficiles.
La fracture argentine n’est donc pas près de se réduire.