Passation de pouvoir

C’est aujourd’hui que ça se passe : offi­cielle­ment, le fau­teuil de Riva­davia, comme on appelle là-bas celui de la prési­dence (du nom du pre­mier prési­dent Argentin après l’indépendance), change de locataire. Javier Milei, élu en novem­bre, prend la place d’Alber­to Fer­nán­dez, le sor­tant, qui va pou­voir s’occuper de son chien. Il a d’ailleurs déjà quit­té le loge­ment prési­den­tiel d’Olivos, dans la ban­lieue de Buenos Aires. (Oui, en Argen­tine, le prési­dent ne loge pas dans la « Mai­son rose », comme on appelle le palais prési­den­tiel, mais une vil­la de ban­lieue (chic, la ban­lieue, je vous ras­sure).

Plan de sit­u­a­tion : entourée en bleu, la rési­dence prési­den­tielle, dite “Quin­ta de Olivos” ; flèche rouge, la Casa Rosa­da, ou Palais prési­den­tiel, croix rouge, le Con­grès.

Comme dit un de mes amis argentins, le petit peu­ple est dans l’expectative. C’est le moins qu’on puisse dire, vis-à-vis d’un élu qui était totale­ment incon­nu il y a trois ans, sur un pro­gramme promet­tant sang, larmes et mas­sacre de l’État à la tronçon­neuse.

Les Argentins veu­lent y croire. S’ils ont voté à plus de 56% pour celui-là, c’est que d’abord et avant tout, ils en avaient marre, et plus que marre, des guig­nols qui gou­ver­naient jusque-là, et qui n’ont réus­si qu’à amen­er le pays au bord du gouf­fre. Ou plutôt, car­ré­ment DANS le gouf­fre. Plus de 100% d’inflation, 40% de pau­vreté, un peso qui ne vaut plus qu’un quart de cen­time d’euro, un déficit abyssal ; selon les jour­naux de droite, Milei hérite de la pire sit­u­a­tion économique de tous les temps. (Bon, ils feignent d’oublier la cat­a­stro­phe de 2001, après 10 ans de gou­verne­ment du déjà ultra-libéral Men­em, une des idol­es du nou­v­el arrivant : à cette époque, on avait même con­nu des émeutes de la faim et des pil­lages de mag­a­sins !)

Nous avons déjà brossé ici, et , le por­trait de l’artiste et les grandes lignes de son pro­gramme. On va donc désor­mais le voir à l’œuvre. Il a promis d’entamer façon guerre éclair, avec une loi dite « Ley omnibus ». En clair, un « paquet », comme dis­ent nos écon­o­mistes dis­tin­gués, de mesures d’urgence des­tinées à provo­quer un choc. En résumé : dérégu­la­tions économiques, pri­vati­sa­tions des entre­pris­es publiques, réforme des lois du tra­vail (et notam­ment réduc­tion du droit de grève), sim­pli­fi­ca­tion du sys­tème fis­cal.

Milei a mis à prof­it la péri­ode de tran­si­tion com­prise entre la date de son élec­tion et aujourd’hui pour peaufin­er son gou­verne­ment et surtout, trou­ver des alliés prêts à mon­ter dans son bateau. En effet, mal­gré une vic­toire per­son­nelle tout ce qu’il y a de plus écla­tante, il n’en demeure pas moins que lég­isla­tive­ment par­lant, son mou­ve­ment, « La lib­er­tad avan­za » (traduisez lit­térale­ment), reste minori­taire en sièges.

Ces derniers jours ont donc été par­ti­c­ulière­ment occupés à négoci­er de pied ferme avec de poten­tiels parte­naires. Cela n’a pas été sans tiraille­ments, on s’en doute, car pour appâter le cha­land, il a bien fal­lu met­tre un peu d’eau dans le vin, ce qui, comme de juste, n’a pas réjoui les plus ortho­dox­es du par­ti, allergiques aux moin­dres con­ces­sions. On compte déjà cer­taines démis­sions fra­cas­santes.

Idem d’ailleurs chez les poten­tiels parte­naires. Enten­dez, essen­tielle­ment l’alliance de droite Jun­tos por el cam­bio (JXC) de l’ancien prési­dent Macri et de la can­di­date battue au pre­mier tour Patri­cia Bull­rich. Celle-ci fera d’ailleurs par­tie du prochain gou­verne­ment ! Imag­inez cela chez nous : Le Pen élue, et Dar­manin bom­bardé min­istre de la Sécu­rité publique ! Il s’est donc passé la même chose que ce qui serait arrivé ici : la droite s’est frac­turée entre pro et anti col­la­bos.

Bon, je ne veux pas com­plex­i­fi­er la chose à l’extrême, la poli­tique argen­tine, c’est assez com­pliqué comme ça, mais sachez égale­ment que Milei est allé frap­per à la porte de cer­tains péro­nistes, et qu’il a été bien accueil­li !

L’aveni­da de mayo, avec au fond, le palais prési­den­tiel.

C’est ain­si que cer­taines mesures présen­tées comme «phares» dans son pro­gramme se sont déjà vues repoussées aux cal­en­des grec­ques. Il n’est plus ques­tion pour le moment de sup­primer la banque cen­trale, con­fiée à un ancien du gou­verne­ment Macri (2015–2019) et de la célèbre Deutsche Bank, où il a été inquiété (mais relaxé) pour traf­ic de dettes pour­ries. Plus ques­tion non plus de faire bas­culer la mon­naie dans le dol­lar. Les jeunes vont être déçus : beau­coup ont voté Milei en pen­sant qu’il allait échang­er cha­cun de leurs pesos par un bil­let vert ! Pour le moment, il n’est ques­tion que d’une déval­u­a­tion de plus, à hau­teur de 50%. Rien que ça. Avec à la clé une coquette hausse des prix, puisque de toute façon Milei a fer­me­ment l’intention de les libér­er dans les grandes largeurs. Le jour­nal Clarín en annonce des vertes et des pas mûres dans son édi­tion d’aujourd’hui : péages, essence, gaz, élec­tric­ité, trans­ports, écoles privées, télé­com, loy­ers…

Selon le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, on devrait assis­ter à un grand clas­sique de la poli­tique argen­tine : la revanche de classe. Pour Alfre­do Zaiat, «Le plan économique de Milei fait fi de sa promesse élec­torale de détru­ire « la caste poli­tique » et reprend en revanche l’idée d’appliquer une austérité régres­sive, en réal­isant le rêve humide du pou­voir économique : recon­fig­ur­er le fonc­tion­nement de la société comme si rien ne s’était passé en Argen­tine et dans le monde ces cent dernières années». Il cite in-exten­so dans son arti­cle un texte extrême­ment éclairant de Marce­lo Dia­mand sur le phénomène du «bal­anci­er argentin», qui fait altern­er invari­able­ment poli­tiques redis­trib­u­tives et ultra-libéral­isme, avec les mêmes résul­tats  cat­a­strophiques dans cha­cun des cas.

Pour le moment, les Argentins sont majori­taire­ment opti­mistes, et con­fi­ants dans la capac­ité du nou­veau prési­dent à amélior­er leur quo­ti­di­en. Le plan d’austérité ne leur fait pas peur, car ils espèrent tous (75% de sondés) qu’il impactera surtout… les autres ! Comme à chaque change­ment de gou­verne­ment, c’est l’état de grâce qui pré­vaut. Selon un sondage, moins des 44% des gens qui n’ont pas voté pour Milei au sec­ond tour en gar­dent une mau­vaise opin­ion. Ce qui sig­ni­fie en creux que pas mal de ceux-ci, finale­ment, lui accor­dent néan­moins une chance. En face, le gou­verne­ment sor­tant s’en va la queue entre les jambes : il n’est regret­té que par 16 % des sondés.

Néan­moins, pas mal « d’observateurs » comme dis­ent nos jour­naux, prévoient que cet état de grâce sera de courte durée. C’est le cas notam­ment du Finan­cial Times de same­di dernier.

La céré­monie d’investiture aura lieu cet après-midi à Buenos Aires, ce soir donc pour nous. En rai­son de la présence de per­son­nal­ités inter­na­tionales, mais aus­si d’une grande prob­a­bil­ité de man­i­fes­ta­tions croisées, pros venus faire la fête et antis venus la gâch­er, le dis­posi­tif polici­er devrait être assez mus­clé, même si, para­doxale­ment, c’est le gou­verne­ment sor­tant, mais encore en exer­ci­ce jusqu’à la presta­tion de ser­ment de Milei, qui doit s’en charg­er. Pas mal de grabuge à anticiper, donc, d’autant que les noms de cer­tains invités sont à haut poten­tiel inflam­ma­ble : Bol­sonaro, le chance­li­er Israélien Eli Cohen, Zelen­sky, le prési­dent Hon­grois Vik­tor Orban… La France, pour sa part, n’y délègue que son ambas­sadeur, tan­dis que l’Espagne ne se mouille pas telle­ment plus, poli­tique­ment : c’est le roi Philippe VI qui s’y colle.

A par­tir de demain l’Argentine prend donc un nou­veau départ. Pour Milei et ses sym­pa­thisants, il s’agit bien de rompre totale­ment avec le «mod­èle col­lec­tiviste», pour réin­stau­r­er «l’ordre libéral».

Pour bien affirmer son désir de tourn­er le dos à la «caste», pour la pre­mière fois depuis la fin de la dic­tature, le prési­dent ne lira pas son dis­cours d’investiture à l’intérieur du Par­lement et face aux élus, mais dehors sur les escaliers, face à la foule. De toute façon, il compte bien se pass­er de l’avis des par­lemen­taires pour procéder à la pro­mul­ga­tion des pre­mières mesures dites « d’urgence ».

Le bâti­ment du Con­grès, par­lement argentin.

Un pop­ulisme chas­se l’autre, en quelque sorte, même si on peut dis­cuter de la réelle sub­stance du terme. On peut au moins lui con­céder un cer­tain courage poli­tique : il ne va pas se con­tenter de semer le vent, il va car­ré­ment déchain­er la tem­pête. Pour le moment, l’Argentin est prêt mal­gré tout à mon­ter dans le bateau. Reste à savoir s’il le sera tou­jours autant après avoir ren­du tripes et boy­aux.

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Le présent texte ren­voie à de nom­breux arti­cles glanés dans les trois prin­ci­paux quo­ti­di­ens argentins. Ajoutons‑y le court doc­u­men­taire d’Arte, passé hier same­di dans le cadre de l’émission « Arte Reportages », et qui inter­roge, pour l’essentiel, les moti­va­tions et les espoirs des électeurs de Milei. Un film qui, hélas, ne con­tex­tu­alise guère son sujet, se lim­i­tant à ten­dre son micro sans expli­quer vrai­ment les enjeux économiques et soci­aux de la dernière élec­tion. Mais qui reste très éclairant quant à la psy­cholo­gie argen­tine du moment. L’émission est vis­i­ble en ligne, sur ARTE.tv.

 

El Chaltén, victime du surtourisme ?

L’autre jour, nous par­lions des grands espaces de Patag­o­nie, et de la grande soli­tude de cer­tains de ses habi­tants.

Pour­tant, pour­tant, la Patag­o­nie, mal­gré son mil­lion de km² et sa steppe immense, n’est pas for­cé­ment à l’abri du mal qui ronge les plus beaux paysages plané­taires, de Venise à l’ile de Koh Lan­ta en pas­sant par les Ever­glades et la Grande Muraille de Chine : le sur­tourisme.

Il y a seule­ment 40 ans, le vil­lage d’El Chaltén n’existait même pas. La zone était déjà con­nue en revanche des ama­teurs de grimpe : c’est là que se trou­ve un des plus mythiques som­mets du monde, le mont Fitz Roy. Un pic de 3405 mètres d’altitude, mais extrême­ment dif­fi­cile d’accès et célèbre entre autres pour être pra­tique­ment tou­jours noyé dans les nuages, ce qui a le don d’exciter pas mal de pho­tographes ama­teurs en mal d’images rares : le pic ne se décou­vre qu’en de très rares occa­sions ! (Voir tout en bas de l’ar­ti­cle).

Peu à peu, le site a attiré égale­ment un nom­bre de plus en plus grand de trekkeurs. La mon­tagne ici est mag­nifique, par sa végé­ta­tion unique d’espèces endémiques, comme le coihue ou le ñire, ou le fameux calafate, qua­si-emblème de la région, dont les fruits sont comestibles. (La tra­di­tion dit d’ailleurs que si vous en con­som­mez, vous vous assurez de revenir un jour en Patag­o­nie !). Et par ses lacs d’altitude, très nom­breux, égale­ment, comme ci-dessous le lac Capri, ou lagu­na del pato (lac du canard).

Lago Capri, avec au fond le Fitz Roy dans les nuages

C’est ain­si qu’en 1985, à la fois pour dévelop­per le peu­ple­ment de ce coin isolé et mieux accueil­lir les touristes, a été fondé de toutes pièces le vil­lage d’El Chaltén, au pied du Fitz Roy, à une dizaine de kilo­mètres de la fron­tière avec le Chili, en pleine Cordil­lère des Andes. Et ce, mal­gré l’opposition farouche du directeur de l’administration des parcs nationaux de l’époque.

Local­i­sa­tion d’El Chaltén — Province de San­ta Cruz

Le développe­ment du vil­lage com­mença assez lente­ment, puis tout s’emballa subite­ment, par le phénomène bien con­nu du « bouche à oreille ».

En 1991, six ans après sa fon­da­tion, El Chaltén comp­tait seule­ment 41 habi­tants, pour la plu­part des fonc­tion­naires et des gen­darmes. En 2001, on était passé à 371. 10 ans plus tard, en 2011, ce chiffre avait été mul­ti­plié par un peu plus de qua­tre : 1671 habi­tants ! Et aujourd’hui, on frise les 3000.

C’est qu’entre temps, trekking, alpin­isme et sim­ple tourisme d’excursion se sont con­sid­érable­ment dévelop­pés. De plus en plus nom­breuses sont les agences qui pro­posent aux touristes des séjours tout com­pris, et ce même depuis Buenos Aires ! Mais surtout depuis un autre vil­lage touris­tique, plus ancien, El Calafate, situé à trois heures et demie de route plus au sud et point de départ des excur­sions vers les plus impres­sion­nants glac­i­ers du monde !

Glac­i­ers, paysages épous­tou­flants, grands espaces et développe­ment du tourisme de ran­don­née : tout y est pour assur­er à El Chaltén un suc­cès qui, d’abord con­fi­den­tiel, est en train de devenir plané­taire.

Paysage — Envi­rons d’El Chaltén

A tel point que le vil­lage com­mence à souf­frir sérieuse­ment, comme d’autres endroits, d’un sur­tourisme par­ti­c­ulière­ment pré­da­teur. Car aujourd’hui, les 3000 habi­tants réguliers doivent partager l’espace avec un nom­bre moyen de plus de 6000 touristes quo­ti­di­ens. Des touristes dont il faut accueil­lir les bus et les voitures, les loger, les nour­rir, tout cela en ten­ant compte de toutes les con­traintes liées à la con­fig­u­ra­tion mon­tag­narde de l’endroit. Des touristes qui, de sur­croit, ont générale­ment un porte­feuille beau­coup plus gar­ni que les autochtones, ce qui n’est pas sans inci­dence sur le coût de la vie.

Un des prin­ci­paux prob­lèmes, comme partout, c’est celui du loge­ment. Le manque cru­el de ter­rains exploita­bles, ain­si que la forte demande de loge­ments touris­tiques (gîtes, hôtels) dimin­ue forte­ment l’offre en direc­tion des habi­tants réguliers, dont beau­coup en sont réduits à loger dans des mobils-homes (on en compte plus de 400 habités par des autochtones !), faute de place et/ou de revenus suff­isants.

Or ces habi­tants-là sont pour­tant indis­pens­ables au bon fonc­tion­nement de la vie quo­ti­di­enne d’El Chaltén : ce sont des enseignants, des com­merçants, des guides de mon­tagne, des fonc­tion­naires de l’administration !
Par ailleurs, cer­taines infra­struc­tures n’ont pas suivi le développe­ment trop rapi­de du tourisme. Ain­si, le trop plein d’eaux usées, que l’usine de retraite­ment locale ne suf­fit plus à absorber (elle a été prévue pour 3000 habi­tants, pas pour 10000 !) se déverse en grande par­tie dans les riv­ières, cau­sant des dom­mages impor­tants à l’environnement, qui est pour­tant le fonds de com­merce du lieu !

Est-il vrai­ment souten­able, par ailleurs, de par­venir à entretenir et sur­veiller les 20 000 hectares et les 113 kilo­mètres de sen­tiers du secteur avec seule­ment 2 garde-forestiers et 5 can­ton­niers ?

El Chaltén, vic­time de son suc­cès, va-t-il être con­traint, comme tant d’autres, de recourir à des mesures lim­i­ta­tives ? En Argen­tine, où pour­tant le nom­bre de sites survis­ités com­mence à aug­menter de façon alar­mante (Chutes d’Iguazú, Ushua­ia, pénin­sule de Valdez, parc naturel des Glac­i­ers) la ques­tion ne se pose pas encore. D’ailleurs, le tourisme, poli­tique­ment par­lant, est vis­i­ble­ment loin d’être une pri­or­ité. Ou plutôt si : l’essentiel est qu’il con­tin­ue à engranger des recettes. L’environnement, dans ce pays où l’écologie poli­tique en est encore à la préhis­toire, et privée de mou­ve­ments dignes de ce nom, reste un détail nég­lige­able, et nég­ligé, des pro­grammes élec­toraux.

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Arti­cle source : “El Chaltén, le vil­lage de Patag­o­nie qui attire des mil­liers de touristes, men­acé par sa crois­sance ver­tig­ineuse” (en espag­nol).

Et en bonus, le som­met du mont Fitz Roy, mirac­uleuse­ment débar­rassé de son brouil­lard qua­si per­ma­nent, mais dans le loin­tain ! (A pro­pos du Mont Fitz Roy : les Argentins préfèr­eraient qu’on le nomme “Mont Chaltén” (Cer­ro Chaltén, en espag­nol), de son nom indi­en d’o­rig­ine, plutôt que par ce nom don­né par un explo­rateur en l’hon­neur d’un nav­i­ga­teur anglais ! Mais pour le moment, même sur les cartes, il reste “Fitz Roy” !)

Réactions de la presse française

Petit tour rapi­de de la presse française, après la vic­toire de Javier Milei à l’élection prési­den­tielle argen­tine. (Compte-ren­du de cette élec­tion ici)

Libéra­tion a la gueule de bois, soulig­nant que le monde poli­tique « oscil­lait entre par­al­lèles avec Trump et Bol­sonaro, félic­i­ta­tions polies et silence radio ». Les pre­mières félic­i­ta­tions, et les plus chaleureuses, émanant juste­ment des deux anciens prési­dents Etat­sunien et Brésilien. Faisant le tour des réac­tions de notre univers poli­tique français, il relève sans sur­prise l’abattement à gauche (Aurélie Trou­vé, LFI : « en atten­dant de meilleurs lundis matin, les Argentin.e.s restent un grand peu­ple » ou encore l’écolo Yan­nicke Jadot : « L’internationale de l’extrême-droite a pro­duit son pire mon­stre poli­tique, Javier Milei : l’ultra-libéralisme pour sor­tir des rav­ages soci­aux du libéral­isme, le cli­ma­to-scep­ti­cisme face au dérè­gle­ment cli­ma­tique… le néga­tion­nisme comme pro­jet. »).

Selon ce même arti­cle, et de façon plus inat­ten­due, il sem­ble que la droite ne soit pas trop pressé de se lancer dans les com­men­taires, tan­dis qu’à l’étranger, la Russie et la Chine se sont mon­trées d’une pru­dence toute diplo­ma­tique, face à un futur parte­naire très imprévis­i­ble. Surtout pour les Chi­nois, étant don­né son anti­com­mu­nisme vir­u­lent.

Le jour­nal ressort par ailleurs pour ses lecteurs cinq arti­cles sur Milei, pour mieux com­pren­dre sa per­son­nal­ité et son pro­gramme.

Au Figaro aus­si, on est cir­con­spect, ce qui est moins atten­du venant de la part d’un quo­ti­di­en aus­si droiti­er. On aurait imag­iné un poil plus d’enthousiasme. Soulig­nant l’échec patent du gou­verne­ment précé­dent, le Fig’ insiste égale­ment sur la per­son­nal­ité cli­vante et out­ran­cière du vain­queur, et révèle une infor­ma­tion éton­nante : son adver­saire mal­heureux, Ser­gio Mas­sa, aurait en son temps apporté un sou­tien financier au par­ti de Milei, pour faire mon­ter celui-ci au détri­ment de la droite clas­sique !

Après avoir rap­pelé les mesures phares de son pro­gramme, comme la sup­pres­sion des min­istères les plus soci­aux (Affaires sociales, Edu­ca­tion, Droits de la femme) ain­si que du droit à l’avortement, le jour­nal souligne qu’en rai­son de sa minorité au Par­lement, il devra trou­ver des appuis dans la droite clas­sique. Ceux-ci ne devraient pas man­quer : à droite naturelle­ment, mais même chez cer­tains péro­nistes héri­tiers de la péri­ode Men­em, un ancien prési­dent lui aus­si ultra libéral auquel se réfère par­fois Milei.

Autres sou­tiens net­te­ment moins reluisants : des anciens mil­i­taires et tor­tion­naires des années de plomb, réjouis par les posi­tions de la future vice-prési­dente en faveur d’une réha­bil­i­ta­tion de la dic­tature de 1976–1983.

Le Monde, enfin, utilise lui aus­si la com­para­i­son avec Don­ald Trump, et anticipe le grand retour de l’intervention du Fonds moné­taire inter­na­tion­al (FMI) dans une économie exsangue.

On n’at­tend plus que la réac­tion de la télé Bol­loré. Non par­don. On ne l’at­tend pas. On la con­nait déjà. Les Argentins sont vrai­ment un grand peu­ple.

L’extrême-droite au pouvoir !

Il fal­lait s’y atten­dre, mais ce qui n’était pas prévu, c’est l’ampleur de la dif­férence : 56% con­tre 44% !

Hier, les argentins ont donc choisi de se lancer dans le vide, en élisant Javier Milei, surnom­mé par beau­coup «le dingue». Suiv­ant un mou­ve­ment qua­si général dans notre monde ressem­blant de plus en plus à un canard sans tête, un peu­ple débous­solé et épuisé se tourne vers la solu­tion la plus sui­cidaire : don­ner les clés du restau­rant à l’extrême-droite ultra-libérale, dans l’espoir qu’une fois la table ren­ver­sée, on pour­ra remet­tre un plus beau cou­vert.

Voici donc un nou­veau Trump/Bolsonaro (ajoutez les auto­crates actuels ou passés les plus fan­tai­sistes qui vous vien­nent à l’esprit) par­venu au pou­voir suprême.

Ceux qui auront lu mes arti­cles précé­dents ne seront guère éton­nés. Aucun mérite : la cat­a­stro­phe était écrite à l’avance, à par­tir de la cer­ti­tude qu’aucun(e), vrai­ment aucun(e) candidat(e) réelle­ment soucieux(se) du bien pub­lic et de l’intérêt com­mun de ce pays à la dérive ne se pro­fi­lait à l’horizon.

Après avoir écarté dès le pre­mier tour l’alternative, déjà ten­tée et ayant large­ment prou­vé son inef­fi­cac­ité, de la droite clas­sique, les Argentins n’avaient gardé que deux pos­si­bil­ités : la peste péro­niste et le choléra fas­ciste. (Rap­pelons que là-bas, les deux can­di­dats estampil­lés de gauche ont obtenu moins de 3% au pre­mier tour).

Tout bien con­sid­éré, il n’y avait guère d’autre issue pos­si­ble. Quel élec­torat décide d’élire un min­istre de l’économie affichant un bilan de près de 150% d’inflation annuelle, et une mon­naie qui s’échange en quart de cen­times par rap­port, par exem­ple, à l’euro ? Dans un pays où les prix valsent quo­ti­di­en­nement, tou­jours dans le même sens, où la pau­vreté atteint 40% de la pop­u­la­tion ?

Le péro­nisme est défait, et on ne peut que con­firmer la logique et l’inéluctable de l’événement, après 16 ans (sur les 20 derniers) au pou­voir, et une prépondérance poli­tique de près de 80 ans, depuis la pre­mière élec­tion de Juan Perón en 1946.

Le prob­lème, c’est que cette fois, les Argentins ne se sont pas con­tentés de tourn­er une page : ils ont car­ré­ment décidé de déchir­er tout le bouquin. Et chargé un incon­nu présen­tant de lourds symp­tômes psy­chi­a­triques d’en écrire un nou­veau.

Milei pour­ra-t-il réelle­ment appli­quer le pro­gramme déli­rant qu’il a annon­cé lors de la cam­pagne ? Rap­pelons quelques mesures par­mi les plus emblé­ma­tiques : pri­vati­sa­tion totale du secteur de l’é­d­u­ca­tion, sup­pres­sion de la banque cen­trale et de la mon­naie locale, pour la rem­plac­er par le dol­lar, réduc­tion dras­tique des aides sociales, libéral­i­sa­tion totale de l’économie, sup­pres­sion du droit à l’avortement, déré­gle­men­ta­tion de la vente d’armes. Sa vice-prési­dente, Vic­to­ria Vil­laru­el, fille d’un ancien lieu­tenant-colonel, et nièce d’un autre mil­i­taire jugé pour séques­tra­tion et tor­ture pen­dant la dic­tature, veut trans­former le musée com­mé­moratif de la répres­sion des années 1976–1983 en parc de jeux.

Comme dit la Nación, « on entre dans une géo­gra­phie incon­nue». C’est le moins qu’on puisse dire. Le très antipéro­niste J. Morales Solá, dans le même quo­ti­di­en, s’en réjouit, préférant voir la coupe à moitié pleine : «L’Argentine a décidé de quit­ter un ter­ri­toire con­nu pour ouvrir la porte à un temps poli­tique chargé d’innovations». A l’inverse, dans le quo­ti­di­en de gauche Pagine/12, Eduar­do Aliv­er­ti par­le de «saut dans le vide». Ce quo­ti­di­en tente de pren­dre les choses avec un min­i­mum d’humour, comme le mon­tre le dessin de Daniel Paz, où l’on voit un cou­ple d’Argentins pilotant une bar­que, et échangeant le dia­logue suiv­ant : «Et main­tenant, qu’est-ce qu’on va faire ?» «Ce qu’on a tou­jours fait : ramer».

Pour beau­coup d’observateurs argentins, la vic­toire de Milei est d’abord et avant tout la défaite du péro­nisme. C’est le cas notam­ment de Clar­in, jour­nal notoire­ment antipéro­niste, qui con­sacre plus d’articles à cette défaite qu’à la vic­toire de Milei.

C’est une évi­dence. C’est un pou­voir usé, que les divi­sions et la cor­rup­tion ont ren­du non seule­ment impuis­sant, mais aus­si et surtout détestable aux yeux d’une majorité prête à tout pour s’en débar­rass­er. Y com­pris, donc, en por­tant au pou­voir une sorte de Doc­teur Folam­our, en espérant faire parte des élus qui se sauveront du cat­a­clysme à prévoir.

Bon, après le temps de l’euphorie du grand bal­ayage, devrait venir celui de l’expectative. D’ailleurs on com­mence déjà à le sen­tir, même dans les canards locaux de ce matin. Même les plus sat­is­faits de ce ren­verse­ment de table en con­vi­en­nent : l’avenir est plus que jamais imprévis­i­ble. Ce que résume bien Eduar­do Van Der Kooy dans Clarín : «D’abord l’enterrement du Kircherisme (du nom des deux anciens prési­dents péro­nistes, Nestor et Cristi­na Kirch­n­er, NDLA), ensuite le pari pour un change­ment incer­tain».

Milei s’était fait filmer en meet­ing, une tronçon­neuse à la main, his­toire de sym­bol­is­er son pro­gramme. Il lui reste, comme dit, tou­jours dans Clarín, Igna­cio Miri, à «trans­former la tronçon­neuse en instru­ment de gou­ver­nance».

Dans toute cette ébul­li­tion, on peut au moins être sûr qu’une chose ne va pas chang­er en Argen­tine : la divi­sion pro­fonde, enrac­inée dans l’inconscient col­lec­tif depuis qua­si­ment l’avènement de l’Indépendance en 1816, du peu­ple argentin.

Ne reste plus qu’à espér­er que ce pays ne s’enfonce pas dans le chaos et la mis­ère. Per­son­nelle­ment, depuis ce matin, je ne suis pas très opti­miste.

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Rapi­de revue de la presse écrite française du jour ici.

 

Solitudes patagonniennes

La Patag­o­nie, ses grands espaces, sa steppe mag­nifique, ses ñan­dus (sorte d’autruche, en plus petit), ses lacs pais­i­bles, ses glac­i­ers géants… N’en jetez plus, pour décrire un ter­ri­toire aus­si vaste, et aus­si beau, on a écrit des tas de livres, avec et sans pho­tos (mais surtout avec), que vous trou­verez dans les rayons de toute bonne librairie qui se respecte.

Ce dont je veux vous par­ler aujourd’hui, moi, c’est d’un aspect de la Patag­o­nie auquel on pense un peu moins, en tant que touriste de pas­sage qui va revenir à la foule de son pays, de sa ville, au pire, de son vil­lage.

Parce que la Patag­o­nie, cette région immense qui s’étend de La Pam­pa au nord jusqu’à la Terre de Feu et la célébris­sime Ushua­ia, ville dite «la plus aus­trale  du monde», au sud, 1 mil­lion de km², c’est aus­si, juste­ment à cause de ses grands espaces, une terre de grande soli­tude ! Tous ceux qui l’ont par­cou­rue de long en large peu­vent en témoign­er : ques­tion habi­tants et local­ités, ça ne se bous­cule pas. On peut rouler tran­quille, mais il ne faut pas tomber en panne d’essence !

Pour habiter la Patag­o­nie, en dehors de ses rares grandes villes (et encore, pas si grandes que ça), il faut aimer l’isolement. Mais il y a des ama­teurs. Ou, surtout, des nat­ifs, habitués aux rudes con­di­tions de vie qu’entraine l’éloignement de toute civil­i­sa­tion urbaine. Des gens équipés pour la soli­tude et qui n’ont pas peur de vivre loin, très loin, comme on dit «au milieu de nulle part». Notion quand même assez large­ment rel­a­tive, nous autres hommes ayant un peu trop ten­dance à estimer que nulle part, c’est sim­ple­ment là où l’homme n’ a pas encore bousil­lé l’environnement.

Des gens sans lesquels, pour­tant, la tra­ver­sée de cette région plutôt inhos­pi­tal­ière serait net­te­ment moins con­fort­able. Des gens qui, juste­ment, la ren­dent un tout petit peu plus hos­pi­tal­ière, en ménageant sur le par­cours du voyageur per­du des petits îlots de chaleur et de civil­i­sa­tion qui l’aident à ne pas som­br­er tout à fait dans la déprime, et vien­nent le ras­sur­er sur l’existence de ses sem­blables, même au cœur de la «nada», du néant, comme on dit en espag­nol.

Les déserts de sables ont leurs oasis, la Patag­o­nie a ses relais improb­a­bles, qu’on ren­con­tre comme par hasard, au détour d’un virage, après des cen­taines de kilo­mètres de steppe et de prairies, pile au moment où on com­mençait à se dire qu’on resterait éter­nelle­ment pris­on­nier de cet espace infi­ni.

La Leó­na est située sur un bout de la fameuse route 40, que notre cama­rade Patrick R. a si bien décrite ici.

La Leona, par­tie hôtel.

Très exacte­ment, pile à mi-chemin entre El Calafate, au bord du Lago Argenti­no, petite ville con­nue des ama­teurs de glac­i­ers, et El Chaltén, local­ité très appré­ciée des trekkeurs. Entre les deux, le désert step­pique, pas un bled à l’horizon. Faut surtout pas avoir oublié le pain en ren­trant du boulot.

Sur la carte, il est indiqué qu’il s’agit d’un «parador deux étoiles», donc, d’un hôtel. Mais c’est bien plus que ça : hôtel de pas­sage, certes, mais égale­ment bar, restau­rant, épicerie, bou­tique de sou­venirs, aire de repos pour bus fatigués, et même musée !

Sit­u­a­tion La Leona

Les trois gérants, pour­tant, ont l’air heureux. Remar­quez, ici, ils voient quand même du monde : la route, très touris­tique, est fréquen­tée en toutes saisons. Mais juste­ment. Comme ils sont ouverts sept jours sur sept et 24h sur 24, la Leó­na est leur seul hori­zon. La ville «impor­tante» la plus proche, c’est Río Gal­le­gos, 80 000 habi­tants, 4 h de route. Tant pis pour le ciné.

Il paraitrait que Butch Cas­sidy et Sun­dance Kid s’y sont arrêtés, en 1905, dans leur fuite vers le Chili, après avoir braqué la Banque de Lon­dres à Río Gal­le­gos. C’est bien pos­si­ble. Les deux gang­sters avaient débar­qué en Argen­tine en 1901, fuyant la police état­suni­enne, et avaient fini par s’installer dans la province du Chubut, où la fameuse agence Pinker­ton a réus­si à les «loger», comme dis­ent les policiers. D’où la nou­velle cav­ale, ponc­tuée de quelques braquages, il faut bien vivre.

Le lieu a égale­ment servi de refuge aux grévistes de «La Patag­o­nia rebelde», en 1921. Grève mon­stre des ouvri­ers agri­coles exploités par les pro­prié­taires ter­riens, et réprimée dans le sang par le sin­istre colonel Varela. Il est aujourd’hui inclus dans la liste des sites du pat­ri­moine cul­turel et his­torique de la province (Le gîte, pas le colonel).

Plus au nord, dans la province de Chubut, on trou­ve un endroit qui lui ressem­ble pas mal, en plus isolé encore : Los Tamariscos. En français, les tamaris. La seule plante qui puisse pouss­er dans ce coin, avec la «paja bra­va», ou «coirón», la paille sauvage qu’on emploie par­fois pour recou­vrir les toits.

Là encore, il s’agit d’un gîte d’étape, égale­ment sur la route 40 (rien d’étonnant, cette route tra­verse toute l’Argentine de La Terre de feu jusqu’à la fron­tière avec la Bolivie !), mais encore plus per­du dans la steppe. Et bien moins touris­tique.

Ici, ne s’arrêtent que des camion­neurs, ou presque. Essen­tielle­ment Chiliens : la route 40 est la seule prat­i­ca­ble pour reli­er leur cap­i­tale, San­ti­a­go, au port de Pun­ta Are­nas :

Cer­cle rouge : los Tamariscos

La pro­prio, Lil­iana, a 64 ans et exploite le local avec son fils Max­i­m­il­iano. «Nous for­mons un vil­lage qui n’existe pas», dit-elle. Le bled le plus proche, 200 habi­tants, se trou­ve à 50 km de là. Gob­er­nador Cos­ta, 2500 habi­tants, à 120 km. Pour la cap­i­tale régionale, Raw­son, comptez 630 km. Pas d’électricité (groupe élec­trogène), pas de ligne télé­phonique, pas d’eau courante. Un pan­neau solaire per­met néan­moins de capter un sig­nal wi-fi : yahoo!, ils ont inter­net ! Leur unique lien avec le monde extérieur, dont ils font large­ment prof­iter les clients.

Les clients, donc, ce sont surtout des chauf­feurs, qui trou­vent là, sur leur inter­minable tra­jet, de quoi se repos­er, se restau­r­er et surtout, ren­con­tr­er des col­lègues et pou­voir com­mu­ni­quer avec leurs familles. Le gîte est ouvert, comme la Leó­na, tous les jours de l’année, de 8 h à 23 h. Et ce, depuis que le grand-père de Lil­iana l’a ouvert, en 1938. Il n’a pra­tique­ment subi aucun change­ment depuis : tout est d’époque ! «A part, pré­cise quand même Lil­iana, quelques travaux de réfec­tion suite à un acci­dent il y a cinq ans. Un chauf­feur s’est endor­mi et a per­cuté le gîte. Il fal­lait bien vis­er : nous sommes la seule mai­son dans tout ce désert !».

Comme à La Leó­na, on trou­ve de tout à Los Tamariscos : nour­ri­t­ure, bois­sons, mais aus­si tabac, con­serves, pom­mades anti-douleur, cou­ver­tures ther­miques, can­i­fs, et même une petite librairie ! Ce n’est pas vrai­ment un hôtel, les chauf­feurs dor­ment le plus sou­vent dans leur camion, mais Los tamariscos peu­vent néan­moins héberg­er, le temps d’une nuit, deux dormeurs égarés, sur des lits datant encore des débuts du local!

Dans ces par­ages soli­taires, il n’est pas rare, dit-on, de crois­er des fan­tômes. Les chauf­feurs par­lent ain­si d’une anci­enne sta­tion-ser­vice han­tée, où on entend des coups frap­pés à la porte, où les moteurs des camions démar­rent tout seuls. Ou encore d’un homme en noir par­courant la steppe, de pier­res se déplaçant sur la route, de boules de feu sur­volant le lit des riv­ières.
 

Mais Lil­iana n’a jamais peur, mal­gré l’extrême soli­tude. «La nuit quand je ferme, la route 40 me pro­tège». La route est ici le seul cor­don qui vous rat­tache à la vie.

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Quelques sources qui m’ont aidé à écrire cet arti­cle :

Le site de La Leó­na : https://www.hoteldecampolaleona.com/portada.html

Quo­ti­di­en La Nación, 7-11-2023 : https://www.lanacion.com.ar/sociedad/somos-un-pueblo-de-dos-habitantes-el-parador-que-brinda-wi-fi-charla-y-una-cama-caliente-a-los-nid07112023/#/

(Vous y trou­verez plein de pho­tos de Los Tam­riscos)

Élection surprise en Argentine !

Énorme sur­prise au vu des résul­tats de la prési­den­tielle argen­tine ce dimanche. Alors qu’on attendait la comète Milei, poussée par des sondages dont cer­tains avançaient même une pos­si­bil­ité d’élection dès le pre­mier tour, c’est Ser­gio Mas­sa, le représen­tant d’une majorité au pou­voir totale­ment décriée et décrédi­bil­isée qui arrive en tête !

Javier Milei, le Trump-Bol­sonaro argentin, ter­mine à plus de 7 points. Mais la plus grosse décon­v­enue est subie par la droite clas­sique, dont la can­di­date, Patri­cia Bull­rich, n’obtient que la troisième place et se voit donc défini­tive­ment élim­inée de la course à la prési­dence.

Voici les résul­tats presque défini­tifs don­nés par la presse argen­tine après plus de 98% des bul­letins dépouil­lés :

CANDIDAT MOUVEMENT TENDANCE RÉSULTAT
Ser­gio Mas­sa Unión por la patria Gauche péro­niste 36, 7 %
Javier Milei La lib­er­tad avan­za Ext. Dr. ultra libérale 30 %
Patri­cia Bull­rich Jun­tos por el cam­bio Droite clas­sique 24 %

Une fois de plus, les sondages se sont totale­ment ramassés. Ils prédi­s­aient une vic­toire nette du can­di­dat d’extrême-droite, et surtout une défaite sèche du can­di­dat de la majorité actuelle, plom­bé par ses résul­tats économiques cat­a­strophiques (Car pré­cisé­ment, Mas­sa est le min­istre de l’économie !), la divi­sion du mou­ve­ment péro­niste entre par­ti­sans de l’ancienne prési­dente – et très cli­vante – Cristi­na Kirch­n­er et ceux d’un péro­nisme plus recen­tré, et une cor­rup­tion endémique du pou­voir en place.

L’analyse de ces résul­tats totale­ment inat­ten­dus ne va pas être une par­tie de plaisir pour les spé­cial­istes du genre. Car jusqu’ici, l’impression dom­i­nante, c’était que les Argentins n’en pou­vaient plus, de ce gou­verne­ment, et allaient le bal­ay­er défini­tif. Mon cama­rade – et très con­ser­va­teur – Manuel prédi­s­ait même (bon, pré­dic­tion un brin auto-réal­isatrice, c’est sûr !) la dis­pari­tion défini­tive du péro­nisme. Rap­pelons quand même les résul­tats des pri­maires, qui n’annonçaient rien de bon pour le péro­nisme au pou­voir : Milei, 30%, la droite 28 et les péro­nistes 27 à répar­tir entre deux can­di­dats en lice.

De nou­veau, le péro­nisme mon­tre sa résilience, con­tre vents et marées. Comme il l’a finale­ment tou­jours fait depuis la chute de son leader charis­ma­tique en 1955.

La Nación de ce matin tente un début d’explication, dans son arti­cle «Le plan Mas­sa a fonc­tion­né : pourquoi il a tri­om­phé dans un pays au bord du gouf­fre». Pre­mier levi­er : la peur. En effet, de nom­breux argentins ne sur­vivent que grâce aux aides sociales. Or, tant Bull­rich que Milei présen­taient des pro­grammes annonçant leur sup­pres­sion. Selon La Nación, après la défaite des pri­maires (Voir ci-dessus), Mas­sa n’a pas lés­iné, juste­ment, sur leur aug­men­ta­tion. Et donc, pour le quo­ti­di­en de droite, sur le clien­télisme.

Tout en agi­tant le spec­tre d’augmentations mas­sives une fois la droite rev­enue au pou­voir : énergie, trans­ports, ali­men­ta­tion, ce dernier secteur se voy­ant d’ailleurs large­ment sub­ven­tion­né par l’État, plus dépen­si­er que jamais. Selon le très antipéro­niste édi­to­ri­al­iste Joaquin Morales Sóla, «On n’a jamais vu dans l’histoire, du moins sur ces dernières 40 années de démoc­ra­tie, un can­di­dat prési­den­tiel gaspiller autant d’argent pub­lic pour aider sa cam­pagne». Bref, résume La Nación, «on a bal­ayé les prob­lèmes sous le tapis», pour flat­ter la pop­u­lace apeurée.

Ce n’est pas entière­ment faux, mais vu l’état d’exaspération d’une majorité d’Argentins, ça reste un poil court.

Eduar­do Aliv­er­ti, dans le quo­ti­di­en de gauche Página/12, livre quelques autres expli­ca­tions. Selon lui, les out­rances de la droite (Milei et sa tronçon­neuse dans les meet­ings, annonçant le mas­sacre de l’État prov­i­dence, les attaques con­tre le Pape, la réha­bil­i­ta­tion de la dic­tature mil­i­taire…), le manque de lead­er­ship de la can­di­date de la droite clas­sique, la désunion de celle-ci, augu­rant de son inca­pac­ité à gou­vern­er, ain­si que le pro­fil plus rassem­bleur de Mas­sa auront fini par remo­bilis­er les électeurs les plus à gauche.

Ceci étant, qu’on soit de gauche ou de droite, il n’y a pas vrai­ment de quoi danser de joie à la lec­ture de ces résul­tats.

A gauche, d’une part, parce qu’on ne voit pas très bien com­ment ces 37% obtenus de haute lutte pour­raient faire des petits lors du deux­ième tour. L’électorat péro­niste s’est déjà large­ment mobil­isé lors du pre­mier, et il n’y a donc plus telle­ment de réserves. Mas­sa appelle à l’unité nationale en agi­tant le spec­tre du néo-fas­cisme représen­té par Milei, mais les chiffres sont là : à eux deux, les can­di­dats du rejet du péro­nisme ont engrangé plus de 53% des voix.

A droite, la défaite cuisante de Patri­cia Bull­rich sonne le début d’une prob­a­ble crise poli­tique interne. Jun­tos por el cam­bio ne représente plus une alter­na­tive crédi­ble au péro­nisme. C’est tou­jours plus facile après coup, mais on aurait pu le prévoir. La défaite de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri en 2019, après un seul man­dat, était un signe clair de désaf­fec­tion : la droite n’avait pas con­va­in­cu de sa capac­ité à sor­tir le pays de son marasme.

Autre signe assez éclairant : Mauri­cio Macri lui-même avait don­né l’impression, pen­dant la cam­pagne, de soutenir davan­tage Milei que la can­di­date de son pro­pre mou­ve­ment.

Le sen­ti­ment qui con­tin­ue de pré­domin­er, c’est celui qui pré­valait lors de la ter­ri­ble crise de 2001 : «Qué se vayan todos», qu’ils se bar­rent, tous. D’où la pop­u­lar­ité du météore pré­ten­du­ment anti­sys­tème Milei. A cette dif­férence près : le péro­nisme, au con­traire de la droite, garde indé­fectible­ment une base pop­u­laire solide, quoi qu’il arrive.

Reste à savoir ce que décideront les électeurs de Bull­rich. Naturelle­ment, Milei, assez déçu de son relatif échec, les appelle à se rassem­bler der­rière lui. Peut-il par­venir à en capter une assez large majorité pour pass­er ?

Math­é­ma­tique­ment, oui. Mais pour cela, il va lui fal­loir liss­er pas mal son dis­cours d’ici le sec­ond tour, car ses out­rances et une par­tie de son pro­gramme ne ras­surent guère cer­tains électeurs pas for­cé­ment prêts à aban­don­ner leur con­ser­vatisme pépère pour embrass­er un ultra-libéral­isme débridé. Déman­tel­er l’état prov­i­dence et inter­dire l’avortement, ça va, mais pro­pos­er une loi per­me­t­tant aux pères de renon­cer à leur droit à la pater­nité, ou rompre les rela­tions diplo­ma­tiques avec le Vat­i­can, ça dépasse un brin leurs lim­ites.

Les par­ti­sans de Milei, ceci dit, restent opti­mistes. «63% des Argentins souhait­ent le change­ment» et «avec 12% d’inflation, le péro­nisme ne peut pas gag­n­er». Mais c’est ce qu’ils dis­aient déjà avant ce dimanche !

Quoiqu’il en soit, le résul­tat du sec­ond tour garde un cer­tain sus­pens. Mais n’incite guère à l’euphorie. Car quel que soit le vain­queur du 19 novem­bre prochain, l’Argentine se réveillera plus divisée que jamais. Qu’elle ait main­tenu au pou­voir un gou­verne­ment qui a jusqu’ici large­ment échoué à revi­talis­er l’économie du pays, ou lais­sé la place à un pop­ulisme d’extrême-droite totale­ment imprévis­i­ble. Ou, au con­traire, trop prévis­i­ble.

C’est ce qui se passe, générale­ment, lorsque la poli­tique ne pro­pose plus, hélas, que de mau­vais­es solu­tions.

Ajou­tons pour être com­plet que quelque soit le vain­queur du sec­ond tour, il n’au­ra pas de majorité claire au Par­lement pour gou­vern­er. En effet, il y avait égale­ment des élec­tions lég­isla­tives et régionales ce dimanche, pour renou­vel­er une par­tie des députés et gou­verneurs de provinces.

L’Assem­blée compte 257 élus. A l’is­sue de ce scrutin, les péro­nistes en ont 108, la droite clas­sique de Bull­rich 93, et les lib­er­taires de Milei 34. Au Sénat (72 élus), la répar­ti­tion est de, respec­tive­ment, 34, 24 et 8. Autant dire que ça promet de vigoureuses séances, une fois le nou­veau gou­verne­ment com­posé !

PS : et la gauche tra­di­tion­nelle, dans tout ça ? Ah, la can­di­date du FIT‑U (Front de gauche et des tra­vailleurs) a obtenu 2,7% des voix, et la gauche doit se con­tenter de 5 sièges à l’Assem­blée et aucun au Sénat. En Argen­tine, la gauche, c’est comme les écol­o­gistes : à peu près per­son­ne ne sait ce que c’est.

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Voir aus­si sur ce blog les arti­cles sur Milei :

Milei un autre Trump?

Que/qui porte Milei ?

Et la présen­ta­tion des dif­férents can­di­dats, avant les pri­maires générales d’août.

 

 

 

L’Argentine en demies !

Bon, ça fait des lus­tres que mon cama­rade et hébergeur Christophe me tanne pour que je vous baille un arti­cle sur un des sports le plus pop­u­laires d’Argentine : le rug­by.

J’ai beau lui expli­quer que ques­tion com­pé­tence sportive, ma légitim­ité est à peu près aus­si évi­dente que celle, au hasard, de not’ bon prési­dent Picard pour expli­quer la cuis­son des fricadelles, il insiste. (Bon, pas trop, quand même. Dans ses con­nais­sances, il ne manque pas de poin­tures sur le sujet, à com­mencer par lui-même, ce qui devrait lui per­me­t­tre de rel­a­tivis­er ma pro­pre exper­tise !)

M’enfin, tout de même, en ce moment, c’est la coupe du monde de rug­by (Je plains ceux qui n’en ont pas enten­du par­ler, ça ne doit pas être très con­fort­able de vivre dans une cave à champignons ou un abri atom­ique). Et l’Argentine fait par­tie des quelques équipes qui ne se pren­nent pas des bran­lées mémorables dès qu’elles affron­tent un des mon­stres de la com­péti­tion. Mieux : bien que seule­ment sur un strapon­tin, elle en fait un peu par­tie, des mon­stres en ques­tion.

Bon, je dis­ais que le rug­by, en Argen­tine, est un des sports les plus pop­u­laires. Ce n’est pas entière­ment vrai. Au sens strict du terme. Tout comme le polo (voir ici), même si c’est un sport appré­cié du grand pub­lic, il est l’apanage, avant tout, d’une élite. La jeunesse du rug­by, ce sont plutôt des fils à papa. On est loin, donc, très loin, du car­ac­tère «popu» du foot­ball, LE sport argentin par excel­lence. Ou du moins, le sport des Argentins.

Cela n’empêche. L’Argentine pos­sède une excel­lente équipe nationale. Les Pumas, qu’elle s’appelle. Ce qui sonne, avouons-le, net­te­ment plus féroce que «les bleus», «le quinze de la rose» ou encore, «les kiwis». Dom­mage qu’en rug­by comme ailleurs, l’habit ne fasse pas le moine.

Actuelle­ment, les Argentins fig­urent en huitième posi­tion du classe­ment mon­di­al des équipes nationales. Juste devant l’Australie et les Fid­ji. Et surtout, juste der­rière le Pays de Galles, et ça, ça devrait chang­er. Car avant-hier mes­dames-messieurs, juste­ment, les Argentins ont défait les Gal­lois en quarts de finale de la Coupe du monde ! Et pas qu’un peu : 29–17.

Les voilà donc propul­sés en demies ! C’est-à-dire, si on me suit bien, qu’ils vont fig­ur­er par­mi les qua­tre meilleures équipes du tournoi !

Bon, d’accord, leur match con­tre les Gal­lois, ce n’était pas la par­tie du siè­cle. On glosera encore longtemps, j’imagine, sur ce fameux tirage au sort qui a fait que ces quarts de finale se sont retrou­vés partagés en deux tableaux totale­ment asymétriques. D’un côté, les qua­tre favoris priés de s’entretuer (Irlande-Nou­velle-Zélande ; France-Afrique du sud), de l’autre, qua­tre sec­onds couteaux qui n’auraient cer­taine­ment bat­tu aucun des qua­tre pre­miers s’ils avaient dû, juste­ment, les affron­ter en quarts (Galles-Argen­tine ; Angleterre-Fid­ji).

La fédé inter­na­tionale a dû le sen­tir, puisque, hasard ou pas, les duels des géants avaient lieu au stade de France tan­dis que les petits poucets n’avaient droit qu’au vélo­drome de Mar­seille.

On ne don­nait pas cher des chances des Argentins, dans ce quart. Les quo­ti­di­ens et book­mak­ers gal­lois et anglais s’en léchaient les babines à l’avance, annonçant une large vic­toire des « dia­bles rouges » par au moins dix points d’écart.

 

Tra­duc­tion : « Pour la presse gal­loise, leur équipe a gag­né d’avance con­tre les Pumas. Les jour­nal­istes gal­lois annon­cent une vic­toire par au moins dix points d’écart, le Prince De Galles fera même le déplace­ment au stade pour assis­ter au tri­om­phe »

Et il faut bien dire que le début de la par­tie sem­blait leur don­ner rai­son. Emprun­tés, lents, indis­ci­plinés, les Argentins ont très mal débuté la ren­con­tre, et on était fondé à croire que celle-ci n’allait être qu’un long cal­vaire pour des félidés qui sem­blaient mal digér­er le poireau. Après 39 min­utes de jeu, ils avaient déjà les fameux dix points de retards prévus par les jour­nal­istes gal­lois.

Heureuse­ment, ques­tion de faire des fautes idiotes, le quinze rouge n’était pas mal placé non plus. Cinq min­utes plus tard, le buteur gau­cho, Emil­iano Bof­fel­li, avait passé deux pénal­ités. Plus que ‑4 à la mi-temps, on pou­vait garder espoir du côté des bleus et blancs.

Petit, l’espoir, tant, vu du pub­lic, on avait l’impression que les Gal­lois les dom­i­naient de plusieurs têtes. Mais le pub­lic, juste­ment, était net­te­ment plus bleu ciel que rouge. Je ne sais pas com­ment ils font, les Argentins, pour être aus­si nom­breux dans les stades français cette année. Quand on voit dans quel état est l’économie de leur pays, on peut se deman­der où tous ces gens ont trou­vé le bud­get astronomique néces­saire pour tra­vers­er l’Atlantique et se pay­er un séjour de près de deux mois pour assis­ter au tournoi. Quand je vous dis­ais que là-bas le rug­by est plutôt un sport de rich­es…

Ce same­di c’était pour­tant une évi­dence : les Argentins étaient plus nom­breux que les Gal­lois, et cri­aient net­te­ment plus fort. Je n’ai jamais rien com­pris à ces his­toires de «pub­lic qui vous porte» et de «sou­tien qui vous gal­vanise», mais le fait est là : après la pause, les gau­chos ont sem­blé revenir gon­flés à bloc. Et un tout autre match com­mença. On eut même l’impression que les joueurs s’étaient con­tentés d’échanger leurs mail­lots, telle­ment les uns sem­blaient avoir adop­té le jeu des autres.

Les celtes offraient deux nou­velles pénal­ités à Bof­fel­li, qui fai­sait bas­culer son équipe en tête. 12–10. Les chants gal­lois étaient subite­ment éteints, et la grin­ta argen­tine, aus­si désor­don­née que bruyante, se pous­sait du col. Léger coup de froid avec le deux­ième essai gal­lois : les défenseurs argentins, comme le chien qui croit que la baballe est lancée, s’étaient pré­cip­ités sans se ren­dre compte que Tomos Williams l’avait finale­ment gardée au chaud sous son coude droit. 12–17.

Il restait encore 23 min­utes à jouer, mais tout le monde avait l’air bien fatigué. Le match, déjà jugé assez brouil­lon par les com­men­ta­teurs Lar­tot et Yachvili, bais­sa encore en qual­ité. Mais surtout, hélas pour eux, du côté gal­lois. Ceux-ci se virent enfon­cés au ras de leur ligne par la masse bleue et blanche qui envoya le «Rochelais» Sclavi pos­er le bal­lon pile sur la ligne. 19–17.

A la 77ème minute, l’ouvreur gal­lois rem­plaçant voy­ait sa passe mal cal­culée inter­cep­tée par Nico­las Sanchez, qui filait dans l’en-but. Il faut dire que lui avait encore des jambes et pour cause : il n’était entré en jeu que depuis dix min­utes. L’Argentine repre­nait le com­man­de­ment pour ne plus le lâch­er. 26–17, puis 29–17 après une dernière pénal­ité passée par Sanchez : les book­mak­ers gal­lois buvaient le bouil­lon, et les Argentins, du petit lait.

Voilà donc les Argentins en demie finale. Vu leur niveau réel, on trou­vera très injuste, par ailleurs, que les Français, de leur côté, n’y soient pas. Nos bleus, eux, avaient un adver­saire bien plus cori­ace à se coltin­er en quarts (l’Afrique du Sud), et ont échoué d’un rien. En atten­dant, dans cette coupe de monde qui a pour­tant lieu en France, à plus de 10 000 kilo­mètres de Buenos Aires, l’Argentine restera comme une des qua­tre meilleures équipes. Avec L’Angleterre, L’Afrique du Sud et, comme d’habitude, la Nou­velle-Zélande. Si on avait dit ça à mon cama­rade Ben­i­to, il y a deux mois, il m’aurait traité de « chi­fla­do » (cinglé). Comme quoi le rug­by reste, somme toute, égale­ment un jeu de hasard.

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Un petit tour de la presse argen­tine :

1. Les Pumas, en demies finales du Mon­di­al : dans l’échelle des vic­toires, à quel niveau se situe celle con­tre le Pays de Galles ? (La Nación)

2. Les Pumas et les réper­cus­sions de leur grande vic­toire : du coup de poing sur la table aux émo­tions changeantes du Prince de Galles (La Nación)

3. Les Pumas rem­por­tent une par­tie épique et sont en demies pour la troisième fois de leur his­toire (Clarín)

L’Argentine sur Netflix

Bon, je vais faire de la pub pour une firme multi­na­tionale que je n’aime pas par­ti­c­ulière­ment, et dont je n’utilise que très rarement les ser­vices, mais cette fois, c’est pour la cause.

En effet, le 14 sep­tem­bre prochain sur Net­flix sort une nou­velle série qui devrait ravir tous les ama­teurs de lit­téra­ture argen­tine.

Bon, cette série, para­doxale­ment, sera… mex­i­caine, et donc située au Mex­ique, avec des acteurs et actri­ces en majorité Mexicain(e)s. N’empêche, la série est tirée d’un roman argentin, d’une autrice dont je viens présen­te­ment, et preste­ment, vous faire l’éloge.

Je l’avoue, je l’ai décou­verte il y a peu, grâce aux con­seils avisés du (selon moi) meilleur lecteur de toute la rive sud du Río de la Pla­ta, mon cama­rade Manuel Sil­va, rési­dent à la fois du quarti­er pop­u­laire de La Boca à Buenos Aires et de la cam­pagne paraguayenne, où il fait de nom­breux voy­ages pour s’occuper de ses orchidées.

Vous allez me dire : on s’en tam­ponne, des orchidées du Manuel. Je com­prends ça, mais moi, je vois bien toute l’influence qu’elles ont sur son extra­or­di­naire acuité d’analyse du réal­isme mag­ique de la lit­téra­ture sud-améri­caine, dont il est un véri­ta­ble spé­cial­iste. Sans les paysages du Paraguay, effet papil­lon, je n’en aurais sans doute jamais appris autant sur les ressorts de l’écriture de Gar­cía Mar­quez, de José Luis Borges ou de Julio Cortázar. Mais j’en par­lerai peut-être une autre fois, ce n’est pas le sujet ici.

Le sujet, c’est la prochaine série mex­i­caine, donc. «Las viu­das de los jueves», elle va s’appeler. Exacte­ment comme le roman dont elle est tirée. Et c’est là qu’intervient la lit­téra­ture argen­tine : le roman en ques­tion est de Clau­dia Piñeiro, autrice de dix romans depuis 2006, ain­si que plusieurs ouvrages de théâtre, de lit­téra­ture de jeunesse, et de deux recueils de nou­velles.

Une col­lec­tion­neuse de prix lit­téraires : pas moins de neuf en moins de vingt ans ! Mais bon on le sait, ce ne sont pas les prix qui font les grands écrivains. Enfin, pas for­cé­ment. On a bien filé le Goncourt à Jean Cau (1961) et à Michel Houelle­becq (2010) et jamais à Ray­mond Que­neau ou à Georges Simenon. Si c’est pas de l’injustice.

Clau­dia Piñeiro, ce n’est pas seule­ment une roman­cière. A la base, c’est une soci­o­logue con­trar­iée. En 1978, elle avait 18 ans et se des­ti­nait à cette car­rière, manque de chance, les mil­i­taires venaient de pren­dre le pou­voir et décréter que la soci­olo­gie, c’était sub­ver­sif. Fer­me­ture de la fac, inscrip­tion en Sci­ences éco, en route vers une car­rière de compt­able ! On com­prend mieux qu’en par­al­lèle avec tous ces chiffres, elle se soit mise aux let­tres. Faut bien souf­fler un peu.

Elle com­mence par écrire pour les petits. Peut-être parce qu’elle trou­ve ça plus facile, et moins engageant. Rien n’est moins sûr, mais ça lui met le pied à l’étrier, parce qu’elle a la chance, et surtout le mérite, de non seule­ment être pub­liée, mais de gag­n­er en suiv­ant son pre­mier prix de la série de neuf. Pre­mière pub­li­ca­tion donc en 2004, mais naturelle­ment, il y a déjà belle lurette qu’elle empile les man­u­scrits. Son pre­mier vrai roman, inédit à ce jour, «El secre­to de las rubias» (le secret des blondes) date de 1991.

Pre­mier suc­cès avec le roman «Tuya» (Tienne), final­iste du pres­tigieux prix Plan­e­ta. Je ne l’ai pas lu, je ne peux donc pas vous en par­ler. En 2005, sort celui qui va don­ner lieu à notre série ciné­matographique : «Las viu­das de los jueves», Les veuves du jeu­di en ver­sion française (Actes Sud).

Elle y décrit un univers qu’elle repren­dra plus tard comme décor dans un autre roman, polici­er celui-ci : «Betibú» (pour Bet­ty boop). Celui des lotisse­ments fer­més, vous savez, ces cités pro­tégées, sortes de réserve des class­es supérieures qui s’enferment pour éviter toute con­ta­gion avec les gueux du dehors (de la vraie vie, quoi), et surtout, vivre une vie tran­quille dans un espace hyper sécurisé.

En Argen­tine, ça fait florès. Murs d’enceinte, bar­rières automa­tiques, gar­di­ens intraita­bles, école spé­ci­fique pour les enfants, mag­a­sins, bref, vase clos. On y reste entre soi, tout le monde se con­nait, les règles sont strictes et tout le monde les respecte sous peine d’être mis au ban. Et donc, on s’y sent en par­faite sécu­rité, même en plein milieu d’un quarti­er de ban­lieue mod­este, qu’on ne tra­verse qu’en grosse bag­nole à vit­res fumées, sans jamais s’y arrêter.

Les Altos de la Cas­ca­da sont un “coun­try”, comme l’appellent les Argentins, comme bien d’autres. On y vit entre bons voisins, qui devi­en­nent sou­vent des amis. Chaque jeu­di, une bande de potes se réu­nit tra­di­tion­nelle­ment pour boire, manger, dis­cuter, jouer, bref, se don­ner du bon temps. Sans les femmes. Qui se surnom­ment, par déri­sion, les «veuves du jeu­di».

Toute une mini société, où s’agitent pour­tant tout comme ailleurs les mêmes pas­sions, les mêmes tricheries, les mêmes frus­tra­tions, et, sou­vent, le même ennui. Une société pré­caire, de sur­croit. Le moin­dre aléa, mal­adie, perte d’emploi, et on n’existe plus. Quand on vit sur un fil, il ne faut surtout pas gliss­er.

Mais nous sommes en 2001. Une des pires crises économiques que l’Argentine ait con­nu depuis longtemps. Un effon­drement, après dix ans de ges­tion ultra-libérale de Car­los Men­em, pour­tant l’idole des class­es supérieures. Les Altos de la Cas­ca­da ont beau être isolés du reste du monde, leurs habi­tants sont bien oblig­és de tra­vailler à l’extérieur. Dans de vraies entre­pris­es, soumis­es aux soubre­sauts de l’économie.

Et c’est là que tout com­mence à se grip­per. Pour ter­min­er en tragédie.
Je ne sais pas ce que va don­ner la série. Dans le roman, Clau­dia Piñeiro nous livre une descrip­tion implaca­ble de cet univers glaçant, cette bulle qui ne peut que finir par éclater, tant le dôme de pro­tec­tion au-dessus de ces familles rich­es parait frag­ile et prêt à se bris­er à tout instant.

J’ai vu une bande annonce, j’ai l’impression qu’ils se sont davan­tage cen­trés sur les rap­ports entre habi­tants et les intrigues croisées que, comme Clau­dia Piñeiro, sur l’examen cri­tique de ces «par­adis» fer­més qui ressem­blent comme deux gouttes d’eau à des enfers dorés. Mais ça, on ne le saura qu’en regar­dant la série. Sor­tie prévue, donc, le 14 sep­tem­bre sur Net­flix.

Bande annonce offi­cielle ici. Et .

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A part ça, Clau­dia Piñeiro a écrit d’autres livres large­ment dignes d’intérêt. J’ai déjà cité «Betibú», une enquête poli­cière mené par une roman­cière et un jour­nal­iste, et qui se déroule égale­ment dans une de ces cités exclu­sives. Ver­sion française : Beti­bou, chez Actes sud (Il y a eu un film en 2011, de Miguel Cohan).

En français, on trou­ve égale­ment Une chance minus­cule (Una suerte pequeña, en espag­nol), qui racon­te l’histoire trag­ique d’une jeune femme respon­s­able mal­gré elle d’un effroy­able acci­dent, et qui ne peut le sur­mon­ter qu’au prix d’un aban­don qui con­stitue, au final, une dou­ble peine. Un réc­it là aus­si implaca­ble, qui fait penser au for­mi­da­ble «Atone­ment» (Expi­a­tion) de l’Anglais Ian Mc Ewan. Ver­sion française tou­jours chez Actes sud.

Pour ceux qui peu­vent lire en espag­nol, je con­seille égale­ment son dernier en date, «Cat­e­drales», pas encore traduit. L’histoire d’un crime atroce et resté impuni pen­dant trente ans, mêlant secret famil­ial, reli­gion et exil sans retour (Résumé com­plet en lien).

Une autrice à décou­vrir. Per­son­nelle­ment, j’en suis à mon 5ème bouquin en autant de mois, et je ne lis pas que ça, naturelle­ment. Ne me deman­dez pas par lequel com­mencer, je les ai tous dévorés.

Clau­dia Piñeiro

Séisme électoral en Argentine !

Il fal­lait s’y atten­dre, et pour­tant, le résul­tat laisse tout le monde pan­tois, à com­mencer par les insti­tuts de sondage. On devrait pour­tant être habitué : là-bas comme chez nous, ils se trompent régulière­ment d’élection en élec­tion !

Javier Milei était don­né troisième et en perte de vitesse, il est pour­tant arrivé pre­mier ! On avait présen­té ici ce can­di­dat «anti-sys­tème», frère jumeau du Trump nord-améri­cain. Mêmes idées, même pro­gramme, même coif­fure. Et même dérè­gle­ment men­tal.

Javier Milei

Son pro­gramme ? Régler le prob­lème de l’hyper-inflation par la dol­lar­i­sa­tion de l’économie (en gros, faire du dol­lar la mon­naie offi­cielle), réduire l’état à sa plus sim­ple expres­sion en sup­p­ri­mant la plu­part des ser­vices publics, libéralis­er l’économie à la façon des Chica­go Boys de Pinochet, sup­primer les pro­grammes soci­aux, inter­dire l’avortement, libéralis­er les ventes d’armes et d’organes, et en finir avec «la farce» du change­ment cli­ma­tique, inven­tée par la gauche pour faire peur au bon peu­ple.

Un pro­gramme déli­rant, mais c’est un can­di­dat déli­rant, dépas­sant Trump sur sa droite. Un demi-fou, pour ne pas dire un fou tout entier.

Bon, pas de panique, il n’est pas encore le nou­veau prési­dent argentin. Il ne s’agissait cette fois que d’une pri­maire. Comme je l’ai expliqué ici, le sys­tème élec­toral argentin est à trois tours : un, des pri­maires pour désign­er ceux qui seront les can­di­dats offi­ciels de chaque par­ti, puis ensuite deux tours comme chez nous, qui auront lieu fin octo­bre début novem­bre.

N’empêche, c’est un sacré coup de semonce. Milei a obtenu plus de 7 mil­lions de voix, 30% des suf­frages exprimés. Der­rière, on trou­ve les deux can­di­dats de la droite (Jun­tos por el cam­bio, ensem­ble pour le change­ment), 28%, puis les deux can­di­dats du par­ti au pou­voir, «Unión por la patria», 27 %. Comme prévu, les can­di­dats offi­ciels seront en octo­bre Milei, Patri­cia Bull­rich (que l’on com­pare sou­vent à l’Italienne Mel­oni) et Ser­gio Mas­sa, actuel min­istre de l’économie.

Qu’est-ce qui peut expli­quer le vote des 7 mil­lions d’Argentins qui se sont portés sur l’anar d’extrême-droite ? En grande par­tie, naturelle­ment, on peut point­er l’usure du pou­voir et le rejet, comme partout, des poli­tiques tra­di­tion­nelles, à bout de souf­fle et jugées large­ment cor­rompues et détachées des préoc­cu­pa­tions des gens ordi­naires.

Depuis 2003, le péro­nisme de gauche, dit aus­si «kirch­ner­isme», du nom des deux prési­dents qui se sont suc­cédés, Nestor (2003–2007) et Cristi­na Kirch­n­er (2007–2015), a gou­verné pen­dant 20 ans, à peine entre­coupés de qua­tre ans du gou­verne­ment de droite de Mauri­cio Macri (2015–2019), qui a lui aus­si large­ment échoué dans sa ten­ta­tive de relancer une économie atone et a dû laiss­er sa place à un autre péro­niste, Alber­to Fer­nán­dez, le sor­tant actuel qui ne se représente pas.

Comme dit Bernard Lav­il­liers, les Argentins sont fatigués. Ils n’y croient plus. Ils ne croient plus aux promess­es du péro­nisme, mais pas davan­tage à celles de la droite. Alors ils font comme les autres : ils se jet­tent dans les bras du pre­mier venu qui n’a pas encore été essayé et qui fait miroi­ter des lende­mains qui chantent, promet­tant d’en finir avec « la caste » des acca­pareurs de pou­voir inca­pables de faire le bon­heur du peu­ple, mais très com­pé­tents, en revanche, pour faire le leur pen­dant la durée de leur man­dat.

D’après le quo­ti­di­en La Nación, ses électeurs sont à chercher essen­tielle­ment en province, chez les jeunes de moins de trente ans, et plutôt côté mas­culin. «Dans cette tranche de l’électorat, non seule­ment Milei con­va­inc par ses idées, mais égale­ment par son dis­cours de résis­tance au fémin­isme. Nom­bre des jeunes de cet âge sont mal à l’aise avec l’inversion des rôles, par l’avancée des idées fémin­istes en général», pointe Juan May­ol, con­sul­tant d’un insti­tut de sondages. Qui plus est, depuis la crise san­i­taire et le très long con­fine­ment argentin, l’état est vécu par ceux-ci comme atten­ta­toire aux lib­ertés indi­vidu­elles.

Par ailleurs, aidées par la médi­ati­sa­tion sans cesse crois­sante de l’insécurité (une insécu­rité large­ment ali­men­tée par la crise économique et sociale), ses propo­si­tions de libéralis­er la vente et l’usage des armes font mouche auprès d’une pop­u­la­tion plus âgée et urbaine.

Alors, vote de protes­ta­tion ? Dans une large mesure, les Argentins ont souhaité en effet proclamer leur ras-le-bol des poli­tiques tra­di­tion­nelles, impuis­santes à amélior­er leur quo­ti­di­en et large­ment éclaboussées par de mul­ti­ples scan­dales de cor­rup­tion. (L’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er a été récem­ment con­damnée pour fraude aux marchés publics, et l’autre ancien prési­dent Mauri­cio Macri, d’une famille d’entrepreneurs très en vue, a été cité dans l’affaire des « Pana­ma papers »).

Reste à savoir s’ils con­firmeront en octo­bre-novem­bre. Auquel cas le petit trem­ble­ment de terre de dimanche dernier pour­rait se trans­former en véri­ta­ble tsuna­mi, por­tant au pou­voir un per­son­nage plus qu’équivoque, et jeter le pays dans un incon­nu par­ti­c­ulière­ment dan­gereux. Et extrême­ment inflam­ma­ble.

*

Un ami de Buenos Aires, dimanche soir, après les résul­tats, m’a envoyé un mes­sage What­sapp ent­hou­si­aste au sujet de ces résul­tats. J’é­tais assez atter­ré, et je lui ai donc fait cette réponse, que je vous traduis ci-dessous :

http://argentineceleste.2cbl.fr/files/2023/08/A‑propos-de-Milei.pdf

Présidentielle 2023 : c’est parti !

TOUR DE CHAUFFE

Cette fois, c’est lancé. A la fin de l’année, les Argentins vont retourn­er aux urnes pour chang­er de prési­dent de la République, comme tous les qua­tre ans.

Comme je vous l’avais expliqué ici, ils sont dotés d’un sys­tème élec­toral un peu dif­férent du nôtre. Comme chez nous, pour les lég­isla­tives comme pour la prési­den­tielle, les scruti­ns sont «majori­taires à deux tours». Au pre­mier, on choisit son can­di­dat préféré, au sec­ond, on élim­ine celui dont on ne veut surtout pas.

LE SYSTÈME ÉLECTORAL ARGENTIN

Mais chez nous, chaque par­ti est cen­sé présen­ter un seul can­di­dat pour chaque scrutin et chaque poste. S’il y a con­cur­rence interne, les par­tis organ­isent des pri­maires en appelant leurs mil­i­tants à choisir en amont de l’élec­tion.

Chez eux, pour cela, on organ­ise une sorte de tour prélim­i­naire, env­i­ron trois mois avant l’élection : les PASO, pour «Pri­marias Abier­tas Simul­tane­as Oblig­a­to­rias». Autrement dit, des pri­maires ouvertes et oblig­a­toires : tout le corps élec­toral est appelé aux urnes. A cette étape, chaque par­ti peut présen­ter plusieurs can­di­dats si ça lui chante, ou un seul.

Les électeurs votent pour un seul d’entre eux. Seuls les can­di­dats recueil­lant plus de 1,5% de voix auront accès à l’élection offi­cielle.
Il se peut alors que deux can­di­dats d’un même par­ti soient au-dessus de ce min­i­mum. En général et sauf dis­si­dence, rare, c’est naturelle­ment celui arrivé en tête qui représente finale­ment le par­ti.

Voilà pour le sys­tème. Les PASO vont donc avoir lieu à la mi-août. (Atten­tion, la mi-août, chez eux, ce ne sont pas du tout les vacances : on est en plein hiv­er !).

Je vous le fais en ver­sion presse française, façon course de petits chevaux. En tout, une ving­taine de can­di­dats de dif­férents par­tis sont sur la ligne de départ. Après ces pri­maires, il devrait donc rester à peu près une demi-douzaine de qual­i­fiés, max­i­mum.

FORCES EN PRÉSENCE

Comme le savent ceux qui lisent régulière­ment ce blog, l’Argentine se divise essen­tielle­ment en deux blocs (très) antag­o­nistes : les péro­nistes et les antipéro­nistes. Oubliez les par­tis tra­di­tion­nels tels qu’on les con­nait chez nous. En Argen­tine, la gauche social­iste et com­mu­niste ne pèse que quelques grammes dans la bal­ance poli­tique. Et ce, depuis tou­jours, même avant l’avènement de Juan Perón dans les années 40–50. L’écologie poli­tique est quant à elle totale­ment inex­is­tante.

La gauche est presque entière­ment con­tenue dans le péro­nisme. Même si celui-ci, pour­tant, recou­vre à peu près l’ensemble de l’échiquier poli­tique argentin, d’un extrême à l’autre. Je sais, c’est com­pliqué à com­pren­dre, même les Argentins ont par­fois du mal.

Pour vous don­ner une idée, entre 1989 et 1999, le prési­dent, c’était Car­los Men­em. Retenez ce nom, on va en repar­ler plus loin. Péro­niste, et… ultra-libéral. A droite toute. Rea­gan à côté, c’était qua­si­ment un social­iste. Entre 2003 et 2015, Nestor Kirch­n­er, puis sa femme, Cristi­na. Péro­nistes aus­si, mais cette fois, de gauche. Tout ce que l’Argentine compte de ban­quiers, indus­triels et grands pro­prié­taires ter­riens n’ont eu de cesse de les dégom­mer. Vous situez le para­doxe ?

La droite est tout aus­si mul­ti­forme. Le gros de la troupe est con­sti­tué par une alliance de par­tis qui vont du cen­tre à la droite libérale : Jun­tos por el Cam­bio (Ensem­ble pour le change­ment). Un peu plus à droite, est apparu un élec­tron libre, dont je vous ai par­lé ici et : Javier Milei.

Voilà pour les trois grandes ten­dances, les seules véri­ta­ble­ment com­péti­tives cette année. Les seules donc, dont je vais vous bailler les grandes lignes ci-après.

CANDIDATS PRINCIPAUX

Les péro­nistes, réu­nis sous la ban­nière de «L’union pour la patrie» (Unión por la patria), présen­tent deux can­di­dats con­cur­rents : Ser­gio Mas­sa et Juan Grabois (pronon­cez Graboïss’). Le pre­mier est large­ment favori en interne, puisque soutenu par le prési­dent sor­tant, Alber­to Fer­nán­dez, et surtout par l’icône pasion­ar­iesque du péro­nisme, Cristi­na Kirch­n­er.

Celle-ci, aus­si détestée par la droite qu’adulée par l’immense majorité des péro­nistes d’origine mod­este, ne peut pas se présen­ter, ren­due inéli­gi­ble par la jus­tice pour cor­rup­tion.

Ser­gio Mas­sa n’est pas un incon­nu. Min­istre de l’économie de l’actuel gou­verne­ment, il s’était déjà présen­té à la prési­den­tielle de 2015, et avait fini troisième der­rière l’élu, Mauri­cio Macri, et Cristi­na Kirch­n­er, la sor­tante de l’époque, battue.

Ce n’est donc pas un péro­niste pur jus, mais c’est pré­cisé­ment pour ça qu’on l’a choisi : pour ten­ter de retenir les déçus du péro­nisme sor­tant. C’est un peu le macro­niste de la course : ni de droite, ni de gauche. Pour le quo­ti­di­en La Nación, c’est même un can­di­dat Men­e­mi­noïde, autrement dit, dans la ligne de Car­los Men­em, dont nous par­lions ci-dessus.

Juan Grabois, lui, est un vrai péro­niste de gauche. Et même très à gauche. C’est son grand hand­i­cap, dans un pays qui, comme ailleurs, penche de plus en plus à droite. Les sondages le crédi­tent d’un petit 3%.

A droite, Jun­tos por el cam­bio pro­pose égale­ment une pri­maire, entre Patri­cia Bull­rich et Hora­cio Lar­reta.

La pre­mière est une descen­dante de deux « grandes familles » argen­tines : les Bull­rich et les Pueyred­dón. Spé­cial­iste des prob­lèmes de sécu­rité, elle a été min­istre de l’Intérieur avec Macri en 2015.

On pour­rait trou­ver son par­cours poli­tique atyp­ique, mais tout bien pen­sé il est assez clas­sique pour une femme issue de la grande bour­geoisie : mil­i­tante des jeuness­es péro­nistes révo­lu­tion­naires à 20 ans, sup­por­t­rice du gou­verne­ment péro­niste de droite de Men­em à 30, fon­da­trice d’un par­ti cen­triste à 47, et can­di­date de la droite libérale aujourd’hui. Poli­tique­ment, c’est une con­ser­va­trice ten­dance dure.

Son élec­tion con­sacr­erait le choix d’une prési­dente très à droite, par­ti­sane de la répres­sion des mou­ve­ments soci­aux et de la remise en ques­tion des poli­tiques de genre (LGBT, avorte­ment…)

Le sec­ond est l’actuel gou­verneur de Buenos Aires, Hora­cio Rodríguez Lar­reta. Écon­o­miste, il a été adjoint de Domin­go Cav­al­lo, min­istre de l’Économie sous Men­em en 1993. Il a été mem­bre du Par­ti Jus­ti­cial­iste (péro­niste) jusqu’en 2005, avant de rejoin­dre la coali­tion de cen­tre-droit Prop­ues­ta repub­li­cana (PRO) de Mauri­cio Macri.

Il représente la cau­tion «mod­érée» de Jun­tos por el cam­bio, pro­posant de ten­dre la main aux adver­saires péro­nistes, mil­i­tant pour une réc­on­cil­i­a­tion des Argentins. C’est à mon avis ce qui le con­damne dans ces pri­maires.

Car le cli­vage est trop fort. Avec ce pro­gramme, il se coupe de beau­coup d’électeurs à droite, sans pour autant pou­voir espér­er en gag­n­er à gauche, où on va plutôt se mobilis­er pour sauver le navire péro­niste en perdi­tion.

Et pour finir sur ces favoris, le fameux Milei. On se reportera avec prof­it à mes arti­cles précé­dents à son sujet (voir liens ci-dessus). Lui, c’est l’option cap­i­tal­isme sauvage, ver­sion retour à la jun­gle. L’État réduit à son strict min­i­mum, sup­pres­sion de toute poli­tique sociale, laiss­er-faire max­i­mum, carte entière­ment blanche aux cap­i­tal­istes de tout poil. On ouvre les vannes, et on voit qui pour­ra sur­nag­er dans le courant. Le Trump­isme, en beau­coup mieux !

(Pour la liste com­plète des 19 can­di­dats en lice, c’est ici).

LES PRONOS DE L’EXPERT DES CHAMPS DE COURSES

Si on en croit les sondages, trois can­di­dats se détachent du pelo­ton : Ser­gio Mas­sa, Patri­cia Bull­rich et Javier Milei.

Le quo­ti­di­en Clarín a ain­si mesuré la pop­u­lar­ité des dif­férents can­di­dats juste après l’annonce de la liste défini­tive. Voici les scores, en ne gar­dant que les votes « sûrs et cer­tains » :

Patri­cia Bull­rich : 22,7 % (Lar­reta est à 11)
Ser­gio Mas­sa : 17,8 % (Grabois : 3,3)
Javier Milei : 16 %

Cela reste ser­ré, mais une ten­dance se des­sine quand même assez net­te­ment. Si Bull­rich est élue, comme on sem­ble en pren­dre le chemin, l’Argentine suiv­ra le par­cours du Brésil, avec un temps de retard, en élisant une sorte de Bol­sonaro au féminin.

Alors, faites vos jeux. Bullrich/Bolsonaro, Massa/Macron ou Milei/Trump ? En tout cas une chose est sûre : l’Argentine de 2024 ne sera pas à gauche.

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GALERIE DE PORTRAITS

Dans l’or­dre : Patri­cia Bull­rich — Hora­cio Lar­reta — Ser­gio Mas­sa — Juan Grabois.