Élection surprise en Argentine !

Énorme sur­prise au vu des résul­tats de la prési­den­tielle argen­tine ce dimanche. Alors qu’on attendait la comète Milei, poussée par des sondages dont cer­tains avançaient même une pos­si­bil­ité d’élection dès le pre­mier tour, c’est Ser­gio Mas­sa, le représen­tant d’une majorité au pou­voir totale­ment décriée et décrédi­bil­isée qui arrive en tête !

Javier Milei, le Trump-Bol­sonaro argentin, ter­mine à plus de 7 points. Mais la plus grosse décon­v­enue est subie par la droite clas­sique, dont la can­di­date, Patri­cia Bull­rich, n’obtient que la troisième place et se voit donc défini­tive­ment élim­inée de la course à la prési­dence.

Voici les résul­tats presque défini­tifs don­nés par la presse argen­tine après plus de 98% des bul­letins dépouil­lés :

CANDIDAT MOUVEMENT TENDANCE RÉSULTAT
Ser­gio Mas­sa Unión por la patria Gauche péro­niste 36, 7 %
Javier Milei La lib­er­tad avan­za Ext. Dr. ultra libérale 30 %
Patri­cia Bull­rich Jun­tos por el cam­bio Droite clas­sique 24 %

Une fois de plus, les sondages se sont totale­ment ramassés. Ils prédi­s­aient une vic­toire nette du can­di­dat d’extrême-droite, et surtout une défaite sèche du can­di­dat de la majorité actuelle, plom­bé par ses résul­tats économiques cat­a­strophiques (Car pré­cisé­ment, Mas­sa est le min­istre de l’économie !), la divi­sion du mou­ve­ment péro­niste entre par­ti­sans de l’ancienne prési­dente – et très cli­vante – Cristi­na Kirch­n­er et ceux d’un péro­nisme plus recen­tré, et une cor­rup­tion endémique du pou­voir en place.

L’analyse de ces résul­tats totale­ment inat­ten­dus ne va pas être une par­tie de plaisir pour les spé­cial­istes du genre. Car jusqu’ici, l’impression dom­i­nante, c’était que les Argentins n’en pou­vaient plus, de ce gou­verne­ment, et allaient le bal­ay­er défini­tif. Mon cama­rade – et très con­ser­va­teur – Manuel prédi­s­ait même (bon, pré­dic­tion un brin auto-réal­isatrice, c’est sûr !) la dis­pari­tion défini­tive du péro­nisme. Rap­pelons quand même les résul­tats des pri­maires, qui n’annonçaient rien de bon pour le péro­nisme au pou­voir : Milei, 30%, la droite 28 et les péro­nistes 27 à répar­tir entre deux can­di­dats en lice.

De nou­veau, le péro­nisme mon­tre sa résilience, con­tre vents et marées. Comme il l’a finale­ment tou­jours fait depuis la chute de son leader charis­ma­tique en 1955.

La Nación de ce matin tente un début d’explication, dans son arti­cle «Le plan Mas­sa a fonc­tion­né : pourquoi il a tri­om­phé dans un pays au bord du gouf­fre». Pre­mier levi­er : la peur. En effet, de nom­breux argentins ne sur­vivent que grâce aux aides sociales. Or, tant Bull­rich que Milei présen­taient des pro­grammes annonçant leur sup­pres­sion. Selon La Nación, après la défaite des pri­maires (Voir ci-dessus), Mas­sa n’a pas lés­iné, juste­ment, sur leur aug­men­ta­tion. Et donc, pour le quo­ti­di­en de droite, sur le clien­télisme.

Tout en agi­tant le spec­tre d’augmentations mas­sives une fois la droite rev­enue au pou­voir : énergie, trans­ports, ali­men­ta­tion, ce dernier secteur se voy­ant d’ailleurs large­ment sub­ven­tion­né par l’État, plus dépen­si­er que jamais. Selon le très antipéro­niste édi­to­ri­al­iste Joaquin Morales Sóla, «On n’a jamais vu dans l’histoire, du moins sur ces dernières 40 années de démoc­ra­tie, un can­di­dat prési­den­tiel gaspiller autant d’argent pub­lic pour aider sa cam­pagne». Bref, résume La Nación, «on a bal­ayé les prob­lèmes sous le tapis», pour flat­ter la pop­u­lace apeurée.

Ce n’est pas entière­ment faux, mais vu l’état d’exaspération d’une majorité d’Argentins, ça reste un poil court.

Eduar­do Aliv­er­ti, dans le quo­ti­di­en de gauche Página/12, livre quelques autres expli­ca­tions. Selon lui, les out­rances de la droite (Milei et sa tronçon­neuse dans les meet­ings, annonçant le mas­sacre de l’État prov­i­dence, les attaques con­tre le Pape, la réha­bil­i­ta­tion de la dic­tature mil­i­taire…), le manque de lead­er­ship de la can­di­date de la droite clas­sique, la désunion de celle-ci, augu­rant de son inca­pac­ité à gou­vern­er, ain­si que le pro­fil plus rassem­bleur de Mas­sa auront fini par remo­bilis­er les électeurs les plus à gauche.

Ceci étant, qu’on soit de gauche ou de droite, il n’y a pas vrai­ment de quoi danser de joie à la lec­ture de ces résul­tats.

A gauche, d’une part, parce qu’on ne voit pas très bien com­ment ces 37% obtenus de haute lutte pour­raient faire des petits lors du deux­ième tour. L’électorat péro­niste s’est déjà large­ment mobil­isé lors du pre­mier, et il n’y a donc plus telle­ment de réserves. Mas­sa appelle à l’unité nationale en agi­tant le spec­tre du néo-fas­cisme représen­té par Milei, mais les chiffres sont là : à eux deux, les can­di­dats du rejet du péro­nisme ont engrangé plus de 53% des voix.

A droite, la défaite cuisante de Patri­cia Bull­rich sonne le début d’une prob­a­ble crise poli­tique interne. Jun­tos por el cam­bio ne représente plus une alter­na­tive crédi­ble au péro­nisme. C’est tou­jours plus facile après coup, mais on aurait pu le prévoir. La défaite de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri en 2019, après un seul man­dat, était un signe clair de désaf­fec­tion : la droite n’avait pas con­va­in­cu de sa capac­ité à sor­tir le pays de son marasme.

Autre signe assez éclairant : Mauri­cio Macri lui-même avait don­né l’impression, pen­dant la cam­pagne, de soutenir davan­tage Milei que la can­di­date de son pro­pre mou­ve­ment.

Le sen­ti­ment qui con­tin­ue de pré­domin­er, c’est celui qui pré­valait lors de la ter­ri­ble crise de 2001 : «Qué se vayan todos», qu’ils se bar­rent, tous. D’où la pop­u­lar­ité du météore pré­ten­du­ment anti­sys­tème Milei. A cette dif­férence près : le péro­nisme, au con­traire de la droite, garde indé­fectible­ment une base pop­u­laire solide, quoi qu’il arrive.

Reste à savoir ce que décideront les électeurs de Bull­rich. Naturelle­ment, Milei, assez déçu de son relatif échec, les appelle à se rassem­bler der­rière lui. Peut-il par­venir à en capter une assez large majorité pour pass­er ?

Math­é­ma­tique­ment, oui. Mais pour cela, il va lui fal­loir liss­er pas mal son dis­cours d’ici le sec­ond tour, car ses out­rances et une par­tie de son pro­gramme ne ras­surent guère cer­tains électeurs pas for­cé­ment prêts à aban­don­ner leur con­ser­vatisme pépère pour embrass­er un ultra-libéral­isme débridé. Déman­tel­er l’état prov­i­dence et inter­dire l’avortement, ça va, mais pro­pos­er une loi per­me­t­tant aux pères de renon­cer à leur droit à la pater­nité, ou rompre les rela­tions diplo­ma­tiques avec le Vat­i­can, ça dépasse un brin leurs lim­ites.

Les par­ti­sans de Milei, ceci dit, restent opti­mistes. «63% des Argentins souhait­ent le change­ment» et «avec 12% d’inflation, le péro­nisme ne peut pas gag­n­er». Mais c’est ce qu’ils dis­aient déjà avant ce dimanche !

Quoiqu’il en soit, le résul­tat du sec­ond tour garde un cer­tain sus­pens. Mais n’incite guère à l’euphorie. Car quel que soit le vain­queur du 19 novem­bre prochain, l’Argentine se réveillera plus divisée que jamais. Qu’elle ait main­tenu au pou­voir un gou­verne­ment qui a jusqu’ici large­ment échoué à revi­talis­er l’économie du pays, ou lais­sé la place à un pop­ulisme d’extrême-droite totale­ment imprévis­i­ble. Ou, au con­traire, trop prévis­i­ble.

C’est ce qui se passe, générale­ment, lorsque la poli­tique ne pro­pose plus, hélas, que de mau­vais­es solu­tions.

Ajou­tons pour être com­plet que quelque soit le vain­queur du sec­ond tour, il n’au­ra pas de majorité claire au Par­lement pour gou­vern­er. En effet, il y avait égale­ment des élec­tions lég­isla­tives et régionales ce dimanche, pour renou­vel­er une par­tie des députés et gou­verneurs de provinces.

L’Assem­blée compte 257 élus. A l’is­sue de ce scrutin, les péro­nistes en ont 108, la droite clas­sique de Bull­rich 93, et les lib­er­taires de Milei 34. Au Sénat (72 élus), la répar­ti­tion est de, respec­tive­ment, 34, 24 et 8. Autant dire que ça promet de vigoureuses séances, une fois le nou­veau gou­verne­ment com­posé !

PS : et la gauche tra­di­tion­nelle, dans tout ça ? Ah, la can­di­date du FIT‑U (Front de gauche et des tra­vailleurs) a obtenu 2,7% des voix, et la gauche doit se con­tenter de 5 sièges à l’Assem­blée et aucun au Sénat. En Argen­tine, la gauche, c’est comme les écol­o­gistes : à peu près per­son­ne ne sait ce que c’est.

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Voir aus­si sur ce blog les arti­cles sur Milei :

Milei un autre Trump?

Que/qui porte Milei ?

Et la présen­ta­tion des dif­férents can­di­dats, avant les pri­maires générales d’août.

 

 

 

L’Argentine en demies !

Bon, ça fait des lus­tres que mon cama­rade et hébergeur Christophe me tanne pour que je vous baille un arti­cle sur un des sports le plus pop­u­laires d’Argentine : le rug­by.

J’ai beau lui expli­quer que ques­tion com­pé­tence sportive, ma légitim­ité est à peu près aus­si évi­dente que celle, au hasard, de not’ bon prési­dent Picard pour expli­quer la cuis­son des fricadelles, il insiste. (Bon, pas trop, quand même. Dans ses con­nais­sances, il ne manque pas de poin­tures sur le sujet, à com­mencer par lui-même, ce qui devrait lui per­me­t­tre de rel­a­tivis­er ma pro­pre exper­tise !)

M’enfin, tout de même, en ce moment, c’est la coupe du monde de rug­by (Je plains ceux qui n’en ont pas enten­du par­ler, ça ne doit pas être très con­fort­able de vivre dans une cave à champignons ou un abri atom­ique). Et l’Argentine fait par­tie des quelques équipes qui ne se pren­nent pas des bran­lées mémorables dès qu’elles affron­tent un des mon­stres de la com­péti­tion. Mieux : bien que seule­ment sur un strapon­tin, elle en fait un peu par­tie, des mon­stres en ques­tion.

Bon, je dis­ais que le rug­by, en Argen­tine, est un des sports les plus pop­u­laires. Ce n’est pas entière­ment vrai. Au sens strict du terme. Tout comme le polo (voir ici), même si c’est un sport appré­cié du grand pub­lic, il est l’apanage, avant tout, d’une élite. La jeunesse du rug­by, ce sont plutôt des fils à papa. On est loin, donc, très loin, du car­ac­tère «popu» du foot­ball, LE sport argentin par excel­lence. Ou du moins, le sport des Argentins.

Cela n’empêche. L’Argentine pos­sède une excel­lente équipe nationale. Les Pumas, qu’elle s’appelle. Ce qui sonne, avouons-le, net­te­ment plus féroce que «les bleus», «le quinze de la rose» ou encore, «les kiwis». Dom­mage qu’en rug­by comme ailleurs, l’habit ne fasse pas le moine.

Actuelle­ment, les Argentins fig­urent en huitième posi­tion du classe­ment mon­di­al des équipes nationales. Juste devant l’Australie et les Fid­ji. Et surtout, juste der­rière le Pays de Galles, et ça, ça devrait chang­er. Car avant-hier mes­dames-messieurs, juste­ment, les Argentins ont défait les Gal­lois en quarts de finale de la Coupe du monde ! Et pas qu’un peu : 29–17.

Les voilà donc propul­sés en demies ! C’est-à-dire, si on me suit bien, qu’ils vont fig­ur­er par­mi les qua­tre meilleures équipes du tournoi !

Bon, d’accord, leur match con­tre les Gal­lois, ce n’était pas la par­tie du siè­cle. On glosera encore longtemps, j’imagine, sur ce fameux tirage au sort qui a fait que ces quarts de finale se sont retrou­vés partagés en deux tableaux totale­ment asymétriques. D’un côté, les qua­tre favoris priés de s’entretuer (Irlande-Nou­velle-Zélande ; France-Afrique du sud), de l’autre, qua­tre sec­onds couteaux qui n’auraient cer­taine­ment bat­tu aucun des qua­tre pre­miers s’ils avaient dû, juste­ment, les affron­ter en quarts (Galles-Argen­tine ; Angleterre-Fid­ji).

La fédé inter­na­tionale a dû le sen­tir, puisque, hasard ou pas, les duels des géants avaient lieu au stade de France tan­dis que les petits poucets n’avaient droit qu’au vélo­drome de Mar­seille.

On ne don­nait pas cher des chances des Argentins, dans ce quart. Les quo­ti­di­ens et book­mak­ers gal­lois et anglais s’en léchaient les babines à l’avance, annonçant une large vic­toire des « dia­bles rouges » par au moins dix points d’écart.

 

Tra­duc­tion : « Pour la presse gal­loise, leur équipe a gag­né d’avance con­tre les Pumas. Les jour­nal­istes gal­lois annon­cent une vic­toire par au moins dix points d’écart, le Prince De Galles fera même le déplace­ment au stade pour assis­ter au tri­om­phe »

Et il faut bien dire que le début de la par­tie sem­blait leur don­ner rai­son. Emprun­tés, lents, indis­ci­plinés, les Argentins ont très mal débuté la ren­con­tre, et on était fondé à croire que celle-ci n’allait être qu’un long cal­vaire pour des félidés qui sem­blaient mal digér­er le poireau. Après 39 min­utes de jeu, ils avaient déjà les fameux dix points de retards prévus par les jour­nal­istes gal­lois.

Heureuse­ment, ques­tion de faire des fautes idiotes, le quinze rouge n’était pas mal placé non plus. Cinq min­utes plus tard, le buteur gau­cho, Emil­iano Bof­fel­li, avait passé deux pénal­ités. Plus que ‑4 à la mi-temps, on pou­vait garder espoir du côté des bleus et blancs.

Petit, l’espoir, tant, vu du pub­lic, on avait l’impression que les Gal­lois les dom­i­naient de plusieurs têtes. Mais le pub­lic, juste­ment, était net­te­ment plus bleu ciel que rouge. Je ne sais pas com­ment ils font, les Argentins, pour être aus­si nom­breux dans les stades français cette année. Quand on voit dans quel état est l’économie de leur pays, on peut se deman­der où tous ces gens ont trou­vé le bud­get astronomique néces­saire pour tra­vers­er l’Atlantique et se pay­er un séjour de près de deux mois pour assis­ter au tournoi. Quand je vous dis­ais que là-bas le rug­by est plutôt un sport de rich­es…

Ce same­di c’était pour­tant une évi­dence : les Argentins étaient plus nom­breux que les Gal­lois, et cri­aient net­te­ment plus fort. Je n’ai jamais rien com­pris à ces his­toires de «pub­lic qui vous porte» et de «sou­tien qui vous gal­vanise», mais le fait est là : après la pause, les gau­chos ont sem­blé revenir gon­flés à bloc. Et un tout autre match com­mença. On eut même l’impression que les joueurs s’étaient con­tentés d’échanger leurs mail­lots, telle­ment les uns sem­blaient avoir adop­té le jeu des autres.

Les celtes offraient deux nou­velles pénal­ités à Bof­fel­li, qui fai­sait bas­culer son équipe en tête. 12–10. Les chants gal­lois étaient subite­ment éteints, et la grin­ta argen­tine, aus­si désor­don­née que bruyante, se pous­sait du col. Léger coup de froid avec le deux­ième essai gal­lois : les défenseurs argentins, comme le chien qui croit que la baballe est lancée, s’étaient pré­cip­ités sans se ren­dre compte que Tomos Williams l’avait finale­ment gardée au chaud sous son coude droit. 12–17.

Il restait encore 23 min­utes à jouer, mais tout le monde avait l’air bien fatigué. Le match, déjà jugé assez brouil­lon par les com­men­ta­teurs Lar­tot et Yachvili, bais­sa encore en qual­ité. Mais surtout, hélas pour eux, du côté gal­lois. Ceux-ci se virent enfon­cés au ras de leur ligne par la masse bleue et blanche qui envoya le «Rochelais» Sclavi pos­er le bal­lon pile sur la ligne. 19–17.

A la 77ème minute, l’ouvreur gal­lois rem­plaçant voy­ait sa passe mal cal­culée inter­cep­tée par Nico­las Sanchez, qui filait dans l’en-but. Il faut dire que lui avait encore des jambes et pour cause : il n’était entré en jeu que depuis dix min­utes. L’Argentine repre­nait le com­man­de­ment pour ne plus le lâch­er. 26–17, puis 29–17 après une dernière pénal­ité passée par Sanchez : les book­mak­ers gal­lois buvaient le bouil­lon, et les Argentins, du petit lait.

Voilà donc les Argentins en demie finale. Vu leur niveau réel, on trou­vera très injuste, par ailleurs, que les Français, de leur côté, n’y soient pas. Nos bleus, eux, avaient un adver­saire bien plus cori­ace à se coltin­er en quarts (l’Afrique du Sud), et ont échoué d’un rien. En atten­dant, dans cette coupe de monde qui a pour­tant lieu en France, à plus de 10 000 kilo­mètres de Buenos Aires, l’Argentine restera comme une des qua­tre meilleures équipes. Avec L’Angleterre, L’Afrique du Sud et, comme d’habitude, la Nou­velle-Zélande. Si on avait dit ça à mon cama­rade Ben­i­to, il y a deux mois, il m’aurait traité de « chi­fla­do » (cinglé). Comme quoi le rug­by reste, somme toute, égale­ment un jeu de hasard.

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Un petit tour de la presse argen­tine :

1. Les Pumas, en demies finales du Mon­di­al : dans l’échelle des vic­toires, à quel niveau se situe celle con­tre le Pays de Galles ? (La Nación)

2. Les Pumas et les réper­cus­sions de leur grande vic­toire : du coup de poing sur la table aux émo­tions changeantes du Prince de Galles (La Nación)

3. Les Pumas rem­por­tent une par­tie épique et sont en demies pour la troisième fois de leur his­toire (Clarín)

L’Argentine sur Netflix

Bon, je vais faire de la pub pour une firme multi­na­tionale que je n’aime pas par­ti­c­ulière­ment, et dont je n’utilise que très rarement les ser­vices, mais cette fois, c’est pour la cause.

En effet, le 14 sep­tem­bre prochain sur Net­flix sort une nou­velle série qui devrait ravir tous les ama­teurs de lit­téra­ture argen­tine.

Bon, cette série, para­doxale­ment, sera… mex­i­caine, et donc située au Mex­ique, avec des acteurs et actri­ces en majorité Mexicain(e)s. N’empêche, la série est tirée d’un roman argentin, d’une autrice dont je viens présen­te­ment, et preste­ment, vous faire l’éloge.

Je l’avoue, je l’ai décou­verte il y a peu, grâce aux con­seils avisés du (selon moi) meilleur lecteur de toute la rive sud du Río de la Pla­ta, mon cama­rade Manuel Sil­va, rési­dent à la fois du quarti­er pop­u­laire de La Boca à Buenos Aires et de la cam­pagne paraguayenne, où il fait de nom­breux voy­ages pour s’occuper de ses orchidées.

Vous allez me dire : on s’en tam­ponne, des orchidées du Manuel. Je com­prends ça, mais moi, je vois bien toute l’influence qu’elles ont sur son extra­or­di­naire acuité d’analyse du réal­isme mag­ique de la lit­téra­ture sud-améri­caine, dont il est un véri­ta­ble spé­cial­iste. Sans les paysages du Paraguay, effet papil­lon, je n’en aurais sans doute jamais appris autant sur les ressorts de l’écriture de Gar­cía Mar­quez, de José Luis Borges ou de Julio Cortázar. Mais j’en par­lerai peut-être une autre fois, ce n’est pas le sujet ici.

Le sujet, c’est la prochaine série mex­i­caine, donc. «Las viu­das de los jueves», elle va s’appeler. Exacte­ment comme le roman dont elle est tirée. Et c’est là qu’intervient la lit­téra­ture argen­tine : le roman en ques­tion est de Clau­dia Piñeiro, autrice de dix romans depuis 2006, ain­si que plusieurs ouvrages de théâtre, de lit­téra­ture de jeunesse, et de deux recueils de nou­velles.

Une col­lec­tion­neuse de prix lit­téraires : pas moins de neuf en moins de vingt ans ! Mais bon on le sait, ce ne sont pas les prix qui font les grands écrivains. Enfin, pas for­cé­ment. On a bien filé le Goncourt à Jean Cau (1961) et à Michel Houelle­becq (2010) et jamais à Ray­mond Que­neau ou à Georges Simenon. Si c’est pas de l’injustice.

Clau­dia Piñeiro, ce n’est pas seule­ment une roman­cière. A la base, c’est une soci­o­logue con­trar­iée. En 1978, elle avait 18 ans et se des­ti­nait à cette car­rière, manque de chance, les mil­i­taires venaient de pren­dre le pou­voir et décréter que la soci­olo­gie, c’était sub­ver­sif. Fer­me­ture de la fac, inscrip­tion en Sci­ences éco, en route vers une car­rière de compt­able ! On com­prend mieux qu’en par­al­lèle avec tous ces chiffres, elle se soit mise aux let­tres. Faut bien souf­fler un peu.

Elle com­mence par écrire pour les petits. Peut-être parce qu’elle trou­ve ça plus facile, et moins engageant. Rien n’est moins sûr, mais ça lui met le pied à l’étrier, parce qu’elle a la chance, et surtout le mérite, de non seule­ment être pub­liée, mais de gag­n­er en suiv­ant son pre­mier prix de la série de neuf. Pre­mière pub­li­ca­tion donc en 2004, mais naturelle­ment, il y a déjà belle lurette qu’elle empile les man­u­scrits. Son pre­mier vrai roman, inédit à ce jour, «El secre­to de las rubias» (le secret des blondes) date de 1991.

Pre­mier suc­cès avec le roman «Tuya» (Tienne), final­iste du pres­tigieux prix Plan­e­ta. Je ne l’ai pas lu, je ne peux donc pas vous en par­ler. En 2005, sort celui qui va don­ner lieu à notre série ciné­matographique : «Las viu­das de los jueves», Les veuves du jeu­di en ver­sion française (Actes Sud).

Elle y décrit un univers qu’elle repren­dra plus tard comme décor dans un autre roman, polici­er celui-ci : «Betibú» (pour Bet­ty boop). Celui des lotisse­ments fer­més, vous savez, ces cités pro­tégées, sortes de réserve des class­es supérieures qui s’enferment pour éviter toute con­ta­gion avec les gueux du dehors (de la vraie vie, quoi), et surtout, vivre une vie tran­quille dans un espace hyper sécurisé.

En Argen­tine, ça fait florès. Murs d’enceinte, bar­rières automa­tiques, gar­di­ens intraita­bles, école spé­ci­fique pour les enfants, mag­a­sins, bref, vase clos. On y reste entre soi, tout le monde se con­nait, les règles sont strictes et tout le monde les respecte sous peine d’être mis au ban. Et donc, on s’y sent en par­faite sécu­rité, même en plein milieu d’un quarti­er de ban­lieue mod­este, qu’on ne tra­verse qu’en grosse bag­nole à vit­res fumées, sans jamais s’y arrêter.

Les Altos de la Cas­ca­da sont un “coun­try”, comme l’appellent les Argentins, comme bien d’autres. On y vit entre bons voisins, qui devi­en­nent sou­vent des amis. Chaque jeu­di, une bande de potes se réu­nit tra­di­tion­nelle­ment pour boire, manger, dis­cuter, jouer, bref, se don­ner du bon temps. Sans les femmes. Qui se surnom­ment, par déri­sion, les «veuves du jeu­di».

Toute une mini société, où s’agitent pour­tant tout comme ailleurs les mêmes pas­sions, les mêmes tricheries, les mêmes frus­tra­tions, et, sou­vent, le même ennui. Une société pré­caire, de sur­croit. Le moin­dre aléa, mal­adie, perte d’emploi, et on n’existe plus. Quand on vit sur un fil, il ne faut surtout pas gliss­er.

Mais nous sommes en 2001. Une des pires crises économiques que l’Argentine ait con­nu depuis longtemps. Un effon­drement, après dix ans de ges­tion ultra-libérale de Car­los Men­em, pour­tant l’idole des class­es supérieures. Les Altos de la Cas­ca­da ont beau être isolés du reste du monde, leurs habi­tants sont bien oblig­és de tra­vailler à l’extérieur. Dans de vraies entre­pris­es, soumis­es aux soubre­sauts de l’économie.

Et c’est là que tout com­mence à se grip­per. Pour ter­min­er en tragédie.
Je ne sais pas ce que va don­ner la série. Dans le roman, Clau­dia Piñeiro nous livre une descrip­tion implaca­ble de cet univers glaçant, cette bulle qui ne peut que finir par éclater, tant le dôme de pro­tec­tion au-dessus de ces familles rich­es parait frag­ile et prêt à se bris­er à tout instant.

J’ai vu une bande annonce, j’ai l’impression qu’ils se sont davan­tage cen­trés sur les rap­ports entre habi­tants et les intrigues croisées que, comme Clau­dia Piñeiro, sur l’examen cri­tique de ces «par­adis» fer­més qui ressem­blent comme deux gouttes d’eau à des enfers dorés. Mais ça, on ne le saura qu’en regar­dant la série. Sor­tie prévue, donc, le 14 sep­tem­bre sur Net­flix.

Bande annonce offi­cielle ici. Et .

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A part ça, Clau­dia Piñeiro a écrit d’autres livres large­ment dignes d’intérêt. J’ai déjà cité «Betibú», une enquête poli­cière mené par une roman­cière et un jour­nal­iste, et qui se déroule égale­ment dans une de ces cités exclu­sives. Ver­sion française : Beti­bou, chez Actes sud (Il y a eu un film en 2011, de Miguel Cohan).

En français, on trou­ve égale­ment Une chance minus­cule (Una suerte pequeña, en espag­nol), qui racon­te l’histoire trag­ique d’une jeune femme respon­s­able mal­gré elle d’un effroy­able acci­dent, et qui ne peut le sur­mon­ter qu’au prix d’un aban­don qui con­stitue, au final, une dou­ble peine. Un réc­it là aus­si implaca­ble, qui fait penser au for­mi­da­ble «Atone­ment» (Expi­a­tion) de l’Anglais Ian Mc Ewan. Ver­sion française tou­jours chez Actes sud.

Pour ceux qui peu­vent lire en espag­nol, je con­seille égale­ment son dernier en date, «Cat­e­drales», pas encore traduit. L’histoire d’un crime atroce et resté impuni pen­dant trente ans, mêlant secret famil­ial, reli­gion et exil sans retour (Résumé com­plet en lien).

Une autrice à décou­vrir. Per­son­nelle­ment, j’en suis à mon 5ème bouquin en autant de mois, et je ne lis pas que ça, naturelle­ment. Ne me deman­dez pas par lequel com­mencer, je les ai tous dévorés.

Clau­dia Piñeiro

Séisme électoral en Argentine !

Il fal­lait s’y atten­dre, et pour­tant, le résul­tat laisse tout le monde pan­tois, à com­mencer par les insti­tuts de sondage. On devrait pour­tant être habitué : là-bas comme chez nous, ils se trompent régulière­ment d’élection en élec­tion !

Javier Milei était don­né troisième et en perte de vitesse, il est pour­tant arrivé pre­mier ! On avait présen­té ici ce can­di­dat «anti-sys­tème», frère jumeau du Trump nord-améri­cain. Mêmes idées, même pro­gramme, même coif­fure. Et même dérè­gle­ment men­tal.

Javier Milei

Son pro­gramme ? Régler le prob­lème de l’hyper-inflation par la dol­lar­i­sa­tion de l’économie (en gros, faire du dol­lar la mon­naie offi­cielle), réduire l’état à sa plus sim­ple expres­sion en sup­p­ri­mant la plu­part des ser­vices publics, libéralis­er l’économie à la façon des Chica­go Boys de Pinochet, sup­primer les pro­grammes soci­aux, inter­dire l’avortement, libéralis­er les ventes d’armes et d’organes, et en finir avec «la farce» du change­ment cli­ma­tique, inven­tée par la gauche pour faire peur au bon peu­ple.

Un pro­gramme déli­rant, mais c’est un can­di­dat déli­rant, dépas­sant Trump sur sa droite. Un demi-fou, pour ne pas dire un fou tout entier.

Bon, pas de panique, il n’est pas encore le nou­veau prési­dent argentin. Il ne s’agissait cette fois que d’une pri­maire. Comme je l’ai expliqué ici, le sys­tème élec­toral argentin est à trois tours : un, des pri­maires pour désign­er ceux qui seront les can­di­dats offi­ciels de chaque par­ti, puis ensuite deux tours comme chez nous, qui auront lieu fin octo­bre début novem­bre.

N’empêche, c’est un sacré coup de semonce. Milei a obtenu plus de 7 mil­lions de voix, 30% des suf­frages exprimés. Der­rière, on trou­ve les deux can­di­dats de la droite (Jun­tos por el cam­bio, ensem­ble pour le change­ment), 28%, puis les deux can­di­dats du par­ti au pou­voir, «Unión por la patria», 27 %. Comme prévu, les can­di­dats offi­ciels seront en octo­bre Milei, Patri­cia Bull­rich (que l’on com­pare sou­vent à l’Italienne Mel­oni) et Ser­gio Mas­sa, actuel min­istre de l’économie.

Qu’est-ce qui peut expli­quer le vote des 7 mil­lions d’Argentins qui se sont portés sur l’anar d’extrême-droite ? En grande par­tie, naturelle­ment, on peut point­er l’usure du pou­voir et le rejet, comme partout, des poli­tiques tra­di­tion­nelles, à bout de souf­fle et jugées large­ment cor­rompues et détachées des préoc­cu­pa­tions des gens ordi­naires.

Depuis 2003, le péro­nisme de gauche, dit aus­si «kirch­ner­isme», du nom des deux prési­dents qui se sont suc­cédés, Nestor (2003–2007) et Cristi­na Kirch­n­er (2007–2015), a gou­verné pen­dant 20 ans, à peine entre­coupés de qua­tre ans du gou­verne­ment de droite de Mauri­cio Macri (2015–2019), qui a lui aus­si large­ment échoué dans sa ten­ta­tive de relancer une économie atone et a dû laiss­er sa place à un autre péro­niste, Alber­to Fer­nán­dez, le sor­tant actuel qui ne se représente pas.

Comme dit Bernard Lav­il­liers, les Argentins sont fatigués. Ils n’y croient plus. Ils ne croient plus aux promess­es du péro­nisme, mais pas davan­tage à celles de la droite. Alors ils font comme les autres : ils se jet­tent dans les bras du pre­mier venu qui n’a pas encore été essayé et qui fait miroi­ter des lende­mains qui chantent, promet­tant d’en finir avec « la caste » des acca­pareurs de pou­voir inca­pables de faire le bon­heur du peu­ple, mais très com­pé­tents, en revanche, pour faire le leur pen­dant la durée de leur man­dat.

D’après le quo­ti­di­en La Nación, ses électeurs sont à chercher essen­tielle­ment en province, chez les jeunes de moins de trente ans, et plutôt côté mas­culin. «Dans cette tranche de l’électorat, non seule­ment Milei con­va­inc par ses idées, mais égale­ment par son dis­cours de résis­tance au fémin­isme. Nom­bre des jeunes de cet âge sont mal à l’aise avec l’inversion des rôles, par l’avancée des idées fémin­istes en général», pointe Juan May­ol, con­sul­tant d’un insti­tut de sondages. Qui plus est, depuis la crise san­i­taire et le très long con­fine­ment argentin, l’état est vécu par ceux-ci comme atten­ta­toire aux lib­ertés indi­vidu­elles.

Par ailleurs, aidées par la médi­ati­sa­tion sans cesse crois­sante de l’insécurité (une insécu­rité large­ment ali­men­tée par la crise économique et sociale), ses propo­si­tions de libéralis­er la vente et l’usage des armes font mouche auprès d’une pop­u­la­tion plus âgée et urbaine.

Alors, vote de protes­ta­tion ? Dans une large mesure, les Argentins ont souhaité en effet proclamer leur ras-le-bol des poli­tiques tra­di­tion­nelles, impuis­santes à amélior­er leur quo­ti­di­en et large­ment éclaboussées par de mul­ti­ples scan­dales de cor­rup­tion. (L’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er a été récem­ment con­damnée pour fraude aux marchés publics, et l’autre ancien prési­dent Mauri­cio Macri, d’une famille d’entrepreneurs très en vue, a été cité dans l’affaire des « Pana­ma papers »).

Reste à savoir s’ils con­firmeront en octo­bre-novem­bre. Auquel cas le petit trem­ble­ment de terre de dimanche dernier pour­rait se trans­former en véri­ta­ble tsuna­mi, por­tant au pou­voir un per­son­nage plus qu’équivoque, et jeter le pays dans un incon­nu par­ti­c­ulière­ment dan­gereux. Et extrême­ment inflam­ma­ble.

*

Un ami de Buenos Aires, dimanche soir, après les résul­tats, m’a envoyé un mes­sage What­sapp ent­hou­si­aste au sujet de ces résul­tats. J’é­tais assez atter­ré, et je lui ai donc fait cette réponse, que je vous traduis ci-dessous :

http://argentineceleste.2cbl.fr/files/2023/08/A‑propos-de-Milei.pdf

Présidentielle 2023 : c’est parti !

TOUR DE CHAUFFE

Cette fois, c’est lancé. A la fin de l’année, les Argentins vont retourn­er aux urnes pour chang­er de prési­dent de la République, comme tous les qua­tre ans.

Comme je vous l’avais expliqué ici, ils sont dotés d’un sys­tème élec­toral un peu dif­férent du nôtre. Comme chez nous, pour les lég­isla­tives comme pour la prési­den­tielle, les scruti­ns sont «majori­taires à deux tours». Au pre­mier, on choisit son can­di­dat préféré, au sec­ond, on élim­ine celui dont on ne veut surtout pas.

LE SYSTÈME ÉLECTORAL ARGENTIN

Mais chez nous, chaque par­ti est cen­sé présen­ter un seul can­di­dat pour chaque scrutin et chaque poste. S’il y a con­cur­rence interne, les par­tis organ­isent des pri­maires en appelant leurs mil­i­tants à choisir en amont de l’élec­tion.

Chez eux, pour cela, on organ­ise une sorte de tour prélim­i­naire, env­i­ron trois mois avant l’élection : les PASO, pour «Pri­marias Abier­tas Simul­tane­as Oblig­a­to­rias». Autrement dit, des pri­maires ouvertes et oblig­a­toires : tout le corps élec­toral est appelé aux urnes. A cette étape, chaque par­ti peut présen­ter plusieurs can­di­dats si ça lui chante, ou un seul.

Les électeurs votent pour un seul d’entre eux. Seuls les can­di­dats recueil­lant plus de 1,5% de voix auront accès à l’élection offi­cielle.
Il se peut alors que deux can­di­dats d’un même par­ti soient au-dessus de ce min­i­mum. En général et sauf dis­si­dence, rare, c’est naturelle­ment celui arrivé en tête qui représente finale­ment le par­ti.

Voilà pour le sys­tème. Les PASO vont donc avoir lieu à la mi-août. (Atten­tion, la mi-août, chez eux, ce ne sont pas du tout les vacances : on est en plein hiv­er !).

Je vous le fais en ver­sion presse française, façon course de petits chevaux. En tout, une ving­taine de can­di­dats de dif­férents par­tis sont sur la ligne de départ. Après ces pri­maires, il devrait donc rester à peu près une demi-douzaine de qual­i­fiés, max­i­mum.

FORCES EN PRÉSENCE

Comme le savent ceux qui lisent régulière­ment ce blog, l’Argentine se divise essen­tielle­ment en deux blocs (très) antag­o­nistes : les péro­nistes et les antipéro­nistes. Oubliez les par­tis tra­di­tion­nels tels qu’on les con­nait chez nous. En Argen­tine, la gauche social­iste et com­mu­niste ne pèse que quelques grammes dans la bal­ance poli­tique. Et ce, depuis tou­jours, même avant l’avènement de Juan Perón dans les années 40–50. L’écologie poli­tique est quant à elle totale­ment inex­is­tante.

La gauche est presque entière­ment con­tenue dans le péro­nisme. Même si celui-ci, pour­tant, recou­vre à peu près l’ensemble de l’échiquier poli­tique argentin, d’un extrême à l’autre. Je sais, c’est com­pliqué à com­pren­dre, même les Argentins ont par­fois du mal.

Pour vous don­ner une idée, entre 1989 et 1999, le prési­dent, c’était Car­los Men­em. Retenez ce nom, on va en repar­ler plus loin. Péro­niste, et… ultra-libéral. A droite toute. Rea­gan à côté, c’était qua­si­ment un social­iste. Entre 2003 et 2015, Nestor Kirch­n­er, puis sa femme, Cristi­na. Péro­nistes aus­si, mais cette fois, de gauche. Tout ce que l’Argentine compte de ban­quiers, indus­triels et grands pro­prié­taires ter­riens n’ont eu de cesse de les dégom­mer. Vous situez le para­doxe ?

La droite est tout aus­si mul­ti­forme. Le gros de la troupe est con­sti­tué par une alliance de par­tis qui vont du cen­tre à la droite libérale : Jun­tos por el Cam­bio (Ensem­ble pour le change­ment). Un peu plus à droite, est apparu un élec­tron libre, dont je vous ai par­lé ici et : Javier Milei.

Voilà pour les trois grandes ten­dances, les seules véri­ta­ble­ment com­péti­tives cette année. Les seules donc, dont je vais vous bailler les grandes lignes ci-après.

CANDIDATS PRINCIPAUX

Les péro­nistes, réu­nis sous la ban­nière de «L’union pour la patrie» (Unión por la patria), présen­tent deux can­di­dats con­cur­rents : Ser­gio Mas­sa et Juan Grabois (pronon­cez Graboïss’). Le pre­mier est large­ment favori en interne, puisque soutenu par le prési­dent sor­tant, Alber­to Fer­nán­dez, et surtout par l’icône pasion­ar­iesque du péro­nisme, Cristi­na Kirch­n­er.

Celle-ci, aus­si détestée par la droite qu’adulée par l’immense majorité des péro­nistes d’origine mod­este, ne peut pas se présen­ter, ren­due inéli­gi­ble par la jus­tice pour cor­rup­tion.

Ser­gio Mas­sa n’est pas un incon­nu. Min­istre de l’économie de l’actuel gou­verne­ment, il s’était déjà présen­té à la prési­den­tielle de 2015, et avait fini troisième der­rière l’élu, Mauri­cio Macri, et Cristi­na Kirch­n­er, la sor­tante de l’époque, battue.

Ce n’est donc pas un péro­niste pur jus, mais c’est pré­cisé­ment pour ça qu’on l’a choisi : pour ten­ter de retenir les déçus du péro­nisme sor­tant. C’est un peu le macro­niste de la course : ni de droite, ni de gauche. Pour le quo­ti­di­en La Nación, c’est même un can­di­dat Men­e­mi­noïde, autrement dit, dans la ligne de Car­los Men­em, dont nous par­lions ci-dessus.

Juan Grabois, lui, est un vrai péro­niste de gauche. Et même très à gauche. C’est son grand hand­i­cap, dans un pays qui, comme ailleurs, penche de plus en plus à droite. Les sondages le crédi­tent d’un petit 3%.

A droite, Jun­tos por el cam­bio pro­pose égale­ment une pri­maire, entre Patri­cia Bull­rich et Hora­cio Lar­reta.

La pre­mière est une descen­dante de deux « grandes familles » argen­tines : les Bull­rich et les Pueyred­dón. Spé­cial­iste des prob­lèmes de sécu­rité, elle a été min­istre de l’Intérieur avec Macri en 2015.

On pour­rait trou­ver son par­cours poli­tique atyp­ique, mais tout bien pen­sé il est assez clas­sique pour une femme issue de la grande bour­geoisie : mil­i­tante des jeuness­es péro­nistes révo­lu­tion­naires à 20 ans, sup­por­t­rice du gou­verne­ment péro­niste de droite de Men­em à 30, fon­da­trice d’un par­ti cen­triste à 47, et can­di­date de la droite libérale aujourd’hui. Poli­tique­ment, c’est une con­ser­va­trice ten­dance dure.

Son élec­tion con­sacr­erait le choix d’une prési­dente très à droite, par­ti­sane de la répres­sion des mou­ve­ments soci­aux et de la remise en ques­tion des poli­tiques de genre (LGBT, avorte­ment…)

Le sec­ond est l’actuel gou­verneur de Buenos Aires, Hora­cio Rodríguez Lar­reta. Écon­o­miste, il a été adjoint de Domin­go Cav­al­lo, min­istre de l’Économie sous Men­em en 1993. Il a été mem­bre du Par­ti Jus­ti­cial­iste (péro­niste) jusqu’en 2005, avant de rejoin­dre la coali­tion de cen­tre-droit Prop­ues­ta repub­li­cana (PRO) de Mauri­cio Macri.

Il représente la cau­tion «mod­érée» de Jun­tos por el cam­bio, pro­posant de ten­dre la main aux adver­saires péro­nistes, mil­i­tant pour une réc­on­cil­i­a­tion des Argentins. C’est à mon avis ce qui le con­damne dans ces pri­maires.

Car le cli­vage est trop fort. Avec ce pro­gramme, il se coupe de beau­coup d’électeurs à droite, sans pour autant pou­voir espér­er en gag­n­er à gauche, où on va plutôt se mobilis­er pour sauver le navire péro­niste en perdi­tion.

Et pour finir sur ces favoris, le fameux Milei. On se reportera avec prof­it à mes arti­cles précé­dents à son sujet (voir liens ci-dessus). Lui, c’est l’option cap­i­tal­isme sauvage, ver­sion retour à la jun­gle. L’État réduit à son strict min­i­mum, sup­pres­sion de toute poli­tique sociale, laiss­er-faire max­i­mum, carte entière­ment blanche aux cap­i­tal­istes de tout poil. On ouvre les vannes, et on voit qui pour­ra sur­nag­er dans le courant. Le Trump­isme, en beau­coup mieux !

(Pour la liste com­plète des 19 can­di­dats en lice, c’est ici).

LES PRONOS DE L’EXPERT DES CHAMPS DE COURSES

Si on en croit les sondages, trois can­di­dats se détachent du pelo­ton : Ser­gio Mas­sa, Patri­cia Bull­rich et Javier Milei.

Le quo­ti­di­en Clarín a ain­si mesuré la pop­u­lar­ité des dif­férents can­di­dats juste après l’annonce de la liste défini­tive. Voici les scores, en ne gar­dant que les votes « sûrs et cer­tains » :

Patri­cia Bull­rich : 22,7 % (Lar­reta est à 11)
Ser­gio Mas­sa : 17,8 % (Grabois : 3,3)
Javier Milei : 16 %

Cela reste ser­ré, mais une ten­dance se des­sine quand même assez net­te­ment. Si Bull­rich est élue, comme on sem­ble en pren­dre le chemin, l’Argentine suiv­ra le par­cours du Brésil, avec un temps de retard, en élisant une sorte de Bol­sonaro au féminin.

Alors, faites vos jeux. Bullrich/Bolsonaro, Massa/Macron ou Milei/Trump ? En tout cas une chose est sûre : l’Argentine de 2024 ne sera pas à gauche.

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GALERIE DE PORTRAITS

Dans l’or­dre : Patri­cia Bull­rich — Hora­cio Lar­reta — Ser­gio Mas­sa — Juan Grabois.

   

    

 

Camila sortira ce soir

Une fois n’est pas cou­tume, le blog abor­de l’actualité ciné­matographique. En effet, un excel­lent film argentin vient de sor­tir sur les écrans français cette semaine.

Il s’agit de Cami­la sor­ti­ra ce soir, d’Ines Bar­rionue­vo, le titre français étant pour une fois la tra­duc­tion lit­térale du titre en espag­nol, Cami­la sal­drá esta noche.

Cami­la est une fille de 17 ans, qui vit dans la ville de La Pla­ta, au sud de Buenos Aires, avec sa mère divor­cée et sa petite sœur. La grand-mère étant grave­ment malade et hos­pi­tal­isée, la famille démé­nage pour Buenos Aires, afin d’être plus près d’elle.

Cami­la et sa sœur intè­grent donc un nou­veau lycée, une insti­tu­tion privée catholique aux pré­ceptes stricts et où les élèves por­tent l’uniforme. Très vite, Cami­la, qui est une ado­les­cente très engagée en faveur des droits fémin­istes, de la légal­i­sa­tion de l’avortement, de la lutte con­tre la vio­lence de genre, se trou­ve con­fron­tée à un univers hos­tile, autant du côté de l’administration du lycée que d’une par­tie de ses nou­veaux cama­rades mas­culins.

Par­al­lèle­ment, elle vit égale­ment un con­flit avec sa mère, qui s’inquiète de son esprit rebelle et des con­séquences qu’il pour­rait entrain­er.
Peu à peu, Cami­la se fait quelques nou­veaux cama­rades à l’intérieur du lycée, et ce petit groupe sol­idaire parvien­dra à faire sauter le cou­ver­cle qui les étouffe, et à impos­er une voix dif­férente – et assez révo­lu­tion­naire – au sein de l’établissement.

A tra­vers le per­son­nage cen­tral de Cami­la, le film brosse un por­trait très juste de la jeunesse argen­tine actuelle, très con­sciente des enjeux socié­taux autour des droits de la femme, de la vio­lence machiste, du har­cèle­ment sex­uel, de l’homosexualité et de la lutte con­tre un tra­di­tion­al­isme hors d’âge, dans ce pays encore très catholique et con­ser­va­teur qu’est l’Argentine.

Ines Bar­rionue­vo mène l’ensemble de ses jeunes acteurs et actri­ces avec beau­coup de sen­si­bil­ité, et ceux-ci trou­vent le ton juste, sans out­rance ni mièvrerie, sachant ren­dre crédi­bles leurs per­son­nages. Très beau tra­vail de la couleur, égale­ment, avec une util­i­sa­tion per­ti­nente du clair-obscur, lais­sant en per­ma­nence les pro­tag­o­nistes à la lim­ite de l’ombre et de la lumière, de l’enfermement et d’une lib­erté qu’ils ne peu­vent gag­n­er que par leur engage­ment et leurs actions.

Un film qui déplaira forte­ment aux réacs en tous gen­res, qui pré­ten­dent asservir les corps et les esprits au nom d’une morale moyenâgeuse qui les ras­sure en leur évi­tant de se con­fron­ter à l’évolution inex­orable du monde qui les entoure. Un très beau film sur une jeunesse libre qui ne veut plus se laiss­er dicter ses choix.

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Bande-annonce ici.

L’Académie de Nantes a fait un dossier péd­a­gogique com­plet sur ce film, . Vous y trou­verez tous les ren­seigne­ments sur la réal­isatrice (dont un inter­view), le cast­ing, ain­si que d’utiles fich­es de tra­vail en toutes matières, pour les profs.

Bonne occa­sion égale­ment de relire le compte-ren­du de l’excellent livre de Marie Audran sur le com­bat des jeunes Argen­tines pour les droits de la femme et l’avortement légal, sur ce blog.

*

J’en prof­ite égale­ment pour vous touch­er deux mots sur une intéres­sante série fémin­is­to-poli­cière chili­enne, sor­tie récem­ment sur ARTE : La jau­ría, en français La meute.

La meute, c’est toute une organ­i­sa­tion clan­des­tine et machiste, dont le but est d’enlever et d’abuser de très jeunes filles, avant de les faire dis­paraitre.
Par l’entremise d’un jeu en ligne sur le dark­net, «le jeu du loup», l’organisation enrôle des groupes de jeunes garçons et les poussent à com­met­tre de véri­ta­bles atroc­ités.

En par­al­lèle, un petit groupe de poli­cières décidées et une autre meute, bien dif­férente, de jeunes filles volon­taires, se bat­tent pour retrou­ver les dis­parues et oblig­er les coupables à se décou­vrir.

Pour le moment, sur le site d’ARTE, deux saisons de huit épisodes. A voir ici sur le site d’Arte, ou en replay sur votre box.

La tradition du maté en Argentine

Mais qu’est-ce tu bois Doudou, dis-donc ? Un café glacé ? Un negroni ? Un cock­tail aux épices ?

Rien de tout cela. Ce que sirote cette jeune fille, c’est… du mate (pronon­cez maté, je ne vais plus met­tre l’accent dans l’article). Bon. Quand même, vous avez dû en enten­dre par­ler, même ici en France. Surtout si vous êtes un ama­teur de foot : il parait que l’international Français Antoine Griez­mann en est un grand con­som­ma­teur.

C’est bien un des rares Français, cela dit. Cette tra­di­tion, en vigueur chez les Paraguayens, Argentins, Uruguayens, Brésiliens et dans une moin­dre mesure Boliviens et Chiliens, n’est pas encore arrivée jusqu’à nous.

C’EST QUOI LE MATE ?

A la base, le mate, c’est une infu­sion. A savoir : de l’herbe et de l’eau chaude. D’ailleurs, mate, exacte­ment, c’est le nom du récip­i­ent. On ver­ra plus loin qu’il en existe de toutes sortes. La feuille hachée menu qu’on met dedans pour la faire infuser, ça s’appelle la yer­ba mate. Lit­térale­ment, l’herbe à mate. Logique.

La recette est sim­ple : on met une cer­taine quan­tité de feuille broyée dans le mate, puis on ajoute un peu d’eau chaude à chaque fois qu’on veut en boire une gorgée.

On aspire alors à l’aide de la bom­bil­la (lit­térale­ment «petite pompe») une sorte de paille en métal munie à son extrémité d’un petit fil­tre pour arrêter la feuille quand on aspire. On infuse donc, en quelque sorte, à la demande. On peut égale­ment infuser la feuille comme on le fait pour le thé ou le tilleul, par exem­ple, et boire le liq­uide dans une tasse. On appelle cela alors du  mate coci­do. Lit­térale­ment, du mate cuit. Bref, du mate infusé, puis passé.

D’OÙ VIENT CETTE TRADITION ?

A l’origine, ce sont les indi­ens Guara­nis qui buvaient ain­si l’herbe à mate. Ils vivaient sur le ter­ri­toire de l’actuel Paraguay. Les colons espag­nols en adop­tèrent ensuite la con­som­ma­tion, en con­statant les effets béné­fiques sur la san­té. L’herbe à mate con­tient de la caféine, elle est donc un excel­lent stim­u­lant. C’est égale­ment un bon diuré­tique, elle facilite la diges­tion, et con­tient un cer­tain nom­bre d’antioxydants.

Les Guara­nis la pre­naient en infu­sion (avec la bom­bil­la), mais égale­ment avaient l’habitude d’en mâch­er les feuilles, comme on le fait en Bolivie avec la coca. Les colons, quant à eux, ne gardèrent que la méth­ode de l’infusion.

A QUOI RESSEMBLE LA PLANTE ?

Sous forme d’arbuste, à ça :

De plus près :

Une fois broyée pour être infusée, à ça :

Son nom sci­en­tifique est Ilex paraguar­ien­sis. Ilex, parce qu’elle fait par­tie d’un ensem­ble de 400 plantes de cette famille, dont chez nous le houx est le seul exem­ple con­nu. Paraguar­ien­sis, on s’en doute, à cause de son ter­ri­toire d’origine.

Plus pré­cisé­ment, en ce qui con­cerne le ter­ri­toire, non pas le Paraguay pro­pre­ment dit, mais la région qu’on appelait jadis «Provin­cia Paraguar­ia», et qui s’étendait au XVI­Ième siè­cle bien au-delà des fron­tières du Paraguay actuel. En gros, du nord du Chili au sud du Brésil, en pas­sant par le nord-est argentin, l’Uruguay et bien enten­du, le Paraguay. Voilà pour la local­i­sa­tion des plan­ta­tions. Ailleurs, ça ne pousse pas.

En Argen­tine, la zone de cul­ture s’étend essen­tielle­ment sur la région de Misiones. Une région nom­mée ain­si parce que ce sont les mis­sion­naires jésuites espag­nols qui l’ont colonisée à par­tir du XVI­Ième siè­cle. Une région dev­enue très touris­tique, et pas seule­ment à cause du mate : c’est aus­si celle où se trou­vent les fameuses chutes de l’Iguazu :

C’est là  (Ne vous fiez pas au repère créé automa­tique­ment. J’ai entouré la région en vert) :

Depuis les pre­miers colons au XVI­Ième, le mate est devenu une véri­ta­ble insti­tu­tion dans les dif­férents pays où il est con­som­mé. C’est une bois­son de partage, essen­tielle­ment. On peut naturelle­ment boire son mate tout seul dans son coin, mais il est d’usage d’en faire prof­iter les autres, quand ils sont là.

Autrement, un mate = plusieurs con­som­ma­teurs. Comme pour le joint, on fait tourn­er ! Si si, avec la même paille/bombilla ! J’entends déjà crier les hygiénistes. Eh oui, on utilise le même instru­ment, et je vous jure qu’en Argen­tine, ça ne dégoute per­son­ne. A part en temps de COVID, il faut bien dire : pen­dant de très longs mois, les Argentins ont dû se faire une rai­son.

Les trois peu­ples les plus attachés à cette tra­di­tion sont : les Argentins, les Uruguayens (dont on pour­rait presque dire qu’ils sont des Argentins qui ont pris leur indépen­dance, tant ils se ressem­blent) et les Paraguayens, bien enten­du.

En Argen­tine, il est très fréquent de crois­er un homme, ou une femme, avec son mate dans une main, et son ther­mos d’eau chaude dans l’autre. On les fait suiv­re partout : au boulot, en balade, en vacances, dans le bus, etc… Je con­nais des Argentins qui siro­tent comme ça toute la sainte journée.

DIFFÉRENTS MODÈLES DE MATE

Pour déguster son infu­sion, il faut donc deux instru­ments indis­pens­ables : le mate et la bom­bil­la.
Le mate, d’abord. On peut utilis­er à peu près ce qu’on veut. Tra­di­tion­nelle­ment, il s’agit plutôt d’une « cal­abaza » (cale­basse), à savoir l’écorce séchée du fruit du cale­bassier. Ce site com­mer­cial en pro­pose tout un tas de mod­èles dif­férents. Voici par exem­ple celui que j’utilise :

Mais les Argentins utilisent toutes autres sortes de récip­i­ents : tass­es, gob­elets, grands ver­res, du moment que ça puisse per­me­t­tre d’infuser une quan­tité suff­isante d’herbe.

Idem pour les bom­bil­las : on en trou­ve de toutes sortes. Atten­tion cepen­dant: le fil­tre est indis­pens­able, sinon, on avale de la feuille et c’est désagréable ! Une sim­ple paille même en métal est donc formelle­ment décon­seil­lée !

COMMENT PRÉPARER SON MATE

En Argen­tine, pré­par­er le mate, ça se dit cebar el mate. Un verbe exclu­sive­ment local : dans le dico, à cebar, vous le trou­verez bien, mais pas dans sa sig­ni­fi­ca­tion argen­tine.

Voici un exem­ple de tuto sim­ple et très court (en français) pour bien pré­par­er son mate.

https://www.youtube.com/watch?v=m_fN8B4PaEQ

Insis­tons sur quelques points dévelop­pés dans ce tuto si on ne veut pas gâter son mate :

- Respecter la tem­péra­ture. Au-delà de 80°, vous allez obtenir un mate trop amer.

- Ne pas vers­er l’eau chaude sur l’ensemble de l’herbe, mais bien dans le petit puits tel qu’indiqué dans le tuto. Si on infuse toute l’herbe en même temps, là aus­si, vous obtien­drez une infu­sion trop amère.

- Lorsqu’on a ver­sé de l’eau, pas la peine d’attendre pour boire. L’infusion est immé­di­ate, ce n’est pas comme du thé !

- Ne pas oubli­er de bouch­er la bom­bil­la en haut quand on l’introduit dans le récip­i­ent. Sinon, vous allez avoir de la feuille à l’intérieur. De même, une fois la bom­bil­la intro­duite, ne la sortez plus !

- Après util­i­sa­tion, si vous avez util­isé une écorce de cale­basse, après l’avoir rincée, lais­sez-la séch­er à l’air, et surtout pas tête en bas, pour éviter qu’elle ne moi­sisse.

On peut ajouter ou non du sucre. En Argen­tine, il y a des ama­teurs de mate «amar­go» (amer, sans sucre), et d’autres qui le préfèrent «dulce», sucré. Cha­cun ses goûts.

OÙ SE PROCURER DE L’HERBE À MATE  ?

Beau­coup de bou­tiques de thé en vendent, bien sûr. En France cepen­dant, ils pro­posent surtout du mate brésilien. Pour trou­ver du mate paraguayen ou argentin, mieux vaut se ren­dre dans des bou­tiques spé­cial­isées dans les pro­duits sud-améri­cains. Ce site recense quelques adress­es dans les grandes villes français­es, mais il ne con­cerne que son pro­pre mate bio.

On peut égale­ment trou­ver des mag­a­sins pro­posant des mar­ques con­nues en Argen­tine, comme le célèbre Taragüi, le plus ven­du en Argen­tine. Autres mar­ques con­nues : CBSé, Aman­da, Rosa­monte (A Bor­deaux, je me four­nis­sais soit à la Mai­son du Pérou, 20 rue Saint Rémi, soit à la bou­tique Ici Argen­tine, 84 Boule­vard Wil­son et 21 rue des Bahutiers. Les deux pro­posent du mate argentin).

 

(On remar­quera sur ces pho­tos qu’il existe deux qual­ités de yer­ba mate : «sin palo» et «con palo». La dif­férence ? Dans le pre­mier cas, qual­ité pre­mi­um, on n’a gardé que la feuille, dans le sec­ond, on a lais­sé les tiges)

Dans les super­marchés, on ne trou­ve – quand il y en a – que du mate en sachets, pour faire des infu­sions type tisane. Mais ça pour­ra vous don­ner une idée du goût !

Atten­tion à ne pas met­tre trop cher : en principe, le mate est beau­coup moins cher que le thé. Heureuse­ment, car on en utilise beau­coup plus à la fois ! En Argen­tine aujourd’hui, il coute à peu près l’équivalent de 5€ le kilo. En France, la mai­son « Palais des thés », par exem­ple, pro­pose du brésilien à 6€ les 100g. Comme vous le voyez, la tra­ver­sée de l’Atlantique se paie très cher ! Mais on peut trou­ver des paque­ts de 500g pour 8 à 10€ dans cer­taines bou­tiques moins hup­pées !

Il ne vous reste plus qu’à vous pro­cur­er le matériel (on trou­ve de tout en ligne !) et à ten­ter l’ex­péri­ence !

*

A lire égale­ment sur ce blog, con­cer­nant les tra­di­tions, clichés et autres points d’in­térêts par­ti­c­uliers :

Quelques instan­ta­nés sur Buenos Aires

Le car­net de route de  Patrick Richard.

Quelques clichés sur l’Ar­gen­tine.

 

Que/qui porte Milei ?

Pour com­pléter l’article précé­dent sur le « 3ème » poten­tiel can­di­dat à la prochaine prési­den­tielle argen­tine, à la fin de cette année, voici un petit compte-ren­du d’un très intéres­sant arti­cle pub­lié dans le quo­ti­di­en de gauche « Pagina/12 » cette semaine.

(Les par­ties en italiques sont des extraits traduits de l’ar­ti­cle)

Il a été rédigé par María Seoane, et porte sur le dan­ger qu’il y a tou­jours à rel­a­tivis­er le suc­cès générale­ment jugé éphémère de ce genre de per­son­nage qui s’auto-proclame «anti-sys­tème», et qui, pour­tant, sait par­faite­ment se servir du dit sys­tème pour arriv­er à ses fins.

Milei, un épiphénomène ?

Beau­coup s’imaginent que Milei n’est qu’un pro­duit mar­ket­ing qui dis­paraitra dès que l’establishment et les médias décideront de met­tre le pouce en bas. Sauf qu’une fois le per­son­nage con­stru­it, il agglomère aus­sitôt les rancœurs, le ressen­ti­ment, le désir, mys­térieux et incur­able, que nous Argentins ressen­tons depuis la nuit des temps, d’anéantissement du prochain.

Telle est l’introduction de cet arti­cle, qui ne peut man­quer de réson­ner sur notre pro­pre sit­u­a­tion en Europe. Chez nous égale­ment, le phénomène Le Pen, et l’extrême-droite européenne en général, ont longtemps été traités avec légèreté comme des épiphénomènes des­tinés à mourir lente­ment. Et pour­tant, ils sem­blent s’installer durable­ment dans le paysage, jusqu’à pren­dre le pou­voir, comme en Ital­ie.

Là s’arrête néan­moins prob­a­ble­ment la com­para­i­son. Car si, chez nous, cer­tains milieux d’affaires voient d’un bon œil l’ascension de par­tis autori­taires – Voir l’empire Bol­loré – Milei peut être con­sid­éré quant à lui comme un véri­ta­ble porte-dra­peau à part entière de ces mêmes milieux, qui le cou­vent des yeux.

L’ultra-libéralisme en bandoulière

Nous pou­vons voir Javier Milei promen­er ses cheveux en bataille de plateaux de télévi­sion en hôtel de luxe et pronon­cer ses lita­nies colériques toutes en crachats vio­lents, des­tinées à un pub­lic choisi de mil­liar­daires avides de con­naitre la recette qui per­me­t­tra de détru­ire enfin cet État prél­e­vant des impôts afin de  main­tenir à flot un pays inté­gré.

Ses idol­es ? Les grands noms de l’ultra-libéralisme, Frédéric Von Hayek, Mil­ton Fried­man, ou l’argentin Martínez de Hoz, ancien min­istre de l’Économie sous la dic­tature. Troupe abom­inable; nous dit Seoane, marchant sur les cadavres de tous ceux qui ont eu à subir leurs recettes économiques, Chiliens de 1973 ou Argentins de 1976.

Sa recette à lui ? Refonder le monde en en faisant un tas de ruines.(…) Pour pou­voir exploiter les ouvri­ers en leur reti­rant tout droit, n’est-il pas pré­cisé­ment néces­saire de les déshu­man­is­er, d’en faire des ani­maux ou de détru­ire l’État garant des droits humains, économiques et soci­aux depuis (la révo­lu­tion française de)1789 ?

La haine de classe en Argentine

Milei traine avec lui une haine bour­geoise his­torique, on pour­rait presque dire fon­da­trice, en Argen­tine : en pre­mier lieu, celle des colons blancs envers les indi­ens, qui a cul­miné à la fin du XIXème siè­cle avec la «Cam­pagne du désert», vaste pro­gramme d’extermination et d’appropriation des ter­ri­toires mené à bien par le Général et ensuite prési­dent de la République Julio Roca.

Puis, dans les années de la grande émi­gra­tion «européenne», envers la “pop­u­lace” amenant avec elle les idéolo­gies anar­chiste et com­mu­niste. Enfin, dans les années 40, et jusqu’à aujourd’hui, envers la «racaille» péro­niste.

Une haine, nous dit Seoane, dont le car­bu­rant est avant tout économique : il s’agit pour une caste d’orienter la répar­ti­tion de la richesse vers son seul prof­it. On a per­sé­cuté les indi­ens pour leur vol­er leurs ter­res, on a per­sé­cuté les ouvri­ers du début du XXème siè­cle pour qu’ils n’entravent pas la bonne marche du cap­i­tal­isme financier – essen­tielle­ment anglais – comme on a ren­ver­sé en 1955 l’état prov­i­dence façon­né par Perón.

Les Anglais ont beau­coup investi en Argen­tine aux XIXème et XXème siè­cle. Pour leur plus grand prof­it, avec la com­plic­ité d’élus très…compréhensifs. Ici, le mag­a­sin Har­rods de Buenos Aires. Fer­mé depuis plusieurs décen­nies, il est un sym­bole d’une économie transna­tionale pré­da­trice.

Dans la haine véhiculée par le lan­gage poli­tique, flotte tou­jours le désir d’accaparement. La dic­tature mil­i­taire de 1976 qui a créé l’É­tat ter­ror­iste-néolibéral et transna­tion­al englobait dans le lan­gage — les “sub­ver­sifs” — la jus­ti­fi­ca­tion de l’ex­ter­mi­na­tion d’une généra­tion poli­tique tan­dis qu’elle fai­sait entr­er l’Ar­gen­tine, avec le plan économique Videla/Martínez de Hoz, dans l’ère du pil­lage néolibéral du XXe siè­cle, avec la dette extérieure comme prin­ci­pal pili­er.

Une poli­tique pour­suiv­ie sous les deux man­dats de Car­los Men­em (1989–1999). Seoane rap­pelle que c’est ce prési­dent qui, bien avant Milei, avait ten­té de dol­laris­er l’économie argen­tine, la con­duisant droit dans le mur (avec la ter­ri­ble crise du début des années 2000).

Dol­laris­er : c’est le maitre mot du pro­gramme de Milei. Der­rière cela, se cache le déman­tèle­ment de l’État et une poli­tique de dérégu­la­tion totale de l’économie.

Il s’agit bien de redonner le pou­voir au cap­i­tal­isme financier. Et de, note Seoane, … réin­ven­ter un épigone de la lib­erté absolue du marché, un incen­di­aire de la Banque cen­trale. Un clown des médias dont la vio­lence dis­cur­sive est comme la balle que le per­son­nage du film “Le Jok­er” a tirée sur le présen­ta­teur de l’émis­sion qui l’in­ter­viewait.

Milei n’est donc rien d’autre qu’un nou­veau porte-parole de l’ultra-libéralisme poussé par ceux qui diri­gent à leur prof­it l’Argentine depuis les pre­miers temps de la coloni­sa­tion : les ten­ants de la grande bour­geoisie agraire et indus­trielle, s’appuyant, par un dis­cours savam­ment entretenu pour dén­i­gr­er les plus hum­bles, sur la classe moyenne supérieure d’origine européenne.

Celle-là même qui, selon les sondages, est la plus favor­able à ce nou­veau trublion de la poli­tique argen­tine. Celle-là même qui, comme elle le proclame, «en a marre de pay­er pour les éter­nels assistés d’un État trop généreux avec les fainéants».

Voilà qui devrait nous rap­pel­er quelque chose.

La “Mai­son rose”, palais prési­den­tiel à Buenos Aires. La future demeure de Milei ?

*

LIENS

L’ar­ti­cle orig­i­nal de Maria Seoane dans Pagina/12 : https://www.pagina12.com.ar/544933-javier-milei-y-el-discurso-del-odio-en-la-historia-argentina

Rap­pel his­torique : l’ex­ter­mi­na­tion des indi­ens par la Cam­pagne du désert. https://argentineceleste.2cbl.fr/la-conquete-du-desert/

La grande vague migra­toire de 1880 à 1910, et ses con­séquences : https://argentineceleste.2cbl.fr/1880–1910-la-grande-vague-dimmigration/

Le dossier sur la dic­tature mil­i­taire de 1976–1983 : https://argentineceleste.2cbl.fr/1976–1983-la-dictature-militaire/

 

Milei : un autre Trump ?

« Une société lassée de souf­frir en con­statant l’impuissance ou l’indifférence de la classe poli­tique est amenée à chercher de nou­velles portes à pouss­er pour sor­tir de son labyrinthe »

Cette phrase du jour­nal­iste con­ser­va­teur de La Nación pour­rait cer­taine­ment s’appliquer à bien des sociétés dans le monde actuel. Et notam­ment en France, où peu à peu s’installe l’idée que, face à l’incompétence et à l’échec des gou­verne­ments jusqu’ici aux manettes, le seul par­ti «qu’on ait jamais essayé», c’est le Rassem­ble­ment nation­al. Ou quand la fatigue démoc­ra­tique donne des soudaines envies de se jeter dans le vide.

Fatigue argentine

C’est aus­si ce qui est en train de se pass­er en Argen­tine, vis­i­ble­ment. Depuis la grande crise de 2000–2001, qui avait con­duit à de véri­ta­bles émeutes ponc­tuées de mis­es à sac et de pil­lages de mag­a­sins, ain­si qu’à la suc­ces­sion de trois prési­dents de la République en deux ans, et après une courte éclair­cie durant le man­dat de Nestor Kirch­n­er (2003–2007), l’Argentine ne s’est jamais vrai­ment remise économique­ment et sociale­ment de cette crise dev­enue qua­si per­ma­nente, et qui, tout comme en France, a fini par creuser une frac­ture irré­ductible entre deux franges de pop­u­la­tion.

D’un côté, le péro­nisme de gauche, qui a gou­verné de 2003 à 2015 avec donc, Nestor Kirch­n­er, puis deux man­dats de son épouse Cristi­na. De l’autre, la droite, représen­tée par «Jun­tos por el cam­bio» (ensem­ble pour le change­ment) une alliance entre l’historique Union Civique Rad­i­cale et une frange plus libérale, le PRO (Prop­ues­ta repub­li­cana, propo­si­tion répub­li­caine), emmené par Mauri­cio Macri, prési­dent de 2015 à 2019, et dont la poli­tique libérale a été désavouée dans les urnes.

Depuis jan­vi­er 2020, c’est un autre prési­dent péro­niste, Alber­to Fer­nán­dez, qui tient les rênes. Mais son impuis­sance à juguler l’inflation et la hausse des prix, et la tutelle encom­brante de la très cli­vante anci­enne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er, l’ont ren­du à son tour très impop­u­laire : il a per­du sa majorité au Par­lement lors des élec­tions de mi-man­dat.

Les Argentins ne savent donc plus vrai­ment vers qui se tourn­er pour repren­dre un peu espoir, face à une sit­u­a­tion économique dés­espérée, avec une infla­tion à trois chiffres, des hauss­es de prix incon­trôlables, une mon­naie en chute libre et une con­flic­tiv­ité sociale au plus haut.

Troisième voie ?

Dans une telle sit­u­a­tion d’impasse, la ten­ta­tion est donc forte de se tourn­er vers des ter­rains encore totale­ment inex­plorés. C’est sur un de ces ter­rains que joue un nou­v­el acteur poli­tique, apparu au début des années 2020, élu député dès 2021, et qui a propul­sé de manière ful­gu­rante son nou­veau par­ti «La Lib­er­tard avan­za», à la troisième place lors de ces mêmes élec­tions lég­isla­tives : Javier Milei.

Javie Milei en 2021

Milei, pour le com­par­er à des poli­tiques plus con­nus chez nous, c’est un peu comme une syn­thèse de Don­ald Trump, d’Eric Zem­mour et d’Alain Madelin (vous vous sou­venez de cet ancien facho devenu ultra libéral ?).

La doc­trine de Milei, c’est cela : un savant mélange de libéral­isme économique le plus sauvage, de racisme assumé, de cli­ma­to-scep­ti­cisme enrac­iné, et de rage anti-avorte­ment. Fan de Trump et de Bol­sonaro, il copine avec les mou­ve­ments d’extrême-droite européens, comme l’espagnol Vox, et a soutenu le can­di­dat Pinochetiste chilien Anto­nio Kast lors de la dernière prési­den­tielle (per­due) de ce pays.

Son cré­do : vir­er l’état d’à peu près tous les secteurs de l’économie et du social, et pro­mou­voir la dérégu­la­tion totale, ain­si que la «dol­lar­i­sa­tion» de l’économie argen­tine. (Le dol­lar devenant mon­naie offi­cielle du pays).

Il a naturelle­ment l’intention de se présen­ter à la prochaine prési­den­tielle, à la fin de cette année. Pour le moment, dans les sondages, il con­serve la troisième place, et sa vic­toire est encore très hypothé­tique.

Mais il ne cesse de mon­ter, aidé en cela d’une part, par l’incapacité du gou­verne­ment actuel de ren­vers­er la ten­dance infla­tion­niste et la chute ver­tig­ineuse de l’économie, et d’autre part les divi­sions de l’opposition de droite, où la liste des pré­ten­dants s’allonge, et au sein de laque­lle les débats, pour ne pas dire les com­bats, sont de plus en plus rudes, entre l’ancien prési­dent Macri que se ver­rait bien refaire un tour de piste, la très droitière Patri­cia Bull­rich (favor­able au port d’armes des citoyens lam­ba pour com­bat­tre la délin­quance !) et le sémil­lant gou­verneur de Buenos Aires Hora­cio Rodríguez Lar­reta.

Et quelques autres placés en embus­cade, des fois qu’on aurait besoin d’un homme ou d’une femme prov­i­den­tiels pour faire la syn­thèse.

Adhésion ou protestation ?

Pour le moment, Milei pèse env­i­ron 20% dans les sondages. Ce qui n’est certes pas encore suff­isant pour croire à une vic­toire finale, mais, après seule­ment qua­tre ans dans l’arène poli­tique, ce score ferait rêver bien des novices. Au vu de son impop­u­lar­ité actuelle, il n’est d’ailleurs pas cer­tain que le gou­verne­ment péro­niste, lui aus­si divisé entre mod­érés sou­tenant Alber­to Fer­nán­dez et puristes appuyant l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er, en obtien­dra autant lors du pre­mier tour.

On dit la pop­u­lar­ité de Milei très en hausse dans cer­tains secteurs clés de la pop­u­la­tion, comme les class­es moyennes grevées d’impôts et les jeunes, qui voient en lui un lib­er­tarien (il a promis la légal­i­sa­tion des drogues).

Son élec­tion, cepen­dant, con­stituerait un véri­ta­ble séisme dans la société argen­tine. Car comme notre Marine Le Pen nationale, il est aus­si pop­u­laire chez les uns que détesté par les autres. Peu prob­a­ble dans ces con­di­tions que son arrivée au pou­voir réduise la fameuse «gri­eta» (frac­ture) qui divise le pays entre deux ten­dances irré­c­on­cil­i­ables depuis la fin de la dic­tature.

Par ailleurs, ses pro­jets économiques ultra-libéraux pour­raient refroidir beau­coup d’enthousiasmes un tan­ti­net impru­dents dans cer­tains secteurs de la société, en accen­tu­ant de manière expo­nen­tielle les iné­gal­ités sociales et salar­i­ales. Comme sou­vent, en Argen­tine comme ailleurs, les gens ont la mémoire courte. La dernière fois que l’ultra-libéralisme a été essayé en Argen­tine, c’était avec le péro­niste de droite Car­los Men­em (dont Milei défend le bilan). Avec le suc­cès qu’on a vu en 2001 (voir en début d’ar­ti­cle).

Cela étant, une bonne par­tie de l’électorat se déclarant prêt à franchir le pas du vote Milei n’adhère pas for­cé­ment à toutes ses thès­es. Car pour une bonne part, on l’aura com­pris, il s’agit d’un vote avant tout protes­tataire, en réac­tion au décourage­ment et au désen­chante­ment vis-à-vis des par­tis poli­tiques tra­di­tion­nels. Un peu comme chez nous avec le RN. Ce qui rend naturelle­ment le pari d’autant plus risqué, et de nou­velles décep­tions plus que prob­a­bles.

En atten­dant, on peut retenir son souf­fle. L’Argentine est au bord du gouf­fre. Avancera-t-elle d’un bon pas, comme la “lib­erté qui avance” promise par le nom du par­ti de Milei ?

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Liens

Arti­cle (un poil tiède) du site RFI présen­tant Javier Milei

https://www.rfi.fr/fr/am%C3%A9riques/20220116-javier-milei-le‑d%C3%A9put%C3%A9-antisyst%C3%A8me-qui-bouleverse-la-vie-politique-argentine

Arti­cle du site argentin Infobae (en français) sur le pro­jet économique :

https://www.infobae.com/fr/2022/03/23/javier-milei-a-predit-un-desastre-social-et-a-declare-que-la-solution-contre-linflation-consiste-a-dollariser-leconomie/

Arti­cle de La Nación (en espag­nol cette fois) sur le car­ac­tère protes­tataire du vote Milei :

https://www.lanacion.com.ar/opinion/el-riesgo-de-milei-cuando-todos-caen-nid19022023/

Sur ce blog, on avait déjà fait allu­sion à Milei ici :

https://argentineceleste.2cbl.fr/attentat-contre-cristina-kirchner/

Quelques aperçus de Milei en vidéo :

Inter­view de la chaine A24 (40’13’’):
https://www.youtube.com/watch?v=t_NpcZqh1‑U

Son pro­gramme économique (21’14’’):
https://www.youtube.com/watch?v=KI5HHyISBdM

 

Changer le nom de l’espagnol ?

Le IXème Con­grès inter­na­tion­al de la langue espag­nole vient d’avoir lieu à Cadix, du 28 au 30 mars derniers.
Dans ce cadre, une table ronde a réu­ni les écrivains Juan Vil­loro (Mex­ique), Martín Caparrós (Argen­tine), Alon­so Cue­to (Pérou), Car­men Riera et Angel López Gar­cía (Espagne). Thème : «Espag­nol langue com­mune : métis­sage et inter­cul­tur­al­ité au sein de la com­mu­nauté his­panophone.»
A cette occa­sion, Martín Caparrós a lancé une petite bombe séman­tique, en pro­posant de débap­tis­er la langue espag­nole, pour la renom­mer «ñamer­i­cano».

ARGUMENTS

Selon Caparrós, «il est temps de trou­ver un nom com­mun à cette langue, qui ne doit plus être seule­ment celle d’un seul des vingt pays qui l’utilisent. Il serait logique que 450 mil­lions de per­son­nes dans le monde cessent de penser qu’ils par­lent une langue étrangère». Par ailleurs, tou­jours selon l’écrivain argentin, choisir un autre nom ne ferait qu’enrichir une langue qui s’est for­mée par « la  res­pi­ra­tion de nom­breuses autres et qu’aucun roy­aume ne peut s’approprier».

Juan Vil­loro, pour sa part, est venu soutenir son col­lègue, en soulig­nant que le métis­sage de la langue espag­nole l’a fait évoluer au point qu’il est aujourd’hui impos­si­ble de con­sid­ér­er qu’elle est réelle­ment unique, et qu’on par­le le même espag­nol partout. «Le temps est révolu, dit-il, où l’hôtelier de Madrid ne com­pre­nait pas son client péru­vien lorsqu’il venait sig­naler un défaut de plomberie dans sa cham­bre». (En employ­ant son vocab­u­laire local, NDLA)

Alon­so Cue­to, pour sa part, se réjouit que la cir­cu­la­tion des mots de chaque côté de l’Atlantique est plus intense que jamais, en par­tie d’ailleurs grâce à la pub­li­ca­tion en Espagne d’auteurs sud-améri­cains, et que la «pollini­sa­tion» de la langue se fasse égale­ment à tra­vers le tourisme, la télévi­sion, le com­merce ou les migra­tions. Pour lui, l’idée d’une pureté de la langue est inutile et anachronique.

Martín Caparrós
METISSAGE

«Nous res­terons tou­jours fière­ment impurs», ajoute Cue­to. «L’espagnol est un organ­isme vivant, et son renou­velle­ment con­stant a pour moteur les par­lers locaux». Il regrette à ce pro­pos la dis­pari­tion en Amérique latine d’une très grande par­tie des dialectes orig­inels : aujourd’hui au Mex­ique, seuls 6,6% des langues par­lées avant l’arrivée des Espag­nols sont encore pra­tiqués.

Pour López Gar­cía, l’espagnol était une langue métis­sée déjà bien avant la coloni­sa­tion de l’Amérique du sud, rap­pelant l’apport, par exem­ple, du Gali­cien ou du Cata­lan lors des pèleri­nages à San­ti­a­go de Com­postelle. Enfin Car­men Riera rap­pelle que c’est au moment des indépen­dances que les dif­férents pays sud-améri­cains ont choisi l’espagnol comme langue com­mune, alors que jusque-là, selon elle, l’occupant n’avait pas vrai­ment cher­ché à l’imposer, ses fonc­tion­naires y voy­ant un risque de con­cur­rence avec les autochtones.

CONTROVERSE

L’écrivain espag­nol Arturo Perez-Reverte, en réac­tion à la propo­si­tion assez icon­o­claste de Caparrós, a posté aus­sitôt un tweet ironique. «J’ai une propo­si­tion moi aus­si» dit-il en ajoutant une image reprenant les codes graphiques de l’Académie Royale espag­nole (RAE). Pérez-Reverte avance alors le nom de «Gili­pañol». Une con­struc­tion dérivée de «Gilipol­las» (Imbé­cile, couil­lon, en espag­nol) et du mot «espag­nol». Ajoutant la déf­i­ni­tion suiv­ante : «Gili­pañol : langue arti­fi­cielle, en notable expan­sion, rassem­blant les couil­lons his­panophones d’Espagne, d’une grande par­tie de l’Amérique, des Philip­pines, de Guinée équa­to­ri­ale et d’autres par­ties du monde». Indi­quant qu’il songe sérieuse­ment à soumet­tre cette déf­i­ni­tion lors de la prochaine réu­nion de l’Académie. Caparrós lui a répon­du : «C’est la langue dans laque­lle tu écris, non ?».

Arturo Pérez-Reverte
L’ESPAGNOL, LANGUE COMMUNE ?

S’il est assez peu prob­a­ble que cette polémique entre intel­lectuels prospère durable­ment, il n’empêche que la ques­tion soulevée par l’écrivain argentin et ses col­lègues ne manque pas d’intérêt ni de fonde­ment.

Car il n’est évidem­ment ici pas ques­tion de remet­tre en ques­tion l’existence de la langue en elle-même, mais sim­ple­ment sa dénom­i­na­tion.

Or, rap­pelons que les sud-améri­cains, en général, la désig­nent sous le terme plus ancien de «castil­lan (castel­lano)». Autrement dit, la langue de la Castille. Celle-ci n’est dev­enue l’espagnol que lorsque, juste­ment, après son exten­sion et l’unification des dif­férentes provinces, le Roy­aume de Castille est devenu le Roy­aume d’Espagne.

La langue des Castil­lans est ain­si dev­enue la langue de tous les Espag­nols, s’appropriant la dénom­i­na­tion pour sceller leur par­en­té lin­guis­tique. Or aujourd’hui, l’espagnol n’est-il pas devenu la langue de tous les his­panophones bien au-delà des fron­tières de l’ancien colonisa­teur ? Les Sud-Améri­cains ne se sont-ils pas appro­priés eux aus­si cette langue, d’ailleurs au grand préju­dice des langues autochtones qui peinent à sur­vivre, comme le quechua, le guarani ou l’aymara ?

Voilà donc un argu­ment de poids dans le sens de Caparrós. Sauf que le monde his­panophone, con­traire­ment à l’Espagne avec la Castille, ne s’est pas fon­du en un seul ter­ri­toire. Et qu’une base lin­guis­tique reste une base lin­guis­tique, quelle que soit son évo­lu­tion ou la diver­sité de ses locu­teurs.

Si on change le nom de cette langue, alors, ne fau­dra-t-il pas songer à chang­er égale­ment celui de l’anglais ? Car si les Espag­nols sont aujourd’hui large­ment minori­taires en nom­bre dans le monde his­panophone, on peut en dire tout autant des Anglais. Et même des Français !

UN ESPAGNOL, DES ESPAGNOLS

Les Sud-Améri­cains par­lent une langue qui leur a été apportée par les colons espag­nols (dont beau­coup sont descen­dants), les Espag­nols une langue imposée par celle du roy­aume d’origine, la Castille. Avec le temps, les usages, les apports des par­lers locaux, celle des langues de l’immigration, elle a con­sid­érable­ment évoluée, et pas de façon uni­forme. On ne par­le pas tout à fait le même espag­nol (ou castil­lan, si vous préférez) à Cuba, en Argen­tine, en Bolivie ou à Madrid. Ce qui n’empêche pas une par­faite com­préhen­sion mutuelle. Je n’ai pas eu besoin de réap­pren­dre l’espagnol avant d’aller vis­iter l’Amérique du Sud ! Mais j’ai pas mal enrichi mon vocab­u­laire à l’occasion de chaque voy­age !

Je vous laisse juges. Per­son­nelle­ment, je me sens assez éloigné de ce genre de polémiques qui me sem­blent plutôt sec­ondaires. Par ailleurs, le nom pro­posé par Caparrós « ñamer­i­cano », efface d’un trait de plume toute orig­ine espag­nole, en en faisant une langue purement…américaine, ce qui est un peu fort de café ! (Certes, il y a le ñ. Pour Caparrós, c’est juste­ment le signe cap­i­tal rap­pelant l’origine. Un signe, dit-il, inven­té par des moines copistes paresseux souhai­tant s’économiser l’écriture du dou­ble n !).

Alors, com­ment désign­er une langue ? En rap­pelant ses orig­ines, ou en faisant référence à ceux qui la par­lent ? Et dans ce dernier cas, si elle évolue encore, fau­dra-t-il lui trou­ver un nou­veau nom ? Le débat reste ouvert !

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Liens :

Arti­cles ren­dant compte du débat du Con­grès :

Infobae, site d’in­fos argentin, qui m’a servi de base :

https://www.infobae.com/cultura/2023/03/28/congreso-de-la-lengua-martin-caparros-propuso-un-nuevo-nombre-para-el-idioma-espanol/

Revue en ligne Per­fil :

https://www.perfil.com/noticias/cultura/martin-caparros-propuso-renombrar-idioma-namericano-escritor-espanol-salio-cruzarlo.phtml

La Van­guardia (Espagne) :

https://www.lavanguardia.com/cultura/20230329/8860546/nueva-edicion-panhispanico.html

Occa­sion de lire ou relire égale­ment l’ar­ti­cle de ce blog sur les par­tic­u­lar­ismes de l’es­pag­nol tel qu’on le par­le en Argen­tine :

Par­ler argentin