Débat sur LCP : Milei, le président à la tronçonneuse

Hier soir, comme annon­cé, la chaine par­lemen­taire LCP a dif­fusé le doc­u­men­taire de François ‑Xavier Fre­land «Javier Milei, le prési­dent à la tronçon­neuse».

L’objectif du réal­isa­teur était de nous expli­quer, à nous Français sou­vent très per­plex­es vis-à-vis de la poli­tique sud-améri­caine en général, et argen­tine en par­ti­c­uli­er, les raisons de l’élection de ce prési­dent auto­proclamé anti­sys­tème, ultra-libéral (et même lib­er­tarien), qui pen­dant sa cam­pagne élec­torale promet­tait de dyna­miter l’état et de met­tre fin non seule­ment à la crise économique latente depuis près d’un siè­cle, mais égale­ment à la «caste» poli­tique qui l’entretenait soigneuse­ment, selon ses dires.

Le doc­u­men­taire s’étale rel­a­tive­ment peu sur la jeunesse de Milei, rap­pelant sim­ple­ment qu’il était un élève plutôt tur­bu­lent et clow­nesque, plus habitué aux derniers rangs qu’aux pre­miers.

Il s’attache plutôt à inter­roger d’une part les dif­férents acteurs et par­ti­sans de son pro­jet, et d’autre part quelques-uns de ses plus vir­u­lents détracteurs.

C’est là qu’à mon sens, le doc­u­men­taire pêche un peu (et même pas mal) par com­plai­sance. Ou par déséquili­bre. D’un côté, des idéo­logues affir­més, comme Manuel Adorni et Agustín Laje, inter­rogés dans des cadres formels et dont on laisse dérouler le dis­cours bien huilé sans leur oppos­er la moin­dre ques­tion un tant soit peu gênante, de l’autre, de sim­ples électeurs, peu habitués au micro, et aux­quels on ne con­sacre au mieux que quelques min­utes en pas­sant, chez eux, dans la rue ou sur leur lieu de tra­vail. Seuls deux vrais opposants poli­tiques sont inter­rogés. L’un, député «kirch­ner­iste» (du nom des anciens prési­dents péro­nistes) auquel on n’offre que deux mod­estes et très cour­tes appari­tions, et l’autre, opposant de gauche rad­i­cale (Juan Grabois) dont on dit qu’il porte un mou­ve­ment fort, quand celui-ci, très cli­vant, n’a obtenu que 6% à la dernière prési­den­tielle, et a pra­tique­ment dis­paru du paysage médi­a­tique argentin actuel.

L’intérêt prin­ci­pal aurait pu être l’interview final du prési­dent lui-même. Mal­heureuse­ment, celui-ci a été con­trôlé de très près par sa cel­lule de com­mu­ni­ca­tion. Le réal­isa­teur a dû se con­former aux exi­gences de celle-ci : lieu neu­tre, plan totale­ment fixe, inter­ro­ga­teur invis­i­ble (et à peine audi­ble), procu­rant au prési­dent une totale maitrise de l’interview et lui per­me­t­tant de jouer un rôle de com­po­si­tion, celui du type posé et réfléchi énonçant ses idées avec calme et com­ponc­tion, qual­ité qui ne sont pas pré­cisé­ment celles qu’on retrou­ve le plus sou­vent chez ce per­son­nage volon­tiers emporté et instinc­tif.

Le choix du fil rouge (un avo­cat de La Pla­ta, électeur de Milei) est à ce sujet sig­ni­fi­catif. François-Xavier Fre­land, a vis­i­ble­ment cher­ché un point d’équilibre en faisant de ce per­son­nage «son ami et son guide» tout au long de son enquête. Rober­to, l’avocat en ques­tion, n’est pas un mil­i­tant de «La lib­er­tad avan­za», le par­ti de Milei, et, même s’il s’affirme tou­jours prêt à vot­er pour lui, garde ses dis­tances par rap­port au per­son­nage. Et le réal­isa­teur ne manque pas d’interroger les par­ents de Rober­to, des vieux péro­nistes qui font par­tie de ces retraités, prin­ci­paux mal­menés par la poli­tique de Milei.

Le doc­u­men­taire passe un peu trop rapi­de­ment sur les effets réels de cette poli­tique sur la vie quo­ti­di­enne des Argentins. Tant au plan posi­tif qu’au plan négatif, d’ailleurs : les con­séquences macro et micro économiques sont sur­volées, pour s’attarder prin­ci­pale­ment sur l’idéologie qui en est le moteur : l’antiétatisme, la reli­gion du libre-échange, et le con­ser­vatisme cul­turel.

Le par­al­lèle avec une péri­ode sim­i­laire aurait été intéres­sant à creuser. En effet, entre 1990 et 2000, un des mod­èles de Milei, Car­los Men­em (un péro­niste de droite !), était au pou­voir. Cette péri­ode est retracée, mais unique­ment sous l’angle idéologique. Angle ren­for­cé par l’interview d’un des fils de Men­em, Mar­tin, grand sup­por­t­eur de Milei. Or, cette péri­ode, où peu ou prou la même poli­tique que celle de Milei aujourd’hui a été mise en œuvre, a con­duit à un désas­tre économique avec pour point cul­mi­nant des émeutes de la faim, en décem­bre 2001. Ce qui n’est absol­u­ment pas men­tion­né ici.

Heureuse­ment, le débat qui a suivi la dif­fu­sion du doc­u­men­taire est oppor­tuné­ment venu éclair­er ce regard, de mon point de vue, un peu trop dis­tant et froid du réal­isa­teur, vis­i­ble­ment soucieux de ne pas prêter le flanc à une éventuelle cri­tique sur son manque d’objectivité.

Et ce notam­ment grâce à deux des invités, fins obser­va­teurs du monde sud-améri­cain : Celia Himel­farb , écon­o­miste et maîtresse de con­férences à l’IEP de Greno­ble, auteure de plusieurs ouvrages sur l’Argentine, et Jean-Jacques Kourliand­sky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine de la fon­da­tion Jean-Jau­rès.

Ceux-ci ont évo­qué avec beau­coup plus de pré­ci­sion que le doc­u­men­taire les forces et les faib­less­es de l’économie argen­tine, une économie grevée par une dette abyssale que les gou­verne­ments recon­duisent de man­dat en man­dat, celui de Milei com­pris puisqu’il con­tin­ue d’emprunter au FMI et, récem­ment, est allé toquer à la porte de Don­ald Trump pour qué­man­der quelques mil­liards sup­plé­men­taires. Celia Himel­farb, notam­ment, a insisté sur les con­séquences de cette poli­tique ultra-libérale : une incon­testable vic­toire sur l’inflation, certes, mais au prix d’une iné­gal­ité et d’une pau­vreté crois­sante. Des con­séquences que les Argentins com­men­cent à ressen­tir, enta­mant le crédit d’un gou­verne­ment qui, selon Jean-Jacques Kourliand­sky, ne devrait pas obtenir de majorité lors des prochaines élec­tions lég­isla­tives du 26 octo­bre. Ils ont eu bien du mal, ceci dit, à en plac­er une face à un autre invité, très inat­ten­du dans un tel débat : Louis Sarkozy. Dont la présence n’était pas illégitime, puisqu’il avait eu, lui aus­si, l’honneur d’interviewer Milei. On ne s’étonnera pas, naturelle­ment, d’apprendre que le fils de notre ancien prési­dent a passé le débat à faire un éloge ent­hou­si­aste du prési­dent argentin, dont il regrette juste qu’on «ne lui lais­sera prob­a­ble­ment pas le temps de réus­sir».

Face à lui, le séna­teur com­mu­niste Pierre Ouzou­lias replac­era lui aus­si le débat dans son con­texte idéologique, soulig­nant la mon­tée générale des idées d’extrême-droite dans le monde, un « pro­to-fas­cisme » con­ver­ti à l’ultra libéral­isme, et « mes­sian­ique », dont les lead­ers, à l’image de Trump (et Milei, très croy­ant), se pré­ten­dent adoubés par Dieu lui-même et réfu­tent l’idée même de démoc­ra­tie, jugée con­traire aux des­seins divins.

Un débat bien plus intéres­sant, finale­ment, que le doc­u­men­taire lui-même. Mal­gré, comme c’est hélas trop sou­vent le cas dans ce genre d’émission, les inter­ven­tions intem­pes­tives de l’animatrice qui, maitrisant peu son sujet, avait une forte ten­dance à ramen­er le débat à des pro­pos de comp­toir.

Buenos Aires : nouvelle défaite électorale pour le président

Pre­mière élec­tion, pre­mière défaite pour le prési­dent argentin Javier Milei. Certes, l’élection provin­ciale de Buenos Aires n’est guère déter­mi­nante d’un point de vue poli­tique, puisque pure­ment locale, mais elle est tout de même sig­ni­fica­tive d’un retourne­ment de l’opinion.

Résul­tat : un peu plus de 47% pour les péro­nistes menés par Axel Kicillof, et 33% et des miettes pour le par­ti gou­verne­men­tal.

Jusqu’ici, depuis l’élection, Milei béné­fi­ci­ait du fameux « état de grâce ». Tout n’allait pas bien, mais on lui fai­sait crédit : il ne pou­vait pas tout résoudre d’un coup de baguette mag­ique. Après tant d’années de pou­voir péro­niste, à peine per­tur­bées par qua­tre ans d’une droite inef­fi­cace et peu pop­u­laire, on avait adoré, pen­dant la cam­pagne, son dis­cours anti­sys­tème, son mépris de la chose poli­tique et de ce qu’il appelait « la caste », autrement dit, les priv­ilégiés du sys­tème. Avec lui, on allait voir ce qu’on allait voir : tous ces cor­rom­pus allaient dégager, et les prof­i­teurs seraient prompte­ment éjec­tés.

Pre­mière mesures, pre­mières vic­toires : grâce à une poli­tique dras­tique de réduc­tion de la dépense publique, l’inflation est passée de près de 300% à moins de 40. En à peine plus d’un an. Phénomé­nal. Certes, les prix ont aug­men­té, mais on voulait bien croire qu’avec un peu de patience, on les ver­rait rapi­de­ment dégon­fler.

Et si l’in­fla­tion n’é­tait que la par­tie émergée de l’ice­berg ?

Seule­ment voilà : réduire la dépense publique, cela veut dire ce que cela veut dire. Dans un excel­lent arti­cle, l’écrivain et jour­nal­iste Jorge Fer­nán­dez Díaz dresse un tableau par­ti­c­ulière­ment édi­fi­ant de la sit­u­a­tion poli­tique, sociale et psy­chologique de l’Argentine d’aujourd’hui, à l’instant T. Je vous en livre quelques extraits ci-dessous, qui vous aideront à mieux com­pren­dre les com­plex­es ressorts, et moti­va­tions, de ce subit retourne­ment de l’opinion argen­tine vis-à-vis du trublion à la tronçon­neuse.

L’article com­mence ain­si : (en italiques le texte de l’ar­ti­cle orig­i­nal)

À l’aube de ce proces­sus poli­tique bru­lant — mar­qué par des obses­sions soudaines et des émo­tions vio­lentes — nous avons com­pris que le dan­ger était qu’une fois la marée passée, une vieille loi de l’amour s’ap­plique : par­fois, ce qui vous fait tomber amoureux est ce qui vous sépare. Si on voulait l’illustrer de façon comique, on dirait : je suis tombée amoureuse d’un bohème et je l’ai quit­té parce que je me suis aperçue qu’en réal­ité c’était un clo­do.

En effet, rien de plus changeant que le regard de l’amour. Certes, pen­dant la cam­pagne, Milei avait annon­cé la couleur et n’avait rien caché de ses inten­tions. Même si, note l’auteur, il a au moins men­ti sur une chose : la tronçon­neuse devait couper dans les ressources des priv­ilégiés, pas celles des retraités, des hand­i­capés, des médecins, des ouvri­ers, des maçons, des employées de mai­son, bref, des moins favorisés du pays.

Ce qui a poussé le jésuite Rodri­go Zaraza­ga, prêtre des pau­vres, à dire qu’aujourd’hui, la seule dif­férence entre les plus pau­vres et la classe moyenne inférieure, ce sont 8 jours. Les pre­miers vivent jusqu’au 12 du mois, les sec­onds parvi­en­nent jusqu’au 20.

Car, dit Fer­nán­dez Díaz, ce nou­veau mod­èle économique ultra-libéral con­tient au moins deux biais. L’un, celui d’ignorer l’existence d’une classe mis­érable, l’autre, de con­sid­ér­er le mot « pro­duc­tion » comme une inven­tion social­iste et la défense de l’emploi et de la con­som­ma­tion comme des super­sti­tions anachroniques. Peut-on réelle­ment défendre un sys­tème qui tourne le dos à des mil­lions de per­son­nes ? Que devraient faire alors ses vic­times ? Atten­dre dix ans les résul­tats des grands investisse­ments et pen­dant ce temps con­tin­uer de vot­er pour leur bour­reau ?

Le grand para­doxe de l’opinion : le retourne­ment de veste. Au-delà du men­songe sur la cible réelle de la tronçon­neuse, il n’en est pas moins vrai que durant la cam­pagne élec­torale, Milei a exposé ses idées sans détour. Il a même gag­né le débat de fin de cam­pagne en se tar­guant de son igno­rance de la ges­tion et de la poli­tique. Aujourd’hui ses électeurs les plus éclairés exi­gent de ce même out­sider extrav­a­gant et sans fil­tre qu’il admin­istre l’État (qu’il s’est fait élire pour détru­ire) avec expéri­ence et bon sens, et qu’il s’intéresse à la poli­tique (alors qu’ils se mon­traient enchan­tés lorsqu’il clairon­nait qu’elle l’ennuyait). (…) Ils lui récla­ment main­tenant, presque dés­espéré­ment, de s’ouvrir au dia­logue et au con­sen­sus, quand au moment de l’élire ils por­taient au pina­cle un jou­et colérique dont ils se réjouis­saient de l’insensibilité et de la sauvagerie.

En con­clu­sion, Fer­nán­dez Díaz exhorte ses com­pa­tri­otes à ne pas jouer les amants sur­pris : le Lion (surnom que s’est attribué lui-même Milei – NDLA) avait prévenu qu’il en serait ain­si, quelles que soient les con­séquences. Les voilà désor­mais déçus. Là où ils voy­aient un bohémien char­mant il n’y a plus qu’un dilet­tante incon­séquent.

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L’après élec­tion locale risque d’être très agité pour le gou­verne­ment ultra-libéral. Entre les gross­es man­i­fes­ta­tions de ces derniers jours, en défense des ser­vices publics men­acés par les réduc­tions mas­sives de bud­get (san­té, édu­ca­tion, uni­ver­sités), les accu­sa­tions de cor­rup­tion con­tre la sœur du prési­dent (qui est aus­si sa cheffe de cab­i­net), soupçon­née de détourne­ment de fonds publics dans l’affaire Andis, organ­isme nation­al chargé des poli­tiques publiques en direc­tion des per­son­nes hand­i­capés, les manœu­vres du prési­dent lui-même qui, tout à son mépris pour le par­lement, entend se pass­er de ses avis pour gou­vern­er (il n’y a pas eu de vote sur le bud­get depuis fin 2023, Milei s’arrangeant chaque année pour blo­quer les dis­cus­sions et recon­duire celui-ci tel quel), et la curieuse «dis­pari­tion» des fonds inter­na­tionaux d’aide aux hand­i­capés, aux vic­times d’inondation et à la recherche sci­en­tifique, dont le gou­verne­ment refuse de révéler l’usage exact qu’il en a fait, ça com­mence à tanguer sérieuse­ment.

Milei et sa sœur Kari­na (à sa gauche)

A six semaines des élec­tions lég­isla­tives de mi-man­dat, qui auront lieu fin octo­bre, les sondages s’infléchissent sig­ni­fica­tive­ment pour La lib­er­tad avan­za, le par­ti gou­verne­men­tal. Don­né gag­nant haut la main encore en début d’année, la plu­part des insti­tuts lui prédis­ent sinon la défaite, du moins une majorité très rel­a­tive, et dans tous les cas, l’impossibilité de gou­vern­er seul. Or, le seul par­ti avec lequel un accord est pos­si­ble reste celui de l’ancien prési­dent de droite Mauri­cio Macri. Avec lequel, ces derniers temps, les rela­tions de Milei étaient, et c’est un euphémisme, très dif­fi­ciles.

La frac­ture argen­tine n’est donc pas près de se réduire.

 

Milei : le grand sauveur ?

Après le doc­u­men­taire sur le rôle des Etats-Unis dans l’avènement des dic­tatures sudaméri­caines, dont nous vous par­lions ici-même, la chaine ARTE en a pro­posé un autre sur l’actuel prési­dent argentin Javier Milei, surnom­mé « l’homme à la tronçon­neuse ».

Il a été dif­fusé mar­di dernier, juste après l’autre doc­u­men­taire, mais il reste vis­i­ble sur l’application ARTE.TV, sous le titre « L’argentine dans la tour­mente : Milei, le grand sauveur ? »

Milei, le prési­dent à la tronçon­neuse

Il com­mence sur une ques­tion, que se posent tant d’Argentins : com­ment ce pays, qui était un des plus rich­es du monde jusqu’à la pre­mière moitié du XXème siè­cle, a‑t-il pu devenir qua­si­ment un pays du tiers-monde ?
Il revient alors sur le mal endémique de nom­bre de pays du sud, et spé­ciale­ment améri­cains : la cor­rup­tion, cou­plée à la con­fis­ca­tion du pou­voir par un petit nom­bre, for­mant une qua­si-mafia, poli­tique et syn­di­cale. L’Argentine est d’ailleurs classée 99ème en ce qui con­cerne la per­cep­tion de la cor­rup­tion. Pour com­par­er, la France est 25ème, et l’Allemagne (autre socié­taire d’ARTE, ne l’oublions pas) 15ème.

La descrip­tion est sévère, mais juste, avec de nom­breux exem­ples, tou­jours d’actualité, de petits arrange­ments avec le droit et la morale : pri­vati­sa­tions à bon compte d’entreprises d’état, au prof­it d’intérêts privés, emplois fic­tifs au Par­lement, fraudes en tous gen­res, notam­ment aux marchés publics (l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er vient d’être con­damnée à ce sujet à six ans de déten­tion), éva­sion fis­cale (278 mil­liards de dol­lars plan­qués à l’étranger ou dans des bas de laine, et qui ne prof­i­tent donc pas à l’économie nationale).

Alors, l’ultra-libéral Milei, élu sur la promesse de faire le ménage dans les écuries d’Augias, va-t-il enfin remet­tre le pays à l’endroit ? Le doc­u­men­taire ne se risque pas à faire de pronos­tic ferme, mais rap­pelle à bon escient que la poli­tique mise en place par le nou­veau prési­dent a déjà eu son moment : entre 1989 et 1999, Car­los Men­em, un péro­niste de droite, a gou­verné avec les mêmes pré­ceptes : désé­ta­tis­er au max­i­mum, pri­va­tis­er, favoris­er les investisse­ments étrangers, réduire les impôts, réduire les dépens­es sociales et le train de vie de l’état. Avec comme résul­tat le plus vis­i­ble, le dés­espoir du petit peu­ple exprimé en d’impressionnantes émeutes fin 2001, qui con­duisirent à une crise poli­tique sans précé­dent : trois prési­dents en trois ans !

Le doc­u­men­taire relève les points faibles de la nou­velle poli­tique mise en place par Milei. Insis­tant notam­ment sur deux biais mal­heureuse­ment per­sis­tants de ce pays qui, comme tant d’autres en Amérique latine, ne parvient pas à se débar­rass­er tout à fait de son passé colo­nial : la trop grande dépen­dance aux expor­ta­tions agri­coles et l’absence de vision à long terme de ses dirigeants.

Un court-ter­misme qui, hélas, est égale­ment l’apanage du nou­veau gou­verne­ment.

En con­clu­sion, le doc­u­men­taire ne se mon­tre guère opti­miste sur l’avenir du pays, miné par un indi­vid­u­al­isme crois­sant (mais ça, c’est un peu comme partout, y com­pris chez nous, hélas), des iné­gal­ités cri­antes et elles aus­si tou­jours en hausse, une crim­i­nal­ité, y com­pris d’état, galopante, et, bien enten­du, une société extrême­ment divisée.

Mais, para­doxale­ment, ce prési­dent pour­tant pas si révo­lu­tion­naire garde une base de pop­u­lar­ité encore rel­a­tive­ment solide, envers et con­tre tout. Notam­ment auprès des jeunes. Pas si para­dox­al que ça, en défini­tive, quand on y regarde de plus près et qu’on addi­tionne le dis­crédit d’une classe poli­tique tra­di­tion­nelle qui ne se renou­velle pas avec la las­si­tude d’une société prête à se jeter sur toute solu­tion pourvu qu’elle ait l’apparence de la nou­veauté.

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Lien vers ARTE : https://www.arte.tv/fr/videos/119521–000‑A/l‑argentine-dans-la-tourmente/

A lire égale­ment en com­plé­ment, sur ce même blog :

Sur Car­los Men­em et sa poli­tique ultra-libérale entre 1989 et 1999.

Sur la pau­vreté en hausse dans l’Ar­gen­tine de Milei.

Sur le niveau de vie de la classe moyenne.

L’Amérique latine, un continent sous influence

Ce mar­di 24 juin, la chaine publique ARTE pro­pose un doc­u­men­taire en trois volets inti­t­ulé «Amérique latine, un con­ti­nent sous influ­ence».

L’influence ici, c’est bien enten­du celle des États-Unis, qui ont tou­jours con­sid­éré, et con­tin­u­ent de le faire, l’Amérique du sud comme leur arrière-cour, sim­ple vas­sal à sur­veiller et soumet­tre.

Le doc­u­men­taire, qui retrace 60 ans d’interventionnisme nord-améri­cain, se lim­ite cepen­dant à l’histoire de six pays : le Brésil, le Chili, la Colom­bie, le Venezuela, le Pana­ma et le Nicaragua. Un par­ti-pris sans nul doute jus­ti­fié par l’étendue du sujet, car en réal­ité, du Mex­ique à l’Uruguay en pas­sant par l’Argentine, la Bolivie, le Paraguay, le Hon­duras, etc… tous les pays ont été à un moment ou un autre objet de l’attention du «pro­tecteur» yan­kee.

Tout au long de ces trois épisodes de 55 min­utes, on par­court donc l’histoire mou­ve­men­tée de ces six pays, parsemée de révo­lu­tions et de coups d’état, et pris dans les vents con­traires de la guerre froide.

Obses­sion prin­ci­pale des États-Unis, surtout après la révo­lu­tion cas­triste : éviter à tout prix l’effet domi­nos, et la con­sti­tu­tion d’autres blocs com­mu­nistes. A tout prix, c’est-à-dire même à celui de favoris­er l’installation de dic­tatures extrêmes-droitières, comme ce sera le cas au Brésil en 1964, avec le ren­verse­ment du prési­dent de gauche Joao Goulart au bout de deux ans et demi de pou­voir, ou au Chili en 1973.

L’un des points forts du doc­u­men­taire est de don­ner la parole à des acteurs de tous bor­ds, anciens révo­lu­tion­naires, anciens min­istres ou con­seillers de dic­ta­teurs, ou encore min­istres, ambas­sadeurs, con­seillers tech­niques, nord-améri­cains. Mais là rési­dent égale­ment ses lim­ites : les per­son­nal­ités inter­rogées déroulent leurs ver­sions des faits sans jamais être mis devant leurs con­tra­dic­tions, livrant ain­si des réc­its par­al­lèles jamais recon­tex­tu­al­isés. A chaque spec­ta­teur alors de se faire son opin­ion : il y a donc peu de chance que le vision­nage fasse vari­er les a pri­ori de départ.

Résul­tat : un réc­it médi­an, plutôt tiède, qui ne décor­tique pas vrai­ment les ressorts com­plex­es ni de l’installation, ni du fonc­tion­nement des régimes révo­lu­tion­naires ou dic­ta­to­ri­aux. De même qu’on sur­v­ole les moyens mis en œuvre par les États-Unis pour ren­vers­er les régimes qui lui déplaisent, sans jamais véri­ta­ble­ment mon­tr­er la réal­ité des liens entre l’administration nord-améri­caine et les mou­ve­ments d’extrême-droite, ou les mil­i­taires, du sud.

Néan­moins, le doc­u­men­taire est extrême­ment intéres­sant si on se place unique­ment d’un point de vue his­torique et chronologique, et il mon­tre claire­ment le cynisme des États-Unis qui, tout en se procla­mant « plus grande démoc­ra­tie au monde », n’hésitent jamais à la mal­traiter chez les autres, quitte à laiss­er prospér­er des dic­tatures sanglantes lorsque leurs intérêt sont en jeu.

Comme l’admet dans le troisième épisode un con­seiller éta­sunien en par­lant de la Colom­bie «certes, beau­coup de droits de l’homme ont été bafoués, mais Uribe (le prési­dent colom­bi­en de droite) a fait un tra­vail effi­cace». On pour­ra rem­plac­er Uribe par Pinochet (Chili), Bran­co (Brésil), Videla (Argen­tine), Bor­d­aber­ry (Uruguay), Nor­ie­ga (Pana­ma), etc, etc… sans chang­er le reste de la phrase.

Le doc­u­men­taire mon­tre égale­ment le genèse de la fameuse Opéra­tion Con­dor, qui a per­mis aux dic­tatures de six pays (Argen­tine, Chili, Brésil, Uruguay, Paraguay et Bolivie), avec le sou­tien act­if des Etats-Unis, de men­er à bien une vaste cam­pagne d’assassinat d’opposants poli­tiques, y com­pris en exil. Comme notam­ment l’ancien min­istre de Sal­vador Allende (Chili), Orlan­do Lete­lier, assas­s­iné aux États-Unis mêmes.

Même s’il n’est pas par­fait, loin de là, ce doc­u­men­taire per­me­t­tra sans nul doute aux spec­ta­teurs les moins aver­tis de mieux com­pren­dre la portée de l’interventionnisme éta­sunien en Amérique latine, et d’en recon­stituer la chronolo­gie his­torique, de l’après-guerre mon­di­ale à nos jours.

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Mon con­seil si trois épisodes, ça vous fait trop : priv­ilégiez le pre­mier, le plus «his­torique» dans son con­tenu.

Mar­di 24 juin – 21 h – ARTE

Déjà en ligne sur ARTE.TV, il y restera un cer­tain temps !

La situation économique en juin 2025

C’est incon­testable­ment LE grand suc­cès de Javier Milei, le prési­dent à la tronçon­neuse (et inspi­ra­teur de l’illustrissime Elon Musk, ce qui n’est tout de même pas rien !) : l’inflation argen­tine, qui était au top avant son élec­tion, est enfin à peu près maitrisée dans des lim­ites raisonnables. (Mais qui reste néan­moins, comme le sig­nale le site Rankia Argenti­na, par­mi les plus élevées du monde).

Bon, autant l’avouer tout de suite, trou­ver des chiffres incon­testa­bles et incon­testés dans la presse économique argen­tine relève du par­cours du com­bat­tant. Comme d’habitude, les biais par­ti­sans foi­son­nent, et le taux varie selon le camp qui fait les cal­culs.

Si on s’en tient au site «Aho­ra País», rel­a­tive­ment neu­tre, on con­state les chiffres suiv­ants :

2023 (gou­verne­ment péro­niste d’Alberto Fer­nán­dez) : 211,4% d’inflation

2024 (1ère année de Milei) : 117,8 %

2025 : (pro­jec­tion JP Mor­gan ) : 25%

Bien. Et même très bien. Mais en par­al­lèle, il faut pren­dre en compte l’évolution des prix et du taux de change. Et là, c’est moins foli­chon. Surtout si on com­pare avec le salaire moyen de l’Argentin.

Le taux de change, déjà. Selon le quo­ti­di­en Infobae, le dol­lar amer­locain, qui reste la mon­naie de référence en Argen­tine, s’échangeait con­tre 642 pesos en 2023. En 2024, il était à 1019 pesos. Aujourd’hui, selon le site XE Con­vert­er, il est à 1183 pesos. (1343 par rap­port à l’euro). On estime qu’il va con­tin­uer à mon­ter, pour attein­dre les 1500 pesos en 2027. Pour vous don­ner une idée, en 2020 pour 1000 euros au bureau de change on me don­nait en gros 65 000 pesos. Aujourd’hui, j’en recevrais 1 340 000 !

Evidem­ment, les prix ont suivi en con­séquence. Les salaires aus­si, mais moins vite. Voyons cela.

En jan­vi­er 2020, mon année de référence puisque j’étais à Buenos Aires à ce moment-là, le salaire de mon ami B., concierge d’immeuble, était d’environ 500 €. Aujourd’hui, il m’annonce un peu plus de 800€. Pen­dant ce temps, par exem­ple, le jour­nal que je payais 85 pesos (1.30€ env­i­ron) est passé à 3800 pesos (2.80€ au taux actuel). Le petit café au bar du coin ? 100 pesos à peu près en 2020 (1.50€), 4500 pesos (3.35€) aujourd’hui.

Dessin orig­i­nal : Mal­o­rie Chanat

Autrement dit, le jour­nal a aug­men­té de 120%, le café de 123%, et le salaire de B. de 60%. C’est tout de suite moins rigo­lo vu sous cet angle, non ?

Le salaire de B. peut être com­paré au salaire moyen d’un pro­fesseur des écoles ou d’un employé de banque. En Argen­tine, la moyenne des salaires ne dépasse pas le mil­lion de pesos. Le taux de pau­vreté est fixé quant à lui par l’INDEC, l’INSEE argentin, pour une famille de qua­tre per­son­nes, à un mon­tant moyen de 1,113 mil­lion de pesos, en-deçà lequel, donc, la famille est con­sid­érée comme sous le seuil. On peut en con­clure qu’avec un seul salaire moyen, la famille est dans la mouise. Le prix de loca­tion d’un trois pièces à Buenos Aires est d’environ 950 000 pesos (701€). Vu de France et de Paris, cela reste bon marché, bien sûr. Mais net­te­ment moins acces­si­ble à l’Argentin moyen.

Le taux de pau­vreté, qui avait grim­pé de 40 à 55% après l’élection de Milei, sem­ble stag­n­er à un taux de 39%. Ce qui reste énorme pour un pays dévelop­pé. Ce taux est équiv­a­lent à celui de pays africains comme le Zim­bab­we, le Bénin ou le Rwan­da. Et supérieur à celui de voisins comme la Bolivie, le Paraguay ou l’Equateur. C’est d’ailleurs le taux le plus élevé de la zone Amérique du sud.

La réduc­tion de l’inflation, qui était réelle­ment énorme avant l’arrivée de Milei, est un incon­testable suc­cès, mais selon pas mal d’experts argentins, il risque d’être le seul vrai­ment mar­quant du man­dat, si Milei ne trou­ve pas la recette pour sta­bilis­er les prix et éviter la mon­tée du chô­mage, qu’il con­tribue par ailleurs à faire aug­menter en virant des fonc­tion­naires par char­rettes entières.

Alors com­ment Milei a‑t-il fait pour réduire cette infla­tion gigan­tesque ? A la base, celle-ci était essen­tielle­ment due à un fac­teur prin­ci­pal : le déficit et son corol­laire, la dette. Les dépens­es publiques étant irrémé­di­a­ble­ment supérieures aux recettes, l’Etat vivait d’expédients : la banque cen­trale ali­men­tait celui-ci en argent fac­tice, tout en lui accor­dant des prêts à court terme, pour éviter l’effet dévas­ta­teur sur le taux de change et les prix. Cela, bien enten­du, en emprun­tant aux ban­ques privées. Effet boule de neige garan­ti sur la dette.

Solu­tion miléiste : réduire dras­tique­ment la dépense publique. Ce qu’il a fait, comme promis, à la tronçon­neuse : un tiers du bud­get en moins. Résul­tat : les recettes ont enfin dépassé les dépens­es, et pfuitt, plus besoin d’imprimer de mon­naie. Quant à la dette con­trac­tée par la Banque cen­trale, potion choisie : la déval­u­a­tion du peso et la baisse des taux d’intérêts.

Bon ben voilà, ça roule, alors ? Le prob­lème, selon de nom­breux écon­o­mistes, c’est la dura­bil­ité du sys­tème.

Jusqu’à quand Milei va pou­voir com­press­er la dépense publique ? Par exem­ple, il a décrété l’arrêt total de tous les chantiers publics d’infrastructures. L’Etat va-t-il pou­voir laiss­er longtemps les routes se dégrad­er ?

La dette publique est tou­jours là, et il faut la rem­bours­er. Selon Car­los Rodriguez, ancien con­seiller de Milei inter­rogé par BBC monde, le gou­verne­ment l’a arti­fi­cielle­ment escamotée par un tour de passe-passe : en repous­sant le paiement des intérêts et en cam­ou­flant la dette interne de la Banque cen­trale. Avec un risque d’éclatement de la bulle dénon­cé par l’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er.

Pour ten­ter de main­tenir la valeur du dol­lar dans des lim­ites accept­a­bles, Milei a abat­tu une carte pour le moins dis­cutable : «el blan­queo de cap­i­tales». Autrement dit, le blan­chisse­ment de cap­i­taux. A savoir : le pla­fond de liq­uid­ités déclarables sans risque de pénal­ités ni d’impôts sup­plé­men­taires (et bien enten­du, sans besoin de jus­ti­fi­cat­ifs) est fixé à 100 000 dol­lars. On va pou­voir sabler le cham­pagne dans cer­tains milieux où l’argent sale cir­cule abon­dam­ment. Mais Milei pense que cette cir­cu­la­tion d’argent sera for­cé­ment prof­itable au taux de change. Logique : plus il y aura de dol­lars en cir­cu­la­tion, moins ils seront chers.

A ce stade, dif­fi­cile de dire où en sera l’Argentine à la fin du man­dat de Milei. Cer­tains lui prédis­ent le même avenir qu’à la fin du man­dat de Men­em : la grande cat­a­stro­phe de 2001, l’effondrement total de l’économie. D’autres, comme le FMI, plutôt con­tent de l’élève Milei, sont plus opti­mistes, et pensent que sa poli­tique, générant à la fois économies publiques et crois­sance (le FMI prévoit 5% de crois­sance pour 2025, ce qui serait un record en Amérique latine) est la bonne.

En atten­dant, « el argenti­no de a pie », l’Argentin de base, souf­fre, et a de plus en plus de mal à rem­plir son cad­die heb­do­madaire. Pour qu’on s’en rende un peu mieux compte, je vous ai fait un petit tableau avec les prix de base dernière­ment con­statés. Rap­pel : salaire moyen, env­i­ron 800 000 pesos, soit 600€)

Voilà pour une petite idée des prix courants en Argen­tine en ce moment, à com­par­er donc avec le salaire moyen. La déval­u­a­tion con­stante du peso peut ain­si paraître avan­tageuse pour un touriste français, mais elle est à met­tre en regard du coût réel de la vie. Et puis bon­jour les sommes astronomiques. Pay­er son café en mil­liers de pesos, ça fait tou­jours son petit effet psy­chologique.

Il paraît que la chute bru­tale de la con­som­ma­tion com­mence à faire sen­tir des effets posi­tifs, en inci­tant les pro­duc­teurs et les détail­lants à met­tre la pédale douce sur les prix. Ce qui apporte de l’eau au moulin des libéraux, qui voient par là con­firmer les bien­faits de la loi de l’offre et de la demande. Ce n’est pas entière­ment faux, cer­tains prix com­men­cent à baiss­er faute de demande. Mais ce qui est incon­testable aus­si, c’est le creuse­ment des iné­gal­ités. Tout le monde ne peut pas se remet­tre à con­som­mer au même niveau.

Ren­dez-vous dans un an, pour les élec­tions lég­isla­tives de mi-man­dat. On pour­ra alors mesur­er l’état réel de la pop­u­lar­ité du gou­verne­ment ultra-libéral. Pour le moment, il con­tin­ue de jouir d’une cer­taine con­fi­ance. Le par­ti de Milei a notam­ment rem­porté les récentes élec­tions régionales, en raflant par exem­ple six des neuf sièges au gou­verne­ment de la province de Buenos Aires. Les trois autres étant tombés dans l’escarcelle des péro­nistes, lais­sant la droite clas­sique totale­ment bre­douille.

Mais cette pop­u­lar­ité s’érode avec le temps, et l’accumulation des dif­fi­cultés pour les plus mod­estes. L’affaire de la cryp­tomon­naie $libra n’a pas peu con­tribué à jeter un voile sur la soi-dis­ant incor­rupt­ibil­ité des miléistes : le prési­dent avait fait publique­ment la pro­mo­tion d’une cryp­tomon­naie qui s’était effon­drée dans les quelques heures qui avaient suivi des achats mas­sifs, ruinant des mil­liers de gogos et enrichissant une poignée d’initiés. Une grosse tache sur le CV du prési­dent, qui a ten­té de se dépêtr­er de l’affaire en nom­mant lui-même une com­mis­sion d’enquête qu’il s’est empressé de dis­soudre avant même qu’elle ne com­mu­nique les résul­tats de ses inves­ti­ga­tions !

 

Le décès du pape, vu d’Argentine

Dif­fi­cile d’y échap­per : Jorge Mario Bergoglio, alias Fran­cis­co, était Argentin. Comme il fal­lait s’y atten­dre, et comme je le répète à l’envi sur ce blog, en Argen­tine, pour les papes comme pour le reste, on passe son temps à s’entredéchirer, en rap­por­tant tout à l’aune de ses préférences poli­tiques.

Qu’on soit con­ser­va­teur ou pro­gres­siste, péro­niste ou antipéro­niste, d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, on se regarde en chien de faïence, et on se con­sid­ère les uns les autres comme des « imprésenta­bles » (ce qui est apparem­ment l’insulte la plus courante sur les forums des jour­naux).

Dans l’ensemble quand même, le lende­main de la dis­pari­tion du pape François, les dits-jour­naux sont assez unanimes pour soulign­er l’empreinte qu’aura lais­sée ce pape argentin à la fois sur la com­mu­nauté des catholiques et plus glob­ale­ment sur le monde.

Petite revue de presse.

Pour la Nación, c’est «un pape sim­ple qui a cassé les codes et ouvert l’Eglise comme jamais aupar­a­vant». Mais le même quo­ti­di­en souligne «sa dif­fi­cile rela­tion avec les Églis­es des États-Unis, de France et d’Allemagne». Sans occul­ter cer­tains para­dox­es, puisque l’Église Éta­suni­enne est aujourd’hui plutôt con­ser­va­trice quand celle d’Allemagne est ouverte­ment pro­gres­siste.

Le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12 souligne lui aus­si la sim­plic­ité de ce pape, qui a souhaité un enter­re­ment «mod­este». Il restera dans les mémoires comme un pape paci­fiste, écol­o­giste et défenseur des plus pau­vres.

Pour Clarín, jour­nal notoire­ment antipéro­niste, «Le pape est mort, mais sa parole reste vivante». «Il n’a pas fait tout ce qu’il voulait faire, mais ce qu’il a fait n’a pas été rien». «Trois axes s’imposent à la réflex­ion lorsqu’on fait le bilan de ces douze années de pon­tif­i­cat : les réformes de l’Église, son rôle de leader spir­ituel mon­di­al, et son influ­ence sur la vie de l’Argentine, sa patrie, mar­quée par une frac­ture poli­tique qu’il n’a jamais pu, ou voulu, réduire».

Dans l’ensemble, on le voit, la revue de la presse argen­tine ne dif­fère pas de celle qu’on pour­rait faire avec notre presse locale. Là-bas comme ici, on loue un pon­tif­i­cat hum­ble, mar­qué par le souci de défendre et pro­téger les plus faibles, de faire évoluer l’Église catholique en ten­ant compte des change­ments de nos sociétés con­tem­po­raines et des défis aux­quels elles sont con­fron­tés, ain­si que son com­bat con­tre les excès du cap­i­tal­isme et la mon­tée des autori­tarismes poli­tiques. De même qu’on souligne sa rel­a­tive tiédeur, voire son con­ser­vatisme affiché, sur des sujets plus «brûlants» pour la com­mu­nauté chré­ti­enne, comme l’avortement, l’homosexualité ou la place des femmes dans l’église.

Et naturelle­ment, comme ici, les jour­naux ont lancé la «course de petits chevaux» habituelle, avec les pronos­tics sur son suc­cesseur. (Non, je ne mets pas de lien : les favoris sont les mêmes que dans nos canards français !)

Une ques­tion plus spé­ci­fique qui revient sou­vent néan­moins : pourquoi le pape n’est-il jamais venu en Argen­tine ? En effet, en douze ans, François n’a jamais vis­ité son pays d’origine !

Jorge Mario Bergoglio, évêque de Buenos Aires

Selon l’archévêque de Buenos Aires, Jorge Gar­cía Cuer­va, inter­rogé par La Nación :

Quant à sa déci­sion de ne pas vis­iter son pays natal pen­dant son pon­tif­i­cat, François avait pro­gram­mé un voy­age en Argen­tine et au Chili en 2017, mais un change­ment dans son agen­da l’avait obligé à le repouss­er. Ensuite, son emploi du temps très ser­ré avait fait que l’occasion ne s’était pas représen­tée, mais il n’avait pas renon­cé à venir. De plus, de par la lour­deur du cli­mat poli­tique local, une vis­ite en Argen­tine aurait con­sti­tué un grand défi. Cela aurait été une grande joie pour nous tous, mais pour lui, cela aurait représen­té un voy­age exigeant, tant sur la plan physique que psy­chologique ou émo­tion­nel. Il est évi­dent que compte tenu du con­texte argentin, cela aurait généré des pas­sions con­traires.

C’est égale­ment le point de vue de Pagina/12 : le pape François ne tenait pas à être pris en tenaille au milieu des pas­sions poli­tiques.

Naturelle­ment, les réac­tions des poli­tiques les plus en vue en Argen­tine ne dif­fèrent pas de celles qu’on relève ici : pas ques­tion de dire du mal du Pape si tôt après son décès. Comme tou­jours dans ces cas-là, le mort n’avait que des qual­ités.

Néan­moins, l’histoire démon­tre s’il en était besoin que les rela­tions de François avec le monde poli­tique argentin étaient pour le moins con­trastées. Clarín en repasse l’historique ici.

Le quo­ti­di­en rap­pelle que Nestor et Cristi­na Kirch­n­er (prési­dents de la République suc­ces­sifs entre 2003 et 2015) avaient dit de lui qu’il était «le chef spir­ituel de l’opposition» et lui avaient reproché son atti­tude pen­dant la dic­tature, l’accusant d’avoir dénon­cé deux prêtres jésuites, alors qu’il était à cette époque juste­ment le prin­ci­pal dirigeant de cette com­mu­nauté (1). Mais une fois élu pape, cepen­dant, ses rela­tions avec la prési­dente Cristi­na Kirch­n­er s’étaient large­ment nor­mal­isées.

Avec le prési­dent de droite libérale Mauri­cio Macri (2016–2020), il avait eu des dif­férents con­cer­nant le mariage homo­sex­uel (offi­cielle­ment autorisé en 2010, durant le man­dat de Cristi­na Kirch­n­er), que ce dernier avait refusé de com­bat­tre. Dans l’ensemble, la rela­tion avait été plutôt dis­tante, le camp macriste jugeant François trop proche des péro­nistes et des syn­di­cats de gauche.

Les débuts du man­dat d’Alber­to Fer­nán­dez (péro­niste) avaient été plutôt chaleureux, dans la mesure où le pape François avait inter­cédé en faveur de l’Argentine auprès de la direc­trice du FMI, Kristali­na Georgie­va, qui était une amie per­son­nelle du pape. Mais cela s’était rapi­de­ment détéri­oré ensuite, d’une part parce que François n’appréciait pas telle­ment le fait que le prési­dent se pré­valût à tout bout de champ d’une pré­ten­due rela­tion priv­ilégiée, et surtout que son gou­verne­ment avait fait pass­er la loi légal­isant l’avortement.

Mais c’est avec le prési­dent anar­cholibéral Javier Milei que les rela­tions auront été en défini­tive les plus houleuses. On reli­ra ici l’article de ce blog qui en fai­sait état. Pen­dant la cam­pagne élec­torale, Milei avait traité le pape de com­mu­niste et de sup­pôt du dia­ble. Une fois élu, il avait mis pas mal d’eau dans son vin, car il ne fal­lait pas con­trari­er les catholiques, qui avaient été nom­breux à avoir voté pour lui.

Néan­moins, les rela­tions étaient restées très froides. Dire que le pape n’approuvait pas du tout la poli­tique et les méth­odes pour le moins con­flictuelles du fou à la tronçon­neuse serait un euphémisme. Après une man­i­fes­ta­tion des retraités, le pape avait sèche­ment con­damné la répres­sion poli­cière qui s’était déchainée à cette occa­sion :

Au lieu de con­sacr­er l’argent à la jus­tice sociale, on l’utilise en achat de gaz lacry­mogène, avait-il lâché, à la grande fureur de Milei, qui s’était pour­tant gardé de répon­dre ouverte­ment.

Pour la majorité des obser­va­teurs, si le Pape n’est jamais venu en Argen­tine, c’est donc avant tout pour éviter de se retrou­ver piégé au milieu d’un affron­te­ment qu’il aurait souhaité apais­er, ce que le cli­mat poli­tique exécrable ne lui a jamais réelle­ment per­mis de ten­ter.

Comme dit fine­ment l’auteur de l’article, Ser­gio Rubin, «en fin de compte, François a entériné le principe évangélique : Nul n’est prophète en son pays».

Ain­si va l’Argentine, pays déchiré où tout est pré­texte à con­flit et à rancœurs, et où même la fierté de don­ner au monde le pre­mier pape sud-améri­cain de l’histoire n’aura pas réus­si à rassem­bler les gens, pas même autour de son cer­cueil.

La Cathé­drale de Buenos Aires, qui se trou­ve sur la même place que le Palais prési­den­tiel !

Pour finir, je vous rap­porte au débot­té un petit flo­rilège de quelques réac­tions d’Argentins ordi­naires, glanées au fil des com­men­taires sous les arti­cles de deux quo­ti­di­ens en ligne. Je vous fais grâce des pseu­dos.

(1) Rap­porté par le jour­nal­iste et écrivain Hora­cio Ver­bit­sky dans son livre sur le rôle de l’Église catholique durant la dic­tature “El silen­cio” (Ed. Sudamer­i­cana — 2005. Mais dont Jorge Bergoglio a été jugé inno­cent par la com­mis­sion inter­améri­caine des droits de l’homme (CIDH).

*

DANS LA NACIÓN (Quo­ti­di­en de droite)

J’ai beau­coup admiré le pape François, mais il m’a déçu. En tant qu’Argentin il devait venir embrass­er son peu­ple au lieu d’autant soign­er son image. En fin de compte on l’a élu pas­teur mais il a nég­ligé son trou­peau.

Et la réponse au même, telle­ment car­ac­téris­tique de ce con­flit poli­tique typ­ique­ment argentin :

Cela nous aurait comblé. Mais s’il était venu du temps de la Cris (Cristi­na Kirch­n­er — NDLA) on l’aurait taxé de K. (K est la let­tre péjo­ra­tive util­isée par les opposants au péro­nisme pour qual­i­fi­er le kirch­ner­isme — NDLA). S’il était venu voir Macri, on l’aurait traité de macriste. Et s’il était venu sous Milei….

Aux ado­ra­teurs du con­ser­va­teur rance Jean-Paul II : François fut dix fois plus puis­sant et il sera dif­fi­cile d’être plus aimé que lui.

Qu’il repose en paix. L’Argentine ne le regret­tera pas.

Mourir ne suf­fit pas à faire de vous un saint. François n’a été un pape ni neu­tre ni courageux. C’était un mil­i­tant déguisé en pas­teur, qui a béni des tyrans, pro­tégé des cor­rom­pus et n’a jamais élevé la voix con­tre tous ceux qui ont ruiné l’Amérique latine.

La fig­ure du pape François aura servi égale­ment à met­tre en évi­dence la vision extrême­ment lim­itée que nous avons, nous Argentins, en ce qui con­cerne l’international. Que ce soit pour des ques­tions poli­tiques ou économiques, notre cos­mo­vi­sion est aus­si pau­vre et médiocre que lim­itée. En tant que société nous n’avons jamais été capa­bles de com­pren­dre le rôle d’un per­son­nage par­venu au plus haut de la hiérar­chie du Saint Siège. Comme tou­jours, tout se réduit chez nous à un manichéisme bon marché issu de la cul­ture véhiculée par nos jour­naux.

En fait il a atteint sa prin­ci­pale ambi­tion : être le chef du péro­nisme à Rome. Péro­niste, social­iste, fab­ri­quant de pau­vres.

Dans le monde entier on respecte et on par­le bien du pape. Mais en lisant ces com­men­taires on voit qu’un bon pour­cent­age d’Argentins pensent dif­férem­ment. Parce qu’ici la poli­tique prend le pas sur absol­u­ment tout.

Et un autre ajoute à ce précé­dent com­men­taire :
Nous sommes fana­tiques, égo­cen­triques, orgueilleux et plutôt igno­rants. Il suf­fit de lire les com­men­taires, ou mieux encore, sor­tir 5 min­utes dans la rue et observ­er les gens.

*

DANS PAGINA/12 (Quo­ti­di­en de gauche)

Ponce-Pilate avait lais­sé au peu­ple le choix entre un délin­quant, Barrabas, et un prédi­ca­teur inof­fen­sif, Jésus. Le peu­ple, libre­ment, choisit la lib­erté pour Barrabas et l’exécution pour Jésus. Cela ne rap­pelle-t-il pas la dernière prési­den­tielle chez nous ?

Que le bon dieu te reçoive en son sein et te donne la paix. Et main­tenant que tu es à ses côtés prof­ites-en pour lui deman­der qu’il aide les Argentins à sur­mon­ter les moments si dif­fi­ciles que nous vivons.

Un grand Mon­sieur et un grand pape, espérons que celui qui lui suc­cédera pro­longera son œuvre.

L’Église et ses représen­tants sont à l’origine de l’esclavage men­tal, spir­ituel et financier du peu­ple. Un autre de ces dirigeants est mort : quel dom­mage !

On a dit que la mort ne rendait per­son­ne meilleur, et il en va de même pour François, si on con­sid­ère son passé argentin et la dimen­sion qu’aura pris sa tâche dans le monde entier. Mais le vide qu’il laisse par­le davan­tage de son œuvre que tous les dis­cours élo­gieux qui com­men­cent à pleu­voir, qu’ils soient sincères ou oppor­tunistes. Ce qui est étrange pour un agnos­tique comme moi, je le con­fesse, c’est de sen­tir l’ombre d’une peine qui flotte au-dessus de moi et m’évoque d’une cer­taine manière celle éprou­vée à la perte d’un ami, et non celle d’un pape.

Si on com­pare le pon­tif­i­cat d’un homme de plume comme l’était Ratzinger (Benoit XVI, NDLA), avec le pon­tif­i­cat human­iste de Bergoglio, on peut en con­clure que les peu­ples ont davan­tage besoin de lead­ers com­prenant le ter­rain plutôt que d’idéologues de cloitres et de bib­lio­thèques. (…)

 

L’Argentine, refuge de nazis en fuite ?

Comme sur à peu près tous les sujets un peu poli­tiques, il est extrême­ment dif­fi­cile de trou­ver une doc­u­men­ta­tion un tant soit peu objec­tive en faisant des recherch­es dans le matéri­au essen­tielle­ment argentin.

En Argen­tine, on est péro­niste, ou antipéro­niste. Et cela con­di­tionne dras­tique­ment l’orientation de toute recherche. Alors on imag­ine que sur un sujet aus­si déli­cat que l’accueil des anciens nazis, la règle ne souf­fre pas d’exception. Pour les uns, Juan Perón était un phi­lo-nazi, pour les autres, seule­ment un oppor­tuniste, tout aus­si prag­ma­tique finale­ment que les Etat­suniens à ce sujet.

Il faut donc faire le tri, et bien savoir d’où par­lent les auteurs. Et aller voir aus­si du côté de chercheurs plus neu­tres, essen­tielle­ment européens.

*

Le lien des mil­i­taires argentins avec l’armée alle­mande est très antérieur à la deux­ième guerre mon­di­ale. Dès le XIXème siè­cle, les Argentins sont fascinés par la qual­ité de l’armée prussi­enne, avec laque­lle ils tis­sent des liens forts, autant en ce qui con­cerne l’étude des méth­odes de guerre que le com­merce d’armement. Après la guerre de 1870, «l’Allemagne se voit con­fi­er, pour l’essentiel, la for­ma­tion des officiers d’Etat-major» (Alain Rouquié — 1977). Cette influ­ence ira gran­dis­sante : «Sous la prési­dence de Manuel Quin­tana – 1904–1906 – le général Enrique Godoy, min­istre de la Guerre, favorise de manière déter­minée l’influence alle­mande» (Rouquié, op.cit.).

Ce lien per­du­ra jusqu’à la sec­onde guerre mon­di­ale. Lors de l’arrivée au pou­voir des nazis, en 1933, ce sont des mil­i­taires qui gou­ver­nent l’Argentine. En 1932, le général Agustín Pedro Jus­to a suc­cédé au général José Felix Uribu­ru. Il sera lui-même rem­placé par un civ­il démoc­ra­tique­ment élu en 1938, Rober­to Ortiz, mais ce gou­verne­ment sera ren­ver­sé en 1943 par un coup d’état mil­i­taire.

C’est alors l’époque du G.O.U. Ce «grupo de ofi­ciales unidos», ou «grupo de obra de unifi­cación», selon les ver­sions, est un groupe­ment d’officiers supérieurs fondé, entre autres, par l’alors Lieu­tenant-Colonel Juan Perón, sur deux piliers prin­ci­paux : l’anticommunisme et la neu­tral­ité dans la guerre mon­di­ale en cours. Ceci pour résumer à grands traits.

Juan Perón est revenu très impres­sion­né d’un voy­age à Rome, avant-guerre. Il admire le fas­cisme de Mus­soli­ni et le con­cept de révo­lu­tion nationale qui fait pen­dant à la révo­lu­tion bolchévique. Dans le même temps, les nazis éten­dent leur influ­ence sur l’ensemble de l’Amérique latine :

«Une offen­sive de pro­pa­gande et d’influence de grande ampleur des nazis s’organisa en effet en Argen­tine depuis le début du mou­ve­ment alle­mand dans les années 1920 et bien plus encore à par­tir des années 1930. Par dif­férents inter­mé­di­aires le régime hitlérien a soutenu finan­cière­ment des per­son­nal­ités poli­tiques et des organ­i­sa­tions de dif­férentes natures sus­cep­ti­bles de favoris­er l’emprise du nazisme en Amérique latine. Ain­si, “en 1938, on pou­vait dénom­br­er en Argen­tine 176 écoles alle­man­des regroupant 13.200 étu­di­ants” au sein desquels la pro­pa­gande nazie cir­cu­lait large­ment.» (Renée Fregosi — 2018)

Les mil­i­taires du G.O.U. pren­nent donc le pou­voir par la force en 1943. Après une suc­ces­sion de trois généraux en trois ans, Juan Perón est démoc­ra­tique­ment élu prési­dent de la République en 1946. Entre temps, l’Argentine a fini par se résoudre à déclar­er la guerre à l’Allemagne, autant sous la pres­sion des États-Unis que pour vol­er au sec­ours de la vic­toire.

Le nazisme vain­cu, et jugé à Nurem­berg, l’Argentine tourne la page. Mais on n’efface pas ain­si d’un trait de plume presque un siè­cle de com­pagnon­nage avec l’Allemagne. Les liens restent forts dans un pays gou­verné par un général très pop­u­laire, mais aux méth­odes calquées sur les régimes autori­taires. Selon Franck Gar­be­ly, un mil­liar­daire Alle­mand, Lud­wig Freude, a con­tribué finan­cière­ment à la cam­pagne élec­torale de Perón en 1946. (Franck Gar­be­ly — 2003). Or, c’est ce même Freude que les États-Unis soupçon­naient d’avoir escamoté l’essentiel de la for­tune accu­mulée par les nazis, et qui n’a jamais été retrou­vée.

Ce qui per­met à cer­tains, assez nom­breux, de point­er un intérêt financier dans l’aide apportée par Perón aux nazis après-guerre. C’est la thèse de l’universitaire française Renée Fregosi : Perón aurait prof­ité de « l’or nazi ». Aucune preuve formelle ne vient cor­ro­bor­er cette ver­sion, comme l’admet elle-même l’auteure. (Fregosi, op.cit, p.9). Mais le mouil­lage de sous-marins alle­mands dans le port de Mar del Pla­ta en juil­let, puis en août 1945, laisse penser qu’ils ne sont pas venus à vide. Or, on pense égale­ment qu’ils trans­portaient quelques dig­ni­taires du régime, comme Mar­tin Bor­mann ou Hein­rich Müller. Par ailleurs, des mou­ve­ments de fonds en prove­nance de Suisse – pays vis­ité par Eva Perón en 1947 – ont été relevés à la fois pen­dant la guerre et après, au prof­it de ban­ques argen­tines.

Perón aurait donc eu un triple intérêt à accueil­lir les nazis en fuite : aider des vieux amis en détresse, en tir­er un béné­fice pécu­ni­aire, et prof­iter des com­pé­tences de mil­i­taires ou de civils expéri­men­tés. En ce qui con­cerne ce dernier point d’ailleurs, on fera remar­quer que les États-Unis n’ont pas été les derniers à «recueil­lir» d’anciens experts nazis. Le plus emblé­ma­tique étant cer­taine­ment Wern­er Von Braun, qui avait mis au point les V2 alle­mands pen­dant la guerre, puis est devenu respon­s­able du développe­ment du pro­gramme Sat­urn améri­cain, qui con­duira au lance­ment d’Apollo 11 et à l’exploration de la Lune.

L’immigration nazie en Argen­tine n’a donc rien d’une légende. Sous la prési­dence de Juan Perón (1946–1955), ils furent nom­breux à trou­ver un abri sûr dans le cône sud. Cer­tains fonderont même des colonies entières, comme c’est le cas dans la région patag­o­ni­enne de Bar­iloche, dont les villes et vil­lages rap­pel­lent furieuse­ment l’architecture autrichi­enne ou bavaroise.

Place cen­trale de Bar­iloche

Par­mi les «grands noms» de ces nazis généreuse­ment recueil­lis, citons pêle-mêle : Josef Men­gele, le médecin tor­tion­naire qui pra­ti­quait des expéri­ences sur les déportés d’Auschwitz, Franz Stan­gl, chef du camp de Tre­blin­ka, Adolf Eich­mann, plan­i­fi­ca­teur de la solu­tion finale, Erich Priebke, un des respon­s­ables du mas­sacre des Fos­s­es ardéatines en mars 1944, Wil­helm Monhke, chef de la garde per­son­nelle d’Hitler, ou encore Klaus Bar­bie, qui est passé par l’Argentine avant de gag­n­er la Bolivie.

Mais ce ne sont que quelques exem­ples. D’après divers­es sources, on estime à env­i­ron 180 le nom­bre de dig­ni­taires réfugiés en Argen­tine, et à plusieurs mil­liers le nom­bre de nazis «ordi­naires» recueil­lis. Il est donc incon­testable que l’Argentine a con­sti­tué un haut lieu de refuge pour les anciens sou­tiens du régime hitlérien. Tout comme quelques autres pays sud-améri­cains, dans une moin­dre mesure. D’après Ser­gio Cor­rea Da Cos­ta, il y en aurait eu pas loin de 90 000 ! (Le nazisme en Amérique du sud. Chronique d’une guerre secrète 1930–1950 – 2007, cité par Renée Fregosi)

Une autre colonie d’obé­di­ence nazie, cette fois au Chili : Colo­nia Dig­nidad.

Juan Perón a large­ment ouvert les portes de son pays. Mais à sa décharge, si on peut dire, on notera l’aide apportée à la fuite de pas mal de nazis par le Vat­i­can lui-même. Comme le relève le quo­ti­di­en Clarín dans un arti­cle de 2017, ou encore l’hebdomadaire Sem­ana en 2021, celui-ci a égale­ment fourni des passe­ports pour faciliter la fuite de nazis.

Juan Perón était un per­son­nage extrême­ment com­plexe. Admi­ra­teur de régimes autori­taires comme le fas­cisme et le fran­quisme, anti­com­mu­niste con­va­in­cu, il a fait par­tie avant-guerre d’un groupe d’officiers qui ne cachait pas ses préférences pour une vic­toire alle­mande pen­dant la guerre. Alliage funeste de cet anti­com­mu­niste et d’un anti­sémitisme récur­rent dans la société argen­tine de l’époque. Il a pour­tant impul­sé une poli­tique ouvriériste, et a été longtemps soutenu par des mou­ve­ments d’extrême-gauche, notam­ment durant son exil entre 1955 et 1973. Mou­ve­ments qu’il a répudiés à son retour, et son élec­tion, en 1973, pour revenir à une poli­tique de ten­dance fas­ciste, qui fini­ra par débouch­er après sa mort en juil­let 1974 à la dic­tature mil­i­taire de 1976–1983.

En déclas­si­fi­ant les archives de l’époque, le nou­veau prési­dent Milei entend non seule­ment révéler la vraie nature du régime péro­niste orig­inel, mais égale­ment porter préju­dice à l’ensemble du mou­ve­ment péro­niste, qui reste un courant très résilient dans la société argen­tine, et qui depuis la prési­dence de Nestor Kirch­n­er (2003–2007) s’est ancré à gauche.

Il lui en fau­dra sans doute un peu plus, dans ce pays extrême­ment divisé et où lui-même est un per­son­nage très cli­vant. Comme tous les per­son­nages qui ont mar­qué durable­ment leur pays, Perón est devenu un véri­ta­ble mythe en Argen­tine, ce qui explique en grande par­tie la per­sis­tance du mou­ve­ment qu’il a impul­sé, un mou­ve­ment qui reste pop­u­laire dans le pays, en dépit des aléas, des incom­pé­tences, de la cor­rup­tion de ses élites, et de l’extrême fluc­tu­a­tion de sa doc­trine au fil du temps.

A ce pro­pos, il est d’ailleurs sig­ni­fi­catif de met­tre en par­al­lèle cette volon­té du gou­verne­ment Milei de réveiller les mémoires his­toriques au sujet de la pro­tec­tion des nazis par Perón, qui est effec­tive­ment dif­fi­cile­ment con­testable, et celle de les endormir au con­traire au sujet des crimes d’une dic­tature mil­i­taire pour­tant plus récente et dont les con­séquences se font encore sen­tir dans l’ensemble de la société.

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SOURCES

Renée Fregosi : L’Argentine de Perón, pièce maitresse de l’accueil des nazis en Amérique latine. PDF télécharge­able en français ici. 2018

Alain Rouquié : Pou­voir mil­i­taire et société poli­tique en république argen­tine – Press­es de la Fon­da­tion Nationale des Sci­ences Poli­tiques. 1977

Uki Goñi : Perón y los Ale­manes. La ver­dad sobre el espi­ona­je nazi y los fugi­tivos del Reich – Sudamer­i­cana – 2008

Tulio Halperín Donghi : La Argenti­na y la tor­men­ta del mun­do. Ideas e ide­olo­gias entre 1930 y 1945. Buenos Aires 2003

Franck Gar­be­ly : El via­je del arco iris. Los nazis, la ban­ca suiza y la Argenti­na de Perón. El Ate­neo, Buenos Aires 2003.

Anniversaire du coup d’État de 1976 : contrefeu de l’extrême-droite

Aujourd’hui 24 mars, on com­mé­more en Argen­tine, comme chaque année, le triste anniver­saire du coup d’état de 1976, qui a mar­qué le début d’une dic­tature mil­i­taire sanglante qui a duré sept ans.

De nom­breuses man­i­fes­ta­tions ont lieu dans tout le pays, et sont l’occasion égale­ment pour de nom­breux mou­ve­ments de gauche de mar­quer leur oppo­si­tion à la poli­tique ultra-libérale du prési­dent Javier Milei.

Ce 24 mars 2025, à Buenos Aires (Vidéo Ben­i­to R.). Le grand tifo présente les pho­tos de dis­parus de la dic­tature.

Pour ten­ter de lancer un con­tre­feu, le gou­verne­ment s’est saisi d’une vidéo oppor­tuné­ment réal­isée par un his­to­rien d’extrême-droite, Agustín Laje, con­nu pour ses pris­es de posi­tions polémiques : trump­iste, antifémin­iste, homo­phobe, anti-avorte­ment et com­plo­tiste. (Allez voir ses vidéos sur Youtube, vous allez com­pren­dre, même si vous ne par­lez pas espag­nol : rien que les titres, déjà…).

Cette vidéo, qui dure 20 mn et a été repro­duite par le quo­ti­di­en La Nación, est inti­t­ulé «La mémoire com­plète» et j’ai donc pu la vision­ner.

On y voit l’écrivain assis sur un fau­teuil, dans une pièce riche­ment décorée qui ressem­ble à une grande salle à manger offi­cielle, ornée d’un dra­peau argentin. Il par­le face caméra, mais la vidéo est essen­tielle­ment illus­trée d’images d’archives.

Dans ce petit film, l’historien développe les théories générale­ment repris­es par les défenseurs de la dic­tature :

1. Les vrais respon­s­ables sont les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires qui, tout au long des années 70, ont com­mis de nom­breux atten­tats meur­tri­ers dont les vic­times n’ont jamais été dûment recon­nues.

2. La répres­sion d’état avait com­mencé avant 1976 : dès 1973 et le retour de Juan Perón au pou­voir, l’État a mené une cam­pagne de répres­sion et de dis­pari­tions, à tra­vers la sin­istre «Triple A» (Alliance anti­com­mu­niste argen­tine) fondé par l’éminence grise de Perón, José López Rega. Cam­pagne pour­suiv­ie après la mort de Perón en 1974 par sa vice-prési­dente, qui n’était autre que sa femme, María Estela Martínez. Cette répres­sion serait aujourd’hui niée, ou à tout le moins occultée, par la gauche argen­tine, pour en pro­téger les acteurs.

3. Les mil­i­taires ont certes eux aus­si com­mis des crimes, mais ceux-ci ne seraient donc qu’une con­séquence de la véri­ta­ble guerre civile engagée par les révo­lu­tion­naires.

4. Le chiffre de 30 000 dis­parus est fan­tai­siste et a été inven­té par les gauchistes pour gon­fler arti­fi­cielle­ment les crimes de la dic­tature.

5. Les enseignants argentins (tous gauchistes) endoc­tri­nent nos enfants en leur cachant sci­em­ment la vérité. (Agustín Laje, né en 1989 et qui n’a donc pas con­nu la dic­tature, se dit vic­time de cet endoc­trine­ment, qu’il aurait vain­cu en enquê­tant lui-même sur les faits et ce bien qu’on ait tout fait pour l’en dis­suad­er et lui met­tre des bâtons dans les roues).

Tout ce qu’il dit n’est pas totale­ment dénué de vérité. Les années 70 ont été en effet mar­quées par de nom­breux atten­tats, et l’éclosion de divers mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, sou­vent soutenus et entrainés par le régime cubain, dont ils revendi­quaient la doc­trine.

Mais on ne peut pas, comme le fait pour le moins légère­ment Laje, les dis­soci­er de tout con­texte : de 1966 à 1973, l’Argentine était déjà gou­vernée par une dic­tature mil­i­taire, d’une part, et d’autre part le retour au pou­voir de Juan Perón, large­ment soutenu par les mêmes mou­ve­ments révo­lu­tion­naires plus ou moins marx­istes, avait été pour eux une immense décep­tion : Perón non seule­ment les avait désavoués, mais, revenu de l’Espagne fran­quiste où il était en exil, il les avait sévère­ment réprimés à tra­vers, donc, la Triple A d’obédience fas­ciste.

Laje, qui a donc par­faite­ment rai­son de soulign­er cette répres­sion péro­niste antérieure à la dic­tature, pré­tend que les méfaits de la Triple A seraient occultés par la gauche actuelle. Ce qui est factuelle­ment faux. De nom­breux intel­lectuels péro­nistes ont doc­u­men­té cette péri­ode en rel­e­vant le car­ac­tère fas­ciste du gou­verne­ment de l’époque.

Le nom­bre de dis­parus a tou­jours fait l’objet de polémiques. Laje cite le chiffre offi­ciel retenu par la com­mis­sion d’enquête de la CONADEP (com­mis­sion nationale des dis­parus) en 1985 : 8961 dis­parus. Et celui du secré­tari­at aux droits de l’homme : 7300. Ces chiffres sont exacts, mais ne compt­abilisent naturelle­ment que les dis­pari­tions offi­cielle­ment établies et doc­u­men­tées. De nom­breuses autres, comme sou­vent dans ces cas-là, ont été pure­ment et sim­ple­ment passées sous silence, faute de doc­u­men­ta­tion. Laje cite un cer­tain Luis Labraña, ancien révo­lu­tion­naire, qui pré­tend être l’inventeur du chiffre de 30 000, chiffre qui aurait été choisi au hasard pour impres­sion­ner et attir­er davan­tage de sou­tiens européens. Des pro­pos qui n’engagent pour­tant que Luis Labraña lui-même, il faut donc le croire sur parole. Le véri­ta­ble chiffre se situerait plutôt entre les deux, comme sou­vent. Mais les chiffres offi­ciels sont très cer­taine­ment sous-éval­ués.

Quant à l’accusation d’endoctrinement général­isé, elle relève du com­plo­tisme habituel de l’extrême-droite. L’existence d’une con­spir­a­tion glob­ale du milieu enseignant pour ne délivr­er qu’une ver­sion tron­quée de la réal­ité his­torique ressort du plus pur fan­tasme. Au con­traire : le débat sur le partage des respon­s­abil­ités dans le drame vécu par l’Argentine a tou­jours été très vif, de même que la cri­tique de dirigeants révo­lu­tion­naires comme Mario Fir­menich ou Rober­to San­tu­cho. Même si, par ailleurs, la con­damna­tion de la vio­lence d’état menée par les mil­i­taires n’a jamais été con­testée que par des mou­ve­ments révi­sion­nistes et, pour la plu­part, nos­tal­giques de la dic­tature.

A ce sujet, Laje cri­tique ce qu’il appelle «la théorie du démon unique . Référence à ce que l’écrivain Ernesto Sába­to, prési­dent de la com­mis­sion d’enquête de 1985, avait appelé «théorie des deux démons». A savoir : à la vio­lence révo­lu­tion­naire a répon­du la vio­lence d’état. Une théorie très cri­tiquée par de nom­breux his­to­riens car met­tant au même niveau ces deux vio­lences. Or, il est tout de même dif­fi­cile de met­tre en par­al­lèle une vio­lence qui s’en prend à des cibles d’état, pour la plu­part poli­cières ou mil­i­taires, et une vio­lence qui s’en prend indis­tincte­ment aux citoyens, avec les moyens de l’État. Les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires ont effec­tive­ment com­mis des atten­tats et des assas­si­nats, par­fois de manière totale­ment irre­spon­s­able et con­tre-pro­duc­tive, plongeant des familles entières dans le deuil. Mais les mil­i­taires au pou­voir entre 1976 et 1983, eux, avaient fait de TOUS les citoyens des sus­pects, voire des enne­mis poten­tiels de la nation, et par­mi les per­son­nes arrêtées, tor­turées, exé­cutées, ou dis­parues, se trou­vaient de nom­breux inno­cents.

Rap­port offi­ciel de la CONADEP, inti­t­ulé NUNCA MAS (Plus jamais ça)

Per­son­ne ne con­testera à Laje le mérite de revenir sur cer­taines vérités dif­fi­cile­ment con­testa­bles. Mais le ton com­plo­tiste de la vidéo trahit son objec­tif pre­mier, inlass­able­ment pour­suivi depuis les pre­miers procès con­tre les mil­i­taires tor­tion­naires : diluer, minor­er les respon­s­abil­ités en les partageant. L’Allemagne et l’Italie aus­si, dans les années 70, ont été vic­times d’attentats de la part de mou­ve­ments révo­lu­tion­naires. Elles n’en sont pas dev­enues pour autant des dic­tatures sanglantes.

Pour Milei et ses par­ti­sans, cette vidéo est une béné­dic­tion, en ce jour de com­mé­mora­tion. Elle vient à point nom­mé pour ali­menter la petite musique jouée en couliss­es par tous les nos­tal­giques de la dic­tature (et ils sont plus nom­breux qu’on ne le pense) : il serait temps de ren­dre jus­tice aux mil­i­taires.

D’ici à ce que la com­mé­mo devi­enne une célébra­tion, il n’y a plus telle­ment loin. J’en par­lais ici il n’y a pas longtemps : le gou­verne­ment a déjà attaqué l’existence même du Cen­tre de la mémoire, établi dans l’enceinte de L’École de mécanique de la Marine, ancien cen­tre de tor­ture. Un tra­vail de sape qui ne fait que com­mencer. Sous cou­vert de délivr­er une his­toire plus «com­plète», il s’agit bien avant tout, de rel­a­tivis­er les crimes de la dic­tature.

En 1936 en France, un slo­gan cir­cu­lait par­mi les milieux les plus à droite : «plutôt Hitler que le Front pop­u­laire». En Argen­tine, même musique avec un texte plus adap­té : «Plutôt Videla que Che Gue­vara».

Allez, tous à la manif : c’est à 16 h 30 sur la Plaza de mayo à Buenos Aires. 20h30 chez nous.

Ce 24 mars 2025, Buenos Aires. Au pre­mier rang, les grands-mères de l’as­so­ci­a­tion fondée pen­dant la dic­tature pour réclamer les enfants dis­parus. L’homme en tee-shirt grenat avec la canne n’est autre qu’Adol­fo Pérez-Esquiv­el, prix Nobel de la Paix en 1980 !

 

Un criptogate ?

Le prési­dent argentin Javier Milei affronte sa pre­mière vraie grosse tem­pête depuis son intro­n­i­sa­tion en jan­vi­er 2024. Après avoir tweeté un mes­sage faisant la pro­mo­tion directe d’une nou­velle cryp­tomon­naie, $Libra (Libra = signe zodi­a­cal de la bal­ance, en français).

Sitôt après son tweet, lu comme d’habitude par des mil­liers de twee­t­os sur X, la mon­naie en ques­tion a vu sa valeur faire un bond phénomé­nal, avant de s’effondrer quelques heures après, ruinant d’un coup des mil­liers d’acheteurs miléistes encour­agés par l’appui prési­den­tiel. Des cen­taines de plaintes pour escro­querie ont été déposées.

Depuis, la Mai­son Rose (le palais prési­den­tiel) rame pour lut­ter con­tre le courant puis­sant qui le con­duit direct vers la cataracte. Dans un pre­mier temps, silence radio : on fait le dos rond, pour éviter, sans doute, de dire trop d’âneries sous l’effet de la panique. La ligne choisie : «Le prési­dent n’a fait aucune pro­mo­tion, il a seule­ment mon­tré son intérêt pour une entre­prise entrant sur le marché argentin». Deux­ième volet, citons le même avo­cat de Milei, Fran­cis­co One­to : «Aucun citoyen de bonne foi n’a été lésé. Si par citoyen de bonne foi nous com­prenons un tra­vailleur ordi­naire, il est prob­a­ble qu’il ne sache même pas com­ment acheter cette mon­naie».

C’est le sec­ond scan­dale touchant la prési­dence en moins d’une semaine, après celui de l’appel d’offre «ori­en­té» d’un chantier nation­al de réseau hydrologique (Con­fié à une entre­prise amie, Hidrovía). Le prob­lème, c’est que cette fois, il est dif­fi­cile de trou­ver un bouc émis­saire à don­ner en pâture à l’opinion. Le roi est seul, le roi est nu.

Au-delà du débat juridique, c’est l’image même de ce prési­dent, qui se présente lui-même comme le meilleur écon­o­miste du monde, et une lumière poli­tique éclairant jusqu’à la Mai­son Blanche elle-même, qui est sig­ni­fica­tive­ment abimée.

Un des points de défense repose apparem­ment sur le car­ac­tère pure­ment per­son­nel du tweet. En résumé : le tweet est par­ti du compte per­son­nel de Milei, et il ne l’a donc pas lancé en tant que prési­dent. Comme si quelqu’un allait faire la dif­férence !

 

En atten­dant, la pro­mo en ques­tion a donc lais­sé env­i­ron 40 000 per­son­nes sur le sable. Certes, on pour­ra arguer qu’après tout, ce sont des gogos fanati­co-miléistes prêts à avaler tout ce que leur dit leur prési­dent bien-aimé, et que c’est donc bien fait pour eux. Cela n’enlève rien au car­ac­tère scan­daleux de l’affaire : un prési­dent de la République faisant la pro­mo d’une cryp­tomon­naie dont la fia­bil­ité était loin d’être avérée (c’est le moins qu’on puisse dire pour une mon­naie qui venait d’être créée !)

Autre argu­ment cro­quig­no­let, pour sa défense : «Ben quoi, hein, si les mecs avaient per­du en jouant au casi­no, on n’en aurait pas fait un tel plat !». Admet­tant ain­si la rela­tion entre sa pro­pre con­cep­tion de l’économie et un jeu de hasard. Puis, filant la métaphore rouletière : «c’est la même prise de risque que quand tu joues à la roulette russe et que tu tombes sur la balle».

dessin : Malo

Il pour­rait pour­tant bien s’agir d’une belle arnaque, type délit d’initiés ou pyra­mide de Ponzi. Le fon­da­teur de $Libra est Hay­den Mark Davis, qui se van­tait de faire par­tie des proches con­seillers de Milei juste­ment dans le domaines des cryp­tomon­naies. La nou­velle mon­naie a été créée par l’entreprise «Kip pro­to­col», dirigé par Julian Peh. C’est Mauri­cio Nov­el­li, un autre con­seiller de Milei (engagé par sa sœur Kari­na. Eh oui, car la sœur de Milei est secré­taire de la prési­dence, son frère a changé la loi pour qu’elle puisse occu­per le poste en toute légal­ité), qui a servi d’intermédiaire avec le prési­dent, pour obtenir son appui bien­veil­lant et servir de cau­tion de luxe.

Pré­cisons que Mauri­cio Nov­el­li est l’associé d’un cer­tain Manuel Ter­rones Godoy, accusé de mul­ti­ples escro­queries sur des investisse­ments en économie numérique.

En résumé : un groupe d’arnaqueurs pro­fes­sion­nels créent une nou­velle mon­naie virtuelle, et obti­en­nent le sou­tien du prési­dent argentin, idole des geeks nour­ris aux bit­coins et au lib­er­tarisme. Milei fait donc un tweet pro­mou­vant la mer­veille. Très rapi­de­ment, la valeur de la mon­naie est passée de quelques cen­times à près de 5000 dol­lars amer­locains, poussée par les 50 000 gogos qui se sont aus­sitôt jetés dessus. Quelques heures après, les déten­teurs ini­ti­aux de la mon­naie se sont mis à ven­dre comme des dingues, et la mon­naie s’est con­séquem­ment effon­drée. Benéf’ net pour les organ­isa­teurs : entre 100 et 150 mil­lions de dol­lars. Et donc, une palan­quée de lésés.

Les jours qui vien­nent, le débat va faire rage entre les ten­ants de la sim­ple erreur prési­den­tielle (il a retiré son tweet quand il a enfin com­pris le désas­tre) et ceux de l’arnaque organ­isée avec la béné­dic­tion de la plus haute instance poli­tique du pays.

Dans les deux cas, on imag­ine que Milei en ressor­ti­ra avec une image sale­ment écornée. Le prési­dent argentin pose volon­tiers en génie de l’économie, et le voilà qui se tromperait sur la qual­ité d’un pro­jet de nou­velle mon­naie virtuelle ? Ou est-il plus sim­ple­ment un de ces poli­tiques argentins bien ordi­naires, prêts à toutes les cor­rup­tions pour faire plaisir à leurs amis ?

Aux dernières nou­velles, un cab­i­net d’avocats éta­sunien spé­cial­isé dans les dél­its infor­ma­tiques a été sol­lic­ité par env­i­ron 200 plaig­nants de 6 pays dif­férents, pour entre­pren­dre une «class action» (plainte col­lec­tive) con­tre les respon­s­ables de l’escroquerie. Même si pour le moment, le cab­i­net (Bur­wick law) pré­cise n’avoir pas défi­ni de stratégie judi­ci­aire, et s’est gardé de lancer la moin­dre accu­sa­tion nom­i­na­tive. Par ailleurs, selon son porte-parole, il n’est pas du tout cer­tain qu’en fonc­tion de la lég­is­la­tion améri­caine en vigueur, il soit pos­si­ble d’impliquer directe­ment le prési­dent argentin : «Il est vrai que [l’implication] de sportifs ou de célébrités faisant la pro­mo­tion de ce genre d’activités ou d’opération pose ques­tion, et que leur degré de respon­s­abil­ité est un fréquent objet de débats». Sous-enten­du : pas vrai­ment tranché au plan pure­ment juridique.

Pour le moment, dans la presse argen­tine, même la moins cri­tique à son égard, ça ne se bous­cule pas au por­tillon pour pren­dre sa défense. Au mieux, on garde une réserve pru­dente en atten­dant de voir quelle tour­nure judi­ci­aire va pren­dre l’affaire, surtout aux États-Unis, pays d’origine de la plate­forme accueil­lant la cryp­tomon­naie.

Ceci dit, à peine quelques jours après l’éclatement du scan­dale, cer­tains jour­nal­istes qu’on ne peut pas vrai­ment soupçon­ner de vouloir du mal au prési­dent en exer­ci­ce com­men­cent déjà à pré­par­er leurs lecteurs à l’inévitable «tour­nage de page». Dont ils se charg­eront eux-mêmes, bien enten­du. Tel Juan Car­los de Pablo (un écon­o­miste de la branche «ortho­doxe», c’est-à-dire néolibérale) dans la Nación de jeu­di 20 févri­er : «De quoi par­lerons nous dans 10 jours ?» feint-il de s’inquiéter en titre :

Dans 10 jours de nom­breux jour­nal­istes con­tin­ueront d’en par­ler, prob­a­ble­ment ; dans 10 jours, de nom­breux dirigeants de l’opposition con­tin­ueront d’en par­ler, c’est cer­tain. Mais l’immense majorité des êtres humains se lève tous les jours avant tout en se deman­dant com­ment on va avancer. Mes héros (dit cet écon­o­miste libéral dans un quo­ti­di­en surtout lu par la bour­geoisie argen­tine — NDLA) sont ceux qui tous les matins se deman­dent com­ment ils vont faire pour don­ner à manger à leur enfants.

Un peu de dém­a­gogie en pas­sant, ça aide tou­jours à faire pass­er les plus gross­es pilules.

L’espagnol, une langue de sous-développés?

Tol­lé unanime dans tous les pays dont l’espagnol est la langue prin­ci­pale. Il y a peu, le réal­isa­teur français mul­ti récom­pen­sé du film « Emil­ia Perez », a qual­i­fié cette langue – dans la revue cul­turelle en ligne Kon­bi­ni – de «langue de pays émer­gents, de pays mod­estes, de pau­vres et de migrants». (Voir ici, à 3’40)

Jacques Audi­ard — 2017

Des mots pour le moins mal­adroits et offen­sants, surtout de la part de quelqu’un qui par ailleurs ne par­le pas un mot d’espagnol. Les répliques ne se sont pas fait atten­dre.

La lin­guiste Argen­tine Ali­cia Zor­ril­la dans le quo­ti­di­en La Nación :

L’affirmation du réal­isa­teur Jacques Audi­ard démon­tre qu’il ne con­nait mal­heureuse­ment rien à la langue espag­nole. Il n’existe aucune langue supérieure à une autre, il n’y a pas de langue de pau­vres ou de langue de rich­es. La seule supéri­or­ité réside en l’usage qu’en font les per­son­nes qui s’en ser­vent, qui pensent avant de par­ler et qui quand ils par­lent, le font en con­science, pour con­stru­ire un monde meilleur du point de vue spir­ituel, éthique et matériel.

Dans le même quo­ti­di­en, le philosophe San­ti­a­go Kovadloff, lui aus­si mem­bre de l’Académie argen­tine des Let­tres, se place d’un point de vue moral :

Le ressen­ti­ment est mau­vais con­seiller. (…) Devri­ons-nous en con­clure pour notre part que, à la lumière de son étroitesse con­ceptuelle, le français est un lan­gage pau­vre ? La mis­ère intel­lectuelle doit être com­bat­tue dans toutes les langues. C’est le résul­tat d’un préjugé, lui-même issu d’un ressen­ti­ment per­son­nel. Si Octavio Paz (écrivain mex­i­cain — NDLA) vivait encore, il dirait à Audi­ard qu’il s’est irrémé­di­a­ble­ment per­du dans le labyrinthe de sa soli­tude. (Voir «Le labyrinthe de la soli­tude», livre de cet auteur écrit en 1950 — NDLA).

Bien d’autres com­men­taires, moins nuancés, pointent l’ignorance crasse du réal­isa­teur français. Beau­coup font remar­quer qu’à ce compte-là, on peut égale­ment con­sid­ér­er le français (dont les locu­teurs, selon une étude de l’Organisation inter­na­tionale de la fran­coph­o­nie, habitent à 85% en Afrique), et même l’anglais, langue offi­cielle de 25 pays africains, comme des langues de pays émer­gents !

Par ailleurs, le film de Jacques Audi­ard (13 nom­i­na­tions aux Oscars, quand même), a été vive­ment cri­tiqué au Mex­ique, où des écrivains comme Mar­i­ana Enriquez ou Paul Pre­ci­a­do, cités par le quo­ti­di­en en ligne Infobae, l’ont qual­i­fié de «gros amal­game de trans­pho­bie et de racisme», et où nom­bre de spec­ta­teurs ont été choqués par la vision triv­iale et super­fi­cielle qu’il donne du nar­co­traf­ic et des fémini­cides, un véri­ta­ble fléau au Mex­ique.

Sans par­ler naturelle­ment du choix des acteurs, dont une seule est véri­ta­ble­ment mex­i­caine. Pour­tant, Audi­ard a tenu à tourn­er son film en espag­nol. Résul­tat : le car­ac­tère mex­i­cain de l’idiome util­isé est com­plète­ment absent, les acteurs ne le pos­sé­dant pas et devant donc chercher à l’imiter, ren­dant la bande-son par­fois à la lim­ite du ridicule. (L’actrice prin­ci­pale, Sele­na Gomez, ne le par­le pas, et a dû en appren­dre les bases avant le tour­nage !)

Le film est jugé par toute une par­tie de la com­mu­nauté lati­no «clas­siste et irre­spon­s­able», s’appropriant la cul­ture mex­i­caine de façon pure­ment colo­niale, en en don­nant une vision européo-cen­trée.

Je n’ai pas vu ce film, je me garderais donc bien d’émettre une opin­ion per­son­nelle à ce sujet. Audi­ard a voulu faire une comédie musi­cale, a tenu à la faire en espag­nol (une langue qu’il adore, dit-il), et a recon­nu qu’il n’avait pas vrai­ment étudié la ques­tion avant de faire son film. Il dit égale­ment :

Si je dois choisir entre l’histoire et la légende, je préfère écrire la légende. Ce que je veux dire c’est qu’à par­tir du moment où tu te situes dans une forme qui serait l’opéra, on n’est pas dans un sys­tème de réal­isme. (Cité par le jour­nal de ciné­ma «Pre­mière»)

Alors, l’espagnol, une langue de sous-dévelop­pés ? Il est par­lé par 600 mil­lions de per­son­nes dans le monde, selon l’Institut Cer­vantes. Le français, lui, a 343 mil­lions de locu­teurs. Les deux comptent des richess­es lit­téraires, intel­lectuelles, sci­en­tifiques, large­ment recon­nues. Même si on fait crédit à Audi­ard d’avoir lâché sa phrase sans trop réfléchir, on con­vien­dra qu’elle est pour le moins stu­pide et sans fonde­ment. Comme le dis­ait Ali­cia Zor­ril­la ci-dessus, il n’y a pas de langues supérieures. Mais des mil­liers de façons dif­férentes d’appréhender, de penser et de décrire le monde qui nous entoure. Qui sont issues de l’environnement, de la cul­ture et de l’histoire de cha­cune. Cer­taine­ment pas de la richesse pure­ment matérielle de leurs locu­teurs.

Tout ceci n’a évidem­ment pas grande impor­tance. Je veux dire, ce que pense un réal­isa­teur français sur un sujet qu’il ne maitrise en rien mieux que nous. Néan­moins, ce qui énerve un peu, dans ce cas, c’est l’éternelle arro­gance dont con­tin­u­ent de faire preuve cer­tains de nos conci­toyens, et qui nous vaut une assez belle répu­ta­tion de pré­ten­tion et de suff­i­sance dans le monde entier. Qu’Audiard, sans nul doute, tenait à ne pas écorner !!

*

Petit ajout qui n’a rien à voir.

Hier à Buenos Aires et dans toutes les cap­i­tales de province ont eu lieu des man­i­fes­ta­tions mon­stres de protes­ta­tion con­tre les pro­pos homo­phobes, sex­istes, racistes, tenus par le prési­dent Milei au forum économique de Davos, en Suisse (Où se retrou­ve chaque année tout ce que le monde compte de patrons de multi­na­tionales, de ban­quiers, de respon­s­ables poli­tiques libéraux, etc…). Voir ici, et en pho­tos.

L’Argentine bouge encore, mal­gré l’étau puis­sant qui lui serre le cou depuis l’arrivée au pou­voir du dingue à la tronçon­neuse. Il y a même eu des man­i­fs dans des cap­i­tales européennes, devant les ambas­sades d’Argentine. Comme le souligne Luis Bruschtein dans son arti­cle de Página/12 d’aujourd’hui, si le slo­gan de Milei pen­dant la cam­pagne était «Vive la lib­erté, bor­del !», les man­i­fes­tants d’hier lui ont répon­du : «la lib­erté, oui, mais la vraie !».

Tout n’est peut-être pas per­du…

(Je vous invite vrai­ment à lire l’article de Bruschtein. Il n’est pas très long, et il est pos­si­ble d’utiliser un tra­duc­teur. Il en vaut la peine).