Le décès du pape, vu d’Argentine

Dif­fi­cile d’y échap­per : Jorge Mario Bergoglio, alias Fran­cis­co, était Argentin. Comme il fal­lait s’y atten­dre, et comme je le répète à l’envi sur ce blog, en Argen­tine, pour les papes comme pour le reste, on passe son temps à s’entredéchirer, en rap­por­tant tout à l’aune de ses préférences poli­tiques.

Qu’on soit con­ser­va­teur ou pro­gres­siste, péro­niste ou antipéro­niste, d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, on se regarde en chien de faïence, et on se con­sid­ère les uns les autres comme des « imprésenta­bles » (ce qui est apparem­ment l’insulte la plus courante sur les forums des jour­naux).

Dans l’ensemble quand même, le lende­main de la dis­pari­tion du pape François, les dits-jour­naux sont assez unanimes pour soulign­er l’empreinte qu’aura lais­sée ce pape argentin à la fois sur la com­mu­nauté des catholiques et plus glob­ale­ment sur le monde.

Petite revue de presse.

Pour la Nación, c’est «un pape sim­ple qui a cassé les codes et ouvert l’Eglise comme jamais aupar­a­vant». Mais le même quo­ti­di­en souligne «sa dif­fi­cile rela­tion avec les Églis­es des États-Unis, de France et d’Allemagne». Sans occul­ter cer­tains para­dox­es, puisque l’Église Éta­suni­enne est aujourd’hui plutôt con­ser­va­trice quand celle d’Allemagne est ouverte­ment pro­gres­siste.

Le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12 souligne lui aus­si la sim­plic­ité de ce pape, qui a souhaité un enter­re­ment «mod­este». Il restera dans les mémoires comme un pape paci­fiste, écol­o­giste et défenseur des plus pau­vres.

Pour Clarín, jour­nal notoire­ment antipéro­niste, «Le pape est mort, mais sa parole reste vivante». «Il n’a pas fait tout ce qu’il voulait faire, mais ce qu’il a fait n’a pas été rien». «Trois axes s’imposent à la réflex­ion lorsqu’on fait le bilan de ces douze années de pon­tif­i­cat : les réformes de l’Église, son rôle de leader spir­ituel mon­di­al, et son influ­ence sur la vie de l’Argentine, sa patrie, mar­quée par une frac­ture poli­tique qu’il n’a jamais pu, ou voulu, réduire».

Dans l’ensemble, on le voit, la revue de la presse argen­tine ne dif­fère pas de celle qu’on pour­rait faire avec notre presse locale. Là-bas comme ici, on loue un pon­tif­i­cat hum­ble, mar­qué par le souci de défendre et pro­téger les plus faibles, de faire évoluer l’Église catholique en ten­ant compte des change­ments de nos sociétés con­tem­po­raines et des défis aux­quels elles sont con­fron­tés, ain­si que son com­bat con­tre les excès du cap­i­tal­isme et la mon­tée des autori­tarismes poli­tiques. De même qu’on souligne sa rel­a­tive tiédeur, voire son con­ser­vatisme affiché, sur des sujets plus «brûlants» pour la com­mu­nauté chré­ti­enne, comme l’avortement, l’homosexualité ou la place des femmes dans l’église.

Et naturelle­ment, comme ici, les jour­naux ont lancé la «course de petits chevaux» habituelle, avec les pronos­tics sur son suc­cesseur. (Non, je ne mets pas de lien : les favoris sont les mêmes que dans nos canards français !)

Une ques­tion plus spé­ci­fique qui revient sou­vent néan­moins : pourquoi le pape n’est-il jamais venu en Argen­tine ? En effet, en douze ans, François n’a jamais vis­ité son pays d’origine !

Jorge Mario Bergoglio, évêque de Buenos Aires

Selon l’archévêque de Buenos Aires, Jorge Gar­cía Cuer­va, inter­rogé par La Nación :

Quant à sa déci­sion de ne pas vis­iter son pays natal pen­dant son pon­tif­i­cat, François avait pro­gram­mé un voy­age en Argen­tine et au Chili en 2017, mais un change­ment dans son agen­da l’avait obligé à le repouss­er. Ensuite, son emploi du temps très ser­ré avait fait que l’occasion ne s’était pas représen­tée, mais il n’avait pas renon­cé à venir. De plus, de par la lour­deur du cli­mat poli­tique local, une vis­ite en Argen­tine aurait con­sti­tué un grand défi. Cela aurait été une grande joie pour nous tous, mais pour lui, cela aurait représen­té un voy­age exigeant, tant sur la plan physique que psy­chologique ou émo­tion­nel. Il est évi­dent que compte tenu du con­texte argentin, cela aurait généré des pas­sions con­traires.

C’est égale­ment le point de vue de Pagina/12 : le pape François ne tenait pas à être pris en tenaille au milieu des pas­sions poli­tiques.

Naturelle­ment, les réac­tions des poli­tiques les plus en vue en Argen­tine ne dif­fèrent pas de celles qu’on relève ici : pas ques­tion de dire du mal du Pape si tôt après son décès. Comme tou­jours dans ces cas-là, le mort n’avait que des qual­ités.

Néan­moins, l’histoire démon­tre s’il en était besoin que les rela­tions de François avec le monde poli­tique argentin étaient pour le moins con­trastées. Clarín en repasse l’historique ici.

Le quo­ti­di­en rap­pelle que Nestor et Cristi­na Kirch­n­er (prési­dents de la République suc­ces­sifs entre 2003 et 2015) avaient dit de lui qu’il était «le chef spir­ituel de l’opposition» et lui avaient reproché son atti­tude pen­dant la dic­tature, l’accusant d’avoir dénon­cé deux prêtres jésuites, alors qu’il était à cette époque juste­ment le prin­ci­pal dirigeant de cette com­mu­nauté (1). Mais une fois élu pape, cepen­dant, ses rela­tions avec la prési­dente Cristi­na Kirch­n­er s’étaient large­ment nor­mal­isées.

Avec le prési­dent de droite libérale Mauri­cio Macri (2016–2020), il avait eu des dif­férents con­cer­nant le mariage homo­sex­uel (offi­cielle­ment autorisé en 2010, durant le man­dat de Cristi­na Kirch­n­er), que ce dernier avait refusé de com­bat­tre. Dans l’ensemble, la rela­tion avait été plutôt dis­tante, le camp macriste jugeant François trop proche des péro­nistes et des syn­di­cats de gauche.

Les débuts du man­dat d’Alber­to Fer­nán­dez (péro­niste) avaient été plutôt chaleureux, dans la mesure où le pape François avait inter­cédé en faveur de l’Argentine auprès de la direc­trice du FMI, Kristali­na Georgie­va, qui était une amie per­son­nelle du pape. Mais cela s’était rapi­de­ment détéri­oré ensuite, d’une part parce que François n’appréciait pas telle­ment le fait que le prési­dent se pré­valût à tout bout de champ d’une pré­ten­due rela­tion priv­ilégiée, et surtout que son gou­verne­ment avait fait pass­er la loi légal­isant l’avortement.

Mais c’est avec le prési­dent anar­cholibéral Javier Milei que les rela­tions auront été en défini­tive les plus houleuses. On reli­ra ici l’article de ce blog qui en fai­sait état. Pen­dant la cam­pagne élec­torale, Milei avait traité le pape de com­mu­niste et de sup­pôt du dia­ble. Une fois élu, il avait mis pas mal d’eau dans son vin, car il ne fal­lait pas con­trari­er les catholiques, qui avaient été nom­breux à avoir voté pour lui.

Néan­moins, les rela­tions étaient restées très froides. Dire que le pape n’approuvait pas du tout la poli­tique et les méth­odes pour le moins con­flictuelles du fou à la tronçon­neuse serait un euphémisme. Après une man­i­fes­ta­tion des retraités, le pape avait sèche­ment con­damné la répres­sion poli­cière qui s’était déchainée à cette occa­sion :

Au lieu de con­sacr­er l’argent à la jus­tice sociale, on l’utilise en achat de gaz lacry­mogène, avait-il lâché, à la grande fureur de Milei, qui s’était pour­tant gardé de répon­dre ouverte­ment.

Pour la majorité des obser­va­teurs, si le Pape n’est jamais venu en Argen­tine, c’est donc avant tout pour éviter de se retrou­ver piégé au milieu d’un affron­te­ment qu’il aurait souhaité apais­er, ce que le cli­mat poli­tique exécrable ne lui a jamais réelle­ment per­mis de ten­ter.

Comme dit fine­ment l’auteur de l’article, Ser­gio Rubin, «en fin de compte, François a entériné le principe évangélique : Nul n’est prophète en son pays».

Ain­si va l’Argentine, pays déchiré où tout est pré­texte à con­flit et à rancœurs, et où même la fierté de don­ner au monde le pre­mier pape sud-améri­cain de l’histoire n’aura pas réus­si à rassem­bler les gens, pas même autour de son cer­cueil.

La Cathé­drale de Buenos Aires, qui se trou­ve sur la même place que le Palais prési­den­tiel !

Pour finir, je vous rap­porte au débot­té un petit flo­rilège de quelques réac­tions d’Argentins ordi­naires, glanées au fil des com­men­taires sous les arti­cles de deux quo­ti­di­ens en ligne. Je vous fais grâce des pseu­dos.

(1) Rap­porté par le jour­nal­iste et écrivain Hora­cio Ver­bit­sky dans son livre sur le rôle de l’Église catholique durant la dic­tature “El silen­cio” (Ed. Sudamer­i­cana — 2005. Mais dont Jorge Bergoglio a été jugé inno­cent par la com­mis­sion inter­améri­caine des droits de l’homme (CIDH).

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DANS LA NACIÓN (Quo­ti­di­en de droite)

J’ai beau­coup admiré le pape François, mais il m’a déçu. En tant qu’Argentin il devait venir embrass­er son peu­ple au lieu d’autant soign­er son image. En fin de compte on l’a élu pas­teur mais il a nég­ligé son trou­peau.

Et la réponse au même, telle­ment car­ac­téris­tique de ce con­flit poli­tique typ­ique­ment argentin :

Cela nous aurait comblé. Mais s’il était venu du temps de la Cris (Cristi­na Kirch­n­er — NDLA) on l’aurait taxé de K. (K est la let­tre péjo­ra­tive util­isée par les opposants au péro­nisme pour qual­i­fi­er le kirch­ner­isme — NDLA). S’il était venu voir Macri, on l’aurait traité de macriste. Et s’il était venu sous Milei….

Aux ado­ra­teurs du con­ser­va­teur rance Jean-Paul II : François fut dix fois plus puis­sant et il sera dif­fi­cile d’être plus aimé que lui.

Qu’il repose en paix. L’Argentine ne le regret­tera pas.

Mourir ne suf­fit pas à faire de vous un saint. François n’a été un pape ni neu­tre ni courageux. C’était un mil­i­tant déguisé en pas­teur, qui a béni des tyrans, pro­tégé des cor­rom­pus et n’a jamais élevé la voix con­tre tous ceux qui ont ruiné l’Amérique latine.

La fig­ure du pape François aura servi égale­ment à met­tre en évi­dence la vision extrême­ment lim­itée que nous avons, nous Argentins, en ce qui con­cerne l’international. Que ce soit pour des ques­tions poli­tiques ou économiques, notre cos­mo­vi­sion est aus­si pau­vre et médiocre que lim­itée. En tant que société nous n’avons jamais été capa­bles de com­pren­dre le rôle d’un per­son­nage par­venu au plus haut de la hiérar­chie du Saint Siège. Comme tou­jours, tout se réduit chez nous à un manichéisme bon marché issu de la cul­ture véhiculée par nos jour­naux.

En fait il a atteint sa prin­ci­pale ambi­tion : être le chef du péro­nisme à Rome. Péro­niste, social­iste, fab­ri­quant de pau­vres.

Dans le monde entier on respecte et on par­le bien du pape. Mais en lisant ces com­men­taires on voit qu’un bon pour­cent­age d’Argentins pensent dif­férem­ment. Parce qu’ici la poli­tique prend le pas sur absol­u­ment tout.

Et un autre ajoute à ce précé­dent com­men­taire :
Nous sommes fana­tiques, égo­cen­triques, orgueilleux et plutôt igno­rants. Il suf­fit de lire les com­men­taires, ou mieux encore, sor­tir 5 min­utes dans la rue et observ­er les gens.

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DANS PAGINA/12 (Quo­ti­di­en de gauche)

Ponce-Pilate avait lais­sé au peu­ple le choix entre un délin­quant, Barrabas, et un prédi­ca­teur inof­fen­sif, Jésus. Le peu­ple, libre­ment, choisit la lib­erté pour Barrabas et l’exécution pour Jésus. Cela ne rap­pelle-t-il pas la dernière prési­den­tielle chez nous ?

Que le bon dieu te reçoive en son sein et te donne la paix. Et main­tenant que tu es à ses côtés prof­ites-en pour lui deman­der qu’il aide les Argentins à sur­mon­ter les moments si dif­fi­ciles que nous vivons.

Un grand Mon­sieur et un grand pape, espérons que celui qui lui suc­cédera pro­longera son œuvre.

L’Église et ses représen­tants sont à l’origine de l’esclavage men­tal, spir­ituel et financier du peu­ple. Un autre de ces dirigeants est mort : quel dom­mage !

On a dit que la mort ne rendait per­son­ne meilleur, et il en va de même pour François, si on con­sid­ère son passé argentin et la dimen­sion qu’aura pris sa tâche dans le monde entier. Mais le vide qu’il laisse par­le davan­tage de son œuvre que tous les dis­cours élo­gieux qui com­men­cent à pleu­voir, qu’ils soient sincères ou oppor­tunistes. Ce qui est étrange pour un agnos­tique comme moi, je le con­fesse, c’est de sen­tir l’ombre d’une peine qui flotte au-dessus de moi et m’évoque d’une cer­taine manière celle éprou­vée à la perte d’un ami, et non celle d’un pape.

Si on com­pare le pon­tif­i­cat d’un homme de plume comme l’était Ratzinger (Benoit XVI, NDLA), avec le pon­tif­i­cat human­iste de Bergoglio, on peut en con­clure que les peu­ples ont davan­tage besoin de lead­ers com­prenant le ter­rain plutôt que d’idéologues de cloitres et de bib­lio­thèques. (…)

 

L’Argentine, refuge de nazis en fuite ?

Comme sur à peu près tous les sujets un peu poli­tiques, il est extrême­ment dif­fi­cile de trou­ver une doc­u­men­ta­tion un tant soit peu objec­tive en faisant des recherch­es dans le matéri­au essen­tielle­ment argentin.

En Argen­tine, on est péro­niste, ou antipéro­niste. Et cela con­di­tionne dras­tique­ment l’orientation de toute recherche. Alors on imag­ine que sur un sujet aus­si déli­cat que l’accueil des anciens nazis, la règle ne souf­fre pas d’exception. Pour les uns, Juan Perón était un phi­lo-nazi, pour les autres, seule­ment un oppor­tuniste, tout aus­si prag­ma­tique finale­ment que les Etat­suniens à ce sujet.

Il faut donc faire le tri, et bien savoir d’où par­lent les auteurs. Et aller voir aus­si du côté de chercheurs plus neu­tres, essen­tielle­ment européens.

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Le lien des mil­i­taires argentins avec l’armée alle­mande est très antérieur à la deux­ième guerre mon­di­ale. Dès le XIXème siè­cle, les Argentins sont fascinés par la qual­ité de l’armée prussi­enne, avec laque­lle ils tis­sent des liens forts, autant en ce qui con­cerne l’étude des méth­odes de guerre que le com­merce d’armement. Après la guerre de 1870, «l’Allemagne se voit con­fi­er, pour l’essentiel, la for­ma­tion des officiers d’Etat-major» (Alain Rouquié — 1977). Cette influ­ence ira gran­dis­sante : «Sous la prési­dence de Manuel Quin­tana – 1904–1906 – le général Enrique Godoy, min­istre de la Guerre, favorise de manière déter­minée l’influence alle­mande» (Rouquié, op.cit.).

Ce lien per­du­ra jusqu’à la sec­onde guerre mon­di­ale. Lors de l’arrivée au pou­voir des nazis, en 1933, ce sont des mil­i­taires qui gou­ver­nent l’Argentine. En 1932, le général Agustín Pedro Jus­to a suc­cédé au général José Felix Uribu­ru. Il sera lui-même rem­placé par un civ­il démoc­ra­tique­ment élu en 1938, Rober­to Ortiz, mais ce gou­verne­ment sera ren­ver­sé en 1943 par un coup d’état mil­i­taire.

C’est alors l’époque du G.O.U. Ce «grupo de ofi­ciales unidos», ou «grupo de obra de unifi­cación», selon les ver­sions, est un groupe­ment d’officiers supérieurs fondé, entre autres, par l’alors Lieu­tenant-Colonel Juan Perón, sur deux piliers prin­ci­paux : l’anticommunisme et la neu­tral­ité dans la guerre mon­di­ale en cours. Ceci pour résumer à grands traits.

Juan Perón est revenu très impres­sion­né d’un voy­age à Rome, avant-guerre. Il admire le fas­cisme de Mus­soli­ni et le con­cept de révo­lu­tion nationale qui fait pen­dant à la révo­lu­tion bolchévique. Dans le même temps, les nazis éten­dent leur influ­ence sur l’ensemble de l’Amérique latine :

«Une offen­sive de pro­pa­gande et d’influence de grande ampleur des nazis s’organisa en effet en Argen­tine depuis le début du mou­ve­ment alle­mand dans les années 1920 et bien plus encore à par­tir des années 1930. Par dif­férents inter­mé­di­aires le régime hitlérien a soutenu finan­cière­ment des per­son­nal­ités poli­tiques et des organ­i­sa­tions de dif­férentes natures sus­cep­ti­bles de favoris­er l’emprise du nazisme en Amérique latine. Ain­si, “en 1938, on pou­vait dénom­br­er en Argen­tine 176 écoles alle­man­des regroupant 13.200 étu­di­ants” au sein desquels la pro­pa­gande nazie cir­cu­lait large­ment.» (Renée Fregosi — 2018)

Les mil­i­taires du G.O.U. pren­nent donc le pou­voir par la force en 1943. Après une suc­ces­sion de trois généraux en trois ans, Juan Perón est démoc­ra­tique­ment élu prési­dent de la République en 1946. Entre temps, l’Argentine a fini par se résoudre à déclar­er la guerre à l’Allemagne, autant sous la pres­sion des États-Unis que pour vol­er au sec­ours de la vic­toire.

Le nazisme vain­cu, et jugé à Nurem­berg, l’Argentine tourne la page. Mais on n’efface pas ain­si d’un trait de plume presque un siè­cle de com­pagnon­nage avec l’Allemagne. Les liens restent forts dans un pays gou­verné par un général très pop­u­laire, mais aux méth­odes calquées sur les régimes autori­taires. Selon Franck Gar­be­ly, un mil­liar­daire Alle­mand, Lud­wig Freude, a con­tribué finan­cière­ment à la cam­pagne élec­torale de Perón en 1946. (Franck Gar­be­ly — 2003). Or, c’est ce même Freude que les États-Unis soupçon­naient d’avoir escamoté l’essentiel de la for­tune accu­mulée par les nazis, et qui n’a jamais été retrou­vée.

Ce qui per­met à cer­tains, assez nom­breux, de point­er un intérêt financier dans l’aide apportée par Perón aux nazis après-guerre. C’est la thèse de l’universitaire française Renée Fregosi : Perón aurait prof­ité de « l’or nazi ». Aucune preuve formelle ne vient cor­ro­bor­er cette ver­sion, comme l’admet elle-même l’auteure. (Fregosi, op.cit, p.9). Mais le mouil­lage de sous-marins alle­mands dans le port de Mar del Pla­ta en juil­let, puis en août 1945, laisse penser qu’ils ne sont pas venus à vide. Or, on pense égale­ment qu’ils trans­portaient quelques dig­ni­taires du régime, comme Mar­tin Bor­mann ou Hein­rich Müller. Par ailleurs, des mou­ve­ments de fonds en prove­nance de Suisse – pays vis­ité par Eva Perón en 1947 – ont été relevés à la fois pen­dant la guerre et après, au prof­it de ban­ques argen­tines.

Perón aurait donc eu un triple intérêt à accueil­lir les nazis en fuite : aider des vieux amis en détresse, en tir­er un béné­fice pécu­ni­aire, et prof­iter des com­pé­tences de mil­i­taires ou de civils expéri­men­tés. En ce qui con­cerne ce dernier point d’ailleurs, on fera remar­quer que les États-Unis n’ont pas été les derniers à «recueil­lir» d’anciens experts nazis. Le plus emblé­ma­tique étant cer­taine­ment Wern­er Von Braun, qui avait mis au point les V2 alle­mands pen­dant la guerre, puis est devenu respon­s­able du développe­ment du pro­gramme Sat­urn améri­cain, qui con­duira au lance­ment d’Apollo 11 et à l’exploration de la Lune.

L’immigration nazie en Argen­tine n’a donc rien d’une légende. Sous la prési­dence de Juan Perón (1946–1955), ils furent nom­breux à trou­ver un abri sûr dans le cône sud. Cer­tains fonderont même des colonies entières, comme c’est le cas dans la région patag­o­ni­enne de Bar­iloche, dont les villes et vil­lages rap­pel­lent furieuse­ment l’architecture autrichi­enne ou bavaroise.

Place cen­trale de Bar­iloche

Par­mi les «grands noms» de ces nazis généreuse­ment recueil­lis, citons pêle-mêle : Josef Men­gele, le médecin tor­tion­naire qui pra­ti­quait des expéri­ences sur les déportés d’Auschwitz, Franz Stan­gl, chef du camp de Tre­blin­ka, Adolf Eich­mann, plan­i­fi­ca­teur de la solu­tion finale, Erich Priebke, un des respon­s­ables du mas­sacre des Fos­s­es ardéatines en mars 1944, Wil­helm Monhke, chef de la garde per­son­nelle d’Hitler, ou encore Klaus Bar­bie, qui est passé par l’Argentine avant de gag­n­er la Bolivie.

Mais ce ne sont que quelques exem­ples. D’après divers­es sources, on estime à env­i­ron 180 le nom­bre de dig­ni­taires réfugiés en Argen­tine, et à plusieurs mil­liers le nom­bre de nazis «ordi­naires» recueil­lis. Il est donc incon­testable que l’Argentine a con­sti­tué un haut lieu de refuge pour les anciens sou­tiens du régime hitlérien. Tout comme quelques autres pays sud-améri­cains, dans une moin­dre mesure. D’après Ser­gio Cor­rea Da Cos­ta, il y en aurait eu pas loin de 90 000 ! (Le nazisme en Amérique du sud. Chronique d’une guerre secrète 1930–1950 – 2007, cité par Renée Fregosi)

Une autre colonie d’obé­di­ence nazie, cette fois au Chili : Colo­nia Dig­nidad.

Juan Perón a large­ment ouvert les portes de son pays. Mais à sa décharge, si on peut dire, on notera l’aide apportée à la fuite de pas mal de nazis par le Vat­i­can lui-même. Comme le relève le quo­ti­di­en Clarín dans un arti­cle de 2017, ou encore l’hebdomadaire Sem­ana en 2021, celui-ci a égale­ment fourni des passe­ports pour faciliter la fuite de nazis.

Juan Perón était un per­son­nage extrême­ment com­plexe. Admi­ra­teur de régimes autori­taires comme le fas­cisme et le fran­quisme, anti­com­mu­niste con­va­in­cu, il a fait par­tie avant-guerre d’un groupe d’officiers qui ne cachait pas ses préférences pour une vic­toire alle­mande pen­dant la guerre. Alliage funeste de cet anti­com­mu­niste et d’un anti­sémitisme récur­rent dans la société argen­tine de l’époque. Il a pour­tant impul­sé une poli­tique ouvriériste, et a été longtemps soutenu par des mou­ve­ments d’extrême-gauche, notam­ment durant son exil entre 1955 et 1973. Mou­ve­ments qu’il a répudiés à son retour, et son élec­tion, en 1973, pour revenir à une poli­tique de ten­dance fas­ciste, qui fini­ra par débouch­er après sa mort en juil­let 1974 à la dic­tature mil­i­taire de 1976–1983.

En déclas­si­fi­ant les archives de l’époque, le nou­veau prési­dent Milei entend non seule­ment révéler la vraie nature du régime péro­niste orig­inel, mais égale­ment porter préju­dice à l’ensemble du mou­ve­ment péro­niste, qui reste un courant très résilient dans la société argen­tine, et qui depuis la prési­dence de Nestor Kirch­n­er (2003–2007) s’est ancré à gauche.

Il lui en fau­dra sans doute un peu plus, dans ce pays extrême­ment divisé et où lui-même est un per­son­nage très cli­vant. Comme tous les per­son­nages qui ont mar­qué durable­ment leur pays, Perón est devenu un véri­ta­ble mythe en Argen­tine, ce qui explique en grande par­tie la per­sis­tance du mou­ve­ment qu’il a impul­sé, un mou­ve­ment qui reste pop­u­laire dans le pays, en dépit des aléas, des incom­pé­tences, de la cor­rup­tion de ses élites, et de l’extrême fluc­tu­a­tion de sa doc­trine au fil du temps.

A ce pro­pos, il est d’ailleurs sig­ni­fi­catif de met­tre en par­al­lèle cette volon­té du gou­verne­ment Milei de réveiller les mémoires his­toriques au sujet de la pro­tec­tion des nazis par Perón, qui est effec­tive­ment dif­fi­cile­ment con­testable, et celle de les endormir au con­traire au sujet des crimes d’une dic­tature mil­i­taire pour­tant plus récente et dont les con­séquences se font encore sen­tir dans l’ensemble de la société.

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SOURCES

Renée Fregosi : L’Argentine de Perón, pièce maitresse de l’accueil des nazis en Amérique latine. PDF télécharge­able en français ici. 2018

Alain Rouquié : Pou­voir mil­i­taire et société poli­tique en république argen­tine – Press­es de la Fon­da­tion Nationale des Sci­ences Poli­tiques. 1977

Uki Goñi : Perón y los Ale­manes. La ver­dad sobre el espi­ona­je nazi y los fugi­tivos del Reich – Sudamer­i­cana – 2008

Tulio Halperín Donghi : La Argenti­na y la tor­men­ta del mun­do. Ideas e ide­olo­gias entre 1930 y 1945. Buenos Aires 2003

Franck Gar­be­ly : El via­je del arco iris. Los nazis, la ban­ca suiza y la Argenti­na de Perón. El Ate­neo, Buenos Aires 2003.

Anniversaire du coup d’État de 1976 : contrefeu de l’extrême-droite

Aujourd’hui 24 mars, on com­mé­more en Argen­tine, comme chaque année, le triste anniver­saire du coup d’état de 1976, qui a mar­qué le début d’une dic­tature mil­i­taire sanglante qui a duré sept ans.

De nom­breuses man­i­fes­ta­tions ont lieu dans tout le pays, et sont l’occasion égale­ment pour de nom­breux mou­ve­ments de gauche de mar­quer leur oppo­si­tion à la poli­tique ultra-libérale du prési­dent Javier Milei.

Ce 24 mars 2025, à Buenos Aires (Vidéo Ben­i­to R.). Le grand tifo présente les pho­tos de dis­parus de la dic­tature.

Pour ten­ter de lancer un con­tre­feu, le gou­verne­ment s’est saisi d’une vidéo oppor­tuné­ment réal­isée par un his­to­rien d’extrême-droite, Agustín Laje, con­nu pour ses pris­es de posi­tions polémiques : trump­iste, antifémin­iste, homo­phobe, anti-avorte­ment et com­plo­tiste. (Allez voir ses vidéos sur Youtube, vous allez com­pren­dre, même si vous ne par­lez pas espag­nol : rien que les titres, déjà…).

Cette vidéo, qui dure 20 mn et a été repro­duite par le quo­ti­di­en La Nación, est inti­t­ulé «La mémoire com­plète» et j’ai donc pu la vision­ner.

On y voit l’écrivain assis sur un fau­teuil, dans une pièce riche­ment décorée qui ressem­ble à une grande salle à manger offi­cielle, ornée d’un dra­peau argentin. Il par­le face caméra, mais la vidéo est essen­tielle­ment illus­trée d’images d’archives.

Dans ce petit film, l’historien développe les théories générale­ment repris­es par les défenseurs de la dic­tature :

1. Les vrais respon­s­ables sont les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires qui, tout au long des années 70, ont com­mis de nom­breux atten­tats meur­tri­ers dont les vic­times n’ont jamais été dûment recon­nues.

2. La répres­sion d’état avait com­mencé avant 1976 : dès 1973 et le retour de Juan Perón au pou­voir, l’État a mené une cam­pagne de répres­sion et de dis­pari­tions, à tra­vers la sin­istre «Triple A» (Alliance anti­com­mu­niste argen­tine) fondé par l’éminence grise de Perón, José López Rega. Cam­pagne pour­suiv­ie après la mort de Perón en 1974 par sa vice-prési­dente, qui n’était autre que sa femme, María Estela Martínez. Cette répres­sion serait aujourd’hui niée, ou à tout le moins occultée, par la gauche argen­tine, pour en pro­téger les acteurs.

3. Les mil­i­taires ont certes eux aus­si com­mis des crimes, mais ceux-ci ne seraient donc qu’une con­séquence de la véri­ta­ble guerre civile engagée par les révo­lu­tion­naires.

4. Le chiffre de 30 000 dis­parus est fan­tai­siste et a été inven­té par les gauchistes pour gon­fler arti­fi­cielle­ment les crimes de la dic­tature.

5. Les enseignants argentins (tous gauchistes) endoc­tri­nent nos enfants en leur cachant sci­em­ment la vérité. (Agustín Laje, né en 1989 et qui n’a donc pas con­nu la dic­tature, se dit vic­time de cet endoc­trine­ment, qu’il aurait vain­cu en enquê­tant lui-même sur les faits et ce bien qu’on ait tout fait pour l’en dis­suad­er et lui met­tre des bâtons dans les roues).

Tout ce qu’il dit n’est pas totale­ment dénué de vérité. Les années 70 ont été en effet mar­quées par de nom­breux atten­tats, et l’éclosion de divers mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, sou­vent soutenus et entrainés par le régime cubain, dont ils revendi­quaient la doc­trine.

Mais on ne peut pas, comme le fait pour le moins légère­ment Laje, les dis­soci­er de tout con­texte : de 1966 à 1973, l’Argentine était déjà gou­vernée par une dic­tature mil­i­taire, d’une part, et d’autre part le retour au pou­voir de Juan Perón, large­ment soutenu par les mêmes mou­ve­ments révo­lu­tion­naires plus ou moins marx­istes, avait été pour eux une immense décep­tion : Perón non seule­ment les avait désavoués, mais, revenu de l’Espagne fran­quiste où il était en exil, il les avait sévère­ment réprimés à tra­vers, donc, la Triple A d’obédience fas­ciste.

Laje, qui a donc par­faite­ment rai­son de soulign­er cette répres­sion péro­niste antérieure à la dic­tature, pré­tend que les méfaits de la Triple A seraient occultés par la gauche actuelle. Ce qui est factuelle­ment faux. De nom­breux intel­lectuels péro­nistes ont doc­u­men­té cette péri­ode en rel­e­vant le car­ac­tère fas­ciste du gou­verne­ment de l’époque.

Le nom­bre de dis­parus a tou­jours fait l’objet de polémiques. Laje cite le chiffre offi­ciel retenu par la com­mis­sion d’enquête de la CONADEP (com­mis­sion nationale des dis­parus) en 1985 : 8961 dis­parus. Et celui du secré­tari­at aux droits de l’homme : 7300. Ces chiffres sont exacts, mais ne compt­abilisent naturelle­ment que les dis­pari­tions offi­cielle­ment établies et doc­u­men­tées. De nom­breuses autres, comme sou­vent dans ces cas-là, ont été pure­ment et sim­ple­ment passées sous silence, faute de doc­u­men­ta­tion. Laje cite un cer­tain Luis Labraña, ancien révo­lu­tion­naire, qui pré­tend être l’inventeur du chiffre de 30 000, chiffre qui aurait été choisi au hasard pour impres­sion­ner et attir­er davan­tage de sou­tiens européens. Des pro­pos qui n’engagent pour­tant que Luis Labraña lui-même, il faut donc le croire sur parole. Le véri­ta­ble chiffre se situerait plutôt entre les deux, comme sou­vent. Mais les chiffres offi­ciels sont très cer­taine­ment sous-éval­ués.

Quant à l’accusation d’endoctrinement général­isé, elle relève du com­plo­tisme habituel de l’extrême-droite. L’existence d’une con­spir­a­tion glob­ale du milieu enseignant pour ne délivr­er qu’une ver­sion tron­quée de la réal­ité his­torique ressort du plus pur fan­tasme. Au con­traire : le débat sur le partage des respon­s­abil­ités dans le drame vécu par l’Argentine a tou­jours été très vif, de même que la cri­tique de dirigeants révo­lu­tion­naires comme Mario Fir­menich ou Rober­to San­tu­cho. Même si, par ailleurs, la con­damna­tion de la vio­lence d’état menée par les mil­i­taires n’a jamais été con­testée que par des mou­ve­ments révi­sion­nistes et, pour la plu­part, nos­tal­giques de la dic­tature.

A ce sujet, Laje cri­tique ce qu’il appelle «la théorie du démon unique . Référence à ce que l’écrivain Ernesto Sába­to, prési­dent de la com­mis­sion d’enquête de 1985, avait appelé «théorie des deux démons». A savoir : à la vio­lence révo­lu­tion­naire a répon­du la vio­lence d’état. Une théorie très cri­tiquée par de nom­breux his­to­riens car met­tant au même niveau ces deux vio­lences. Or, il est tout de même dif­fi­cile de met­tre en par­al­lèle une vio­lence qui s’en prend à des cibles d’état, pour la plu­part poli­cières ou mil­i­taires, et une vio­lence qui s’en prend indis­tincte­ment aux citoyens, avec les moyens de l’État. Les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires ont effec­tive­ment com­mis des atten­tats et des assas­si­nats, par­fois de manière totale­ment irre­spon­s­able et con­tre-pro­duc­tive, plongeant des familles entières dans le deuil. Mais les mil­i­taires au pou­voir entre 1976 et 1983, eux, avaient fait de TOUS les citoyens des sus­pects, voire des enne­mis poten­tiels de la nation, et par­mi les per­son­nes arrêtées, tor­turées, exé­cutées, ou dis­parues, se trou­vaient de nom­breux inno­cents.

Rap­port offi­ciel de la CONADEP, inti­t­ulé NUNCA MAS (Plus jamais ça)

Per­son­ne ne con­testera à Laje le mérite de revenir sur cer­taines vérités dif­fi­cile­ment con­testa­bles. Mais le ton com­plo­tiste de la vidéo trahit son objec­tif pre­mier, inlass­able­ment pour­suivi depuis les pre­miers procès con­tre les mil­i­taires tor­tion­naires : diluer, minor­er les respon­s­abil­ités en les partageant. L’Allemagne et l’Italie aus­si, dans les années 70, ont été vic­times d’attentats de la part de mou­ve­ments révo­lu­tion­naires. Elles n’en sont pas dev­enues pour autant des dic­tatures sanglantes.

Pour Milei et ses par­ti­sans, cette vidéo est une béné­dic­tion, en ce jour de com­mé­mora­tion. Elle vient à point nom­mé pour ali­menter la petite musique jouée en couliss­es par tous les nos­tal­giques de la dic­tature (et ils sont plus nom­breux qu’on ne le pense) : il serait temps de ren­dre jus­tice aux mil­i­taires.

D’ici à ce que la com­mé­mo devi­enne une célébra­tion, il n’y a plus telle­ment loin. J’en par­lais ici il n’y a pas longtemps : le gou­verne­ment a déjà attaqué l’existence même du Cen­tre de la mémoire, établi dans l’enceinte de L’École de mécanique de la Marine, ancien cen­tre de tor­ture. Un tra­vail de sape qui ne fait que com­mencer. Sous cou­vert de délivr­er une his­toire plus «com­plète», il s’agit bien avant tout, de rel­a­tivis­er les crimes de la dic­tature.

En 1936 en France, un slo­gan cir­cu­lait par­mi les milieux les plus à droite : «plutôt Hitler que le Front pop­u­laire». En Argen­tine, même musique avec un texte plus adap­té : «Plutôt Videla que Che Gue­vara».

Allez, tous à la manif : c’est à 16 h 30 sur la Plaza de mayo à Buenos Aires. 20h30 chez nous.

Ce 24 mars 2025, Buenos Aires. Au pre­mier rang, les grands-mères de l’as­so­ci­a­tion fondée pen­dant la dic­tature pour réclamer les enfants dis­parus. L’homme en tee-shirt grenat avec la canne n’est autre qu’Adol­fo Pérez-Esquiv­el, prix Nobel de la Paix en 1980 !

 

Un criptogate ?

Le prési­dent argentin Javier Milei affronte sa pre­mière vraie grosse tem­pête depuis son intro­n­i­sa­tion en jan­vi­er 2024. Après avoir tweeté un mes­sage faisant la pro­mo­tion directe d’une nou­velle cryp­tomon­naie, $Libra (Libra = signe zodi­a­cal de la bal­ance, en français).

Sitôt après son tweet, lu comme d’habitude par des mil­liers de twee­t­os sur X, la mon­naie en ques­tion a vu sa valeur faire un bond phénomé­nal, avant de s’effondrer quelques heures après, ruinant d’un coup des mil­liers d’acheteurs miléistes encour­agés par l’appui prési­den­tiel. Des cen­taines de plaintes pour escro­querie ont été déposées.

Depuis, la Mai­son Rose (le palais prési­den­tiel) rame pour lut­ter con­tre le courant puis­sant qui le con­duit direct vers la cataracte. Dans un pre­mier temps, silence radio : on fait le dos rond, pour éviter, sans doute, de dire trop d’âneries sous l’effet de la panique. La ligne choisie : «Le prési­dent n’a fait aucune pro­mo­tion, il a seule­ment mon­tré son intérêt pour une entre­prise entrant sur le marché argentin». Deux­ième volet, citons le même avo­cat de Milei, Fran­cis­co One­to : «Aucun citoyen de bonne foi n’a été lésé. Si par citoyen de bonne foi nous com­prenons un tra­vailleur ordi­naire, il est prob­a­ble qu’il ne sache même pas com­ment acheter cette mon­naie».

C’est le sec­ond scan­dale touchant la prési­dence en moins d’une semaine, après celui de l’appel d’offre «ori­en­té» d’un chantier nation­al de réseau hydrologique (Con­fié à une entre­prise amie, Hidrovía). Le prob­lème, c’est que cette fois, il est dif­fi­cile de trou­ver un bouc émis­saire à don­ner en pâture à l’opinion. Le roi est seul, le roi est nu.

Au-delà du débat juridique, c’est l’image même de ce prési­dent, qui se présente lui-même comme le meilleur écon­o­miste du monde, et une lumière poli­tique éclairant jusqu’à la Mai­son Blanche elle-même, qui est sig­ni­fica­tive­ment abimée.

Un des points de défense repose apparem­ment sur le car­ac­tère pure­ment per­son­nel du tweet. En résumé : le tweet est par­ti du compte per­son­nel de Milei, et il ne l’a donc pas lancé en tant que prési­dent. Comme si quelqu’un allait faire la dif­férence !

 

En atten­dant, la pro­mo en ques­tion a donc lais­sé env­i­ron 40 000 per­son­nes sur le sable. Certes, on pour­ra arguer qu’après tout, ce sont des gogos fanati­co-miléistes prêts à avaler tout ce que leur dit leur prési­dent bien-aimé, et que c’est donc bien fait pour eux. Cela n’enlève rien au car­ac­tère scan­daleux de l’affaire : un prési­dent de la République faisant la pro­mo d’une cryp­tomon­naie dont la fia­bil­ité était loin d’être avérée (c’est le moins qu’on puisse dire pour une mon­naie qui venait d’être créée !)

Autre argu­ment cro­quig­no­let, pour sa défense : «Ben quoi, hein, si les mecs avaient per­du en jouant au casi­no, on n’en aurait pas fait un tel plat !». Admet­tant ain­si la rela­tion entre sa pro­pre con­cep­tion de l’économie et un jeu de hasard. Puis, filant la métaphore rouletière : «c’est la même prise de risque que quand tu joues à la roulette russe et que tu tombes sur la balle».

dessin : Malo

Il pour­rait pour­tant bien s’agir d’une belle arnaque, type délit d’initiés ou pyra­mide de Ponzi. Le fon­da­teur de $Libra est Hay­den Mark Davis, qui se van­tait de faire par­tie des proches con­seillers de Milei juste­ment dans le domaines des cryp­tomon­naies. La nou­velle mon­naie a été créée par l’entreprise «Kip pro­to­col», dirigé par Julian Peh. C’est Mauri­cio Nov­el­li, un autre con­seiller de Milei (engagé par sa sœur Kari­na. Eh oui, car la sœur de Milei est secré­taire de la prési­dence, son frère a changé la loi pour qu’elle puisse occu­per le poste en toute légal­ité), qui a servi d’intermédiaire avec le prési­dent, pour obtenir son appui bien­veil­lant et servir de cau­tion de luxe.

Pré­cisons que Mauri­cio Nov­el­li est l’associé d’un cer­tain Manuel Ter­rones Godoy, accusé de mul­ti­ples escro­queries sur des investisse­ments en économie numérique.

En résumé : un groupe d’arnaqueurs pro­fes­sion­nels créent une nou­velle mon­naie virtuelle, et obti­en­nent le sou­tien du prési­dent argentin, idole des geeks nour­ris aux bit­coins et au lib­er­tarisme. Milei fait donc un tweet pro­mou­vant la mer­veille. Très rapi­de­ment, la valeur de la mon­naie est passée de quelques cen­times à près de 5000 dol­lars amer­locains, poussée par les 50 000 gogos qui se sont aus­sitôt jetés dessus. Quelques heures après, les déten­teurs ini­ti­aux de la mon­naie se sont mis à ven­dre comme des dingues, et la mon­naie s’est con­séquem­ment effon­drée. Benéf’ net pour les organ­isa­teurs : entre 100 et 150 mil­lions de dol­lars. Et donc, une palan­quée de lésés.

Les jours qui vien­nent, le débat va faire rage entre les ten­ants de la sim­ple erreur prési­den­tielle (il a retiré son tweet quand il a enfin com­pris le désas­tre) et ceux de l’arnaque organ­isée avec la béné­dic­tion de la plus haute instance poli­tique du pays.

Dans les deux cas, on imag­ine que Milei en ressor­ti­ra avec une image sale­ment écornée. Le prési­dent argentin pose volon­tiers en génie de l’économie, et le voilà qui se tromperait sur la qual­ité d’un pro­jet de nou­velle mon­naie virtuelle ? Ou est-il plus sim­ple­ment un de ces poli­tiques argentins bien ordi­naires, prêts à toutes les cor­rup­tions pour faire plaisir à leurs amis ?

Aux dernières nou­velles, un cab­i­net d’avocats éta­sunien spé­cial­isé dans les dél­its infor­ma­tiques a été sol­lic­ité par env­i­ron 200 plaig­nants de 6 pays dif­férents, pour entre­pren­dre une «class action» (plainte col­lec­tive) con­tre les respon­s­ables de l’escroquerie. Même si pour le moment, le cab­i­net (Bur­wick law) pré­cise n’avoir pas défi­ni de stratégie judi­ci­aire, et s’est gardé de lancer la moin­dre accu­sa­tion nom­i­na­tive. Par ailleurs, selon son porte-parole, il n’est pas du tout cer­tain qu’en fonc­tion de la lég­is­la­tion améri­caine en vigueur, il soit pos­si­ble d’impliquer directe­ment le prési­dent argentin : «Il est vrai que [l’implication] de sportifs ou de célébrités faisant la pro­mo­tion de ce genre d’activités ou d’opération pose ques­tion, et que leur degré de respon­s­abil­ité est un fréquent objet de débats». Sous-enten­du : pas vrai­ment tranché au plan pure­ment juridique.

Pour le moment, dans la presse argen­tine, même la moins cri­tique à son égard, ça ne se bous­cule pas au por­tillon pour pren­dre sa défense. Au mieux, on garde une réserve pru­dente en atten­dant de voir quelle tour­nure judi­ci­aire va pren­dre l’affaire, surtout aux États-Unis, pays d’origine de la plate­forme accueil­lant la cryp­tomon­naie.

Ceci dit, à peine quelques jours après l’éclatement du scan­dale, cer­tains jour­nal­istes qu’on ne peut pas vrai­ment soupçon­ner de vouloir du mal au prési­dent en exer­ci­ce com­men­cent déjà à pré­par­er leurs lecteurs à l’inévitable «tour­nage de page». Dont ils se charg­eront eux-mêmes, bien enten­du. Tel Juan Car­los de Pablo (un écon­o­miste de la branche «ortho­doxe», c’est-à-dire néolibérale) dans la Nación de jeu­di 20 févri­er : «De quoi par­lerons nous dans 10 jours ?» feint-il de s’inquiéter en titre :

Dans 10 jours de nom­breux jour­nal­istes con­tin­ueront d’en par­ler, prob­a­ble­ment ; dans 10 jours, de nom­breux dirigeants de l’opposition con­tin­ueront d’en par­ler, c’est cer­tain. Mais l’immense majorité des êtres humains se lève tous les jours avant tout en se deman­dant com­ment on va avancer. Mes héros (dit cet écon­o­miste libéral dans un quo­ti­di­en surtout lu par la bour­geoisie argen­tine — NDLA) sont ceux qui tous les matins se deman­dent com­ment ils vont faire pour don­ner à manger à leur enfants.

Un peu de dém­a­gogie en pas­sant, ça aide tou­jours à faire pass­er les plus gross­es pilules.

L’espagnol, une langue de sous-développés?

Tol­lé unanime dans tous les pays dont l’espagnol est la langue prin­ci­pale. Il y a peu, le réal­isa­teur français mul­ti récom­pen­sé du film « Emil­ia Perez », a qual­i­fié cette langue – dans la revue cul­turelle en ligne Kon­bi­ni – de «langue de pays émer­gents, de pays mod­estes, de pau­vres et de migrants». (Voir ici, à 3’40)

Jacques Audi­ard — 2017

Des mots pour le moins mal­adroits et offen­sants, surtout de la part de quelqu’un qui par ailleurs ne par­le pas un mot d’espagnol. Les répliques ne se sont pas fait atten­dre.

La lin­guiste Argen­tine Ali­cia Zor­ril­la dans le quo­ti­di­en La Nación :

L’affirmation du réal­isa­teur Jacques Audi­ard démon­tre qu’il ne con­nait mal­heureuse­ment rien à la langue espag­nole. Il n’existe aucune langue supérieure à une autre, il n’y a pas de langue de pau­vres ou de langue de rich­es. La seule supéri­or­ité réside en l’usage qu’en font les per­son­nes qui s’en ser­vent, qui pensent avant de par­ler et qui quand ils par­lent, le font en con­science, pour con­stru­ire un monde meilleur du point de vue spir­ituel, éthique et matériel.

Dans le même quo­ti­di­en, le philosophe San­ti­a­go Kovadloff, lui aus­si mem­bre de l’Académie argen­tine des Let­tres, se place d’un point de vue moral :

Le ressen­ti­ment est mau­vais con­seiller. (…) Devri­ons-nous en con­clure pour notre part que, à la lumière de son étroitesse con­ceptuelle, le français est un lan­gage pau­vre ? La mis­ère intel­lectuelle doit être com­bat­tue dans toutes les langues. C’est le résul­tat d’un préjugé, lui-même issu d’un ressen­ti­ment per­son­nel. Si Octavio Paz (écrivain mex­i­cain — NDLA) vivait encore, il dirait à Audi­ard qu’il s’est irrémé­di­a­ble­ment per­du dans le labyrinthe de sa soli­tude. (Voir «Le labyrinthe de la soli­tude», livre de cet auteur écrit en 1950 — NDLA).

Bien d’autres com­men­taires, moins nuancés, pointent l’ignorance crasse du réal­isa­teur français. Beau­coup font remar­quer qu’à ce compte-là, on peut égale­ment con­sid­ér­er le français (dont les locu­teurs, selon une étude de l’Organisation inter­na­tionale de la fran­coph­o­nie, habitent à 85% en Afrique), et même l’anglais, langue offi­cielle de 25 pays africains, comme des langues de pays émer­gents !

Par ailleurs, le film de Jacques Audi­ard (13 nom­i­na­tions aux Oscars, quand même), a été vive­ment cri­tiqué au Mex­ique, où des écrivains comme Mar­i­ana Enriquez ou Paul Pre­ci­a­do, cités par le quo­ti­di­en en ligne Infobae, l’ont qual­i­fié de «gros amal­game de trans­pho­bie et de racisme», et où nom­bre de spec­ta­teurs ont été choqués par la vision triv­iale et super­fi­cielle qu’il donne du nar­co­traf­ic et des fémini­cides, un véri­ta­ble fléau au Mex­ique.

Sans par­ler naturelle­ment du choix des acteurs, dont une seule est véri­ta­ble­ment mex­i­caine. Pour­tant, Audi­ard a tenu à tourn­er son film en espag­nol. Résul­tat : le car­ac­tère mex­i­cain de l’idiome util­isé est com­plète­ment absent, les acteurs ne le pos­sé­dant pas et devant donc chercher à l’imiter, ren­dant la bande-son par­fois à la lim­ite du ridicule. (L’actrice prin­ci­pale, Sele­na Gomez, ne le par­le pas, et a dû en appren­dre les bases avant le tour­nage !)

Le film est jugé par toute une par­tie de la com­mu­nauté lati­no «clas­siste et irre­spon­s­able», s’appropriant la cul­ture mex­i­caine de façon pure­ment colo­niale, en en don­nant une vision européo-cen­trée.

Je n’ai pas vu ce film, je me garderais donc bien d’émettre une opin­ion per­son­nelle à ce sujet. Audi­ard a voulu faire une comédie musi­cale, a tenu à la faire en espag­nol (une langue qu’il adore, dit-il), et a recon­nu qu’il n’avait pas vrai­ment étudié la ques­tion avant de faire son film. Il dit égale­ment :

Si je dois choisir entre l’histoire et la légende, je préfère écrire la légende. Ce que je veux dire c’est qu’à par­tir du moment où tu te situes dans une forme qui serait l’opéra, on n’est pas dans un sys­tème de réal­isme. (Cité par le jour­nal de ciné­ma «Pre­mière»)

Alors, l’espagnol, une langue de sous-dévelop­pés ? Il est par­lé par 600 mil­lions de per­son­nes dans le monde, selon l’Institut Cer­vantes. Le français, lui, a 343 mil­lions de locu­teurs. Les deux comptent des richess­es lit­téraires, intel­lectuelles, sci­en­tifiques, large­ment recon­nues. Même si on fait crédit à Audi­ard d’avoir lâché sa phrase sans trop réfléchir, on con­vien­dra qu’elle est pour le moins stu­pide et sans fonde­ment. Comme le dis­ait Ali­cia Zor­ril­la ci-dessus, il n’y a pas de langues supérieures. Mais des mil­liers de façons dif­férentes d’appréhender, de penser et de décrire le monde qui nous entoure. Qui sont issues de l’environnement, de la cul­ture et de l’histoire de cha­cune. Cer­taine­ment pas de la richesse pure­ment matérielle de leurs locu­teurs.

Tout ceci n’a évidem­ment pas grande impor­tance. Je veux dire, ce que pense un réal­isa­teur français sur un sujet qu’il ne maitrise en rien mieux que nous. Néan­moins, ce qui énerve un peu, dans ce cas, c’est l’éternelle arro­gance dont con­tin­u­ent de faire preuve cer­tains de nos conci­toyens, et qui nous vaut une assez belle répu­ta­tion de pré­ten­tion et de suff­i­sance dans le monde entier. Qu’Audiard, sans nul doute, tenait à ne pas écorner !!

*

Petit ajout qui n’a rien à voir.

Hier à Buenos Aires et dans toutes les cap­i­tales de province ont eu lieu des man­i­fes­ta­tions mon­stres de protes­ta­tion con­tre les pro­pos homo­phobes, sex­istes, racistes, tenus par le prési­dent Milei au forum économique de Davos, en Suisse (Où se retrou­ve chaque année tout ce que le monde compte de patrons de multi­na­tionales, de ban­quiers, de respon­s­ables poli­tiques libéraux, etc…). Voir ici, et en pho­tos.

L’Argentine bouge encore, mal­gré l’étau puis­sant qui lui serre le cou depuis l’arrivée au pou­voir du dingue à la tronçon­neuse. Il y a même eu des man­i­fs dans des cap­i­tales européennes, devant les ambas­sades d’Argentine. Comme le souligne Luis Bruschtein dans son arti­cle de Página/12 d’aujourd’hui, si le slo­gan de Milei pen­dant la cam­pagne était «Vive la lib­erté, bor­del !», les man­i­fes­tants d’hier lui ont répon­du : «la lib­erté, oui, mais la vraie !».

Tout n’est peut-être pas per­du…

(Je vous invite vrai­ment à lire l’article de Bruschtein. Il n’est pas très long, et il est pos­si­ble d’utiliser un tra­duc­teur. Il en vaut la peine).

Dialogue de sourds

Désolé pour le décalage : cet arti­cle aurait dû être pub­lié il y a presque une semaine, mais des raisons de san­té m’en ont empêché !!

Car il y a déjà une semaine que les États-Unis ont offi­cielle­ment un “nou­veau” prési­dent de la république. On com­pren­dra les guillemets, puisqu’il s’ag­it juste du retour du Prince noir qu’on avait envoyé momen­tané­ment faire péni­tence, et qui revient donc plus enragé que jamais après ces qua­tre années d’er­mitage for­cé dans les oubli­ettes poli­tiques.

Avec lui, revi­en­nent tous les cheva­liers de l’apoc­a­lypse, tout en armures, en casse-têtes, en haches de guerre et en fléaux d’armes, pour nous ramen­er à un Moyen-âge qui sem­ble leur âge d’or et leur hori­zon idéal : le féo­dal­isme. Tout ce que l’ex­trême-droite la plus rance compte de nobli­aux d’opérette était con­vié à la céré­monie d’in­vesti­ture. Des hérauts de la tech améri­caine aux héros sans emploi (pour l’in­stant) du néo­fas­cisme français, ils étaient tous là, à trépign­er de bon­heur et à s’adress­er des saluts manuels pour le moins équiv­o­ques.

Et les Argentins dans tout ça ? Leur prési­dent en était lui aus­si, vous vous en doutez. Et au plus près du haut de l’estrade. Qui pour­rait s’en éton­ner, tant est grande la prox­im­ité idéologique de ces deux là ?

Je ne sais pas vous, mais moi, la vic­toire d’un Trump, ça me fait pas mal peur pour l’avenir de la planète entière. Une planète dont nom­bre de grands pays sont désor­mais gou­vernés par des déséquili­brés aus­si nar­cis­siques qu’au­tori­taires, et qui ont ten­dance à penser que la moin­dre cri­tique de leur action est une entrave au bon­heur humain pour lequel ils tra­vail­lent, et doit être con­séquem­ment — et dure­ment — réprimée. J’ai bien peur qu’on n’en­tre dans une péri­ode bigre­ment chao­tique et dan­gereuse.

Comme je con­nais un électeur — et incon­di­tion­nel — de Milei, mais que je con­sid­ère néan­moins comme un type raisonnable et cen­sé, je me suis demandé si tout cela, toutes ces images et ces pro­pos tout de même assez effrayants con­sé­cu­tifs à l’élec­tion du nou­veau Mus­soli­ni améri­cain, ne le fai­saient pas un brin douter, pour le moins.

J’ai été saisi par sa réponse. Il sem­blerait qu’on soit entré défini­tive­ment dans l’ère de l’é­goïsme le plus pur, et de l’in­di­vid­u­al­iste le plus syn­thé­tique. Je vous livre ci-dessous la tra­duc­tion de notre échange, vous vous fer­ez vous-même votre idée. Per­son­nelle­ment, en pleine lutte con­tre une grippe tenace et qui s’é­tait instal­lée mal­gré le vac­cin (Reste-t-il des vac­cins effi­caces de nos jours, dans tous les domaines ?), ça n’a pas spé­ciale­ment con­tribué à me redonner la pêche. Voici.

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1. Mon mes­sage (le 20 jan­vi­er)

Aujourd’hui on va couron­ner le nou­veau roi des États-Unis. Et quand je dis «roi», c’est que c’est bien à cela que cette céré­monie fait penser, tant Trump sem­ble con­cevoir son rôle comme celui d’un monar­que absolu. Le monde change. Depuis la sec­onde guerre mon­di­ale on a vécu une longue péri­ode de démoc­ra­tie réelle. Du moins en ce qui con­cerne le monde occi­den­tal. De l’autre côté on avait des pays com­mu­nistes, plus ou moins crim­inels. Depuis quelques années on est entré dans une nou­velle ère : celle des fous. Cer­taines de nos vieilles démoc­ra­ties com­men­cent à se rap­procher un peu plus du mode de gou­verne­ment chi­nois, ou fas­ciste : auto­cratie, purge des admin­is­tra­tions pour les truf­fer de courtisans/laquais (mots qui dans ce cas pré­cis me sem­blent traduire au mieux celui de «loy­aux»), favoritisme, con­flits d’intérêts… En ce qui con­cerne les États-Unis, le nom­bre de mem­bres de la famille de Trump qui vont accéder à des postes de pou­voirs, con­seillers, ambas­sadeurs, est très sig­ni­fi­catif. Sans par­ler du niveau de plouto­cratie.

Toute aus­si sig­ni­fica­tive la liste des invités à la céré­monie. Il est de tra­di­tion de ne pas y inviter les chefs d’État étrangers. Trump rompt avec cette tra­di­tion, et s’il n’a invité ni le prési­dent français, ni le pre­mier min­istre anglais, ni la prési­dente de la com­mis­sion européenne, en revanche on ver­ra parad­er la pre­mière min­istre ital­i­enne, le prési­dent argentin, le pre­mier min­istre hon­grois. Le chi­nois Xi Jin Ping a décliné, mais enver­ra un représen­tant. Mieux : nos vail­lants représen­tants de l’extrême-droite la plus rance seront là aus­si : les lead­ers de Recon­quête ont reçu leur car­ton !!

Nous allons vivre les qua­tre (et peut-être davan­tage) années les plus dan­gereuses depuis longtemps pour notre planète. Les dis­cours de Trump au sujet du Groen­land, de Pana­ma et du Cana­da ne sont pas faits pour nous ras­sur­er. On peut même imag­in­er que pour men­er à bien ses plans de nou­velles con­quêtes impéri­al­istes, Trump ne fasse pas grand-chose pour con­tr­er Pou­tine en Ukraine et Xi Jin Ping à Tai­wan. Et l’Europe pour­rait bien une nou­velle fois se trou­ver au cen­tre d’un con­flit mon­di­al.

La liste des fous à la tête du pou­voir s’allonge dan­gereuse­ment. Soutenus et financés par les ultras-rich­es qui y voient une belle oppor­tu­nité de gag­n­er à la fois plus d’argent et de pou­voir. Et qui se foutent totale­ment du sort du petit peu­ple, naturelle­ment. La vraie caste (1) c’est bien eux. Com­bi­en de temps fau­dra-t-il aux peu­ples pour se dessiller les yeux et réalis­er l’escroquerie ?

J’espère me tromper du tout au tout. Peut-être cette ère de la folie au pou­voir augure-t-elle d’un monde idéal, heureux, où tout le monde va pou­voir vivre mieux, en sécu­rité et dans un envi­ron­nement par­faite­ment sain. Mais bon, à lire les pro­grammes poli­tiques et économiques de tous ces cinglés (qui ne le sont peut-être pas autant que ça, d’ailleurs), j’ai quelques doutes.

1. Dans son programme, le président argentin Javier Milei a entre autres priorités l’élimination de « la caste ». Dans son esprit, tous les politiques qui ne correspondent pas à ses propres idées, politiques forcément incompétents, corrompus et inutiles.

2. Sa réponse (le lende­main)

Hier, j’ai regardé ce couron­nement du nou­v­el empereur du con­ti­nent améri­cain. Une céré­monie à laque­lle assis­taient de nom­breux per­son­nages de niveau mon­di­al, mais avec aus­si quelques absences remar­quées. On peut en tir­er des con­séquences sur la ten­dance poli­tique de ce prési­dent «struc­tur­iste» (1). J’ai l’espoir qu’on entre dans une nou­velle ère, et surtout une ère «struc­tur­iste» par rap­port à celle qui a précédé. Car il représente un nou­veau style de démoc­ra­tie, plus libérale. Nous avons con­nu en Argen­tine une autre forme de démoc­ra­tie qui nous a appau­vris, et du coup, nous avons les regards tournés vers le pro­grès, un meilleur pou­voir d’achat, des pos­si­bil­ités de voy­ager, de meilleurs ser­vices, davan­tage de sécu­rité dans les quartiers. Nous avons la chance ici, à La Boca (2) de vivre dans un quarti­er très sur­veil­lé, à la fois par les caméras et les patrouilles de police. Mal­heureuse­ment, tout près, il existe un quarti­er très pau­vre (3), où règ­nent la cor­rup­tion, les squats, la drogue, mais bon, c’est aus­si le cas dans le monde entier. Ce que nous (4) espérons, c’est de tourn­er la page de ce pro­gres­sisme à deux balles qui nous a ren­dus plus pau­vres. Notre prési­dent était là, à la céré­monie d’investiture, on l’a vu en pho­to à côté de pas mal de vach­es sacrées du nou­veau gou­verne­ment, et cela nous fait espér­er que bien­tôt nous aurons de meilleures oppor­tu­nités pour notre pays. Je suis peut-être un peu opti­miste, après tant de dif­fi­cultés passées, mais bon, l’espérance, c’est tout ce qu’il nous reste. C’est pourquoi je suis con­tent, je suis très heureux de tout cela, j’espère que nous sommes sur le bon chemin et que notre gou­verne­ment soit un gou­verne­ment qui nous amène la prospérité.

Trump s’engage à redonner son pres­tige à son pays, qu’il rede­vi­enne une nation respec­tée. Et récupér­er des lieux per­dus dans le passé. Là où je ne le suis pas bien, c’est lorsqu’il par­le d’expulser les immi­grés, et en par­ti­c­uli­er les Mex­i­cains. Il y a env­i­ron 7 mil­lions d’immigrés, cha­cun ayant env­i­ron 4 ou 5 enfants. En gros, au total, ça représente 20 mil­lions de per­son­nes. S’ils les indem­nise, puisqu’il est ques­tion de don­ner à cha­cun 20000 dol­lars, ça fait une somme mon­u­men­tale, et il est prob­a­ble que son min­istre des finances lui souf­fle à l’oreille que cet argent ne pour­ra en aucun cas sor­tir du tré­sor nation­al. Cette promesse sera donc traitée autrement. En revanche, qu’il y ait des inter­ven­tions au plan économique ou mil­i­taire, c’est plus cer­tain. Il y a des rumeurs selon lesquelles Elon Musk s’apprêterait à con­stru­ire une base de lance­ment de fusées dans la zone de Chivil­coy (5). Ce ne sont que des rumeurs, et on ne con­nait pas les réelles inten­tions du mag­nat améri­cain.

Mais bon, nous n’en sommes qu’au pre­mier jour. Le roi est mort, vive le roi, on ver­ra plus tard si le roi est nu, où s’il nous appa­rait avec tous ses effets.

  1. Estructurista dans la version originale. Le mot n’existe pas en espagnol. Difficile de savoir ce qu’il veut dire. Sans doute, dans son esprit, un gouvernement « reconstructeur » sur les ruines laissées par le précédent. Je vous laisse juges : si vous avez une meilleure idée…
  2. La Boca est un quartier populaire du sud de Buenos Aires. Pas vraiment réputé pour sa sécurité, surtout pour les touristes.
  3. Sans doute le quartier contigu de Barracas, encore plus difficile.
  4. C’est toujours sa façon de parler quand il s’agit de politique : selon lui, tous les argentins pensent pareil et forment un bloc. Ce qui est évidemment tout à fait loin de la réalité.
  5. Petite ville à l’ouest de Buenos Aires, dans la Pampa.

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Voilà résumée, je pense, la réac­tion immé­di­ate de la moitié des Argentins, qui atten­dent de voir leur pro­pre monar­que s’asseoir à la grande table du fes­tin de la nef des fous. Bien placés en dessous, prêts à en recueil­lir les miettes.

La Nef des fous — Jérôme Bosch — Vers 1500

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Un grand mer­ci à Mal­o­rie pour ses dessins. Nous lui souhaitons la bien­v­enue sur ce blog, car nous devri­ons la retrou­ver bien­tôt sur ces pages !

La Mémoire courte

C’était une des pri­or­ités de la nou­velle vice-prési­dente, Vic­to­ria Vil­laru­el, qui avait abor­dé le sujet déjà bien avant l’élection prési­den­tielle : il était urgent de remet­tre en cause tout le tra­vail de mémoire effec­tué depuis la fin de la dic­tature, et de rétablir la jus­tice envers ces braves mil­i­taires qui avaient sauvé la patrie en la préser­vant du com­mu­nisme.

Ques­tion mil­i­taires, Vic­to­ria Vil­laru­el est bien placée, il faut dire : elle est elle-même la fille d’un ancien lieu­tenant-colonel de l’armée, act­if durant la dic­tature de 1976–1983  et par­tie prenante de la ten­ta­tive de coup d’état des nom­més «Cara­p­in­tadadas», groupe de mil­i­taires nos­tal­giques s’étant soulevés en 1987 pour ren­vers­er le gou­verne­ment démoc­ra­tique de Raúl Alfon­sín.

Vic­to­ria Vil­laru­el l’avait annon­cé : une fois Javier Milei élu, elle tra­vaillerait active­ment à «remet­tre l’histoire à l’endroit». C’est-à-dire, de son point de vue, réha­biliter les mil­i­taires. (Elle s’ac­tive en ce moment à obtenir la grâce des tor­tion­naires encore en prison).

En com­mençant par déman­tel­er lieux et organ­i­sa­tions de mémoire qui, selon elle, ne don­nent qu’une vision par­tiale de l’histoire argen­tine.

J’en avais par­lé ici-même en mars 2024, à l’occasion des com­mé­mora­tions liées au coup d’état de 1976. Vil­laru­el avait man­i­festé son désir de trans­former l’École supérieure de mécanique de la marine (ESMA), prin­ci­pal cen­tre de déten­tion et de tor­ture durant la dic­tature et désor­mais Cen­tre de mémoire et musée, en sim­ple parc pub­lic.

L’en­trée de l’ES­MA, Aveni­da del Lib­er­ta­dor à Buenos Aires.

L’ESMA ren­ferme depuis 2008 l’Espace pour la mémoire et pour la pro­mo­tion et la défense des droits humains, cen­tre mémoriel abri­tant d’une part le Cen­tre cul­turel de la mémoire Harol­do Con­ti, et d’autre part le Cen­tre cul­turel «nue­stros hijos» (nos enfants), géré par l’as­so­ci­a­tion des Mères de la Place de mai (Voir aus­si ici sur ce blog).

L’ensemble dépend du Secré­tari­at aux droits humains, dont une asso­ci­a­tion de mil­i­taires a réclamé la dis­so­lu­tion dès l’élection de Milei. Celui-ci ne l’a pas fer­mé totale­ment, il n’a pas osé, mais s’est empressé d’y pass­er un bon coup de sa fameuse tronçon­neuse, en réduisant dras­tique­ment sa dota­tion en per­son­nel. Le 31 décem­bre dernier, 90 employés du musée ont ain­si reçu un sim­ple mes­sage What­sapp leur indi­quant qu’à par­tir du 2 jan­vi­er ils ne devaient pas se présen­ter à leur tra­vail :

«Le Secré­tari­at des droits de l’homme fait savoir à tout le per­son­nel du Cen­tre cul­turel Harol­do Con­ti que celui-ci sera fer­mé à compter du 2 jan­vi­er 2025. Ceci afin de procéder à une néces­saire restruc­tura­tion interne, à con­stituer des équipes de tra­vail et à pré­par­er la pro­gram­ma­tion de l’année à venir». (La Nación, 01/01/2025)

La dite restruc­tura­tion n’est naturelle­ment qu’un rideau de fumée, des­tiné à mas­quer le véri­ta­ble pro­jet gou­verne­men­tal : en finir avec les poli­tiques publiques de mémoire et de com­mé­mora­tions, jugées par l’ami d’Elon Musk comme du wok­isme anti-mil­i­taire.

Offi­cielle­ment, les per­son­nels ne sont pas défini­tive­ment limogés, mais «mis en disponi­bil­ité». Néan­moins, le Secré­tari­at aux droits de l’homme a pré­cisé que tous les con­trats ne seraient pas renou­velés. Il est évi­dent que beau­coup d’employés seront «poussés» vers la sor­tie, compte-tenu du change­ment d’orientation du Cen­tre, qui, selon le secré­taire aux droits de l’homme, Alber­to Baños, ne se «con­sacr­era plus exclu­sive­ment à la péri­ode de la dic­tature mil­i­taire et au ter­ror­isme d’état, mais devra abor­der d’autres prob­lé­ma­tiques des droits de l’homme en démoc­ra­tie».

On voit venir le tour de passe-passe : sous cou­vert d’étendre le champ des thé­ma­tiques abor­dées par le Cen­tre, on noie les plus «prob­lé­ma­tiques» (du point de vue du pou­voir en place) au milieu d’une marée de sujets plus anec­do­tiques et surtout inof­fen­sifs. Ain­si édul­coré, le musée de la mémoire de la dic­tature per­dra tout son sens, con­tribuant même à rel­a­tivis­er les crimes atro­ces com­mis par les mil­i­taires durant cette péri­ode.

Jusqu’ici, le Cen­tre de mémoire voulu par l’ancien prési­dent Nestor Kirch­n­er à l’intérieur même de la sin­istre ESMA était volon­taire­ment con­servé «dans son jus». Sa vis­ite fai­sait froid dans le dos : on retrou­vait les salles d’origine, celle où étaient rassem­blés les «sub­ver­sifs» arrêtés à leur arrivée, la «Capucha», au dernier étage, dans les combles, où ils étaient amenés pour y être inter­rogés sous la tor­ture, les salles où avaient lieu les accouche­ments des jeunes femmes arrêtées alors qu’elles étaient enceintes, et aux­quelles on enl­e­vait leurs bébés…

On imag­ine d’ici ce que pour­ra sig­ni­fi­er une «restruc­tura­tion» de ces lieux. Il est peu prob­a­ble qu’ils rou­vrent à l’identique, ni même que cer­tains rou­vrent tout court. Bien sûr, cela se fera très pro­gres­sive­ment, à pas de loup. Un efface­ment lent, par petites touch­es, et lorsque la page sera dev­enue totale­ment blanche, il sera trop tard pour réa­gir. L’éternelle his­toire de la grenouille dans sa mar­mite.

Et l’éternelle his­toire, aus­si, uni­verselle, de l’effacement de la mémoire, qui per­met aux pires mon­stres de l’Histoire de tou­jours, à la fin des fins, renaitre de leurs cen­dres.

Fresque murale, reprenant des extraits de texte du jour­nal­iste Rodol­fo Walsh, assas­s­iné par les mil­i­taires en 1977.

Mercosur : où en est l’agriculture argentine ?

Il y a peu, notre bonne Ursu­la (Van der Leyen), la prési­dente de la com­mis­sion européenne, s’est ren­due à Mon­te­v­ideo, cap­i­tale de l’Uruguay, pour y con­firmer l’accord de principe de l’UE sur l’ouverture de notre Union au Mer­co­sur, cet accord com­mer­cial et douanier d’abord interne à cer­tains pays de l’Amérique du sud (Brésil, Uruguay, Argen­tine, Paraguay et Bolivie), mais qui souhaite trou­ver des débouchés sur notre con­ti­nent.

Fureur de nos agricul­teurs, que la per­spec­tive de devoir affron­ter une con­cur­rence jugée déloyale de leurs col­lègues sud-améri­cains fait régulière­ment sor­tir de leurs gonds.

Vu d’ici en effet, l’agriculture du cône sud de l’Amérique n’affiche pas tout à fait les mêmes normes san­i­taires que les nôtres. Aujourd’hui même, le quo­ti­di­en région­al Ouest-France, un jour­nal plutôt proche des milieux agri­coles, pub­lie un arti­cle assez sévère sur le sujet, sig­ni­fica­tive­ment inti­t­ulé : «L’agriculture argen­tine malade de ses pes­ti­cides ». (Je mets le lien, mais juste pour le titre, la pho­to et le résumé, car l’article en ver­sion numérique est réservé aux abon­nés. Ceci dit, on peut lire l’enquête com­plète du même auteur, Benoit Drevet, ici dans le Jour­nal La Croix. Arti­cle acheté égale­ment par le quo­ti­di­en belge «Le Soir »).

Vig­no­bles dans la région de Cafay­ate

L’article révèle notam­ment qu’en Argen­tine, l’usage des pes­ti­cides est large­ment dérégulé. Il est même «(…) sim­ple de trou­ver des agro-chim­iques inter­dits sur le marché noir. Comme du bro­mure de méthyle», selon un agricul­teur argentin. Une anci­enne floricul­trice explique égale­ment au cor­re­spon­dant français qu’ayant procédé à des épandages en étant enceinte, ses jumeaux souf­frent de mal­for­ma­tions et de mal­adies chroniques. Selon une enquête, «des traces de 83 pes­ti­cides ont été retrou­vées dans 54 ali­ments con­sid­érés comme essen­tiels en Argen­tine» qui «serait le pays le plus friand d’agrochimiques par per­son­ne et par an dans le monde» avec 580 mil­lions de litres répan­dus par exem­ple en 2022.

Qu’en est-il exacte­ment ? Si on con­sulte le site gou­verne­men­tal argentin, tout est sous con­trôle. On y admet que «Au niveau mon­di­al, l’usage exces­sif de fer­til­isants nitrogénés et phos­pho­rés peut con­duire à la détéri­o­ra­tion et à l’eutrophisation de la flo­re et de la faune des eaux super­fi­cielles, générant la réduc­tion de cer­taines espèces vitales pour les écosys­tèmes aqua­tiques». Et que l’Argentine fait par­tie à cet égard des pays sig­nataires de la Déc­la­ra­tion de Colom­bo, adop­tée en octo­bre 2019 et qui appelle à «une con­ver­sion écologique pour pri­oris­er la vie et le bien-être sur les poli­tiques économiques».

Il existe un «Ser­vi­cio nacional de sanidad y cal­i­dad agroal­i­men­ta­ria». Autrement dit, une agence dédiée au con­trôle de la qual­ité san­i­taire des pro­duits ali­men­taires, dépen­dant du min­istère de l’agriculture. L’Argentine a signé égale­ment la con­ven­tion de Stock­holm sur les pol­lu­ants organiques per­sis­tants en 2004, et la con­ven­tion de Rot­ter­dam la même année.

Au top de la pro­tec­tion de la san­té et de l’environnement, l’Argentine ? Il faut le dire vite. Les mau­vais­es habi­tudes ont la vie dure, et ne sem­blent pas près de se mod­i­fi­er. Un rapi­de par­cours sur le net nous offre un vaste panora­ma de tout ce que compte la défense de l’utilisation des pes­ti­cides par les agricul­teurs argentins. Ne pas oubli­er égale­ment qu’il s’agit d’une agri­cul­ture forte­ment con­cen­trée, avec d’énormes exploita­tions pos­sédées par un nom­bre rel­a­tive­ment réduit de pro­prié­taires ter­riens, avec une forte ten­dance à la mono­cul­ture (Soja, éle­vage). Un mod­èle qui a finale­ment peu évolué depuis le XIXème siè­cle, et régi par un syn­di­cat, la Sociedad Rur­al, auprès duquel notre FNSEA pour­rait pass­er pour un parangon de ver­tu et une organ­i­sa­tion anec­do­tique.

Gau­cho dans la Pam­pa argen­tine

Cet arti­cle de la revue Agro­fy, par exem­ple, con­firme le chiffre don­né plus haut par Benoit Drevet : l’Argentine à elle seule utilis­erait donc chaque année plus de 580 mil­lions de litres de pro­duits phy­tos. Mais il s’appuie égale­ment sur un rap­port de l’European Par­lia­men­tary research Ser­vice, inti­t­ulé « Farm­ing with­out plants pro­tec­tion prod­ucts » (introu­vable sur le site) pour affirmer que sans ces pro­duits, les ren­de­ments chuteraient de 19 à 42%. L’article men­tionne bien le débat en cours sur la réforme néces­saire des mod­èles agri­coles, mais sans apporter la moin­dre solu­tion con­crète, sinon d’affirmer en con­clu­sion, par la voix de Car­oli­na Sasal, chercheuse à l’INTA (insti­tut nation­al de tech­nolo­gie agri­cole, l’équivalent de l’INRAE chez nous) : «Nous devons appren­dre à pro­duire de façon rentable, mais sans impact envi­ron­nemen­tal». Fortes paroles, qui con­fir­ment qu’on n’est pas sor­ti du sable !

En atten­dant, donc, l’utilisation de pro­duits jugés tox­iques chez nous, des hor­mones de crois­sance pour le bétail ou même du trans­génique (le soja et le maïs le sont désor­mais qua­si­ment à 100% en Argen­tine), ne donne pas vrai­ment lieu à des débats féro­ces. Et ce n’est pas avec le nou­veau gou­verne­ment ultra-libéral de Milei que les choses vont chang­er. Le prési­dent vient de ré-autoris­er l’utilisation de drones pour l’épandage, et de baiss­er les droits de douane sur l’importation de pro­duits comme le glyphosate et quelques autres con­sid­érés comme dan­gereux chez nous et dont cer­tains sont même inter­dits.

On com­prend donc la méfi­ance de nos agricul­teurs, qui, eux, sont sur­veil­lés de très près sur leurs pro­pres usages, et ne voient pas d’un bon œil l’arrivée sur le marché con­cur­ren­tiel de ces pro­duits aux normes pour le moins relâchées.

La com­mis­sion européenne jure que les con­trôles seront stricts à ce sujet, et que de toute façon l’accord signé prévoit une impor­ta­tion de pro­duits agri­coles sud-améri­cains assez réduite. Mais les agricul­teurs ont appris à se méfi­er de pré­ten­dus garde-fous et con­trôles qui ont sou­vent ten­dance à tomber rapi­de­ment faute de volon­té poli­tique et de moyens réels en per­son­nel.

Récem­ment, le Brésil a lancé une enquête sur une sus­pi­cion de dump­ing argentin (mais aus­si uruguayen) con­cer­nant les expor­ta­tions de lait. Le Brésil est le prin­ci­pal impor­ta­teur de lait argentin, à hau­teur de près de 58% de sa pro­duc­tion exportée vers le Brésil, rien que pour le lait en poudre. Les Brésiliens accusent eux aus­si les Argentins de con­cur­rence déloyale : ils vendraient bien en dessous des prix du marché, afin d’étouffer la con­cur­rence locale. L’enquête est en cours, et pour­rait débouch­er sur l’instauration de droits de douane excep­tion­nels entre ces trois pays his­toriques du Mer­co­sur, signé en 1991 !

Comme on le voit donc, un accord de libre-échange ne suf­fit pas vrai­ment à garan­tir la loy­auté des dits échanges. Le Mer­co­sur, dont Ursu­la Van Der Leyen sem­ble vouloir accélér­er la sig­na­ture par l’UE, est présen­té par les écon­o­mistes ortho­dox­es de chez nous comme un accord cen­sé être «gag­nant-gag­nant». Une for­mule passe-partout des­tinée surtout, me sem­ble-t-il, à endormir le gogo : en matière de com­merce, en général, pour qu’il y ait des gag­nants, il faut bien qu’il y ait des per­dants.

Oui mais, nous dit-on, il faut raison­ner de manière glob­ale. Certes, cer­tains agricul­teurs vont y per­dre un peu, mais d’autres vont gag­n­er. En résumé : on ven­dra peut-être moins de bœuf, mais plus de roque­fort et de cognac. Allez expli­quer ça aux éleveurs du charo­lais, main­tenant. Quant au con­som­ma­teur… Dis, Ursu­la, tu nous promets qu’on ne sera pas obligé de bouf­fer du soja trans­génique ou du poulet aux hor­mones ?

Éle­vage de lamas

Non-Lieu pour les rugbymen français

Hier mar­di 10 décem­bre, la jus­tice argen­tine a mis un point final au feuil­leton des deux rug­by­men français accusés de viol et vio­lence en réu­nion sur une femme argen­tine ren­con­trée en boite de nuit dans la ville de Men­doza, après le test match de l’équipe de France.

Comme on pou­vait s’y atten­dre, le non-lieu a été pronon­cé par le tri­bunal de Men­doza, et les deux joueurs n’auront donc pas à revenir en Argen­tine, à moins que l’appel – d’ores et déjà annon­cé par la défense de la vic­time – ne débouche sur un nou­veau procès, ce qui est peu prob­a­ble.

Dans ses atten­dus, le tri­bunal s’appuie prin­ci­pale­ment sur le compte-ren­du de l’examen psy­chologique de l’accusatrice. Celui-ci stip­ule :

Elle (la vic­time, NDLA) présente une his­toire linéaire et struc­turée, en oppo­si­tion à une his­toire spon­tanée et flu­ide, rigide en ter­mes de chronolo­gie des événe­ments et défi­ciente en ter­mes de con­struc­tion logique, dont les détails ne sont pas artic­ulés de manière cohérente dans l’ensem­ble. Le fil con­duc­teur est lâche et dis­per­sé.

En somme, la vic­time pré­sumée est soupçon­née d’arranger les faits à son avan­tage, et de délivr­er un réc­it plus fab­riqué que véri­ta­ble­ment vécu.

Par ailleurs, le tri­bunal relève le manque de preuves matérielles. La vic­time pré­sumée avait accusé les deux rug­by­men de vio­lence, et d’ailleurs les traces de coups avaient été con­statées dès le lende­main des faits, le jour même du dépôt de la plainte. Mais selon les juges, le déroule­ment des faits qui découle à la fois des quelques (rares) témoignages et vidéos acces­si­bles ne per­met pas d’apporter une preuve suff­isante de la cul­pa­bil­ité des deux hommes et surtout du non-con­sen­te­ment de la vic­time.

Les juges s’appuient notam­ment sur une vidéo de l’ascenseur de l’hôtel, où on voit claire­ment Hugo Auradou et l’infirmière argen­tine échang­er un bais­er, puis sor­tir main dans la main.

Selon la vic­time pré­sumée, le sec­ond joueur, Oscar Jégou, se trou­vait déjà dans la cham­bre quand ils y sont entrés. Elle aurait demandé à Hugo Auradou de la laiss­er par­tir et dès ce moment auraient com­mencé les vio­lences des deux hommes. Mais de cela, stat­uent les juges, il n’y a ni témoignage ni preuves con­clu­antes, et le doute doit donc béné­fici­er aux accusés, d’autant plus au vu des con­clu­sions de l’expertise psy­chi­a­trique de l’accusatrice, lais­sant penser qu’elle aurait altéré les faits à son avan­tage.

On se fera son idée. On le sait, il est tou­jours extrême­ment dif­fi­cile de démêler le vrai du faux dans ce genre d’affaire, où les preuves et les témoins man­quent la plu­part du temps, et où par con­séquent les juges doivent se baser sur la parole des uns et des autres.

Il est bien pos­si­ble que dans un pre­mier temps l’infirmière ait été séduite par le beau Français, puis que la soirée ait ensuite, alcool et phénomène d’entrainement jouant leur triste rôle, pris un tour net­te­ment moins sym­pa­thique, faisant amère­ment regret­ter la jeune femme de s’être lais­sée embar­quer. Car si on peut l’accuser d’avoir arrangé la vérité des faits, en revanche elle n’a pas pu inven­ter les traces de coups. Mais curieuse­ment ceux-ci sont très vite passés au sec­ond, voire au troisième plan : le tri­bunal n’y fait aucune allu­sion dans ses atten­dus.

En sub­stance, voici ce que dit le tri­bunal :

La déci­sion du juge est basée sur l’ar­ti­cle 353, para­graphe 2, qui indique que l’acte ne ren­tre pas dans un sché­ma crim­inel, en rai­son de l’atypicité de l’acte. En con­clu­sion, le fait enquêté ne con­stitue pas un crime. (Atyp­ic­ité : manque de con­for­mité à un type de référence. En clair : les faits pour­suiv­is n’entrent pas dans la nomen­cla­ture judi­ci­aire).

En somme, on dit à la vic­time : «Peut-être que ces deux hommes vous ont vio­len­tée, mais il n’y a pas de preuve et votre réc­it inco­hérent nous fait douter. De toute façon, vous l’aviez bien cher­ché, non ?». Un vieux clas­sique.

En atten­dant, à La Rochelle et à Mont­pel­li­er, les deux clubs des jeunes français, on respire : ils vont pou­voir con­tin­uer à met­tre des tam­pons sur le gazon. Avec toutes mes excus­es pour cet humour dou­teux.

Une dernière réflex­ion : il demeur­era absol­u­ment impos­si­ble de savoir quel rôle a joué la diplo­matie dans cette affaire. En effet, l’autorisation don­née aux deux joueurs de ren­tr­er en France alors même que l’instruction était encore en cours a lais­sé per­plexe pas mal d’Ar­gentins. Qui en ont aus­sitôt con­clu que le non-lieu en était la suite logique. Et à vrai dire en effet, après la libéra­tion des joueurs et la reprise de leur car­rière en club, plus per­son­ne en Argen­tine n’a jamais cru à leur retour.

Victoire de Trump : perceptions argentines

Quand on est doté d’un prési­dent comme Milei, il est évi­dent que le tri­om­phe d’un type comme Trump ne peut laiss­er per­son­ne indif­férent.
Il est encore un peu tôt pour juger des con­séquences pra­tiques qu’aura le résul­tat de l’élection état­suni­enne sur la poli­tique et l’économie argen­tine. Pour cela, il fau­dra bien enten­du atten­dre l’installation de Don­ald, en jan­vi­er.

En atten­dant, Milei, lui, a la banane, on s’en doute. Il se prend à la fois pour Mick­ey et pour Pic­sou. Et même pour Gontran, l’éternel veinard des BD de Dis­ney.

A tel point, nous dit La Nación, que cer­tains mem­bres de son entourage n’hésitent même pas à s’approprier la vic­toire de Trump comme, en par­tie, la leur. « On l’a fait », les entend-on dire ici et là, cra­vates rouges (le rouge est la couleur des Répub­li­cains aux Etats-Unis) bien ser­rées au col. Milei et Trump ne se con­sid­èrent-ils pas aujourd’hui comme les dirigeants les plus impor­tants du monde ? (Voir cet arti­cle de Clarín)

Tout à sa joie, Milei pro­jette d’être un des pre­miers à faire le voy­age de Wash­ing­ton, et dis­cute déjà depuis un moment avec Elon Musk, qui est autant son ami, ne l’oublions pas, que celui de Don­ald. Bon, le pre­mier, ça veut juste dire qu’il sera présent à la céré­monie d’intronisation, le 20 jan­vi­er. Avec, donc, pas mal d’autres chefs d’état. Mais au moins, il aura été le pre­mier à le trompeter. Et quand même, il espère bien obtenir une entre­vue priv­ilégiée avant cela, dans la rési­dence per­son­nelle de Trump, Mar-a-lago. (Voir à la fin mon ajout, après pub­li­ca­tion d’un arti­cle dans le quo­ti­di­en espag­nol El Pais).

Avoir un bon copain, voilà c’qui y a d’meilleur au monde, oui car un bon copain, c’est plus fidèle qu’une blonde… (G. Brassens)

C’est un vrai jeu de miroirs : quand Milei se regarde dans la glace, il doit voir Trump, et vice-ver­sa. Tant ces deux-là ont de points com­muns. Au physique comme au poli­tique. Pas­sons sur le physique, ce n’est jamais beau de se moquer. Quant au poli­tique, on voit ça d’ici : même cynisme, même nation­al­isme, même ultra-libéral­isme débridé, même ten­dances pop­ulistes, mêmes pen­chants ultra-droitiers.

Ques­tion gou­ver­nance, on pour­rait même par­ler de deux clones. C’est Car­los Pag­ni, dans La Nación, qui le résume à mon sens le mieux. Je le cite :

Le gou­verne­ment (…) perçoit la vic­toire de Trump comme un tri­om­phe aux mul­ti­ples dimen­sions. Pour beau­coup, Milei et son équipe se félici­tent de ce tri­om­phe parce qu’il augure d’abord de l’arrivée d’un chèque asso­cié à un nou­v­el accord avec le Fonds moné­taire inter­na­tion­al. Mais c’est une inter­pré­ta­tion réduc­trice. Pour La lib­er­tad Avan­za (par­ti de Milei, NDLA), cette nou­velle vic­toire du leader répub­li­cain sig­ni­fie bien davan­tage.

Tout d’abord, elle représente le suc­cès d’une méth­ode. Milei et son équipe, à l’égal d’autres acteurs poli­tiques occi­den­taux, voient en Trump la val­i­da­tion d’une façon de faire de la poli­tique, basée sur la rad­i­cal­i­sa­tion et la con­fronta­tion, véhiculée par les réseaux soci­aux. Une gou­ver­nance en oppo­si­tion directe avec «l’establishment», «la caste». Pour ceux mus par cette logique, comme Milei, ce tri­om­phe vient con­firmer que cette méth­ode fonc­tionne, avec des con­séquences qu’il con­vien­dra d’analyser plus tard.

Une bru­tal­i­sa­tion de la vie poli­tique déjà mise en œuvre en Argen­tine, où tout comme Trump a annon­cé qu’il le ferait, le gou­verne­ment a large­ment entamé un proces­sus de purge de l’administration et de crim­i­nal­i­sa­tion de l’opposition, et notam­ment des syn­di­cats et par­tis de gauche. Le but avoué : com­pos­er une admin­is­tra­tion «loyale», et en finir avec un fonc­tion­nement démoc­ra­tique vu comme un frein au développe­ment d’une poli­tique effi­cace.

Car comme dit un mem­bre de l’entourage proche de Milei, à pro­pos de la nom­i­na­tion de juges de la Cour suprême argen­tine dont la com­pé­tence et l’impartialité sont pour le moins con­testées dans les milieux judi­ci­aires : Nous devrons les nom­mer par décret, car le Con­grès est un lieu d’obstruction, le grand agent qui empêche cette révo­lu­tion que nous menons pour le bien-être de l’Argentine.

En ce sens, Trump béné­fi­cie, lui, d’un avan­tage dont est loin de jouir Milei : un par­lement à sa botte. Milei en rêve, et mise sur les élec­tions de mi-man­dat, qui auront lieu fin 2025, pour trou­ver la majorité qui lui manque pour le moment cru­elle­ment. Mais dont il a appris à se pass­er, bien aidé en cela par les divi­sions de l’opposition et le sou­tien des grands médias qui ne taris­sent pas d’éloges sur le «net­toy­age» en cours de la fameuse «caste» d’élites poli­tiques dis­créditées.

Autre grand point com­mun : l’utilisation du men­songe comme arme létale, à la fois pour endormir les mass­es et assom­mer les adver­saires. Pour se débar­rass­er des fonc­tion­naires en place, haute­ment sus­pects de tous tra­vailler pour l’opposition (je dis bien tous, pas de détail chez Milei), rien de plus sim­ple : ce sont tous des inutiles mal­faisants, des sur­numéraires dis­pens­ables, des traitres à la patrie dilap­i­dant l’argent pub­lic, des cor­rom­pus et des fainéants. C’est ain­si que Milei, on l’a déjà racon­té ici, a fait fer­mer l’AFIP, l’organisme de per­cep­tion des impôts, pour en ouvrir un autre tout entier à sa botte, doté de fonc­tion­naires d’autant plus loy­aux qu’ils seront révo­ca­bles à mer­ci. Ou qu’il fait fer­mer des hôpi­taux.

L’élection de Trump est donc une excel­lente nou­velle pour les auto­crates du monde entier, pas seule­ment de Milei. Les bou­chons de vin à bulle ont dû sauter dans pas mal de pays le 7 novem­bre, suiv­ez mon regard.

Et prob­a­ble­ment chez nous égale­ment, où ces suc­cès de régimes autori­taires con­for­tent sans nul doute bien des espoirs du côté des amis de Cnews. Bien­tôt notre tour ?

Pour ma part, et on excusera cette intru­sion per­son­nelle dans cet arti­cle, j’ai net­te­ment l’impression que nous sommes en train de (re)vivre l’épisode pour­tant loin­tain de la déca­dence de Rome. D’ailleurs à ce pro­pos, San­ti­a­go Caputo, l’âme damnée, con­seiller privé de Milei, rêve tout haut, sur X, de son leader revê­tu des lau­ri­ers de César. Citons encore Car­los Pag­ni :

(Caputo) pro­fesse une sorte d’admiration, ou de fétichisme, à l’égard de l’Empire Romain, (…) comme si notre époque révélait une forme de civil­i­sa­tion entrée en déca­dence durant ces dernières décen­nies. Il faudrait revenir à cela. Caputo imag­ine une Argen­tine impéri­ale, dont Milei serait une sorte d’Empereur. Rien à voir avec un répub­li­can­isme plu­ral­iste clas­sique, il s’agit bien d’autre chose : une «République impéri­ale» de con­cen­tra­tion des pou­voirs, (…) un autori­tarisme de marché assumé non par erreur ou inco­hérence, mais en tant que pro­jet, qu’affirmation.

En somme, le marché, en tant que pou­voir suprême et incon­testable. Un monde où tout serait marchan­dise. A ce pro­pos je ne résiste pas à vous repro­duire ici le petit dessin de Paz, dans Pagina/12 d’aujourd’hui :

Tra­duc­tion :
- A chaque besoin cor­re­spon­dra un marché.
- Vous y incluez la san­té et l’éducation publiques ?
- Bien sûr que non.
- Ce ne sont pas des marchés ?
- Ce ne sont pas des besoins.
(Source : Página/12 – 12/11/2024 – Dessin de Paz)

Un monde nou­veau est en train de naitre, où enfin, l’air qu’on respire pour­ra être pri­vatisé et faire l’objet de prof­its pour les plus méri­tants d’entre nous.

*

Mise à jour :

Milei a bien été reçu dans la rési­dence privée de Trump. Prem’s !

Le jour­nal espag­nol El País a pub­lié un arti­cle com­men­tant cette vis­ite. Au cours de laque­lle Milei n’a pas man­qué de caress­er Don­ald dans le sens du poil, sans oubli­er de s’auto-féliciter. Extraits :

«Cette vic­toire sans appel a con­sti­tué la plus folle « remon­ta­da » de l’histoire, un défi à tout l’establishment poli­tique (…)»

Et un peu plus loin dans le dis­cours :

«Un par un nous avons réglé les prob­lèmes qui avaient été bal­ayés sous le tapis ces dernières décen­nies en Argen­tine. (…) Seuls cinq pays se bat­tent pour l’équilibre des finances : l’Argentine est l’un d’entre eux. Ce que je veux dire par là c’est que l’Argentine peut et doit être un phare pour le monde, le phare des phares, d’autant plus main­tenant que le vent de la lib­erté souf­fle aus­si sur le nord (j’aime bien le «aus­si», NDLA) car le monde était tombé dans une pro­fonde obscu­rité et sup­plie d’être éclairé».

Ce à quoi, naturelle­ment, Trump a répon­du en le félic­i­tant de «ren­dre à l’Argentine sa grandeur», selon sa for­mule favorite. Make Argenti­na great again, quoi.