10/01/2022 : Soulac à la une !

Petite devinette posée par un grand quo­ti­di­en argentin à ses lecteurs :

Où est-ce ? Cet immeu­ble est sur le point d’être avalé par la mer.

Ce n’est pas sou­vent, et même pra­tique­ment jamais, que notre région fait la une d’un jour­nal argentin ! Et pas n’importe lequel : le deux­ième en nom­bre de lecteurs, et LE quo­ti­di­en his­torique, fondé au XIXème siè­cle par un des pre­miers prési­dents de la République, Bar­tolomé Mitre !

Bon, évidem­ment, l’article est assez court, et le lecteur français n’apprendra rien de nou­veau sur les mal­heurs de l’immeuble soula­cais. Quant au lecteur argentin, il risque de n’y prêter qu’un œil rapi­de devant son café du matin, en se deman­dant com­ment il se fait que ces «bolu­dos» de français n’ont pas pen­sé avant de con­stru­ire à nivel­er les dunes pour les met­tre au niveau de la mer. Je n’exagère rien : le quo­ti­di­en per­me­t­tant les com­men­taires sous l’article, on peut en lire de cro­quig­no­lets.

Qui, si on avait mau­vais esprit, pour­raient venir con­firmer notre réponse naïve à la ques­tion : «mais pourquoi dia­ble La Nación se donne la peine de pub­li­er un arti­cle que 99% de ses lecteurs vont lire en demie diag­o­nale ?» Ben, peut-être pour les ras­sur­er. Le Sig­nal, c’est peut-être celui d’un cer­tain change­ment cli­ma­tique, mais bon, Soulac, c’est loin, c’est la France, c’est l’Europe. En cette péri­ode de vacances d’été où une pro­por­tion non nég­lige­able d’Argentins est en train de se faire rôtir sur les plages de l’Atlantique, de Mar del Pla­ta à Vil­la Gesell, ça fait du bien de se dire que chez soi, on peut avoir con­stru­it les immeubles au ras des flots, on est tran­quille. Et en effet. Flo­rilège de com­men­taires :

Habe­mus Bru­tus : En réal­ité ce n’est pas la mer qui avance, mais la terre qui recule. (…) Seuls les mou­ve­ments tec­toniques qui soulèvent une par­tie des ter­res et créent des fos­s­es marines font qu’on a des con­ti­nents. Donc il est nor­mal qu’en cette péri­ode de tran­quil­lité tec­tonique la mer gagne du ter­rain grâce à l’érosion des ter­res émergées. CQFD.

A Vil­la Gesell, tant que la mer n’a­vance pas…

Dia­man­teen­bru­to : on voit bien qu’il est con­stru­it sur du sable, qu’est-ce que ça a à voir avec le réchauf­fe­ment glob­al ?

Indio007 : (…) Le vrai prob­lème c’est que ça a été con­stru­it sur du sable (dune) sans qu’on ait prévu de soutène­ments suff­isam­ment pro­fonds. C’est ain­si qu’on esquive la respon­s­abil­ité pénale des archi­tectes en util­isant l’argument com­mode du change­ment cli­ma­tique. Un argu­ment qu’on ne manque jamais de sor­tir quand les chats com­men­cent à aboy­er (sic).

Av6551649 : Ce phénomène naturel est con­fon­du par les sci­en­tifiques avec l’augmentation du niveau de la mer.

Sur 26 com­men­taires (ce qui est très peu, pour un arti­cle du jour­nal), un seul se mon­tre inqui­et de ce que révèle le des­tin du Sig­nal.

Ceci dit, on ne pour­ra donc pas reprocher à La Nación de vouloir effray­er ses lecteurs. A part une phrase en pas­sant pour évo­quer le fait que «Les médias, par­fois, qual­i­fient les pro­prié­taires de l’immeuble de réfugiés cli­ma­tiques», le reste de l’article se con­cen­tre sur les con­séquences éco­nom­i­co-touris­tiques de l’érosion marine. «Le pays (La France, NDLA) où 35 % du lit­toral est con­sti­tué de plages, a per­du 26 kilo­mètres car­rés de terre entre 1949 et 2005. Dans un endroit aus­si touris­tique que la France, où 40% des capac­ités hôtelières sont con­cen­trées sur les côtes, tous les sig­naux sont au rouge».

On appréciera la sol­lic­i­tude du grand quo­ti­di­en argentin pour nos capac­ités hôtelières men­acées. Je con­nais d’autres Argentins, pour ma part, qui aimeraient bien que de temps en temps, La Nación se fende d’un petit arti­cle sur l’effondrement des glac­i­ers patag­o­niques. Ou la ter­ri­ble sécher­esse qui acca­ble la région viti­cole de Men­doza.

Néan­moins, ne boudons pas notre plaisir : lire un arti­cle sur les prob­lèmes assail­lant nos belles côtes français­es, et par­ti­c­ulière­ment girondines, est tout aus­si rare !

Disparition du philosophe J.P. Feinmann

          Le 17 décem­bre dernier l’écrivain, philosophe et essay­iste José Pablo Fein­mann nous a quit­tés. Si, en France, c’était un par­fait incon­nu, en Argen­tine en revanche, il était une fig­ure famil­ière à la fois du monde lit­téraire, ciné­matographique et médi­a­tique.

José Pablo Fein­mann

          Incon­nu chez nous, c’est un euphémisme : si son œuvre compte une trentaine d’essais philosophiques et poli­tiques, 14 romans de fic­tion, autant de scé­nar­ios de films et deux pièces de théâtre, à ma con­nais­sance, sur ce total, on n’a traduit en français que qua­tre romans et une pièce, dif­fi­cile­ment trou­vables dans les librairies aujourd’hui.

          Je ne le con­nais­sais pas non plus avant mon pre­mier voy­age en Argen­tine. Pour­tant, presque 15 ans après, sa mort me laisse comme orphe­lin d’un véri­ta­ble guide intel­lectuel : c’est à tra­vers ses écrits que j’ai attrapé le virus de l’histoire et de la poli­tique argen­tines. Lui qui m’a fait décou­vrir, par ses bib­li­ogra­phies aus­si exhaus­tives qu’éclairées, les livres indis­pens­ables sur le sujet. Mon prof (involon­taire bien sûr) de sci­ences po argen­tines, en quelque sorte !

          Je ne vais pas ici vous ennuy­er avec de longs développe­ments sur sa vie et son œuvre. Ceux que ça intéressent se reporteront avec prof­it aux liens que j’ajoute sous cet arti­cle.

          Celui-ci a juste pour but de témoign­er de mon émo­tion devant sa dis­pari­tion, celle d’un écrivain bril­lant, d’un ana­lyste poli­tique d’une grande finesse d’esprit, et de ce qu’on peut appel­er, sim­ple­ment, un homme de bien. Bien loin de l’image habituelle de l’universitaire pédant et arro­gant, José Pablo Fein­mann était un type mod­este, human­iste, très lucide à la fois sur lui-même et sur ses com­pa­tri­otes.

          Il va beau­coup man­quer au paysage intel­lectuel argentin, dans lequel il représen­tait une voix atyp­ique, parce dénuée de tout arti­fice, de toute méchanceté, de tout esprit de chapelle.

          Comme une bonne moitié de ses com­pa­tri­otes, il était péro­niste. For­cé­ment : en Argen­tine, on est for­cé­ment l’un ou l’autre, pro ou anti. Mais lui, con­traire­ment à pas mal d’autres, était ce qu’on pou­vait appel­er un «péro­niste» lucide. Cri­tique, comme on dis­ait chez nous des com­mu­nistes un poil dis­si­dents. C’est qu’il avait con­nu, encore enfant, le pre­mier péro­nisme, celui du Perón pop­uliste, le Perón proche des petites gens, le Perón ouvriériste. Celui que les mil­i­taires avaient ren­ver­sé en 1955. Fein­mann avait alors 12 ans. Devenu adulte, il en était pas mal revenu : jeune mil­i­tant de la gauche péro­niste dans les années d’exil, il avait assisté au retour du «vieux» en 1973, flan­qué de toute une clique plus ou moins fas­ciste, pré­fig­u­rant la dic­tature qui allait suiv­re seule­ment deux ans après la mort du général, qui survien­dra pas plus tard que l’année suiv­ant son retour tri­om­phal et le mas­sacre de mil­i­tants qui l’avait accom­pa­g­né. Ensuite, dans les années 90, le péro­nisme s’était ven­du au cap­i­tal­isme le plus sauvage, par l’intermédiaire du prési­dent aux belles rou­fla­que­ttes, Car­los Men­em. Ce péro­nisme là n’était, ne pou­vait pas, être celui de Fein­mann.

          Il laisse der­rière lui, selon moi, une œuvre essen­tielle à qui veut com­pren­dre, d’un point de vue plus philosophique, l’histoire con­tem­po­raine de l’Argentine. Avec en prime, et ce n’est mal­heureuse­ment que trop rarement le cas chez ses col­lègues uni­ver­si­taires, un style flu­ide et agréable à lire, en dépit de la longueur de ses essais : Fein­mann était extrême­ment bavard !

          Bref, on l’aura com­pris, un auteur qui comptera tou­jours beau­coup pour moi. Je peux par­ler au futur : il me reste encore pas mal de ses livres à lire. Allons : José Pablo, tu n’es donc pas vrai­ment mort.

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DOCUMENTS ANNEXES

Fiche wikipé­dia en français. Atten­tion, elle n’est qu’une tra­duc­tion, et en résumé, de la fiche argen­tine. Sa bib­li­ogra­phie est notam­ment incom­plète. (Mise à jour : encour­agé par un ami lecteur, je l’ai com­plétée moi-même sur la fiche wiki).

Fiche wikipedia en espag­nol. Biogra­phie assez suc­cincte, mais présen­tant l’essentiel.

Le très bel hom­mage de Rafael Biel­sa dans “elDiar­ioAR” (en espag­nol)

La nécro plutôt com­plète du prin­ci­pal quo­ti­di­en argentin «Clarín»

Site offi­ciel de l’écrivain.

La série com­plète de ses émis­sions «Philoso­phie, ici et main­tenant» sur la chaine Encuen­tro. (Avec sous-titres en espag­nol )

Le film “Eva Perón: La Ver­dadera His­to­ria” (1996), de Juan Car­los Desan­zo, scé­nario de JPF.

Le film “Ulti­mos días de la vic­ti­ma” (1982), d’Adolfo Aris­tarain, d’après un roman de JPF.

L’entrée « José Pablo Fein­mann per­o­nis­mo» ouvre sur une pléi­ade d’interviews de l’écrivain sur le sujet, sur le site youtube.

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Tra­duc­tion de l’hom­mage d’E­d­uar­do Aliv­er­ti (18/12/2021)

La mort de Fein­mann est beau­coup plus que celle d’un intel­lectuel bril­lant, désigné comme tel par la qua­si una­nim­ité de tout le spec­tre idéologique.

C’est la mort d’un type qui n’a jamais hésité à met­tre son savoir à la portée de tous. Qui a ren­du com­préhen­si­bles les con­cepts les plus ardus de la philoso­phie. Qui les a mis au ser­vice de la divul­ga­tion col­lec­tive, mais en le faisant avec une hau­teur d’esprit le ren­dant peu sus­pect de dif­fuser une vul­gate sans sub­stance.

Ces derniers temps, on le voy­ait plus proche du pes­simisme de l’intelligence que de l’optimisme de la volon­té.

Ce qui, finale­ment, était la démon­stra­tion de la cohérence de sa pen­sée : il n’a jamais caché être plus proche de l’un que de l’autre.

En tout cas, le monde pandémique duquel l’humanité ne sort pas grandie, tout comme le resur­gisse­ment d’idées d’extrême-droite qui ravivent des dan­gers répug­nants, entre autres images dép­ri­mantes, accrédite sa théorie selon laque­lle l’intellectuel est con­traint au juge­ment cri­tique per­ma­nent. A ne pas per­dre son indépen­dance d’esprit. A ne pas rester enchainé à des engage­ments per­son­nels, par­ti­sans ou insti­tu­tion­nels.

Sans aller plus loin, il était agacé par les tiédeurs de ce gou­verne­ment. Son absence de courage face aux puis­sants. Il l’a man­i­festé dans nom­bre de revues. Néan­moins il ne serait venu à l’idée de per­son­ne de décréter qu’il avait changé, que ses dénon­ci­a­tions étaient injus­ti­fi­ables, qu’il était ain­si asso­cié au «feu ami».

Il avait demandé à son ami Hora­cio González, dans une déc­la­ra­tion boulever­sante, de l’attendre car il ne tarderait pas à le rejoin­dre. Le pes­simisme reflété par cette déc­la­ra­tion se voy­ait cepen­dant con­tred­it par l’intérêt qu’il por­tait à son activ­ité : il a con­tin­ué jusqu’à il y peu d’écrire des arti­cles pour la rubrique «Con­trat­a­pa» du jour­nal Pagina/12.

C’est un lieu com­mun, mais irréfutable, de dire qu’il con­vient tou­jours, dans ces cir­con­stances, de faire en sorte de main­tenir vivante l’œuvre du défunt. Et Dieu sait s’il nous laisse un héritage immense, sous la forme d’essais, de romans, d’articles ou de cours. Ou de tout ce qu’on voudra bien retenir.

Mais il est égale­ment vrai que la pre­mière chose qui vient à l’esprit, d’abord, à telle­ment d’entre nous, c’est de nous révolter con­tre la mort des nôtres, et parce que les indis­pens­ables coups de gueule de José Pablo vont bien trop nous man­quer.

Eduar­do Aliv­er­ti, jour­nal­iste. Pagina/12 du 18/01/2021. Les pas­sages soulignés en gras le sont par l’auteur.

20/12/2021 : L’extrême-droite n’est pas passée!

          Con­traire­ment à ce que lais­saient crain­dre les résul­tats du pre­mier tour, le can­di­dat d’extrême-droite José Anto­nio Kast n’a pas été élu prési­dent du Chili hier. Il a été assez net­te­ment bat­tu par son adver­saire de gauche Gabriel Boric, qui a recueil­li 56 % des suf­frages.

          Les Chiliens ont par là con­fir­mé leur large vote en faveur de la nou­velle con­sti­tu­tion, lors du référen­dum d’octobre 2020, des­tinée à rem­plac­er celle qui était tou­jours en vigueur depuis la dic­tature d’Augusto Pinochet. En effet, Kast, favor­able au retour d’un gou­verne­ment autori­taire et ultra libéral inspiré de celui en exer­ci­ce entre 1973 et 1990, avait promis de revenir sur cette réforme.

          Le jour­nal chilien El Mer­cu­rio souligne qu’il s’agit en out­re du prési­dent le mieux élu, et le plus jeune, de l’histoire du Chili. Dans le même jour­nal, José Anto­nio Kast a recon­nu sa défaite et félic­ité l’élu, promet­tant une oppo­si­tion con­struc­tive.

          Le quo­ti­di­en La Ter­cera livre six clés pour mieux analyser cette nette vic­toire, obtenue qui plus est avec une des meilleures par­tic­i­pa­tions de l’historie démoc­ra­tique du pays : l’arrivée d’une nou­velle généra­tion poli­tique ; l’excellent report de voix ; la dis­ci­pline répub­li­caine de ses adver­saires, qui ont recon­nu sa vic­toire aus­sitôt et sans la moin­dre con­tes­ta­tion ; la réus­site de Boric à réalis­er l’union des dif­férents par­tis et mou­ve­ments de gauche, excep­tion faite du mou­ve­ment de cen­tre-gauche «Con­certación» qui avait gou­verné après la dic­tature (emmené par Michelle Bachelet notam­ment) ; la néces­sité de trou­ver des sou­tiens de gou­verne­ment au sein d’un par­lement où la gauche reste net­te­ment minori­taire ; et naturelle­ment les prob­a­bles chausse-trappes que ne man­queront pas de pos­er les grands décideurs économiques, for­cé­ment très inqui­ets et dont on imag­ine facile­ment la décep­tion face à ce résul­tat.

          Con­traire­ment au pre­mier tour où les analy­ses avaient bril­lé par leur absence, cette fois la presse française s’est un peu réveil­lée pour au moins présen­ter ces résul­tats. Médi­a­part (arti­cle réservé aux abon­nés) par­le d’un «réveil anti-fas­ciste», tan­dis que France-info sur son site souligne que Boric a recueil­li les suf­frages non seule­ment des class­es défa­vorisées, mais égale­ment des class­es moyennes lésées par l’extrême pri­vati­sa­tion de beau­coup de ser­vices publics, comme la san­té, les retraites ou l’éducation. L’Est Répub­li­cain fait quant à lui le tour des réac­tions des hommes et femmes poli­tiques français de gauche, et de l’accent mis par la plu­part d’entre eux sur le car­ac­tère uni­taire de cette vic­toire, qui devrait par­ler à notre pro­pre gauche. Mais dans l’ensemble, les comptes-ren­dus de notre presse restent pour le moment pure­ment factuels : sup­posons que les analy­ses suiv­ront dans les prochains jours !

          Pour beau­coup de Chiliens, l’issue du scrutin représente un véri­ta­ble soulage­ment, tant la per­spec­tive d’un retour aux années noires de la dic­tature, portée par un can­di­dat qui ne cachait pas ses affinités avec A. Pinochet, était grande. Il est évi­dent que Kast a cristallisé con­tre lui bien au-delà des électeurs de gauche con­va­in­cus. Cela est très vis­i­ble par exem­ple dans le sud du pays (Patag­o­nie), où Kast l’avait assez large­ment emporté au pre­mier tour, et où il a mal­gré tout per­du le bal­lotage dans qua­tre régions.

          Les Chiliens, qui avaient approu­vé large­ment la nou­velle con­sti­tu­tion, ont donc été cohérents. Reste à savoir quelle marge de manœu­vre aura le nou­veau et très jeune (35 ans) prési­dent. Il va devoir affron­ter de grands défis, à peu près les mêmes d’ailleurs qu’avait dû affron­ter en son temps Sal­vador Allende, dernier prési­dent réelle­ment de gauche avant Boric. A savoir l’opposition des secteurs économiques et financiers, nour­ris depuis près de 50 ans à l’ultra libéral­isme de «L’école de Chica­go», celle des secteurs les plus con­ser­va­teurs de la société, nos­tal­giques de la dic­tature et encore assez nom­breux, mais aus­si celle d’une par­tie, la plus rad­i­cale, de la gauche chili­enne, celle-là même qui avait beau­coup con­tribué, par son jusqu’auboutisme, à la chute du leader de l’Alliance Pop­u­laire en 1973. Car pour gag­n­er, Boric a dû ten­dre la main à des secteurs poli­tique­ment plus mod­érés, voire cen­tristes, secteurs vers lesquels il devra égale­ment se tourn­er pour pou­voir gou­vern­er et faire pass­er les réformes prévues dans son pro­gramme. Ces con­ces­sions ne seront sans doute pas du goût de ses alliés les plus à gauche, même s’il inclut des com­mu­nistes dans son gou­verne­ment, comme il l’a annon­cé. Cela, Boric l’a déjà anticipé lors d’un débat précé­dent l’élection, dis­ant que «Nous allons avoir un par­lement pra­tique­ment à égal­ité, et cer­tains dis­ent que cela va créer une paralysie (…) Je le vois plus comme une oppor­tu­nité, en ce sens que nous avons le devoir de trou­ver des accords dans l’intérêt de tous les Chiliens». (La Ter­cera, «les six défis aux­quels Boric va devoir faire face»).

          Son pro­gramme vise en pri­or­ité à dimin­uer les iné­gal­ités dans un des (sinon LE) pays d’Amérique latine où elles sont les plus cri­antes, ain­si qu’à rompre avec des poli­tiques économiques qui ont fait du Chili un véri­ta­ble lab­o­ra­toire du libéral­isme le plus sauvage. Par­mi les grands axes, notons :

- Nou­veau sys­tème de sécu­rité sociale basé sur la sol­i­dar­ité.
— Aug­men­ta­tion du salaire min­i­mum jusqu’à 500 000 pesos (525€) en fin de man­dat, avec sou­tien pub­lic aux PME
— Réduc­tion du temps de tra­vail à 40 h par semaine.
— Impôt sur la for­tune, prélève­ment sur les béné­fices des com­pag­nies minières (notam­ment le cuiv­re), lutte con­tre l’évasion fis­cale.
— Diminu­tion du prix du loge­ment
— Refonte de la police
— Loi sur l’eau en tant que bien com­mun
— Loi de pro­tec­tion con­tre les vio­lences faites aux femmes.
— Développe­ment de l’emploi féminin.

          On peut facile­ment prévoir que le par­cours du nou­veau prési­dent ne se fera pas sur un chemin tapis­sé de ros­es. Parvien­dra-t-il à réus­sir là où tous ses prédécesseurs ont échoué, c’est-à-dire trans­former le Chili en un pays plus juste, plus démoc­ra­tique, plus mod­erne et plus indépen­dant des forces économiques et finan­cières extérieures ? Aura—t‑il suff­isam­ment d’amis pour con­tr­er l’inévitable cohorte de tous les enne­mis qui com­men­cent déjà à imag­in­er les moyens de le faire tomber ?

          Comme on est en Amérique du sud, et que dans cette par­tie du monde, les con­ser­va­teurs ont rarement la défaite sere­ine, par­i­ons que les pre­mières man­i­fes­ta­tions d’opposition ne devraient pas tarder à rem­plir les rues de San­ti­a­go. Espérons seule­ment que la société chili­enne sera suff­isam­ment forte pour main­tenir vaille que vaille le proces­sus démoc­ra­tique ouvert depuis main­tenant trente ans, et qui a jusqu’ici été respec­té par toutes les forces poli­tiques de droite comme de gauche. Et qu’on laisse une chance, enfin, à une véri­ta­ble alter­nance. En réal­ité, la balle n’est pas dans le camp de Boric, mais dans celle des plus con­ser­va­teurs.

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Lire ou relire égale­ment l’ar­ti­cle sur le pre­mier tour : Le Pinochet nou­veau est arrivé

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¡Feliz Navi­dad a todos!

(Ben oui, hein, là-bas, c’est l’été !)

12/12/2021 : Sous un soleil énorme

         

          Une fois n’est pas cou­tume, on va rester de ce côté-ci de l’Atlantique aujourd’hui pour par­ler de l’Argentine.

          Je ne l’aurais jamais cru : je viens de me trou­ver un point com­mun avec le chanteur Bernard Lav­il­liers. Car lui aus­si revient du pays d’Astor Piaz­zol­la (ou de Borges, ou de Car­los Gardel, d’Ernesto Gue­vara ou Lionel Mes­si, comme vous préfér­erez !), où il a passé quelques mois. Et lui aus­si est tombé amoureux de Buenos Aires, qu’il a par­cou­ru lui aus­si à pieds, seul, en long et en large, pour s’imprégner de son âme par­ti­c­ulière, jusqu’à se sen­tir un peu «portègne» (c’est ain­si qu’on nomme les habi­tants de Buenos Aires).

          Dans “Le Pié­ton de Buenos Aires”, il nous racon­te ses péré­gri­na­tions en soli­taire dans la ville, et ses mots sont une évi­dence pour celui qui, en même temps que lui, a arpen­té les trot­toirs de la cap­i­tale argen­tine :

Je marche seul dans Buenos Aires
Per­son­ne ne demande qui je suis
Dans cette ville dos à la mer
Qui vibre encore de l’Italie

Je marche seul dans Buenos Aires,
Je sais que je n’ai rien com­pris
Mais cette odeur m’est famil­ière
Comme un secret jamais écrit

          Si je ne sais pas quels quartiers, quelles rues, il a par­cou­rus, j’imagine que nous en avons han­tés de sem­blables, lui aus­si a prob­a­ble­ment sur­pris San Tel­mo au petit matin, encore mal réveil­lé et hir­sute de sa mau­vaise nuit, faisant une toi­lette de chat dans la lumière bla­farde du brouil­lard finis­sant, en atten­dant l’assaut des touristes étrangers. Juste avant, il aura prob­a­ble­ment promené sa car­casse dans la nuit de Paler­mo, et je serais bien éton­né qu’il ne se soit pas accoudé à l’un des mul­ti­ples bars de la Plaza Ser­ra­no. Plus baroudeur que moi, il n’aura pas hésité à arpen­ter les trot­toirs de La Boca ou de Bar­ra­cas, même tard le soir, parce c’est évidem­ment là qu’on est le plus sûr de la ren­con­tr­er, l’âme pro­fonde de la ville, si on n’a pas peur des ombres inquié­tantes qui sur­gis­sent des por­tails.

Plaza Ser­ra­no — Paler­mo — Buenos Aires

          Lui aus­si a vis­ité la bib­lio­thèque nationale, ce bâti­ment plutôt moche dont pour­tant les Argentins sont si fiers. Je ne sais pas trop ce qu’il a pu en retir­er, puisqu’il ne par­le pas l’espagnol. Mais les touristes, eux, n’y entrent jamais. D’ailleurs, ils ne savent même pas qu’il existe. Il ne fig­ure pas au cat­a­logue des mon­u­ments « incon­tourn­ables ». Alors que pour­tant, s’il est un endroit où on est sûr de ren­con­tr­er la cul­ture du pays…

Bib­lio­thèque nationale — Buenos Aires

          Le Stéphanois a aus­si com­pris quelque chose qui est rarement souligné à pro­pos du car­ac­tère mar­itime de la ville : Buenos Aires est certes un grand port, mais, con­traire­ment à d’autres villes por­tu­aires célèbres et pop­u­laires, comme Lis­bonne, Mar­seille, ou Barcelone, celle-ci… tourne claire­ment le dos à l’eau. Comme il le dit dans une chan­son : elle est dos à la mer. Les Portègnes sont tout sauf des marins, ils en ont per­du la qual­ité avec la dis­pari­tion du pre­mier port, celui de La Boca qu’illustrait avec tal­ent le pein­tre Ben­i­to Quin­quela Martín.

Port de La Boca — Buenos Aires — Pein­ture de Quin­quela Mar­tin (1890–1977)

          Le sec­ond port, celui de Puer­to Madero, est main­tenant un quarti­er chic d’immeubles d’affaires, et le dernier, situé encore plus au nord, est introu­vable même par les taxis les plus affutés. Buenos Aires regarde ailleurs, vers le sud et l’ouest, vers le désert des val­lées Calchaquies et les prairies de La Pam­pa, vers le froid patag­o­nique et la chaleur trop­i­cale des con­fins du Brésil.

Buenos Aires, un port à l’envers
Où les marins restent à leur bord

          De ses péré­gri­na­tions portègnes, Bernard Lav­il­liers a ramené une petite col­lec­tion de chan­sons tout en déli­catesse et en nos­tal­gie, et par­mi celles-ci, quelques pépites con­sacrées plus spé­ci­fique­ment à son amour de l’Argentine et qui prou­vent, mal­gré ce qu’il dit, qu’il en a com­pris l’essentiel. Parce que, sans nul doute, il a su plus que bien d’autres regarder ce pays, et sa cap­i­tale, avec les yeux du cœur.

          J’aurais aimé avoir son tal­ent pour rap­porter de mes pro­pres séjours d’aussi belles images. Ses chan­sons dis­ent bien mieux que je n’aurais pu le faire ce que j’ai trou­vé, sen­ti, vu et vécu à cha­cun de mes voy­ages argentins. Parce qu’en Argen­tine, il n’y a pas que le soleil, qui soit énorme.

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SOUS UN SOLEIL ENORME : liste des chan­sons
(liens vers les chan­sons “argen­tines”)

Le coeur du monde
Voy­ages
Je tiens d’elle
Beau­ti­ful days
Toi et moi
Les Porteños sont fatigués
Le pié­ton de Buenos Aires
Qui a tué Davy Moore ?
Cor­rup­tion
Noir Tan­go
L’ailleurs

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Pour une autre déam­bu­la­tion et d’autres images, voir aus­si nos “Instan­ta­nés de Buenos Aires” de 2020.

Le Pinochet nouveau est arrivé !

Hier dimanche ont eu lieu les élec­tions prési­den­tielles chez le voisin de l’Argentine : le Chili. Et les résul­tats ne lais­sent pas d’inquiéter quiconque a con­nu les années de plomb de la dic­tature de « Don Augus­to » et de ses «Chica­go boys».

Son digne suc­cesseur, José Anto­nio Kast, a obtenu 28 % des suf­frages au pre­mier tour, con­tre 26% à son prin­ci­pal adver­saire et représen­tant de la gauche, Gabriel Boric. Plus loin der­rière, le can­di­dat de droite libérale et pop­uliste Fran­co Parisi a créé une cer­taine sur­prise, en obtenant 13% des suf­frages, là où les sondages ne lui en don­naient pas plus de 5. Il a même obtenu plus de 33% dans la région d’Antofagasta ! Et cela, comme le racon­te le quo­ti­di­en «La tercera.com», sans avoir jamais foulé le sol chilien pen­dant la cam­pagne.

José Anto­nio Kast

La can­di­date de cen­tre-gauche, Yas­na Provoste, a quant à elle essuyé une nette défaite, ne finis­sant qu’à la cinquième place, avec moins de 12% des suf­frages. Elle paie sans doute les errances des gou­ver­nances de cen­tre-gauche suc­ces­sives, qui ont beau­coup déçu l’électorat pro­gres­siste chilien, notam­ment sous l’ère Bachelet.

Le can­di­dat de la droite sor­tante (Sebastián Piñera ne pou­vant pas se représen­ter, c’est donc un autre Sebastían, Sichel, qui s’y est col­lé) n’arrive qu’en qua­trième posi­tion, un cheveu der­rière Parisi.

Le deux­ième tour ver­ra donc s’affronter les deux can­di­dats arrivés en tête, comme cela se passe chez nous. Un affron­te­ment très binaire, entre deux can­di­dats très mar­qués dans leurs camps respec­tifs. Kast, comme nous le disions, se pro­pose de revenir à la poli­tique du général Pinochet : retour à l’ordre polici­er, lutte con­tre l’immigration, inter­dic­tion de l’avortement, libéral­i­sa­tion extrême de l’économie.

Boric est un jeune can­di­dat – il a 35 ans – pro­gres­siste et soutenu par les prin­ci­pales forces de la gauche tra­di­tion­nelle chili­enne. Il pro­pose au con­traire un pro­gramme visant au retour à l’état prov­i­dence. Rena­tion­al­i­sa­tion du sys­tème de san­té et des retraites, tax­a­tion des plus hauts revenus, libéral­i­sa­tion de l’avortement, préser­va­tion de l’environnement, droits des peu­ples pre­miers.

Gabriel Boric

L’issue de ce sec­ond tour est incer­taine, même si la ten­dance est plutôt à droite. En effet, toute une par­tie de la pop­u­la­tion chili­enne a été effrayée des man­i­fes­ta­tions de 2019 con­tre les iné­gal­ités sociales et les aug­men­ta­tions des prix. Man­i­fes­ta­tions qui ont sou­vent dégénéré, en rai­son de leur ampleur et de l’état d’urgence décrété par le gou­verne­ment Piñera.
Sans par­ler d’une cer­taine nos­tal­gie, dans les class­es les plus aisées, de l’ordre pinochetiste. Cer­tains n’ont pas digéré que ces man­i­fes­ta­tions, juste­ment, aient con­duit à réformer une con­sti­tu­tion héritée des années de dic­tature.

A pri­ori, le scrutin reste ouvert. Mais tout dépen­dra des reports de voix. Or, dans l’état actuel des résul­tats, la ten­dance est plutôt favor­able à la droite. Cha­cun des can­di­dats com­mence donc une longue marche – le sec­ond tour n’a lieu que dans un mois – pour ten­ter d’obtenir l’appui des autres par­tis. Kast pour­ra sans doute compter sur les reports des électeurs de Parisi, et ceux de Sichel. Boric cherchera ceux du cen­tre-gauche et des petits can­di­dats de gauche. Mais comme on peut le lire dans «Mer­cu­rio» du 22/11, les can­di­dats mal­heureux posent leurs con­di­tions. Parisi annonce qu’il con­sul­tera ses électeurs par inter­net avant de se pronon­cer, Provoste exige «des garanties de paix et de tran­quil­lité» de la part de Boric. Sichel, lui, ne sem­ble pas vouloir faire de dif­fi­culté à Kast.

Le Chili risque bien d’avoir un réveil douloureux après le sec­ond tour du 26 décem­bre. Le Papa Noël pour­rait bien s’appeler Pinochet et avoir déposé un cadeau explosif – et posthume – sous le sapin. Mais quel que soit le résul­tat, ce qui est cer­tain, c’est que la société chili­enne en sor­ti­ra plus divisée que jamais, entre conservateurs/libéraux ultra catholiques d’un côté, et pro­gres­sistes de gauche de l’autre. Une divi­sion à la fois sociale et généra­tionnelle : la majorité des man­i­fes­tants de 2019 et des électeurs de Boric faisant par­tie des tranch­es d’âge les plus jeunes, anx­ieux de tourn­er défini­tive­ment la page des années Pinochet, quand leurs ainées en gar­dent la nos­tal­gie de la loi, de l’ordre et des valeurs tra­di­tion­nelles.

Le Chili a pris l’habitude de se penser comme le pays le plus avancé, économique­ment et poli­tique­ment, et le plus mod­erne d’Amérique Latine. Il reste pour­tant un des plus iné­gal­i­taires du con­ti­nent, et a été pro­fondé­ment mar­qué par la longue dic­tature – de 1973 à 1989 – d’Augusto Pinochet, dont les comptes n’ont jamais été sol­dés, ali­men­tant un ressen­ti­ment – de part et d’autre – qui mine au quo­ti­di­en la dif­fi­cile har­monie sociale. Ce pays, que Sal­vador Allende, ce prési­dent élu en 1971 et assas­s­iné en 1973, rêvait de trans­former en une démoc­ra­tie sociale et paci­fiée, a été comme anesthésié et infan­til­isé par les années Pinochet, qui ont favorisé durable­ment une cer­taine accul­tur­a­tion poli­tique dont on voit les rav­ages depuis trente ans. Une jeunesse qui étouffe sous une chape de tra­di­tions rances, de méfi­ance envers l’avenir, et de refus du change­ment, portés par une frange – impor­tante – de la société qui ne rêve que de vivre à l’ombre de fig­ures tutélaires.

Un pays sclérosé.

A lo largo del Qhapaq Ñan

I. DESCUBRIENDO EL INCA

          Des­de mis más remo­tos recuer­dos, siem­pre me fasci­naron las civ­i­liza­ciones pre­colom­bi­nas, y en par­tic­u­lar la de los incas.

          Entonces no tenía con­scien­cia de que se trata­ba de la civ­i­lización más emblemáti­ca de la his­to­ria de Améri­ca Lati­na, a pesar de la brevedad de su res­p­lan­dor (des­de el prin­ci­pio del siglo XIII has­ta la lle­ga­da de los guer­reros del gen­er­al Pizarro en 1532).

          Ado­les­cente soña­ba con las oril­las del lago Tit­i­ca­ca, sitio donde leyen­das y relatos se acuer­dan para situ­ar el ori­gen de la civ­i­lización inca; con la entonces cap­i­tal Cuz­co, el “ombli­go del mun­do”, y el valle sagra­do donde se hal­la la famosa ciu­dad del Machu Pic­chu.

          Sólo años más tarde, cuan­do des­cubrí de ver­dad el Puente del Inca, puente nat­ur­al sobre el río Las cuevas, en la car­retera que une la ciu­dad de Men­doza a la fron­tera con Chile, volví a intere­sarme en la civ­i­lización inca así como en su impor­tan­cia en Argenti­na, tan lejos de su cuña orig­i­nal.

          La pres­en­cia de los incas en la Argenti­na la cer­ti­f­i­can los ves­ti­gios de vías y estruc­turas que quedan del reino de Pacha­cutec, y que cono­ce­mos bajo el nom­bre de Qha­paq Ñan, o sea “Car­retera real” en idioma quechua, una red que per­mitía via­jar ráp­i­da­mente des­de el norte has­ta el sur del impe­rio.

          Esta car­retera de más de 6000 kilómet­ros unía la cap­i­tal Cuz­co con la ciu­dad de Pas­to en Colom­bia hacia el norte, y con el piede­monte andi­no del Aconcagua en su parte sur, cruzan­do Ecuador, Perú y Bolivia. Este “Camino may­or andi­no” lo com­pleta­ba una amplia red segun­daria de 40 000 kilómet­ros uti­lizan­do las infraestruc­turas pre incaicas exis­tentes de cada lado de los Andes, has­ta San­ti­a­go de Chile en su parte oeste.

          Esta red de car­reteras pavi­men­ta­da, con escaleras tal­ladas en la roca mis­ma, puentes sus­pendi­dos cruzan­do valles enca­jon­a­dos y mese­tas desier­tas, la may­oría hal­lán­dose entre 3000 y 5000 met­ros de alti­tud, unía los cen­tros admin­is­tra­tivos de las zonas donde vivían los pueb­los someti­dos por los incas, las zonas agrí­co­las y min­eras así como var­ios tem­p­los. Un sis­tema de “chasqui wasi” (posadas), “pukara” (for­ti­fi­ca­ciones) y “tam­bo” (taber­nas) com­pleta­ba ese con­jun­to con el cual el Inca podía con­tro­lar todo el Impe­rio. La uti­liz­a­ban los “chaquis”, servi­dores del Inca, encar­ga­dos de trans­portar el correo ofi­cial has­ta los límites de su ter­ri­to­rio.

          Se con­sid­era que Diego de Alma­gro, el con­quis­ta­dor del Perú, fue el primero en recor­rer el “Camino del Inca”, cuan­do se fue a explo­rar y con­quis­tar ter­ri­to­rios más al sur, en 1535, en lo que volvería Argenti­na años más tarde; la cróni­ca del via­je de ese con­quis­ta­dor, con­tem­porá­neo de la cul­mi­nación de la pres­en­cia inca en Argenti­na, con­sti­tuye un pre­cioso tes­ti­mo­nio todavía con­sid­er­a­do por los his­to­ri­adores.

          Más allá de las fron­teras mod­er­nas, el Qha­paq Ñan rep­re­sen­ta un vín­cu­lo entre las varias cul­turas and­i­nas. Por lo que los gob­ier­nos de los 6 país­es intere­sa­dos en el tema lograron en 2014 la inclusión del Qha­paq Ñan en la lista del pat­ri­mo­nio mundi­al de la UNESCO.

Mapa del Qha­paq Nan

II. CAMINANDO POR EL QHAPAQ ÑAN

          El Qha­paq Ñan cruza siete provin­cias argenti­nas: Jujuy, Salta, Tucumán, Cata­mar­ca, La Rio­ja, San Juan y Men­doza. Ese camino ya existía des­de 2000 años cuan­do los incas lo “mod­ern­izaron”. La UNESCO incluyó en su lista 13 tramos del camino, o sea unos 120 kilómet­ros a lo largo de los cuales se pueden encon­trar 32 sitios arque­ológi­cos.

          Par­tien­do des­de la fron­tera de Bolivia, vemos que el Qha­paq Ñan cruza la provin­cia de Jujuy por la Que­bra­da de Humahua­ca. El pueblo de Tilcara, con su for­t­aleza (pucará), fue fun­da­do por los indios tilcaras. Con­sti­tuye una per­fec­ta ilus­tración de cómo los incas aprovecharon las infraestruc­turas exis­tentes para hac­er del pueblo una ciu­dad de suma impor­tan­cia.

          Avan­zan­do hacia el sur los incas cruzaron lo que se lla­ma hoy la provin­cia de Salta has­ta el pueblo de Cafay­ate, pasan­do por el puer­to Abra del Acay, el más alto del Qha­paq Ñan, de 4895 met­ros de altura, y bajan­do has­ta los valles Calchaquies. Ese puer­to situ­a­do sobre la Ruta 40 sigue todavía uno de los más altos del mun­do, con excep­ción de unos puer­tos asiáti­cos.

          A lo largo de ese trayec­to podemos encon­trar tam­bién – esta lista no pre­tende a la exhaus­tivi­dad – las ruinas de Tastil, el sitio de Graneros de la Poma, o el del Potrero de Payo­gas­ta. Cer­ca de Cachi, el sitio arque­ológi­co de La Paya pre­sen­ta ves­ti­gios de una impor­tante ciu­dad inca, sede del poder impe­r­i­al rep­re­sen­ta­do por un fun­cionario de alto ran­go, “El Inca Cura­ca”.

          En Salta, se dice del MAAM (Museo de arque­ología de alta mon­taña) que es el mejor museo de Argenti­na en lo que se refiere a la cul­tura inca. Allí se pueden ver momias de niños sac­ri­fi­ca­dos sigu­ien­do los rit­uales incas, y des­cu­bier­tas en 1999 en las cer­canías del Pico Llul­lail­la­co, un vol­cán cul­mi­nan­do a 6739 de altura, el san­tu­ario sagra­do más alto del impe­rio inca.

          El Qha­paq Ñan lle­ga has­ta la ciu­dad sagra­da de Quilmes en la provin­cia de Tucumán. Los indios Quilmes sobre­vivieron a la con­viven­cia con los incas, pero fueron der­ro­ta­dos por los con­quis­ta­dores españoles. Des­de 2007 ese sitio quedará para nosotros un “ren­dez-vous man­qué”, una ocasión de des­cubrir­lo per­di­da por una huel­ga de los indios Quilmes que reclam­a­ban la gestión propia del sitio. Un con­flic­to que empezó en 1977. En la época las autori­dades provin­ciales expropi­aron a los miem­bros de la comu­nidad y luego en 1992 con­cedieron el sitio a un hom­bre de nego­cio, para un peri­o­do de 10 años. Luego los Quilmes fueron a juicio para impedir la prór­ro­ga de esta con­ce­sión. Ganaron, pero tuvieron que blo­quear la entra­da al sitio para obten­er por fin el dere­cho a ges­tionarlo ellos mis­mos. Aho­ra se puede vis­i­tar lo que se lla­ma des­de esa vic­to­ria india “El com­ple­jo de las ruinas de Quilmes”.

Entra­da del sitio de Quilmes – Día de protes­ta

          Otro sitio inca notable en la provin­cia de Tucumán es la Ciu­da­di­ta, tam­bién lla­ma­da Ciu­dad vie­ja, situ­a­da en el par­que nacional Acon­qui­ja, a unos 4400 met­ros de altura.

          Más allá entramos en la provin­cia de Cata­mar­ca para recor­rer un tro­zo de 1 kilómetro sobre el Qha­paq Ñan, entre el Pucará de Acon­qui­ja y el sitio arque­ológi­co de El Bajo, lo cual tam­bién entra en la lista de la UNESCO, gra­cias a su per­fec­to esta­do de con­ser­vación.

          Al noroeste de la ciu­dad de Lon­dres en esta mis­ma provin­cia encon­tramos las ruinas del Shin­cal de Quimiv­il. Pre­vio a la invasión de los incas, este sitio tomó cier­ta impor­tan­cia después de su lle­ga­da. Situ­a­do en una jun­ción de car­reteras sobre el Qha­paq Ñan, se con­sid­era uno de los más impor­tantes cen­tros admin­is­tra­tivos del impe­rio inca en Argenti­na.

          Para­le­la­mente a la ruta 40, el Qha­paq Ñan sigue hacia el sur has­ta la Tam­bería del inca en Chilecito, provin­cia de La Rio­ja, un sitio des­gra­ci­ada­mente bas­tante degrada­do. Cruza la Cues­ta de Miran­da, y luego pen­e­tra en la provin­cia de San Juan.

          En esta provin­cia, el camino del inca sigue hacia Bar­real, cruza el Par­que de El Leonci­to y sus sitios incas, para luego pen­e­trar en la provin­cia de Men­doza. Acá el Qha­paq Ñan pasa por el valle de Uspal­la­ta donde podemos ver las ruinas de Ran­chil­los y las de Tam­bil­li­tos.

III. REALIDAD Y LEYENDA: EL PUENTE DEL INCA

          Situ­a­do en el límite merid­ion­al del impe­rio inca, el Puente del Inca con­sti­tuye una rareza geológ­i­ca que viene recor­dar la pres­en­cia de ese pueblo en el sue­lo argenti­no.

Puente del Inca

          Como suele ocur­rir a menudo cuan­do fal­tan los doc­u­men­tos escritos, His­to­ria y leyen­das se con­fun­den, y las leyen­das muchas veces vuel­ven a vol­verse His­to­ria.
          Por ejem­p­lo esa que cuen­ta como el heredero del Inca cayó muy enfer­mo y se dijo que sólo le podían curar unas aguas prove­nientes de una fuente situ­a­da en los extremos del impe­rio. Así se fue con su séquito, pero al lle­gar frente al río que los sep­a­ra­ba de esa fuente mág­i­ca, no pudieron pasar. Entonces los sol­da­dos for­maron un puente humano, lo cual por vol­un­tad div­ina se pet­ri­ficó y así se pudo sal­var el príncipe.

           Otra leyen­da cuen­ta como fue el Inca mis­mo quien nece­sitó de hier­bas med­i­c­i­nales que sólo crecían en el límite sur del impe­rio. El se salvó medi­ante el puente de piedra con­stru­i­do en una noche por Inti, el dios del sol, y Mama Quil­la, la luna, y que le facil­itó el cruce del río bajan­do del cer­ro.

          Pese a que la civ­i­lización de los incas no mar­có mucho tiem­po la his­to­ria de la Argenti­na (entre 1479 y 1534), que­da notable que en su fron­tera con Bolivia, has­ta el Aconcagua, la ruta 40, uno de los may­ores ejes viales del país, sigue más o menos exac­ta­mente el antiguo camino del Inca, el Qha­paq Ñan.

          Otra anéc­do­ta más o menos históri­ca es la leyen­da de la creación de la ban­dera argenti­na. Se dice que la creó el gen­er­al Bel­gra­no en la ciu­dad de Rosario en 1812, a par­tir de los col­ores del cielo, celeste y blan­co, y que se añadió el sol que figu­ra en el cen­tro para recor­dar al dios inca Inti. La ban­dera la validó de man­era ofi­cial el Con­gre­so de la Nación el 25 de julio de 1816, unos días después de la declaración de la Inde­pen­den­cia (9 de julio).

Ban­dera argenti­na

          ¡Has­ta se dice que en esta opor­tu­nidad el gen­er­al pro­pu­so des­ig­nar a un descen­di­ente del Inca a la cabeza de la nue­va monar­quía con­sti­tu­cional!

          Sin embar­go entre real­i­dad y leyen­das, ¡todavía nos que­da un mon­tón de mis­te­rios que aclarar a lo largo de este famoso y tan lin­do camino del Inca!

*

Para com­ple­tar, un intere­sante artícu­lo del diario Clarín, sobre las ruinas del Shin­cal de Quimiv­il.

Así como ese doc­u­men­tal video de Lau­ra Car­bonari. (Duración 19’39)

 

Dans les pas des Incas

A LA DÉCOUVERTE DE L’INCA

          D’aussi loin que je m’en sou­vi­enne, j’ai tou­jours été fasciné par les civil­i­sa­tions pré­colom­bi­ennes, et plus par­ti­c­ulière­ment par celle des Incas.

          Je n’avais pas alors con­science qu’il s’agissait de la civil­i­sa­tion ayant le plus mar­qué l’histoire de l’Amérique latine mal­gré la brièveté de son ray­on­nement (début du 13ème siè­cle jusqu’à l’avancée des troupes du général Pizarro à par­tir de 1532).

          Dans mes rêver­ies ado­les­centes, la civil­i­sa­tion Inca, c’était surtout les rives du Lac Tit­i­ca­ca, où légen­des et réc­its his­toriques s’accordent à en situer l’origine ; leur cap­i­tale, Cuz­co «le nom­bril du monde», et leur val­lée sacrée con­duisant à la mys­térieuse cité du Machu Pic­chu.

          Ce n’est que quelques décen­nies plus tard, avec la décou­verte du Puente del Inca, pont naturel enjam­bant le rio Las Cuevas sur la route qui relie Men­doza à la fron­tière chili­enne, que je me suis intéressé de nou­veau à la civil­i­sa­tion Inca et à sa présence en Argen­tine, si loin de son berceau orig­inel.

           La présence des Incas en Argen­tine est attestée par les ves­tiges des voies et ouvrages con­stru­its sous la dynas­tie Pacha­cutec et con­nus sous le nom de Qha­paq Ñan, la «Route Royale» en langue quechua, per­me­t­tant de voy­ager rapi­de­ment du nord au sud de leur empire.

          Cette route de plus de 6 000 km dans son axe prin­ci­pal reli­ait Cuz­co, la cap­i­tale, à Pas­to en Colom­bie dans sa par­tie nord, et au pied de l’Aconcagua en Argen­tine dans sa par­tie sud, tra­ver­sant ain­si l’Équateur, le Pérou, la Bolivie. Ce «Chemin Prin­ci­pal Andin» était com­plété par un vaste réseau sec­ondaire de 40 000 km util­isant les infra­struc­tures pré incaïques exis­tantes de chaque coté de la Cordil­lère des Andes, jusqu’à San­ti­a­go du Chili dans sa par­tie ouest.

          Ce réseau con­sti­tué de voies pavées, d’escaliers tail­lés dans la roche, de ponts sus­pendus tra­ver­sant val­lées encais­sées et plateaux déser­tiques, cul­mi­nant dans sa majeure par­tie entre 3 000 et 5 000 m, reli­ait les cen­tres admin­is­trat­ifs des régions habitées par les tribus con­quis­es et soumis­es par les Incas, les zones agri­coles et minières ain­si que les lieux de culte. Un sys­tème de «chasqui wasi», (relais de poste), «pukara» (forts) et «tam­bo» (auberges), com­plé­tait cet ensem­ble qui per­me­t­tait à l’Inca de con­trôler son empire. Il était emprun­té par les «chaquis», servi­teurs dévoués de l’Inca, qui courant de relais en relais et de ville en ville, étaient chargés de faire par­venir les mis­sives impéri­ales jusqu’aux con­fins de ses ter­res.

          L’un des con­quis­ta­dors du Pérou, Diego de Alma­gro, qui par­tit en 1535 à la con­quête de nou­veaux ter­ri­toires vers le sud, est con­sid­éré comme le pre­mier Européen à avoir par­cou­ru le «Chemin de l’Inca» dans ce qui est devenu l’Argentine. La chronique du voy­age de cet explo­rateur, con­tem­po­rain de l’apogée de la présence inca en Argen­tine, est aujourd’hui encore un out­il pré­cieux pour les his­to­riens.

          Par delà des fron­tières mod­ernes, le Qha­paq Ñan con­stitue un trait d’union entre les divers­es cul­tures andines. C’est à ce titre que les gou­verne­ments des six pays tra­ver­sés ont obtenu en 2014, l’inscription du Qha­paq Ñan, plus longue route archéologique du monde, sur la liste du pat­ri­moine mon­di­al de l’UNESCO.

Tracé du Qha­paq Nan

EN PARCOURANT LE QHAPAQ NAN

          Ain­si en Argen­tine, ce sont sept provinces qui sont tra­ver­sées par ce «chemin andin», qui, bien qu’existant depuis plus de 2000 ans, fut con­solidé et «mod­ernisé» sous l’empire Inca : Jujuy, Salta, Tucuman, Cata­mar­ca, La Rio­ja, San Juan et Men­doza. L’UNESCO a retenu 13 tronçons de cet ancien chemin représen­tant près de 120 km aux­quels sont asso­ciés 32 sites archéologiques.

          Depuis la fron­tière bolivi­enne, le Qha­paq Ñan tra­verse la province de Jujuy en emprun­tant notam­ment la Que­bra­da de Humahua­ca. Le vil­lage de Tilcara et sa forter­esse (pucara) con­stru­ite par les indi­ens Tilcaras est une par­faite illus­tra­tion de l’appropriation des struc­tures exis­tantes par les Incas qui en ont fait une impor­tante cité.

          Pour­suiv­ant leur avancée les Incas ont tra­ver­sé l’actuelle province de Salta jusqu’à Cafay­ate fran­chissant le col Abra del Acay point cul­mi­nant du Qha­paq Ñan avec ses 4 895 m d’altitude avant de redescen­dre vers les Val­lées Calchaquies. Aujourd’hui encore ce col situé sur la Ruta 40 est l’un des plus élevés au monde, seuls quelques cols asi­a­tiques lui dis­putant ce record.

          Tout au long de ce par­cours de nom­breux sites archéologiques attes­tent de l’existence de com­mu­nautés indi­ennes asservies par les incas et prob­a­ble­ment util­isées aux travaux de con­struc­tion du Chemin de l’Inca.

          Sans être exhaus­tif, citons les ruines de Tastil, le site de Graneros de la Poma ou encore celui de Potrero de Payo­gas­ta. Près de Cachi, le site archéologique de La Paya est con­sid­éré comme étant les ves­tiges d’une impor­tante cité Inca, siège du pou­voir impér­i­al représen­té par un fonc­tion­naire de haut rang : l’Inca Cura­ca.

          A Salta, le MAAM, (Museo de Arque­ología de Alta Mon­taña), est recon­nu pour être le meilleur musée d’Argentine dédié à la cul­ture inca ; y sont notam­ment exposés les momies d’enfants sac­ri­fiés selon les rit­uels incas décou­vertes en 1999 près du Pic de Llul­lail­la­co, vol­can cul­mi­nant à 6 739 m, ce qui en fait le plus haut sanc­tu­aire sacré de l’empire Inca.

          Dans la province de Tucuman, le Qha­paq Ñan rejoint la Cité sacrée de Quilmes où la com­mu­nauté éponyme a survécu à la cohab­i­ta­tion avec les Incas, avant d’être vain­cue par les con­quis­ta­dors.

          Ce dernier site restera pour nous un ren­dez vous man­qué lors de notre pre­mier voy­age en Argen­tine en décem­bre 2007 en rai­son du blocage de l’entrée par les descen­dants des indi­ens Quilmes pour faire val­oir leurs droits.

Devant le site de Quilmes, jour de protes­ta­tion

          L’origine du con­flit date de 1977, avec l’expropriation de la com­mu­nauté par les autorités de la province de Tucuman et l’octroi, en 1992, d’une con­ces­sion de 10 ans à un homme d’affaires. Les indi­ens Quilmes entamèrent alors une procé­dure pour empêch­er le renou­velle­ment de cette con­ces­sion. Bien qu’ayant obtenu gain de cause, il a fal­lu le blocage du site pour que les descen­dants de la com­mu­nauté obti­en­nent enfin le droit d’exploiter ce qui s’appelle aujourd’hui «le Com­plexe des Ruines de Quilmes».

          Autre site inca d’importance dans la province de Tucuman, la Ciu­daci­ta, égale­ment con­nue sous le nom de Vieille Ville, est située dans le parc nation­al Acon­qui­ja à 4 400 m d’altitude.

          Dans la province de Cata­mar­ca, c’est un tronçon du Qha­paq Ñan de près d’un kilo­mètre qui relie le Pucara de Acon­qui­ja au site archéologique d’El Bajo qui a été retenu par l’UNESCO eut égard à son état de con­ser­va­tion.

           Au nord-ouest de la ville de Lon­dres dans la province de Cata­mar­ca, se trou­vent les ruines du Shin­cal de Quimiv­il. Bien qu’antérieur à l’invasion des incas, ce site a pris de l’importance avec leur arrivée. Situé à un car­refour du Qha­paq Ñan il est con­sid­éré comme l’un des plus impor­tants cen­tres admin­is­trat­ifs de l’empire inca en Argen­tine.

          Con­tin­u­ant vers le sud par­al­lèle­ment à l’actuelle Ruta 40, le Qha­paq Ñan con­duit à la Tam­be­ria del Inca à Chilecito, site de la province de La Rio­ja mal­heureuse­ment fort dégradé. Il tra­verse la Cues­ta de Miran­da avant de pénétr­er dans la province de San Juan.

          Dans la province de San Juan, le « chemin de l’inca » pro­gresse vers Bar­real, tra­verse le Parc de Leonci­to et ses sites incas, avant d’entrer dans la province Men­doza.

          Dans cette province, le Qha­paq Ñan, emprunte la val­lée d’Uspallata où l’on peut décou­vrir les ruines de Ran­chil­los et celles de Tam­bil­li­tos.

REALITE ET LEGENDES : LE « PUENTE DEL INCA »

          A l’extrémité mérid­ionale de l’empire inca, c’est une curiosité géologique, le Puente del Inca qui rap­pelle le pas­sage de ce peu­ple en Argen­tine.

Puente del Inca

           Comme sou­vent, en l’absence de doc­u­ments écrits con­nus, his­toire et légen­des se con­fondent. Ain­si, l’une d’elle rap­porte que l’héritier de l’Inca, grave­ment malade, ne pou­vait être soigné que par les eaux cura­tives d’une source située aux con­fins de son empire. Devant l’impossibilité de franchir le tor­rent tumultueux qui les séparait de la source mag­ique, les guer­ri­ers for­mèrent un pont humain qui sous l’action divine s’est pétri­fié, sauvant ain­si le prince.

          Selon une autre ver­sion, c’est l’Inca lui même qui eut besoin des bien­faits d’une herbe médic­i­nale pous­sant au sud de son empire. Il ne dut son salut qu’au pont de pierre bâti en une nuit par «Inti», le dieu Soleil et «Mama Quil­la», la Lune, lui per­me­t­tant de franchir la riv­ière descen­dant de la mon­tagne.

           Bien que la civil­i­sa­tion Inca n’ait pas mar­qué longtemps l’histoire de l’Argentine (1479 – 1534), il est intéres­sant de remar­quer que de sa fron­tière avec la Bolivie jusqu’au pied de l’Aconcagua, l’un des prin­ci­paux axes routiers du pays, la Ruta 40, reprend en grande par­tie le tracé du Qha­paq Ñan créé au 15ème siè­cle au cœur des Andes.

          Autre clin d’œil de l’histoire, le dra­peau argentin dess­iné le 27 févri­er 1812 à Rosario par le général Manuel Bel­gra­no, à par­tir des couleurs de la cocarde argen­tine, arbore en son cen­tre le «sol de Mayo», cen­sé rap­pel­er la représen­ta­tion du dieu solaire inca, «Inti». Ce dra­peau a été adop­té par le Con­grès le 25 juil­let 1816, soit quelques jours après la déc­la­ra­tion d’Indépendance de l’Argentine (9 juil­let).

Dra­peau de l’Ar­gen­tine

          On dit même que lors de ce Con­grès, le général Bel­gra­no, par­ti­san d’une monar­chie con­sti­tu­tion­nelle pro­posa qu’à sa tête soit nom­mé un descen­dant d’Inca!

          Mais entre légen­des et réal­ité, il nous reste cepen­dant encore beau­coup de mys­tères à éclair­cir, tout au long de cette fameuse et mag­nifique route impéri­ale !

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Pour en savoir plus, un intéres­sant arti­cle sur le site “Open edi­tions jour­nal”. Il con­cerne surtout la géo­gra­phie péru­vi­enne du Chemin de l’In­ca, mais il est très com­plet sur le sujet.

Et pour ceux qui aiment les images, ce doc­u­men­taire de Lau­ra Car­bonari sur le Chemin de l’In­ca en Argen­tine. Mais c’est en espag­nol, naturelle­ment. (Durée 19’39)

Législatives 2021 : résultats

          Les élec­tions lég­isla­tives ont eu lieu hier dans la journée. Comme chez nous, elles se déroulent tra­di­tion­nelle­ment le dimanche.
          Comme cela était annon­cé après le «pré-vote» des pri­maires en sep­tem­bre, l’opposition argen­tine l’a assez net­te­ment emporté sur l’ensemble du ter­ri­toire. Voici les résul­tats globaux pour l’Assemblée nationale, après dépouille­ment de près de 99% des bul­letins :

Mou­ve­ment «Jun­tos por el Cam­bio» (Oppo­si­tion, cen­tre-droit et droite) : 42% (+1 siège)
Mou­ve­ment «Frente de todos» (Sou­tien au gou­verne­ment, péro­niste) : 34% (-2 sièges)
Gauche tra­di­tion­nelle : 6% (+2 sièges)

          Le reste se partageant entre dif­férents petits par­tis, dont beau­coup de par­tis stricte­ment locaux.

          Glob­ale­ment égale­ment, le mou­ve­ment «offi­cial­iste», comme on dit là-bas (la majorité gou­verne­men­tale, dirait-on ici) a légère­ment amélioré son score des pri­maires de sep­tem­bre, d’un petit 1,19%.
          En revanche, la vic­toire de l’opposition est beau­coup plus nette pour le Sénat. Les péro­nistes n’y ont obtenu que 28%des suf­frages et per­du 5 sièges, con­tre 47% à leur adver­saire prin­ci­pal qui en a gag­né autant.
Dans les deux cas, l’abstention a été moin­dre que pour les pri­maires. Et c’est peut-être ce qui explique que la défaite du par­ti au pou­voir ait pu être quelque peu con­tenue, car les pri­maires l’annonçaient plus nette.

          Voici la pro­jec­tion en sièges pour les deux assem­blées désor­mais (Source : La Nación.com – cap­tures d’écrans)

Assem­blée nationale :

         

Sénat :

          Comme on le voit, la sit­u­a­tion du Frente de Todos au pou­voir est incon­fort­able, puisqu’il ne dis­pose d’aucune majorité absolue, et devra com­pos­er avec les autres groupes pour pou­voir gou­vern­er.

          Nous vous épargnerons les détails par région, qui intéressent essen­tielle­ment les con­cernés et les poli­to­logues. Notons sim­ple­ment quelques faits sig­ni­fi­cat­ifs, qui don­nent à cette élec­tion ses couleurs par­ti­c­ulières.

1. Pour la pre­mière fois depuis 1985, la région de La Pam­pa a mis le péro­nisme en minorité : il n’a obtenu qu’un siège de séna­teur sur trois.
2. Deux régions ont vu s’inverser les résul­tats par rap­port aux pri­maires : Le Cha­co (nord argentin) et La Terre de Feu, où les pri­maires avaient annon­cé une vic­toire de l’opposition, ont finale­ment élu des can­di­dats pro-gou­verne­ment.
3. La carte élec­torale mon­tre un net cli­vage entre le nord-ouest argentin, aux provinces plutôt pau­vres et où le péro­nisme main­tient sa pop­u­lar­ité, et le reste du pays, qui a voté pour l’opposition (Terre de feu excep­tée).

          Les réac­tions dans les par­tis et dans la presse sont con­formes aux tra­di­tions élec­torales uni­verselles : tout le monde est con­tent, ou presque.

          L’opposition retient qu’une page de 18 ans de péro­nisme kircheniste se tourne : selon Joaquin Morales Solá (anti péro­niste) dans La Nación, cette défaite sans ambigüité signe la déca­dence du mou­ve­ment, dont le seuil élec­toral n’a jamais été aus­si bas depuis 2003 et l’arrivée au pou­voir de Nestor Kirch­n­er. Pour Eduar­do Van der Kooy dans Clarín, la perte de la majorité au Sénat est «une balle dans le cœur de la vice-prési­dente Cristi­na (Kirch­n­er) et du kirch­ner­isme». Selon lui, la défaite au Sénat, qui lui était jusque là tout dévoué, est une défaite per­son­nelle, qui devrait, dom­mage col­latéral, per­me­t­tre au Prési­dent Alber­to Fer­nán­dez de repren­dre la main sur le mou­ve­ment, jusqu’ici – c’est la thèse des opposants – con­trôlé par les «Kirch­ner­istes».

          A l’opposé, Melisa Moli­na dans le quo­ti­di­en péro­niste Pagina/12 souligne la qua­si égal­ité obtenue dans la province de Buenos Aires (Une «remon­ta­da», puisque les pri­maires annonçaient une sévère défaite), et le main­tien de la pre­mière place en sièges à l’Assemblée nationale. Idem pour Eduar­do Aliv­er­ti, selon lequel on sen­tait qu’au vu des résul­tats, le mou­ve­ment péro­niste don­nait «…claire­ment la sen­sa­tion se sor­tir la tête de l’eau», et qu’en face, mal­gré les «chiffres objec­tive­ment favor­ables, on ne pou­vait dis­simuler sa décep­tion face au match nul de la province de B.A.». Aliv­er­ti file la métaphore foot­bal­is­tique : «Quand on s’attendait à ce que tu prennes une dégelée au point de t’éliminer défini­tive­ment de la lutte pour le titre, et que finale­ment tu livres une par­tie plus qu’honorable grâce à une défense qui s’est mon­trée à la hau­teur, et que tu restes dans la course, tu as le droit de célébr­er le match nul, ou la défaite hon­or­able».
          On se con­sole comme on peut. Il n’en reste pas moins que le gou­verne­ment n’a plus aucune majorité absolue, ni à la Cham­bre ni au Sénat, qu’il devra beau­coup négoci­er avec les petites listes pour pou­voir avancer, et que les deux années qui lui restent de man­dat vont être longues. Alber­to Fer­nán­dez a promis d’ouvrir plus que jamais le dia­logue avec les dif­férents parte­naires poli­tiques, économiques et soci­aux, favor­ables comme d’op­po­si­tion. Mais d’abord, il va devoir pas mal dia­loguer avec ses pro­pres amis poli­tiques – et néan­moins con­cur­rents – dont cer­tains rêvent déjà de lui faire porter le cha­peau de la défaite. En somme, la ques­tion est : lequel des deux Fer­nán­dez tir­era le plus prof­it de la défaite, le prési­dent Alber­to, ou la vice-prési­dente Cristi­na ?

          Rien de bien neuf pour nous Français, n’est-ce pas ? Les haines recuites en moins (car en ce moment en Argen­tine, les crispa­tions sont au max­i­mum de leur inten­sité), les lende­mains d’élections sont assez sim­i­laires. En atten­dant, les prob­lèmes demeurent, et ce ne sont pas ces résul­tats qui font espér­er des solu­tions à court terme. Bien au con­traire.          

          L’Argentine est plus que jamais un pays ingou­vern­able, et qui risque, dans les deux ans à venir, de s’enfoncer dans le marasme et les con­flits internes. Et là-dessus, hélas, on peut compter sur les bril­lants politi­ciens locaux, d’un bord comme de l’autre, pour gâter la sauce.

          Pour les non-his­panophones, dif­fi­cile de trou­ver des comptes-ren­dus de ces élec­tions dans la presse française. Voici deux liens, pour ceux que ça intéresse, mais ce sont des arti­cles soit réservés aux abon­nés (Le Monde), soit plutôt suc­cincts (Ouest-France). Il est vrai que c’est tout frais : on en trou­vera peut-être davan­tage dans les jours à venir !

Bientôt des élections législatives

          Dimanche prochain 14 novem­bre auront lieu les élec­tions au Par­lement argentin. Les électeurs seront appelés à renou­vel­er pour par­tie à la fois l’Assemblée nationale et le Sénat (Con­traire­ment à la France, les séna­teurs sont élus au suf­frage uni­versel direct).

          Les séna­teurs Argentins sont comme les nôtres élus pour six ans. Ils sont au nom­bre de 72, soit trois par région. Le sénat est renou­velé par tiers tous les deux ans.

          La Cham­bre des députés compte quant à elle 257 élus nationaux, élus pour qua­tre ans. Elle est renou­velée par moitié tous les deux ans.
Par ailleurs, un sys­tème mis en place depuis 2009 impose à tous les par­tis une élec­tion pri­maire quelques semaines avant a date des élec­tions offi­cielles. Ceci afin, d’une part, d’éliminer tous les par­tis obtenant moins de 5% des voix, et d’autre part, de départager les éventuels con­cur­rents à l’intérieur des par­tis en présence. Ces pri­maires sont con­nues sous l’acronyme de PASO (pri­marias abier­tas simultáneas oblig­a­to­rias). Voir notre précé­dent arti­cle «un curieux sys­tème élec­toral».

          Ces élec­tions pri­maires, qui se sont déroulées en sep­tem­bre dernier, ont don­né une nette avance à l’opposition de droite et du cen­tre, con­tre l’actuel gou­verne­ment péro­niste d’Alber­to Fer­nán­dez. En général, les résul­tats se voient con­fir­més lors des élec­tions offi­cielles.

          Selon le quo­ti­di­en La Pren­sa, l’issue ne fait pas de doute : la majorité actuelle va chang­er au Par­lement, et net­te­ment. La seule incer­ti­tude con­cerne la réac­tion des deux prin­ci­paux dirigeants péro­nistes : le prési­dent Alber­to Fer­nán­dez et la vice-prési­dente Cristi­na Kirch­n­er. Leur rival­ité est con­nue, et on se demande seule­ment lequel des deux prof­it­era de la défaite pour écarter l’autre. Dans La Nación, l’économiste Rober­to Cachanosky ne dit pas autre chose, jugeant cette rival­ité mor­tifère autant pour le par­ti péro­niste («Aucune per­son­nal­ité de pres­tige n’acceptera de par­ticiper à un tel gou­verne­ment») que pour le pays. («Qui peut assur­er que l’Argentin moyen pour­ra sup­port­er deux ans de plus de cette folie ?»). Il faut dire que le pays est enseveli sous une dette énorme vis-à-vis du FMI, que sa mon­naie, le peso, est en chute libre (ce qui ne date pas de ce gou­verne­ment, d’ailleurs, mais de bien avant) et l’inflation galopante. Avec tout cela, dif­fi­cile d’espérer l’aide d’investisseurs étrangers pour relancer la machine.

          Côté oppo­si­tion, un des lead­ers, l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri, est actuelle­ment pris dans une affaire judi­ci­aire pour détourne­ment de fonds publics durant son man­dat : une par­tie des fonds délivrés par le FMI auraient été ver­sée à des ban­ques privés pour faciliter leur éva­sion fis­cale. D’après Pagina/12, 44 mil­liards de dol­lars, pas moins. Sans par­ler d’une autre affaire, d’écoutes illé­gales de familles de vic­times du naufrage dra­ma­tique d’un sous-marin mil­i­taire, le «San Juan».

          En réal­ité, vue de notre Europe peu famil­iarisée avec le duel éter­nel péro­nisme-anti péro­nisme, la sit­u­a­tion de nos amis Argentins paraît plutôt dés­espérée. Quelque soit l’issue de ces élec­tions – et la vic­toire de l’opposition de droite est plus que prob­a­ble – les prob­lèmes demeureront. Dette stratosphérique, empilée par pra­tique­ment tous les gou­verne­ments suc­ces­sifs depuis la fin de la dic­tature, et même bien avant, chô­mage endémique, bas salaires, pré­car­ité, déval­u­a­tion moné­taire et hausse des prix, on n’arrêterait pas d’égrener la liste des prob­lèmes économiques et soci­aux qui acca­blent le pays, sans qu’aucune per­spec­tive poli­tique un tant soit peu por­teuse d’espoir se fasse jour. Ce sera même prob­a­ble­ment pire après le 14 novem­bre, puisque le gou­verne­ment devra com­pos­er avec un par­lement défa­vor­able, et une oppo­si­tion que fera tout pour entraver son action et le pouss­er à la faute. On peut penser que, comme sou­vent, la rue devien­dra le théâtre d’affrontements par­ti­sans, et que les mou­ve­ments soci­aux, d’un côté comme de l’autre, vont se mul­ti­pli­er. Ce qui ne con­tribuera qu’à dégrad­er la sit­u­a­tion.

          Dans ce pays, il paraît impos­si­ble d’imaginer une classe poli­tique lut­tant pour le bien pub­lic. Ce qui compte, c’est le pou­voir, et l’argent qu’il attire dans les poches des élus. Qu’ils soient péro­nistes, «kirch­ner­istes» (la ten­dance péro­niste proche de Cristi­na Kirch­n­er, la vice-prési­dente), libéraux, con­ser­va­teurs ou mêmes nos­tal­giques de la dic­tature (il y en a pas mal encore), aucun ne porte une vision saine de la poli­tique et de l’administration publique. L’écologie poli­tique est inex­is­tante, il en va de même pour ce que nous Européens appelons «la gauche», diluée dans le péro­nisme.

          Ren­dez-vous le 15 novem­bre, après les résul­tats. Mais il sem­ble bien que jamais élec­tions lég­isla­tives n’auront été moins por­teuses d’espoir pour le peu­ple argentin dans son ensem­ble.

17 octobre 1945 : naissance du péronisme

                

          Il y a 76 ans, le 17 octo­bre 1945, une man­i­fes­ta­tion énorme est organ­isée devant la Casa Rosa­da (la mai­son rose), le palais prési­den­tiel. La foule exige le retour d’un min­istre qui, 4 jours aupar­a­vant, a été limogé et exilé sur une île du fleuve Paraná.

          Pour le petit peu­ple argentin, ce min­istre représente l’im­mense espoir d’une vie meilleure. En quelques mois de man­dat, il leur a ren­du une par­tie de leur dig­nité, leur a don­né des droits, amélioré leur con­di­tion. Ils veu­lent le garder. C’est “leur” min­istre. Ils scan­dent son nom une journée durant, face au palais, pour exiger son retour.

          Le gou­verne­ment mil­i­taire finit par pli­er. Cette journée de 1945 con­stituera alors, et à jamais, une des plus impor­tantes de l’his­toire argen­tine : celle de la nais­sance d’un mou­ve­ment qui va durable­ment struc­tur­er sa vie poli­tique, pour le meilleur et pour le pire : le péro­nisme.

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En deux par­ties :

1ère par­tie : le coup d’é­tat du G.O.U.

2ème par­tie : Perón prési­dent.