12/12/2021 : Sous un soleil énorme

         

          Une fois n’est pas cou­tume, on va rester de ce côté-ci de l’Atlantique aujourd’hui pour par­ler de l’Argentine.

          Je ne l’aurais jamais cru : je viens de me trou­ver un point com­mun avec le chanteur Bernard Lav­il­liers. Car lui aus­si revient du pays d’Astor Piaz­zol­la (ou de Borges, ou de Car­los Gardel, d’Ernesto Gue­vara ou Lionel Mes­si, comme vous préfér­erez !), où il a passé quelques mois. Et lui aus­si est tombé amoureux de Buenos Aires, qu’il a par­cou­ru lui aus­si à pieds, seul, en long et en large, pour s’imprégner de son âme par­ti­c­ulière, jusqu’à se sen­tir un peu «portègne» (c’est ain­si qu’on nomme les habi­tants de Buenos Aires).

          Dans “Le Pié­ton de Buenos Aires”, il nous racon­te ses péré­gri­na­tions en soli­taire dans la ville, et ses mots sont une évi­dence pour celui qui, en même temps que lui, a arpen­té les trot­toirs de la cap­i­tale argen­tine :

Je marche seul dans Buenos Aires
Per­son­ne ne demande qui je suis
Dans cette ville dos à la mer
Qui vibre encore de l’Italie

Je marche seul dans Buenos Aires,
Je sais que je n’ai rien com­pris
Mais cette odeur m’est famil­ière
Comme un secret jamais écrit

          Si je ne sais pas quels quartiers, quelles rues, il a par­cou­rus, j’imagine que nous en avons han­tés de sem­blables, lui aus­si a prob­a­ble­ment sur­pris San Tel­mo au petit matin, encore mal réveil­lé et hir­sute de sa mau­vaise nuit, faisant une toi­lette de chat dans la lumière bla­farde du brouil­lard finis­sant, en atten­dant l’assaut des touristes étrangers. Juste avant, il aura prob­a­ble­ment promené sa car­casse dans la nuit de Paler­mo, et je serais bien éton­né qu’il ne se soit pas accoudé à l’un des mul­ti­ples bars de la Plaza Ser­ra­no. Plus baroudeur que moi, il n’aura pas hésité à arpen­ter les trot­toirs de La Boca ou de Bar­ra­cas, même tard le soir, parce c’est évidem­ment là qu’on est le plus sûr de la ren­con­tr­er, l’âme pro­fonde de la ville, si on n’a pas peur des ombres inquié­tantes qui sur­gis­sent des por­tails.

Plaza Ser­ra­no — Paler­mo — Buenos Aires

          Lui aus­si a vis­ité la bib­lio­thèque nationale, ce bâti­ment plutôt moche dont pour­tant les Argentins sont si fiers. Je ne sais pas trop ce qu’il a pu en retir­er, puisqu’il ne par­le pas l’espagnol. Mais les touristes, eux, n’y entrent jamais. D’ailleurs, ils ne savent même pas qu’il existe. Il ne fig­ure pas au cat­a­logue des mon­u­ments « incon­tourn­ables ». Alors que pour­tant, s’il est un endroit où on est sûr de ren­con­tr­er la cul­ture du pays…

Bib­lio­thèque nationale — Buenos Aires

          Le Stéphanois a aus­si com­pris quelque chose qui est rarement souligné à pro­pos du car­ac­tère mar­itime de la ville : Buenos Aires est certes un grand port, mais, con­traire­ment à d’autres villes por­tu­aires célèbres et pop­u­laires, comme Lis­bonne, Mar­seille, ou Barcelone, celle-ci… tourne claire­ment le dos à l’eau. Comme il le dit dans une chan­son : elle est dos à la mer. Les Portègnes sont tout sauf des marins, ils en ont per­du la qual­ité avec la dis­pari­tion du pre­mier port, celui de La Boca qu’illustrait avec tal­ent le pein­tre Ben­i­to Quin­quela Martín.

Port de La Boca — Buenos Aires — Pein­ture de Quin­quela Mar­tin (1890–1977)

          Le sec­ond port, celui de Puer­to Madero, est main­tenant un quarti­er chic d’immeubles d’affaires, et le dernier, situé encore plus au nord, est introu­vable même par les taxis les plus affutés. Buenos Aires regarde ailleurs, vers le sud et l’ouest, vers le désert des val­lées Calchaquies et les prairies de La Pam­pa, vers le froid patag­o­nique et la chaleur trop­i­cale des con­fins du Brésil.

Buenos Aires, un port à l’envers
Où les marins restent à leur bord

          De ses péré­gri­na­tions portègnes, Bernard Lav­il­liers a ramené une petite col­lec­tion de chan­sons tout en déli­catesse et en nos­tal­gie, et par­mi celles-ci, quelques pépites con­sacrées plus spé­ci­fique­ment à son amour de l’Argentine et qui prou­vent, mal­gré ce qu’il dit, qu’il en a com­pris l’essentiel. Parce que, sans nul doute, il a su plus que bien d’autres regarder ce pays, et sa cap­i­tale, avec les yeux du cœur.

          J’aurais aimé avoir son tal­ent pour rap­porter de mes pro­pres séjours d’aussi belles images. Ses chan­sons dis­ent bien mieux que je n’aurais pu le faire ce que j’ai trou­vé, sen­ti, vu et vécu à cha­cun de mes voy­ages argentins. Parce qu’en Argen­tine, il n’y a pas que le soleil, qui soit énorme.

*

SOUS UN SOLEIL ENORME : liste des chan­sons
(liens vers les chan­sons “argen­tines”)

Le coeur du monde
Voy­ages
Je tiens d’elle
Beau­ti­ful days
Toi et moi
Les Porteños sont fatigués
Le pié­ton de Buenos Aires
Qui a tué Davy Moore ?
Cor­rup­tion
Noir Tan­go
L’ailleurs

*

Pour une autre déam­bu­la­tion et d’autres images, voir aus­si nos “Instan­ta­nés de Buenos Aires” de 2020.

Une réflexion sur « 12/12/2021 : Sous un soleil énorme »

  1. Cha­cun son tal­ent Patrick 😉
    Moi j’aime beau­coup tes arti­cles mêlant vécu, don­nées socio-économiques, his­toriques ou poli­tiques très pré­cis­es.

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