Débat sur LCP : Milei, le président à la tronçonneuse

Hier soir, comme annon­cé, la chaine par­lemen­taire LCP a dif­fusé le doc­u­men­taire de François ‑Xavier Fre­land «Javier Milei, le prési­dent à la tronçon­neuse».

L’objectif du réal­isa­teur était de nous expli­quer, à nous Français sou­vent très per­plex­es vis-à-vis de la poli­tique sud-améri­caine en général, et argen­tine en par­ti­c­uli­er, les raisons de l’élection de ce prési­dent auto­proclamé anti­sys­tème, ultra-libéral (et même lib­er­tarien), qui pen­dant sa cam­pagne élec­torale promet­tait de dyna­miter l’état et de met­tre fin non seule­ment à la crise économique latente depuis près d’un siè­cle, mais égale­ment à la «caste» poli­tique qui l’entretenait soigneuse­ment, selon ses dires.

Le doc­u­men­taire s’étale rel­a­tive­ment peu sur la jeunesse de Milei, rap­pelant sim­ple­ment qu’il était un élève plutôt tur­bu­lent et clow­nesque, plus habitué aux derniers rangs qu’aux pre­miers.

Il s’attache plutôt à inter­roger d’une part les dif­férents acteurs et par­ti­sans de son pro­jet, et d’autre part quelques-uns de ses plus vir­u­lents détracteurs.

C’est là qu’à mon sens, le doc­u­men­taire pêche un peu (et même pas mal) par com­plai­sance. Ou par déséquili­bre. D’un côté, des idéo­logues affir­més, comme Manuel Adorni et Agustín Laje, inter­rogés dans des cadres formels et dont on laisse dérouler le dis­cours bien huilé sans leur oppos­er la moin­dre ques­tion un tant soit peu gênante, de l’autre, de sim­ples électeurs, peu habitués au micro, et aux­quels on ne con­sacre au mieux que quelques min­utes en pas­sant, chez eux, dans la rue ou sur leur lieu de tra­vail. Seuls deux vrais opposants poli­tiques sont inter­rogés. L’un, député «kirch­ner­iste» (du nom des anciens prési­dents péro­nistes) auquel on n’offre que deux mod­estes et très cour­tes appari­tions, et l’autre, opposant de gauche rad­i­cale (Juan Grabois) dont on dit qu’il porte un mou­ve­ment fort, quand celui-ci, très cli­vant, n’a obtenu que 6% à la dernière prési­den­tielle, et a pra­tique­ment dis­paru du paysage médi­a­tique argentin actuel.

L’intérêt prin­ci­pal aurait pu être l’interview final du prési­dent lui-même. Mal­heureuse­ment, celui-ci a été con­trôlé de très près par sa cel­lule de com­mu­ni­ca­tion. Le réal­isa­teur a dû se con­former aux exi­gences de celle-ci : lieu neu­tre, plan totale­ment fixe, inter­ro­ga­teur invis­i­ble (et à peine audi­ble), procu­rant au prési­dent une totale maitrise de l’interview et lui per­me­t­tant de jouer un rôle de com­po­si­tion, celui du type posé et réfléchi énonçant ses idées avec calme et com­ponc­tion, qual­ité qui ne sont pas pré­cisé­ment celles qu’on retrou­ve le plus sou­vent chez ce per­son­nage volon­tiers emporté et instinc­tif.

Le choix du fil rouge (un avo­cat de La Pla­ta, électeur de Milei) est à ce sujet sig­ni­fi­catif. François-Xavier Fre­land, a vis­i­ble­ment cher­ché un point d’équilibre en faisant de ce per­son­nage «son ami et son guide» tout au long de son enquête. Rober­to, l’avocat en ques­tion, n’est pas un mil­i­tant de «La lib­er­tad avan­za», le par­ti de Milei, et, même s’il s’affirme tou­jours prêt à vot­er pour lui, garde ses dis­tances par rap­port au per­son­nage. Et le réal­isa­teur ne manque pas d’interroger les par­ents de Rober­to, des vieux péro­nistes qui font par­tie de ces retraités, prin­ci­paux mal­menés par la poli­tique de Milei.

Le doc­u­men­taire passe un peu trop rapi­de­ment sur les effets réels de cette poli­tique sur la vie quo­ti­di­enne des Argentins. Tant au plan posi­tif qu’au plan négatif, d’ailleurs : les con­séquences macro et micro économiques sont sur­volées, pour s’attarder prin­ci­pale­ment sur l’idéologie qui en est le moteur : l’antiétatisme, la reli­gion du libre-échange, et le con­ser­vatisme cul­turel.

Le par­al­lèle avec une péri­ode sim­i­laire aurait été intéres­sant à creuser. En effet, entre 1990 et 2000, un des mod­èles de Milei, Car­los Men­em (un péro­niste de droite !), était au pou­voir. Cette péri­ode est retracée, mais unique­ment sous l’angle idéologique. Angle ren­for­cé par l’interview d’un des fils de Men­em, Mar­tin, grand sup­por­t­eur de Milei. Or, cette péri­ode, où peu ou prou la même poli­tique que celle de Milei aujourd’hui a été mise en œuvre, a con­duit à un désas­tre économique avec pour point cul­mi­nant des émeutes de la faim, en décem­bre 2001. Ce qui n’est absol­u­ment pas men­tion­né ici.

Heureuse­ment, le débat qui a suivi la dif­fu­sion du doc­u­men­taire est oppor­tuné­ment venu éclair­er ce regard, de mon point de vue, un peu trop dis­tant et froid du réal­isa­teur, vis­i­ble­ment soucieux de ne pas prêter le flanc à une éventuelle cri­tique sur son manque d’objectivité.

Et ce notam­ment grâce à deux des invités, fins obser­va­teurs du monde sud-améri­cain : Celia Himel­farb , écon­o­miste et maîtresse de con­férences à l’IEP de Greno­ble, auteure de plusieurs ouvrages sur l’Argentine, et Jean-Jacques Kourliand­sky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine de la fon­da­tion Jean-Jau­rès.

Ceux-ci ont évo­qué avec beau­coup plus de pré­ci­sion que le doc­u­men­taire les forces et les faib­less­es de l’économie argen­tine, une économie grevée par une dette abyssale que les gou­verne­ments recon­duisent de man­dat en man­dat, celui de Milei com­pris puisqu’il con­tin­ue d’emprunter au FMI et, récem­ment, est allé toquer à la porte de Don­ald Trump pour qué­man­der quelques mil­liards sup­plé­men­taires. Celia Himel­farb, notam­ment, a insisté sur les con­séquences de cette poli­tique ultra-libérale : une incon­testable vic­toire sur l’inflation, certes, mais au prix d’une iné­gal­ité et d’une pau­vreté crois­sante. Des con­séquences que les Argentins com­men­cent à ressen­tir, enta­mant le crédit d’un gou­verne­ment qui, selon Jean-Jacques Kourliand­sky, ne devrait pas obtenir de majorité lors des prochaines élec­tions lég­isla­tives du 26 octo­bre. Ils ont eu bien du mal, ceci dit, à en plac­er une face à un autre invité, très inat­ten­du dans un tel débat : Louis Sarkozy. Dont la présence n’était pas illégitime, puisqu’il avait eu, lui aus­si, l’honneur d’interviewer Milei. On ne s’étonnera pas, naturelle­ment, d’apprendre que le fils de notre ancien prési­dent a passé le débat à faire un éloge ent­hou­si­aste du prési­dent argentin, dont il regrette juste qu’on «ne lui lais­sera prob­a­ble­ment pas le temps de réus­sir».

Face à lui, le séna­teur com­mu­niste Pierre Ouzou­lias replac­era lui aus­si le débat dans son con­texte idéologique, soulig­nant la mon­tée générale des idées d’extrême-droite dans le monde, un « pro­to-fas­cisme » con­ver­ti à l’ultra libéral­isme, et « mes­sian­ique », dont les lead­ers, à l’image de Trump (et Milei, très croy­ant), se pré­ten­dent adoubés par Dieu lui-même et réfu­tent l’idée même de démoc­ra­tie, jugée con­traire aux des­seins divins.

Un débat bien plus intéres­sant, finale­ment, que le doc­u­men­taire lui-même. Mal­gré, comme c’est hélas trop sou­vent le cas dans ce genre d’émission, les inter­ven­tions intem­pes­tives de l’animatrice qui, maitrisant peu son sujet, avait une forte ten­dance à ramen­er le débat à des pro­pos de comp­toir.

San Telmo et son histoire

S’il est un quarti­er à ne surtout pas man­quer quand on vis­ite Buenos Aires, c’est bien à mon hum­ble avis celui de San Tel­mo. Un des plus anciens de la ville, qui s’est con­stru­ite, à par­tir de sa fon­da­tion, en s’étendant d’abord au sud-est de sa Plaza May­or, place cen­trale typ­ique de toutes les villes espag­noles. Cette place s’appelle main­tenant « Plaza de Mayo » et c’est ici que se trou­ve le palais prési­den­tiel de la nation.

A l’origine, le quarti­er de San Tel­mo est né de la néces­sité, pour les jésuites, d’ouvrir un hôpi­tal et une chapelle au plus près du cen­tre de la ville. L’espace fut donc trou­vé au coin des actuelles rues Bal­carce et Umber­to 1er, endroit qui mar­quera donc le cen­tre du nou­veau quarti­er, dont le noy­au vital se déplac­era juste de quelques mètres, sur l’actuelle Plaza Dor­rego, à l’origine un sim­ple ter­rain où se garaient les char­rettes et autres car­ross­es trans­portant voyageurs et marchan­dis­es depuis les provinces du nord.

A par­tir de 1600, il devient surtout un quarti­er habité par des marins et des pêcheurs. En effet, il con­stituera le pre­mier vrai port de Buenos Aires, avant d’être rem­placé par celui de La Boca, plus pra­tique et mieux pro­tégé. Citons l’écrivain chroniqueur de la cap­i­tale, Manuel Mug­i­ca Lainez dans son livre Mis­te­riosa Buenos Aires : «Les gens qui vivent dans cette par­tie de Buenos Aires (…) sont des pêcheurs, des marins et des ouvri­ers qui tra­vail­lent essen­tielle­ment au rav­i­taille­ment de la ville. On trou­ve égale­ment pas mal de gens orig­i­naires de Gênes.»

C’est sur la Plaza Dor­rego que sera pronon­cée offi­cielle­ment l’indépendance de l’Argentine, en 1816. En rai­son de sa sit­u­a­tion por­tu­aire, c’est naturelle­ment par ce quarti­er que passera l’essentiel de l’immigration européenne, surtout espag­nole et ital­i­enne, aux XVI­I­Ième et XIXème siè­cle.

Plaza Dor­rego

C’est par ce quarti­er por­tu­aire égale­ment qu’en 1806–1807, les Anglais ten­teront de met­tre la main sur Buenos Aires. Ils se heurteront à une résis­tance farouche des locaux, menés par le français Jacques de Lin­iers, et devront décam­per. En récom­pense, Lin­iers se ver­ra con­fi­er le com­man­de­ment mil­i­taire de la Vice-Roy­auté. (On notera égale­ment qu’un quarti­er de la cap­i­tale argen­tine porte désor­mais son nom).

Au XIXème siè­cle, San Tel­mo est habité par de nom­breuses célébrités, poli­tiques ou artis­tiques. Citons pêle-mêle, out­re Mug­i­ca Lainez, Domin­go French (héros de l’indépendance), les écrivains Juan Manuel Beruti et Este­ban Echev­er­ría, ou l’Amiral Guiller­mo Brown (Almi­rante Brown).

Mais comme nous le dis­ons plus haut, ce quarti­er fut surtout, au XIXème, le pre­mier lieu de vie des immi­grés récem­ment débar­qués d’Europe. Ils s’entassaient dans les « con­ven­til­los », des ensem­bles d’habitations enfer­mant une cour com­mune, autour de laque­lle courait une galerie menant aux dif­férents apparte­ments. Exi­gus les apparte­ments, quelques fois réduits à une seule pièce. San­i­taires et cui­sine com­muns, dans la cour.

Le quarti­er a donc tout de suite été un quarti­er plutôt pop­u­laire, habité essen­tielle­ment par une pop­u­la­tion très pau­vre. Les con­ven­til­los n’étaient pas loin des bidonvilles qu’on trou­vera au XXème siè­cle, quand ils auront dis­paru. Car le San Tel­mo des orig­ines a con­nu un drame qui l’a vidé de la qua­si-total­ité de ses habi­tants en 1871 : la fièvre jaune. 500 morts par jour, 70 000 déplacés, le quarti­er s’est trou­vé subite­ment comme un vil­lage fan­tôme.

Il y a donc un avant et un après fièvre jaune. Avant, un quarti­er assez mis­érable, mais vivant et pop­u­laire. Après, un grand mou­ve­ment de démo­li­tion-recon­struc­tion, faisant dis­paraitre nom­bre de maisons d’origine, et don­nant lieu à une cer­taine « gen­tri­fi­ca­tion », comme on dirait aujourd’hui. Des bâti­ments his­toriques, on garde encore la trace du « vieux mag­a­sin », au coin des rues Bal­carce et Inde­pen­dan­cia, anci­en­nement hôpi­tal anglais, l’ancienne mai­son du pein­tre Castagni­no au coin des rues Bal­carce et Car­los Cal­vo, aujourd’hui dans un état lam­en­ta­ble, et le marché cou­vert. Guère plus.

El viejo alma­cen

On a gardé en revanche nom­bre de rues pavées, qui con­tribuent au charme nos­tal­gique du quarti­er, qui a gardé mal­gré tout un aspect fausse­ment pop­u­laire. Il est aujourd’hui essen­tielle­ment touris­tique, ce qui ne l’empêche pas de rester, par­mi les autres quartiers de la cap­i­tale, un de ceux où l’histoire de la ville imprime encore le mieux les yeux du promeneur.

 

     Con­trastes et anachro­nismes  

A voir dans ce quarti­er :

Le marché San Tel­mo, moitié marché ali­men­taire, moitié bro­can­teurs, avec plein de stands de restau­ra­tion typ­ique­ment portègne, comme celui des «chori­panes», sorte de sand­wich­es à la saucisse. (Fichtrement meilleur que le hot-dog).

La Plaza Dor­rego, avec son marché aux puces le dimanche, son vieux bistrot faisant le coin. Bon, Star­bucks a réus­si à s’implanter juste en face, attiré par la manne touris­tique. Le marché aux puces, lui, débor­de large­ment de la place dans les rues adja­centes. On trou­ve de tout, du moment qu’on fasse le tri entre les vrais brocs et les marchands de camelote.

Bar Le Dor­rego

Le bistrot Le «Fed­er­al». Une insti­tu­tion fondée en 1864. J’en par­le plus en détails ici.

Le parc Leza­ma. Un parc his­torique à plus d’un titre. Cer­tains his­to­riens pensent qu’il serait le lieu exact de la pre­mière fon­da­tion de Buenos Aires par Pedro de Men­doza, en 1536. On y a d’ailleurs plan­té sa stat­ue en bonne place. Mais cette pre­mière implan­ta­tion n’a duré qu’un an, entière­ment détru­ite par les indi­ens, et les ves­tiges man­quent, ce qui rend la théorie pour le moins ques­tionnable. Le ter­rain a changé de pro­prié­taires maintes fois jusqu’à ce qu’il soit acheté par Gre­go­rio de Leza­ma en 1857, puis sa veuve le céda à la munic­i­pal­ité en 1894, à con­di­tion qu’il porte le nom de son mari. On en fit donc un parc pub­lic (amé­nagé par le Français Charles Thays, égale­ment créa­teur du jardin botanique de la ville), sur lequel est implan­té le musée his­torique nation­al.

Plus anec­do­tique­ment, on pour­ra faire un détour par le coin des rues Chile et Defen­sa, où on a érigé un mon­u­ment à la célèbre Mafal­da, per­son­nage de bande dess­inée de Quino, rési­dant à San Tel­mo tout comme son héroïne !

Mon­u­ment à Mafal­da

Autres curiosités : la Casa min­i­ma, étrange mai­son très étroite du pas­sage San Loren­zo, et le Zan­jón de Grana­dos, vieille demeure du XVIème siè­cle, un des rares ves­tiges d’époque encore debout (presque en face de la précé­dente, dans la rue Defen­sa).

La casa min­i­ma. La petite blanche sur la droite.

Mais une sim­ple déam­bu­la­tion (avec une pause rafraichisse­ment au Fed­er­al, quand même) vous emmèn­era dans une autre Buenos Aires, touris­tique certes, mais d’une émou­vante nos­tal­gie.

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Sit­u­a­tion générale, San Tel­mo :

Eaux-fortes de Buenos-Aires

On me dira, un auteur né en 1900 et mort en 1942, bon­jour la décou­verte ! Je suis bien d’accord, Rober­to Arlt, auteur d’origine ger­mano-ital­i­enne, n’est pas un petit nou­veau sur le marché lit­téraire argentin. Mais je suis à peu près sûr de mon coup : per­son­ne ici, ou presque, n’en aura enten­du par­ler.

Il faut dire que décéder à 42 ans (crise car­diaque), ça ne laisse pas vrai­ment le temps d’empiler une œuvre bien con­séquente. Mais la sienne n’en a pas moins mar­qué pro­fondé­ment l’histoire lit­téraire de son pays. Il a pub­lié en tout 5 romans (tous traduits en français, ce qui est tout de même à not­er), 7 pièces de théâtre et 2 recueils de nou­velles. Sans par­ler des pub­li­ca­tions posthumes, recueil­lies à par­tir de textes retrou­vés.

Il fait donc incon­testable­ment par­tie des écrivains argentins majeurs du XXème siè­cle, et, de vivre plus longtemps, aurait sans doute été inclus dans la liste des clas­siques, au même titre que Borges, Saba­to et Cor­tazar, par exem­ple. En tout cas, c’est mon avis !

L’œuvre que je préfère, et qui fait par­tie de mes livres de chevet, pour repren­dre cette for­mule éculée (vous en avez beau­coup, vous, des livres choi­sis posés en per­ma­nence près de votre lit ?), n’est ni un roman ni une pièce de théâtre, mais un recueil de textes écrits pour le quo­ti­di­en « El Mun­do » entre 1928 et 1933, « Agua­fuertes porteñas », en français « Eaux-fortes de Buenos-Aires ».

Il s’agit de cour­tes vignettes décrivant des sit­u­a­tions, des per­son­nages typ­iques, des expres­sions locales, des com­porte­ments soci­aux, ou encore l’évolution physique d’une ville qu’il con­nais­sait d’autant mieux qu’il ne l’a pra­tique­ment jamais quit­tée.

Écrites dans un style très coulé, alerte, à la fois drôle, nos­tal­gique et émou­vant, elles sont un témoignage pré­cieux du Buenos Aires des années 30, une ville alors en plein change­ment dus aux pro­grès tech­niques, à l’apport de l’immigration européenne, et aux soubre­sauts poli­tiques.

Voici le résumé qu’en donne le site « Babe­lio » :

Écrites entre 1928 et 1933, ces chroniques sont autant d’in­stan­ta­nés, de tableaux courts de la cap­i­tale argen­tine, de ses habi­tants, de ses cou­tumes et de son rythme.
Car il y a bien une faune et une flo­re par­ti­c­ulières à l’en­droit : ses jeunes oisifs plan­tés sur leur per­ron, ses chantiers de con­struc­tion pil­lés de leurs briques, ses maisons de tôle ondulée aux couleurs passées.
Chaque curiosité de Buenos Aires fait l’ob­jet d’une eau-forte, petit bijou lit­téraire savam­ment ryth­mé par un auteur qui n’a peur ni des écarts de lan­gage ni des mélanges peu ortho­dox­es.

Pour (j’espère) vous don­ner envie, je vous joins quelques extraits ici. Ils sont traduits par mes soins, mais vous trou­verez l’ou­vrage com­plet aux édi­tions Asphalte, avec l’excellente tra­duc­tion d’Antonia Gar­cía Cas­tro.

C’était mon petit con­seil de lec­ture pour les vacances !!

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Autres œuvres nota­bles traduites :

Les Sept fous (Ed. Bel­fond)

Les lance-flammes (Ed. Bel­fond)

Bars remarquables à Buenos Aires

Aujourd’hui, je vous pro­pose d’aller faire la tournée des bars.

En effet, par­mi les dif­férentes curiosités à ne pas man­quer à Buenos Aires, out­re les fan­ions habituels que de toute façon vous ne raterez jamais, car ceux-là, on en par­le partout, il y a un cir­cuit bal­isé qui con­tentera tous les ama­teurs de plaisirs un tan­ti­net rétros, mais eux, par­faite­ment authen­tiques.

La cap­i­tale argen­tine s’est dotée d’un label spé­ci­fique : les bars, ou cafés, «nota­bles». A savoir, tout une liste de bars, de cafés, de brasseries et de «con­fiterías» anciens ou plus récents, con­servés dans leur décor his­torique et dis­tin­gués pour cela et/ou pour leur archi­tec­ture ou leur impor­tance cul­turelle et sociale. Leur nom­bre est assez con­séquent: on compte un peu plus de 60 lieux label­lisés !

On a donc que m’embarras du choix, et du quarti­er, puisqu’ils sont dis­per­sés sur à peu près toute l’agglomération.

Naturelle­ment, je ne les ai pas tous vis­ités ! A mon act­if, je n’en compte qu’une quin­zaine, ce qui n’est déjà pas mal ! (Et sans excès, c’est juré. D’autant que la plu­part font aus­si restau­rant !).

Il serait long et un peu fas­ti­dieux, sans doute, de bross­er le por­trait de cha­cun en l’assortissant d’un (même bref) his­torique. Je vous ai déjà par­lé dans ce blog du fameux «La Biela», où les écrivains Jorge Luis Borges et Adol­fo Bioy Casares avaient l’habitude de se retrou­ver.

Borges était égale­ment habitué d’un autre bar fameux, le «Tor­toni», situé non loin du Palais prési­den­tiel, avenue de Mayo. Celui-ci peut-être com­paré, dans l’esprit plus que dans le décor, au parisien «Café de flo­re».

Le Tor­toni, avant de devenir un lieu de pèleri­nage pure­ment touris­tique, a longtemps été le ren­dez-vous de tout ce que Buenos Aires comp­tait d’intellectuels, de poètes, de chanteurs et autres célébrités, qu’à défaut de pou­voir encore ren­con­tr­er assis à une des tables, on croise désor­mais accrochés aux murs du petit musée du sou­venir qu’il ren­ferme. Voir plus bas, n°4.

En voici quelques uns, en images, avec la cer­ti­tude qu’ils vous don­neront envie d’en pouss­er la porte, à l’occasion d’un prochain voy­age au pays des gau­chos. Bon, peut-être seule­ment quand Milei aura été débar­qué du Palais prési­den­tiel, on va devoir patien­ter un peu avant que le pays revi­enne au calme et à la sta­bil­ité poli­tique et économique, mais après lui, les bars remar­quables seront tou­jours là ! Enfin, on peut espér­er qu’au moins ça, il n’y touchera pas !

1. Le Federal (1864)

Situé dans le quarti­er his­torique de San Tel­mo, qui compte plusieurs de ces bars remar­quables. Fin XIXème, ce bar était noté comme «magasin/débit de bois­sons», car il fai­sait égale­ment ce qu’on appellerait chez nous «épicerie». Ce n’est plus le cas aujourd’hui, c’est un bar-brasserie. Out­re le mobili­er ancien, tout en bois, on notera le comp­toir atyp­ique et très ouvragé, ain­si qu’aux murs, une for­mi­da­ble col­lec­tion de pub­lic­ités anci­ennes. Adresse : coin des rues Car­los Cal­vo et Perú.

 

2. Café de la Poesía (1982)

Même quarti­er, cette fois au coin (en Argen­tine, les bars sont très sou­vent au coin) des rues Chile et Bolí­var. Celui-là est net­te­ment plus récent que les autres, mais il a la par­tic­u­lar­ité, comme son nom l’indique, d’avoir été le ren­dez-vous des plus grands poètes argentins, comme Juan Gel­man, Olga Oroz­co ou Ale­jan­dra Pizarnik. Il a d’ailleurs été fondé par l’un d’entre eux, Rubén Derlis (1938). Très beau décor égale­ment, une des chou­ettes ambiances du quarti­er.

3. Bar musée « Simik », appelé aussi «Bar Palacio» (Début XXème — 2001)

On change com­plète­ment de quarti­er, pour se trans­planter non loin du célèbre cimetière de la Chacari­ta, pen­dant plus pop­u­laire de celui de la Reco­le­ta, le Père-Lachaise argentin. Ce bar est une véri­ta­ble cav­erne d’Ali Baba des ama­teurs de pho­togra­phie. Il expose, tant dans les vit­rines qui ser­vent à cloi­son­ner de petites alcôves dis­crètes qu’à l’intérieur même des tables vit­rées, une impres­sion­nante col­lec­tion d’appareils de tous gen­res et toutes épo­ques. S’il ne pro­pose plus d’ateliers-photo comme autre­fois, il s’y organ­ise régulière­ment des expo­si­tions tem­po­raires et des con­férences. Le bar lui-même, appelé Bar Pala­cio,  existe depuis le début du XXème siè­cle ; sa ver­sion «musée-pho­to», elle, a été amé­nagée en 2001 par le pho­tographe Ale­jan­dro Simik. Adresse : coin des rues Fed­eri­co Lacroze et Fra­ga (Voir aus­si la pre­mière pho­to de l’ar­ti­cle).

4. Le Tortoni (1855)

S’il n’y en avait qu’un à vis­iter, ce serait celui-là. Le plus ancien (parait-il) et surtout le plus célèbre. Comme je le dis­ais en intro­duc­tion, on pour­rait le com­par­er au «Flo­re» de Paris. En vous instal­lant à une des tables, il y a des chances pour que vous posiez vos postérieurs sur la même chaise que, pêle-mêle, Julio Cor­tazar, Jorge Luis Borges, Lui­gi Piran­del­lo, Fed­eri­co Gar­cía Lor­ca, Car­los Gardel ou Arthur Rubin­stein. Excusez du peu. Bon, main­tenant, vous allez surtout vous asseoir au milieu des autres touristes, et par­fois après avoir fait la queue pen­dant trois bons quarts d’heure sur le trot­toir. Lui aus­si est devenu une sorte de musée. A not­er quand même qu’on peut y assis­ter à des spec­ta­cles de tan­go, cer­tains soirs.

5. Confitería Ideal (1912)

C’est le moment d’expliquer ce qu’est, en Argen­tine, une « con­fitería ». Rien à voir avec une con­fis­erie, ou un marc­hand de con­fi­tures. Une con­fitería, c’est un genre de salon de thé. En général, un local présen­tant un cachet supérieur à celui d’un bar ou d’une brasserie ordi­naires. Il en existe tout un tas à Buenos Aires. Voir plus bas égale­ment la con­fitería «Las Vio­le­tas». La Ide­al a été conçue au départ comme un bar glac­i­er. Puis, dans les années 70, on l’a trans­for­mée un temps en salle de bal, prof­i­tant de la sur­face immense de sa salle prin­ci­pale. Le cinéaste Alan Park­er s’en est servi de décor pour son film « Evi­ta » sur Eva Perón, avec Madon­na dans le rôle-titre. On la trou­ve en plein cen­tre, dans la rue Suipacha, à deux pas de l’obélisque de l’Avenue du 9 de julio.

6. El Gato negro (1927)

Ce n’est pas à pro­pre­ment par­ler un bar, mais d’abord et avant tout, une bou­tique his­torique d’épices, de café et de thé. Mais le local pos­sède quelques tables, et fait salon de thé. On y déguste pâtis­series et tous types de bois­sons en humant les par­fums des pro­duits en vente dans la bou­tique, c’est très agréable. La déco n’a pas changé depuis sa fon­da­tion, et si vous cherchez des idées de cadeaux sym­pas et pas trop chers, c’est ici ! Sur l’avenue Cor­ri­entes (n° 1669), le Broad­way local, avenue des théâtres, des ciné­mas et des bouquin­istes.

7. Confitería Las Violetas (1884)

On dit que c’est l’endroit préféré des Portègnes, les habi­tants de Buenos Aires. C’est quand même assez éloigné du cen­tre, ceci dit. Mais ça vaut le détour, c’est absol­u­ment mag­nifique. Vit­raux, bois­eries, mar­bre et mobili­er parisien. Un mon­u­ment his­torique entre tous. Élue plus beau bar remar­quable de Buenos Aires en 2017. Comme le Tor­toni, c’est sou­vent bondé. Mais on ne fait pas la queue. Adresse : coin des Avenues Medra­no et Riva­davia. Sta­tion de métro Cas­tro Bar­ros, direct par la ligne A depuis la Plaza de mayo.

8. Le Petit Colón (1978)

C’est un de mes préférés, avec le Fed­er­al et la Biela. Pas très ancien, mais pour­tant, on dirait bien. Situé, comme son nom l’indique, tout près du teatro Colón, le prin­ci­pal théâtre de la ville. Très parisien dans l’esprit, avec ses bois­eries, son bar mi-gran­it mi-bois, et ses guéri­dons.

9. Paulín (1988)

Celui-ci non plus n’est pas très ancien, mais j’adore son ambiance. Le lieu est très atyp­ique : le bar en grand U occupe tout le cen­tre de la salle étroite, et on s’installe sur des tabourets tout autour pour con­som­mer tapas, sand­wich­es et bois­sons. Ils ont une excel­lente cave à vins, qui vous fera faire le tour des meilleurs crus argentins ! Celui-là est en plein cen­tre, presque au coin de la rue Sarmien­to et de la célèbre rue pié­tonne et com­merçante Flori­da.

10. Bar Sur (1967)

Le plus mythique de tous les bars de tan­go. Situé à la lisière du quarti­er San Tel­mo, on peut y assis­ter à des spec­ta­cles tous les soirs, jusqu’au petites heures du matin. L’écrivain Espag­nol Manuel Vazquez Mon­tal­bán en a fait un des décors prin­ci­paux de son roman «Le quin­tette de Buenos Aires» (Série Pepe Car­val­ho). Le célèbre détec­tive vient y écouter régulière­ment la chanteuse Adri­ana Varela. C’est assez petit, et donc très intimiste.

 

Voilà pour un petit échan­til­lon des «bô bars» de la cap­i­tale argen­tine. Vous pour­rez en retrou­ver bien d’autres sur ce site : https://turismo.buenosaires.gob.ar/es/article/bares-notables, que je vous invite à con­sul­ter, même si les courts résumés de présen­ta­tion sont, évidem­ment, en espag­nol. Mais là, la liste est ‑presque — exhaus­tive !

 

Théorie du “crétinfluenceur”

Il y a quelque temps, nous vous par­lions ici des con­séquences du tourisme de masse sur des lieux qui autre­fois étaient encore “sauvages”, autrement dit, préservés de l’in­tru­sion destruc­trice de l’ho­mo-tur­is­ti­cus.

On peut d’ailleurs se deman­der si de tels lieux exis­tent encore, tant notre planète est aujour­d’hui par­cou­rue, pho­tographiée, car­tographiée, dans ses plus petits détails. La notion de “Ter­ra incog­ni­ta” n’a plus aucun sens pour le globe du XXIème siè­cle.

Aujour­d’hui, il est pos­si­ble d’at­tein­dre en quelques heures n’im­porte quel coin le plus reculé de la planète, de le pass­er au crible de nos télé­phones porta­bles, et d’en rap­porter l’im­mense sat­is­fac­tion de pou­voir dire, et mon­tr­er, que “nous y sommes allés”.

J’y suis allé — 1 : La Terre de Feu !

Mais qu’en aura-t-on rap­porté, juste­ment, sinon une col­lec­tion de pho­tos plus ou moins réussies, preuve ultime de notre présence en ces lieux for­cé­ment extra­or­di­naires et surtout, réservés à quelques hap­py few, dont nous faisons donc par­tie ?

Quels con­tacts, quelles réflex­ions, quelles impres­sions, quelles leçons ? Voy­age-t-on pour con­tem­pler ébahi le spec­ta­cle du monde, ou pour se don­ner en spec­ta­cle au monde ébahi ?

Le Parisien se pho­togra­phie devant le Taj-Mahal, le Japon­ais devant la Tour Eif­fel, le Russe au pied des Chutes du Nia­gara, et le Cana­di­en en com­pag­nie des lions du Trans­vaal. L’im­por­tant, c’est de mon­tr­er qu’on y est allé. On fait même des self­ies, tout sourire dehors, devant le por­tail d’Auschwitz.

C’est juste­ment cela (les self­ies à Auschwitz) qui a con­duit le jour­nal­iste argentin Julian Varsavsky à réfléchir sur ces nou­velles façons de voy­ager. Il a pub­lié récem­ment un arti­cle reprenant des extraits de son livre “Via­je a los paisajes invis­i­bles: de Antár­ti­da a Ata­ca­ma” (Voy­age à l’in­térieur des paysages invis­i­bles : de l’Antarc­tique à l’At­a­ca­ma). Avec une théorie intéres­sante : celle du “Bolude­cencer”, con­trac­tion du mot argentin “Bolu­do” (crétin) et de l’anglais “Influ­encer”. En français, cela don­nerait donc à peu près : “crét­in­flu­enceur”.

En voici quelques pas­sages.

Théorie du “crétinfluenceur”, échelon supérieur du touriste.

Le chroniqueur du XXIème siè­cle con­tem­ple une planète révélée. Mais seule­ment en super­fi­cie. S’il ne creuse pas l’abstrait, s’il ne radi­ogra­phie pas l’espace infran­chiss­able, il ne fera qu’authentifier ce qui est déjà con­nu pour (se) don­ner à voir : le voy­age n’est plus qu’un recueil d’anecdotes. Il se trans­formera ain­si en un nou­veau voyageur virtuel, avec un smart­phone comme organe sen­si­tif : l’influenceur, éch­e­lon supérieur du touriste.

Voy­ager pour racon­ter est devenu plus com­plexe. Les pro­grès dans le trans­port se sont accélérés et les coûts ont chuté : plus un coin de la planète n’est inac­ces­si­ble. Mais il est ardu de trou­ver un endroit dont on ne saurait encore presque rien. La révo­lu­tion dig­i­tale n’avait pas encore eu lieu lorsque Levi-Strauss a dit “j’aimerais avoir vécu au temps des vrais voy­ages”. Si l’intérêt prin­ci­pal des voy­ages était la ren­con­tre avec des incon­nus, celle-ci n’est plus pos­si­ble : il n’existe plus de Ter­ra incog­ni­ta, mais seule­ment une Ter­ra dig­i­tal­is.

Dans l’espace dig­i­tal nous voy­a­geons sans bouger : nous arrivons avant d’être par­tis. Le regard voy­age par la fenêtre : c’est le win­dow­ing. L’arrivée à des­ti­na­tion post-mod­erne – libérée des lois de la physique – est l’exact con­traire du débar­que­ment tumultueux : asep­tisé, aus­si plat que l’écran et très prévis­i­ble. La tra­ver­sée n’a ni goût ni odeur, elle n’est qu’images et sons. Mais si l’arrivée se fait in situ, en chair et en os, elle ne fait que con­firmer ce qui nous était promis. L’impossibilité de ren­con­tr­er l’inexploré, en revanche, devient un défi qui nous est lancé. Il s’agit alors, plus que jamais, de voir au-delà du déjà-vu.

(…)

Si voy­ager rend les hommes dis­crets – c’était l’idée de Cer­van­tès – le “phono-sapi­ens” empileur de des­ti­na­tions de voy­age réduit son extéri­or­ité à un sim­ple cadre abri­tant sa jouis­sance. Rien de nou­veau dans le voy­age van­i­teux : ce qui en est sig­ni­fi­catif est de voir com­ment le corps voyageur se super­pose au paysage de la pho­to. Et réduit son regard à une suc­ces­sion addic­tive de self­ies et de tweets.

C’est pour cela que le crét­in­flu­enceur ne crée pas un véri­ta­ble réc­it : il énumère des infor­ma­tions. Il voy­age pour se voir et se faire voir, se regarde à tra­vers sa main-nom­bril-miroir-écran plas­ma où l’autre n’est pas là, sinon en tant que décor exo­tique. C’est le voy­age insta­gram­ma­ble en tant que spec­ta­cle du “moi” d’un Nar­cisse équipé d’une valise, qui surfe sur des ves­tiges et des par­adis. Son réc­it hyper­frag­men­té est une suite bien con­trôlée de sur­ex­po­si­tions et de ver­tiges, en pleine chas­se aux likes. Il cap­ture son voy­age plutôt que d’en savour­er l’expérience. Le self­ie devient le moteur qui aide à escalad­er les mon­tagnes.

J’y suis allé — 2 : là-haut dans les Andes !

(…)

Le voyageur en mode self­ie masque tout der­rière sa cen­tral­ité. Puis il revient chez lui sans avoir changé, mais avec un petit dra­peau plan­té sur son planis­phère dig­i­tal : il se met alors à col­lec­tion­ner les “like”. “Nous voy­a­geons partout sans en tir­er aucune expéri­ence”, a écrit Byung Chul Han.

(…)

L’alpiniste roman­tique du tableau de Cas­par Friedrich – Le voyageur con­tem­plant une mer de nuages – regarde avec fas­ci­na­tion l’abîme devant lui, de dos par rap­port au spec­ta­teur. Son suc­cesseur fut le touriste mod­erne qui sim­ple­ment se retour­na pour se trou­ver face à l’objectif du pho­tographe. Au XXIème siè­cle le crét­in­flu­enceur a tourné l’appareil vers lui et n’a plus cessé de s’autoportraiturer. Dans une ver­sion plus extrême, il accroche la GoPro à son casque, comme un troisième œil, il saute dans l’abîme revê­tu de son wing­suit, et filme sa pro­pre mort.

Le cyber­voyageur ne perd pas de temps : il zappe avec son corps. Il regarde, puis s’en va. Il s’ennuie avec frénésie et son pub­lic égale­ment. C’est un gourmet fugace qui ne prend pas le temps de réfléchir, mais qui adore méditer face à la mer. Il exige de l’animation, de la dis­trac­tion jusqu’à l’épuise­ment. (…) Il lance en direc­tion de son pub­lic des mes­sages sans aspérité, une aimable cyberem­pathie bien lisse qui vise à sig­naler que “tout se vaut”. Mais il n’y a pas d’altérité sans malaise. L’autre ne se coule pas facile­ment dans le moule du “nous” : il génère résis­tance et fric­tions.

(Tra­duc­tion arti­sanale de l’au­teur de ce blog !)

*

L’ar­ti­cle com­plet dans le quo­ti­di­en Pagina/12 : https://www.pagina12.com.ar/703258-teoria-del-boludencer-etapa-superior-del-turista

Le livre de Julian Varsavsky : Via­je a los paisajes invis­i­bles: de Antár­ti­da a Ata­ca­ma (A.hache, 2023)-Primer pre­mio FNARTES (No fic­ción).

Un petit arti­cle sur les self­ies à Auschwitz :
https://www.numerama.com/politique/476837-le-memorial-dauschwitz-nest-pas-contre-les-selfies-instagram-mais-appelle-a-la-decence.html

Musée du Palais des eaux — Buenos Aires

El Chaltén, victime du surtourisme ?

L’autre jour, nous par­lions des grands espaces de Patag­o­nie, et de la grande soli­tude de cer­tains de ses habi­tants.

Pour­tant, pour­tant, la Patag­o­nie, mal­gré son mil­lion de km² et sa steppe immense, n’est pas for­cé­ment à l’abri du mal qui ronge les plus beaux paysages plané­taires, de Venise à l’ile de Koh Lan­ta en pas­sant par les Ever­glades et la Grande Muraille de Chine : le sur­tourisme.

Il y a seule­ment 40 ans, le vil­lage d’El Chaltén n’existait même pas. La zone était déjà con­nue en revanche des ama­teurs de grimpe : c’est là que se trou­ve un des plus mythiques som­mets du monde, le mont Fitz Roy. Un pic de 3405 mètres d’altitude, mais extrême­ment dif­fi­cile d’accès et célèbre entre autres pour être pra­tique­ment tou­jours noyé dans les nuages, ce qui a le don d’exciter pas mal de pho­tographes ama­teurs en mal d’images rares : le pic ne se décou­vre qu’en de très rares occa­sions ! (Voir tout en bas de l’ar­ti­cle).

Peu à peu, le site a attiré égale­ment un nom­bre de plus en plus grand de trekkeurs. La mon­tagne ici est mag­nifique, par sa végé­ta­tion unique d’espèces endémiques, comme le coihue ou le ñire, ou le fameux calafate, qua­si-emblème de la région, dont les fruits sont comestibles. (La tra­di­tion dit d’ailleurs que si vous en con­som­mez, vous vous assurez de revenir un jour en Patag­o­nie !). Et par ses lacs d’altitude, très nom­breux, égale­ment, comme ci-dessous le lac Capri, ou lagu­na del pato (lac du canard).

Lago Capri, avec au fond le Fitz Roy dans les nuages

C’est ain­si qu’en 1985, à la fois pour dévelop­per le peu­ple­ment de ce coin isolé et mieux accueil­lir les touristes, a été fondé de toutes pièces le vil­lage d’El Chaltén, au pied du Fitz Roy, à une dizaine de kilo­mètres de la fron­tière avec le Chili, en pleine Cordil­lère des Andes. Et ce, mal­gré l’opposition farouche du directeur de l’administration des parcs nationaux de l’époque.

Local­i­sa­tion d’El Chaltén — Province de San­ta Cruz

Le développe­ment du vil­lage com­mença assez lente­ment, puis tout s’emballa subite­ment, par le phénomène bien con­nu du « bouche à oreille ».

En 1991, six ans après sa fon­da­tion, El Chaltén comp­tait seule­ment 41 habi­tants, pour la plu­part des fonc­tion­naires et des gen­darmes. En 2001, on était passé à 371. 10 ans plus tard, en 2011, ce chiffre avait été mul­ti­plié par un peu plus de qua­tre : 1671 habi­tants ! Et aujourd’hui, on frise les 3000.

C’est qu’entre temps, trekking, alpin­isme et sim­ple tourisme d’excursion se sont con­sid­érable­ment dévelop­pés. De plus en plus nom­breuses sont les agences qui pro­posent aux touristes des séjours tout com­pris, et ce même depuis Buenos Aires ! Mais surtout depuis un autre vil­lage touris­tique, plus ancien, El Calafate, situé à trois heures et demie de route plus au sud et point de départ des excur­sions vers les plus impres­sion­nants glac­i­ers du monde !

Glac­i­ers, paysages épous­tou­flants, grands espaces et développe­ment du tourisme de ran­don­née : tout y est pour assur­er à El Chaltén un suc­cès qui, d’abord con­fi­den­tiel, est en train de devenir plané­taire.

Paysage — Envi­rons d’El Chaltén

A tel point que le vil­lage com­mence à souf­frir sérieuse­ment, comme d’autres endroits, d’un sur­tourisme par­ti­c­ulière­ment pré­da­teur. Car aujourd’hui, les 3000 habi­tants réguliers doivent partager l’espace avec un nom­bre moyen de plus de 6000 touristes quo­ti­di­ens. Des touristes dont il faut accueil­lir les bus et les voitures, les loger, les nour­rir, tout cela en ten­ant compte de toutes les con­traintes liées à la con­fig­u­ra­tion mon­tag­narde de l’endroit. Des touristes qui, de sur­croit, ont générale­ment un porte­feuille beau­coup plus gar­ni que les autochtones, ce qui n’est pas sans inci­dence sur le coût de la vie.

Un des prin­ci­paux prob­lèmes, comme partout, c’est celui du loge­ment. Le manque cru­el de ter­rains exploita­bles, ain­si que la forte demande de loge­ments touris­tiques (gîtes, hôtels) dimin­ue forte­ment l’offre en direc­tion des habi­tants réguliers, dont beau­coup en sont réduits à loger dans des mobils-homes (on en compte plus de 400 habités par des autochtones !), faute de place et/ou de revenus suff­isants.

Or ces habi­tants-là sont pour­tant indis­pens­ables au bon fonc­tion­nement de la vie quo­ti­di­enne d’El Chaltén : ce sont des enseignants, des com­merçants, des guides de mon­tagne, des fonc­tion­naires de l’administration !
Par ailleurs, cer­taines infra­struc­tures n’ont pas suivi le développe­ment trop rapi­de du tourisme. Ain­si, le trop plein d’eaux usées, que l’usine de retraite­ment locale ne suf­fit plus à absorber (elle a été prévue pour 3000 habi­tants, pas pour 10000 !) se déverse en grande par­tie dans les riv­ières, cau­sant des dom­mages impor­tants à l’environnement, qui est pour­tant le fonds de com­merce du lieu !

Est-il vrai­ment souten­able, par ailleurs, de par­venir à entretenir et sur­veiller les 20 000 hectares et les 113 kilo­mètres de sen­tiers du secteur avec seule­ment 2 garde-forestiers et 5 can­ton­niers ?

El Chaltén, vic­time de son suc­cès, va-t-il être con­traint, comme tant d’autres, de recourir à des mesures lim­i­ta­tives ? En Argen­tine, où pour­tant le nom­bre de sites survis­ités com­mence à aug­menter de façon alar­mante (Chutes d’Iguazú, Ushua­ia, pénin­sule de Valdez, parc naturel des Glac­i­ers) la ques­tion ne se pose pas encore. D’ailleurs, le tourisme, poli­tique­ment par­lant, est vis­i­ble­ment loin d’être une pri­or­ité. Ou plutôt si : l’essentiel est qu’il con­tin­ue à engranger des recettes. L’environnement, dans ce pays où l’écologie poli­tique en est encore à la préhis­toire, et privée de mou­ve­ments dignes de ce nom, reste un détail nég­lige­able, et nég­ligé, des pro­grammes élec­toraux.

*

Arti­cle source : “El Chaltén, le vil­lage de Patag­o­nie qui attire des mil­liers de touristes, men­acé par sa crois­sance ver­tig­ineuse” (en espag­nol).

Et en bonus, le som­met du mont Fitz Roy, mirac­uleuse­ment débar­rassé de son brouil­lard qua­si per­ma­nent, mais dans le loin­tain ! (A pro­pos du Mont Fitz Roy : les Argentins préfèr­eraient qu’on le nomme “Mont Chaltén” (Cer­ro Chaltén, en espag­nol), de son nom indi­en d’o­rig­ine, plutôt que par ce nom don­né par un explo­rateur en l’hon­neur d’un nav­i­ga­teur anglais ! Mais pour le moment, même sur les cartes, il reste “Fitz Roy” !)

Solitudes patagonniennes

La Patag­o­nie, ses grands espaces, sa steppe mag­nifique, ses ñan­dus (sorte d’autruche, en plus petit), ses lacs pais­i­bles, ses glac­i­ers géants… N’en jetez plus, pour décrire un ter­ri­toire aus­si vaste, et aus­si beau, on a écrit des tas de livres, avec et sans pho­tos (mais surtout avec), que vous trou­verez dans les rayons de toute bonne librairie qui se respecte.

Ce dont je veux vous par­ler aujourd’hui, moi, c’est d’un aspect de la Patag­o­nie auquel on pense un peu moins, en tant que touriste de pas­sage qui va revenir à la foule de son pays, de sa ville, au pire, de son vil­lage.

Parce que la Patag­o­nie, cette région immense qui s’étend de La Pam­pa au nord jusqu’à la Terre de Feu et la célébris­sime Ushua­ia, ville dite «la plus aus­trale  du monde», au sud, 1 mil­lion de km², c’est aus­si, juste­ment à cause de ses grands espaces, une terre de grande soli­tude ! Tous ceux qui l’ont par­cou­rue de long en large peu­vent en témoign­er : ques­tion habi­tants et local­ités, ça ne se bous­cule pas. On peut rouler tran­quille, mais il ne faut pas tomber en panne d’essence !

Pour habiter la Patag­o­nie, en dehors de ses rares grandes villes (et encore, pas si grandes que ça), il faut aimer l’isolement. Mais il y a des ama­teurs. Ou, surtout, des nat­ifs, habitués aux rudes con­di­tions de vie qu’entraine l’éloignement de toute civil­i­sa­tion urbaine. Des gens équipés pour la soli­tude et qui n’ont pas peur de vivre loin, très loin, comme on dit «au milieu de nulle part». Notion quand même assez large­ment rel­a­tive, nous autres hommes ayant un peu trop ten­dance à estimer que nulle part, c’est sim­ple­ment là où l’homme n’ a pas encore bousil­lé l’environnement.

Des gens sans lesquels, pour­tant, la tra­ver­sée de cette région plutôt inhos­pi­tal­ière serait net­te­ment moins con­fort­able. Des gens qui, juste­ment, la ren­dent un tout petit peu plus hos­pi­tal­ière, en ménageant sur le par­cours du voyageur per­du des petits îlots de chaleur et de civil­i­sa­tion qui l’aident à ne pas som­br­er tout à fait dans la déprime, et vien­nent le ras­sur­er sur l’existence de ses sem­blables, même au cœur de la «nada», du néant, comme on dit en espag­nol.

Les déserts de sables ont leurs oasis, la Patag­o­nie a ses relais improb­a­bles, qu’on ren­con­tre comme par hasard, au détour d’un virage, après des cen­taines de kilo­mètres de steppe et de prairies, pile au moment où on com­mençait à se dire qu’on resterait éter­nelle­ment pris­on­nier de cet espace infi­ni.

La Leó­na est située sur un bout de la fameuse route 40, que notre cama­rade Patrick R. a si bien décrite ici.

La Leona, par­tie hôtel.

Très exacte­ment, pile à mi-chemin entre El Calafate, au bord du Lago Argenti­no, petite ville con­nue des ama­teurs de glac­i­ers, et El Chaltén, local­ité très appré­ciée des trekkeurs. Entre les deux, le désert step­pique, pas un bled à l’horizon. Faut surtout pas avoir oublié le pain en ren­trant du boulot.

Sur la carte, il est indiqué qu’il s’agit d’un «parador deux étoiles», donc, d’un hôtel. Mais c’est bien plus que ça : hôtel de pas­sage, certes, mais égale­ment bar, restau­rant, épicerie, bou­tique de sou­venirs, aire de repos pour bus fatigués, et même musée !

Sit­u­a­tion La Leona

Les trois gérants, pour­tant, ont l’air heureux. Remar­quez, ici, ils voient quand même du monde : la route, très touris­tique, est fréquen­tée en toutes saisons. Mais juste­ment. Comme ils sont ouverts sept jours sur sept et 24h sur 24, la Leó­na est leur seul hori­zon. La ville «impor­tante» la plus proche, c’est Río Gal­le­gos, 80 000 habi­tants, 4 h de route. Tant pis pour le ciné.

Il paraitrait que Butch Cas­sidy et Sun­dance Kid s’y sont arrêtés, en 1905, dans leur fuite vers le Chili, après avoir braqué la Banque de Lon­dres à Río Gal­le­gos. C’est bien pos­si­ble. Les deux gang­sters avaient débar­qué en Argen­tine en 1901, fuyant la police état­suni­enne, et avaient fini par s’installer dans la province du Chubut, où la fameuse agence Pinker­ton a réus­si à les «loger», comme dis­ent les policiers. D’où la nou­velle cav­ale, ponc­tuée de quelques braquages, il faut bien vivre.

Le lieu a égale­ment servi de refuge aux grévistes de «La Patag­o­nia rebelde», en 1921. Grève mon­stre des ouvri­ers agri­coles exploités par les pro­prié­taires ter­riens, et réprimée dans le sang par le sin­istre colonel Varela. Il est aujourd’hui inclus dans la liste des sites du pat­ri­moine cul­turel et his­torique de la province (Le gîte, pas le colonel).

Plus au nord, dans la province de Chubut, on trou­ve un endroit qui lui ressem­ble pas mal, en plus isolé encore : Los Tamariscos. En français, les tamaris. La seule plante qui puisse pouss­er dans ce coin, avec la «paja bra­va», ou «coirón», la paille sauvage qu’on emploie par­fois pour recou­vrir les toits.

Là encore, il s’agit d’un gîte d’étape, égale­ment sur la route 40 (rien d’étonnant, cette route tra­verse toute l’Argentine de La Terre de feu jusqu’à la fron­tière avec la Bolivie !), mais encore plus per­du dans la steppe. Et bien moins touris­tique.

Ici, ne s’arrêtent que des camion­neurs, ou presque. Essen­tielle­ment Chiliens : la route 40 est la seule prat­i­ca­ble pour reli­er leur cap­i­tale, San­ti­a­go, au port de Pun­ta Are­nas :

Cer­cle rouge : los Tamariscos

La pro­prio, Lil­iana, a 64 ans et exploite le local avec son fils Max­i­m­il­iano. «Nous for­mons un vil­lage qui n’existe pas», dit-elle. Le bled le plus proche, 200 habi­tants, se trou­ve à 50 km de là. Gob­er­nador Cos­ta, 2500 habi­tants, à 120 km. Pour la cap­i­tale régionale, Raw­son, comptez 630 km. Pas d’électricité (groupe élec­trogène), pas de ligne télé­phonique, pas d’eau courante. Un pan­neau solaire per­met néan­moins de capter un sig­nal wi-fi : yahoo!, ils ont inter­net ! Leur unique lien avec le monde extérieur, dont ils font large­ment prof­iter les clients.

Les clients, donc, ce sont surtout des chauf­feurs, qui trou­vent là, sur leur inter­minable tra­jet, de quoi se repos­er, se restau­r­er et surtout, ren­con­tr­er des col­lègues et pou­voir com­mu­ni­quer avec leurs familles. Le gîte est ouvert, comme la Leó­na, tous les jours de l’année, de 8 h à 23 h. Et ce, depuis que le grand-père de Lil­iana l’a ouvert, en 1938. Il n’a pra­tique­ment subi aucun change­ment depuis : tout est d’époque ! «A part, pré­cise quand même Lil­iana, quelques travaux de réfec­tion suite à un acci­dent il y a cinq ans. Un chauf­feur s’est endor­mi et a per­cuté le gîte. Il fal­lait bien vis­er : nous sommes la seule mai­son dans tout ce désert !».

Comme à La Leó­na, on trou­ve de tout à Los Tamariscos : nour­ri­t­ure, bois­sons, mais aus­si tabac, con­serves, pom­mades anti-douleur, cou­ver­tures ther­miques, can­i­fs, et même une petite librairie ! Ce n’est pas vrai­ment un hôtel, les chauf­feurs dor­ment le plus sou­vent dans leur camion, mais Los tamariscos peu­vent néan­moins héberg­er, le temps d’une nuit, deux dormeurs égarés, sur des lits datant encore des débuts du local!

Dans ces par­ages soli­taires, il n’est pas rare, dit-on, de crois­er des fan­tômes. Les chauf­feurs par­lent ain­si d’une anci­enne sta­tion-ser­vice han­tée, où on entend des coups frap­pés à la porte, où les moteurs des camions démar­rent tout seuls. Ou encore d’un homme en noir par­courant la steppe, de pier­res se déplaçant sur la route, de boules de feu sur­volant le lit des riv­ières.
 

Mais Lil­iana n’a jamais peur, mal­gré l’extrême soli­tude. «La nuit quand je ferme, la route 40 me pro­tège». La route est ici le seul cor­don qui vous rat­tache à la vie.

*

Quelques sources qui m’ont aidé à écrire cet arti­cle :

Le site de La Leó­na : https://www.hoteldecampolaleona.com/portada.html

Quo­ti­di­en La Nación, 7-11-2023 : https://www.lanacion.com.ar/sociedad/somos-un-pueblo-de-dos-habitantes-el-parador-que-brinda-wi-fi-charla-y-una-cama-caliente-a-los-nid07112023/#/

(Vous y trou­verez plein de pho­tos de Los Tam­riscos)

La tradition du maté en Argentine

Mais qu’est-ce tu bois Doudou, dis-donc ? Un café glacé ? Un negroni ? Un cock­tail aux épices ?

Rien de tout cela. Ce que sirote cette jeune fille, c’est… du mate (pronon­cez maté, je ne vais plus met­tre l’accent dans l’article). Bon. Quand même, vous avez dû en enten­dre par­ler, même ici en France. Surtout si vous êtes un ama­teur de foot : il parait que l’international Français Antoine Griez­mann en est un grand con­som­ma­teur.

C’est bien un des rares Français, cela dit. Cette tra­di­tion, en vigueur chez les Paraguayens, Argentins, Uruguayens, Brésiliens et dans une moin­dre mesure Boliviens et Chiliens, n’est pas encore arrivée jusqu’à nous.

C’EST QUOI LE MATE ?

A la base, le mate, c’est une infu­sion. A savoir : de l’herbe et de l’eau chaude. D’ailleurs, mate, exacte­ment, c’est le nom du récip­i­ent. On ver­ra plus loin qu’il en existe de toutes sortes. La feuille hachée menu qu’on met dedans pour la faire infuser, ça s’appelle la yer­ba mate. Lit­térale­ment, l’herbe à mate. Logique.

La recette est sim­ple : on met une cer­taine quan­tité de feuille broyée dans le mate, puis on ajoute un peu d’eau chaude à chaque fois qu’on veut en boire une gorgée.

On aspire alors à l’aide de la bom­bil­la (lit­térale­ment «petite pompe») une sorte de paille en métal munie à son extrémité d’un petit fil­tre pour arrêter la feuille quand on aspire. On infuse donc, en quelque sorte, à la demande. On peut égale­ment infuser la feuille comme on le fait pour le thé ou le tilleul, par exem­ple, et boire le liq­uide dans une tasse. On appelle cela alors du  mate coci­do. Lit­térale­ment, du mate cuit. Bref, du mate infusé, puis passé.

D’OÙ VIENT CETTE TRADITION ?

A l’origine, ce sont les indi­ens Guara­nis qui buvaient ain­si l’herbe à mate. Ils vivaient sur le ter­ri­toire de l’actuel Paraguay. Les colons espag­nols en adop­tèrent ensuite la con­som­ma­tion, en con­statant les effets béné­fiques sur la san­té. L’herbe à mate con­tient de la caféine, elle est donc un excel­lent stim­u­lant. C’est égale­ment un bon diuré­tique, elle facilite la diges­tion, et con­tient un cer­tain nom­bre d’antioxydants.

Les Guara­nis la pre­naient en infu­sion (avec la bom­bil­la), mais égale­ment avaient l’habitude d’en mâch­er les feuilles, comme on le fait en Bolivie avec la coca. Les colons, quant à eux, ne gardèrent que la méth­ode de l’infusion.

A QUOI RESSEMBLE LA PLANTE ?

Sous forme d’arbuste, à ça :

De plus près :

Une fois broyée pour être infusée, à ça :

Son nom sci­en­tifique est Ilex paraguar­ien­sis. Ilex, parce qu’elle fait par­tie d’un ensem­ble de 400 plantes de cette famille, dont chez nous le houx est le seul exem­ple con­nu. Paraguar­ien­sis, on s’en doute, à cause de son ter­ri­toire d’origine.

Plus pré­cisé­ment, en ce qui con­cerne le ter­ri­toire, non pas le Paraguay pro­pre­ment dit, mais la région qu’on appelait jadis «Provin­cia Paraguar­ia», et qui s’étendait au XVI­Ième siè­cle bien au-delà des fron­tières du Paraguay actuel. En gros, du nord du Chili au sud du Brésil, en pas­sant par le nord-est argentin, l’Uruguay et bien enten­du, le Paraguay. Voilà pour la local­i­sa­tion des plan­ta­tions. Ailleurs, ça ne pousse pas.

En Argen­tine, la zone de cul­ture s’étend essen­tielle­ment sur la région de Misiones. Une région nom­mée ain­si parce que ce sont les mis­sion­naires jésuites espag­nols qui l’ont colonisée à par­tir du XVI­Ième siè­cle. Une région dev­enue très touris­tique, et pas seule­ment à cause du mate : c’est aus­si celle où se trou­vent les fameuses chutes de l’Iguazu :

C’est là  (Ne vous fiez pas au repère créé automa­tique­ment. J’ai entouré la région en vert) :

Depuis les pre­miers colons au XVI­Ième, le mate est devenu une véri­ta­ble insti­tu­tion dans les dif­férents pays où il est con­som­mé. C’est une bois­son de partage, essen­tielle­ment. On peut naturelle­ment boire son mate tout seul dans son coin, mais il est d’usage d’en faire prof­iter les autres, quand ils sont là.

Autrement, un mate = plusieurs con­som­ma­teurs. Comme pour le joint, on fait tourn­er ! Si si, avec la même paille/bombilla ! J’entends déjà crier les hygiénistes. Eh oui, on utilise le même instru­ment, et je vous jure qu’en Argen­tine, ça ne dégoute per­son­ne. A part en temps de COVID, il faut bien dire : pen­dant de très longs mois, les Argentins ont dû se faire une rai­son.

Les trois peu­ples les plus attachés à cette tra­di­tion sont : les Argentins, les Uruguayens (dont on pour­rait presque dire qu’ils sont des Argentins qui ont pris leur indépen­dance, tant ils se ressem­blent) et les Paraguayens, bien enten­du.

En Argen­tine, il est très fréquent de crois­er un homme, ou une femme, avec son mate dans une main, et son ther­mos d’eau chaude dans l’autre. On les fait suiv­re partout : au boulot, en balade, en vacances, dans le bus, etc… Je con­nais des Argentins qui siro­tent comme ça toute la sainte journée.

DIFFÉRENTS MODÈLES DE MATE

Pour déguster son infu­sion, il faut donc deux instru­ments indis­pens­ables : le mate et la bom­bil­la.
Le mate, d’abord. On peut utilis­er à peu près ce qu’on veut. Tra­di­tion­nelle­ment, il s’agit plutôt d’une « cal­abaza » (cale­basse), à savoir l’écorce séchée du fruit du cale­bassier. Ce site com­mer­cial en pro­pose tout un tas de mod­èles dif­férents. Voici par exem­ple celui que j’utilise :

Mais les Argentins utilisent toutes autres sortes de récip­i­ents : tass­es, gob­elets, grands ver­res, du moment que ça puisse per­me­t­tre d’infuser une quan­tité suff­isante d’herbe.

Idem pour les bom­bil­las : on en trou­ve de toutes sortes. Atten­tion cepen­dant: le fil­tre est indis­pens­able, sinon, on avale de la feuille et c’est désagréable ! Une sim­ple paille même en métal est donc formelle­ment décon­seil­lée !

COMMENT PRÉPARER SON MATE

En Argen­tine, pré­par­er le mate, ça se dit cebar el mate. Un verbe exclu­sive­ment local : dans le dico, à cebar, vous le trou­verez bien, mais pas dans sa sig­ni­fi­ca­tion argen­tine.

Voici un exem­ple de tuto sim­ple et très court (en français) pour bien pré­par­er son mate.

https://www.youtube.com/watch?v=m_fN8B4PaEQ

Insis­tons sur quelques points dévelop­pés dans ce tuto si on ne veut pas gâter son mate :

- Respecter la tem­péra­ture. Au-delà de 80°, vous allez obtenir un mate trop amer.

- Ne pas vers­er l’eau chaude sur l’ensemble de l’herbe, mais bien dans le petit puits tel qu’indiqué dans le tuto. Si on infuse toute l’herbe en même temps, là aus­si, vous obtien­drez une infu­sion trop amère.

- Lorsqu’on a ver­sé de l’eau, pas la peine d’attendre pour boire. L’infusion est immé­di­ate, ce n’est pas comme du thé !

- Ne pas oubli­er de bouch­er la bom­bil­la en haut quand on l’introduit dans le récip­i­ent. Sinon, vous allez avoir de la feuille à l’intérieur. De même, une fois la bom­bil­la intro­duite, ne la sortez plus !

- Après util­i­sa­tion, si vous avez util­isé une écorce de cale­basse, après l’avoir rincée, lais­sez-la séch­er à l’air, et surtout pas tête en bas, pour éviter qu’elle ne moi­sisse.

On peut ajouter ou non du sucre. En Argen­tine, il y a des ama­teurs de mate «amar­go» (amer, sans sucre), et d’autres qui le préfèrent «dulce», sucré. Cha­cun ses goûts.

OÙ SE PROCURER DE L’HERBE À MATE  ?

Beau­coup de bou­tiques de thé en vendent, bien sûr. En France cepen­dant, ils pro­posent surtout du mate brésilien. Pour trou­ver du mate paraguayen ou argentin, mieux vaut se ren­dre dans des bou­tiques spé­cial­isées dans les pro­duits sud-améri­cains. Ce site recense quelques adress­es dans les grandes villes français­es, mais il ne con­cerne que son pro­pre mate bio.

On peut égale­ment trou­ver des mag­a­sins pro­posant des mar­ques con­nues en Argen­tine, comme le célèbre Taragüi, le plus ven­du en Argen­tine. Autres mar­ques con­nues : CBSé, Aman­da, Rosa­monte (A Bor­deaux, je me four­nis­sais soit à la Mai­son du Pérou, 20 rue Saint Rémi, soit à la bou­tique Ici Argen­tine, 84 Boule­vard Wil­son et 21 rue des Bahutiers. Les deux pro­posent du mate argentin).

 

(On remar­quera sur ces pho­tos qu’il existe deux qual­ités de yer­ba mate : «sin palo» et «con palo». La dif­férence ? Dans le pre­mier cas, qual­ité pre­mi­um, on n’a gardé que la feuille, dans le sec­ond, on a lais­sé les tiges)

Dans les super­marchés, on ne trou­ve – quand il y en a – que du mate en sachets, pour faire des infu­sions type tisane. Mais ça pour­ra vous don­ner une idée du goût !

Atten­tion à ne pas met­tre trop cher : en principe, le mate est beau­coup moins cher que le thé. Heureuse­ment, car on en utilise beau­coup plus à la fois ! En Argen­tine aujourd’hui, il coute à peu près l’équivalent de 5€ le kilo. En France, la mai­son « Palais des thés », par exem­ple, pro­pose du brésilien à 6€ les 100g. Comme vous le voyez, la tra­ver­sée de l’Atlantique se paie très cher ! Mais on peut trou­ver des paque­ts de 500g pour 8 à 10€ dans cer­taines bou­tiques moins hup­pées !

Il ne vous reste plus qu’à vous pro­cur­er le matériel (on trou­ve de tout en ligne !) et à ten­ter l’ex­péri­ence !

*

A lire égale­ment sur ce blog, con­cer­nant les tra­di­tions, clichés et autres points d’in­térêts par­ti­c­uliers :

Quelques instan­ta­nés sur Buenos Aires

Le car­net de route de  Patrick Richard.

Quelques clichés sur l’Ar­gen­tine.

 

Quelques clichés sur l’Argentine

Des mythes

Il faut tou­jours se méfi­er des mythes, et les regarder avec une cer­taine dis­tance. Surtout en ce qui con­cerne les mythes « nationaux », qui ont vite fait, si on n’y prend garde, de se trans­former en clichés. Quelques exem­ples près de chez nous, avant de tra­vers­er l’Atlantique.

Tenez, rien que la Bre­tagne. Qu’est-ce qui la car­ac­térise le plus sou­vent, ques­tion graphique ? La coiffe bigoudène, bien sûr ! Vous savez, cette coiffe en forme de boite de bouteille de whisky qui inter­dit à celle qui la porte de con­duire une voiture ! Des coiffes, la Bre­tagne en compte des cen­taines de mod­èles, et le bigouden est loin d’être le plus authen­tique, et le plus ancien. Et il a été assez peu porté, finale­ment.

Ou encore, les cor­ri­das et les castag­nettes espag­noles, certes emblé­ma­tiques du sud du pays, mais beau­coup moins, voire pas du tout, des régions du nord, comme la Gal­ice et les Asturies, de cul­ture net­te­ment plus…celtique ! Mais pour beau­coup, pour­tant, l’Espagne, c’est celle de Don Mano­li­to, du fla­men­co et des toros !

Le fameux toro de la pub­lic­ité Osborne en Espagne.

Et l’Argentine, quels clichés ?

On pour­rait en citer pas mal, mais met­tons-en au moins trois gros sous la loupe.

1. Le tango.

Ah ça, c’est sûr, le tan­go a été inven­té en Argen­tine. Et lorsqu’on évoque la musique de ce pays, c’est celle-là qui nous vient en tête, en pri­or­ité. Le tan­go en Argen­tine, c’est comme la sal­sa à Cuba, on s’attend à en enten­dre et à voir des danseurs à tous les coins de rue. Je préfère prévenir tout de suite : on va être déçu.

C’est indé­ni­able, le tan­go est né à Buenos Aires. Le terme exis­tait dès le milieu du XIXème siè­cle. A l’origine, était le can­dombe des exilés noirs, qui se dan­sait dans les peri­gundines, ces tro­quets mal famés des rives du Río de la Pla­ta où venaient s’échouer aus­si bien des marins et des sol­dats, que cer­tains fils à papa venus s’encanailler. Le manque de femmes ame­naient bien sou­vent les hommes à danser entre eux.

C’est, nous dit Car­men Bernand dans son livre sur Buenos Aires (His­toire de Buenos Aires, chez Fayard), «l’introduction par un matelot alle­mand d’un instru­ment nou­veau, le ban­donéon, inven­té à Ham­bourg, qui allait trans­former rad­i­cale­ment le tan­go. La musique, joyeuse et bruyante, issue des can­dombes noirs, devint peu à peu mélan­col­ique et tradui­sait l’angoisse de tous les dérac­inés échoués dans la cap­i­tale aus­trale».

Seule­ment voilà : le tan­go, c’est donc d’abord et avant tout, une musique de danse portègne, c’est-à-dire, essen­tielle­ment can­ton­née à Buenos Aires. Ah ça, à Buenos Aires, vous n’aurez pas de mal à en trou­ver et à en voir : des quartiers ultra touris­tiques du Camini­to et de San Tel­mo à celui plus authen­tique de Boe­do, en pas­sant par les spec­ta­cles du café Tor­toni, la cap­i­tale en regorge. Mais dès que vous serez sor­ti des lim­ites de la ville, en revanche, vous vous apercevrez bien vite que le tan­go n’est finale­ment pas tant que ça une tra­di­tion nationale.

Comme le souligne le soci­o­logue Argentin Pablo Alabarces, «Comme beau­coup de mythes argentins, le tan­go est d’abord un mythe portègne. On l’a décrété musique nationale par excel­lence. Mais le tan­go est un genre musi­cal stricte­ment por­tu­aire, une inven­tion de la métro­pole dont on a décidé qu’elle nous représen­tait au niveau mon­di­al.

Bien sûr qu’on peut l’entendre dans bien des endroits en dehors de Buenos Aires, mais il ne s’est pas vrai­ment propagé plus loin que Rosario (grande ville à 300km au nord-ouest de la cap­i­tale, NDLA). Le cliché est facile­ment démontable, mais il fonc­tionne : c’est le principe du mythe». Exacte­ment, donc, comme le fla­men­co avec l’Espagne !

Et non, tous les Argentins ne dansent pas le tan­go, pas plus qu’ils n’en écoutent à longueur de journée. On en est même assez loin !

Tan­go pour touristes dans le quarti­er de San Tel­mo

2. L’Argentine fournit la meilleure viande du monde.

Tous ceux qui ont vis­ité le pays vous le diront : les Argentins sont des mangeurs de viande. Et surtout, de viande de bœuf. Si en France, on a sacral­isé le moment de l’apéro, en Argen­tine, ce qui est sacré, c’est l’asado. La réu­nion autour du bar­be­cue. Baladez-vous dans la cam­pagne : même les aires de pique-nique en sont pourvues ! Le bife de chori­zo, qui s’apparenterait, chez nous, à l’entrecôte, est un véri­ta­ble plat nation­al.

Il faut dire que le pays a tou­jours été tra­di­tion­nelle­ment, depuis sa coloni­sa­tion, un pays d’élevage. Rien d’étonnant quand on con­nait l’étendue phénomé­nale des prairies de La Pam­pa ou de Patag­o­nie. Là-bas, les vach­es et les mou­tons ont de la place, et de la nour­ri­t­ure naturelle.

Dans la Pam­pa

Tout donc, pour pro­duire «la meilleure viande du monde». Et en effet, là-bas, on en mange de la bonne ! Mais selon Pietro Sor­ba, un chef du cru, cette répu­ta­tion serait surtout due au savoir-faire des cuisiniers argentins, plus qu’à la qual­ité de la viande en elle-même. Selon lui, elle n’est pas for­cé­ment meilleure que celle qu’on peut trou­ver dans d’autres pays d’élevage, et il cite notam­ment le Brésil, l’Uruguay, la Nou­velle-Zélande.

Pour ma part, même si je la met­trais volon­tiers très en haut du classe­ment, je poserais tout de même quelques bémols. L’agriculture argen­tine est loin d’être bio, et les hor­mones n’y sont pas du tout inter­dits. Par ailleurs, depuis quelques années, les éleveurs ont cédé à la ten­ta­tion du pro­duc­tivisme forcené, et, en dépit des immenses espaces à leur dis­po­si­tion, ont de plus en plus sou­vent recours à la tech­nique dite du «feed­lot», qu’on con­nait bien chez nous : l’élevage inten­sif en bat­terie.

Dom­mage, hein ? Quant au tal­ent des cuisiniers («asaderos») argentins, s’il est indé­ni­able, atten­tion amis français : si vous aimez la viande bien saig­nante, vous allez avoir du mal en Argen­tine, où ce mode de cuis­son est totale­ment pro­scrit par les papilles locales. Deux cul­tures culi­naires bien dif­férentes, donc.

3. L’Argentine, c’est le pays du foot.

Et com­ment ! Dernière cham­pi­onne du monde en date, trois étoiles sur le mail­lot (cham­pi­onne aus­si en 1978 et 1986), berceau des célébris­simes Maradona et Mes­si et du fameux club de Boca Juniors, four­nisseuse dans les années 70 de la plu­part des buteurs du cham­pi­onnat de France, l’Argentine compte indu­bitable­ment par­mi les pre­mières nations foot­bal­lis­tiques du monde, avec le Brésil, l’Allemagne, l’Espagne, L’Angleterre, L’Italie et la France.

Ouais, ouais. Et pour­tant, savez-vous quel est le sport phare du pays ? Je vous laisse quelques sec­on­des pour réfléchir. Le rug­by ? Ah certes, ils sont bons là aus­si, mais non, pas le rug­by. La boxe ? Ils ont eu de grands cham­pi­ons, comme Car­los Monzón, mais ça com­mence à dater sérieuse­ment. Non, non, rien de tout ça, mes­dames-messieurs. Le sport phare en Argen­tine, c’est…le polo !

Bon, comme la plu­part des sports, et juste­ment le foot­ball, le polo a été apporté en Argen­tine par…des Anglais. Eh oui ! Mais il faut dire qu’entre grands espaces et apti­tude pour l’élevage, les Argentins avaient quelques avan­tages. Ils se sont donc emparés de ce sport avec ent­hou­si­asme et pas­sion. La pre­mière par­tie de polo con­nue dat­erait de 1875. Et en 1921, était créée offi­cielle­ment la fédéra­tion argen­tine de polo. Trois ans plus tard, l’équipe argen­tine rem­por­tait la médaille d’or aux jeux olympiques de… Paris!

Match de polo

Bien plus que dans le foot, les Argentins domi­nent large­ment le polo mon­di­al. Les dix joueurs con­sid­érés comme les meilleurs de la planète sont tous argentins !

Ceci dit, si ce sport attire les foules dans ses tri­bunes, il reste can­ton­né, sur le ter­rain, à une cer­taine élite, en rai­son du car­ac­tère onéreux de sa pra­tique. Tout le monde ne peut pas pos­séder un cheval, ni s’acheter l’équipement néces­saire. Dans ce domaine, oui, le foot­ball reste, et de loin, le sport le plus pop­u­laire, au sens strict du terme, d’Argentine !

Voilà pour quelques clichés bien ancrés. Un pays, et c’est heureux, ne peut jamais se réduire à quelques emblèmes trop facile­ment iden­ti­fi­ables. Une cul­ture, c’est tou­jours com­plexe, et ne peut jamais être totale­ment appréhendée en emprun­tant quelques rac­cour­cis sim­plistes et sché­ma­tiques.

Même en se bal­adant à Buenos Aires, ne pensez pas que chaque Argentin que vous croisez est un danseur de tan­go car­ni­vore. Car il y a mal­gré tout quelques chances pour qu’il ne soit ni l’un, ni l’autre. Vous avez déjà vu beau­coup de Parisiens, vous, se balad­er un béret sur la tête et une baguette sous le bras ?

Car­i­ca­ture d’un jour­nal danois

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Tout savoir sur le polo, un sport large­ment mécon­nu chez nous :

https://arecotradicion.com/fr/noticias/le-polo-argentin/

Les lumières d’Ushuaia

Lat­i­tude 54° 47’ 59’’ S, lon­gi­tude 68° 17’ 59’’ O : ce sont les coor­don­nées géo­graphiques de la ville où nous avions décidé de vivre les derniers jours de l’année 2007 et de saluer la nou­velle année.

Bien con­nues des explo­rateurs, des aven­turi­ers et plus récem­ment des touristes, ces coor­don­nées sont celles de la cap­i­tale de la province argen­tine de « Terre de feu, Antarc­tique et Iles de l’Atlantique Sud » située sur la «Isla Grande» : la mythique Ushua­ia.

Per­chée sur une colline battue par les vents et bor­dée par le canal de Bea­gle, la ville d’Ushuaia est con­sid­érée comme la ville la plus aus­trale du monde et surnom­mée à ce titre de « ville du bout du monde »

Ushua­ia depuis le canal de Bea­gle

Ce statut lui fut longtemps con­testé par la base navale chili­enne de Puer­to Williams située sur la «Isla Navari­no» séparée de la Isla Grande par le canal de Bea­gle. Ce débat a été tranché par les Nations Unies qui ont estimé que Puer­to Williams était trop petite (seuil 20 000 habi­tants) pour mérit­er le terme de ville !

UN PEU DE SON HISTOIRE

La Terre de Feu est séparée du con­ti­nent sud-améri­cain par un détroit, pas­sage naturel de plus de 600 km entre les océans Atlan­tique et Paci­fique, qui porte le nom du pre­mier européen à l’avoir décou­vert et tra­ver­sé en 1520, Fer­nand de Mag­el­lan (Fer­nan­do de Mag­a­l­lanes en espag­nol).

L’histoire racon­te que ce sont les marins de l’expédition con­duite par Mag­el­lan, qui obser­vant les feux et les fumées qui jalon­naient les côtes, bap­tisèrent ce lieu «Terre des Fumées et Terre des Feux» ; c’est Charles V de Hab­s­bourg dit Charles Quint qui don­nera à cet archipel le nom qu’on lui con­nait encore aujourd’hui : «Tier­ra del Fuego».

Durant les siè­cles qui suivirent, il y eut de nom­breuses expédi­tions européennes et les pre­miers con­tacts avec les Amérin­di­ens.

En 1830, lors du pre­mier voy­age du «HMS Bea­gle» en Terre de Feu, qua­tre Amérin­di­ens furent cap­turés pour être présen­tés au roi et à la reine du Roy­aume-Uni.

Seuls trois de ces «sauvages» retrou­vèrent la Terre de Feu en jan­vi­er 1833 lors du deux­ième voy­age autour du monde du «HMS Bea­gle» sous com­man­de­ment du cap­i­taine Robert FitzRoy accom­pa­g­né de nom­breux sci­en­tifiques dont le nat­u­ral­iste Charles Dar­win (1831–1836).

Le navire et son équipage vont pass­er sept semaines dans le sud de la Terre de Feu, une région alors encore très large­ment mécon­nue. Une équipe va descen­dre à terre, où elle restera pen­dant la durée du séjour pour réalis­er des études météorologiques, astronomiques, zoologiques et botaniques mais égale­ment eth­nologiques. Une équipe va rester à bord et nav­iguer le long des côtes pour faire des relevés car­tographiques et hydro­graphiques.

Faune du Canal de Bea­gle

Ushua­ia, qui veut dire «baie vers l’Ouest» en langue Yamana (ou Yaghan), sor­tit de terre en tant que pre­mière colonie non aborigène en 1869, par le biais d’une mis­sion angli­cane emmenée par le pas­teur Waite Hockin Stir­ling. Il sera rem­placé la même année par Thomas Bridges, à qui on doit le pre­mier dic­tio­n­naire de la langue Yaghan, ce «Peu­ple des canoés» qui a vécu plusieurs mil­lé­naires sur ces ter­res sans aucun con­tact avec le monde extérieur.

Par la suite, renonçant à sa mis­sion, il créera «l’es­tancia Haber­ton» (1) située à quelques kilo­mètres de l’actuelle Ushua­ia, le long du canal de Bea­gle. Aujourd’hui l’estancia, tou­jours pro­priété des descen­dants du pas­teur angli­can, s’est tournée vers des activ­ités touris­tiques.

Les pre­mières habi­ta­tions furent con­stru­ites en 1870 par la «South Amer­i­can Mis­sion­ary Soci­ety», société mis­sion­naire bri­tan­nique chargée de l’évangélisation des peu­ples autochtones.

Pour sa part, dans le cadre de l’an­née polaire inter­na­tionale, la France mena une expédi­tion sci­en­tifique en Terre de feu entre 1882 et 1883.

Louis-Fer­di­nand Mar­tial (1836–1885) explo­rateur et cap­i­taine de fré­gate est nom­mé chef de l’expédition sur le trois-mâts La Romanche. Le navire part de Cher­bourg le 17 Juil­let 1882 avec 140 per­son­nes à bord et arrive le 6 sep­tem­bre à l’Ile Hoste, à 40 km du Cap Horn.

La mis­sion était chargée d’ef­fectuer des études géologiques, botaniques, zoologiques et ethno­graphiques.

Les Européens instal­lés en Terre de Feu (éleveurs, pêcheurs, exploitants de mines d’or) y per­pétrèrent de ter­ri­bles mas­sacres et trans­mirent des mal­adies, réduisant à presque rien les pop­u­la­tions autochtones. Les mis­sion­naires qui recueil­laient les sur­vivants ont égale­ment con­tribué à leur déclin en les évangélisant.

Une expédi­tion argen­tine débar­qua sur le ter­ri­toire en sep­tem­bre 1884 afin de met­tre en place une sous-pré­fec­ture. C’est seule­ment le 12 octo­bre 1884 que le dra­peau argentin fut hissé.

La ville se dévelop­pa d’abord autour d’une prison, le gou­verne­ment argentin s’inspirant du bagne français des Iles du Salut en Guyane et des bagnes bri­tan­niques en Aus­tralie.

La ville s’est surtout dévelop­pée à par­tir des années 1970 grâce à l’installation d’une zone franche.

La décou­verte de gise­ments de gaz naturel et de pét­role ont per­mis un renou­veau de l’é­conomie de cette région.

A par­tir des années 1980, le tourisme s’y est forte­ment dévelop­pé, la Terre de Feu béné­fi­ciant de son image de «bout du monde» et de point de départ de croisières vers le cap Horn et l’Antarc­tique.

Parc Nation­al de la Terre de Feu

MES COUPS DE CŒUR

Je le con­cède, c’est cette image fan­tas­mée d’Ushuaia qui m’a attiré à la pointe aus­trale du con­ti­nent sud-améri­cain.

Les risques avec les rêves c’est la décep­tion de voir que la réal­ité n’est pas à la hau­teur de son imag­i­naire, et le mythe s’effondre. Cela n’a pas été le cas pour moi.

Fraiche­ment débar­qué à l’aéroport inter­na­tion­al «Ushua­ia – Malv­inas Argenti­nas», Ushua­ia a comblé mes attentes ; aidé par cette lumière d’une fin d’après-midi d’été, j’y ai ressen­ti une émo­tion indéfiniss­able, un sen­ti­ment d’accomplissement.

Port ani­mé sur le canal de Bea­gle à l’architecture chao­tique et col­orée, adossé aux som­mets enneigés de la chaîne Mar­tial, la ville béné­fi­cie d’un site majestueux prop­ice aux rêves d’aventures.

En ce 31 décem­bre ensoleil­lé quoi de mieux que de nav­iguer sur le canal de Bea­gle sur fond de glac­i­ers et d’ilots rocheux. Embar­qués à bord du Yate Che en com­pag­nie d’un petit groupe cos­mopo­lite, direc­tion plein Est à la décou­verte du petit archipel Kashu­na aus­si appelé îlots Les Eclaireurs.

Il a été nom­mé ain­si par le cap­i­taine de fré­gate Louis Fer­di­nand Mar­tial, com­man­dant La Romanche en sep­tem­bre 1882.

Il est com­posé de plusieurs îlots dont ceux de Los Pajaros et de Los Lobos où se trou­ve une colonie de cor­morans et de lions de mer. Il pos­sède un phare à son extrémité Est mis en ser­vice le 23 décem­bre 1920, le phare des Eclaireurs.

Le phare des Eclaireurs

Ce phare est sou­vent con­fon­du avec le phare de San Juan del Sal­va­men­to situé sur l’île des États à l’Est de l’ex­trémité sud-ori­en­tale de la Terre de Feu dont Jules Verne s’est inspiré pour son roman «Le Phare du bout du monde».

A not­er qu’un aven­turi­er Rochelais, André Bron­ner, qui avait décou­vert ce phare de San Juan lais­sé à l’abandon, entre­prit de le recon­stru­ire à l’identique. Le 26 févri­er 1998, en col­lab­o­ra­tion avec les Ate­liers Per­rault Frères, le phare recon­stru­it fonc­tionne à nou­veau. Une réplique de ce phare con­stru­ite à la pointe des Min­imes à La Rochelle a été inau­gurée le 1er jan­vi­er 2000. Un troisième exem­plaire de ce bâti­ment existe au Musée Mar­itime et du Bagne d’Ushuaia.

Ushua­ia, c’est aus­si le « Cer­ro Mar­tial » ; cul­mi­nant à près de 1 300 mètres d’alti­tude, c’est la plus grande source d’eau potable de la ville d’Ushuaia et acces­soire­ment un point de vue panoramique priv­ilégié sur la baie, les toits mul­ti­col­ores d’Ushuaia, le canal de Bea­gle et au loin la Cordil­lère de Dar­win.

La vue est vrai­ment fan­tas­tique, et tou­jours cette lumière aus­si agréable que sin­gulière.

Ushua­ia depuis le Cer­ro Mar­tial

On y accède par une route en lacets de 7 km puis un tra­jet en télésiège avant de finir par une petite balade viv­i­fi­ante qui mène au glac­i­er éponyme.

C’est avant tout un incroy­able sou­venir que d’avoir foulé, un pre­mier jan­vi­er, le glac­i­er du bout du monde dans la ville la plus aus­trale de la planète !

A une dizaine de kilo­mètres à l’ouest de la ville, une vis­ite au Parc nation­al de la Terre de Feu s’impose. Créé en 1960, le parc s’ouvre sur la Baie de Lap­ata­ia, (baie du bon bois en langue yamana), à l’entrée du seul fjord argentin du canal de Bea­gle. C’est aus­si ici que se ter­mine la «Ruta 3» par­tie finale de la fameuse transaméri­caine, plus long réseau routi­er au monde.

En quelques min­utes, on quitte l’agitation de la civil­i­sa­tion pour le calme et la beauté sauvage d’une nature qui s’est adap­tée aux tem­péra­tures et aux vents les plus rudes.

Dans cette nature baignée d’une lumière trans­par­ente d’une pureté presque irréelle, règne une atmo­sphère de calme, de pléni­tude et de sérénité.
Baignée par cette lumière si par­ti­c­ulière, où que notre regard se porte, Ushua­ia restera pour longtemps tout en haut du hit-parade de mes plus beaux sou­venirs.

Elle est mythique en toute sim­plic­ité. 

Texte : Patrick Richard.

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(1) Une estancia est une pro­priété agri­cole, générale­ment de grande super­fi­cie.

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Voir aus­si les autres arti­cles du car­net de route :

Dans les pas des incas

En pas­sant par Men­doza et Maipú

Sur la ruta 7 entre Argen­tine et Chili

Baie de Lap­ata­ia