4 mars 2021 : Unes d’un jour ordinaire

Chronique des unes d’un jour ordi­naire en Argen­tine : à tra­vers l’exploration de cinq jour­naux en ligne, les pri­or­ités du moment au pays du maté calme.

Com­mençons par le plus lu : Clarín. Comme à son habi­tude, il a cher­ché par quel biais atta­quer le gou­verne­ment en place. Comme partout, le plus effi­cace en ce moment, c’est ce bon vieux virus, inépuis­able source quand on veut cri­ti­quer ceux qui se tapent la douloureuse tache d’y faire face pour tout le monde. Cette fois, la cri­tique con­cerne (là aus­si, comme à peu près partout) la ges­tion des vac­cins. Clarín relève que la ville de Buenos Aires (dirigée par l’opposition) se plaint que le pou­voir cen­tral dis­tribue les dos­es à tra­vers le pays non en fonc­tion de l’importance des groupes à risque, mais au pro­ra­ta des pop­u­la­tions. Et pro­duit un intéres­sant tableau cor­rob­o­rant ce fait. Cri­ti­quant par­al­lèle­ment, au pas­sage, le retard pris par l’Argentine dans l’achat glob­al de vac­cins, par rap­port à ses voisins brésilien et chilien. Deux gou­verne­ments évidem­ment plus sym­pa­thiques aux yeux du grand quo­ti­di­en argentin. Qui se demande si les régions ne feraient pas mieux de pren­dre leur autonomie (ce que la loi argen­tine per­met) sur le sujet.

La Nación choisit un autre angle d’attaque, prob­a­ble­ment plus pop­u­laire et plus effi­cace : la cor­rup­tion de l’époque Cristi­na Kirch­n­er. Lázaro Báez a été con­damné à 12 ans de prison pour blan­chisse­ment d’argent sale et ce que nous appel­le­ri­ons en France fraude aux marchés publics : l’entrepreneur de BTP d’origine chili­enne aurait béné­fi­cié de marchés truqués de la part du gou­verne­ment de Cristi­na Fer­nán­dez de Kirch­n­er, elle aus­si pour­suiv­ie dans dif­férentes affaires de cor­rup­tion active et pas­sive. Une affaire aux vastes ram­i­fi­ca­tions, dans laque­lle inter­fèrent égale­ment des soupçons de « law­fare », le pou­voir en place soupçon­nant cer­tains secteurs du monde judi­ci­aire de pactis­er avec l’opposition de droite pour « mouiller » les tou­jours pop­u­laires dirigeants péro­nistes. Un peu à la manière de ce qui a été fait au Brésil con­tre Lula et Dil­ma Roussef. Mais en l’occurrence, il sem­blerait que les dossiers soient bien plus solides dans le cas argentin que dans le cas brésilien, même si, des deux côtés de la fron­tière, les dénon­ci­a­teurs de la cor­rup­tion sont assez loin d’être eux-mêmes des cheva­liers blancs. L’Amérique latine n’est pas, et n’a jamais été en la matière, un ter­ri­toire binaire. Si le pou­voir cor­rompt, c’est encore et tou­jours plus vrai de ce côté-là de l’Atlantique. Hélas. Il est néan­moins assez croustil­lant de voir que la jus­tice du Pana­ma, par­adis fis­cal bien con­nu pour avoir abrité un temps les intérêts de l’ancien prési­dent de droite Mauri­cio Macri, se sai­sisse du dossier.

On ne sera donc pas éton­né de voir que c’est juste­ment le cas Macri que met en relief le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, fer­vent sup­port­er de Cristi­na Kirch­n­er et du par­ti péro­niste. Le quo­ti­di­en – qui par ailleurs évite aujourd’hui soigneuse­ment toute allu­sion aux affaires en cours con­tre Cristi­na Kirch­n­er et Lázaro Báez – pour­suit son enquête au sujet de la fail­lite pré­sumée fraud­uleuse de l’entreprise « Correo Argenti­no » (l’équivalent de notre Poste), jadis pro­priété de la famille Macri. Cette dernière est soupçon­née d’avoir prof­ité de son pas­sage au pou­voir pour négoci­er un accord avan­tageux de sauve­tage de l’entreprise, aux frais du con­tribuable. Correo Argenti­no, qui cherche dés­espéré­ment un repre­neur, doit 4 mil­liards et demi de pesos à l’Etat (Plus de 41 mil­lions d’euros au cours actuel) et aurait organ­isé son insolv­abil­ité en « déviant » les réserves de l’entreprise vers d’autres firmes appar­tenant à – ou amies de – la famille Macri. Qui s’en défend, tout en ten­tant, selon Pagina/12, d’évincer la juge en charge du dossier par tous les moyens.

Com­ment s’étonner ensuite que les Argentins se dés­espèrent d’être un jour gou­vernés par des élus hon­nêtes ?

A part ça, et pour plus de légèreté, dans le plus par­fait désor­dre : Cróni­ca a vu appa­raitre un OVNI au cours d’un jour­nal d’infos brésilien (Si si, c’est le titre de la une en ligne !), et le Diario Pop­u­lar célèbre la vic­toire du club de Boca Junior (celui de Maradona) en… trente-deux­ièmes de finale de la coupe d’Argentine. C’est aus­si le titre de une, mais notons que juste en dessous, on trou­ve un intéres­sant arti­cle sur un cas assez effrayant de pros­ti­tu­tion de mineures par leur pro­pre mère. (De 4 à 12 ans, les filles, quand même). Un sujet hélas uni­versel.

04/02/21 : Isabelita a 90 ans

AUX OUBLIETTES DE L’HISTOIRE

          Aujourd’hui jeu­di 4 févri­er, nous dit le quo­ti­di­en La Nación, est le jour du 90ème anniver­saire de María Estela Mar­tinez de Perón, plus con­nue sous son nom de scène (elle était danseuse avant de devenir la troisième épouse de Juan Perón) Isabeli­ta.
          Celle qui fut la pre­mière prési­dente de l’histoire argen­tine sem­ble aujourd’hui totale­ment oubliée de ses com­pa­tri­otes : on a eu beau chercher, aucun autre des grands quo­ti­di­ens en ligne ne men­tionne l’événement. Et il est même assez prob­a­ble qu’en lisant l’article de La Nación, plus d’un Argentin se sera éton­né d’apprendre qu’elle est encore de ce monde, 45 ans après avoir été ren­ver­sée, empris­on­née puis exilée par la dic­tature mil­i­taire.
          La Nación retrace les grandes lignes de ce qui fut sa vie, d’abord en Argen­tine où elle est née en 1931, puis à l’extérieur, d’abord lors des tournées sudaméri­caines de sa troupe de danse, puis en exil en Espagne, avec son mari. Elle avait juste­ment ren­con­tré Juan Perón en 1955 à Pana­ma, alors que celui-ci, ren­ver­sé par la «Rev­olu­ción Lib­er­ta­do­ra», com­mençait son long exil de dix-huit ans.
          Elle revien­dra avec lui en 1973, et ensem­ble, lui prési­dent et elle vice-prési­dente, ils rem­porteront l’élection à la mag­i­s­tra­ture suprême avec 62 % des voix. C’est donc elle qui, à la mort de Perón l’année d’après (juil­let 1974) pren­dra naturelle­ment les rênes du pou­voir. Pas pour longtemps. Car la péri­ode est très trou­blée, c’est le moins que l’on puisse dire. Le péro­nisme est très divisé, entre mou­ve­ments de jeunes d’extrême-gauche d’une part – ce sont eux qui ont prin­ci­pale­ment con­tribué au retour du chef – et ten­dance d’extrême-droite d’autre part, rap­portée dans les bagages de Perón lui-même. Ne per­dons pas de vue qu’il revient d’un long exil en… terre fran­quiste. Le retour du péro­nisme est donc mar­qué par beau­coup de vio­lence, entre les exac­tions de la Triple A (Alliance anti-com­mu­niste argen­tine, créée et dirigée par le secré­taire par­ti­c­uli­er de Perón, Lopez Rega) con­tre les gauchistes, et les atten­tats de ces derniers, en repré­sailles. Sans par­ler, bien enten­du, de toutes les ten­dances anti-péro­nistes qui n’ont évidem­ment pas dis­paru comme par enchante­ment.

Juan Perón et Isabeli­ta (María Estela Martínez Car­tas de Perón) en Espagne (1972)

          C’est avant tout cette image qui restera d’Isabelita. Celle d’une prési­dente dépassée, incom­pé­tente – elle se fera même rem­plac­er un mois pour «raisons de san­té» pen­dant son man­dat par Ita­lo Lud­er, le prési­dent du Sénat – et finale­ment des­ti­tuée par un coup d’état mil­i­taire en mars 1976.
          Empris­on­née pen­dant cinq ans, les mil­i­taires l’ont libérée en 1981, et elle est repar­tie en Espagne, d’abord dans la rési­dence qu’elle partageait autre­fois avec Perón, « Puer­ta de Hier­ro », puis dans son actuelle rési­dence à 30 kilo­mètres de Madrid. Elle y vit depuis com­plète­ment retirée, et s’est douce­ment fait oubli­er de ses conci­toyens. Au point qu’il ne s’est trou­vé qu’un seul quo­ti­di­en, aujourd’hui, pour se rap­pel­er qu’elle était tou­jours vivante, et que ce 4 févri­er était le jour de son 90ème anniver­saire.

Carlos Menem est mort

          L’ancien prési­dent Car­los Saúl Men­em (1989–1999) est mort dimanche matin 14 févri­er, à la clin­ique Los Arcos, dans le quarti­er de Paler­mo (nord-est de Buenos Aires) où il se trou­vait depuis décem­bre dernier pour une pneu­monie suiv­ie de com­pli­ca­tions. Il avait 90 ans.
          Une veil­lée funèbre a été immé­di­ate­ment organ­isée dans les locaux du Con­grès, dans le cen­tre de la cap­i­tale.
          Car­los Men­em avait été élu prési­dent en juil­let 1989, sous les couleurs du par­ti péro­niste, pour suc­céder à Raul Alfon­sín, pre­mier prési­dent élu démoc­ra­tique­ment après la dic­tature mil­i­taire qui a sévi entre 1976 et 1983.
          Le titre de Pagina/12 résume par­faite­ment le sou­venir que lais­sera prob­a­ble­ment Men­em dans l’histoire con­tem­po­raine argen­tine : celui d’un « leader pop­u­laire qui aura lais­sé un héritage impop­u­laire ». En 1988, gou­verneur de la province de La Rio­ja, il était par­venu con­tre toute attente à souf­fler la place de can­di­dat à un péro­niste his­torique, Anto­nio Cafiero, alors gou­verneur de Buenos Aires. Par la grâce d’un charisme cer­tain, et d’un pou­voir de séduc­tion et de con­vic­tion incon­testable, il a su charmer les électeurs péro­nistes, tou­jours nom­breux en Argen­tine, de gauche comme de droite. Un peu à la manière d’un Berlus­coni, ou d’un Sarkozy, pour citer deux per­son­nal­ités poli­tiques par­mi les plus «bling-bling» de l’histoire européenne récente.

          En pleine vague de néolibéral­isme Reagano-Thatch­e­rien, il va en appli­quer les pré­ceptes en les pous­sant à l’extrême, pri­vati­sant à tout va, et gou­ver­nant en fonc­tion des intérêts d’une petite minorité d’affairistes et de financiers, dont pas mal d’entreprises étrangères, qui vont sous son man­dat acquérir à vil prix des joy­aux de la couronne argen­tine, comme l’entreprise pétrolière YPF (Yacimien­tos petro­lif­er­os fis­cales), totale­ment bradée, ou Aero­lin­eas argenti­nas, la com­pag­nie d’aviation nationale. Il a sup­primé 75% du réseau fer­rovi­aire argentin, le faisant pass­er de 36 000 km de lignes à seule­ment 9000. Remise en cause du droit du tra­vail, coupes mas­sives dans les emplois publics, comme le rap­pelle Luis Bruschtein dans son arti­cle rétro­spec­tif du lun­di 15 févri­er, «Brique après brique, il a fait ce que même les mil­i­taires n’avaient jamais réus­si à faire. Il a employé son man­dat à déman­tel­er ce qu’il restait des réal­i­sa­tions des pre­miers gou­verne­ments péro­nistes : pri­vati­sa­tion de l’eau, du gaz, de l’électricité, des trans­ports, de l’industrie de l’acier, dérégu­la­tion de l’économie». Ce que cer­tains de ses opposants ont appelé, et appel­lent encore, «la fête méne­miste» a fait danser les mil­liards au détri­ment de l’immense majorité de son peu­ple.
          Poli­tique­ment, il est égale­ment l’artisan de l’amnistie pour les prin­ci­paux dirigeants de la dic­tature, et s’est rap­proché des Etats-Unis et de la Grande-Bre­tagne, mal­gré les sou­venirs douloureux de la guerre des Mal­ouines.

          Sa poli­tique ultra­l­ibérale et affairiste a con­duit l’Argentine droit dans le mur, débouchant sur une des pires crises de son his­toire, au début des années 2000. Avec des con­séquences ravageuses : chô­mage mas­sif, recrude­s­cence de la pau­vreté, dés­espoir des class­es défa­vorisées menant à des man­i­fes­ta­tions vio­lentes et des pil­lages de mag­a­sins, en 2001, avec en par­al­lèle une crise poli­tique aigue : pas moins de cinq prési­dents se suc­céderont en moins de trois ans, jusqu’à l’élection de Nestor Kirch­n­er en 2003 !
          Le plus extra­or­di­naire, c’est de con­stater qu’en dépit de cette poli­tique cat­a­strophique, Men­em aura été finale­ment le prési­dent qui aura gou­verné le plus longtemps dans l’histoire du pays : 10 ans, en étant même réélu en 1995 ! Il s’est même présen­té pour un troisième man­dat en 2003, avant de se retir­er après le pre­mier tour, pour éviter l’humiliation d’une défaite face à… un autre can­di­dat péro­niste ! (N. Kirch­n­er).
          Car on ne peut pas lui enlever ça : jusqu’à la cat­a­stro­phe finale, il aura su con­serv­er une pop­u­lar­ité cer­taine, en grande par­tie due à une de ses seules réus­sites économiques, au moins en début de man­dat : la réduc­tion de l’hyperinflation qui avait con­traint son prédécesseur Alfon­sín à la démis­sion, ain­si que la mise en place d’une poli­tique qui, croy­aient ceux qui louaient celle de Ronald Rea­gan et Mar­garet Thatch­er, allait per­me­t­tre au pays de redé­mar­rer en ouvrant son économie.

          Un intéres­sant arti­cle de La Nación liste un cer­tain nom­bre de « petites phras­es » pronon­cées par Men­em tout au long de sa car­rière, et qui en dis­ent long sur sa duplic­ité et son cynisme. En voici un petit échan­til­lon :

- « On ne sait pas com­bi­en de temps cela pren­dra, ni com­bi­en de sang il fau­dra vers­er, mais notre ter­ri­toire (Les Mal­ouines) revien­dra à notre peu­ple ». (Un an avant de repren­dre des rela­tions aus­si diplo­ma­tiques qu’amicales avec le Roy­aume-Uni)
— « Je déclare la cor­rup­tion délit de trahi­son à la patrie ». (Il a été plusieurs fois con­damné pour cor­rup­tion).
— « Une rame qui se met en grève c’est une rame qui ferme » : il n’aura pas hésité à met­tre cette men­ace envers le secteur fer­rovi­aire à exé­cu­tion, et pas seule­ment pour ce secteur ! (voir plus haut).
« Mon livre de chevet, ce sont les œuvres com­plètes de Socrate » (Qui n’a lais­sé aucun écrit !).
« Je n’aspire aucune­ment à être réélu » (2 ans avant de réformer la con­sti­tu­tion pour per­me­t­tre… sa réélec­tion !)
« Je vais gou­vern­er pour les enfants pau­vres qui ont faim et pour les enfants rich­es qui sont tristes ».

          Men­em le péro­niste fini­ra donc sa car­rière bat­tu par un autre péro­niste, dont il dira pis que pen­dre ensuite tout au long de son man­dat : tou­jours cette vieille con­tra­dic­tion interne à ce mou­ve­ment que nous autres Européens avons tant de mal à com­pren­dre et à appréhen­der, tant il recou­vre de ten­dances aus­si divers­es que franche­ment antag­o­nistes. Men­em peut être con­sid­éré non seule­ment comme un péro­niste «de droite», mais prob­a­ble­ment, égale­ment, comme un des pires, sinon le pire, des gou­ver­nants de toute l’histoire argen­tine, depuis que celle-ci est une république. Et ce ne sont pas les larmes de croc­o­dile de tous ceux qui font la queue depuis dimanche pour pass­er devant son cer­cueil qui chang­eront grand-chose à la trace qu’il lais­sera dans l’histoire, et dans le cœur de la plus grande majorité des Argentins. D’ailleurs, aux dernières nou­velles, il n’y avait pas foule aux abor­ds du Con­grès pour lui ren­dre un dernier hom­mage.

PS. Je viens de lire un arti­cle là-dessus sur le blog “gau­choma­lo”, de San­ti­a­go Gon­za­lez. L’ar­ti­cle, écrit le 15 févri­er, est paru égale­ment dans le quo­ti­di­en “La Pren­sa” d’au­jour­d’hui, 22 févri­er.  C’est un arti­cle très cri­tique sur l’héritage méne­miste, mais qui lui tresse des couronnes au sujet de sa poli­tique néolibérale, par­lant d’une péri­ode inédite de “sérénité économique, de sen­sa­tion de lib­erté et d’ou­ver­ture sur le monde” (Je traduis en syn­théti­sant). Une opin­ion pas for­cé­ment partagée par tous les Argentins ayant vécu cette époque, en tout cas les plus mod­estes. Néan­moins, l’ar­ti­cle qual­i­fie cette péri­ode “d’é­tape mafieuse” de la saga péro­niste, un “proces­sus de dés­in­té­gra­tion de la nation argen­tine ini­tié par les mil­i­taires, pour­suivi par Alfon­sín, insti­tu­tion­al­isé par Men­em et per­fec­tion­né par ses héri­tiers Kirch­ner­istes et Macristes (qui) pour­suit sa marche en avant vers un ordre nou­veau non décidé par les citoyens”. L’ar­ti­cle, à mon sens, décrit assez bien le sys­tème du pou­voir méne­miste, même s’il exempte un peu légère­ment de leurs respon­s­abil­ités les influ­ents théoriciens ultra-libéraux de l’époque.

Voir égale­ment l’ex­cel­lent doc­u­men­taire de Pino Solanas Memo­ria del saqueo, (qu’on pour­rait traduire par “chronique d’un saccage”) qui cou­vre la péri­ode allant de 1976 à 2001, soit de la dic­tature mil­i­taire à la fin du règne de Men­em. (En espag­nol).

04/02/21 : Isabelita a 90 ans

AUX OUBLIETTES DE L’HISTOIRE

          Aujourd’hui jeu­di 4 févri­er, nous dit le quo­ti­di­en La Nación, est le jour du 90ème anniver­saire de María Estela Mar­tinez de Perón, plus con­nue sous son nom de scène (elle était danseuse avant de devenir la troisième épouse de Juan Perón) Isabeli­ta.
          Celle qui fut la pre­mière prési­dente de l’histoire argen­tine sem­ble aujourd’hui totale­ment oubliée de ses com­pa­tri­otes : on a eu beau chercher, aucun autre des grands quo­ti­di­ens en ligne ne men­tionne l’événement. Et il est même assez prob­a­ble qu’en lisant l’article de La Nación, plus d’un Argentin se sera éton­né d’apprendre qu’elle est encore de ce monde, 45 ans après avoir été ren­ver­sée, empris­on­née puis exilée par la dic­tature mil­i­taire.
          La Nación retrace les grandes lignes de ce qui fut sa vie, d’abord en Argen­tine où elle est née en 1931, puis à l’extérieur, d’abord lors des tournées sudaméri­caines de sa troupe de danse, puis en exil en Espagne, avec son mari. Elle avait juste­ment ren­con­tré Juan Perón en 1955 à Pana­ma, alors que celui-ci, ren­ver­sé par la «Rev­olu­ción Lib­er­ta­do­ra», com­mençait son long exil de dix-huit ans.
          Elle revien­dra avec lui en 1973, et ensem­ble, lui prési­dent et elle vice-prési­dente, ils rem­porteront l’élection à la mag­i­s­tra­ture suprême avec 62 % des voix. C’est donc elle qui, à la mort de Perón l’année d’après (juil­let 1974) pren­dra naturelle­ment les rênes du pou­voir. Pas pour longtemps. Car la péri­ode est très trou­blée, c’est le moins que l’on puisse dire. Le péro­nisme est très divisé, entre mou­ve­ments de jeunes d’extrême-gauche d’une part – ce sont eux qui ont prin­ci­pale­ment con­tribué au retour du chef – et ten­dance d’extrême-droite d’autre part, rap­portée dans les bagages de Perón lui-même. Ne per­dons pas de vue qu’il revient d’un long exil en… terre fran­quiste. Le retour du péro­nisme est donc mar­qué par beau­coup de vio­lence, entre les exac­tions de la Triple A (Alliance anti-com­mu­niste argen­tine, créée et dirigée par le secré­taire par­ti­c­uli­er de Perón, Lopez Rega) con­tre les gauchistes, et les atten­tats de ces derniers, en repré­sailles. Sans par­ler, bien enten­du, de toutes les ten­dances anti-péro­nistes qui n’ont évidem­ment pas dis­paru comme par enchante­ment.

Juan Perón et Isabeli­ta (María Estela Martínez Car­tas de Perón) en Espagne (1972)

          C’est avant tout cette image qui restera d’Isabelita. Celle d’une prési­dente dépassée, incom­pé­tente – elle se fera même rem­plac­er un mois pour «raisons de san­té» pen­dant son man­dat par Ita­lo Lud­er, le prési­dent du Sénat – et finale­ment des­ti­tuée par un coup d’état mil­i­taire en mars 1976.
          Empris­on­née pen­dant cinq ans, les mil­i­taires l’ont libérée en 1981, et elle est repar­tie en Espagne, d’abord dans la rési­dence qu’elle partageait autre­fois avec Perón, « Puer­ta de Hier­ro », puis dans son actuelle rési­dence à 30 kilo­mètres de Madrid. Elle y vit depuis com­plète­ment retirée, et s’est douce­ment fait oubli­er de ses conci­toyens. Au point qu’il ne s’est trou­vé qu’un seul quo­ti­di­en, aujourd’hui, pour se rap­pel­er qu’elle était tou­jours vivante, et que ce 4 févri­er était le jour de son 90ème anniver­saire.

L’application de la loi est contestée !

          Coup de ton­nerre, quelques jours à peine après la pro­mul­ga­tion de la loi du l’a­vorte­ment légal. María Beat­riz Aucar de Trot­ti, une juge de la région du Cha­co (Nord Argen­tine) a sus­pendu, sur plainte d’un groupe de par­ti­c­uliers, l’application de cette loi pour l’ensemble de la province. Motif invo­qué : la loi serait incom­pat­i­ble avec la con­sti­tu­tion régionale. Selon Clarín, la juge met en avant dans ses atten­dus que « l’article 15 de la con­sti­tu­tion provin­ciale garan­tit le droit à la vie et à la lib­erté, depuis la con­cep­tion, et ce pour toutes les per­son­nes, et s’agissant d’une com­pé­tence partagée par la province et la nation, doit en con­séquence primer l’interprétation (de la loi) la plus favor­able à la per­son­ne humaine ». Une affir­ma­tion aus­sitôt con­testée par l’association pour le droit à l’avortement de la province du Cha­co, par la voix de la députée Tere Cubells, qui rap­pelle qu’une autorité provin­ciale ne peut décider d’appliquer ou non une loin nationale.
          Le Diario Pop­u­lar s’étend sur les détails d’une querelle juridique qui devrait con­fron­ter les spé­cial­istes du droit argentin les jours prochains. D’autant, sig­nale ce jour­nal, que face à une demande iden­tique de citoyens de sa province il y a une dizaine de jours, le juge fédéral Julio Bavio, de la juri­dic­tion de Salta, avait statué de façon diamé­trale­ment opposée, arguant qu’il n’avait, lui, aucune com­pé­tence pour con­tester une loi votée par le pou­voir lég­is­latif nation­al.
          Naturelle­ment, comme le souligne dans son arti­cle le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, l’offensive vient claire­ment des milieux con­ser­va­teurs «pro-vie». Pagina/12 nous apprend en out­re que la juge Trot­ti est une mil­i­tante con­fes­sion­nelle active, tout comme son mari, Ernesto Trot­ti, mem­bre de la com­mis­sion Jus­tice et Paix de l’Archevêché du Cha­co. Pagina/12 livre la liste des plaig­nants du Cha­co : ils sont six, dont cinq femmes, toutes mil­i­tantes actives de mou­ve­ments anti-avorte­ment et anti « mariage pour tous » (Le mariage homo­sex­uel est pos­si­ble en Argen­tine depuis 2010). Des militants(es) anti-fémin­istes.
          La déci­sion de la juge du Cha­co a été aus­sitôt vigoureuse­ment cri­tiquée par le min­istre de la jus­tice, Ginés González Gar­cía, dans un tweet : «La juge du Cha­co prend une mesure con­ser­va­toire pour inter­dire droit et san­té aux femmes de la région. C’est incroy­able. On utilise la jus­tice pour ne pas respecter la loi !»
          Le débat promet d’être chaud. En effet, les par­ti­sans de l’inconstitutionnalité, comme par exem­ple Paco Achitte, chef de ser­vice de l’hôpital Per­ran­do, cité par Clarín, argu­mentent que la loi (de légal­i­sa­tion de l’avortement) porte atteinte à l’autonomie des régions, et que celles-ci dis­posent tou­jours d’un droit de réserve en ce qui con­cerne un droit « non délégué » (formelle­ment) au pou­voir nation­al. Ce qui serait selon eux le cas de cette loi appliquée locale­ment. Une ambigüité du droit argentin qui risque de com­pli­quer sérieuse­ment cette appli­ca­tion, d’autant que d’autres régions, celles naturelle­ment dom­inées par une majorité anti avorte­ment, pour­raient égale­ment se posi­tion­ner dans le même sens. Paco Achitte, d’ailleurs, prési­dent du Par­ti « Ciu­dadanos A Gob­ernar », compte bien pro­pos­er pour sa région de Cor­ri­entes (Nord-est, fron­tière avec le Brésil) une « déc­la­ra­tion de non-adhé­sion au pro­jet d’IVE (Inter­rup­tion volon­taire de grossesse, en espag­nol) ».
          En Argen­tine, mal­gré la pro­mul­ga­tion de la loi, le com­bat des femmes est encore loin d’être ter­miné.

La Gorge du diable est dans les détails (Iguazú)

Pho­to PR

DU RIFIFI AUX CHUTES D’IGUAZU !

          Aujourd’hui 25 jan­vi­er, une petite infor­ma­tion assez peu reprise par les grands jour­naux argentins, mais qui fait néan­moins un des titres de pre­mière page de La Nación.com, nous a con­duit à ouvrir égale­ment celle du jour­nal région­al de la région de Misiones « El Ter­ri­to­rio ».
          Nom­breux sont les touristes, Argentins ou étrangers, qui passent par le superbe et célébris­sime site des chutes d’Iguazú, à la fron­tière du Brésil et du Paraguay. Prob­a­ble­ment le plus bel endroit au monde pour observ­er des cataractes impres­sion­nantes, autant, sinon plus, que celles de Vic­to­ria ou celles du Nia­gara. En 2019, nous dit La Nación, le site a accueil­li un nom­bre record de vis­i­teurs : 1 635 000 ! Qui se massent sur les passerelles pour mitrailler les chutes et en rap­porter des pho­tos qui con­stitueront le clou de leurs albums de voy­age, pour ceux qui en font ! Pour notre part, nous avons fait comme tout le monde, en 2008, dans un site prob­a­ble­ment moins bien amé­nagé qu’il ne l’est aujourd’hui. Depuis, sem­ble-t-il, cer­taines petites choses ont changé, pour les pho­tographes ama­teurs comme pour les pro­fes­sion­nels, et il ne nous a pas sem­blé inutile, pour les futurs vis­i­teurs fran­coph­o­nes, de les sig­naler ici.

Pho­to PR

          Comme dans la plu­part des grands sites touris­tiques de la planète, sur les passerelles d’observation d’Iguazú offi­cie un cer­tain nom­bre de pho­tographes pro­fes­sion­nels, qui vous mitrail­lent dès votre arrivée puis vous pro­posent ensuite d’acheter un ou plusieurs de ces clichés avant de repar­tir du site. Les pho­tos sont générale­ment plutôt réussies, il faut bien le dire, et votre por­tait sur fond de chutes ver­tig­ineuses, avec le con­joint et/ou les enfants, peut naturelle­ment con­stituer un sou­venir inou­bli­able. Bref, mal­gré le prix plutôt pro­hibitif de l’objet, on est tou­jours plus ou moins ten­té. Pour ces pho­tographes, c’est un gagne-pain. Ils pos­sè­dent une autori­sa­tion offi­cielle de l’administration du Parc et paient une patente pour pou­voir arpen­ter les passerelles et vous tir­er le por­trait. Jusque là, rien à redire, si ce n’est qu’ils peu­vent par­fois se mon­tr­er un brin impor­tuns. Dif­fi­cile d’admirer le paysage tran­quil­lou sans être accosté par un de ces marchands du tem­ple qui insiste pour que vous pre­niez la pose. Mais même si vous acceptez d’être pho­tographié, rien ne vous oblige à acheter, heureuse­ment. Enfin, presque. La mésaven­ture arrivée à un pho­tographe de presse dernière­ment nous a per­mis d’apprendre une sub­til­ité régle­men­taire qu’il vau­dra mieux savoir pour aller vis­iter le Parc en toute con­nais­sance de cause. Same­di dernier (23 jan­vi­er), un pho­tographe du quo­ti­di­en région­al «El Ter­ri­to­rio», Six­to Far­iña, venu lui aus­si pren­dre des pho­tos du site, s’est vu assez rude­ment pris à par­tie par les gar­di­ens du Parc, son appareil con­fisqué, et sa carte mémoire effacée. Motif : il n’avait pas sol­lic­ité d’autorisation auprès de l’administration. Cette licence est gra­tu­ite pour la presse, mais néan­moins oblig­a­toire. Ce sont les pho­tographes offi­ciels du Parc qui sont allés se plain­dre, pour « con­cur­rence déloyale ». Une accu­sa­tion pour le moins étrange, puisque Six­to Far­iña, bien enten­du, n’avait aucune inten­tion de ven­dre, lui, ses clichés aux touristes de pas­sage. Certes, il avait omis de deman­der une autori­sa­tion. Et c’est là que le touriste doit prêter un instant d’attention.

La Gar­gan­ta del Dia­blo — Pho­tos PR

UN GESTE POUR AIDER LE PETIT COMMERCE SVP !      

          En effet, cette affaire, à tra­vers la lec­ture atten­tive des deux arti­cles de La Nación et du Ter­ri­to­rio, nous apprend que depuis deux ans, les touristes doivent – en plus du prix d’entrée dans le Parc – s’acquitter d’un droit sup­plé­men­taire pour pou­voir entr­er sur la passerelle la plus pop­u­laire – car la plus impres­sion­nante – celle de la «Gorge du Dia­ble» (Gar­gan­ta del dia­blo) : à savoir, l’équivalent… du prix d’une pho­to de pho­tographe pro­fes­sion­nel ! Ain­si, rap­porte El Ter­ri­to­rio, «l’administration du Parc, aujourd’hui dirigée par Ser­gio Acos­ta, s’arroge le mono­pole du meilleur point de vue sur les chutes, pour le béné­fice de quelques-uns». (Par ailleurs, indique La Nación, toute une zone de la passerelle est stricte­ment réservée aux pro­fes­sion­nels, et inter­dite aux touristes, les pri­vant ain­si d’un des meilleurs postes de pho­togra­phie du lieu).
          Au-delà du mal­heureux inci­dent con­cer­nant ce pho­tographe de presse, et d’un cer­tain abus de pou­voir des gar­di­ens du Parc (qui n’avaient aucune qual­ité pour con­fis­quer son appareil, et encore moins en vider le con­tenu), les touristes sont prévenus : plus ques­tion de pho­togra­phi­er la «Gar­gan­ta del dia­blo» gratis. Nul doute que la cor­po­ra­tion des pho­tographes pro­fes­sion­nels du Parc a de l’influence : même le change­ment de gou­verne­ment récent n’a pas amené l’administration à chang­er ce qui con­stitue, de notre point de vue, une forme d’impôt au béné­fice d’un groupe privé !
          L’histoire ne dit pas si le paiement de cette taxe sup­plé­men­taire vous donne droit… à une pho­to gra­tu­ite !

Pho­to PR

Biden et l’Argentine

QUE PEUT ESPÉRER L’ARGENTINE DU NOUVEAU PRÉSIDENT  ?

          Comme dans tous les pays du monde ou presque, l’attente est grande en Argen­tine vis-à-vis du nou­veau prési­dent Joe Biden. La presse en fait large­ment état dans ses unes de ce jeu­di 21 jan­vi­er, au lende­main de la presta­tion de ser­ment.

Retour au mul­ti­latéral­isme ?

          Pagina/12 y con­sacre même un dossier com­plet, décliné en pre­mière page sur pas moins de huit arti­cles. Avec entre autres, bien enten­du, l’évolution de la posi­tion état­suni­enne vis-à-vis du mul­ti­latéral­isme et, sujet tou­jours brûlant en Argen­tine, du Fonds moné­taire inter­na­tion­al (FMI), un organ­isme dont l’intervention est récur­rente dans l’économie du grand pays sud-améri­cain depuis de très nom­breuses années. Le min­istre des Finances argentin, Martín Guzmán attend beau­coup de la nom­i­na­tion de Janet Yellen au Tré­sor pour aider à sceller un accord défini­tif entre l’Argentine et le FMI, et régler de façon sat­is­faisante la brûlante ques­tion du rem­bourse­ment de la dette argen­tine, et notam­ment celui du prêt extrav­a­gant de 57 mil­liards de dol­lars con­sen­ti au gou­verne­ment de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri.
          En ce qui con­cerne le mul­ti­latéral­isme, La Nación a noté que Biden, dans son pre­mier dis­cours, n’a pra­tique­ment pas « par­lé du monde », et se demande quelle con­clu­sion on peut tir­er de ce silence assour­dis­sant de la part d’un homme qui fut quand même pen­dant des années, rap­pelle le quo­ti­di­en, « un mem­bre du Comité des Rela­tions extérieures du Sénat , tutoie de nom­breux chefs d’état, poli­tiques et chefs d’entreprises inter­na­tionaux, est venu 16 fois en Amérique du Sud et est con­sid­éré par les spé­cial­istes du sujet comme l’un des prési­dents améri­cains les plus calés en géopoli­tique ». Certes, Biden a proclamé la fin du repli ini­tié par Trump, et le retour au mul­ti­latéral­isme, mais n’a don­né aucune pré­ci­sion con­crète sur sa poli­tique future dans ce domaine. La bonne volon­té, con­clut Ines Capdev­il­la dans son arti­cle, con­fir­mée par le retour dans l’Accord de Paris sur le cli­mat et dans l’Organisation mon­di­ale de la san­té, ne suf­fi­ra pas à faire oubli­er que Biden, au moins dans un pre­mier temps, aura à s’occuper de prob­lèmes aus­si aigus que bien plus internes, et n’aura pas for­cé­ment beau­coup de temps à con­sacr­er au reste du monde.

Biden et l’ad­min­is­tra­tion péro­niste

          En bon anti-kirch­n­er mil­i­tant, Clarín souligne dès son pre­mier sous-titre que Biden n’a pas de bons sou­venirs du kirch­ner­isme, du temps de sa vice-prési­dence avec Oba­ma. Le quo­ti­di­en con­sacre qua­tre para­graphes à en rap­pel­er les dif­férents épisodes, de la con­fis­ca­tion par les Argentins de matériel mil­i­taire état­sunien en 2011 à la dénon­ci­a­tion des Etats-Unis par l’Argentine devant la Cour Inter­na­tionale de Jus­tice pour un con­flit financier, en pas­sant par le rap­proche­ment avec l’Iran impul­sé par la prési­dente Cristi­na Kirch­n­er, et les accu­sa­tions à peine voilées de cette dernière sur un pos­si­ble atten­tat des ser­vices état­suniens con­tre sa per­son­ne. Néan­moins, le quo­ti­di­en anti-péro­niste ne se mon­tre pas trop pes­simiste quant aux futures rela­tions entre les deux pays, soulig­nant le prag­ma­tisme de Biden, mais il souligne que tout dépen­dra, en réal­ité, de l’attitude du gou­verne­ment argentin. Un des prob­lèmes per­sis­tant est bien enten­du la rela­tion entretenue par l’administration péro­niste avec le gou­verne­ment vénézuélien, jugée bien trop bien­veil­lante par les nord-améri­cains. Un autre, men­tion­né égale­ment par Pagina/12 (Voir plus haut), est celui de la négo­ci­a­tion de la dette argen­tine avec le FMI : pour Clarín, la balle est dans le camp de l’Argentine, c’est à elle de pro­pos­er un plan de rem­bourse­ment viable, que les Etats-Unis pour­ront alors soutenir auprès de l’organisme inter­na­tion­al.

Ne pas se faire trop d’il­lu­sions

          Il ne faut pas se faire trop d’illusions, indique pour­tant Atilio Boron dans Pagina/12, dans un arti­cle néan­moins très ori­en­té, met­tant l’accent sur les biais impéri­al­istes de la nou­velle admin­is­tra­tion.
          L’arrivée d’Obama avait sus­cité de nom­breux espoirs, mais sa poli­tique, dit Boron, avait déçu, notam­ment dans sa ges­tion de l’après crise de 2008, plus favor­able aux puis­sances d’argent qu’aux gens mod­estes. Certes, indique l’auteur, Biden arrive avec un gou­verne­ment net­te­ment plus diver­si­fié que celui de Trump, essen­tielle­ment con­sti­tué de «mâles blancs». Mais la diver­sité, eth­nique et cul­turelle, n’empêche pas les mem­bres de cette nou­velle admin­is­tra­tion d’être tout aus­si liés au «grand cap­i­tal».
          Le nou­veau tit­u­laire du Départe­ment d’Etat, Antho­ny Blinken, est «un fau­con mod­éré, mais un fau­con tout de même», qui a soutenu l’invasion de l’Irak en 2003 et l’intervention en Lybie. Son adjointe Vic­to­ria Nuland, très active sur le Maid­an en Ukraine en 2014, avait envoyé promen­er l’Ambassadeur des Etats-Unis en per­son­ne lorsque celui-ci lui avait sig­nalé le désac­cord de l’Union Européenne avec la des­ti­tu­tion de Vic­tor Yanukovich d’un cinglant « Fuck the Euro­pean Union ».
          Le min­istre de la Défense Lloyd Austin quant à lui était jusqu’à très récem­ment mem­bre du direc­toire de Raytheon, un des géants du com­plexe mil­i­taro-indus­triel, et socié­taire d’un fond d’investissement con­sacré à le vente d’équipements mil­i­taires.
          Dif­fi­cile avec ce genre de per­son­nel, con­clut Boron, d’être très opti­miste quant à une diminu­tion à venir des ten­sions inter­na­tionales. Mal­gré tout, Clarín veut croire qu’après un an de rela­tions extrême­ment dif­fi­ciles entre l’Argentine d’Alberto Fer­nán­dez et les Etats-Unis de Don­ald Trump, très proche de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri, des dis­cus­sions pos­i­tives puis­sent repren­dre assez rapi­de­ment entre les deux pays.

          Les Etats-Unis ont tou­jours con­sid­éré l’Amérique Latine comme son «arrière-cour», et n’a jamais renon­cé à ten­ter d’influer, directe­ment ou indi­recte­ment, sur son cours poli­tique et économique. Il est assez peu prob­a­ble qu’on puisse s’attendre à de grands change­ments dans ce domaine avec le nou­veau prési­dent. Au con­traire. « Amer­i­ca is back » est une for­mule à dou­ble-tran­chant, surtout en Amérique du Sud, où l’histoire des rela­tions avec le cousin du nord a tou­jours été pour le moins tumultueuse.

Promulgation de la loi sur l’avortement

         

La loi pro­mul­guée par le Prési­dent

      C’est offi­ciel : l’avortement est désor­mais légal en Argen­tine. Le Prési­dent Alber­to Fer­nán­dez vient de sign­er la pro­mul­ga­tion de la loi qui établit notam­ment (Arti­cle 4 de la loi) que «Les femmes et les per­son­nes d’autres gen­res en capac­ité de pro­créer ont le droit de décider et d’accéder à l’interruption volon­taire de leur grossesse jusqu’à la lim­ite de 14 semaines max­i­mum du proces­sus en cours». La loi stip­ule égale­ment que la per­son­ne qui en fait la demande doit être prise en charge dans les 10 jours suiv­ant sa déc­la­ra­tion.
          Assez curieuse­ment, cette nou­velle pour­tant impor­tante ne fait pas out­re mesure la une des jour­naux argentins aujourd’hui 15 jan­vi­er. Il est vrai que cette loi, le Par­lement l’a votée il y a déjà plus de deux semaines (30 décem­bre 2020). La loi entr­era en appli­ca­tion à par­tir du 23 jan­vi­er 2021, date de sa pub­li­ca­tion au jour­nal offi­ciel.
          Par­al­lèle­ment, est pro­mul­gué égale­ment la loi dite « des mille jours », met­tant en place un dis­posi­tif d’assistance et de suivi san­i­taire durant la grossesse et après l’accouchement, ain­si que tout au long de la petite enfance.
          L’in­for­ma­tion n’apparait en pre­mière page ni de La Nación ni de Clarín, deux quo­ti­di­ens dont le lec­torat est naturelle­ment plutôt opposé à l’avortement.
          Pagina/12 en revanche en fait un titre impor­tant, de même que le Diario Pop­u­lar, qui met en avant la sat­is­fac­tion du Prési­dent d’avoir tenu sa parole et réal­isé ce point impor­tant de son pro­gramme. Selon Alber­to Fer­nán­dez, la société vient de faire «un pas impor­tant pour que la société soit plus juste et plus égal­i­taire envers les femmes», ajoutant qu’il se sen­tait heureux «d’en finir avec le patri­ar­cat». «Avec la pro­mul­ga­tion de la loi sur l’avortement» dit le quo­ti­di­en, «L’Argentine s’inscrit comme un des pays les plus avancé sociale­ment d’Amérique Latine, une région où le droit à l’avortement est inex­is­tant ou forte­ment lim­ité dans la plu­part des pays».

Maradona

          Sidéra­tion en Argen­tine. Un dieu qui jusque là était vivant, ou à peu près, est mort. A 60 ans. Pile le même âge que son ancien ami Nestor Kirch­n­er, l’ancien prési­dent. Pile dix ans après. Et pile le même jour (mais qua­tre ans plus tard) que son autre ancien ami Fidel Cas­tro. Maradona a tou­jours eu le don de savoir bien tomber. A une semaine près, son but de la main con­tre l’Angleterre en quarts de finale de la coupe du monde 1986 (22 juin) venait mar­quer la fière vengeance de l’humiliation subie qua­tre ans plus tôt lors de la guerre des Mal­ouines. (14 juin 1982)

          L’Argentine est en larmes. L’Argentine toute entière. On a beau chercher, fouiller la presse de ce jeu­di 26 novem­bre, pas de voix dis­cor­dante. De toute façon, comme dit Clarín, ce n’est pas seule­ment l’Argentine qui chiale le héros trop tôt dis­paru, mais le monde entier. Clarín a rai­son, d’ailleurs : depuis hier soir, nos radios et télés nationales, en France, tour­nent en boucle. Pour le Parisien, c’était une rock star avec un bal­lon. Pour L’Equipe, « L’Argentine pleure son Dieu » (avec majus­cule). Libéra­tion reprend car­ré­ment une for­mule niet­zschéenne : « Ain­si jouait Maradona ». France info y va elle aus­si de son « Dieu du foot ». Et ain­si de suite. Un dieu. Ben oui, hein, la main qui lui a servi à bat­tre les Anglais en 1986 n’était pas vrai­ment la sienne, mais celle de Dieu. Maradona était donc Dieu. Per­son­nifié. Pelé, lui, qui n’a pas la chance d’être mort, n’aura jamais eu que le titre de roi. Mes­si, comme son nom l’indique, ne sera jamais qu’un représen­tant de Dieu, Beck­en­bauer restera Kaiser et Johan Cruyff devra à jamais se con­tenter du mod­este titre de « Prince d’Amsterdam ».

          Remar­quez, Dieu, c’est mieux que saint. Parce que c’est bien le para­doxe, avec Maradona. Si on ne lui mégote pas son titre divin, décerné à la qua­si una­nim­ité du monde entier, donc, (et quand on dit qua­si, c’est pour se don­ner une dernière illu­sion de crédi­bil­ité néan­moins tout à fait dis­pens­able dans ce cas), il y aurait sans doute un poil moins de monde pour lui accorder la sanc­ti­fi­ca­tion. Faut vrai­ment être un foot­balleur pour mérit­er ain­si l’appellation de Dieu, mais pas celle de saint. Surtout dans un pays aus­si catholique que l’Argentine.

          Catholique, Maradona l’était sans nul doute, mais pas for­cé­ment au sens ortho­doxe du terme. Mais comme à tout bon catholique, même non con­fessé, on lui accorde tous les par­dons du monde. Comme dit l’excellent Rober­to Fonta­nar­rosa, célèbre écrivain et dessi­na­teur de BD, cité par La Nación, « Je me fiche de ce que Maradona a fait de sa vie, ce qui compte, c’est ce qu’il a fait de la mienne ». Quand un type sus­cite un tel amour, même de la part d’un homme aus­si posé, intel­li­gent et caus­tique que Rober­to Fonta­nar­rosa[1], au point de faire oubli­er tous ses côtés obscurs, on ne peut que soulever son cha­peau au pas­sage du cer­cueil. Maradona fait donc par­tie de ces gens qui, comme dis­ait un sup­port­er de Trump, « peu­vent abat­tre un type au hasard dans la rue sans per­dre une once de pop­u­lar­ité ». Maradona restera à tout jamais au-dessus de toute avanie. La Nación et Clarín, tout à leur célébra­tion, passent en chœur au-dessus des liens de l’idole avec le gue­varisme, le cas­trisme, le chav­isme, le madurisme, tout ce que ces jour­naux vom­is­sent pour­tant à longueur de colonnes. Les sup­port­ers de gauche vous insul­tent si vous osez men­tion­ner ses autres liens, bien dif­férents, avec la mafia cal­abraise, du temps de sa splen­deur napoli­taine. De toute façon, ce ne sont pas les hommes qui peu­vent s’arroger le droit de par­don­ner à un dieu, n’est-ce pas ?

          Ce déchaine­ment d’idolâtrie, on l’aura com­pris, nous laisse un tan­ti­net pan­tois. Il en dit long sur ce que sont dev­enues nos sociétés, quand la mort d’un type dont le tal­ent con­sis­tait à jon­gler avec un bal­lon et défray­er la chronique pen­dant et après sa glo­rieuse car­rière par ses frasques et ses divers­es addic­tions devient un événe­ment plané­taire, et que son nom devient celui d’une nou­velle divinité uni­verselle.

          Une amie vient de nous envoy­er le son du dis­cours d’une cer­taine Mar­gari­ta Pécaros. Une Cubaine. A Cuba aus­si, la mort du dieu du foot est un séisme pop­u­laire. Emportée par son lyrisme, Mar­gari­ta en vient à espér­er que Maradon­na et Dieu, en frères jumeaux enfin réu­nis, vont pou­voir désor­mais taper le bal­lon ensem­ble. Pourvu qu’un tir trop puis­sant, ou un drib­ble trop appuyé, ne réveille pas nos valeureux morts ordi­naires de leur bien­heureux som­meil.

[1] Auteur notam­ment de l’excellente chronique « Uno nun­ca sabe », chez Plan­e­ta.

8 novembre 2020

         VICTOIRE POUR JOE BIDEN : les réac­tions de la presse Argen­tine

          Pas de voix dis­cor­dante en ce dimanche, à la une des six grands quo­ti­di­ens en ligne d’Argentine : tout le monde annonce la vic­toire de Joe Biden comme défini­tive, actant l’élection de celui-ci comme 46ème prési­dent des Etats-Unis.
          La Nación insiste sur l’extrême ten­sion générée par ces élec­tions assez per­tur­bées par la crise san­i­taire, induisant un fort taux de vote par cor­re­spon­dance. Ce qui a eu pour effet d’une part de grande­ment retarder le comp­tage des voix et la procla­ma­tion des résul­tats, mais a égale­ment per­mis à Don­ald Trump de jeter la sus­pi­cion sur le proces­sus élec­toral. Le quo­ti­di­en note par ailleurs que ces attaques, lancées déjà avant l’élection, et soutenues par de nom­breux cadres répub­li­cains, ont « empêché toute pos­si­bil­ité de ren­forcer ce sys­tème élec­toral par antic­i­pa­tion ». Il relève égale­ment le car­ac­tère infondé, et non prou­vé, des accu­sa­tions de fraude lancées par le camp répub­li­cain.
          Cróni­ca, con­forme à sa ligne plus « peo­ple », s’intéresse plutôt à la per­son­nal­ité de la vice-prési­dente, Kamala Har­ris. « Fille d’une sci­en­tifique Indi­enne et d’un écon­o­miste Jamaï­cain, mar­iée à un avo­cat juif », relève le quo­ti­di­en vis­i­ble­ment mar­qué par le cos­mopolitisme de la nou­velle vice-prési­dente, et qui relève qu’elle est par­v­enue à s’imposer dans un milieu tra­di­tion­nelle­ment réservé aux « hommes blancs ». Selon le quo­ti­di­en, Kamala Har­ris, qui a tou­jours mis l’accent sur la défense des droits des minorités, notam­ment des femmes et des noirs, peut être con­sid­érée comme un élé­ment « pro­gres­siste » dans une bal­ance démoc­rate plutôt cen­triste, même si elle s’est attirée de nom­breuses cri­tiques de la part de la gauche du Par­ti en rai­son de sa sup­posée indul­gence vis-à-vis de la police.
          Le Diario Pop­u­lar préfère insis­ter sur la volon­té réc­on­cil­i­atrice de Joe Biden, dans un pays que Trump a ren­du con­flictuel à l’extrême. Citant le nou­veau prési­dent, il veut voir en lui celui qui « va restau­r­er l’âme des Etats-Unis, pour recon­stru­ire le pays autour de sa colonne vertébrale, la classe moyenne ». Le Diario Pop­u­lar souligne égale­ment que Trump est seule­ment le cinquième prési­dent à per­dre la réélec­tion, après Her­bert Hoover en 1932, Ger­ald Ford en 1976, Carter en 1980 et George Bush senior en 1992, et que son man­dat a été mar­qué par un fort taux de con­flic­tiv­ité à l’international, entre la sor­tie de l’Accord de Paris, la néga­tion du change­ment cli­ma­tique, l’escalade com­mer­ciale avec la Chine, la rup­ture de l’accord sur le nucléaire iranien, et des rela­tions pour le moins rugueuses avec les pro­pres alliés des Etats-Unis.
           Le retour à l’unité du pays, c’est ce que veut croire égale­ment Clarín, citant lui aus­si l’appel à la réc­on­cil­i­a­tion et la main ten­due aux électeurs répub­li­cains : « Je com­prends votre tristesse, moi aus­si j’ai per­du des élec­tions. Mais le temps est venu d’être de nou­veau ensem­ble, de nous unir pour guérir le pays. ». Clarín craint cepen­dant que mal­gré les dif­fi­cultés – le résul­tat des recours envis­agés par le camp répub­li­cain s’annonce incer­tain – il est « peu prob­a­ble que Trump con­cède (de sitôt) la vic­toire à son adver­saire ». En out­re, le quo­ti­di­en souligne l’enracinement prob­a­ble du « Trump­isme » pour une longue péri­ode dans une opin­ion améri­caine plus divisée que jamais, et surtout, pour une bonne part, rad­i­cal­isée. Ce qui annonce un après élec­tion qui pour­rait se trans­former en « champ de bataille ».
          Le quo­ti­di­en péro­niste Pagina/12 s’intéresse quant à lui aux futures rela­tions entre la nou­velle admin­is­tra­tion état­suni­enne et celle du gou­verne­ment argentin. Avec espoir, mais sans trop d’illusions non plus. Avec la défaite d’un Trump active­ment soutenu par le Brésilien Bol­sonaro et le Colom­bi­en Duque, Alber­to Fer­nán­dez, indique Pagina/12, se ver­rait bien comme le nou­v­el inter­locu­teur priv­ilégié de l’administration Biden pour l’Amérique latine. Biden et Fer­nán­dez ne man­quent pas de points d’intersection sur beau­coup de sujets, même si, tem­père Pagina/12, il ne faut pas se faire trop d’illusions sur le plan économique : sur ce plan il n’y a pas beau­coup de dif­férence entre les philoso­phies répub­li­caine et démoc­rate. D’ailleurs, la plu­part des diplo­mates argentins souligne que de ce point de vue « la péri­ode Bush aura été plus prof­itable à l’Argentine que celle d’Obama », et par ailleurs Trump s’est tou­jours mon­tré arrangeant vis à vis de l’Ar­gen­tine notam­ment dans les rela­tions de cette dernière avec le FMI. Néan­moins, citant le Finan­cial Times, il souligne qu’Alberto Fer­nán­dez est là-bas con­sid­éré comme un « homme de gauche prag­ma­tique », loin d’être un « chav­iste ». En tout état de cause, il fau­dra de toute façon atten­dre le prochain Som­met des Amériques, en 2021 – qui aura pré­cisé­ment lieu aux Etats-Unis – pour mieux con­naitre les inten­tions futures de Joe Biden vis-à-vis du con­ti­nent sud-améri­cain.