Eaux-fortes de Buenos-Aires

On me dira, un auteur né en 1900 et mort en 1942, bon­jour la décou­verte ! Je suis bien d’accord, Rober­to Arlt, auteur d’origine ger­mano-ital­i­enne, n’est pas un petit nou­veau sur le marché lit­téraire argentin. Mais je suis à peu près sûr de mon coup : per­son­ne ici, ou presque, n’en aura enten­du par­ler.

Il faut dire que décéder à 42 ans (crise car­diaque), ça ne laisse pas vrai­ment le temps d’empiler une œuvre bien con­séquente. Mais la sienne n’en a pas moins mar­qué pro­fondé­ment l’histoire lit­téraire de son pays. Il a pub­lié en tout 5 romans (tous traduits en français, ce qui est tout de même à not­er), 7 pièces de théâtre et 2 recueils de nou­velles. Sans par­ler des pub­li­ca­tions posthumes, recueil­lies à par­tir de textes retrou­vés.

Il fait donc incon­testable­ment par­tie des écrivains argentins majeurs du XXème siè­cle, et, de vivre plus longtemps, aurait sans doute été inclus dans la liste des clas­siques, au même titre que Borges, Saba­to et Cor­tazar, par exem­ple. En tout cas, c’est mon avis !

L’œuvre que je préfère, et qui fait par­tie de mes livres de chevet, pour repren­dre cette for­mule éculée (vous en avez beau­coup, vous, des livres choi­sis posés en per­ma­nence près de votre lit ?), n’est ni un roman ni une pièce de théâtre, mais un recueil de textes écrits pour le quo­ti­di­en « El Mun­do » entre 1928 et 1933, « Agua­fuertes porteñas », en français « Eaux-fortes de Buenos-Aires ».

Il s’agit de cour­tes vignettes décrivant des sit­u­a­tions, des per­son­nages typ­iques, des expres­sions locales, des com­porte­ments soci­aux, ou encore l’évolution physique d’une ville qu’il con­nais­sait d’autant mieux qu’il ne l’a pra­tique­ment jamais quit­tée.

Écrites dans un style très coulé, alerte, à la fois drôle, nos­tal­gique et émou­vant, elles sont un témoignage pré­cieux du Buenos Aires des années 30, une ville alors en plein change­ment dus aux pro­grès tech­niques, à l’apport de l’immigration européenne, et aux soubre­sauts poli­tiques.

Voici le résumé qu’en donne le site « Babe­lio » :

Écrites entre 1928 et 1933, ces chroniques sont autant d’in­stan­ta­nés, de tableaux courts de la cap­i­tale argen­tine, de ses habi­tants, de ses cou­tumes et de son rythme.
Car il y a bien une faune et une flo­re par­ti­c­ulières à l’en­droit : ses jeunes oisifs plan­tés sur leur per­ron, ses chantiers de con­struc­tion pil­lés de leurs briques, ses maisons de tôle ondulée aux couleurs passées.
Chaque curiosité de Buenos Aires fait l’ob­jet d’une eau-forte, petit bijou lit­téraire savam­ment ryth­mé par un auteur qui n’a peur ni des écarts de lan­gage ni des mélanges peu ortho­dox­es.

Pour (j’espère) vous don­ner envie, je vous joins quelques extraits ici. Ils sont traduits par mes soins, mais vous trou­verez l’ou­vrage com­plet aux édi­tions Asphalte, avec l’excellente tra­duc­tion d’Antonia Gar­cía Cas­tro.

C’était mon petit con­seil de lec­ture pour les vacances !!

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Autres œuvres nota­bles traduites :

Les Sept fous (Ed. Bel­fond)

Les lance-flammes (Ed. Bel­fond)

Salauds de pauvres !

Hier soir, le jour­nal de la chaine fran­co-alle­mande ARTE a passé un court reportage sur le prob­lème des soupes pop­u­laires (come­dores comu­ni­tar­ios – réfec­toires ou restau­rants pop­u­laires, en espag­nol) en Argen­tine.

Dans ce pays où le taux de pau­vreté dépasse désor­mais les 50% de la pop­u­la­tion totale, ces come­dores représen­tent pour beau­coup le seul lieu où trou­ver un peu de nour­ri­t­ure quo­ti­di­enne, un peu comme les Restaus du cœur chez nous.

Le nou­veau prési­dent ultra-libéral Javier Milei, dont on a déjà pas mal par­lé sur ce blog, con­sid­ère que les pau­vres sont respon­s­ables de leur sit­u­a­tion, que les aides sociales sont un vol com­mis envers la société dans son ensem­ble, et que la main invis­i­ble du marché est mieux à même que l’état prov­i­dence de régler les prob­lèmes de pau­vreté et d’inégalité.

Par ailleurs, ces fameux come­dores ont un gros défaut : ils sont gérés par des gauchistes. Pire : des mil­i­tants. Ce qui devait arriv­er est donc arrivé : le gou­verne­ment a déniché quelques cas de cor­rup­tion et de détourne­ments de fonds et de stocks de nour­ri­t­ure pour remet­tre en ques­tion tout le sys­tème d’entraide sociale, et fer­mer la plu­part des soupes pop­u­laires.

Qu’il y a ait eu des irrégu­lar­ités, c’est prob­a­ble. Même chez nous, les restaus du cœur et autres soupes pop­u­laires attirent des mar­goulins prêts à prof­iter de la mis­ère pour s’en met­tre dans les poches. Il n’y a pas longtemps, une amie m’a racon­té l’histoire de cette béné­fi­ci­aire du Sec­ours pop­u­laire qu’on a retrou­vé sur un marché reven­dant les fripes qu’elle avait récupérées gra­tu­ite­ment. Est-ce que pour autant cela doit remet­tre en ques­tion tout le sys­tème d’aide aux dému­nis ?

Milei a donc sauté sur l’occasion pour met­tre un terme à ce scan­daleux assis­tanat géré par des com­mu­nistes (sic). Résul­tat : des mil­liers de tonnes de nour­ri­t­ure pour­ris­sent, entassés dans des hangars, puisqu’il n’y a plus per­son­ne pour les dis­tribuer.

Après une plainte déposée notam­ment par Juan Grabois, ancien can­di­dat péro­niste de gauche (bat­tu aux pri­maires) à la prési­den­tielle de 2023, la jus­tice argen­tine a som­mé l’État de rou­vrir les restaus pop­u­laires et d’organiser la dis­tri­b­u­tion des ali­ments. Ce qu’il a fait, par l’intermédiaire de l’armée, cette fois. Mais, selon le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, en priv­ilé­giant les provinces qui ont bien voté, et en évi­tant soigneuse­ment celles gérées par l’opposition. Exem­ple : la province de Buenos Aires, qui compte plus d’un tiers de la pop­u­la­tion totale d’Argentine, n’a reçu que 2% des ali­ments de sec­ours.

L’attaque con­tre les restaus pop­u­laires a com­mencé dès décem­bre dernier. Le sys­tème actuel date de la grande crise de 2001, une péri­ode de chaos économique total qui avait con­duit à des émeutes de la faim. (Pour ceux qui s’y intéressent, voir sur ce blog l’article sur Car­los Men­em, le prési­dent ultra libéral, un des mod­èles de Milei, qui a gou­verné de 1989 à 1999 et dont la poli­tique a mené à ce chaos. Voir égale­ment le film de Pino Solanas «Memo­ria de un saqueo», Mémoires d’un saccage, ici).

Pour dénon­cer une pré­ten­due fraude mas­sive et des restaus fan­tômes (come­dores fan­tas­mas), la super min­istre San­dra Pet­tovel­lo s’est appuyée sur un reg­istre d’inscription datant du con­fine­ment de 2020, et non actu­al­isé depuis. A l’époque en effet, il y avait eu de nom­breuses déc­la­ra­tions d’ouvertures qui n’ont pas été suiv­ies d’effet. D’où, for­cé­ment, des trous dans la raque­tte ! (Voir ici, para­graphe 4). Mais l’opportunité était trop belle de pou­voir dénon­cer des abus. Selon le min­istère, il n’au­rait trou­vé que 52% de restaus fonc­tion­nant effec­tive­ment en tant que tels ! Mais on ne pré­cise pas si les autres auraient reçu effec­tive­ment de la nour­ri­t­ure : on ne s’intéresse ici qu’aux doc­u­ments papi­er.

Le gou­verne­ment affirme qu’il ne vise que les restaus où auraient été détec­tées des irrégu­lar­ités. Mais en réal­ité, c’est tout le sys­tème qui vient de s’effondrer. La dis­tri­b­u­tion d’aliments est restée en sus­pens pen­dant de longues semaines, oblig­eant la plu­part des lieux à fer­mer, pure­ment et sim­ple­ment, faute de ressources. Comme on l’a vu, cette dis­tri­b­u­tion a repris récem­ment avec l’armée, mais de manière spo­radique et très iné­gale­ment répar­tie.

Pen­dant ce temps, le super min­istère du « Cap­i­tal humain », comme c’est son titre, subit une véri­ta­ble fuite des cerveaux. Je dis « super » min­istère, car Milei, suiv­ant sa volon­té d’amaigrir sig­ni­fica­tive­ment l’État, et de réduire dras­tique­ment le nom­bre de min­istères, a regroupé en un seul les anciens min­istères du tra­vail, de l’éducation, de la cul­ture, de l’action sociale et de la famille.

Rien que ses derniers jours, ce sont 20 fonc­tion­naires qui ont présen­té leur démis­sion. Ou qui ont été limogés. L’ambiance est délétère. Le min­istère est soupçon­né d’avoir trem­pé dans des affaires de cor­rup­tion con­cer­nant, juste­ment, l’achat d’aliments des­tinés aux restaus pop­u­laires. Soupçons qui ont entrainé le limo­geage du secré­taire d’état à l’enfance et à la famille, Pablo de La Torre. Un fusible.

Et Milei dans tout ça ? Il court les cap­i­tales, on l’a vu récem­ment à Madrid venir inter­fér­er dans la cam­pagne élec­torale des européennes lors d’un grand meet­ing réu­nis­sant les extrêmes-droites, l’Espagnol Abas­cal, l’Italienne Mel­oni, la Française Le Pen, en tête. En prof­i­tant au pas­sage pour insul­ter publique­ment le pre­mier min­istre espag­nol Pedro Sanchez et sa femme, qu’il n’a pas daigné ren­con­tr­er ! Il est allé égale­ment faire un tour à la Sil­i­con Val­ley, retrou­ver son copain Elon Musk et les dirigeants de Google, avec lesquels il a dis­cuté de son grand rêve : réformer l’état à l’aide de l’intelligence arti­fi­cielle.

C’est vrai que les robots, ça ne risque pas de génér­er d’opposition. A ce pro­pos, Milei a annon­cé récem­ment un plan de limo­geage de plus de 75 000 fonc­tion­naires. “¡Amo ser el topo den­tro del Esta­do! Soy el que destruye el Esta­do des­de aden­tro, es como estar infil­tra­do en las filas ene­mi­gas”, dijo estos días en una entre­vista con el sitio cal­i­for­ni­ano The Free Press. “J’adore être la taupe à l’intérieur de l’Etat ! Je suis celui qui sape l’Etat de l’intérieur, c’est comme infil­tr­er les lignes enne­mies”, a‑t-il déclaré dans une inter­view au site Cal­i­fornien Free press.

En réal­ité, Milei est com­plète­ment décon­nec­té de la poli­tique, qui ne l’intéresse pas. Comme dit Martín Rodríguez Yebra dans La Nación : «Il com­mu­nique avec la logique de l’algorithme, atten­dant juste que ses paroles trou­vent un écho dans la grande bulle dans laque­lle nous nous trans­for­mons en mar­i­on­nettes de nos pro­pres attentes. Il fan­tasme sur un gou­verne­ment rationnel de l’intelligence arti­fi­cielle qui nous délivr­erait des ten­ta­tions humaines qui nous con­duisent au désas­tre.»

En somme, con­for­mé­ment au vœu le plus cher de cet anar­chocap­i­tal­iste, l’Argentine n’est plus gou­vernée !

Milei attaque l’État à la tronçon­neuse

Quelle classe moyenne à Buenos Aires en 2024 ?

Le quo­ti­di­en La Nación a réal­isé récem­ment une intéres­sante enquête con­cer­nant le revenu moyen d’une famille portègne type ( un cou­ple et deux enfants mineurs) en 2024. En par­tant d’une ques­tion toute sim­ple : quel est le seuil de revenu néces­saire pour être aujourd’hui con­sid­éré comme par­tie inté­grante de cette classe sociale ?

Atten­tion en préal­able : on ne par­le ici que du revenu d’une famille de la cap­i­tale, pas de la province, où les niveaux de revenus sont naturelle­ment plus bas, comme dans la plu­part des pays.

Atten­tion égale­ment : ces chiffres, qui vont paraitre très bas pour nous autres Français, sont à met­tre en regard du coût de la vie argentin, bien enten­du. Par exem­ple, un apparte­ment de trois pièces se loue 600 euros env­i­ron aujourd’hui. Dans la cap­i­tale ! Ce qui ferait rêver bien des Parisiens !

Le quo­ti­di­en fait une com­para­i­son sig­ni­fica­tive. En 2023, il fal­lait env­i­ron 340 euros men­su­els pour être con­sid­éré par­tie prenante de la classe moyenne. Un an plus tard, avec plus de 290% d’inflation, il faut déjà mul­ti­pli­er ce chiffre par qua­tre : on est passé à 1300 euros men­su­els !

Et encore, ceci est val­able si vous pos­sédez votre loge­ment. Un locataire, lui, aura donc besoin de près de 2000 euros pour être classé « moyen ».
Compte-tenu de cette révi­sion à la hausse, le seuil de pau­vreté, lui aus­si, doit revoir sa base. Main­tenant, c’est sous 470 euros men­su­els env­i­ron qu’une famille peut-être con­sid­érée comme indi­gente.

Graphique pau­vreté. Pour info, pour avoir les chiffres en euros, il suf­fit au cours d’au­jour­d’hui de divis­er par 1000. En gros.

On le voit, l’économie argen­tine est sens dessus dessous, avec une accéléra­tion bru­tale des niveaux de seuil. Naturelle­ment, les prix suiv­ent, ou plutôt précè­dent. Le coût de la vie a bon­di, et con­tin­ue de grimper de façon ver­tig­ineuse, dans une escalade prix-revenus incon­trôlable.

Le taux de pau­vreté sem­ble devoir se fix­er autour de 50% de la pop­u­la­tion. Ce qui est évidem­ment énorme.

Où en est donc l’Argentine, après six mois de ges­tion ultra-libérale ? On le voit, l’inflation a con­tin­ué de galop­er. D’après La Nación et les com­men­ta­teurs favor­ables au gou­verne­ment, elle serait en voie de sta­bil­i­sa­tion. A presque 300%, il serait temps. Mais les prix, eux, con­tin­u­ent d’augmenter, tan­dis que les salaires, même s’ils mon­tent, peinent à suiv­re (45% sur ces derniers trois mois, à com­par­er avec les plus de 51% de hausse des prix).

Jeu­di 9 mai, les syn­di­cats ont organ­isé une grève générale, très suiv­ie. Il n’y avait plus un chat dans les rues, plus de bus, plus de métro, admin­is­tra­tions fer­mées, ain­si qu’une bonne par­tie des com­merces. Comme dit le quo­ti­di­en Página/12, on se serait cru revenu au temps du con­fine­ment.

Jour de grève sur l’Av­enue de Mayo. Au fond, le palais prési­den­tiel.

Pour le moment cepen­dant, le prési­dent anar­cho-cap­i­tal­iste garde une cer­taine con­fi­ance, son taux de sat­is­fac­tion se situ­ant autour de 50%. Il faut dire que l’opposition, en regard, n’est pas encore prête à remon­ter la pente. Les péro­nistes restent très impop­u­laires, surtout juste­ment dans les class­es moyennes et supérieures, et le gou­verne­ment actuel, non sans quelque rai­son d’ailleurs, lui fait porter le cha­peau à très larges bor­ds d’une sit­u­a­tion économique qui, selon Milei, le prési­dent, le con­traint à des mesures dras­tiques d’austérité. Reste à savoir si les mesures en ques­tion ne se révéleront pas, à terme, pire que le mal, ce que prophé­tisent cer­tains écon­o­mistes, et pas tous de gauche.

Un acci­dent ter­ri­ble vient d’avoir lieu entre deux trains de ban­lieue, dans le quarti­er de Paler­mo (Buenos Aires). Pas de mort au moment où j’écris cet arti­cle, mais 90 blessés, dont 55 à l’hôpital. Un train en mou­ve­ment en a per­cuté un autre arrêté sur la même voie. Aucune sig­nal­i­sa­tion d’urgence pour éviter la cat­a­stro­phe : les câbles avaient été volés, mais pas rem­placés. Il n’y a plus d’argent pour entretenir le chemin de fer pub­lic.

Le chemin de fer en Argen­tine, c’est une longue his­toire, avec pas mal de relents colo­ni­aux. Au début du XXème siè­cle, le réseau avait été sous-traité aux Anglais, qui avaient obtenu des con­trats léonins (comme sou­vent) pour l’exploiter et en tir­er les plus gros béné­fices. Pas bêtes, ils en avaient exigé le mono­pole. Comme ça, pas de dan­ger de con­cur­rence. Perón les avait nation­al­isés dans les années 50, à un prix d’or qu’on lui a beau­coup reproché.

Jusqu’à l’arrivée de Car­los Men­em à la prési­dence, en 1989, l’Argentine comp­tait 36 000 kilo­mètres de ligne. Men­em en a fait fer­mer l’essentiel : il en reste env­i­ron 9 000 (En France, pays 5 fois plus petit, on en compte 28 000 !).

Et, donc, avec une main­te­nance publique de plus en plus frag­ile. L’essentiel du réseau aujourd’hui ne dessert plus, grosso modo, que la Cap­i­tale et sa grande ban­lieue. Dans des trains en mau­vais état, en nom­bre insuff­isant (ils sont régulière­ment bondés) et plutôt lents. Les acci­dents ne sont pas rares.
Comme de juste, le prési­dent Milei a prof­ité de l’accident pour en remet­tre un coup sur la néces­saire pri­vati­sa­tion des chemins de fer. Tech­nique anglaise là encore, util­isée avec grand suc­cès avec le métro lon­donien : l’état coupe le robi­net, l’entreprise est étran­glée, reste plus qu’à la ven­dre au plus offrant. Tant pis pour le ser­vice pub­lic.

Bon, et à part ça qu’est-ce qui se passe ? Eh bien en ce moment, on est en pleine foire inter­na­tionale du livre à Buenos Aires. Une des plus impor­tantes du monde, elle dure cette année du 25 avril au 13 mai. Trois semaines ! Il parait que notre David Foenk­i­nos fig­ure par­mi les invités d’honneur. Nul doute qu’il saura causer dans le poste, il passe très bien à l’écran !

Bars remarquables à Buenos Aires

Aujourd’hui, je vous pro­pose d’aller faire la tournée des bars.

En effet, par­mi les dif­férentes curiosités à ne pas man­quer à Buenos Aires, out­re les fan­ions habituels que de toute façon vous ne raterez jamais, car ceux-là, on en par­le partout, il y a un cir­cuit bal­isé qui con­tentera tous les ama­teurs de plaisirs un tan­ti­net rétros, mais eux, par­faite­ment authen­tiques.

La cap­i­tale argen­tine s’est dotée d’un label spé­ci­fique : les bars, ou cafés, «nota­bles». A savoir, tout une liste de bars, de cafés, de brasseries et de «con­fiterías» anciens ou plus récents, con­servés dans leur décor his­torique et dis­tin­gués pour cela et/ou pour leur archi­tec­ture ou leur impor­tance cul­turelle et sociale. Leur nom­bre est assez con­séquent: on compte un peu plus de 60 lieux label­lisés !

On a donc que m’embarras du choix, et du quarti­er, puisqu’ils sont dis­per­sés sur à peu près toute l’agglomération.

Naturelle­ment, je ne les ai pas tous vis­ités ! A mon act­if, je n’en compte qu’une quin­zaine, ce qui n’est déjà pas mal ! (Et sans excès, c’est juré. D’autant que la plu­part font aus­si restau­rant !).

Il serait long et un peu fas­ti­dieux, sans doute, de bross­er le por­trait de cha­cun en l’assortissant d’un (même bref) his­torique. Je vous ai déjà par­lé dans ce blog du fameux «La Biela», où les écrivains Jorge Luis Borges et Adol­fo Bioy Casares avaient l’habitude de se retrou­ver.

Borges était égale­ment habitué d’un autre bar fameux, le «Tor­toni», situé non loin du Palais prési­den­tiel, avenue de Mayo. Celui-ci peut-être com­paré, dans l’esprit plus que dans le décor, au parisien «Café de flo­re».

Le Tor­toni, avant de devenir un lieu de pèleri­nage pure­ment touris­tique, a longtemps été le ren­dez-vous de tout ce que Buenos Aires comp­tait d’intellectuels, de poètes, de chanteurs et autres célébrités, qu’à défaut de pou­voir encore ren­con­tr­er assis à une des tables, on croise désor­mais accrochés aux murs du petit musée du sou­venir qu’il ren­ferme. Voir plus bas, n°4.

En voici quelques uns, en images, avec la cer­ti­tude qu’ils vous don­neront envie d’en pouss­er la porte, à l’occasion d’un prochain voy­age au pays des gau­chos. Bon, peut-être seule­ment quand Milei aura été débar­qué du Palais prési­den­tiel, on va devoir patien­ter un peu avant que le pays revi­enne au calme et à la sta­bil­ité poli­tique et économique, mais après lui, les bars remar­quables seront tou­jours là ! Enfin, on peut espér­er qu’au moins ça, il n’y touchera pas !

1. Le Federal (1864)

Situé dans le quarti­er his­torique de San Tel­mo, qui compte plusieurs de ces bars remar­quables. Fin XIXème, ce bar était noté comme «magasin/débit de bois­sons», car il fai­sait égale­ment ce qu’on appellerait chez nous «épicerie». Ce n’est plus le cas aujourd’hui, c’est un bar-brasserie. Out­re le mobili­er ancien, tout en bois, on notera le comp­toir atyp­ique et très ouvragé, ain­si qu’aux murs, une for­mi­da­ble col­lec­tion de pub­lic­ités anci­ennes. Adresse : coin des rues Car­los Cal­vo et Perú.

 

2. Café de la Poesía (1982)

Même quarti­er, cette fois au coin (en Argen­tine, les bars sont très sou­vent au coin) des rues Chile et Bolí­var. Celui-là est net­te­ment plus récent que les autres, mais il a la par­tic­u­lar­ité, comme son nom l’indique, d’avoir été le ren­dez-vous des plus grands poètes argentins, comme Juan Gel­man, Olga Oroz­co ou Ale­jan­dra Pizarnik. Il a d’ailleurs été fondé par l’un d’entre eux, Rubén Derlis (1938). Très beau décor égale­ment, une des chou­ettes ambiances du quarti­er.

3. Bar musée « Simik », appelé aussi «Bar Palacio» (Début XXème — 2001)

On change com­plète­ment de quarti­er, pour se trans­planter non loin du célèbre cimetière de la Chacari­ta, pen­dant plus pop­u­laire de celui de la Reco­le­ta, le Père-Lachaise argentin. Ce bar est une véri­ta­ble cav­erne d’Ali Baba des ama­teurs de pho­togra­phie. Il expose, tant dans les vit­rines qui ser­vent à cloi­son­ner de petites alcôves dis­crètes qu’à l’intérieur même des tables vit­rées, une impres­sion­nante col­lec­tion d’appareils de tous gen­res et toutes épo­ques. S’il ne pro­pose plus d’ateliers-photo comme autre­fois, il s’y organ­ise régulière­ment des expo­si­tions tem­po­raires et des con­férences. Le bar lui-même, appelé Bar Pala­cio,  existe depuis le début du XXème siè­cle ; sa ver­sion «musée-pho­to», elle, a été amé­nagée en 2001 par le pho­tographe Ale­jan­dro Simik. Adresse : coin des rues Fed­eri­co Lacroze et Fra­ga (Voir aus­si la pre­mière pho­to de l’ar­ti­cle).

4. Le Tortoni (1855)

S’il n’y en avait qu’un à vis­iter, ce serait celui-là. Le plus ancien (parait-il) et surtout le plus célèbre. Comme je le dis­ais en intro­duc­tion, on pour­rait le com­par­er au «Flo­re» de Paris. En vous instal­lant à une des tables, il y a des chances pour que vous posiez vos postérieurs sur la même chaise que, pêle-mêle, Julio Cor­tazar, Jorge Luis Borges, Lui­gi Piran­del­lo, Fed­eri­co Gar­cía Lor­ca, Car­los Gardel ou Arthur Rubin­stein. Excusez du peu. Bon, main­tenant, vous allez surtout vous asseoir au milieu des autres touristes, et par­fois après avoir fait la queue pen­dant trois bons quarts d’heure sur le trot­toir. Lui aus­si est devenu une sorte de musée. A not­er quand même qu’on peut y assis­ter à des spec­ta­cles de tan­go, cer­tains soirs.

5. Confitería Ideal (1912)

C’est le moment d’expliquer ce qu’est, en Argen­tine, une « con­fitería ». Rien à voir avec une con­fis­erie, ou un marc­hand de con­fi­tures. Une con­fitería, c’est un genre de salon de thé. En général, un local présen­tant un cachet supérieur à celui d’un bar ou d’une brasserie ordi­naires. Il en existe tout un tas à Buenos Aires. Voir plus bas égale­ment la con­fitería «Las Vio­le­tas». La Ide­al a été conçue au départ comme un bar glac­i­er. Puis, dans les années 70, on l’a trans­for­mée un temps en salle de bal, prof­i­tant de la sur­face immense de sa salle prin­ci­pale. Le cinéaste Alan Park­er s’en est servi de décor pour son film « Evi­ta » sur Eva Perón, avec Madon­na dans le rôle-titre. On la trou­ve en plein cen­tre, dans la rue Suipacha, à deux pas de l’obélisque de l’Avenue du 9 de julio.

6. El Gato negro (1927)

Ce n’est pas à pro­pre­ment par­ler un bar, mais d’abord et avant tout, une bou­tique his­torique d’épices, de café et de thé. Mais le local pos­sède quelques tables, et fait salon de thé. On y déguste pâtis­series et tous types de bois­sons en humant les par­fums des pro­duits en vente dans la bou­tique, c’est très agréable. La déco n’a pas changé depuis sa fon­da­tion, et si vous cherchez des idées de cadeaux sym­pas et pas trop chers, c’est ici ! Sur l’avenue Cor­ri­entes (n° 1669), le Broad­way local, avenue des théâtres, des ciné­mas et des bouquin­istes.

7. Confitería Las Violetas (1884)

On dit que c’est l’endroit préféré des Portègnes, les habi­tants de Buenos Aires. C’est quand même assez éloigné du cen­tre, ceci dit. Mais ça vaut le détour, c’est absol­u­ment mag­nifique. Vit­raux, bois­eries, mar­bre et mobili­er parisien. Un mon­u­ment his­torique entre tous. Élue plus beau bar remar­quable de Buenos Aires en 2017. Comme le Tor­toni, c’est sou­vent bondé. Mais on ne fait pas la queue. Adresse : coin des Avenues Medra­no et Riva­davia. Sta­tion de métro Cas­tro Bar­ros, direct par la ligne A depuis la Plaza de mayo.

8. Le Petit Colón (1978)

C’est un de mes préférés, avec le Fed­er­al et la Biela. Pas très ancien, mais pour­tant, on dirait bien. Situé, comme son nom l’indique, tout près du teatro Colón, le prin­ci­pal théâtre de la ville. Très parisien dans l’esprit, avec ses bois­eries, son bar mi-gran­it mi-bois, et ses guéri­dons.

9. Paulín (1988)

Celui-ci non plus n’est pas très ancien, mais j’adore son ambiance. Le lieu est très atyp­ique : le bar en grand U occupe tout le cen­tre de la salle étroite, et on s’installe sur des tabourets tout autour pour con­som­mer tapas, sand­wich­es et bois­sons. Ils ont une excel­lente cave à vins, qui vous fera faire le tour des meilleurs crus argentins ! Celui-là est en plein cen­tre, presque au coin de la rue Sarmien­to et de la célèbre rue pié­tonne et com­merçante Flori­da.

10. Bar Sur (1967)

Le plus mythique de tous les bars de tan­go. Situé à la lisière du quarti­er San Tel­mo, on peut y assis­ter à des spec­ta­cles tous les soirs, jusqu’au petites heures du matin. L’écrivain Espag­nol Manuel Vazquez Mon­tal­bán en a fait un des décors prin­ci­paux de son roman «Le quin­tette de Buenos Aires» (Série Pepe Car­val­ho). Le célèbre détec­tive vient y écouter régulière­ment la chanteuse Adri­ana Varela. C’est assez petit, et donc très intimiste.

 

Voilà pour un petit échan­til­lon des «bô bars» de la cap­i­tale argen­tine. Vous pour­rez en retrou­ver bien d’autres sur ce site : https://turismo.buenosaires.gob.ar/es/article/bares-notables, que je vous invite à con­sul­ter, même si les courts résumés de présen­ta­tion sont, évidem­ment, en espag­nol. Mais là, la liste est ‑presque — exhaus­tive !

 

24-03-2024: commémo sélective

Aujourd’hui 24 mars 2024, on com­mé­more en Argen­tine un autre 24 mars net­te­ment plus sin­istre : celui de 1976, date du coup d’état mil­i­taire ouvrant sur une dic­tature de 7 ans.

Enfin, on com­mé­more, ça dépend qui. Car en ce début de règne miléiste, la ten­dance sem­blerait plutôt être à l’oubli. Suiv­ez mon regard, plutôt en biais vers la droite.

Il est vrai qu’une large majorité des électeurs de Javier Milei, qui a car­ton­né chez les 18–35 ans, n’a pas con­nu la dic­tature. Mais même les plus âgés sem­blent aujourd’hui avoir quelques trous de mémoire.

On me dira que c’est un phénomène clas­sique. En Ital­ie, il y a longtemps qu’on a sol­dé le fas­cisme mus­solin­ien, qu’on n’est pas loin de réha­biliter par l’entremise de la dernière prési­dente en date, Gior­gia Mel­oni. En Alle­magne et en Espagne, des par­tis se récla­mant plus ou moins ouverte­ment de l’héritage nazi ou fran­quiste paradent au par­lement et sur les plateaux télés.

La France, où on prédit un résul­tat record pour le RN aux Européennes de juin, n’échappe pas au phénomène. Les Brésiliens, 21 ans de dic­tature entre 1964 et 1985, n’ont pas hésité à élire Jaïr Bol­sonaro, un nos­tal­gique du bon temps des mil­i­taires, entre 2019 et 2023.

Le proces­sus est tou­jours le même. Après la chute d’une dic­tature, à peu près tout le monde, de droite à gauche, est d’accord pour vouer les tyrans aux gémonies et acclamer le retour à la démoc­ra­tie. Puis, peu à peu, la mémoire fatigue, et s’efface. Arrivent sur le marché poli­tique des plus jeunes, qui n’ont rien con­nu des années noires, et, qui, pour cer­tains, n’hésitent pas à idéalis­er une péri­ode qu’ils n’ont pas vécue. Là encore, du clas­sique : «c’était vache­ment mieux avant».

Milei et ses sup­port­ers n’échappent pas à la règle. D’autant moins qu’ils comptent dans leur céna­cle quelques enfants de mil­i­taires, comme la vice-prési­dente Vic­to­ria Vil­laru­el, fille et nièce de tor­tion­naires revendiqués.

Sym­bole de ce change­ment rad­i­cal, là aus­si, dans le regard porté sur les années de dic­tature, le gou­verne­ment a réduit dras­tique­ment les sub­ven­tions à la plu­part des insti­tu­tions mémorielles. Selon Pagina/12 qui s’en fait l’écho, ‑37,25% pour la Banque de don­nées géné­tiques (qui aide à retrou­ver les bébés nés en déten­tion, enlevés à leurs mères et remis à des familles «sûres»), ‑56% pour les Archives nationales de la mémoire, ‑76% pour l’entretien des espaces et sites dédiés au sou­venir.

Vic­to­ria Vil­laru­el, pen­dant la cam­pagne, a présen­té un plan pour trans­former la sin­istre ESMA (Ecole supérieure de la marine, cen­tre de tor­ture entre 1976 et 1982), dev­enue un musée du sou­venir sous la prési­dence de Nestor Kirch­n­er (2003–2007), en parc de loisirs !

Grande salle de l’Ecole supérieure de mécanique de la Marine (ESMA), aujour­d’hui cen­tre mémoriel de la dic­tature.

Une sim­ple lec­ture de la presse quo­ti­di­enne en cette journée de com­mé­mora­tion donne une idée de cet efface­ment mémoriel.

A droite, les deux prin­ci­paux quo­ti­di­ens y font à peine allu­sion. Un arti­cle en une de La Nación, sous un titre par­lant : « Marche du 24 mars : la gauche, le kirch­ner­isme (mou­ve­ment péro­niste de gauche, NDLA) et les asso­ci­a­tions de Droits de l’homme se mobilisent ». Même chose chez Clarín, on met en avant une com­mé­mora­tion «de gauche», tout en annonçant la sor­tie d’un doc­u­men­taire offi­ciel sur la dic­tature, lais­sant entrevoir qu’on y remet­tra cer­taines pen­d­ules à l’heure. Et encore, ces arti­cles sont à trou­ver en scrol­lant pas mal sur la page d’accueil de ces canards en ligne.

Infobae Argen­tine, pour sa part, pro­pose un arti­cle de fond en une, bien dans sa veine «cen­triste» habituelle, inti­t­ulé « Coup d’état de 1976 : du «con­sen­sus social en faveur de la dic­tature» que recon­nais­sait Fir­menich (Un des prin­ci­paux chefs révo­lu­tion­naires, NDLA) au « pire gou­verne­ment mil­i­taire de l’histoire » selon Massera (Ami­ral Emilio Massera, mem­bre de la junte mil­i­taire) ». L’article n’est pas signé par n’importe qui : Juan Bautista Tata Yofre fut le chef des ser­vices de ren­seigne­ments argentins sous la prési­dence de Car­los Men­em (1989–1999), et au cœur, en 2008 d’un «water­gate» local, piratage des cour­riels du cou­ple prési­den­tiel Nestor et Cristi­na Kirch­n­er, pour lequel il fut oppor­tuné­ment mis hors de cause en appel en 2016, sous la prési­dence de Mauri­cio Macri.

Je con­seille la lec­ture de cet arti­cle à tous ceux qui savent lire l’espagnol : ques­tion révi­sion­nisme, il vaut le détour. Yofre s’y mon­tre très sub­til. Tout en cri­ti­quant l’action poli­tique et économique des mil­i­taires, il les réha­bilite par la bande en ressor­tant le vieil argu­ment selon lequel ils auraient fait le sale boulot pour le plus grand prof­it de gens trop con­tents de ne pas se salir les mains eux-mêmes.

Il cite même le général Videla, pre­mier des qua­tre dic­ta­teurs qui se sont suc­cédé, s’adressant à ses juges :

«Que nous ayons été cru­els, nous l’assumons. En atten­dant, vous avez une Patrie…nous l’avons sauvée comme nous croyions devoir le faire. Y avait-il une autre méth­ode ? Nous ne le savons pas, mais nous ne pen­sons pas que nous auri­ons pu réalis­er d’une autre manière ce que nous avons réus­si. Jetez nous la cul­pa­bil­ité à la fig­ure et jouis­sez de nos résul­tats. Nous serons les bour­reaux, vous serez les hommes libres».

Par­mi les «grands» quo­ti­di­ens nationaux, seul Pagina/12 pro­pose une page d’accueil fournie en arti­cles, accu­sant au pas­sage le gou­verne­ment actuel de, je cite, «nier, jus­ti­fi­er ou même pro­mou­voir les crimes con­tre l’humanité com­mis par les forces de répres­sion».

On le voit, 50 ans après, les mémoires sont (re)devenues sélec­tives, et forte­ment cor­rélées aux ten­dances poli­tiques des uns et des autres.

En Argen­tine comme ailleurs, le révi­sion­nisme his­torique est comme un bou­chon de liège. On le croy­ait défini­tive­ment noyé, il revient imman­quable­ment à la sur­face. La ten­dance reste encore minori­taire dans l’opinion, mais ici et là, on com­mence à voir poindre des deman­des de mise en lib­erté, voire d’amnistie, des mil­i­taires pour­suiv­is. Jusqu’ici, sans suc­cès. Mais jusqu’à quand ?

Pire que prévu !

Alors bon, je fais amende hon­or­able : dans mon dernier arti­cle sur l’Argentine de Milei, le prési­dent à la tronçon­neuse, je me suis mon­tré piètre prévi­sion­niste. J’annonçais une prob­a­ble mon­tée du seuil de pau­vreté (40% de la pop­u­la­tion avant les dernières élec­tions) jusqu’à 50%. Les derniers chiffres sor­tis par la presse argen­tine, et repris par les jour­naux français (y com­pris mon Ouest-France d’aujourd’hui !) font déjà état d’une poussée à plus de 57% ! Le quo­ti­di­en en ligne Infobae prévoit même que ce chiffre devrait être large­ment dépassé à la fin de ce mois.

En cause, naturelle­ment, les hauss­es de prix maouss­es dont je fai­sais état dernière­ment. Plus, naturelle­ment, l’effondrement de la mon­naie nationale, qui oblige les Argentins de la classe moyenne à cass­er leur tire­lire pour chang­er leurs derniers dol­lars plan­qués sous le mate­las.

Un dol­lar amer­locain. Aujour­d’hui, pour l’a­cheter, l’Ar­gentin doit met­tre 835 pesos. Plus du dou­ble par rap­port à l’an dernier.

Milei con­tin­ue de deman­der à ses conci­toyens de ser­rer les dents, promet­tant que ses ter­ri­bles mesures d’austérité, indis­pens­ables selon lui et ses sup­port­ers après des années “d’argent mag­ique”, de prix arti­fi­cielle­ment con­tenus et d’interventionnisme éta­tique entra­vant l’économie, ver­ront leurs pre­miers effets posi­tifs… après le mois de mars !

Le voilà donc obligé de rac­cour­cir les délais de ses promess­es, lui qui il y a peu par­lait encore de deux années dif­fi­ciles à pass­er.

C’est que, face à l’effondrement en cours, et ses con­séquences dra­ma­tiques pour les Argentins les plus frag­iles, même les alliés de cir­con­stance du nou­veau pou­voir, à savoir, le PRO (Prop­ues­ta repub­li­cana, droite clas­sique) et l’UCR (Union civique rad­i­cale, cen­triste), com­men­cent à don­ner des signes de décourage­ment et à pren­dre leurs dis­tances.

Les plus cri­tiques sont les gou­verneurs de province élus sous ces ban­nières. En effet, ils ne digèrent pas facile­ment que le gou­verne­ment ultra­l­ibéral leur ait coupé en par­tie les vivres, en sus­pen­dant les dota­tions budgé­taires qui per­me­t­taient le bon fonc­tion­nement des régions.

“Non seule­ment ils ne nous ont pas remer­ciés (de leur sou­tien, NDLA), mais ils nous trait­ent de la même façon qu’ils le font vis à vis des kirchernistes (les péro­nistes au pou­voir aupar­a­vant, NDLA), en s’asseyant sur les dota­tions aux régions. Milei nous insulte parce que nous avons refusé d’avaliser les 6 pre­miers arti­cles de la Loi Omnibus comme il l’espérait, et par-dessus le marché il nous sup­prime les sub­ven­tions au Trans­port et à l’Éducation. Face à autant de mau­vais coups, nous ne voyons plus de rai­son de con­tin­uer à soutenir le gou­verne­ment, nous ne nous sen­tons plus ni alliés ni inter­locu­teurs”, s’épanche un gou­verneur auprès d’Infobae.

Con­cer­nant le domaine de l’Éducation, juste­ment (rap­pelons que Milei en a sup­primé le min­istère), les profs ont appelé à la grève. Le gou­verne­ment, comme y fai­sait allu­sion le gou­verneur ci-dessus, a sus­pendu le verse­ment du FONID, fonds nation­al des­tiné à pro­mou­voir les actions éduca­tives dans les provinces, et dont celles-ci ont notam­ment besoin pour pay­er les enseignants.

École pri­maire argen­tine

Une grève qui pour­rait bien affecter la ren­trée (dans l’hémisphère sud, elle a lieu comme chez nous à la fin de l’été, c’est-à-dire là-bas en mars) dans 20 dis­tricts sur 24.

Même colère chez les syn­di­cal­istes, après les mesures de sup­pres­sion des caiss­es de sol­i­dar­ité sociale gérées jusqu’ici par les syn­di­cats, notam­ment des mutuelles de san­té, et que Milei, qui les con­sid­ère comme des “caiss­es noires”, souhaite trans­fér­er au privé.

On le voit, la poli­tique d’extrême ajuste­ment économique com­mence à pro­duire cer­tains effets, mais pas ceux qu’espéraient ni le gou­verne­ment, ni les Argentins.

Reste à savoir com­ment va évoluer la sit­u­a­tion. Ce gou­verne­ment, élu il y a à peine trois mois, con­serve la con­fi­ance d’une majorité de citoyens (voir ci-dessous), pour lesquels il con­tin­ue de représen­ter l’ultime espoir d’un change­ment rad­i­cal dans un pays gan­gréné par la cor­rup­tion, l’incompétence et l’immobilisme, et qui se trou­vait dans une impasse totale. Reste à savoir s’ils ont misé sur le bon cheval, ou si celui-ci s’avère finale­ment aus­si boi­teux que ses prédécesseurs. Le spec­tre de la crise de 2001 con­tin­ue de plan­er au-dessus du ciel argentin.

*

Derniers indices en cours :

Infla­tion

Le taux annuel s’étab­lis­sait à env­i­ron 160% avant les élec­tions. En décem­bre,  il grim­pait à 211%, pour s’établir aux dernières nou­velles aux envi­rons de 254%. Il sem­blerait cepen­dant que le taux men­su­el soit en voie de sta­bil­i­sa­tion, autour de 20% quand même. (Source : CNN espag­nol et Infobae).

Pop­u­lar­ité

Selon le quo­ti­di­en La Nación, le gou­verne­ment affiche encore un taux de con­fi­ance d’en­v­i­ron 56%. Mais 42% des gens affichent claire­ment leur dés­ap­pro­ba­tion. Un dif­féren­tiel (sous­trac­tion des opin­ions pos­i­tives et des opin­ions néga­tives) de +14 très en deça de celui affiché après la même durée de fonc­tion­nement par ses trois prédécesseurs. Après trois mois d’ex­er­ci­ce, Alber­to Fer­nán­dez (péro­niste) affichait un dif­féren­tiel de +40%, Mauri­cio Macri (droite libérale) de +32%, et Cristi­na Kirch­n­er (péro­niste) +41%.

A not­er que Milei reste plus pop­u­laire en province que dans l’ag­gloméra­tion de Buenos Aires, où il est en chute libre, à seule­ment 37% d’opin­ions favor­ables.

Milei, le Pape et la crise

Pen­dant sa cam­pagne élec­torale, le futur prési­dent argentin Javier Milei n’avait pas eu de mots assez durs con­tre son com­pa­tri­ote le pape Fran­cis­co. Entre autres gen­til­less­es, il l’avait taxé de “com­mu­niste” et de “représen­tant du dia­ble sur terre”. Rien moins.

Car pour les Argentins de droite, le pape a beau être un com­pa­tri­ote, il reste un sup­pôt du gauchisme. Ses pris­es de posi­tion en faveur des plus pau­vres, ses appels à la sol­i­dar­ité, et ses sor­ties pour­tant timides sur l’homosexualité en font un dan­gereux déviant, un catho rouge.

Mais mal­gré tout, le pape reste pop­u­laire dans son pays, fier de ce pre­mier pon­tife sud-améri­cain de l’histoire. Et Milei n’a pas besoin, au moment où sa poli­tique étran­gle l’immense majorité des Argentins mod­estes, de froiss­er une com­mu­nauté catholique qui lui a large­ment accordé ses suf­frages.

His­toire de se forg­er une image de chef d’état qu’il n’avait pas encore, Milei a pris l’avion pour se mon­tr­er au monde. D’abord en Israël, où il est allé ser­rer la pince et assuré de son plein sou­tien Netanya­hou, à qui il a même annon­cé sa prochaine con­ver­sion au judaïsme. Puis en Ital­ie, où il a fait éta­lage de son admi­ra­tion pour Geor­gia Mel­oni, et donc, au Vat­i­can.

On ne sait pas vrai­ment ce qu’ils se sont dit au cours de cette un peu plus d’une heure d’audience, peu de choses ayant fil­tré autres que les for­mules diplo­ma­tiques d’usage. Extrait :

Au cours de cette con­ver­sa­tion cor­diale dans les locaux du Secré­tari­at d’État, les deux chefs d’État ont exprimé leur sat­is­fac­tion quant aux bonnes rela­tions entre le Saint Siège et la République Argen­tine, et leur désir de con­tin­uer à les ren­forcer. Puis ils ont dis­cuté du pro­gramme du gou­verne­ment pour affron­ter la crise économique, et ont abor­dé divers sujets de poli­tique inter­na­tionale”.

Rien que de par­faite­ment pro­to­co­laire, donc. Mais Milei en est ressor­ti tout fiérot, pré­ten­dant que “Le Pape s’était mon­tré sat­is­fait de son pro­gramme et de son con­tenu social”. Ce que le Vat­i­can s’est bien gardé de con­firmer ou d’infirmer.

Il est tou­jours dif­fi­cile de savoir ce qui se passe dans la tête de Milei, capa­ble de dire à peu près tout et son con­traire dans une même con­ver­sa­tion. En l’occurrence, cet adoucisse­ment des rela­tions sem­ble répon­dre à la néces­sité de s’assurer au moins de la neu­tral­ité de Fran­cis­co, au moment d’appliquer une poli­tique dure­ment ressen­tie par les Argentins les plus mod­estes : fortes hauss­es des prix ali­men­taires et des trans­ports, diminu­tion des salaires, chute de la mon­naie, réduc­tion dras­tique du finance­ment des ser­vices publics, dont beau­coup devraient être pri­vatisés à terme.

Vide-gre­nier près du Par­que Cen­te­nario (Buenos Aires)

Alors, s’il faut dire main­tenant que le Pape est “L’Argentin le plus impor­tant du monde” et que le dia­ble d’hier est le saint d’aujourd’hui, pas de prob­lème. L’essentiel, c’est que tout le monde croie le prési­dent sincère. Et pense que la Pape sou­tient sa poli­tique.

Son pas­sage en Europe, nonob­stant, n’a pas déchainé les pas­sions chez nous, tout comme son appari­tion au mythique forum économique de Davos ne restera mémorable que par les doutes qu’il sem­ble avoir sus­cité chez des “décideurs” pour­tant a pri­ori très favor­ables à sa poli­tique ultra­l­ibérale.

Cer­tains jour­naux ital­iens en par­lent avec une cer­taine ironie. La Repub­lic­ca a titré “Medi­ums et chiens clonés. La soli­tude de Milei, le fou anar­cho-libéral qui a ensor­celé les Argentins”. Van­i­ty fair, quant à lui, pointe que “quand il par­le, il sem­ble tou­jours au bord de la crise de nerfs. Et du coup les Argentins, qui la vivent au quo­ti­di­en, se sen­tent mieux com­pris” .

Elis­a­beth Piqué, dans La Nación, toute à son ent­hou­si­asme, qual­i­fie l’entrevue de “dia­logue con­struc­tif mar­qué par des gestes d’affection”. A l’issue, Milei a offi­cielle­ment invité le Pape à venir vis­iter son pro­pre pays. Mais celui-ci, pru­dent, a préféré ne pas s’engager, atten­dant sans doute de voir com­ment les choses tour­nent. “Ce voy­age dépend de tant de choses”, aurait répon­du le Car­di­nal Fer­nán­dez, bras droit du Pape, aux jour­nal­istes qui l’interrogeaient.

Coïn­ci­dence, juste avant de ren­con­tr­er le prési­dent Argentin, Fran­cis­co avait reçu l’économiste Ita­lo-Améri­caine Mar­i­ana Maz­zu­ca­to. Celle-ci étrille le libéral­isme affiché de Milei, qu’elle qual­i­fie de naïf et sans idée, ou plutôt une seule : la destruc­tion de l’état.

Pour le moment, Milei, dont le mou­ve­ment ne compte qu’une minorité de députés, doit com­pos­er avec la droite tra­di­tion­nelle pour appli­quer son pro­gramme. Et ça ne va pas tout seul : sa fameuse loi omnibus, qui devait ren­vers­er la table, a été large­ment reto­quée par le par­lement, cer­tains de ses nou­veaux alliés se refu­sant à se laiss­er entrain­er dans une spi­rale néolibérale qui n’offre pour le moment aucune garantie de suc­cès.

La sit­u­a­tion actuelle en Argen­tine est celle d’une crise en voie d’approfondissement. D’après Milei et ses par­ti­sans, ce sont les con­séquences nor­males d’une poli­tique visant à assainir une économie qui vivait sous per­fu­sion de l’état. Il suf­fit de ser­rer les dents encore deux ans : lorsqu’enfin le train sera remis sur ses rails, s’ouvrira une péri­ode de félic­ité pour l’ensemble de la pop­u­la­tion. L’état oppresseur et affamé d’impôts aura été déman­telé, et toute l’économie aura été con­fiée à la seule main invis­i­ble d’un marché enfin libéré de toute entrave régle­men­taire, fis­cale et syn­di­cale.

En atten­dant, donc, ser­rons les dents. Et la cein­ture. La pau­vreté, éval­uée à 40% de la pop­u­la­tion avant les élec­tions, ne devrait pas tarder à franchir le cap des 50. L’inflation con­tin­ue de galop­er (Milei a annon­cé pen­dant la cam­pagne qu’elle pour­rait mon­ter à 2500% !) et surtout, le coût de la vie est de moins en moins souten­able par les class­es moyennes et défa­vorisées, qui ne peu­vent plus compter sur des aides sociales de l’état dont Milei affirme qu’elles con­stituent “un vol” au détri­ment des “véri­ta­bles acteurs économiques”.

Au 1er févri­er, selon le site BDEX, le salaire moyen argentin était de 850€ men­su­el. Avec des dis­par­ités, comme de juste, entre grandes entre­pris­es (1190€) et TPE (550€). Un salaire médi­an qui n’a pra­tique­ment pas bougé depuis 2023, tan­dis que les prix de la plu­part des pro­duits ont bon­di en décem­bre de 25,5% en moyenne. Avec là aus­si des dis­par­ités :

Pro­duits ali­men­taires : 30%
Trans­ports (bus et trains) : +250% envis­agés, pour le moment sus­pendus. (en décem­bre : 32%)
Car­bu­rant : +6,5%
Mutuelles de san­té : +40% en jan­vi­er, puis 28% de mieux en févri­er
Télé­phonie : +29% entre décem­bre et jan­vi­er
Énergie (élec­tric­ité, gaz…) : cer­tains four­nisseurs pro­jet­tent des aug­men­ta­tions de près de 90%, non encore approu­vées (mais ça ne saurait tarder)

(Sources : CNN espag­nol et La diaria.com)

Pour vous don­ner une petite idée, quelques com­para­isons. Voici à qua­tre ans d’intervalle, l’évolution des prix de cer­tains pro­duits com­muns (Pour 2020, j’ai sim­ple­ment util­isé mes archives per­so) :

Ver­tig­ineux, non ? Notez cepen­dant qu’en 2020, le peso était à 0,015 € env­i­ron. Aujourd’hui, il est à 0,0011€. Presque treize fois moins ! Autrement dit, pour nous, la vari­a­tion est moin­dre : la bière est passée de 1,20€ à 1,54€, le bouquin de 7,50€ à 16,50€ (bah oui quand même !) et le kg de tomates de 0,93€ à 1,32€. Mais pour les Argentins, en revanche…

Mafal­da et ses amis atten­dent la fin de l’or­age !

Parc national en flammes !

Le 25 jan­vi­er dernier, le Parc Nation­al « Los Alerces » (Site UNESCO), dans la province du Chubut (Patag­o­nie argen­tine) a été vic­time d’un énorme incendie, cau­sant la destruc­tion de plus de 2500 hectares de forêt pri­maire dans une zone pro­tégée.

L’origine crim­inelle de l’incendie a été établie assez rapi­de­ment, mais comme on pou­vait s’y atten­dre dans ce pays mar­qué par une irré­ductible frac­ture poli­tique, les mis­es en cause vari­ent beau­coup en fonc­tion des posi­tions des uns et des autres.

Car le Parc se situe en pleine zone revendiquée his­torique­ment par le peu­ple orig­i­naire Mapuche, dont le ter­ri­toire se trou­ve à cheval sur deux pays, Argen­tine et Chili (où ils sont plutôt appelés « Aura­cans »).

Géo­graphique­ment, et en ter­mes régionaux actuels, on peut situer leur ter­ri­toire sur une région s’étalant entre Val­divia (Ch.) et San Mar­tin de Los Andes (Arg.) au nord, jusqu’au sud de l’île de Chiloe (Ch.) et la ville de Trev­elin (Arg.). Sachant que ce ter­ri­toire d’origine n’a cessé de se rétré­cir depuis la con­quête espag­nole, et que par ailleurs, les Mapuch­es, comme tout le monde, ont pas mal bougé et sont aujourd’hui dis­séminés sur presque toute la moitié sud du pays.

Ter­ri­toire approx­i­matif des Mapuch­es. Le Parc nation­al los Alerces (Les mélèzes) se situe près de la local­ité d’Esquel sur cette carte.

Aujourd’hui, on estime à env­i­ron 2 mil­lions la pop­u­la­tion Mapuche, avec une forte dis­par­ité entre Chili (1 700 000) et Argen­tine, où ils ne seraient plus que 200 000.

Il faut dire qu’ils ont été large­ment mas­sacrés au cours des dif­férentes cam­pagnes anti-indigènes des deux côtés de la fron­tière, à la fin du XIXème siè­cle. Et notam­ment lors de la fameuse « Con­quête du désert » argen­tine, qui a pra­tique­ment bal­ayé tout ce qu’il restait de peu­ples orig­i­naires.

En Argen­tine d’ailleurs, les recense­ments sont sujets à cau­tion, et objet de nom­breuses manip­u­la­tions. Ici, la ten­dance est générale­ment à la mino­ra­tion, et, autant que faire se peut, à la néga­tion du statut Mapuche. L’objectif étant de nier, ou à tout le moins de min­imiser, l’existence de «vrais» Mapuch­es au sein de la nation. Puisqu’on ne peut plus les mas­sacr­er, on les efface des sta­tis­tiques.

Ce qui per­met égale­ment de con­tester leurs reven­di­ca­tions ter­ri­to­ri­ales, et c’est ce qui nous ramène à l’incendie dra­ma­tique de Los Alerces.
Depuis longtemps, les Mapuch­es se sont organ­isés pour réclamer leurs droits ter­ri­to­ri­aux légitimes sur des ter­res ances­trales. Ils se sont regroupés au sein d’un mou­ve­ment, le RAM (Résis­tance ances­trale Mapuche), qui organ­ise des occu­pa­tions de ter­rains.

Dès lors, la tac­tique des autorités est sim­ple. 1) On con­teste aux man­i­fes­tants le statut de Mapuche. Ces indi­ens-là seraient de faux indi­ens qui prof­i­tent d’un con­texte pour semer la zizanie à leur pro­pre prof­it. Leurs reven­di­ca­tions ne sont fondés sur aucune base légitime. 2) Men­er une répres­sion bru­tale, pour provo­quer en retour une réac­tion vio­lente. Les man­i­fes­tants devi­en­nent alors «des ter­ror­istes». C’est com­mode : on peut alors dif­fuser de belles images à la télé, qui cho­queront à tout coup l’Argentin moyen devant son poste : bar­ri­cades, jets de pier­res, destruc­tions, scènes de guéril­la, images de déso­la­tion. On con­nait le principe : c’est celui de la guerre des images, tou­jours gag­née par celui qui peut les choisir.

L’enquête sur les orig­ines de l’incendie du Parc est tou­jours en cours. Comme sou­vent en Argen­tine sur ce genre de sujet sen­si­ble, il est plus que prob­a­ble qu’elle ne don­nera rien de bien solide, sinon deux thès­es qui s’affronteront sans fin.

Pour les autorités, c’est facile. On tient un coupable : un gar­di­en du Parc lié aux Mapuch­es, qui aurait volon­taire­ment provo­qué deux départs de feu. Mais si on se demande quel intérêt pour­raient avoir les Mapuch­es à détru­ire volon­taire­ment leur envi­ron­nement, en revanche, il est intéres­sant de not­er que le ter­ri­toire même du Parc ali­mente les con­voitis­es de grandes entre­pris­es. C’est ain­si, comme le relève le quo­ti­di­en La Nación, citant une source indi­enne, qu’un gros pro­prié­taire ter­rien, un cer­tain Lewis, a dans ses car­tons un pro­jet de bar­rage hydroélec­trique, ain­si qu’un plan de con­struc­tion immo­bil­ière.

Ce qui est sig­ni­fi­catif, c’est l’usage à géométrie vari­able de l’identité mapuche, qu’on passe son temps à nier mais qu’on n’hésite pas à brandir dès qu’il s’agit de trou­ver des boucs émis­saires. Pour faire court : il n’y a plus de Mapuch­es, mais s’il y a le feu quelque part, ce sont pour­tant des Mapuch­es qui sont respon­s­ables. C’est bien pra­tique.

Saura-t-on un jour qui a provo­qué l’incendie ? L’expérience mon­tre large­ment que la jus­tice argen­tine est dans ce domaine une spé­cial­iste de l’escamotage et de la dis­sim­u­la­tion. Si on veut que ce soit des Mapuch­es, alors, ce sera des Mapuch­es. Aucune bonne occa­sion ne doit être nég­ligée de brouiller l’image des derniers indi­ens restants auprès d’un pub­lic majori­taire­ment “blanc”.

En atten­dant, un des prin­ci­paux parcs nationaux patag­o­niens a été réduit en cen­dres. Il n’est plus le seul. Plusieurs autres incendies se sont déclarés ces jours-ci dans le même secteur : Parc Nation­al Nahuel Huapi, près de San Car­los de Bar­iloche, et Parc Nation­al de Lanín, près de San Martín de los Andes. Des incendies prob­a­ble­ment dus à l’imprudence de touristes, et aggravés par le con­texte de très fortes chaleurs en ce moment sur le pays, où le ther­momètre dépasse régulière­ment les 40. (Moins en Patag­o­nie, je vous ras­sure. Mais même là, on dépasse large­ment les moyennes de sai­son ! Au moment où j’écris, on relève 31° à Neuquén et 20° à Bar­iloche).

Il est tout de même désolant de voir l’état de la défense de l’environnement dans ce pays, où ce con­cept doit tou­jours s’effacer der­rière des intérêts poli­tiques et économiques de court terme, et où n’existe mal­heureuse­ment aucun mou­ve­ment écol­o­giste digne de ce nom. Entre pré­da­tion immo­bil­ière et indus­trielle, cli­ma­to-scep­ti­cisme, et récupéra­tion poli­tique, l’Argentine parait totale­ment rétive à toute remise en ques­tion d’un mod­èle de développe­ment dépassé. Et ce n’est cer­taine­ment pas avec l’élection d’un ultra-libéral « anar­cho-cap­i­tal­iste » et féro­ce­ment cli­ma­to-scep­tique comme Milei que ça va s’arranger.

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Quelques liens

Une petite prom­e­nade dans le Parc nation­al Los Alerces. Vidéo de 11’56, en espag­nol sous-titré en français. Avant incendie bien sûr !!

Compte-ren­du de l’en­quête en cours dans La Nación.

La sit­u­a­tion actuelle de l’in­cendie, au 6 févri­er. (Pagina/12)

Théorie du “crétinfluenceur”

Il y a quelque temps, nous vous par­lions ici des con­séquences du tourisme de masse sur des lieux qui autre­fois étaient encore “sauvages”, autrement dit, préservés de l’in­tru­sion destruc­trice de l’ho­mo-tur­is­ti­cus.

On peut d’ailleurs se deman­der si de tels lieux exis­tent encore, tant notre planète est aujour­d’hui par­cou­rue, pho­tographiée, car­tographiée, dans ses plus petits détails. La notion de “Ter­ra incog­ni­ta” n’a plus aucun sens pour le globe du XXIème siè­cle.

Aujour­d’hui, il est pos­si­ble d’at­tein­dre en quelques heures n’im­porte quel coin le plus reculé de la planète, de le pass­er au crible de nos télé­phones porta­bles, et d’en rap­porter l’im­mense sat­is­fac­tion de pou­voir dire, et mon­tr­er, que “nous y sommes allés”.

J’y suis allé — 1 : La Terre de Feu !

Mais qu’en aura-t-on rap­porté, juste­ment, sinon une col­lec­tion de pho­tos plus ou moins réussies, preuve ultime de notre présence en ces lieux for­cé­ment extra­or­di­naires et surtout, réservés à quelques hap­py few, dont nous faisons donc par­tie ?

Quels con­tacts, quelles réflex­ions, quelles impres­sions, quelles leçons ? Voy­age-t-on pour con­tem­pler ébahi le spec­ta­cle du monde, ou pour se don­ner en spec­ta­cle au monde ébahi ?

Le Parisien se pho­togra­phie devant le Taj-Mahal, le Japon­ais devant la Tour Eif­fel, le Russe au pied des Chutes du Nia­gara, et le Cana­di­en en com­pag­nie des lions du Trans­vaal. L’im­por­tant, c’est de mon­tr­er qu’on y est allé. On fait même des self­ies, tout sourire dehors, devant le por­tail d’Auschwitz.

C’est juste­ment cela (les self­ies à Auschwitz) qui a con­duit le jour­nal­iste argentin Julian Varsavsky à réfléchir sur ces nou­velles façons de voy­ager. Il a pub­lié récem­ment un arti­cle reprenant des extraits de son livre “Via­je a los paisajes invis­i­bles: de Antár­ti­da a Ata­ca­ma” (Voy­age à l’in­térieur des paysages invis­i­bles : de l’Antarc­tique à l’At­a­ca­ma). Avec une théorie intéres­sante : celle du “Bolude­cencer”, con­trac­tion du mot argentin “Bolu­do” (crétin) et de l’anglais “Influ­encer”. En français, cela don­nerait donc à peu près : “crét­in­flu­enceur”.

En voici quelques pas­sages.

Théorie du “crétinfluenceur”, échelon supérieur du touriste.

Le chroniqueur du XXIème siè­cle con­tem­ple une planète révélée. Mais seule­ment en super­fi­cie. S’il ne creuse pas l’abstrait, s’il ne radi­ogra­phie pas l’espace infran­chiss­able, il ne fera qu’authentifier ce qui est déjà con­nu pour (se) don­ner à voir : le voy­age n’est plus qu’un recueil d’anecdotes. Il se trans­formera ain­si en un nou­veau voyageur virtuel, avec un smart­phone comme organe sen­si­tif : l’influenceur, éch­e­lon supérieur du touriste.

Voy­ager pour racon­ter est devenu plus com­plexe. Les pro­grès dans le trans­port se sont accélérés et les coûts ont chuté : plus un coin de la planète n’est inac­ces­si­ble. Mais il est ardu de trou­ver un endroit dont on ne saurait encore presque rien. La révo­lu­tion dig­i­tale n’avait pas encore eu lieu lorsque Levi-Strauss a dit “j’aimerais avoir vécu au temps des vrais voy­ages”. Si l’intérêt prin­ci­pal des voy­ages était la ren­con­tre avec des incon­nus, celle-ci n’est plus pos­si­ble : il n’existe plus de Ter­ra incog­ni­ta, mais seule­ment une Ter­ra dig­i­tal­is.

Dans l’espace dig­i­tal nous voy­a­geons sans bouger : nous arrivons avant d’être par­tis. Le regard voy­age par la fenêtre : c’est le win­dow­ing. L’arrivée à des­ti­na­tion post-mod­erne – libérée des lois de la physique – est l’exact con­traire du débar­que­ment tumultueux : asep­tisé, aus­si plat que l’écran et très prévis­i­ble. La tra­ver­sée n’a ni goût ni odeur, elle n’est qu’images et sons. Mais si l’arrivée se fait in situ, en chair et en os, elle ne fait que con­firmer ce qui nous était promis. L’impossibilité de ren­con­tr­er l’inexploré, en revanche, devient un défi qui nous est lancé. Il s’agit alors, plus que jamais, de voir au-delà du déjà-vu.

(…)

Si voy­ager rend les hommes dis­crets – c’était l’idée de Cer­van­tès – le “phono-sapi­ens” empileur de des­ti­na­tions de voy­age réduit son extéri­or­ité à un sim­ple cadre abri­tant sa jouis­sance. Rien de nou­veau dans le voy­age van­i­teux : ce qui en est sig­ni­fi­catif est de voir com­ment le corps voyageur se super­pose au paysage de la pho­to. Et réduit son regard à une suc­ces­sion addic­tive de self­ies et de tweets.

C’est pour cela que le crét­in­flu­enceur ne crée pas un véri­ta­ble réc­it : il énumère des infor­ma­tions. Il voy­age pour se voir et se faire voir, se regarde à tra­vers sa main-nom­bril-miroir-écran plas­ma où l’autre n’est pas là, sinon en tant que décor exo­tique. C’est le voy­age insta­gram­ma­ble en tant que spec­ta­cle du “moi” d’un Nar­cisse équipé d’une valise, qui surfe sur des ves­tiges et des par­adis. Son réc­it hyper­frag­men­té est une suite bien con­trôlée de sur­ex­po­si­tions et de ver­tiges, en pleine chas­se aux likes. Il cap­ture son voy­age plutôt que d’en savour­er l’expérience. Le self­ie devient le moteur qui aide à escalad­er les mon­tagnes.

J’y suis allé — 2 : là-haut dans les Andes !

(…)

Le voyageur en mode self­ie masque tout der­rière sa cen­tral­ité. Puis il revient chez lui sans avoir changé, mais avec un petit dra­peau plan­té sur son planis­phère dig­i­tal : il se met alors à col­lec­tion­ner les “like”. “Nous voy­a­geons partout sans en tir­er aucune expéri­ence”, a écrit Byung Chul Han.

(…)

L’alpiniste roman­tique du tableau de Cas­par Friedrich – Le voyageur con­tem­plant une mer de nuages – regarde avec fas­ci­na­tion l’abîme devant lui, de dos par rap­port au spec­ta­teur. Son suc­cesseur fut le touriste mod­erne qui sim­ple­ment se retour­na pour se trou­ver face à l’objectif du pho­tographe. Au XXIème siè­cle le crét­in­flu­enceur a tourné l’appareil vers lui et n’a plus cessé de s’autoportraiturer. Dans une ver­sion plus extrême, il accroche la GoPro à son casque, comme un troisième œil, il saute dans l’abîme revê­tu de son wing­suit, et filme sa pro­pre mort.

Le cyber­voyageur ne perd pas de temps : il zappe avec son corps. Il regarde, puis s’en va. Il s’ennuie avec frénésie et son pub­lic égale­ment. C’est un gourmet fugace qui ne prend pas le temps de réfléchir, mais qui adore méditer face à la mer. Il exige de l’animation, de la dis­trac­tion jusqu’à l’épuise­ment. (…) Il lance en direc­tion de son pub­lic des mes­sages sans aspérité, une aimable cyberem­pathie bien lisse qui vise à sig­naler que “tout se vaut”. Mais il n’y a pas d’altérité sans malaise. L’autre ne se coule pas facile­ment dans le moule du “nous” : il génère résis­tance et fric­tions.

(Tra­duc­tion arti­sanale de l’au­teur de ce blog !)

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L’ar­ti­cle com­plet dans le quo­ti­di­en Pagina/12 : https://www.pagina12.com.ar/703258-teoria-del-boludencer-etapa-superior-del-turista

Le livre de Julian Varsavsky : Via­je a los paisajes invis­i­bles: de Antár­ti­da a Ata­ca­ma (A.hache, 2023)-Primer pre­mio FNARTES (No fic­ción).

Un petit arti­cle sur les self­ies à Auschwitz :
https://www.numerama.com/politique/476837-le-memorial-dauschwitz-nest-pas-contre-les-selfies-instagram-mais-appelle-a-la-decence.html

Musée du Palais des eaux — Buenos Aires

Premières mesures

Les pre­mières mesures vien­nent de tomber. Le nou­veau prési­dent Argentin, Javier Milei, et ses plus proches col­lab­o­ra­teurs, min­istres et con­seillers, ont pub­lié le tant atten­du «DNU», autrement dit, le «Décret de néces­sité et d’urgence», paquet de mesures à appli­quer au plus vite pour tir­er le pays du puits.

C’est prin­ci­pale­ment la fameuse «Loi omnibus», dont l’application est prévue pour s’étendre jusqu’à fin 2025, et qui trans­fère, en quelque sorte, le pou­voir nor­male­ment dévolu au Par­lement à l’exécutif. Autrement dit, le gou­verne­ment, privé de majorité dans ce même par­lement (rap­pel : le par­ti de Milei compte 38 députés sur 272 et 7 séna­teurs sur 72), va s’en pass­er pour avancer par décrets.

Pre­mière mesure, juste­ment prévue pour mod­i­fi­er cet état de choses bien embê­tant pour Milei (sa minorité lég­isla­tive) : chang­er le sys­tème élec­toral. Désor­mais, la pro­por­tion­nelle s’efface au prof­it du mod­èle bri­tan­nique de scrutin uni­nom­i­nal à un tour. Pour cela, le gou­verne­ment va créer des cir­con­scrip­tions dans toutes les provinces. En principe, le nom­bre de sièges dépen­dra du nom­bre d’habitants (ce qui au pas­sage don­nera un poids démesuré, dans ce pays où la den­sité démo­graphique est très iné­gale­ment répar­tie, aux provinces très peu­plées de Buenos Aires et Cór­do­ba). Dans la pra­tique, le gou­verne­ment pour­ra bien enten­du les mod­el­er à la mesure de ses intérêts élec­toraux. On con­nait bien ça chez nous, où le char­cu­tage de cir­con­scrip­tions est un sport très pra­tiqué.

Dans deux ans, il y aura des élec­tions lég­isla­tives de mi-man­dat, Milei compte sur cette réforme pour qu’elles tour­nent à son avan­tage.

Mais cela, c’est de la petite bière à côté de ce qui attend les Argentins dans les mois à venir. Je ne vais pas dress­er ici la liste exhaus­tive des dif­férentes mesures d’urgence bien­tôt mis­es en appli­ca­tion. Je vais juste me con­tenter des plus emblé­ma­tiques.

- Pri­vati­sa­tion immé­di­ate de nom­breuses entre­pris­es publiques, dont YPF (pét­role et car­bu­rants), la Poste argen­tine, la société des chemins de fer, la Banque Nationale argen­tine, Aero­lin­eas argenti­nas (com­pag­nie aéri­enne), la société des routes et autoroutes, ain­si que divers­es entités de médias publics.

- Libéral­i­sa­tion totale du marché des hydro­car­bu­res, ain­si que de leur prix de vente.

- Abro­ga­tion de toutes les lois pro­tec­tri­ces du con­som­ma­teur. Par exem­ple, et pour le décrire sim­ple­ment, les lois lim­i­tant les hauss­es de prix, ou celles des­tinées à aider les familles en dif­fi­culté (Ley de abastec­imien­to, ley de gón­dolas, ley del com­pre nacional…). Autre exem­ple, la libéral­i­sa­tion totale, ou presque, des con­trats régis­sant les baux de loca­tion. Désor­mais, plus aucune règle : seul régi­ra le con­trat entre pro­prié­taire et locataire. Ceux-ci devront s’entendre préal­able­ment sur la durée du bail, le mon­tant de la cau­tion, la péri­od­ic­ité et le mon­tant des reval­ori­sa­tions du loy­er, et même sur la devise avec laque­lle devra être payé celui-ci, totale­ment libre. On voit d’ici les con­séquences sur la frag­ili­sa­tion des locataires dans les secteurs où le loge­ment sera en ten­sion.

- Mod­i­fi­ca­tion du droit du tra­vail. Notam­ment, avec de sévères restric­tions du droit de grève. Le blocage et l’occupation de locaux, par exem­ple devient un motif de licen­ciement sans indem­nités. De même, dans les secteurs con­sid­érés comme «essen­tiels» (la palette est assez large et va de la pro­duc­tion de médica­ments au trans­port pub­lic en pas­sant par tout type d’industrie, sidérurgique, chim­ique, agro-ali­men­taire et même la radio-télévi­sion), un ser­vice min­i­mum de 50% des effec­tifs est insti­tué.

- Lim­i­ta­tion du droit de man­i­fes­ta­tion. Naturelle­ment, le gou­verne­ment prévoit que ses mesures ne vont pas aller sans protes­ta­tions. Pour y faire face, il prévoit donc égale­ment d’en restrein­dre le droit en imposant de déclar­er toute man­i­fes­ta­tion (même « spon­tanée », c’est écrit dans la loi !) 48 heures à l’avance, et d’interdire tout blocage de rues, sous peine de sanc­tion pour les organ­isa­teurs. Les peines prévues sont d’ailleurs aggravées, bien au-delà des deux ans de prison déjà en vigueur.

- Exten­sion du droit à la légitime défense. Autrement dit, chaque citoyen pour­ra se défendre «pro­por­tion­nelle­ment» à l’attaque. Une pro­por­tion­nal­ité qui, dit égale­ment la nou­velle loi, devra être tou­jours inter­prétée sous l’angle le plus favor­able pour la per­son­ne attaquée. Cela s’accompagnera naturelle­ment d’une large libéral­i­sa­tion de l’usage des armes.

- Régu­lar­i­sa­tion de tous les con­trats de tra­vail illé­gaux. Cette mesure per­me­t­tra de légalis­er d’un coup de baguette mag­ique, par exem­ple, les con­trats léonins entre employeurs et employés. Au béné­fice des uns et au détri­ment des autres, cela va de soit.

Dif­fi­cile de savoir exacte­ment ce qu’en pense le citoyen moyen pour le moment. Syn­di­cats et par­tis de gauche sont très mobil­isés, il y a déjà eu plusieurs man­i­fes­ta­tions très suiv­ies devant le Par­lement, ou comme hier sur la Plaza de Tri­bunales, autrement dit, devant le palais de jus­tice. Les prix devraient forte­ment aug­menter dans les jours à venir, c’est déjà le cas pour beau­coup de pro­duits, cer­tains pro­duc­teurs prof­i­tant du con­texte pour anticiper large­ment le mou­ve­ment et en tir­er de sub­stantiels béné­fices. Les prix des car­bu­rants notam­ment ont déjà bon­di de 70%. Le peso a per­du plus de la moitié de sa valeur. Il fal­lait 400 pesos pour un euro avant les élec­tions, il en faut désor­mais 900.

Mais pour le moment, la majorité de la pop­u­la­tion reste atten­tiste, et assez fatal­iste. L’impression générale, c’est que «ça ne peut pas être pire qu’avant». Surtout que pour l’instant, en dehors de l’augmentation con­stante des prix (mais cette spi­rale était déjà en mou­ve­ment avant), aucune mesure n’est vrai­ment entrée en vigueur, ou n’a fait sen­tir ses con­séquences directes sur la vie quo­ti­di­enne.

Les gens se soucient comme d’une guigne des prob­lèmes de démoc­ra­tie soulevés par la mar­gin­al­i­sa­tion du Par­lement, voire sa totale mise à l’écart. Dans l’ensemble, ils veu­lent croire Milei quand il jus­ti­fie l’actuelle dégra­da­tion de la sit­u­a­tion économique par «c’est un mau­vais moment à pass­er, après ça ira beau­coup mieux». Ils pensent qu’en effet, il faut en pass­er par là pour assainir la sit­u­a­tion du pays. Pour para­phras­er, encore et tou­jours, Bernard Lav­il­liers, les Argentins sont fatigués, et donc peu mobil­isés. Ils espèrent sans espér­er. Ils ne sont pas dupes : aus­si loin qu’on remonte le temps, la classe poli­tique les a tou­jours blousés.

Mais Milei devrait se méfi­er. Si ses mesures, qui prof­i­tent pour l’instant surtout aux pos­sé­dants et aux dirigeants d’entreprises privées, n’inversent pas prompte­ment la vapeur, l’ombre de 2001 et de ses émeutes dés­espérées pour­raient bien se remet­tre à plan­er au-dessus de sa tête. Et la tronçon­neuse faire son appari­tion non plus dans ses mains, mais dans celles du peu­ple.

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Quelques arti­cles de presse argen­tine sur le sujet :

Les prin­ci­pales mesures prévues :

https://www.lanacion.com.ar/politica/las-claves-de-la-ley-omnibus-lo-que-tenes-que-saber-sobre-el-proyecto-y-como-te-puede-impactar-nid27122023/#/#respuestas‑3

https://www.pagina12.com.ar/697341-un-decretazo-para-barrer-con-miles-de-derechos

Le texte com­plet du décret :

https://www.pagina12.com.ar/697286-el-decreto-nacional-de-urgencia-que-firmo-javier-milei-y-sus