Pire que prévu !

Alors bon, je fais amende hon­or­able : dans mon dernier arti­cle sur l’Argentine de Milei, le prési­dent à la tronçon­neuse, je me suis mon­tré piètre prévi­sion­niste. J’annonçais une prob­a­ble mon­tée du seuil de pau­vreté (40% de la pop­u­la­tion avant les dernières élec­tions) jusqu’à 50%. Les derniers chiffres sor­tis par la presse argen­tine, et repris par les jour­naux français (y com­pris mon Ouest-France d’aujourd’hui !) font déjà état d’une poussée à plus de 57% ! Le quo­ti­di­en en ligne Infobae prévoit même que ce chiffre devrait être large­ment dépassé à la fin de ce mois.

En cause, naturelle­ment, les hauss­es de prix maouss­es dont je fai­sais état dernière­ment. Plus, naturelle­ment, l’effondrement de la mon­naie nationale, qui oblige les Argentins de la classe moyenne à cass­er leur tire­lire pour chang­er leurs derniers dol­lars plan­qués sous le mate­las.

Un dol­lar amer­locain. Aujour­d’hui, pour l’a­cheter, l’Ar­gentin doit met­tre 835 pesos. Plus du dou­ble par rap­port à l’an dernier.

Milei con­tin­ue de deman­der à ses conci­toyens de ser­rer les dents, promet­tant que ses ter­ri­bles mesures d’austérité, indis­pens­ables selon lui et ses sup­port­ers après des années “d’argent mag­ique”, de prix arti­fi­cielle­ment con­tenus et d’interventionnisme éta­tique entra­vant l’économie, ver­ront leurs pre­miers effets posi­tifs… après le mois de mars !

Le voilà donc obligé de rac­cour­cir les délais de ses promess­es, lui qui il y a peu par­lait encore de deux années dif­fi­ciles à pass­er.

C’est que, face à l’effondrement en cours, et ses con­séquences dra­ma­tiques pour les Argentins les plus frag­iles, même les alliés de cir­con­stance du nou­veau pou­voir, à savoir, le PRO (Prop­ues­ta repub­li­cana, droite clas­sique) et l’UCR (Union civique rad­i­cale, cen­triste), com­men­cent à don­ner des signes de décourage­ment et à pren­dre leurs dis­tances.

Les plus cri­tiques sont les gou­verneurs de province élus sous ces ban­nières. En effet, ils ne digèrent pas facile­ment que le gou­verne­ment ultra­l­ibéral leur ait coupé en par­tie les vivres, en sus­pen­dant les dota­tions budgé­taires qui per­me­t­taient le bon fonc­tion­nement des régions.

“Non seule­ment ils ne nous ont pas remer­ciés (de leur sou­tien, NDLA), mais ils nous trait­ent de la même façon qu’ils le font vis à vis des kirchernistes (les péro­nistes au pou­voir aupar­a­vant, NDLA), en s’asseyant sur les dota­tions aux régions. Milei nous insulte parce que nous avons refusé d’avaliser les 6 pre­miers arti­cles de la Loi Omnibus comme il l’espérait, et par-dessus le marché il nous sup­prime les sub­ven­tions au Trans­port et à l’Éducation. Face à autant de mau­vais coups, nous ne voyons plus de rai­son de con­tin­uer à soutenir le gou­verne­ment, nous ne nous sen­tons plus ni alliés ni inter­locu­teurs”, s’épanche un gou­verneur auprès d’Infobae.

Con­cer­nant le domaine de l’Éducation, juste­ment (rap­pelons que Milei en a sup­primé le min­istère), les profs ont appelé à la grève. Le gou­verne­ment, comme y fai­sait allu­sion le gou­verneur ci-dessus, a sus­pendu le verse­ment du FONID, fonds nation­al des­tiné à pro­mou­voir les actions éduca­tives dans les provinces, et dont celles-ci ont notam­ment besoin pour pay­er les enseignants.

École pri­maire argen­tine

Une grève qui pour­rait bien affecter la ren­trée (dans l’hémisphère sud, elle a lieu comme chez nous à la fin de l’été, c’est-à-dire là-bas en mars) dans 20 dis­tricts sur 24.

Même colère chez les syn­di­cal­istes, après les mesures de sup­pres­sion des caiss­es de sol­i­dar­ité sociale gérées jusqu’ici par les syn­di­cats, notam­ment des mutuelles de san­té, et que Milei, qui les con­sid­ère comme des “caiss­es noires”, souhaite trans­fér­er au privé.

On le voit, la poli­tique d’extrême ajuste­ment économique com­mence à pro­duire cer­tains effets, mais pas ceux qu’espéraient ni le gou­verne­ment, ni les Argentins.

Reste à savoir com­ment va évoluer la sit­u­a­tion. Ce gou­verne­ment, élu il y a à peine trois mois, con­serve la con­fi­ance d’une majorité de citoyens (voir ci-dessous), pour lesquels il con­tin­ue de représen­ter l’ultime espoir d’un change­ment rad­i­cal dans un pays gan­gréné par la cor­rup­tion, l’incompétence et l’immobilisme, et qui se trou­vait dans une impasse totale. Reste à savoir s’ils ont misé sur le bon cheval, ou si celui-ci s’avère finale­ment aus­si boi­teux que ses prédécesseurs. Le spec­tre de la crise de 2001 con­tin­ue de plan­er au-dessus du ciel argentin.

*

Derniers indices en cours :

Infla­tion

Le taux annuel s’étab­lis­sait à env­i­ron 160% avant les élec­tions. En décem­bre,  il grim­pait à 211%, pour s’établir aux dernières nou­velles aux envi­rons de 254%. Il sem­blerait cepen­dant que le taux men­su­el soit en voie de sta­bil­i­sa­tion, autour de 20% quand même. (Source : CNN espag­nol et Infobae).

Pop­u­lar­ité

Selon le quo­ti­di­en La Nación, le gou­verne­ment affiche encore un taux de con­fi­ance d’en­v­i­ron 56%. Mais 42% des gens affichent claire­ment leur dés­ap­pro­ba­tion. Un dif­féren­tiel (sous­trac­tion des opin­ions pos­i­tives et des opin­ions néga­tives) de +14 très en deça de celui affiché après la même durée de fonc­tion­nement par ses trois prédécesseurs. Après trois mois d’ex­er­ci­ce, Alber­to Fer­nán­dez (péro­niste) affichait un dif­féren­tiel de +40%, Mauri­cio Macri (droite libérale) de +32%, et Cristi­na Kirch­n­er (péro­niste) +41%.

A not­er que Milei reste plus pop­u­laire en province que dans l’ag­gloméra­tion de Buenos Aires, où il est en chute libre, à seule­ment 37% d’opin­ions favor­ables.

Milei, le Pape et la crise

Pen­dant sa cam­pagne élec­torale, le futur prési­dent argentin Javier Milei n’avait pas eu de mots assez durs con­tre son com­pa­tri­ote le pape Fran­cis­co. Entre autres gen­til­less­es, il l’avait taxé de “com­mu­niste” et de “représen­tant du dia­ble sur terre”. Rien moins.

Car pour les Argentins de droite, le pape a beau être un com­pa­tri­ote, il reste un sup­pôt du gauchisme. Ses pris­es de posi­tion en faveur des plus pau­vres, ses appels à la sol­i­dar­ité, et ses sor­ties pour­tant timides sur l’homosexualité en font un dan­gereux déviant, un catho rouge.

Mais mal­gré tout, le pape reste pop­u­laire dans son pays, fier de ce pre­mier pon­tife sud-améri­cain de l’histoire. Et Milei n’a pas besoin, au moment où sa poli­tique étran­gle l’immense majorité des Argentins mod­estes, de froiss­er une com­mu­nauté catholique qui lui a large­ment accordé ses suf­frages.

His­toire de se forg­er une image de chef d’état qu’il n’avait pas encore, Milei a pris l’avion pour se mon­tr­er au monde. D’abord en Israël, où il est allé ser­rer la pince et assuré de son plein sou­tien Netanya­hou, à qui il a même annon­cé sa prochaine con­ver­sion au judaïsme. Puis en Ital­ie, où il a fait éta­lage de son admi­ra­tion pour Geor­gia Mel­oni, et donc, au Vat­i­can.

On ne sait pas vrai­ment ce qu’ils se sont dit au cours de cette un peu plus d’une heure d’audience, peu de choses ayant fil­tré autres que les for­mules diplo­ma­tiques d’usage. Extrait :

Au cours de cette con­ver­sa­tion cor­diale dans les locaux du Secré­tari­at d’État, les deux chefs d’État ont exprimé leur sat­is­fac­tion quant aux bonnes rela­tions entre le Saint Siège et la République Argen­tine, et leur désir de con­tin­uer à les ren­forcer. Puis ils ont dis­cuté du pro­gramme du gou­verne­ment pour affron­ter la crise économique, et ont abor­dé divers sujets de poli­tique inter­na­tionale”.

Rien que de par­faite­ment pro­to­co­laire, donc. Mais Milei en est ressor­ti tout fiérot, pré­ten­dant que “Le Pape s’était mon­tré sat­is­fait de son pro­gramme et de son con­tenu social”. Ce que le Vat­i­can s’est bien gardé de con­firmer ou d’infirmer.

Il est tou­jours dif­fi­cile de savoir ce qui se passe dans la tête de Milei, capa­ble de dire à peu près tout et son con­traire dans une même con­ver­sa­tion. En l’occurrence, cet adoucisse­ment des rela­tions sem­ble répon­dre à la néces­sité de s’assurer au moins de la neu­tral­ité de Fran­cis­co, au moment d’appliquer une poli­tique dure­ment ressen­tie par les Argentins les plus mod­estes : fortes hauss­es des prix ali­men­taires et des trans­ports, diminu­tion des salaires, chute de la mon­naie, réduc­tion dras­tique du finance­ment des ser­vices publics, dont beau­coup devraient être pri­vatisés à terme.

Vide-gre­nier près du Par­que Cen­te­nario (Buenos Aires)

Alors, s’il faut dire main­tenant que le Pape est “L’Argentin le plus impor­tant du monde” et que le dia­ble d’hier est le saint d’aujourd’hui, pas de prob­lème. L’essentiel, c’est que tout le monde croie le prési­dent sincère. Et pense que la Pape sou­tient sa poli­tique.

Son pas­sage en Europe, nonob­stant, n’a pas déchainé les pas­sions chez nous, tout comme son appari­tion au mythique forum économique de Davos ne restera mémorable que par les doutes qu’il sem­ble avoir sus­cité chez des “décideurs” pour­tant a pri­ori très favor­ables à sa poli­tique ultra­l­ibérale.

Cer­tains jour­naux ital­iens en par­lent avec une cer­taine ironie. La Repub­lic­ca a titré “Medi­ums et chiens clonés. La soli­tude de Milei, le fou anar­cho-libéral qui a ensor­celé les Argentins”. Van­i­ty fair, quant à lui, pointe que “quand il par­le, il sem­ble tou­jours au bord de la crise de nerfs. Et du coup les Argentins, qui la vivent au quo­ti­di­en, se sen­tent mieux com­pris” .

Elis­a­beth Piqué, dans La Nación, toute à son ent­hou­si­asme, qual­i­fie l’entrevue de “dia­logue con­struc­tif mar­qué par des gestes d’affection”. A l’issue, Milei a offi­cielle­ment invité le Pape à venir vis­iter son pro­pre pays. Mais celui-ci, pru­dent, a préféré ne pas s’engager, atten­dant sans doute de voir com­ment les choses tour­nent. “Ce voy­age dépend de tant de choses”, aurait répon­du le Car­di­nal Fer­nán­dez, bras droit du Pape, aux jour­nal­istes qui l’interrogeaient.

Coïn­ci­dence, juste avant de ren­con­tr­er le prési­dent Argentin, Fran­cis­co avait reçu l’économiste Ita­lo-Améri­caine Mar­i­ana Maz­zu­ca­to. Celle-ci étrille le libéral­isme affiché de Milei, qu’elle qual­i­fie de naïf et sans idée, ou plutôt une seule : la destruc­tion de l’état.

Pour le moment, Milei, dont le mou­ve­ment ne compte qu’une minorité de députés, doit com­pos­er avec la droite tra­di­tion­nelle pour appli­quer son pro­gramme. Et ça ne va pas tout seul : sa fameuse loi omnibus, qui devait ren­vers­er la table, a été large­ment reto­quée par le par­lement, cer­tains de ses nou­veaux alliés se refu­sant à se laiss­er entrain­er dans une spi­rale néolibérale qui n’offre pour le moment aucune garantie de suc­cès.

La sit­u­a­tion actuelle en Argen­tine est celle d’une crise en voie d’approfondissement. D’après Milei et ses par­ti­sans, ce sont les con­séquences nor­males d’une poli­tique visant à assainir une économie qui vivait sous per­fu­sion de l’état. Il suf­fit de ser­rer les dents encore deux ans : lorsqu’enfin le train sera remis sur ses rails, s’ouvrira une péri­ode de félic­ité pour l’ensemble de la pop­u­la­tion. L’état oppresseur et affamé d’impôts aura été déman­telé, et toute l’économie aura été con­fiée à la seule main invis­i­ble d’un marché enfin libéré de toute entrave régle­men­taire, fis­cale et syn­di­cale.

En atten­dant, donc, ser­rons les dents. Et la cein­ture. La pau­vreté, éval­uée à 40% de la pop­u­la­tion avant les élec­tions, ne devrait pas tarder à franchir le cap des 50. L’inflation con­tin­ue de galop­er (Milei a annon­cé pen­dant la cam­pagne qu’elle pour­rait mon­ter à 2500% !) et surtout, le coût de la vie est de moins en moins souten­able par les class­es moyennes et défa­vorisées, qui ne peu­vent plus compter sur des aides sociales de l’état dont Milei affirme qu’elles con­stituent “un vol” au détri­ment des “véri­ta­bles acteurs économiques”.

Au 1er févri­er, selon le site BDEX, le salaire moyen argentin était de 850€ men­su­el. Avec des dis­par­ités, comme de juste, entre grandes entre­pris­es (1190€) et TPE (550€). Un salaire médi­an qui n’a pra­tique­ment pas bougé depuis 2023, tan­dis que les prix de la plu­part des pro­duits ont bon­di en décem­bre de 25,5% en moyenne. Avec là aus­si des dis­par­ités :

Pro­duits ali­men­taires : 30%
Trans­ports (bus et trains) : +250% envis­agés, pour le moment sus­pendus. (en décem­bre : 32%)
Car­bu­rant : +6,5%
Mutuelles de san­té : +40% en jan­vi­er, puis 28% de mieux en févri­er
Télé­phonie : +29% entre décem­bre et jan­vi­er
Énergie (élec­tric­ité, gaz…) : cer­tains four­nisseurs pro­jet­tent des aug­men­ta­tions de près de 90%, non encore approu­vées (mais ça ne saurait tarder)

(Sources : CNN espag­nol et La diaria.com)

Pour vous don­ner une petite idée, quelques com­para­isons. Voici à qua­tre ans d’intervalle, l’évolution des prix de cer­tains pro­duits com­muns (Pour 2020, j’ai sim­ple­ment util­isé mes archives per­so) :

Ver­tig­ineux, non ? Notez cepen­dant qu’en 2020, le peso était à 0,015 € env­i­ron. Aujourd’hui, il est à 0,0011€. Presque treize fois moins ! Autrement dit, pour nous, la vari­a­tion est moin­dre : la bière est passée de 1,20€ à 1,54€, le bouquin de 7,50€ à 16,50€ (bah oui quand même !) et le kg de tomates de 0,93€ à 1,32€. Mais pour les Argentins, en revanche…

Mafal­da et ses amis atten­dent la fin de l’or­age !

Parc national en flammes !

Le 25 jan­vi­er dernier, le Parc Nation­al « Los Alerces » (Site UNESCO), dans la province du Chubut (Patag­o­nie argen­tine) a été vic­time d’un énorme incendie, cau­sant la destruc­tion de plus de 2500 hectares de forêt pri­maire dans une zone pro­tégée.

L’origine crim­inelle de l’incendie a été établie assez rapi­de­ment, mais comme on pou­vait s’y atten­dre dans ce pays mar­qué par une irré­ductible frac­ture poli­tique, les mis­es en cause vari­ent beau­coup en fonc­tion des posi­tions des uns et des autres.

Car le Parc se situe en pleine zone revendiquée his­torique­ment par le peu­ple orig­i­naire Mapuche, dont le ter­ri­toire se trou­ve à cheval sur deux pays, Argen­tine et Chili (où ils sont plutôt appelés « Aura­cans »).

Géo­graphique­ment, et en ter­mes régionaux actuels, on peut situer leur ter­ri­toire sur une région s’étalant entre Val­divia (Ch.) et San Mar­tin de Los Andes (Arg.) au nord, jusqu’au sud de l’île de Chiloe (Ch.) et la ville de Trev­elin (Arg.). Sachant que ce ter­ri­toire d’origine n’a cessé de se rétré­cir depuis la con­quête espag­nole, et que par ailleurs, les Mapuch­es, comme tout le monde, ont pas mal bougé et sont aujourd’hui dis­séminés sur presque toute la moitié sud du pays.

Ter­ri­toire approx­i­matif des Mapuch­es. Le Parc nation­al los Alerces (Les mélèzes) se situe près de la local­ité d’Esquel sur cette carte.

Aujourd’hui, on estime à env­i­ron 2 mil­lions la pop­u­la­tion Mapuche, avec une forte dis­par­ité entre Chili (1 700 000) et Argen­tine, où ils ne seraient plus que 200 000.

Il faut dire qu’ils ont été large­ment mas­sacrés au cours des dif­férentes cam­pagnes anti-indigènes des deux côtés de la fron­tière, à la fin du XIXème siè­cle. Et notam­ment lors de la fameuse « Con­quête du désert » argen­tine, qui a pra­tique­ment bal­ayé tout ce qu’il restait de peu­ples orig­i­naires.

En Argen­tine d’ailleurs, les recense­ments sont sujets à cau­tion, et objet de nom­breuses manip­u­la­tions. Ici, la ten­dance est générale­ment à la mino­ra­tion, et, autant que faire se peut, à la néga­tion du statut Mapuche. L’objectif étant de nier, ou à tout le moins de min­imiser, l’existence de «vrais» Mapuch­es au sein de la nation. Puisqu’on ne peut plus les mas­sacr­er, on les efface des sta­tis­tiques.

Ce qui per­met égale­ment de con­tester leurs reven­di­ca­tions ter­ri­to­ri­ales, et c’est ce qui nous ramène à l’incendie dra­ma­tique de Los Alerces.
Depuis longtemps, les Mapuch­es se sont organ­isés pour réclamer leurs droits ter­ri­to­ri­aux légitimes sur des ter­res ances­trales. Ils se sont regroupés au sein d’un mou­ve­ment, le RAM (Résis­tance ances­trale Mapuche), qui organ­ise des occu­pa­tions de ter­rains.

Dès lors, la tac­tique des autorités est sim­ple. 1) On con­teste aux man­i­fes­tants le statut de Mapuche. Ces indi­ens-là seraient de faux indi­ens qui prof­i­tent d’un con­texte pour semer la zizanie à leur pro­pre prof­it. Leurs reven­di­ca­tions ne sont fondés sur aucune base légitime. 2) Men­er une répres­sion bru­tale, pour provo­quer en retour une réac­tion vio­lente. Les man­i­fes­tants devi­en­nent alors «des ter­ror­istes». C’est com­mode : on peut alors dif­fuser de belles images à la télé, qui cho­queront à tout coup l’Argentin moyen devant son poste : bar­ri­cades, jets de pier­res, destruc­tions, scènes de guéril­la, images de déso­la­tion. On con­nait le principe : c’est celui de la guerre des images, tou­jours gag­née par celui qui peut les choisir.

L’enquête sur les orig­ines de l’incendie du Parc est tou­jours en cours. Comme sou­vent en Argen­tine sur ce genre de sujet sen­si­ble, il est plus que prob­a­ble qu’elle ne don­nera rien de bien solide, sinon deux thès­es qui s’affronteront sans fin.

Pour les autorités, c’est facile. On tient un coupable : un gar­di­en du Parc lié aux Mapuch­es, qui aurait volon­taire­ment provo­qué deux départs de feu. Mais si on se demande quel intérêt pour­raient avoir les Mapuch­es à détru­ire volon­taire­ment leur envi­ron­nement, en revanche, il est intéres­sant de not­er que le ter­ri­toire même du Parc ali­mente les con­voitis­es de grandes entre­pris­es. C’est ain­si, comme le relève le quo­ti­di­en La Nación, citant une source indi­enne, qu’un gros pro­prié­taire ter­rien, un cer­tain Lewis, a dans ses car­tons un pro­jet de bar­rage hydroélec­trique, ain­si qu’un plan de con­struc­tion immo­bil­ière.

Ce qui est sig­ni­fi­catif, c’est l’usage à géométrie vari­able de l’identité mapuche, qu’on passe son temps à nier mais qu’on n’hésite pas à brandir dès qu’il s’agit de trou­ver des boucs émis­saires. Pour faire court : il n’y a plus de Mapuch­es, mais s’il y a le feu quelque part, ce sont pour­tant des Mapuch­es qui sont respon­s­ables. C’est bien pra­tique.

Saura-t-on un jour qui a provo­qué l’incendie ? L’expérience mon­tre large­ment que la jus­tice argen­tine est dans ce domaine une spé­cial­iste de l’escamotage et de la dis­sim­u­la­tion. Si on veut que ce soit des Mapuch­es, alors, ce sera des Mapuch­es. Aucune bonne occa­sion ne doit être nég­ligée de brouiller l’image des derniers indi­ens restants auprès d’un pub­lic majori­taire­ment “blanc”.

En atten­dant, un des prin­ci­paux parcs nationaux patag­o­niens a été réduit en cen­dres. Il n’est plus le seul. Plusieurs autres incendies se sont déclarés ces jours-ci dans le même secteur : Parc Nation­al Nahuel Huapi, près de San Car­los de Bar­iloche, et Parc Nation­al de Lanín, près de San Martín de los Andes. Des incendies prob­a­ble­ment dus à l’imprudence de touristes, et aggravés par le con­texte de très fortes chaleurs en ce moment sur le pays, où le ther­momètre dépasse régulière­ment les 40. (Moins en Patag­o­nie, je vous ras­sure. Mais même là, on dépasse large­ment les moyennes de sai­son ! Au moment où j’écris, on relève 31° à Neuquén et 20° à Bar­iloche).

Il est tout de même désolant de voir l’état de la défense de l’environnement dans ce pays, où ce con­cept doit tou­jours s’effacer der­rière des intérêts poli­tiques et économiques de court terme, et où n’existe mal­heureuse­ment aucun mou­ve­ment écol­o­giste digne de ce nom. Entre pré­da­tion immo­bil­ière et indus­trielle, cli­ma­to-scep­ti­cisme, et récupéra­tion poli­tique, l’Argentine parait totale­ment rétive à toute remise en ques­tion d’un mod­èle de développe­ment dépassé. Et ce n’est cer­taine­ment pas avec l’élection d’un ultra-libéral « anar­cho-cap­i­tal­iste » et féro­ce­ment cli­ma­to-scep­tique comme Milei que ça va s’arranger.

*

Quelques liens

Une petite prom­e­nade dans le Parc nation­al Los Alerces. Vidéo de 11’56, en espag­nol sous-titré en français. Avant incendie bien sûr !!

Compte-ren­du de l’en­quête en cours dans La Nación.

La sit­u­a­tion actuelle de l’in­cendie, au 6 févri­er. (Pagina/12)

Théorie du “crétinfluenceur”

Il y a quelque temps, nous vous par­lions ici des con­séquences du tourisme de masse sur des lieux qui autre­fois étaient encore “sauvages”, autrement dit, préservés de l’in­tru­sion destruc­trice de l’ho­mo-tur­is­ti­cus.

On peut d’ailleurs se deman­der si de tels lieux exis­tent encore, tant notre planète est aujour­d’hui par­cou­rue, pho­tographiée, car­tographiée, dans ses plus petits détails. La notion de “Ter­ra incog­ni­ta” n’a plus aucun sens pour le globe du XXIème siè­cle.

Aujour­d’hui, il est pos­si­ble d’at­tein­dre en quelques heures n’im­porte quel coin le plus reculé de la planète, de le pass­er au crible de nos télé­phones porta­bles, et d’en rap­porter l’im­mense sat­is­fac­tion de pou­voir dire, et mon­tr­er, que “nous y sommes allés”.

J’y suis allé — 1 : La Terre de Feu !

Mais qu’en aura-t-on rap­porté, juste­ment, sinon une col­lec­tion de pho­tos plus ou moins réussies, preuve ultime de notre présence en ces lieux for­cé­ment extra­or­di­naires et surtout, réservés à quelques hap­py few, dont nous faisons donc par­tie ?

Quels con­tacts, quelles réflex­ions, quelles impres­sions, quelles leçons ? Voy­age-t-on pour con­tem­pler ébahi le spec­ta­cle du monde, ou pour se don­ner en spec­ta­cle au monde ébahi ?

Le Parisien se pho­togra­phie devant le Taj-Mahal, le Japon­ais devant la Tour Eif­fel, le Russe au pied des Chutes du Nia­gara, et le Cana­di­en en com­pag­nie des lions du Trans­vaal. L’im­por­tant, c’est de mon­tr­er qu’on y est allé. On fait même des self­ies, tout sourire dehors, devant le por­tail d’Auschwitz.

C’est juste­ment cela (les self­ies à Auschwitz) qui a con­duit le jour­nal­iste argentin Julian Varsavsky à réfléchir sur ces nou­velles façons de voy­ager. Il a pub­lié récem­ment un arti­cle reprenant des extraits de son livre “Via­je a los paisajes invis­i­bles: de Antár­ti­da a Ata­ca­ma” (Voy­age à l’in­térieur des paysages invis­i­bles : de l’Antarc­tique à l’At­a­ca­ma). Avec une théorie intéres­sante : celle du “Bolude­cencer”, con­trac­tion du mot argentin “Bolu­do” (crétin) et de l’anglais “Influ­encer”. En français, cela don­nerait donc à peu près : “crét­in­flu­enceur”.

En voici quelques pas­sages.

Théorie du “crétinfluenceur”, échelon supérieur du touriste.

Le chroniqueur du XXIème siè­cle con­tem­ple une planète révélée. Mais seule­ment en super­fi­cie. S’il ne creuse pas l’abstrait, s’il ne radi­ogra­phie pas l’espace infran­chiss­able, il ne fera qu’authentifier ce qui est déjà con­nu pour (se) don­ner à voir : le voy­age n’est plus qu’un recueil d’anecdotes. Il se trans­formera ain­si en un nou­veau voyageur virtuel, avec un smart­phone comme organe sen­si­tif : l’influenceur, éch­e­lon supérieur du touriste.

Voy­ager pour racon­ter est devenu plus com­plexe. Les pro­grès dans le trans­port se sont accélérés et les coûts ont chuté : plus un coin de la planète n’est inac­ces­si­ble. Mais il est ardu de trou­ver un endroit dont on ne saurait encore presque rien. La révo­lu­tion dig­i­tale n’avait pas encore eu lieu lorsque Levi-Strauss a dit “j’aimerais avoir vécu au temps des vrais voy­ages”. Si l’intérêt prin­ci­pal des voy­ages était la ren­con­tre avec des incon­nus, celle-ci n’est plus pos­si­ble : il n’existe plus de Ter­ra incog­ni­ta, mais seule­ment une Ter­ra dig­i­tal­is.

Dans l’espace dig­i­tal nous voy­a­geons sans bouger : nous arrivons avant d’être par­tis. Le regard voy­age par la fenêtre : c’est le win­dow­ing. L’arrivée à des­ti­na­tion post-mod­erne – libérée des lois de la physique – est l’exact con­traire du débar­que­ment tumultueux : asep­tisé, aus­si plat que l’écran et très prévis­i­ble. La tra­ver­sée n’a ni goût ni odeur, elle n’est qu’images et sons. Mais si l’arrivée se fait in situ, en chair et en os, elle ne fait que con­firmer ce qui nous était promis. L’impossibilité de ren­con­tr­er l’inexploré, en revanche, devient un défi qui nous est lancé. Il s’agit alors, plus que jamais, de voir au-delà du déjà-vu.

(…)

Si voy­ager rend les hommes dis­crets – c’était l’idée de Cer­van­tès – le “phono-sapi­ens” empileur de des­ti­na­tions de voy­age réduit son extéri­or­ité à un sim­ple cadre abri­tant sa jouis­sance. Rien de nou­veau dans le voy­age van­i­teux : ce qui en est sig­ni­fi­catif est de voir com­ment le corps voyageur se super­pose au paysage de la pho­to. Et réduit son regard à une suc­ces­sion addic­tive de self­ies et de tweets.

C’est pour cela que le crét­in­flu­enceur ne crée pas un véri­ta­ble réc­it : il énumère des infor­ma­tions. Il voy­age pour se voir et se faire voir, se regarde à tra­vers sa main-nom­bril-miroir-écran plas­ma où l’autre n’est pas là, sinon en tant que décor exo­tique. C’est le voy­age insta­gram­ma­ble en tant que spec­ta­cle du “moi” d’un Nar­cisse équipé d’une valise, qui surfe sur des ves­tiges et des par­adis. Son réc­it hyper­frag­men­té est une suite bien con­trôlée de sur­ex­po­si­tions et de ver­tiges, en pleine chas­se aux likes. Il cap­ture son voy­age plutôt que d’en savour­er l’expérience. Le self­ie devient le moteur qui aide à escalad­er les mon­tagnes.

J’y suis allé — 2 : là-haut dans les Andes !

(…)

Le voyageur en mode self­ie masque tout der­rière sa cen­tral­ité. Puis il revient chez lui sans avoir changé, mais avec un petit dra­peau plan­té sur son planis­phère dig­i­tal : il se met alors à col­lec­tion­ner les “like”. “Nous voy­a­geons partout sans en tir­er aucune expéri­ence”, a écrit Byung Chul Han.

(…)

L’alpiniste roman­tique du tableau de Cas­par Friedrich – Le voyageur con­tem­plant une mer de nuages – regarde avec fas­ci­na­tion l’abîme devant lui, de dos par rap­port au spec­ta­teur. Son suc­cesseur fut le touriste mod­erne qui sim­ple­ment se retour­na pour se trou­ver face à l’objectif du pho­tographe. Au XXIème siè­cle le crét­in­flu­enceur a tourné l’appareil vers lui et n’a plus cessé de s’autoportraiturer. Dans une ver­sion plus extrême, il accroche la GoPro à son casque, comme un troisième œil, il saute dans l’abîme revê­tu de son wing­suit, et filme sa pro­pre mort.

Le cyber­voyageur ne perd pas de temps : il zappe avec son corps. Il regarde, puis s’en va. Il s’ennuie avec frénésie et son pub­lic égale­ment. C’est un gourmet fugace qui ne prend pas le temps de réfléchir, mais qui adore méditer face à la mer. Il exige de l’animation, de la dis­trac­tion jusqu’à l’épuise­ment. (…) Il lance en direc­tion de son pub­lic des mes­sages sans aspérité, une aimable cyberem­pathie bien lisse qui vise à sig­naler que “tout se vaut”. Mais il n’y a pas d’altérité sans malaise. L’autre ne se coule pas facile­ment dans le moule du “nous” : il génère résis­tance et fric­tions.

(Tra­duc­tion arti­sanale de l’au­teur de ce blog !)

*

L’ar­ti­cle com­plet dans le quo­ti­di­en Pagina/12 : https://www.pagina12.com.ar/703258-teoria-del-boludencer-etapa-superior-del-turista

Le livre de Julian Varsavsky : Via­je a los paisajes invis­i­bles: de Antár­ti­da a Ata­ca­ma (A.hache, 2023)-Primer pre­mio FNARTES (No fic­ción).

Un petit arti­cle sur les self­ies à Auschwitz :
https://www.numerama.com/politique/476837-le-memorial-dauschwitz-nest-pas-contre-les-selfies-instagram-mais-appelle-a-la-decence.html

Musée du Palais des eaux — Buenos Aires

Premières mesures

Les pre­mières mesures vien­nent de tomber. Le nou­veau prési­dent Argentin, Javier Milei, et ses plus proches col­lab­o­ra­teurs, min­istres et con­seillers, ont pub­lié le tant atten­du «DNU», autrement dit, le «Décret de néces­sité et d’urgence», paquet de mesures à appli­quer au plus vite pour tir­er le pays du puits.

C’est prin­ci­pale­ment la fameuse «Loi omnibus», dont l’application est prévue pour s’étendre jusqu’à fin 2025, et qui trans­fère, en quelque sorte, le pou­voir nor­male­ment dévolu au Par­lement à l’exécutif. Autrement dit, le gou­verne­ment, privé de majorité dans ce même par­lement (rap­pel : le par­ti de Milei compte 38 députés sur 272 et 7 séna­teurs sur 72), va s’en pass­er pour avancer par décrets.

Pre­mière mesure, juste­ment prévue pour mod­i­fi­er cet état de choses bien embê­tant pour Milei (sa minorité lég­isla­tive) : chang­er le sys­tème élec­toral. Désor­mais, la pro­por­tion­nelle s’efface au prof­it du mod­èle bri­tan­nique de scrutin uni­nom­i­nal à un tour. Pour cela, le gou­verne­ment va créer des cir­con­scrip­tions dans toutes les provinces. En principe, le nom­bre de sièges dépen­dra du nom­bre d’habitants (ce qui au pas­sage don­nera un poids démesuré, dans ce pays où la den­sité démo­graphique est très iné­gale­ment répar­tie, aux provinces très peu­plées de Buenos Aires et Cór­do­ba). Dans la pra­tique, le gou­verne­ment pour­ra bien enten­du les mod­el­er à la mesure de ses intérêts élec­toraux. On con­nait bien ça chez nous, où le char­cu­tage de cir­con­scrip­tions est un sport très pra­tiqué.

Dans deux ans, il y aura des élec­tions lég­isla­tives de mi-man­dat, Milei compte sur cette réforme pour qu’elles tour­nent à son avan­tage.

Mais cela, c’est de la petite bière à côté de ce qui attend les Argentins dans les mois à venir. Je ne vais pas dress­er ici la liste exhaus­tive des dif­férentes mesures d’urgence bien­tôt mis­es en appli­ca­tion. Je vais juste me con­tenter des plus emblé­ma­tiques.

- Pri­vati­sa­tion immé­di­ate de nom­breuses entre­pris­es publiques, dont YPF (pét­role et car­bu­rants), la Poste argen­tine, la société des chemins de fer, la Banque Nationale argen­tine, Aero­lin­eas argenti­nas (com­pag­nie aéri­enne), la société des routes et autoroutes, ain­si que divers­es entités de médias publics.

- Libéral­i­sa­tion totale du marché des hydro­car­bu­res, ain­si que de leur prix de vente.

- Abro­ga­tion de toutes les lois pro­tec­tri­ces du con­som­ma­teur. Par exem­ple, et pour le décrire sim­ple­ment, les lois lim­i­tant les hauss­es de prix, ou celles des­tinées à aider les familles en dif­fi­culté (Ley de abastec­imien­to, ley de gón­dolas, ley del com­pre nacional…). Autre exem­ple, la libéral­i­sa­tion totale, ou presque, des con­trats régis­sant les baux de loca­tion. Désor­mais, plus aucune règle : seul régi­ra le con­trat entre pro­prié­taire et locataire. Ceux-ci devront s’entendre préal­able­ment sur la durée du bail, le mon­tant de la cau­tion, la péri­od­ic­ité et le mon­tant des reval­ori­sa­tions du loy­er, et même sur la devise avec laque­lle devra être payé celui-ci, totale­ment libre. On voit d’ici les con­séquences sur la frag­ili­sa­tion des locataires dans les secteurs où le loge­ment sera en ten­sion.

- Mod­i­fi­ca­tion du droit du tra­vail. Notam­ment, avec de sévères restric­tions du droit de grève. Le blocage et l’occupation de locaux, par exem­ple devient un motif de licen­ciement sans indem­nités. De même, dans les secteurs con­sid­érés comme «essen­tiels» (la palette est assez large et va de la pro­duc­tion de médica­ments au trans­port pub­lic en pas­sant par tout type d’industrie, sidérurgique, chim­ique, agro-ali­men­taire et même la radio-télévi­sion), un ser­vice min­i­mum de 50% des effec­tifs est insti­tué.

- Lim­i­ta­tion du droit de man­i­fes­ta­tion. Naturelle­ment, le gou­verne­ment prévoit que ses mesures ne vont pas aller sans protes­ta­tions. Pour y faire face, il prévoit donc égale­ment d’en restrein­dre le droit en imposant de déclar­er toute man­i­fes­ta­tion (même « spon­tanée », c’est écrit dans la loi !) 48 heures à l’avance, et d’interdire tout blocage de rues, sous peine de sanc­tion pour les organ­isa­teurs. Les peines prévues sont d’ailleurs aggravées, bien au-delà des deux ans de prison déjà en vigueur.

- Exten­sion du droit à la légitime défense. Autrement dit, chaque citoyen pour­ra se défendre «pro­por­tion­nelle­ment» à l’attaque. Une pro­por­tion­nal­ité qui, dit égale­ment la nou­velle loi, devra être tou­jours inter­prétée sous l’angle le plus favor­able pour la per­son­ne attaquée. Cela s’accompagnera naturelle­ment d’une large libéral­i­sa­tion de l’usage des armes.

- Régu­lar­i­sa­tion de tous les con­trats de tra­vail illé­gaux. Cette mesure per­me­t­tra de légalis­er d’un coup de baguette mag­ique, par exem­ple, les con­trats léonins entre employeurs et employés. Au béné­fice des uns et au détri­ment des autres, cela va de soit.

Dif­fi­cile de savoir exacte­ment ce qu’en pense le citoyen moyen pour le moment. Syn­di­cats et par­tis de gauche sont très mobil­isés, il y a déjà eu plusieurs man­i­fes­ta­tions très suiv­ies devant le Par­lement, ou comme hier sur la Plaza de Tri­bunales, autrement dit, devant le palais de jus­tice. Les prix devraient forte­ment aug­menter dans les jours à venir, c’est déjà le cas pour beau­coup de pro­duits, cer­tains pro­duc­teurs prof­i­tant du con­texte pour anticiper large­ment le mou­ve­ment et en tir­er de sub­stantiels béné­fices. Les prix des car­bu­rants notam­ment ont déjà bon­di de 70%. Le peso a per­du plus de la moitié de sa valeur. Il fal­lait 400 pesos pour un euro avant les élec­tions, il en faut désor­mais 900.

Mais pour le moment, la majorité de la pop­u­la­tion reste atten­tiste, et assez fatal­iste. L’impression générale, c’est que «ça ne peut pas être pire qu’avant». Surtout que pour l’instant, en dehors de l’augmentation con­stante des prix (mais cette spi­rale était déjà en mou­ve­ment avant), aucune mesure n’est vrai­ment entrée en vigueur, ou n’a fait sen­tir ses con­séquences directes sur la vie quo­ti­di­enne.

Les gens se soucient comme d’une guigne des prob­lèmes de démoc­ra­tie soulevés par la mar­gin­al­i­sa­tion du Par­lement, voire sa totale mise à l’écart. Dans l’ensemble, ils veu­lent croire Milei quand il jus­ti­fie l’actuelle dégra­da­tion de la sit­u­a­tion économique par «c’est un mau­vais moment à pass­er, après ça ira beau­coup mieux». Ils pensent qu’en effet, il faut en pass­er par là pour assainir la sit­u­a­tion du pays. Pour para­phras­er, encore et tou­jours, Bernard Lav­il­liers, les Argentins sont fatigués, et donc peu mobil­isés. Ils espèrent sans espér­er. Ils ne sont pas dupes : aus­si loin qu’on remonte le temps, la classe poli­tique les a tou­jours blousés.

Mais Milei devrait se méfi­er. Si ses mesures, qui prof­i­tent pour l’instant surtout aux pos­sé­dants et aux dirigeants d’entreprises privées, n’inversent pas prompte­ment la vapeur, l’ombre de 2001 et de ses émeutes dés­espérées pour­raient bien se remet­tre à plan­er au-dessus de sa tête. Et la tronçon­neuse faire son appari­tion non plus dans ses mains, mais dans celles du peu­ple.

*

Quelques arti­cles de presse argen­tine sur le sujet :

Les prin­ci­pales mesures prévues :

https://www.lanacion.com.ar/politica/las-claves-de-la-ley-omnibus-lo-que-tenes-que-saber-sobre-el-proyecto-y-como-te-puede-impactar-nid27122023/#/#respuestas‑3

https://www.pagina12.com.ar/697341-un-decretazo-para-barrer-con-miles-de-derechos

Le texte com­plet du décret :

https://www.pagina12.com.ar/697286-el-decreto-nacional-de-urgencia-que-firmo-javier-milei-y-sus

Passation de pouvoir

C’est aujourd’hui que ça se passe : offi­cielle­ment, le fau­teuil de Riva­davia, comme on appelle là-bas celui de la prési­dence (du nom du pre­mier prési­dent Argentin après l’indépendance), change de locataire. Javier Milei, élu en novem­bre, prend la place d’Alber­to Fer­nán­dez, le sor­tant, qui va pou­voir s’occuper de son chien. Il a d’ailleurs déjà quit­té le loge­ment prési­den­tiel d’Olivos, dans la ban­lieue de Buenos Aires. (Oui, en Argen­tine, le prési­dent ne loge pas dans la « Mai­son rose », comme on appelle le palais prési­den­tiel, mais une vil­la de ban­lieue (chic, la ban­lieue, je vous ras­sure).

Plan de sit­u­a­tion : entourée en bleu, la rési­dence prési­den­tielle, dite “Quin­ta de Olivos” ; flèche rouge, la Casa Rosa­da, ou Palais prési­den­tiel, croix rouge, le Con­grès.

Comme dit un de mes amis argentins, le petit peu­ple est dans l’expectative. C’est le moins qu’on puisse dire, vis-à-vis d’un élu qui était totale­ment incon­nu il y a trois ans, sur un pro­gramme promet­tant sang, larmes et mas­sacre de l’État à la tronçon­neuse.

Les Argentins veu­lent y croire. S’ils ont voté à plus de 56% pour celui-là, c’est que d’abord et avant tout, ils en avaient marre, et plus que marre, des guig­nols qui gou­ver­naient jusque-là, et qui n’ont réus­si qu’à amen­er le pays au bord du gouf­fre. Ou plutôt, car­ré­ment DANS le gouf­fre. Plus de 100% d’inflation, 40% de pau­vreté, un peso qui ne vaut plus qu’un quart de cen­time d’euro, un déficit abyssal ; selon les jour­naux de droite, Milei hérite de la pire sit­u­a­tion économique de tous les temps. (Bon, ils feignent d’oublier la cat­a­stro­phe de 2001, après 10 ans de gou­verne­ment du déjà ultra-libéral Men­em, une des idol­es du nou­v­el arrivant : à cette époque, on avait même con­nu des émeutes de la faim et des pil­lages de mag­a­sins !)

Nous avons déjà brossé ici, et , le por­trait de l’artiste et les grandes lignes de son pro­gramme. On va donc désor­mais le voir à l’œuvre. Il a promis d’entamer façon guerre éclair, avec une loi dite « Ley omnibus ». En clair, un « paquet », comme dis­ent nos écon­o­mistes dis­tin­gués, de mesures d’urgence des­tinées à provo­quer un choc. En résumé : dérégu­la­tions économiques, pri­vati­sa­tions des entre­pris­es publiques, réforme des lois du tra­vail (et notam­ment réduc­tion du droit de grève), sim­pli­fi­ca­tion du sys­tème fis­cal.

Milei a mis à prof­it la péri­ode de tran­si­tion com­prise entre la date de son élec­tion et aujourd’hui pour peaufin­er son gou­verne­ment et surtout, trou­ver des alliés prêts à mon­ter dans son bateau. En effet, mal­gré une vic­toire per­son­nelle tout ce qu’il y a de plus écla­tante, il n’en demeure pas moins que lég­isla­tive­ment par­lant, son mou­ve­ment, « La lib­er­tad avan­za » (traduisez lit­térale­ment), reste minori­taire en sièges.

Ces derniers jours ont donc été par­ti­c­ulière­ment occupés à négoci­er de pied ferme avec de poten­tiels parte­naires. Cela n’a pas été sans tiraille­ments, on s’en doute, car pour appâter le cha­land, il a bien fal­lu met­tre un peu d’eau dans le vin, ce qui, comme de juste, n’a pas réjoui les plus ortho­dox­es du par­ti, allergiques aux moin­dres con­ces­sions. On compte déjà cer­taines démis­sions fra­cas­santes.

Idem d’ailleurs chez les poten­tiels parte­naires. Enten­dez, essen­tielle­ment l’alliance de droite Jun­tos por el cam­bio (JXC) de l’ancien prési­dent Macri et de la can­di­date battue au pre­mier tour Patri­cia Bull­rich. Celle-ci fera d’ailleurs par­tie du prochain gou­verne­ment ! Imag­inez cela chez nous : Le Pen élue, et Dar­manin bom­bardé min­istre de la Sécu­rité publique ! Il s’est donc passé la même chose que ce qui serait arrivé ici : la droite s’est frac­turée entre pro et anti col­la­bos.

Bon, je ne veux pas com­plex­i­fi­er la chose à l’extrême, la poli­tique argen­tine, c’est assez com­pliqué comme ça, mais sachez égale­ment que Milei est allé frap­per à la porte de cer­tains péro­nistes, et qu’il a été bien accueil­li !

L’aveni­da de mayo, avec au fond, le palais prési­den­tiel.

C’est ain­si que cer­taines mesures présen­tées comme «phares» dans son pro­gramme se sont déjà vues repoussées aux cal­en­des grec­ques. Il n’est plus ques­tion pour le moment de sup­primer la banque cen­trale, con­fiée à un ancien du gou­verne­ment Macri (2015–2019) et de la célèbre Deutsche Bank, où il a été inquiété (mais relaxé) pour traf­ic de dettes pour­ries. Plus ques­tion non plus de faire bas­culer la mon­naie dans le dol­lar. Les jeunes vont être déçus : beau­coup ont voté Milei en pen­sant qu’il allait échang­er cha­cun de leurs pesos par un bil­let vert ! Pour le moment, il n’est ques­tion que d’une déval­u­a­tion de plus, à hau­teur de 50%. Rien que ça. Avec à la clé une coquette hausse des prix, puisque de toute façon Milei a fer­me­ment l’intention de les libér­er dans les grandes largeurs. Le jour­nal Clarín en annonce des vertes et des pas mûres dans son édi­tion d’aujourd’hui : péages, essence, gaz, élec­tric­ité, trans­ports, écoles privées, télé­com, loy­ers…

Selon le quo­ti­di­en de gauche Pagina/12, on devrait assis­ter à un grand clas­sique de la poli­tique argen­tine : la revanche de classe. Pour Alfre­do Zaiat, «Le plan économique de Milei fait fi de sa promesse élec­torale de détru­ire « la caste poli­tique » et reprend en revanche l’idée d’appliquer une austérité régres­sive, en réal­isant le rêve humide du pou­voir économique : recon­fig­ur­er le fonc­tion­nement de la société comme si rien ne s’était passé en Argen­tine et dans le monde ces cent dernières années». Il cite in-exten­so dans son arti­cle un texte extrême­ment éclairant de Marce­lo Dia­mand sur le phénomène du «bal­anci­er argentin», qui fait altern­er invari­able­ment poli­tiques redis­trib­u­tives et ultra-libéral­isme, avec les mêmes résul­tats  cat­a­strophiques dans cha­cun des cas.

Pour le moment, les Argentins sont majori­taire­ment opti­mistes, et con­fi­ants dans la capac­ité du nou­veau prési­dent à amélior­er leur quo­ti­di­en. Le plan d’austérité ne leur fait pas peur, car ils espèrent tous (75% de sondés) qu’il impactera surtout… les autres ! Comme à chaque change­ment de gou­verne­ment, c’est l’état de grâce qui pré­vaut. Selon un sondage, moins des 44% des gens qui n’ont pas voté pour Milei au sec­ond tour en gar­dent une mau­vaise opin­ion. Ce qui sig­ni­fie en creux que pas mal de ceux-ci, finale­ment, lui accor­dent néan­moins une chance. En face, le gou­verne­ment sor­tant s’en va la queue entre les jambes : il n’est regret­té que par 16 % des sondés.

Néan­moins, pas mal « d’observateurs » comme dis­ent nos jour­naux, prévoient que cet état de grâce sera de courte durée. C’est le cas notam­ment du Finan­cial Times de same­di dernier.

La céré­monie d’investiture aura lieu cet après-midi à Buenos Aires, ce soir donc pour nous. En rai­son de la présence de per­son­nal­ités inter­na­tionales, mais aus­si d’une grande prob­a­bil­ité de man­i­fes­ta­tions croisées, pros venus faire la fête et antis venus la gâch­er, le dis­posi­tif polici­er devrait être assez mus­clé, même si, para­doxale­ment, c’est le gou­verne­ment sor­tant, mais encore en exer­ci­ce jusqu’à la presta­tion de ser­ment de Milei, qui doit s’en charg­er. Pas mal de grabuge à anticiper, donc, d’autant que les noms de cer­tains invités sont à haut poten­tiel inflam­ma­ble : Bol­sonaro, le chance­li­er Israélien Eli Cohen, Zelen­sky, le prési­dent Hon­grois Vik­tor Orban… La France, pour sa part, n’y délègue que son ambas­sadeur, tan­dis que l’Espagne ne se mouille pas telle­ment plus, poli­tique­ment : c’est le roi Philippe VI qui s’y colle.

A par­tir de demain l’Argentine prend donc un nou­veau départ. Pour Milei et ses sym­pa­thisants, il s’agit bien de rompre totale­ment avec le «mod­èle col­lec­tiviste», pour réin­stau­r­er «l’ordre libéral».

Pour bien affirmer son désir de tourn­er le dos à la «caste», pour la pre­mière fois depuis la fin de la dic­tature, le prési­dent ne lira pas son dis­cours d’investiture à l’intérieur du Par­lement et face aux élus, mais dehors sur les escaliers, face à la foule. De toute façon, il compte bien se pass­er de l’avis des par­lemen­taires pour procéder à la pro­mul­ga­tion des pre­mières mesures dites « d’urgence ».

Le bâti­ment du Con­grès, par­lement argentin.

Un pop­ulisme chas­se l’autre, en quelque sorte, même si on peut dis­cuter de la réelle sub­stance du terme. On peut au moins lui con­céder un cer­tain courage poli­tique : il ne va pas se con­tenter de semer le vent, il va car­ré­ment déchain­er la tem­pête. Pour le moment, l’Argentin est prêt mal­gré tout à mon­ter dans le bateau. Reste à savoir s’il le sera tou­jours autant après avoir ren­du tripes et boy­aux.

*

Le présent texte ren­voie à de nom­breux arti­cles glanés dans les trois prin­ci­paux quo­ti­di­ens argentins. Ajoutons‑y le court doc­u­men­taire d’Arte, passé hier same­di dans le cadre de l’émission « Arte Reportages », et qui inter­roge, pour l’essentiel, les moti­va­tions et les espoirs des électeurs de Milei. Un film qui, hélas, ne con­tex­tu­alise guère son sujet, se lim­i­tant à ten­dre son micro sans expli­quer vrai­ment les enjeux économiques et soci­aux de la dernière élec­tion. Mais qui reste très éclairant quant à la psy­cholo­gie argen­tine du moment. L’émission est vis­i­ble en ligne, sur ARTE.tv.

 

El Chaltén, victime du surtourisme ?

L’autre jour, nous par­lions des grands espaces de Patag­o­nie, et de la grande soli­tude de cer­tains de ses habi­tants.

Pour­tant, pour­tant, la Patag­o­nie, mal­gré son mil­lion de km² et sa steppe immense, n’est pas for­cé­ment à l’abri du mal qui ronge les plus beaux paysages plané­taires, de Venise à l’ile de Koh Lan­ta en pas­sant par les Ever­glades et la Grande Muraille de Chine : le sur­tourisme.

Il y a seule­ment 40 ans, le vil­lage d’El Chaltén n’existait même pas. La zone était déjà con­nue en revanche des ama­teurs de grimpe : c’est là que se trou­ve un des plus mythiques som­mets du monde, le mont Fitz Roy. Un pic de 3405 mètres d’altitude, mais extrême­ment dif­fi­cile d’accès et célèbre entre autres pour être pra­tique­ment tou­jours noyé dans les nuages, ce qui a le don d’exciter pas mal de pho­tographes ama­teurs en mal d’images rares : le pic ne se décou­vre qu’en de très rares occa­sions ! (Voir tout en bas de l’ar­ti­cle).

Peu à peu, le site a attiré égale­ment un nom­bre de plus en plus grand de trekkeurs. La mon­tagne ici est mag­nifique, par sa végé­ta­tion unique d’espèces endémiques, comme le coihue ou le ñire, ou le fameux calafate, qua­si-emblème de la région, dont les fruits sont comestibles. (La tra­di­tion dit d’ailleurs que si vous en con­som­mez, vous vous assurez de revenir un jour en Patag­o­nie !). Et par ses lacs d’altitude, très nom­breux, égale­ment, comme ci-dessous le lac Capri, ou lagu­na del pato (lac du canard).

Lago Capri, avec au fond le Fitz Roy dans les nuages

C’est ain­si qu’en 1985, à la fois pour dévelop­per le peu­ple­ment de ce coin isolé et mieux accueil­lir les touristes, a été fondé de toutes pièces le vil­lage d’El Chaltén, au pied du Fitz Roy, à une dizaine de kilo­mètres de la fron­tière avec le Chili, en pleine Cordil­lère des Andes. Et ce, mal­gré l’opposition farouche du directeur de l’administration des parcs nationaux de l’époque.

Local­i­sa­tion d’El Chaltén — Province de San­ta Cruz

Le développe­ment du vil­lage com­mença assez lente­ment, puis tout s’emballa subite­ment, par le phénomène bien con­nu du « bouche à oreille ».

En 1991, six ans après sa fon­da­tion, El Chaltén comp­tait seule­ment 41 habi­tants, pour la plu­part des fonc­tion­naires et des gen­darmes. En 2001, on était passé à 371. 10 ans plus tard, en 2011, ce chiffre avait été mul­ti­plié par un peu plus de qua­tre : 1671 habi­tants ! Et aujourd’hui, on frise les 3000.

C’est qu’entre temps, trekking, alpin­isme et sim­ple tourisme d’excursion se sont con­sid­érable­ment dévelop­pés. De plus en plus nom­breuses sont les agences qui pro­posent aux touristes des séjours tout com­pris, et ce même depuis Buenos Aires ! Mais surtout depuis un autre vil­lage touris­tique, plus ancien, El Calafate, situé à trois heures et demie de route plus au sud et point de départ des excur­sions vers les plus impres­sion­nants glac­i­ers du monde !

Glac­i­ers, paysages épous­tou­flants, grands espaces et développe­ment du tourisme de ran­don­née : tout y est pour assur­er à El Chaltén un suc­cès qui, d’abord con­fi­den­tiel, est en train de devenir plané­taire.

Paysage — Envi­rons d’El Chaltén

A tel point que le vil­lage com­mence à souf­frir sérieuse­ment, comme d’autres endroits, d’un sur­tourisme par­ti­c­ulière­ment pré­da­teur. Car aujourd’hui, les 3000 habi­tants réguliers doivent partager l’espace avec un nom­bre moyen de plus de 6000 touristes quo­ti­di­ens. Des touristes dont il faut accueil­lir les bus et les voitures, les loger, les nour­rir, tout cela en ten­ant compte de toutes les con­traintes liées à la con­fig­u­ra­tion mon­tag­narde de l’endroit. Des touristes qui, de sur­croit, ont générale­ment un porte­feuille beau­coup plus gar­ni que les autochtones, ce qui n’est pas sans inci­dence sur le coût de la vie.

Un des prin­ci­paux prob­lèmes, comme partout, c’est celui du loge­ment. Le manque cru­el de ter­rains exploita­bles, ain­si que la forte demande de loge­ments touris­tiques (gîtes, hôtels) dimin­ue forte­ment l’offre en direc­tion des habi­tants réguliers, dont beau­coup en sont réduits à loger dans des mobils-homes (on en compte plus de 400 habités par des autochtones !), faute de place et/ou de revenus suff­isants.

Or ces habi­tants-là sont pour­tant indis­pens­ables au bon fonc­tion­nement de la vie quo­ti­di­enne d’El Chaltén : ce sont des enseignants, des com­merçants, des guides de mon­tagne, des fonc­tion­naires de l’administration !
Par ailleurs, cer­taines infra­struc­tures n’ont pas suivi le développe­ment trop rapi­de du tourisme. Ain­si, le trop plein d’eaux usées, que l’usine de retraite­ment locale ne suf­fit plus à absorber (elle a été prévue pour 3000 habi­tants, pas pour 10000 !) se déverse en grande par­tie dans les riv­ières, cau­sant des dom­mages impor­tants à l’environnement, qui est pour­tant le fonds de com­merce du lieu !

Est-il vrai­ment souten­able, par ailleurs, de par­venir à entretenir et sur­veiller les 20 000 hectares et les 113 kilo­mètres de sen­tiers du secteur avec seule­ment 2 garde-forestiers et 5 can­ton­niers ?

El Chaltén, vic­time de son suc­cès, va-t-il être con­traint, comme tant d’autres, de recourir à des mesures lim­i­ta­tives ? En Argen­tine, où pour­tant le nom­bre de sites survis­ités com­mence à aug­menter de façon alar­mante (Chutes d’Iguazú, Ushua­ia, pénin­sule de Valdez, parc naturel des Glac­i­ers) la ques­tion ne se pose pas encore. D’ailleurs, le tourisme, poli­tique­ment par­lant, est vis­i­ble­ment loin d’être une pri­or­ité. Ou plutôt si : l’essentiel est qu’il con­tin­ue à engranger des recettes. L’environnement, dans ce pays où l’écologie poli­tique en est encore à la préhis­toire, et privée de mou­ve­ments dignes de ce nom, reste un détail nég­lige­able, et nég­ligé, des pro­grammes élec­toraux.

*

Arti­cle source : “El Chaltén, le vil­lage de Patag­o­nie qui attire des mil­liers de touristes, men­acé par sa crois­sance ver­tig­ineuse” (en espag­nol).

Et en bonus, le som­met du mont Fitz Roy, mirac­uleuse­ment débar­rassé de son brouil­lard qua­si per­ma­nent, mais dans le loin­tain ! (A pro­pos du Mont Fitz Roy : les Argentins préfèr­eraient qu’on le nomme “Mont Chaltén” (Cer­ro Chaltén, en espag­nol), de son nom indi­en d’o­rig­ine, plutôt que par ce nom don­né par un explo­rateur en l’hon­neur d’un nav­i­ga­teur anglais ! Mais pour le moment, même sur les cartes, il reste “Fitz Roy” !)

Réactions de la presse française

Petit tour rapi­de de la presse française, après la vic­toire de Javier Milei à l’élection prési­den­tielle argen­tine. (Compte-ren­du de cette élec­tion ici)

Libéra­tion a la gueule de bois, soulig­nant que le monde poli­tique « oscil­lait entre par­al­lèles avec Trump et Bol­sonaro, félic­i­ta­tions polies et silence radio ». Les pre­mières félic­i­ta­tions, et les plus chaleureuses, émanant juste­ment des deux anciens prési­dents Etat­sunien et Brésilien. Faisant le tour des réac­tions de notre univers poli­tique français, il relève sans sur­prise l’abattement à gauche (Aurélie Trou­vé, LFI : « en atten­dant de meilleurs lundis matin, les Argentin.e.s restent un grand peu­ple » ou encore l’écolo Yan­nicke Jadot : « L’internationale de l’extrême-droite a pro­duit son pire mon­stre poli­tique, Javier Milei : l’ultra-libéralisme pour sor­tir des rav­ages soci­aux du libéral­isme, le cli­ma­to-scep­ti­cisme face au dérè­gle­ment cli­ma­tique… le néga­tion­nisme comme pro­jet. »).

Selon ce même arti­cle, et de façon plus inat­ten­due, il sem­ble que la droite ne soit pas trop pressé de se lancer dans les com­men­taires, tan­dis qu’à l’étranger, la Russie et la Chine se sont mon­trées d’une pru­dence toute diplo­ma­tique, face à un futur parte­naire très imprévis­i­ble. Surtout pour les Chi­nois, étant don­né son anti­com­mu­nisme vir­u­lent.

Le jour­nal ressort par ailleurs pour ses lecteurs cinq arti­cles sur Milei, pour mieux com­pren­dre sa per­son­nal­ité et son pro­gramme.

Au Figaro aus­si, on est cir­con­spect, ce qui est moins atten­du venant de la part d’un quo­ti­di­en aus­si droiti­er. On aurait imag­iné un poil plus d’enthousiasme. Soulig­nant l’échec patent du gou­verne­ment précé­dent, le Fig’ insiste égale­ment sur la per­son­nal­ité cli­vante et out­ran­cière du vain­queur, et révèle une infor­ma­tion éton­nante : son adver­saire mal­heureux, Ser­gio Mas­sa, aurait en son temps apporté un sou­tien financier au par­ti de Milei, pour faire mon­ter celui-ci au détri­ment de la droite clas­sique !

Après avoir rap­pelé les mesures phares de son pro­gramme, comme la sup­pres­sion des min­istères les plus soci­aux (Affaires sociales, Edu­ca­tion, Droits de la femme) ain­si que du droit à l’avortement, le jour­nal souligne qu’en rai­son de sa minorité au Par­lement, il devra trou­ver des appuis dans la droite clas­sique. Ceux-ci ne devraient pas man­quer : à droite naturelle­ment, mais même chez cer­tains péro­nistes héri­tiers de la péri­ode Men­em, un ancien prési­dent lui aus­si ultra libéral auquel se réfère par­fois Milei.

Autres sou­tiens net­te­ment moins reluisants : des anciens mil­i­taires et tor­tion­naires des années de plomb, réjouis par les posi­tions de la future vice-prési­dente en faveur d’une réha­bil­i­ta­tion de la dic­tature de 1976–1983.

Le Monde, enfin, utilise lui aus­si la com­para­i­son avec Don­ald Trump, et anticipe le grand retour de l’intervention du Fonds moné­taire inter­na­tion­al (FMI) dans une économie exsangue.

On n’at­tend plus que la réac­tion de la télé Bol­loré. Non par­don. On ne l’at­tend pas. On la con­nait déjà. Les Argentins sont vrai­ment un grand peu­ple.

L’extrême-droite au pouvoir !

Il fal­lait s’y atten­dre, mais ce qui n’était pas prévu, c’est l’ampleur de la dif­férence : 56% con­tre 44% !

Hier, les argentins ont donc choisi de se lancer dans le vide, en élisant Javier Milei, surnom­mé par beau­coup «le dingue». Suiv­ant un mou­ve­ment qua­si général dans notre monde ressem­blant de plus en plus à un canard sans tête, un peu­ple débous­solé et épuisé se tourne vers la solu­tion la plus sui­cidaire : don­ner les clés du restau­rant à l’extrême-droite ultra-libérale, dans l’espoir qu’une fois la table ren­ver­sée, on pour­ra remet­tre un plus beau cou­vert.

Voici donc un nou­veau Trump/Bolsonaro (ajoutez les auto­crates actuels ou passés les plus fan­tai­sistes qui vous vien­nent à l’esprit) par­venu au pou­voir suprême.

Ceux qui auront lu mes arti­cles précé­dents ne seront guère éton­nés. Aucun mérite : la cat­a­stro­phe était écrite à l’avance, à par­tir de la cer­ti­tude qu’aucun(e), vrai­ment aucun(e) candidat(e) réelle­ment soucieux(se) du bien pub­lic et de l’intérêt com­mun de ce pays à la dérive ne se pro­fi­lait à l’horizon.

Après avoir écarté dès le pre­mier tour l’alternative, déjà ten­tée et ayant large­ment prou­vé son inef­fi­cac­ité, de la droite clas­sique, les Argentins n’avaient gardé que deux pos­si­bil­ités : la peste péro­niste et le choléra fas­ciste. (Rap­pelons que là-bas, les deux can­di­dats estampil­lés de gauche ont obtenu moins de 3% au pre­mier tour).

Tout bien con­sid­éré, il n’y avait guère d’autre issue pos­si­ble. Quel élec­torat décide d’élire un min­istre de l’économie affichant un bilan de près de 150% d’inflation annuelle, et une mon­naie qui s’échange en quart de cen­times par rap­port, par exem­ple, à l’euro ? Dans un pays où les prix valsent quo­ti­di­en­nement, tou­jours dans le même sens, où la pau­vreté atteint 40% de la pop­u­la­tion ?

Le péro­nisme est défait, et on ne peut que con­firmer la logique et l’inéluctable de l’événement, après 16 ans (sur les 20 derniers) au pou­voir, et une prépondérance poli­tique de près de 80 ans, depuis la pre­mière élec­tion de Juan Perón en 1946.

Le prob­lème, c’est que cette fois, les Argentins ne se sont pas con­tentés de tourn­er une page : ils ont car­ré­ment décidé de déchir­er tout le bouquin. Et chargé un incon­nu présen­tant de lourds symp­tômes psy­chi­a­triques d’en écrire un nou­veau.

Milei pour­ra-t-il réelle­ment appli­quer le pro­gramme déli­rant qu’il a annon­cé lors de la cam­pagne ? Rap­pelons quelques mesures par­mi les plus emblé­ma­tiques : pri­vati­sa­tion totale du secteur de l’é­d­u­ca­tion, sup­pres­sion de la banque cen­trale et de la mon­naie locale, pour la rem­plac­er par le dol­lar, réduc­tion dras­tique des aides sociales, libéral­i­sa­tion totale de l’économie, sup­pres­sion du droit à l’avortement, déré­gle­men­ta­tion de la vente d’armes. Sa vice-prési­dente, Vic­to­ria Vil­laru­el, fille d’un ancien lieu­tenant-colonel, et nièce d’un autre mil­i­taire jugé pour séques­tra­tion et tor­ture pen­dant la dic­tature, veut trans­former le musée com­mé­moratif de la répres­sion des années 1976–1983 en parc de jeux.

Comme dit la Nación, « on entre dans une géo­gra­phie incon­nue». C’est le moins qu’on puisse dire. Le très antipéro­niste J. Morales Solá, dans le même quo­ti­di­en, s’en réjouit, préférant voir la coupe à moitié pleine : «L’Argentine a décidé de quit­ter un ter­ri­toire con­nu pour ouvrir la porte à un temps poli­tique chargé d’innovations». A l’inverse, dans le quo­ti­di­en de gauche Pagine/12, Eduar­do Aliv­er­ti par­le de «saut dans le vide». Ce quo­ti­di­en tente de pren­dre les choses avec un min­i­mum d’humour, comme le mon­tre le dessin de Daniel Paz, où l’on voit un cou­ple d’Argentins pilotant une bar­que, et échangeant le dia­logue suiv­ant : «Et main­tenant, qu’est-ce qu’on va faire ?» «Ce qu’on a tou­jours fait : ramer».

Pour beau­coup d’observateurs argentins, la vic­toire de Milei est d’abord et avant tout la défaite du péro­nisme. C’est le cas notam­ment de Clar­in, jour­nal notoire­ment antipéro­niste, qui con­sacre plus d’articles à cette défaite qu’à la vic­toire de Milei.

C’est une évi­dence. C’est un pou­voir usé, que les divi­sions et la cor­rup­tion ont ren­du non seule­ment impuis­sant, mais aus­si et surtout détestable aux yeux d’une majorité prête à tout pour s’en débar­rass­er. Y com­pris, donc, en por­tant au pou­voir une sorte de Doc­teur Folam­our, en espérant faire parte des élus qui se sauveront du cat­a­clysme à prévoir.

Bon, après le temps de l’euphorie du grand bal­ayage, devrait venir celui de l’expectative. D’ailleurs on com­mence déjà à le sen­tir, même dans les canards locaux de ce matin. Même les plus sat­is­faits de ce ren­verse­ment de table en con­vi­en­nent : l’avenir est plus que jamais imprévis­i­ble. Ce que résume bien Eduar­do Van Der Kooy dans Clarín : «D’abord l’enterrement du Kircherisme (du nom des deux anciens prési­dents péro­nistes, Nestor et Cristi­na Kirch­n­er, NDLA), ensuite le pari pour un change­ment incer­tain».

Milei s’était fait filmer en meet­ing, une tronçon­neuse à la main, his­toire de sym­bol­is­er son pro­gramme. Il lui reste, comme dit, tou­jours dans Clarín, Igna­cio Miri, à «trans­former la tronçon­neuse en instru­ment de gou­ver­nance».

Dans toute cette ébul­li­tion, on peut au moins être sûr qu’une chose ne va pas chang­er en Argen­tine : la divi­sion pro­fonde, enrac­inée dans l’inconscient col­lec­tif depuis qua­si­ment l’avènement de l’Indépendance en 1816, du peu­ple argentin.

Ne reste plus qu’à espér­er que ce pays ne s’enfonce pas dans le chaos et la mis­ère. Per­son­nelle­ment, depuis ce matin, je ne suis pas très opti­miste.

*

Rapi­de revue de la presse écrite française du jour ici.

 

Solitudes patagonniennes

La Patag­o­nie, ses grands espaces, sa steppe mag­nifique, ses ñan­dus (sorte d’autruche, en plus petit), ses lacs pais­i­bles, ses glac­i­ers géants… N’en jetez plus, pour décrire un ter­ri­toire aus­si vaste, et aus­si beau, on a écrit des tas de livres, avec et sans pho­tos (mais surtout avec), que vous trou­verez dans les rayons de toute bonne librairie qui se respecte.

Ce dont je veux vous par­ler aujourd’hui, moi, c’est d’un aspect de la Patag­o­nie auquel on pense un peu moins, en tant que touriste de pas­sage qui va revenir à la foule de son pays, de sa ville, au pire, de son vil­lage.

Parce que la Patag­o­nie, cette région immense qui s’étend de La Pam­pa au nord jusqu’à la Terre de Feu et la célébris­sime Ushua­ia, ville dite «la plus aus­trale  du monde», au sud, 1 mil­lion de km², c’est aus­si, juste­ment à cause de ses grands espaces, une terre de grande soli­tude ! Tous ceux qui l’ont par­cou­rue de long en large peu­vent en témoign­er : ques­tion habi­tants et local­ités, ça ne se bous­cule pas. On peut rouler tran­quille, mais il ne faut pas tomber en panne d’essence !

Pour habiter la Patag­o­nie, en dehors de ses rares grandes villes (et encore, pas si grandes que ça), il faut aimer l’isolement. Mais il y a des ama­teurs. Ou, surtout, des nat­ifs, habitués aux rudes con­di­tions de vie qu’entraine l’éloignement de toute civil­i­sa­tion urbaine. Des gens équipés pour la soli­tude et qui n’ont pas peur de vivre loin, très loin, comme on dit «au milieu de nulle part». Notion quand même assez large­ment rel­a­tive, nous autres hommes ayant un peu trop ten­dance à estimer que nulle part, c’est sim­ple­ment là où l’homme n’ a pas encore bousil­lé l’environnement.

Des gens sans lesquels, pour­tant, la tra­ver­sée de cette région plutôt inhos­pi­tal­ière serait net­te­ment moins con­fort­able. Des gens qui, juste­ment, la ren­dent un tout petit peu plus hos­pi­tal­ière, en ménageant sur le par­cours du voyageur per­du des petits îlots de chaleur et de civil­i­sa­tion qui l’aident à ne pas som­br­er tout à fait dans la déprime, et vien­nent le ras­sur­er sur l’existence de ses sem­blables, même au cœur de la «nada», du néant, comme on dit en espag­nol.

Les déserts de sables ont leurs oasis, la Patag­o­nie a ses relais improb­a­bles, qu’on ren­con­tre comme par hasard, au détour d’un virage, après des cen­taines de kilo­mètres de steppe et de prairies, pile au moment où on com­mençait à se dire qu’on resterait éter­nelle­ment pris­on­nier de cet espace infi­ni.

La Leó­na est située sur un bout de la fameuse route 40, que notre cama­rade Patrick R. a si bien décrite ici.

La Leona, par­tie hôtel.

Très exacte­ment, pile à mi-chemin entre El Calafate, au bord du Lago Argenti­no, petite ville con­nue des ama­teurs de glac­i­ers, et El Chaltén, local­ité très appré­ciée des trekkeurs. Entre les deux, le désert step­pique, pas un bled à l’horizon. Faut surtout pas avoir oublié le pain en ren­trant du boulot.

Sur la carte, il est indiqué qu’il s’agit d’un «parador deux étoiles», donc, d’un hôtel. Mais c’est bien plus que ça : hôtel de pas­sage, certes, mais égale­ment bar, restau­rant, épicerie, bou­tique de sou­venirs, aire de repos pour bus fatigués, et même musée !

Sit­u­a­tion La Leona

Les trois gérants, pour­tant, ont l’air heureux. Remar­quez, ici, ils voient quand même du monde : la route, très touris­tique, est fréquen­tée en toutes saisons. Mais juste­ment. Comme ils sont ouverts sept jours sur sept et 24h sur 24, la Leó­na est leur seul hori­zon. La ville «impor­tante» la plus proche, c’est Río Gal­le­gos, 80 000 habi­tants, 4 h de route. Tant pis pour le ciné.

Il paraitrait que Butch Cas­sidy et Sun­dance Kid s’y sont arrêtés, en 1905, dans leur fuite vers le Chili, après avoir braqué la Banque de Lon­dres à Río Gal­le­gos. C’est bien pos­si­ble. Les deux gang­sters avaient débar­qué en Argen­tine en 1901, fuyant la police état­suni­enne, et avaient fini par s’installer dans la province du Chubut, où la fameuse agence Pinker­ton a réus­si à les «loger», comme dis­ent les policiers. D’où la nou­velle cav­ale, ponc­tuée de quelques braquages, il faut bien vivre.

Le lieu a égale­ment servi de refuge aux grévistes de «La Patag­o­nia rebelde», en 1921. Grève mon­stre des ouvri­ers agri­coles exploités par les pro­prié­taires ter­riens, et réprimée dans le sang par le sin­istre colonel Varela. Il est aujourd’hui inclus dans la liste des sites du pat­ri­moine cul­turel et his­torique de la province (Le gîte, pas le colonel).

Plus au nord, dans la province de Chubut, on trou­ve un endroit qui lui ressem­ble pas mal, en plus isolé encore : Los Tamariscos. En français, les tamaris. La seule plante qui puisse pouss­er dans ce coin, avec la «paja bra­va», ou «coirón», la paille sauvage qu’on emploie par­fois pour recou­vrir les toits.

Là encore, il s’agit d’un gîte d’étape, égale­ment sur la route 40 (rien d’étonnant, cette route tra­verse toute l’Argentine de La Terre de feu jusqu’à la fron­tière avec la Bolivie !), mais encore plus per­du dans la steppe. Et bien moins touris­tique.

Ici, ne s’arrêtent que des camion­neurs, ou presque. Essen­tielle­ment Chiliens : la route 40 est la seule prat­i­ca­ble pour reli­er leur cap­i­tale, San­ti­a­go, au port de Pun­ta Are­nas :

Cer­cle rouge : los Tamariscos

La pro­prio, Lil­iana, a 64 ans et exploite le local avec son fils Max­i­m­il­iano. «Nous for­mons un vil­lage qui n’existe pas», dit-elle. Le bled le plus proche, 200 habi­tants, se trou­ve à 50 km de là. Gob­er­nador Cos­ta, 2500 habi­tants, à 120 km. Pour la cap­i­tale régionale, Raw­son, comptez 630 km. Pas d’électricité (groupe élec­trogène), pas de ligne télé­phonique, pas d’eau courante. Un pan­neau solaire per­met néan­moins de capter un sig­nal wi-fi : yahoo!, ils ont inter­net ! Leur unique lien avec le monde extérieur, dont ils font large­ment prof­iter les clients.

Les clients, donc, ce sont surtout des chauf­feurs, qui trou­vent là, sur leur inter­minable tra­jet, de quoi se repos­er, se restau­r­er et surtout, ren­con­tr­er des col­lègues et pou­voir com­mu­ni­quer avec leurs familles. Le gîte est ouvert, comme la Leó­na, tous les jours de l’année, de 8 h à 23 h. Et ce, depuis que le grand-père de Lil­iana l’a ouvert, en 1938. Il n’a pra­tique­ment subi aucun change­ment depuis : tout est d’époque ! «A part, pré­cise quand même Lil­iana, quelques travaux de réfec­tion suite à un acci­dent il y a cinq ans. Un chauf­feur s’est endor­mi et a per­cuté le gîte. Il fal­lait bien vis­er : nous sommes la seule mai­son dans tout ce désert !».

Comme à La Leó­na, on trou­ve de tout à Los Tamariscos : nour­ri­t­ure, bois­sons, mais aus­si tabac, con­serves, pom­mades anti-douleur, cou­ver­tures ther­miques, can­i­fs, et même une petite librairie ! Ce n’est pas vrai­ment un hôtel, les chauf­feurs dor­ment le plus sou­vent dans leur camion, mais Los tamariscos peu­vent néan­moins héberg­er, le temps d’une nuit, deux dormeurs égarés, sur des lits datant encore des débuts du local!

Dans ces par­ages soli­taires, il n’est pas rare, dit-on, de crois­er des fan­tômes. Les chauf­feurs par­lent ain­si d’une anci­enne sta­tion-ser­vice han­tée, où on entend des coups frap­pés à la porte, où les moteurs des camions démar­rent tout seuls. Ou encore d’un homme en noir par­courant la steppe, de pier­res se déplaçant sur la route, de boules de feu sur­volant le lit des riv­ières.
 

Mais Lil­iana n’a jamais peur, mal­gré l’extrême soli­tude. «La nuit quand je ferme, la route 40 me pro­tège». La route est ici le seul cor­don qui vous rat­tache à la vie.

*

Quelques sources qui m’ont aidé à écrire cet arti­cle :

Le site de La Leó­na : https://www.hoteldecampolaleona.com/portada.html

Quo­ti­di­en La Nación, 7-11-2023 : https://www.lanacion.com.ar/sociedad/somos-un-pueblo-de-dos-habitantes-el-parador-que-brinda-wi-fi-charla-y-una-cama-caliente-a-los-nid07112023/#/

(Vous y trou­verez plein de pho­tos de Los Tam­riscos)