La Gorge du diable est dans les détails (Iguazú)

Pho­to PR

DU RIFIFI AUX CHUTES D’IGUAZU !

          Aujourd’hui 25 jan­vi­er, une petite infor­ma­tion assez peu reprise par les grands jour­naux argentins, mais qui fait néan­moins un des titres de pre­mière page de La Nación.com, nous a con­duit à ouvrir égale­ment celle du jour­nal région­al de la région de Misiones « El Ter­ri­to­rio ».
          Nom­breux sont les touristes, Argentins ou étrangers, qui passent par le superbe et célébris­sime site des chutes d’Iguazú, à la fron­tière du Brésil et du Paraguay. Prob­a­ble­ment le plus bel endroit au monde pour observ­er des cataractes impres­sion­nantes, autant, sinon plus, que celles de Vic­to­ria ou celles du Nia­gara. En 2019, nous dit La Nación, le site a accueil­li un nom­bre record de vis­i­teurs : 1 635 000 ! Qui se massent sur les passerelles pour mitrailler les chutes et en rap­porter des pho­tos qui con­stitueront le clou de leurs albums de voy­age, pour ceux qui en font ! Pour notre part, nous avons fait comme tout le monde, en 2008, dans un site prob­a­ble­ment moins bien amé­nagé qu’il ne l’est aujourd’hui. Depuis, sem­ble-t-il, cer­taines petites choses ont changé, pour les pho­tographes ama­teurs comme pour les pro­fes­sion­nels, et il ne nous a pas sem­blé inutile, pour les futurs vis­i­teurs fran­coph­o­nes, de les sig­naler ici.

Pho­to PR

          Comme dans la plu­part des grands sites touris­tiques de la planète, sur les passerelles d’observation d’Iguazú offi­cie un cer­tain nom­bre de pho­tographes pro­fes­sion­nels, qui vous mitrail­lent dès votre arrivée puis vous pro­posent ensuite d’acheter un ou plusieurs de ces clichés avant de repar­tir du site. Les pho­tos sont générale­ment plutôt réussies, il faut bien le dire, et votre por­tait sur fond de chutes ver­tig­ineuses, avec le con­joint et/ou les enfants, peut naturelle­ment con­stituer un sou­venir inou­bli­able. Bref, mal­gré le prix plutôt pro­hibitif de l’objet, on est tou­jours plus ou moins ten­té. Pour ces pho­tographes, c’est un gagne-pain. Ils pos­sè­dent une autori­sa­tion offi­cielle de l’administration du Parc et paient une patente pour pou­voir arpen­ter les passerelles et vous tir­er le por­trait. Jusque là, rien à redire, si ce n’est qu’ils peu­vent par­fois se mon­tr­er un brin impor­tuns. Dif­fi­cile d’admirer le paysage tran­quil­lou sans être accosté par un de ces marchands du tem­ple qui insiste pour que vous pre­niez la pose. Mais même si vous acceptez d’être pho­tographié, rien ne vous oblige à acheter, heureuse­ment. Enfin, presque. La mésaven­ture arrivée à un pho­tographe de presse dernière­ment nous a per­mis d’apprendre une sub­til­ité régle­men­taire qu’il vau­dra mieux savoir pour aller vis­iter le Parc en toute con­nais­sance de cause. Same­di dernier (23 jan­vi­er), un pho­tographe du quo­ti­di­en région­al «El Ter­ri­to­rio», Six­to Far­iña, venu lui aus­si pren­dre des pho­tos du site, s’est vu assez rude­ment pris à par­tie par les gar­di­ens du Parc, son appareil con­fisqué, et sa carte mémoire effacée. Motif : il n’avait pas sol­lic­ité d’autorisation auprès de l’administration. Cette licence est gra­tu­ite pour la presse, mais néan­moins oblig­a­toire. Ce sont les pho­tographes offi­ciels du Parc qui sont allés se plain­dre, pour « con­cur­rence déloyale ». Une accu­sa­tion pour le moins étrange, puisque Six­to Far­iña, bien enten­du, n’avait aucune inten­tion de ven­dre, lui, ses clichés aux touristes de pas­sage. Certes, il avait omis de deman­der une autori­sa­tion. Et c’est là que le touriste doit prêter un instant d’attention.

La Gar­gan­ta del Dia­blo — Pho­tos PR

UN GESTE POUR AIDER LE PETIT COMMERCE SVP !      

          En effet, cette affaire, à tra­vers la lec­ture atten­tive des deux arti­cles de La Nación et du Ter­ri­to­rio, nous apprend que depuis deux ans, les touristes doivent – en plus du prix d’entrée dans le Parc – s’acquitter d’un droit sup­plé­men­taire pour pou­voir entr­er sur la passerelle la plus pop­u­laire – car la plus impres­sion­nante – celle de la «Gorge du Dia­ble» (Gar­gan­ta del dia­blo) : à savoir, l’équivalent… du prix d’une pho­to de pho­tographe pro­fes­sion­nel ! Ain­si, rap­porte El Ter­ri­to­rio, «l’administration du Parc, aujourd’hui dirigée par Ser­gio Acos­ta, s’arroge le mono­pole du meilleur point de vue sur les chutes, pour le béné­fice de quelques-uns». (Par ailleurs, indique La Nación, toute une zone de la passerelle est stricte­ment réservée aux pro­fes­sion­nels, et inter­dite aux touristes, les pri­vant ain­si d’un des meilleurs postes de pho­togra­phie du lieu).
          Au-delà du mal­heureux inci­dent con­cer­nant ce pho­tographe de presse, et d’un cer­tain abus de pou­voir des gar­di­ens du Parc (qui n’avaient aucune qual­ité pour con­fis­quer son appareil, et encore moins en vider le con­tenu), les touristes sont prévenus : plus ques­tion de pho­togra­phi­er la «Gar­gan­ta del dia­blo» gratis. Nul doute que la cor­po­ra­tion des pho­tographes pro­fes­sion­nels du Parc a de l’influence : même le change­ment de gou­verne­ment récent n’a pas amené l’administration à chang­er ce qui con­stitue, de notre point de vue, une forme d’impôt au béné­fice d’un groupe privé !
          L’histoire ne dit pas si le paiement de cette taxe sup­plé­men­taire vous donne droit… à une pho­to gra­tu­ite !

Pho­to PR

Biden et l’Argentine

QUE PEUT ESPÉRER L’ARGENTINE DU NOUVEAU PRÉSIDENT  ?

          Comme dans tous les pays du monde ou presque, l’attente est grande en Argen­tine vis-à-vis du nou­veau prési­dent Joe Biden. La presse en fait large­ment état dans ses unes de ce jeu­di 21 jan­vi­er, au lende­main de la presta­tion de ser­ment.

Retour au mul­ti­latéral­isme ?

          Pagina/12 y con­sacre même un dossier com­plet, décliné en pre­mière page sur pas moins de huit arti­cles. Avec entre autres, bien enten­du, l’évolution de la posi­tion état­suni­enne vis-à-vis du mul­ti­latéral­isme et, sujet tou­jours brûlant en Argen­tine, du Fonds moné­taire inter­na­tion­al (FMI), un organ­isme dont l’intervention est récur­rente dans l’économie du grand pays sud-améri­cain depuis de très nom­breuses années. Le min­istre des Finances argentin, Martín Guzmán attend beau­coup de la nom­i­na­tion de Janet Yellen au Tré­sor pour aider à sceller un accord défini­tif entre l’Argentine et le FMI, et régler de façon sat­is­faisante la brûlante ques­tion du rem­bourse­ment de la dette argen­tine, et notam­ment celui du prêt extrav­a­gant de 57 mil­liards de dol­lars con­sen­ti au gou­verne­ment de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri.
          En ce qui con­cerne le mul­ti­latéral­isme, La Nación a noté que Biden, dans son pre­mier dis­cours, n’a pra­tique­ment pas « par­lé du monde », et se demande quelle con­clu­sion on peut tir­er de ce silence assour­dis­sant de la part d’un homme qui fut quand même pen­dant des années, rap­pelle le quo­ti­di­en, « un mem­bre du Comité des Rela­tions extérieures du Sénat , tutoie de nom­breux chefs d’état, poli­tiques et chefs d’entreprises inter­na­tionaux, est venu 16 fois en Amérique du Sud et est con­sid­éré par les spé­cial­istes du sujet comme l’un des prési­dents améri­cains les plus calés en géopoli­tique ». Certes, Biden a proclamé la fin du repli ini­tié par Trump, et le retour au mul­ti­latéral­isme, mais n’a don­né aucune pré­ci­sion con­crète sur sa poli­tique future dans ce domaine. La bonne volon­té, con­clut Ines Capdev­il­la dans son arti­cle, con­fir­mée par le retour dans l’Accord de Paris sur le cli­mat et dans l’Organisation mon­di­ale de la san­té, ne suf­fi­ra pas à faire oubli­er que Biden, au moins dans un pre­mier temps, aura à s’occuper de prob­lèmes aus­si aigus que bien plus internes, et n’aura pas for­cé­ment beau­coup de temps à con­sacr­er au reste du monde.

Biden et l’ad­min­is­tra­tion péro­niste

          En bon anti-kirch­n­er mil­i­tant, Clarín souligne dès son pre­mier sous-titre que Biden n’a pas de bons sou­venirs du kirch­ner­isme, du temps de sa vice-prési­dence avec Oba­ma. Le quo­ti­di­en con­sacre qua­tre para­graphes à en rap­pel­er les dif­férents épisodes, de la con­fis­ca­tion par les Argentins de matériel mil­i­taire état­sunien en 2011 à la dénon­ci­a­tion des Etats-Unis par l’Argentine devant la Cour Inter­na­tionale de Jus­tice pour un con­flit financier, en pas­sant par le rap­proche­ment avec l’Iran impul­sé par la prési­dente Cristi­na Kirch­n­er, et les accu­sa­tions à peine voilées de cette dernière sur un pos­si­ble atten­tat des ser­vices état­suniens con­tre sa per­son­ne. Néan­moins, le quo­ti­di­en anti-péro­niste ne se mon­tre pas trop pes­simiste quant aux futures rela­tions entre les deux pays, soulig­nant le prag­ma­tisme de Biden, mais il souligne que tout dépen­dra, en réal­ité, de l’attitude du gou­verne­ment argentin. Un des prob­lèmes per­sis­tant est bien enten­du la rela­tion entretenue par l’administration péro­niste avec le gou­verne­ment vénézuélien, jugée bien trop bien­veil­lante par les nord-améri­cains. Un autre, men­tion­né égale­ment par Pagina/12 (Voir plus haut), est celui de la négo­ci­a­tion de la dette argen­tine avec le FMI : pour Clarín, la balle est dans le camp de l’Argentine, c’est à elle de pro­pos­er un plan de rem­bourse­ment viable, que les Etats-Unis pour­ront alors soutenir auprès de l’organisme inter­na­tion­al.

Ne pas se faire trop d’il­lu­sions

          Il ne faut pas se faire trop d’illusions, indique pour­tant Atilio Boron dans Pagina/12, dans un arti­cle néan­moins très ori­en­té, met­tant l’accent sur les biais impéri­al­istes de la nou­velle admin­is­tra­tion.
          L’arrivée d’Obama avait sus­cité de nom­breux espoirs, mais sa poli­tique, dit Boron, avait déçu, notam­ment dans sa ges­tion de l’après crise de 2008, plus favor­able aux puis­sances d’argent qu’aux gens mod­estes. Certes, indique l’auteur, Biden arrive avec un gou­verne­ment net­te­ment plus diver­si­fié que celui de Trump, essen­tielle­ment con­sti­tué de «mâles blancs». Mais la diver­sité, eth­nique et cul­turelle, n’empêche pas les mem­bres de cette nou­velle admin­is­tra­tion d’être tout aus­si liés au «grand cap­i­tal».
          Le nou­veau tit­u­laire du Départe­ment d’Etat, Antho­ny Blinken, est «un fau­con mod­éré, mais un fau­con tout de même», qui a soutenu l’invasion de l’Irak en 2003 et l’intervention en Lybie. Son adjointe Vic­to­ria Nuland, très active sur le Maid­an en Ukraine en 2014, avait envoyé promen­er l’Ambassadeur des Etats-Unis en per­son­ne lorsque celui-ci lui avait sig­nalé le désac­cord de l’Union Européenne avec la des­ti­tu­tion de Vic­tor Yanukovich d’un cinglant « Fuck the Euro­pean Union ».
          Le min­istre de la Défense Lloyd Austin quant à lui était jusqu’à très récem­ment mem­bre du direc­toire de Raytheon, un des géants du com­plexe mil­i­taro-indus­triel, et socié­taire d’un fond d’investissement con­sacré à le vente d’équipements mil­i­taires.
          Dif­fi­cile avec ce genre de per­son­nel, con­clut Boron, d’être très opti­miste quant à une diminu­tion à venir des ten­sions inter­na­tionales. Mal­gré tout, Clarín veut croire qu’après un an de rela­tions extrême­ment dif­fi­ciles entre l’Argentine d’Alberto Fer­nán­dez et les Etats-Unis de Don­ald Trump, très proche de l’ancien prési­dent Mauri­cio Macri, des dis­cus­sions pos­i­tives puis­sent repren­dre assez rapi­de­ment entre les deux pays.

          Les Etats-Unis ont tou­jours con­sid­éré l’Amérique Latine comme son «arrière-cour», et n’a jamais renon­cé à ten­ter d’influer, directe­ment ou indi­recte­ment, sur son cours poli­tique et économique. Il est assez peu prob­a­ble qu’on puisse s’attendre à de grands change­ments dans ce domaine avec le nou­veau prési­dent. Au con­traire. « Amer­i­ca is back » est une for­mule à dou­ble-tran­chant, surtout en Amérique du Sud, où l’histoire des rela­tions avec le cousin du nord a tou­jours été pour le moins tumultueuse.

Promulgation de la loi sur l’avortement

         

La loi pro­mul­guée par le Prési­dent

      C’est offi­ciel : l’avortement est désor­mais légal en Argen­tine. Le Prési­dent Alber­to Fer­nán­dez vient de sign­er la pro­mul­ga­tion de la loi qui établit notam­ment (Arti­cle 4 de la loi) que «Les femmes et les per­son­nes d’autres gen­res en capac­ité de pro­créer ont le droit de décider et d’accéder à l’interruption volon­taire de leur grossesse jusqu’à la lim­ite de 14 semaines max­i­mum du proces­sus en cours». La loi stip­ule égale­ment que la per­son­ne qui en fait la demande doit être prise en charge dans les 10 jours suiv­ant sa déc­la­ra­tion.
          Assez curieuse­ment, cette nou­velle pour­tant impor­tante ne fait pas out­re mesure la une des jour­naux argentins aujourd’hui 15 jan­vi­er. Il est vrai que cette loi, le Par­lement l’a votée il y a déjà plus de deux semaines (30 décem­bre 2020). La loi entr­era en appli­ca­tion à par­tir du 23 jan­vi­er 2021, date de sa pub­li­ca­tion au jour­nal offi­ciel.
          Par­al­lèle­ment, est pro­mul­gué égale­ment la loi dite « des mille jours », met­tant en place un dis­posi­tif d’assistance et de suivi san­i­taire durant la grossesse et après l’accouchement, ain­si que tout au long de la petite enfance.
          L’in­for­ma­tion n’apparait en pre­mière page ni de La Nación ni de Clarín, deux quo­ti­di­ens dont le lec­torat est naturelle­ment plutôt opposé à l’avortement.
          Pagina/12 en revanche en fait un titre impor­tant, de même que le Diario Pop­u­lar, qui met en avant la sat­is­fac­tion du Prési­dent d’avoir tenu sa parole et réal­isé ce point impor­tant de son pro­gramme. Selon Alber­to Fer­nán­dez, la société vient de faire «un pas impor­tant pour que la société soit plus juste et plus égal­i­taire envers les femmes», ajoutant qu’il se sen­tait heureux «d’en finir avec le patri­ar­cat». «Avec la pro­mul­ga­tion de la loi sur l’avortement» dit le quo­ti­di­en, «L’Argentine s’inscrit comme un des pays les plus avancé sociale­ment d’Amérique Latine, une région où le droit à l’avortement est inex­is­tant ou forte­ment lim­ité dans la plu­part des pays».

Qui sommes-nous ?

         08/05/2021. Argen­tine Céleste prof­ite de la lev­ée des restric­tions de déplace­ment inter-régions pour pren­dre quelques jours de vacances et aller respir­er un peu l’air marin ! (Bah non, pas à Mar del Pla­ta, quand même, hein !) A très bien­tôt !

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          Notre pre­mier con­tact avec l’Argentine n’est pas très ancien : il date de douze ans. En 2008, nous avons posé pour la toute pre­mière fois nos valis­es dans le hall de l’aéroport d’Ezeiza. Tout « aéro­port inter­na­tion­al » qu’il soit, il est plutôt petit. C’est pour­tant celui d’une cap­i­tale de près de quinze mil­lions d’habitants. Mais il est vrai que l’Argentine n’est pas (encore) une des des­ti­na­tions les plus prisées du tourisme de masse. Heureuse­ment. Elle le devien­dra, quand hélas le monde se sera aperçu que ce pays est prob­a­ble­ment l’un des plus beaux de sa liste. 3500 kilo­mètres de la fron­tière bolivi­enne à Ushua­ia, 1500 au point le plus large entre l’ouest et l’est, lui offrent une var­iété de paysages dont jouis­sent bien peu de pays sur la planète. Des régions trop­i­cales humides  de Misiones et de For­mosa aux vastes espaces de la steppe Patag­o­ni­enne, du Parc Nation­al des glac­i­ers aux que­bradas déser­tiques du Nord-ouest, des plaines de La Pam­pa aux vig­no­bles de Men­doza et de Cafay­ate, des plages de Mar del Pla­ta au sanc­tu­aire des baleines que con­stitue la pénin­sule de Valdés l’Argentine présente à peu près, en un seul pays, tous les vis­ages du monde.

Le mont Fitz-Roy, el Chaltén, Patag­o­nie — Pho­to PV

          C’est aus­si, comme tous ses voisins améri­cains, un pays colo­nial, presque entière­ment vidé de ses habi­tants d’origine, d’abord par le « décou­vreur » espag­nol, puis, au XIXème siè­cle, après l’indépendance, par les nou­veaux maitres du ter­ri­toire. Un ter­ri­toire large­ment con­quis par la force mil­i­taire et l’appétit des nou­veaux colons : la plus grande vague migra­toire, essen­tielle­ment européenne, a eu lieu à la fin du XIXème et au début du XXème. L’Argentine est ain­si prob­a­ble­ment le pays d’Amérique latine où sub­siste le plus petit nom­bre de représen­tants des peu­ples pre­miers.
          Cette his­toire colo­niale com­mence en 1536, avec la pre­mière fon­da­tion de Buenos Aires, alors appelée « San­ta María del Buen Ayre » par le nav­i­ga­teur Pedro de Men­doza, au ser­vice du roi d’Espagne Car­los V. Qua­tre ans aupar­a­vant, l’autre con­quis­ta­dor Fran­cis­co Pizarro avait vain­cu l’empire inca au Pérou. L’Empire espag­nol, dont les bases avaient été jetées, dans les actuelles îles caribéennes, par Christophe Colomb en 1492, com­mençait de s’étendre vers le sud.
          Les Argentins, descen­dant à la fois des pre­miers con­quérants espag­nols et de leurs suc­cesseurs venus de mul­ti­ples pays d’Europe, ont con­quis leur indépen­dance vis-à-vis de la mère par­tie espag­nole en deux temps : 1810 et 1816. Depuis, l’Argentine s’est instal­lée comme un des pays phares de l’Amérique latine, poli­tique­ment et économique­ment. Mais son his­toire post-colo­niale est com­plexe, sec­ouée de nom­breuses crises, révo­lu­tions, dic­tatures mil­i­taires, entre­coupées de péri­odes de paix et de prospérité qui lui ont lais­sé entrevoir la pos­si­bil­ité, hélas jamais con­fir­mée, de devenir un des pays les plus rich­es et les plus influ­ents du monde. C’est aujourd’hui un pays au con­traire très iné­gal­i­taire économique­ment, très divisé poli­tique­ment, et qui sem­ble ne pas être con­scient des richess­es extra­or­di­naires dont il dis­pose, qu’il ne parvient pas à met­tre en valeur avec prof­it. Nom­bre d’Argentins s’en ren­dent compte, et se dés­espèrent : ce pays parvien­dra-t-il un jour à sur­mon­ter ses divi­sions et à tra­vailler dans un même sens ?

Dans le Nord-ouest argentin — Pho­to PV

          C’est à ce pays à la fois mag­nifique, com­pliqué et riche d’opportunités auquel ce blog est entière­ment con­sacré, avec l’espoir de vous le faire décou­vrir et plus encore, vous le faire aimer. Mais atten­tion : il est avant tout, et compte bien le rester, un refuge d’amoureux. C’est en amoureux, mais lucides, que nous abor­derons ici des domaines aus­si var­iés que l’actualité, l’histoire, la géo­gra­phie et la cul­ture argen­tines. C’est aus­si un regard extérieur que nous lui porterons et pour cause : nous ne sommes pas Argentins. Et nous ne sommes ni his­to­riens, ni géo­graphes, ni poli­to­logues, ni jour­nal­istes. Sim­ple­ment, des pas­sion­nés désir­ant partager leur pas­sion, et, mod­este­ment, faire con­naitre ce pays et cette nation qu’ils aiment, et, qui sait, don­ner l’envie d’aller les décou­vrir de plus près. Met­tre ce beau pays à la portée de tous, parce qu’il mérite qu’on s’y intéresse.

Texte alt Puente de la MujerPuente de la Mujer, Puer­to Madero, Buenos AiresPho­to PV

1880–1910 : la grande vague d’immigration

LES ARGENTINS DESCENDENT… DES BATEAUX (1)

          On l’a vu dans l’article précé­dent sur les suc­ces­sives «con­quêtes du désert» menées entre 1820 et 1879, la jeune république argen­tine a vite été con­fron­tée au besoin de peu­pler ses nou­veaux ter­ri­toires pour y dévelop­per son économie, notam­ment agri­cole. L’idée étant d’attirer, pour rem­plac­er les peu­ples orig­i­naires presque défini­tive­ment éradiqués, de plus en plus d’Européens, provenant, eux, de pays «civil­isés».
          En 1876, le gou­verne­ment de Nicolás Avel­lane­da pro­mulgue une loi visant à pro­mou­voir une poli­tique d’immigration et de coloni­sa­tion. Une grande cam­pagne est orchestrée en Europe en direc­tion des poten­tiels aven­turi­ers désireux de fuir la pau­vreté, mais aus­si, pour cer­tains, d’échapper au ser­vice mil­i­taire dans leur pays, et égale­ment de réalis­er le rêve de pro­grès social et économique que laisse entrevoir la créa­tion de nou­velles nations out­re-Atlan­tique. On leur offre le bil­let du voy­age, et on leur promet tra­vail et loge­ment à l’arrivée.
          Les can­di­dats vont se bous­culer, surtout entre 1880 et 1910, dates repères de la plus grande vague d’immigration qu’aura con­nue l’Argentine. Con­traire­ment aux attentes des dirigeants Argentins, qui rêvaient d’attirer des Européens du nord, cen­sés être plus «civil­isés», ils vien­nent essen­tielle­ment des pays les plus pau­vres d’Europe : des Espag­nols, bien sûr, immi­grés «naturels» en quelque sorte, mais aus­si de très nom­breux Ital­iens, et des Européens de l’est, Russ­es, Balka­niques, Polon­ais… Pas mal de Français dans le lot égale­ment, en grande majorité Basques. (On retrou­ve pléthore de noms de famille basques en Argen­tine, d’ailleurs, qu’ils soient issus de l’Euskadi du sud ou du nord. Cer­tains ont même dirigé le pays, comme Hipól­i­to Irigoyen, José Félix Uribu­ru ou Pedro Aram­bu­ru).
          Pour la plu­part, ce sont d’abord des hommes, plutôt jeunes : entre 15 et 30 ans. Des familles avec enfants, égale­ment. Entre 1881 et 1914, on va en compter 4 200 000 ! Par­mi ceux-ci, donc, 2 000 000 d’Italiens (quand même !), 1 400 000 Espag­nols, et 170 000 Français. Ceci per­met de mieux com­pren­dre une par­tic­u­lar­ité toute argen­tine, qu’on ne retrou­ve chez aucun autre de ses voisins : une « ital­ian­ité » très pronon­cée, à la fois dans la cul­ture et dans le par­ler (Cette impor­tante influ­ence ital­i­enne fera l’objet d’un autre arti­cle, c’est promis !).
          En dépit des promess­es alléchantes, la réal­ité n’est pas aus­si rose qu’annoncée pour les nou­veaux arrivants. L’accaparement des richess­es par la haute bour­geoisie «agri­cole» ne laisse que des miettes aux petits paysans venus d’Europe, qui pour la plu­part se retrou­vent à devoir s’engager comme ouvri­ers, «peón» comme on les appelle. Ou, au mieux, locataires de leurs par­celles de terre. Les immi­grés s’aperçoivent que les iné­gal­ités restent fortes ici aus­si, et que l’ascenseur social est tout aus­si en panne qu’en Europe. Cer­tains se découra­gent et ren­trent au pays, mais la plu­part finit par s’enraciner, bon gré mal gré, en gar­dant l’espoir de pou­voir un jour chang­er sa sit­u­a­tion par un tra­vail acharné.
          Ceux qui restent s’installent dans un pre­mier temps dans les grandes villes, dans l’attente de réu­nir assez d’argent pour pou­voir ensuite acheter un peu de ter­rain dans les faubourgs et amélior­er ain­si leurs con­di­tions de vie.

CONVENTILLOS

          C’est que, dans les grandes villes, ce n’est guère foli­chon. On est loin du par­adis promis par les pub­lic­ités. Les nou­veaux arrivants, fraiche­ment débar­qués des bateaux (Un refrain dit d’ailleurs à ce pro­pos : «Les Mex­i­cains descen­dent des Aztèques, les Péru­viens des Incas. Les Argentins, eux, descen­dent… des bateaux !» Voir note 1 en bas) se voient offrir deux ou trois nuits d’hôtel, avant d’être livrés à eux-mêmes. Atten­tion, hein. Quand on par­le d’hôtel, on ne par­le pas du Ritz ou du Majes­tic. Mais d’un hôtel spé­ciale­ment dédié aux migrants, et qui ressem­ble bien davan­tage à un dor­toir col­lec­tif ! Vis­ite d’une cham­bre :

Pho­to DP (Com­mons wiki­me­dia)

          A la sor­tie, la plu­part se retrou­vent alors dans les «con­ven­til­los». Ils se ressem­blent tous, quelque soit le quarti­er ou la ville. Un «patio» (plus ou moins grande cour intérieure) entouré par trois ou qua­tre bâti­ments. Une galerie courant le long de ces bâti­ments d’un ou deux étages. Des apparte­ments exi­gus : générale­ment, une seule pièce, entre 12 et 15 m². Chaque apparte­ment accueille qua­tre ou cinq per­son­nes. La cui­sine se fait générale­ment en com­mun, dans le patio. Promis­cuité garantie : entasse­ment, bruit, manque d’hygiène. Pas de douche, un nom­bre de toi­lettes ridicule rap­porté au nom­bre d’habitants du lieu. C’est humide l’hiver, étouf­fant l’été, insalu­bre toute l’année. Mal­gré cela, c’est loin d’être gra­tu­it : louer un réduit dans un des ces con­ven­til­los peut coûter jusqu’à huit fois le prix d’un équiv­a­lent plus décent à Paris ou à Lon­dres. Les marchands de som­meil prospéraient déjà large­ment à l’époque.

Pho­to DP - Com­mons wiki­me­dia

          Il faut bien dire que les grandes villes, Buenos Aires en tête, n’étaient absol­u­ment pas pré­parées à un tel apport de pop­u­la­tion. Pensez : entre 1869 et 1914, les urbains vont pass­er de 27% à 53% du total de la pop­u­la­tion nationale ! Une pop­u­la­tion qui bon­dit dans ce même laps de temps de moins de 2 mil­lions à plus de 8 mil­lions d’habitants ! Une mul­ti­pli­ca­tion par qua­tre en quar­ante ans, qui prend de court une admin­is­tra­tion qui n’a pas su, pas pu, ou pas voulu, anticiper. Elle s’y met néan­moins, stim­ulée par le bond par­al­lèle de l’économie. Dame : cette crois­sance démo­graphique sus­cite de nou­veaux besoins, qui accélèrent à leur tour la pro­duc­tion de biens nou­veaux (notam­ment d’équipements et de ser­vices), et donc, en con­séquence logique, favorisent la créa­tion d’emplois et le développe­ment des infra­struc­tures, du trans­port pub­lic, du secteur de l’énergie, de l’industrie et de l’artisanat, etc…
          Mais le loge­ment reste le point noir au milieu de toute cette crois­sance rapi­de. Con­scient des prob­lèmes cri­ants dans ce domaine, l’État cherche des solu­tions. Il pour­rait se lancer dans la con­struc­tion, et pro­pos­er lui-même des loge­ments soci­aux, plus acces­si­bles à la pop­u­la­tion des class­es défa­vorisées qui s’entasse dans les con­ven­til­los, mais les pro­prié­taires de ceux-ci cri­ent à la con­cur­rence déloyale, et blo­quent d’autant plus facile­ment toute ini­tia­tive publique dans ce domaine que le gou­verne­ment leur est proche et reste à leur écoute. Ils parvien­dront même à repouss­er des mesures de salubrité publique aus­si élé­men­taires que l’obligation d’offrir des toi­lettes séparées pour femmes et hommes, ou un min­i­mum d’une douche pour 10 per­son­nes. Paralysé, l’État fera au moins en sorte d’améliorer le réseau de dis­tri­b­u­tion d’eau potable, et ouvri­ra des parcs publics à prox­im­ité des quartiers à con­ven­til­los, afin que familles et enfants puis­sent trou­ver un peu de nature hors de leurs taud­is.
          Mai­gre con­trepar­tie, car à l’intérieur, la sit­u­a­tion est cri­tique : mal­nu­tri­tion, mal­adie, aggravée par les con­di­tions économiques dont souf­frent les immi­grés pau­vres : bas salaires, chô­mage, dif­fi­cultés d’insertion dans une société créole rel­a­tive­ment fer­mée. Au début du XXème siè­cle, cela débouche sur des con­flits soci­aux de plus en plus nom­breux et vio­lents. Les gou­verne­ments de Julio A. Roca (1898–1904), puis de Manuel Quin­tana et José Figueroa Alcor­ta (1904–1910) réagis­sent par une répres­sion féroce, allant même, pour bâil­lon­ner les immi­grés les plus vir­u­lents, jusqu’à pro­mulguer une «Loi de rési­dence», per­me­t­tant d’expulser du pays tout immi­gré coupable de nuire à l’ordre pub­lic, ou engagé poli­tique­ment. L’augmentation des loy­ers des con­ven­til­los, approu­vée par le gou­verne­ment d’Alcorta, va finir de met­tre le feu aux poudres. Les locataires d’un con­ven­til­lo du quarti­er pop­u­laire de Bar­ra­cas déci­dent de faire la grève des loy­ers. Trois jours plus tard, ils sont rejoints par ceux de 500 autres con­ven­til­los. Au lieu de remet­tre l’argent des loy­ers aux représen­tants des pro­prié­taires, ils leur font pass­er des listes de reven­di­ca­tions, récla­mant notam­ment des amélio­ra­tions san­i­taires, une réduc­tion de 30% des loy­ers ain­si que la sup­pres­sion du dépôt de garantie équiv­a­lent à trois mois de loy­er exigé à l’entrée dans l’appartement. En sep­tem­bre 1907, les con­ven­til­los en grève atteignent le nom­bre de 2000 à tra­vers tout le pays, jusqu’à des villes aus­si éloignées de Buenos Aires que Men­doza ou Cór­do­ba. Mal­gré les ordres d’expulsion délivrés par les pro­prié­taires, les locataires tien­nent bon. Les hommes devant con­tin­uer de tra­vailler pour assur­er l’économie des ménages, ce sont surtout les femmes et les enfants qui man­i­fes­tent, au cours des fameuses «march­es des bal­ais», durant lesquelles les enfants vont de con­ven­til­lo en con­ven­til­lo pour rameuter de nou­veaux grévistes. Ceux-ci reçoivent égale­ment le sou­tien des par­tis de gauche et des mou­ve­ments anar­chistes, et le mou­ve­ment se durcit, tou­jours plus forte­ment réprimé par la police. Ce qui devait arriv­er arrive : le 23 octo­bre, dans un con­ven­til­lo du quarti­er de San Tel­mo, un jeune man­i­fes­tant de 15 ans est tué, et plusieurs autres blessés.

Expul­sion dans un con­ven­til­lo — 1907 — Pho­to DP (Com­mons wiki­me­dia)

          A la suite de ces événe­ments dra­ma­tiques, les pro­prié­taires fer­ont quelques con­ces­sions à la marge, mais de nom­breux locataires seront néan­moins délogés manu-mil­i­tari, dont un bon nom­bre expul­sés du pays en ver­tu de la Loi de rési­dence. Mi-décem­bre 1907, le mou­ve­ment est finale­ment éteint. Sans que les habi­tants n’aient obtenu grand-chose. Au con­traire : début 1908, la vie dans les con­ven­til­los sem­ble s’être encore dégradée. Il fau­dra encore atten­dre des années, et la fin du règne sans partage des con­ser­va­teurs du Par­ti Auton­o­miste Nation­al, pour que l’État se penche sérieuse­ment sur le prob­lème de l’intégration des immi­grés et en améliore les con­di­tions de vie.

(1) Cette for­mule, large­ment reprise pour décrire l’im­mi­gra­tion argen­tine, fait naturelle­ment polémique, dans la mesure où elle tend à minor­er, voire même à nier, l’ex­is­tence préal­able de peu­ples indigènes avant la coloni­sa­tion. Elle est donc à pren­dre au sec­ond degré, sim­ple­ment pour illus­tr­er le fait que l’Ar­gen­tine est sans doute le pays sud-améri­cain qui a été la des­ti­na­tion la plus prisée par les immi­grants du monde entier. Voir par exem­ple cet arti­cle du quo­ti­di­en La Nación le 11 juin 2021 : le prési­dent de la république argen­tine avait été dure­ment cri­tiqué pour l’avoir util­isée.

La conquête du désert

         

Steppe en Patag­o­nie — Pho­to Clau­dio Daniel Muro — Domaine pub­lic — CC

          A l’arrivée des Espag­nols, à la fin du XVème siè­cle, on comp­tait env­i­ron 2 mil­lions d’autochtones en Amérique du sud, pour la plu­part venus d’Asie et d’Océanie au fil du temps, par le détroit de Bering et l’Amérique du nord.
Les Espag­nols ont tou­jours entretenu des rela­tions plutôt vio­lentes avec ces pop­u­la­tions, se con­sid­érant un devoir de civil­isa­teurs venus les sor­tir de leur état de “bar­bares”. Les con­quis­ta­dores s’étaient donc fixé trois mis­sions essen­tielles : soumet­tre, assim­i­l­er, évangélis­er. D’où la grande impor­tance des mil­i­taires et des représen­tants de l’Église dans le proces­sus de con­quête, qui, face aux résis­tances des indi­ens, s’est rapi­de­ment trans­for­mé en proces­sus d’extermination de la grande majorité des pop­u­la­tions, et de la néga­tion des droits des sur­vivants, con­sid­érés comme infrahu­mains.
          La prise d’indépendance pro­gres­sive des ter­ri­toires sud-améri­cains va néan­moins un peu paci­fi­er l’am­biance, en rai­son du pro­gres­sisme relatif des créoles indépen­dan­tistes prenant peu à peu le pou­voir. C’est ain­si qu’en 1810 en Argen­tine, sous l’égide de Mar­i­ano Moreno, un des prin­ci­paux dirigeants de la Révo­lu­tion de Mai qui a con­duit à la pre­mière autonomie de l’Argentine, six ans avant l’indépendance, la poli­tique ten­dra davan­tage à l’assimilation de ces pop­u­la­tions, plutôt qu’à leur érad­i­ca­tion, comme il était de mise jusqu’à alors. En 1819, des accords seront même scel­lés avec par exem­ple les indi­ens Ran­que­les, afin de con­stituer un front com­mun con­tre l’Espagnol (Pacte de Leu­vucó). Mais à par­tir de 1820, les impérat­ifs économiques vont de nou­veau chang­er la donne.

1ères cam­pagnes du désert : 1820–1829

          En effet, la prin­ci­pale source de revenus pour l’Argentine indépen­dante, c’est le secteur agro-expor­ta­teur, porté essen­tielle­ment par l’élevage, d’où sont tirés cuirs et vian­des séchées pour être exportés ensuite vers l’Europe. D’où le besoin, d’une part, de gag­n­er tou­jours plus de ter­res agri­coles, notam­ment en direc­tion du sud et de la Patag­o­nie, et d’autre part, de s’approprier les grandes salines – le sel est un ingré­di­ent essen­tiel pour la con­ser­va­tion des vian­des – qui se trou­vent en ter­ri­toire indigène.
          C’est dans ce but qu’en 1820, le gou­verneur de Buenos Aires, Martín Rodriguez, va lancer ce qui con­stituera la pre­mière des Cam­pagnes du désert, qui va dur­er deux ans. Arrê­tons-nous un peu. Oui, car cela peut paraître un brin curieux de se lancer à la con­quête d’un désert, quand on cherche au con­traire à trou­ver de bonnes ter­res cul­tivables, ou de grandes prairies. Ras­surez-vous, nos vail­lants mil­i­taires ne par­tent pas à la chas­se au sable et aux cail­loux. Désert n’est rien d’autre qu’une façon de par­ler. Et surtout, de se don­ner bonne con­science. En lais­sant penser que sur les ter­res en ques­tion, il n’y a pas âme qui vive. Des ter­res “désertes”, donc. Vides. Qui ne deman­dent qu’à être peu­plées par de braves colons, tra­vailleurs, bons chré­tiens, par­lant la bonne langue, bref : civil­isés. La meilleure façon d’effacer d’un mot les pre­miers occu­pants : ils n’existent pas.
          Ils exis­tent pour­tant bien la preuve : Martín Rodriguez par­le de les exter­min­er à longueur de dis­cours. Pas­sons.
          En 1826, Bernardi­no Riva­davia, pre­mier prési­dent offi­ciel de ce qu’on n’appelait pas encore l’Argentine mais les “Provinces-Unies”, con­tin­ue le tra­vail. Il engage un ancien offici­er Prussien, Friedrich (Fed­eri­co) Rauch, pour pour­suiv­re et déloger les indi­ens. Son action exter­mi­na­trice fera pass­er la super­fi­cie con­quise dans la région de La Pam­pa de 30 000 km² à 100 000 ! L’État pour­rait dis­tribuer ces ter­res entre l’ensemble des agricul­teurs, petits et grands, mais en réal­ité, il préfère priv­ilégi­er les plus gros. Ques­tion de sol­i­dar­ité de classe. C’est ain­si que 8 600 000 nou­veaux hectares de ter­res con­quis­es passent aux mains de seule­ment 538 pro­prié­taires ter­riens. Les petits paysans, eux, devront donc se con­tenter d’en être les locataires, ou métay­ers (arren­datar­ios). Un cer­tain “pli” est pris : une classe dom­i­nante de grands pro­prié­taires ter­riens, sou­vent issus de l’aristocratie ou de la grande bour­geoisie, met la main sur l’Argentine, et elle n’est pas près de la lâch­er. Le drame argentin, celui d’un pays durable­ment dom­iné par une caste lat­i­fundiste, se met en place, pour très longtemps. Nous en repar­lerons.

La con­quête du désert — Tableau de J.M. BLanes (détail) — Pho­to DP

2ème Cam­pagne : 1833–1864

          Cette cam­pagne-là est impul­sée par le gou­verneur de Buenos Aires, Juan Manuel de Rosas (celui-là même qui va pren­dre le pou­voir, en dic­ta­teur de fait, pen­dant 17 ans entre 1835 et 1852). Rosas con­fie les clés de cette nou­velle “aven­ture” indi­enne au caudil­lo Facun­do Quiroga, qui est tout sauf un ten­dre et un raf­finé. De toute façon, tout le monde la sou­tient, cette cam­pagne : les Fédéral­istes de Rosas, mais égale­ment les Uni­taires qui s’opposent à lui par ailleurs. On a tou­jours besoin de plus de ter­res, d’une part, et après tout, mas­sacr­er les indi­ens, c’est faire tri­om­pher la civil­i­sa­tion sur la bar­barie, comme l’écrira à peu près Domin­go Sarmien­to, ci-devant intel­lectuel de la généra­tion 37, Uni­taire con­va­in­cu et futur prési­dent de la république. Cette fois, la fron­tière avance jusqu’au fleuve Col­orado. Une cen­taine de kilo­mètres au sud de l’actuelle Bahia Blan­ca, aux portes de la Patag­o­nie.

3ème cam­pagne : 1852–1874

          La Patag­o­nie, juste­ment. Des espaces gigan­tesques, et promet­teurs. “Déserts”, eux aus­si, naturelle­ment. Et sur lesquels on ver­rait bien paitre les ovins qui représen­tent un lucratif com­merce avec les Anglais, qui ont tant besoin de matière pre­mière laineuse pour leur indus­trie tex­tile. Un haut fonc­tion­naire évo­quera même l’opportunité de “rem­plac­er les indi­ens par des bre­bis” (Oui, parce qu’on a beau pré­ten­dre que les espaces sont déserts, on ne peut pas s’empêcher de men­tion­ner la néces­sité de les dépe­u­pler).
          Domin­go Sarmien­to, dont on a par­lé ci-dessus, pré­side l’Argentine de 1868 à 1874. Grand admi­ra­teur de la civil­i­sa­tion anglaise, pour lui, pas d’alternative : ou bien on impose une civil­i­sa­tion à l’européenne, ou bien on en reste à la bar­barie. Il n’inclut pas les indi­ens dans son rêve d’Argentine mod­erne. Son suc­cesseur, Nicolás Avel­lane­da, est sur la même ligne, avec en plus des accoin­tances plus ser­rées avec la grande bour­geoisie ter­ri­enne (à côté, Sarmien­to, sorte de Jules Fer­ry Argentin, aurait pu pass­er pour un social-démoc­rate). Avel­lane­da pour­suit “l’oeu­vre” de Sarmien­to, en lançant un vaste plan de recrute­ment d’immigrés européens, à tra­vers la «Loi d’immigration et de coloni­sa­tion». Une grande cam­pagne pub­lic­i­taire est lancée dans toute l’Europe : affich­es et tracts promet­tent aux volon­taires bil­let de bateau gra­tu­it, et ter­res et tra­vail à l’arrivée. Cela fonc­tionne à mer­veille, mais pour fournir les ter­res promis­es, il faut naturelle­ment encore trou­ver de nou­velles sur­faces disponibles. Une nou­velle offen­sive est lancée à cet effet, sous les ordres d’ Adol­fo Alsi­na, min­istre de la Guerre d’Avellaneda et ancien vice-prési­dent de Sarmien­to. Cette offen­sive fera gag­n­er 56 000 km² sup­plé­men­taires en direc­tion du sud. Un dix­ième de la France, en super­fi­cie, quand même !

Domin­go Fausti­no Sarmien­to — Pho­to DP

4ème cam­pagne : 1878–1879

          C’est la plus emblé­ma­tique, et prob­a­ble­ment la plus meur­trière. Elle est menée par un mil­i­taire, Julio Argenti­no Roca, suc­cesseur d’Alsina au poste de min­istre de la guerre. Roca en tir­era un immense béné­fice de célébrité : il sera élu prési­dent de la République deux fois : la pre­mière pour suc­céder à Avel­lane­da en 1880, la sec­onde en 1898.
          Pour cette nou­velle con­quête, Roca dis­pose d’un bud­get impor­tant (1 600 000 pesos de l’époque), qui lui per­met d’une part de con­sid­érable­ment mod­erniser l’armement de ses troupes, en les dotant notam­ment du nou­veau fusil Rem­ing­ton, qui leur pro­cure une capac­ité de feu et de portée iné­galées, et d’autre part de faire installer un réseau de télé­gra­phie amélio­rant les com­mu­ni­ca­tions mil­i­taires. Le gou­verne­ment compte sur la vente des ter­res nou­velle­ment con­quis­es pour récupér­er cet investisse­ment.

Julio Argenti­no Roca — Pho­to DP

          L’essentiel de la cam­pagne se déroule de mars à juin 1879, et implique un total de 6000 sol­dats, pour com­bat­tre env­i­ron 20 000 indi­ens dont Roca lui-même dira qu’ils n’avaient pour arme­ment que “lances, arcs et flèch­es prim­i­tifs”. La cam­pagne se sol­de par le mas­sacre de mil­liers d’indiens, et la réduc­tion des sur­vivants en qua­si esclavage, auquel bien peu sur­vivront, entre pri­va­tions et mal­adies apportées par les con­quérants.
          Au final, cette dernière cam­pagne per­me­t­tra aux gou­verne­ments con­ser­va­teurs suc­ces­sifs (le Par­ti Auton­o­miste Nation­al gardera le pou­voir sans dis­con­tin­uer jusqu’en 1916) d’attribuer près de 42 mil­lions d’hectares de ter­res à seule­ment 1800 pro­prié­taires, au total, dont 6 mil­lions à seule­ment 67 familles (la seule famille Mar­tinez de Hoz en recevra pour sa part 2, 5 mil­lions) ! S’attirant ain­si l’appui durable de la grande bour­geoisie ter­ri­enne, et ren­forçant le pou­voir mil­i­taire. Tout cela avec le sou­tien act­if de l’Église catholique, qui voy­ait là égale­ment une œuvre mis­sion­naire de civil­i­sa­tion des peu­ples indigènes. Un acca­pare­ment de richess­es qui ne sera pas sans con­séquence sur le des­tin poli­tique et économique de l’Argentine, et mar­quera durable­ment les rela­tions sociales à tra­vers son his­toire future.

Naissance d’une nation

           Ecus­son de l’Ar­gen­tine — Pho­to DP

          A par­tir de 1820, Buenos Aires prof­ite de la paix rev­enue pour dévelop­per son économie, expor­tant de grandes quan­tités de cuirs et vian­des séchées. Sa sit­u­a­tion de port douanier lui con­fère une cer­taine supré­matie économique vis-à-vis des autres provinces. Dis­pen­sée de trou­bles d’ordre mil­i­taire, elle en prof­ite pour se dévelop­per ter­ri­to­ri­ale­ment vers le sud, aux dépens des indi­ens autochtones.
          Glob­ale­ment, c’est l’économie de toutes les provinces qui prof­ite de cette péri­ode d’accalmie, qui per­met la reprise du com­merce extérieur : les provinces de l’ouest vers le Chili, celles du nord vers la Bolivie, et Buenos Aires au-delà de l’Atlantique. Mais cela, au lieu de for­ti­fi­er l’ensemble de l’union, ali­mente une ambiance de con­cur­rence entre provinces. En 1824, celles-ci ten­tent de rec­oller les morceaux, en réu­nis­sant une assem­blée pour rédi­ger une con­sti­tu­tion com­mune. Mais la ten­ta­tive avorte, pour deux prob­lèmes majeurs. D’abord, le con­flit ouvert avec le Brésil, qui mobilise les éner­gies. Il tient son orig­ine dans la révolte de la province de la « Bande Ori­en­tale », qui a le sou­tien des Provinces-Unies, con­tre les ambi­tions ter­ri­to­ri­ales brésili­ennes. Après le blo­cus du port de Buenos Aires par les Brésiliens, le con­flit se règle, à tra­vers la médi­a­tion anglaise, par la créa­tion d’un nou­v­el état indépen­dant : La République ori­en­tale de l’Uruguay.            

          Ensuite, l’assemblée con­sti­tu­ante se divise assez rapi­de­ment en deux ten­dances irré­c­on­cil­i­ables : les Uni­taires, emmenés par Agüero et Bernardi­no Riva­davia, pos­tu­lant pour un gou­verne­ment cen­tral fort, ciment d’une sou­veraineté nationale, et les Fédéral­istes, avec notam­ment Estanis­lao López, qui mili­tent plutôt pour l’autonomie de cha­cune des provinces. Même si on trou­ve les Uni­taires plutôt du côté de Buenos Aires et les Fédéral­istes dans les provinces, il n’en reste pas moins qu’il y a de nom­breuses excep­tions, et que la ligne de partage n’est pas totale­ment géo­graphique.

        

B. Riva­davia et E. López — Pho­tos DP         

          La con­sti­tu­tion dont la rédac­tion est achevée en 1826 n’entrera jamais en vigueur. Néan­moins, c’est dans celle-ci qu’apparait pour la pre­mière fois le terme de «République argen­tine». Mal­gré tout, avec la dis­so­lu­tion de la Con­sti­tu­ante et le retour de l’armée après le con­flit brésilien – une armée plutôt uni­taire – le pays entre dans une véri­ta­ble guerre civile. Qua­tre provinces tombent aux mains des Fédéral­istes : Buenos Aires, San­ta Fe, Entre Ríos et Cor­ri­entes. Les autres provinces restant dans l’escarcelle des Uni­taires, con­duits par le général José María Paz. Mais bien­tôt, les Fédéral­istes finis­sent par impos­er leur supré­matie : toutes les provinces sig­nent le pacte fédéral.
          Le para­doxe, c’est que mal­gré cette vic­toire fédéral­iste, qui aurait dû prof­iter à l’autonomie souhaitée de cha­cune des provinces, le gou­verneur de Buenos Aires, Juan Manuel de Rosas, parvient à impos­er son lead­er­ship sur l’ensemble, instau­rant une dic­tature à par­tir de 1835. Une dic­tature néan­moins forte­ment con­testée et com­bat­tue, par les Uni­taires bien sûr, mais égale­ment par des Fédéral­istes déçus, et surtout par les intel­lectuels dits de « la généra­tion de 37 », comme les écrivains Juan Bautista Alber­di et Este­ban Etchevar­ría (auteur du célèbre « El matadero », livre féro­ce­ment anti-fédéral­iste et anti-rosiste), ou le futur prési­dent de la république Domin­go Sarmien­to.
          Rosas inter­vient égale­ment dans les querelles internes de l’Uruguay, con­flit que la France met à prof­it pour ten­ter une incur­sion en blo­quant le port de Buenos Aires, entre 1838 et 1840. Sans grande con­séquence, mais elle remet­tra le cou­vert, avec l’aide des Anglais, entre 1845 et 1847. A chaque fois, Rosas parvient à les repouss­er, ce qui lui assure une réelle aura dans le monde politi­co-diplo­ma­tique, aura qui rejail­lit sur toute l’Argentine, désor­mais con­sid­érée et recon­nue comme un pays indépen­dant et solide­ment gou­verné.

Arrivée des bateaux anglais et français sur le Paraná- 1845 — Pho­to DP

          Mais Rosas va de nou­veau s’attirer une forte oppo­si­tion lorsqu’il inter­dit aux provinces la libre nav­i­ga­tion sur les grands fleuves con­duisant à l’Atlantique, con­cé­dant un énorme avan­tage au com­merce extérieur portègne. Cette nou­velle oppo­si­tion est désor­mais menée par José Manuel de Urquiza, et dégénère en con­flit ouvert, avec pour apogée la bataille de Caseros, qui con­sacre en 1852 la vic­toire défini­tive d’Urquiza et l’exil de Rosas. Les provinces renon­cent à leur autonomie et l’Argentine rede­vient une nation réelle­ment unie. Ou presque. En effet, à Buenos Aires, d’anciens alliés d’Urquiza, qui craig­nent de voir sur­gir à tra­vers lui un nou­veau dic­ta­teur sur le mod­èle de Rosas, fondent le Par­ti libéral. C’est un nou­veau schisme entre la cap­i­tale et les provinces, qui demeurent attachées à la Con­fédéra­tion argen­tine, quand Buenos Aires reprend son autonomie. La ville de Paraná devient la cap­i­tale offi­cielle du pays encore une fois redess­iné, avec à sa tête Urquiza. Une nou­velle con­sti­tu­tion est pro­mul­guée en 1853, à San­ta Fe.
          Néan­moins, tan­dis que Buenos Aires prospère grâce aux expor­ta­tions de cuirs et de laines et à son sys­tème douanier, la Con­fédéra­tion, elle, est con­fron­tée à de graves prob­lèmes économiques, et le ressen­ti­ment à l’égard de l’ancienne cap­i­tale est très fort. En 1859, une nou­velle guerre éclate entre les deux camps. Les troupes d’Urquiza l’emportent à la bataille de Cepe­da, et Buenos Aires est réin­té­grée dans la Con­fédéra­tion argen­tine. Mais la guerre n’en est pas ter­minée pour autant. Les com­bats se pour­suiv­ent encore deux ans, jusqu’à la bataille de Pavón, cette fois rem­portée par les troupes portègnes. Leur général, Bar­tolomé Mitre, devient offi­cielle­ment prési­dent de la Con­fédéra­tion. S’asseyant sur la Con­sti­tu­tion fédérale, Mitre pré­tend impos­er un pays placé sous la tutelle de Buenos Aires.
          En 1865, Mitre signe le « Traité de la Triple Alliance » avec le Brésil et l’Uruguay. Il s’agit de met­tre au pas le Paraguay, dont le sys­tème poli­tique dérange. Cette guerre, longue, très impop­u­laire en Argen­tine, a des con­séquences ter­ri­bles. Le Paraguay, vain­cu, en ressort brisé économique­ment et démo­graphique­ment, ayant per­du une par­tie non nég­lige­able de sa pop­u­la­tion mas­cu­line, et amputé de plusieurs morceaux de son ter­ri­toire acca­parés par les vain­queurs.
          Cette guerre scelle en Argen­tine l’émergence défini­tive d’une véri­ta­ble armée nationale, et non plus un puz­zle d’armées financées par les entités régionales. Sous les man­dats prési­den­tiels suc­ces­sifs de Domin­go Sarmien­to (1868–1874) et Nicolás Avel­lane­da (1874–1880), l’unité nationale se ren­force, s’appuyant sur une économie en plein essor et tournée vers les échanges avec l’extérieur. C’est égale­ment le début des grandes vagues d’immigration venue d’Europe, qui vont grossir la pop­u­la­tion locale. En 1880, peu après l’élection de Julio Argenti­no Roca à la prési­dence de la nation, Buenos Aires rede­vient la Cap­i­tale offi­cielle du pays. Cette fois, défini­tive­ment. Roca, con­tin­u­ant la con­quête des ter­ri­toires indi­ens entre­prise en 1879 – la « Con­quête du désert », comme on l’ap­pelait et qui n’était pour­tant rien d’autre qu’une spo­li­a­tion de ter­ri­toires déjà occupés au moyen d’un véri­ta­ble géno­cide – va don­ner à l’Argentine les con­tours qu’elle pos­sède à peu près aujourd’hui. Une autre his­toire va pou­voir alors com­mencer : celle d’une Argen­tine enfin « solid­i­fiée ».

Arrivée d’im­mi­grants en Argen­tine, fin XIXème — Pho­to Mairie de Cór­do­ba

San Martín et la traversée des Andes

 

Mon­u­ment à San Martín — Men­doza — Pho­to DP

          On a vu dans un arti­cle précé­dent (9 juil­let 1816, l’indépendance de l’Argentine) qui était San Martín et son impor­tance dans la con­struc­tion de l’Argentine libre. San Martín est LE grand « prócer » argentin, le grand homme de la nation, le libéra­teur, au même titre que Boli­var au Venezuela.
En réal­ité, il l’est égale­ment pour les Chiliens et les Péru­viens : c’est lui qui a égale­ment con­tribué à la libéra­tion de ces ter­ri­toires de la tutelle espag­nole. On le ver­ra, il a même un temps gou­verné le Pérou enfin indépen­dant. Bref, c’est un per­son­nage cap­i­tal si on veut bien com­pren­dre la chronolo­gie des indépen­dances du cône sud.
Un de ses grands faits d’armes restera cepen­dant, et de loin, la fameuse «tra­ver­sée des Andes», en 1817. Geste héroïque s’il en fut : per­son­ne ne l’avait fait avant lui et son armée.

          Revenons au début. On s’en sou­vient, à son arrivée d’Espagne, en 1812, il a com­mencé par par­ticiper à l’éviction du pre­mier tri­umvi­rat gou­ver­nant l’Argentine pas encore tout a fait libérée de la tutelle colo­niale. Pour le rem­plac­er par un sec­ond tri­umvi­rat plus proche de ses idées, et de celles de ses com­pagnons de la «Loge Lau­taro», société plus ou moins secrète fondée dans le but de favoris­er les indépen­dances lati­no-améri­caines.
          En 1814, le Directeur suprême de ce sec­ond Trimu­vi­rat, Ger­va­sio Anto­nio de Posadas, le nomme Gou­verneur de la région de Cuyo, dont la ville prin­ci­pale est Men­doza, au pied des Andes. San Martín avait déjà pris égale­ment en charge la direc­tion de « l’armée du nord », en rem­place­ment de Manuel Bel­gra­no, un général qui avait subi deux lour­des défaites con­tre les roy­al­istes en octo­bre et novem­bre 1813. C’est à Men­doza que San Martín va donc pré­par­er sa périlleuse expédi­tion.
          Jusque là, les divers­es ten­ta­tives pour com­bat­tre les Espag­nols et libér­er le Pérou pas­saient toutes par le nord, jugé plus prat­i­ca­ble. Le pas­sage du nord, c’est-à-dire en pas­sant par la région de Salta, puis le sud-ouest de l’actuelle Bolivie, qui fai­sait alors par­tie de ce qui était appelé «le Haut-Pérou». Mais en local­isant les com­bats dans cette zone, aucune vic­toire déci­sive ne fut acquise par aucun des bel­ligérants, rem­por­tant cha­cun et suc­ces­sive­ment des batailles : la sit­u­a­tion était figée. D’où l’idée de San Martín d’essayer une nou­velle voie de con­quête : le pas­sage des Andes pour gag­n­er le Paci­fique et rejoin­dre par l’océan la cap­i­tale du Pérou, Lima. Pas du tout cuit, et même par­ti­c­ulière­ment gon­flé, quand on con­nait l’altitude du mas­sif mon­tag­neux. Il allait fal­loir compter avec le manque de chemins et d’oxygène sur le par­cours. Sans compter qu’il fal­lait aus­si tra­vers­er des ter­ri­toires Mapuch­es !

          Pour toutes ces raisons, il faut deux ans à San Martín pour pré­par­er son armée. D’abord, trou­ver de l’argent pour l’équiper (ce qu’il fera en tax­ant les com­merçants et les pro­prié­taires ter­riens, et en con­fisquant les biens des Espag­nols frileux à soutenir l’indépendance), ensuite, entrain­er les hommes en prévi­sion des con­di­tions extrêmes qu’ils allaient devoir affron­ter. Car il faut tout prévoir : des armes en quan­tité suff­isante, des chevaux, de quoi fab­ri­quer des ponts pro­vi­soires pour franchir riv­ières et précipices, du rav­i­taille­ment, un ser­vice de san­té pourvu en hommes et en matériel, etc, etc…
          Bien décidé à ne pas se détourn­er de ses plans ini­ti­aux, San Martín se refusera même à reporter son opéra­tion pour revenir prêter main-forte au camp uni­taire dans la guerre civile qui l’oppose aux fédéral­istes d’Artigas et des provinces de la «Ligue des peu­ples libres» (Voir l’article précé­dent sur l’indépendance de l’Argentine). Rien ne pour­ra le détourn­er de son grand œuvre : la libéra­tion du Chili d’abord, puis du Pérou, ces deux ter­ri­toires tou­jours aux mains des Espag­nols.
          Enfin prête, l’Armée des Andes se met en route le 19 jan­vi­er 1817. Elle com­prend 5000 hommes (dont 25 guides de mon­tagne), 1600 chevaux et près de 10000 mules ! Pour tromper l’ennemi roy­al­iste, San Martín divise ses forces : deux colonnes prin­ci­pales, l’une sous les ordres du général en chef lui-même, l’autre com­mandée par le Général Las Heras, mais l’astuce, c’est de prévoir égale­ment qua­tre colonnes sec­ondaires, pour con­fon­dre l’ennemi et l’obliger à se divis­er lui aus­si. Ces colonnes sec­ondaires se déploient bien plus au sud et au nord des deux prin­ci­pales, ouvrant ain­si un front de près de 2000 kilo­mètres, en gros, de l’actuelle Copi­apo au nord à l’actuelle Tal­ca au sud (du Chili). Tan­dis que San Martín et Las Heras, quant à eux, piquaient plein cen­tre, en direc­tion de San­ti­a­go. La tac­tique fonc­tionne d’autant mieux que le déploiement de forces roy­al­istes sur une zone aus­si éten­due provoque en retour plusieurs mou­ve­ments favor­ables aux troupes révo­lu­tion­naires. Les roy­al­istes sont pris en tenaille, ne sachant plus trop où con­cen­tr­er leurs forces. En moins d’un mois, les deux colonnes prin­ci­pales font la jonc­tion à Curimón, près de San Felipe, dans la val­lée du fleuve Aconcagua. A moins de 100 kilo­mètres au nord de San­ti­a­go. Les forces roy­al­istes se por­tent à leur ren­con­tre, qui a lieu à Casas de Cha­cabu­co et se sol­de par une nette vic­toire des troupes de San Martín. Nous sommes le 12 févri­er 1817 : le gou­verneur roy­al­iste Casimiro Mar­co del Pont est cap­turé, et ses troupes se replient bien plus au sud, à Talc­ahuano, un petit port près de Con­cep­ción. Le 18, le général chilien Bernar­do O’Higgins, qui fai­sait par­tie de la colonne de San Martín, est nom­mé directeur suprême de la «Patrie nou­velle». Un an plus tard, après une nou­velle bataille vic­to­rieuse con­tre les roy­al­istes à Maipú (5 avril 1818) , le Chili devien­dra une république indépen­dante.

          San Martín peut con­tin­uer son œuvre plus au nord, en direc­tion du Pérou.

Les Andes à la fron­tière Chili-Argen­tine — Pho­to PV

Maradona

          Sidéra­tion en Argen­tine. Un dieu qui jusque là était vivant, ou à peu près, est mort. A 60 ans. Pile le même âge que son ancien ami Nestor Kirch­n­er, l’ancien prési­dent. Pile dix ans après. Et pile le même jour (mais qua­tre ans plus tard) que son autre ancien ami Fidel Cas­tro. Maradona a tou­jours eu le don de savoir bien tomber. A une semaine près, son but de la main con­tre l’Angleterre en quarts de finale de la coupe du monde 1986 (22 juin) venait mar­quer la fière vengeance de l’humiliation subie qua­tre ans plus tôt lors de la guerre des Mal­ouines. (14 juin 1982)

          L’Argentine est en larmes. L’Argentine toute entière. On a beau chercher, fouiller la presse de ce jeu­di 26 novem­bre, pas de voix dis­cor­dante. De toute façon, comme dit Clarín, ce n’est pas seule­ment l’Argentine qui chiale le héros trop tôt dis­paru, mais le monde entier. Clarín a rai­son, d’ailleurs : depuis hier soir, nos radios et télés nationales, en France, tour­nent en boucle. Pour le Parisien, c’était une rock star avec un bal­lon. Pour L’Equipe, « L’Argentine pleure son Dieu » (avec majus­cule). Libéra­tion reprend car­ré­ment une for­mule niet­zschéenne : « Ain­si jouait Maradona ». France info y va elle aus­si de son « Dieu du foot ». Et ain­si de suite. Un dieu. Ben oui, hein, la main qui lui a servi à bat­tre les Anglais en 1986 n’était pas vrai­ment la sienne, mais celle de Dieu. Maradona était donc Dieu. Per­son­nifié. Pelé, lui, qui n’a pas la chance d’être mort, n’aura jamais eu que le titre de roi. Mes­si, comme son nom l’indique, ne sera jamais qu’un représen­tant de Dieu, Beck­en­bauer restera Kaiser et Johan Cruyff devra à jamais se con­tenter du mod­este titre de « Prince d’Amsterdam ».

          Remar­quez, Dieu, c’est mieux que saint. Parce que c’est bien le para­doxe, avec Maradona. Si on ne lui mégote pas son titre divin, décerné à la qua­si una­nim­ité du monde entier, donc, (et quand on dit qua­si, c’est pour se don­ner une dernière illu­sion de crédi­bil­ité néan­moins tout à fait dis­pens­able dans ce cas), il y aurait sans doute un poil moins de monde pour lui accorder la sanc­ti­fi­ca­tion. Faut vrai­ment être un foot­balleur pour mérit­er ain­si l’appellation de Dieu, mais pas celle de saint. Surtout dans un pays aus­si catholique que l’Argentine.

          Catholique, Maradona l’était sans nul doute, mais pas for­cé­ment au sens ortho­doxe du terme. Mais comme à tout bon catholique, même non con­fessé, on lui accorde tous les par­dons du monde. Comme dit l’excellent Rober­to Fonta­nar­rosa, célèbre écrivain et dessi­na­teur de BD, cité par La Nación, « Je me fiche de ce que Maradona a fait de sa vie, ce qui compte, c’est ce qu’il a fait de la mienne ». Quand un type sus­cite un tel amour, même de la part d’un homme aus­si posé, intel­li­gent et caus­tique que Rober­to Fonta­nar­rosa[1], au point de faire oubli­er tous ses côtés obscurs, on ne peut que soulever son cha­peau au pas­sage du cer­cueil. Maradona fait donc par­tie de ces gens qui, comme dis­ait un sup­port­er de Trump, « peu­vent abat­tre un type au hasard dans la rue sans per­dre une once de pop­u­lar­ité ». Maradona restera à tout jamais au-dessus de toute avanie. La Nación et Clarín, tout à leur célébra­tion, passent en chœur au-dessus des liens de l’idole avec le gue­varisme, le cas­trisme, le chav­isme, le madurisme, tout ce que ces jour­naux vom­is­sent pour­tant à longueur de colonnes. Les sup­port­ers de gauche vous insul­tent si vous osez men­tion­ner ses autres liens, bien dif­férents, avec la mafia cal­abraise, du temps de sa splen­deur napoli­taine. De toute façon, ce ne sont pas les hommes qui peu­vent s’arroger le droit de par­don­ner à un dieu, n’est-ce pas ?

          Ce déchaine­ment d’idolâtrie, on l’aura com­pris, nous laisse un tan­ti­net pan­tois. Il en dit long sur ce que sont dev­enues nos sociétés, quand la mort d’un type dont le tal­ent con­sis­tait à jon­gler avec un bal­lon et défray­er la chronique pen­dant et après sa glo­rieuse car­rière par ses frasques et ses divers­es addic­tions devient un événe­ment plané­taire, et que son nom devient celui d’une nou­velle divinité uni­verselle.

          Une amie vient de nous envoy­er le son du dis­cours d’une cer­taine Mar­gari­ta Pécaros. Une Cubaine. A Cuba aus­si, la mort du dieu du foot est un séisme pop­u­laire. Emportée par son lyrisme, Mar­gari­ta en vient à espér­er que Maradon­na et Dieu, en frères jumeaux enfin réu­nis, vont pou­voir désor­mais taper le bal­lon ensem­ble. Pourvu qu’un tir trop puis­sant, ou un drib­ble trop appuyé, ne réveille pas nos valeureux morts ordi­naires de leur bien­heureux som­meil.

[1] Auteur notam­ment de l’excellente chronique « Uno nun­ca sabe », chez Plan­e­ta.

8 novembre 2020

         VICTOIRE POUR JOE BIDEN : les réac­tions de la presse Argen­tine

          Pas de voix dis­cor­dante en ce dimanche, à la une des six grands quo­ti­di­ens en ligne d’Argentine : tout le monde annonce la vic­toire de Joe Biden comme défini­tive, actant l’élection de celui-ci comme 46ème prési­dent des Etats-Unis.
          La Nación insiste sur l’extrême ten­sion générée par ces élec­tions assez per­tur­bées par la crise san­i­taire, induisant un fort taux de vote par cor­re­spon­dance. Ce qui a eu pour effet d’une part de grande­ment retarder le comp­tage des voix et la procla­ma­tion des résul­tats, mais a égale­ment per­mis à Don­ald Trump de jeter la sus­pi­cion sur le proces­sus élec­toral. Le quo­ti­di­en note par ailleurs que ces attaques, lancées déjà avant l’élection, et soutenues par de nom­breux cadres répub­li­cains, ont « empêché toute pos­si­bil­ité de ren­forcer ce sys­tème élec­toral par antic­i­pa­tion ». Il relève égale­ment le car­ac­tère infondé, et non prou­vé, des accu­sa­tions de fraude lancées par le camp répub­li­cain.
          Cróni­ca, con­forme à sa ligne plus « peo­ple », s’intéresse plutôt à la per­son­nal­ité de la vice-prési­dente, Kamala Har­ris. « Fille d’une sci­en­tifique Indi­enne et d’un écon­o­miste Jamaï­cain, mar­iée à un avo­cat juif », relève le quo­ti­di­en vis­i­ble­ment mar­qué par le cos­mopolitisme de la nou­velle vice-prési­dente, et qui relève qu’elle est par­v­enue à s’imposer dans un milieu tra­di­tion­nelle­ment réservé aux « hommes blancs ». Selon le quo­ti­di­en, Kamala Har­ris, qui a tou­jours mis l’accent sur la défense des droits des minorités, notam­ment des femmes et des noirs, peut être con­sid­érée comme un élé­ment « pro­gres­siste » dans une bal­ance démoc­rate plutôt cen­triste, même si elle s’est attirée de nom­breuses cri­tiques de la part de la gauche du Par­ti en rai­son de sa sup­posée indul­gence vis-à-vis de la police.
          Le Diario Pop­u­lar préfère insis­ter sur la volon­té réc­on­cil­i­atrice de Joe Biden, dans un pays que Trump a ren­du con­flictuel à l’extrême. Citant le nou­veau prési­dent, il veut voir en lui celui qui « va restau­r­er l’âme des Etats-Unis, pour recon­stru­ire le pays autour de sa colonne vertébrale, la classe moyenne ». Le Diario Pop­u­lar souligne égale­ment que Trump est seule­ment le cinquième prési­dent à per­dre la réélec­tion, après Her­bert Hoover en 1932, Ger­ald Ford en 1976, Carter en 1980 et George Bush senior en 1992, et que son man­dat a été mar­qué par un fort taux de con­flic­tiv­ité à l’international, entre la sor­tie de l’Accord de Paris, la néga­tion du change­ment cli­ma­tique, l’escalade com­mer­ciale avec la Chine, la rup­ture de l’accord sur le nucléaire iranien, et des rela­tions pour le moins rugueuses avec les pro­pres alliés des Etats-Unis.
           Le retour à l’unité du pays, c’est ce que veut croire égale­ment Clarín, citant lui aus­si l’appel à la réc­on­cil­i­a­tion et la main ten­due aux électeurs répub­li­cains : « Je com­prends votre tristesse, moi aus­si j’ai per­du des élec­tions. Mais le temps est venu d’être de nou­veau ensem­ble, de nous unir pour guérir le pays. ». Clarín craint cepen­dant que mal­gré les dif­fi­cultés – le résul­tat des recours envis­agés par le camp répub­li­cain s’annonce incer­tain – il est « peu prob­a­ble que Trump con­cède (de sitôt) la vic­toire à son adver­saire ». En out­re, le quo­ti­di­en souligne l’enracinement prob­a­ble du « Trump­isme » pour une longue péri­ode dans une opin­ion améri­caine plus divisée que jamais, et surtout, pour une bonne part, rad­i­cal­isée. Ce qui annonce un après élec­tion qui pour­rait se trans­former en « champ de bataille ».
          Le quo­ti­di­en péro­niste Pagina/12 s’intéresse quant à lui aux futures rela­tions entre la nou­velle admin­is­tra­tion état­suni­enne et celle du gou­verne­ment argentin. Avec espoir, mais sans trop d’illusions non plus. Avec la défaite d’un Trump active­ment soutenu par le Brésilien Bol­sonaro et le Colom­bi­en Duque, Alber­to Fer­nán­dez, indique Pagina/12, se ver­rait bien comme le nou­v­el inter­locu­teur priv­ilégié de l’administration Biden pour l’Amérique latine. Biden et Fer­nán­dez ne man­quent pas de points d’intersection sur beau­coup de sujets, même si, tem­père Pagina/12, il ne faut pas se faire trop d’illusions sur le plan économique : sur ce plan il n’y a pas beau­coup de dif­férence entre les philoso­phies répub­li­caine et démoc­rate. D’ailleurs, la plu­part des diplo­mates argentins souligne que de ce point de vue « la péri­ode Bush aura été plus prof­itable à l’Argentine que celle d’Obama », et par ailleurs Trump s’est tou­jours mon­tré arrangeant vis à vis de l’Ar­gen­tine notam­ment dans les rela­tions de cette dernière avec le FMI. Néan­moins, citant le Finan­cial Times, il souligne qu’Alberto Fer­nán­dez est là-bas con­sid­éré comme un « homme de gauche prag­ma­tique », loin d’être un « chav­iste ». En tout état de cause, il fau­dra de toute façon atten­dre le prochain Som­met des Amériques, en 2021 – qui aura pré­cisé­ment lieu aux Etats-Unis – pour mieux con­naitre les inten­tions futures de Joe Biden vis-à-vis du con­ti­nent sud-améri­cain.