La conquête du désert

         

Steppe en Patag­o­nie — Pho­to Clau­dio Daniel Muro — Domaine pub­lic — CC

          A l’arrivée des Espag­nols, à la fin du XVème siè­cle, on comp­tait env­i­ron 2 mil­lions d’autochtones en Amérique du sud, pour la plu­part venus d’Asie et d’Océanie au fil du temps, par le détroit de Bering et l’Amérique du nord.
Les Espag­nols ont tou­jours entretenu des rela­tions plutôt vio­lentes avec ces pop­u­la­tions, se con­sid­érant un devoir de civil­isa­teurs venus les sor­tir de leur état de “bar­bares”. Les con­quis­ta­dores s’étaient donc fixé trois mis­sions essen­tielles : soumet­tre, assim­i­l­er, évangélis­er. D’où la grande impor­tance des mil­i­taires et des représen­tants de l’Église dans le proces­sus de con­quête, qui, face aux résis­tances des indi­ens, s’est rapi­de­ment trans­for­mé en proces­sus d’extermination de la grande majorité des pop­u­la­tions, et de la néga­tion des droits des sur­vivants, con­sid­érés comme infrahu­mains.
          La prise d’indépendance pro­gres­sive des ter­ri­toires sud-améri­cains va néan­moins un peu paci­fi­er l’am­biance, en rai­son du pro­gres­sisme relatif des créoles indépen­dan­tistes prenant peu à peu le pou­voir. C’est ain­si qu’en 1810 en Argen­tine, sous l’égide de Mar­i­ano Moreno, un des prin­ci­paux dirigeants de la Révo­lu­tion de Mai qui a con­duit à la pre­mière autonomie de l’Argentine, six ans avant l’indépendance, la poli­tique ten­dra davan­tage à l’assimilation de ces pop­u­la­tions, plutôt qu’à leur érad­i­ca­tion, comme il était de mise jusqu’à alors. En 1819, des accords seront même scel­lés avec par exem­ple les indi­ens Ran­que­les, afin de con­stituer un front com­mun con­tre l’Espagnol (Pacte de Leu­vucó). Mais à par­tir de 1820, les impérat­ifs économiques vont de nou­veau chang­er la donne.

1ères cam­pagnes du désert : 1820–1829

          En effet, la prin­ci­pale source de revenus pour l’Argentine indépen­dante, c’est le secteur agro-expor­ta­teur, porté essen­tielle­ment par l’élevage, d’où sont tirés cuirs et vian­des séchées pour être exportés ensuite vers l’Europe. D’où le besoin, d’une part, de gag­n­er tou­jours plus de ter­res agri­coles, notam­ment en direc­tion du sud et de la Patag­o­nie, et d’autre part, de s’approprier les grandes salines – le sel est un ingré­di­ent essen­tiel pour la con­ser­va­tion des vian­des – qui se trou­vent en ter­ri­toire indigène.
          C’est dans ce but qu’en 1820, le gou­verneur de Buenos Aires, Martín Rodriguez, va lancer ce qui con­stituera la pre­mière des Cam­pagnes du désert, qui va dur­er deux ans. Arrê­tons-nous un peu. Oui, car cela peut paraître un brin curieux de se lancer à la con­quête d’un désert, quand on cherche au con­traire à trou­ver de bonnes ter­res cul­tivables, ou de grandes prairies. Ras­surez-vous, nos vail­lants mil­i­taires ne par­tent pas à la chas­se au sable et aux cail­loux. Désert n’est rien d’autre qu’une façon de par­ler. Et surtout, de se don­ner bonne con­science. En lais­sant penser que sur les ter­res en ques­tion, il n’y a pas âme qui vive. Des ter­res “désertes”, donc. Vides. Qui ne deman­dent qu’à être peu­plées par de braves colons, tra­vailleurs, bons chré­tiens, par­lant la bonne langue, bref : civil­isés. La meilleure façon d’effacer d’un mot les pre­miers occu­pants : ils n’existent pas.
          Ils exis­tent pour­tant bien la preuve : Martín Rodriguez par­le de les exter­min­er à longueur de dis­cours. Pas­sons.
          En 1826, Bernardi­no Riva­davia, pre­mier prési­dent offi­ciel de ce qu’on n’appelait pas encore l’Argentine mais les “Provinces-Unies”, con­tin­ue le tra­vail. Il engage un ancien offici­er Prussien, Friedrich (Fed­eri­co) Rauch, pour pour­suiv­re et déloger les indi­ens. Son action exter­mi­na­trice fera pass­er la super­fi­cie con­quise dans la région de La Pam­pa de 30 000 km² à 100 000 ! L’État pour­rait dis­tribuer ces ter­res entre l’ensemble des agricul­teurs, petits et grands, mais en réal­ité, il préfère priv­ilégi­er les plus gros. Ques­tion de sol­i­dar­ité de classe. C’est ain­si que 8 600 000 nou­veaux hectares de ter­res con­quis­es passent aux mains de seule­ment 538 pro­prié­taires ter­riens. Les petits paysans, eux, devront donc se con­tenter d’en être les locataires, ou métay­ers (arren­datar­ios). Un cer­tain “pli” est pris : une classe dom­i­nante de grands pro­prié­taires ter­riens, sou­vent issus de l’aristocratie ou de la grande bour­geoisie, met la main sur l’Argentine, et elle n’est pas près de la lâch­er. Le drame argentin, celui d’un pays durable­ment dom­iné par une caste lat­i­fundiste, se met en place, pour très longtemps. Nous en repar­lerons.

La con­quête du désert — Tableau de J.M. BLanes (détail) — Pho­to DP

2ème Cam­pagne : 1833–1864

          Cette cam­pagne-là est impul­sée par le gou­verneur de Buenos Aires, Juan Manuel de Rosas (celui-là même qui va pren­dre le pou­voir, en dic­ta­teur de fait, pen­dant 17 ans entre 1835 et 1852). Rosas con­fie les clés de cette nou­velle “aven­ture” indi­enne au caudil­lo Facun­do Quiroga, qui est tout sauf un ten­dre et un raf­finé. De toute façon, tout le monde la sou­tient, cette cam­pagne : les Fédéral­istes de Rosas, mais égale­ment les Uni­taires qui s’opposent à lui par ailleurs. On a tou­jours besoin de plus de ter­res, d’une part, et après tout, mas­sacr­er les indi­ens, c’est faire tri­om­pher la civil­i­sa­tion sur la bar­barie, comme l’écrira à peu près Domin­go Sarmien­to, ci-devant intel­lectuel de la généra­tion 37, Uni­taire con­va­in­cu et futur prési­dent de la république. Cette fois, la fron­tière avance jusqu’au fleuve Col­orado. Une cen­taine de kilo­mètres au sud de l’actuelle Bahia Blan­ca, aux portes de la Patag­o­nie.

3ème cam­pagne : 1852–1874

          La Patag­o­nie, juste­ment. Des espaces gigan­tesques, et promet­teurs. “Déserts”, eux aus­si, naturelle­ment. Et sur lesquels on ver­rait bien paitre les ovins qui représen­tent un lucratif com­merce avec les Anglais, qui ont tant besoin de matière pre­mière laineuse pour leur indus­trie tex­tile. Un haut fonc­tion­naire évo­quera même l’opportunité de “rem­plac­er les indi­ens par des bre­bis” (Oui, parce qu’on a beau pré­ten­dre que les espaces sont déserts, on ne peut pas s’empêcher de men­tion­ner la néces­sité de les dépe­u­pler).
          Domin­go Sarmien­to, dont on a par­lé ci-dessus, pré­side l’Argentine de 1868 à 1874. Grand admi­ra­teur de la civil­i­sa­tion anglaise, pour lui, pas d’alternative : ou bien on impose une civil­i­sa­tion à l’européenne, ou bien on en reste à la bar­barie. Il n’inclut pas les indi­ens dans son rêve d’Argentine mod­erne. Son suc­cesseur, Nicolás Avel­lane­da, est sur la même ligne, avec en plus des accoin­tances plus ser­rées avec la grande bour­geoisie ter­ri­enne (à côté, Sarmien­to, sorte de Jules Fer­ry Argentin, aurait pu pass­er pour un social-démoc­rate). Avel­lane­da pour­suit “l’oeu­vre” de Sarmien­to, en lançant un vaste plan de recrute­ment d’immigrés européens, à tra­vers la «Loi d’immigration et de coloni­sa­tion». Une grande cam­pagne pub­lic­i­taire est lancée dans toute l’Europe : affich­es et tracts promet­tent aux volon­taires bil­let de bateau gra­tu­it, et ter­res et tra­vail à l’arrivée. Cela fonc­tionne à mer­veille, mais pour fournir les ter­res promis­es, il faut naturelle­ment encore trou­ver de nou­velles sur­faces disponibles. Une nou­velle offen­sive est lancée à cet effet, sous les ordres d’ Adol­fo Alsi­na, min­istre de la Guerre d’Avellaneda et ancien vice-prési­dent de Sarmien­to. Cette offen­sive fera gag­n­er 56 000 km² sup­plé­men­taires en direc­tion du sud. Un dix­ième de la France, en super­fi­cie, quand même !

Domin­go Fausti­no Sarmien­to — Pho­to DP

4ème cam­pagne : 1878–1879

          C’est la plus emblé­ma­tique, et prob­a­ble­ment la plus meur­trière. Elle est menée par un mil­i­taire, Julio Argenti­no Roca, suc­cesseur d’Alsina au poste de min­istre de la guerre. Roca en tir­era un immense béné­fice de célébrité : il sera élu prési­dent de la République deux fois : la pre­mière pour suc­céder à Avel­lane­da en 1880, la sec­onde en 1898.
          Pour cette nou­velle con­quête, Roca dis­pose d’un bud­get impor­tant (1 600 000 pesos de l’époque), qui lui per­met d’une part de con­sid­érable­ment mod­erniser l’armement de ses troupes, en les dotant notam­ment du nou­veau fusil Rem­ing­ton, qui leur pro­cure une capac­ité de feu et de portée iné­galées, et d’autre part de faire installer un réseau de télé­gra­phie amélio­rant les com­mu­ni­ca­tions mil­i­taires. Le gou­verne­ment compte sur la vente des ter­res nou­velle­ment con­quis­es pour récupér­er cet investisse­ment.

Julio Argenti­no Roca — Pho­to DP

          L’essentiel de la cam­pagne se déroule de mars à juin 1879, et implique un total de 6000 sol­dats, pour com­bat­tre env­i­ron 20 000 indi­ens dont Roca lui-même dira qu’ils n’avaient pour arme­ment que “lances, arcs et flèch­es prim­i­tifs”. La cam­pagne se sol­de par le mas­sacre de mil­liers d’indiens, et la réduc­tion des sur­vivants en qua­si esclavage, auquel bien peu sur­vivront, entre pri­va­tions et mal­adies apportées par les con­quérants.
          Au final, cette dernière cam­pagne per­me­t­tra aux gou­verne­ments con­ser­va­teurs suc­ces­sifs (le Par­ti Auton­o­miste Nation­al gardera le pou­voir sans dis­con­tin­uer jusqu’en 1916) d’attribuer près de 42 mil­lions d’hectares de ter­res à seule­ment 1800 pro­prié­taires, au total, dont 6 mil­lions à seule­ment 67 familles (la seule famille Mar­tinez de Hoz en recevra pour sa part 2, 5 mil­lions) ! S’attirant ain­si l’appui durable de la grande bour­geoisie ter­ri­enne, et ren­forçant le pou­voir mil­i­taire. Tout cela avec le sou­tien act­if de l’Église catholique, qui voy­ait là égale­ment une œuvre mis­sion­naire de civil­i­sa­tion des peu­ples indigènes. Un acca­pare­ment de richess­es qui ne sera pas sans con­séquence sur le des­tin poli­tique et économique de l’Argentine, et mar­quera durable­ment les rela­tions sociales à tra­vers son his­toire future.

Naissance d’une nation

           Ecus­son de l’Ar­gen­tine — Pho­to DP

          A par­tir de 1820, Buenos Aires prof­ite de la paix rev­enue pour dévelop­per son économie, expor­tant de grandes quan­tités de cuirs et vian­des séchées. Sa sit­u­a­tion de port douanier lui con­fère une cer­taine supré­matie économique vis-à-vis des autres provinces. Dis­pen­sée de trou­bles d’ordre mil­i­taire, elle en prof­ite pour se dévelop­per ter­ri­to­ri­ale­ment vers le sud, aux dépens des indi­ens autochtones.
          Glob­ale­ment, c’est l’économie de toutes les provinces qui prof­ite de cette péri­ode d’accalmie, qui per­met la reprise du com­merce extérieur : les provinces de l’ouest vers le Chili, celles du nord vers la Bolivie, et Buenos Aires au-delà de l’Atlantique. Mais cela, au lieu de for­ti­fi­er l’ensemble de l’union, ali­mente une ambiance de con­cur­rence entre provinces. En 1824, celles-ci ten­tent de rec­oller les morceaux, en réu­nis­sant une assem­blée pour rédi­ger une con­sti­tu­tion com­mune. Mais la ten­ta­tive avorte, pour deux prob­lèmes majeurs. D’abord, le con­flit ouvert avec le Brésil, qui mobilise les éner­gies. Il tient son orig­ine dans la révolte de la province de la « Bande Ori­en­tale », qui a le sou­tien des Provinces-Unies, con­tre les ambi­tions ter­ri­to­ri­ales brésili­ennes. Après le blo­cus du port de Buenos Aires par les Brésiliens, le con­flit se règle, à tra­vers la médi­a­tion anglaise, par la créa­tion d’un nou­v­el état indépen­dant : La République ori­en­tale de l’Uruguay.            

          Ensuite, l’assemblée con­sti­tu­ante se divise assez rapi­de­ment en deux ten­dances irré­c­on­cil­i­ables : les Uni­taires, emmenés par Agüero et Bernardi­no Riva­davia, pos­tu­lant pour un gou­verne­ment cen­tral fort, ciment d’une sou­veraineté nationale, et les Fédéral­istes, avec notam­ment Estanis­lao López, qui mili­tent plutôt pour l’autonomie de cha­cune des provinces. Même si on trou­ve les Uni­taires plutôt du côté de Buenos Aires et les Fédéral­istes dans les provinces, il n’en reste pas moins qu’il y a de nom­breuses excep­tions, et que la ligne de partage n’est pas totale­ment géo­graphique.

        

B. Riva­davia et E. López — Pho­tos DP         

          La con­sti­tu­tion dont la rédac­tion est achevée en 1826 n’entrera jamais en vigueur. Néan­moins, c’est dans celle-ci qu’apparait pour la pre­mière fois le terme de «République argen­tine». Mal­gré tout, avec la dis­so­lu­tion de la Con­sti­tu­ante et le retour de l’armée après le con­flit brésilien – une armée plutôt uni­taire – le pays entre dans une véri­ta­ble guerre civile. Qua­tre provinces tombent aux mains des Fédéral­istes : Buenos Aires, San­ta Fe, Entre Ríos et Cor­ri­entes. Les autres provinces restant dans l’escarcelle des Uni­taires, con­duits par le général José María Paz. Mais bien­tôt, les Fédéral­istes finis­sent par impos­er leur supré­matie : toutes les provinces sig­nent le pacte fédéral.
          Le para­doxe, c’est que mal­gré cette vic­toire fédéral­iste, qui aurait dû prof­iter à l’autonomie souhaitée de cha­cune des provinces, le gou­verneur de Buenos Aires, Juan Manuel de Rosas, parvient à impos­er son lead­er­ship sur l’ensemble, instau­rant une dic­tature à par­tir de 1835. Une dic­tature néan­moins forte­ment con­testée et com­bat­tue, par les Uni­taires bien sûr, mais égale­ment par des Fédéral­istes déçus, et surtout par les intel­lectuels dits de « la généra­tion de 37 », comme les écrivains Juan Bautista Alber­di et Este­ban Etchevar­ría (auteur du célèbre « El matadero », livre féro­ce­ment anti-fédéral­iste et anti-rosiste), ou le futur prési­dent de la république Domin­go Sarmien­to.
          Rosas inter­vient égale­ment dans les querelles internes de l’Uruguay, con­flit que la France met à prof­it pour ten­ter une incur­sion en blo­quant le port de Buenos Aires, entre 1838 et 1840. Sans grande con­séquence, mais elle remet­tra le cou­vert, avec l’aide des Anglais, entre 1845 et 1847. A chaque fois, Rosas parvient à les repouss­er, ce qui lui assure une réelle aura dans le monde politi­co-diplo­ma­tique, aura qui rejail­lit sur toute l’Argentine, désor­mais con­sid­érée et recon­nue comme un pays indépen­dant et solide­ment gou­verné.

Arrivée des bateaux anglais et français sur le Paraná- 1845 — Pho­to DP

          Mais Rosas va de nou­veau s’attirer une forte oppo­si­tion lorsqu’il inter­dit aux provinces la libre nav­i­ga­tion sur les grands fleuves con­duisant à l’Atlantique, con­cé­dant un énorme avan­tage au com­merce extérieur portègne. Cette nou­velle oppo­si­tion est désor­mais menée par José Manuel de Urquiza, et dégénère en con­flit ouvert, avec pour apogée la bataille de Caseros, qui con­sacre en 1852 la vic­toire défini­tive d’Urquiza et l’exil de Rosas. Les provinces renon­cent à leur autonomie et l’Argentine rede­vient une nation réelle­ment unie. Ou presque. En effet, à Buenos Aires, d’anciens alliés d’Urquiza, qui craig­nent de voir sur­gir à tra­vers lui un nou­veau dic­ta­teur sur le mod­èle de Rosas, fondent le Par­ti libéral. C’est un nou­veau schisme entre la cap­i­tale et les provinces, qui demeurent attachées à la Con­fédéra­tion argen­tine, quand Buenos Aires reprend son autonomie. La ville de Paraná devient la cap­i­tale offi­cielle du pays encore une fois redess­iné, avec à sa tête Urquiza. Une nou­velle con­sti­tu­tion est pro­mul­guée en 1853, à San­ta Fe.
          Néan­moins, tan­dis que Buenos Aires prospère grâce aux expor­ta­tions de cuirs et de laines et à son sys­tème douanier, la Con­fédéra­tion, elle, est con­fron­tée à de graves prob­lèmes économiques, et le ressen­ti­ment à l’égard de l’ancienne cap­i­tale est très fort. En 1859, une nou­velle guerre éclate entre les deux camps. Les troupes d’Urquiza l’emportent à la bataille de Cepe­da, et Buenos Aires est réin­té­grée dans la Con­fédéra­tion argen­tine. Mais la guerre n’en est pas ter­minée pour autant. Les com­bats se pour­suiv­ent encore deux ans, jusqu’à la bataille de Pavón, cette fois rem­portée par les troupes portègnes. Leur général, Bar­tolomé Mitre, devient offi­cielle­ment prési­dent de la Con­fédéra­tion. S’asseyant sur la Con­sti­tu­tion fédérale, Mitre pré­tend impos­er un pays placé sous la tutelle de Buenos Aires.
          En 1865, Mitre signe le « Traité de la Triple Alliance » avec le Brésil et l’Uruguay. Il s’agit de met­tre au pas le Paraguay, dont le sys­tème poli­tique dérange. Cette guerre, longue, très impop­u­laire en Argen­tine, a des con­séquences ter­ri­bles. Le Paraguay, vain­cu, en ressort brisé économique­ment et démo­graphique­ment, ayant per­du une par­tie non nég­lige­able de sa pop­u­la­tion mas­cu­line, et amputé de plusieurs morceaux de son ter­ri­toire acca­parés par les vain­queurs.
          Cette guerre scelle en Argen­tine l’émergence défini­tive d’une véri­ta­ble armée nationale, et non plus un puz­zle d’armées financées par les entités régionales. Sous les man­dats prési­den­tiels suc­ces­sifs de Domin­go Sarmien­to (1868–1874) et Nicolás Avel­lane­da (1874–1880), l’unité nationale se ren­force, s’appuyant sur une économie en plein essor et tournée vers les échanges avec l’extérieur. C’est égale­ment le début des grandes vagues d’immigration venue d’Europe, qui vont grossir la pop­u­la­tion locale. En 1880, peu après l’élection de Julio Argenti­no Roca à la prési­dence de la nation, Buenos Aires rede­vient la Cap­i­tale offi­cielle du pays. Cette fois, défini­tive­ment. Roca, con­tin­u­ant la con­quête des ter­ri­toires indi­ens entre­prise en 1879 – la « Con­quête du désert », comme on l’ap­pelait et qui n’était pour­tant rien d’autre qu’une spo­li­a­tion de ter­ri­toires déjà occupés au moyen d’un véri­ta­ble géno­cide – va don­ner à l’Argentine les con­tours qu’elle pos­sède à peu près aujourd’hui. Une autre his­toire va pou­voir alors com­mencer : celle d’une Argen­tine enfin « solid­i­fiée ».

Arrivée d’im­mi­grants en Argen­tine, fin XIXème — Pho­to Mairie de Cór­do­ba

San Martín et la traversée des Andes

 

Mon­u­ment à San Martín — Men­doza — Pho­to DP

          On a vu dans un arti­cle précé­dent (9 juil­let 1816, l’indépendance de l’Argentine) qui était San Martín et son impor­tance dans la con­struc­tion de l’Argentine libre. San Martín est LE grand « prócer » argentin, le grand homme de la nation, le libéra­teur, au même titre que Boli­var au Venezuela.
En réal­ité, il l’est égale­ment pour les Chiliens et les Péru­viens : c’est lui qui a égale­ment con­tribué à la libéra­tion de ces ter­ri­toires de la tutelle espag­nole. On le ver­ra, il a même un temps gou­verné le Pérou enfin indépen­dant. Bref, c’est un per­son­nage cap­i­tal si on veut bien com­pren­dre la chronolo­gie des indépen­dances du cône sud.
Un de ses grands faits d’armes restera cepen­dant, et de loin, la fameuse «tra­ver­sée des Andes», en 1817. Geste héroïque s’il en fut : per­son­ne ne l’avait fait avant lui et son armée.

          Revenons au début. On s’en sou­vient, à son arrivée d’Espagne, en 1812, il a com­mencé par par­ticiper à l’éviction du pre­mier tri­umvi­rat gou­ver­nant l’Argentine pas encore tout a fait libérée de la tutelle colo­niale. Pour le rem­plac­er par un sec­ond tri­umvi­rat plus proche de ses idées, et de celles de ses com­pagnons de la «Loge Lau­taro», société plus ou moins secrète fondée dans le but de favoris­er les indépen­dances lati­no-améri­caines.
          En 1814, le Directeur suprême de ce sec­ond Trimu­vi­rat, Ger­va­sio Anto­nio de Posadas, le nomme Gou­verneur de la région de Cuyo, dont la ville prin­ci­pale est Men­doza, au pied des Andes. San Martín avait déjà pris égale­ment en charge la direc­tion de « l’armée du nord », en rem­place­ment de Manuel Bel­gra­no, un général qui avait subi deux lour­des défaites con­tre les roy­al­istes en octo­bre et novem­bre 1813. C’est à Men­doza que San Martín va donc pré­par­er sa périlleuse expédi­tion.
          Jusque là, les divers­es ten­ta­tives pour com­bat­tre les Espag­nols et libér­er le Pérou pas­saient toutes par le nord, jugé plus prat­i­ca­ble. Le pas­sage du nord, c’est-à-dire en pas­sant par la région de Salta, puis le sud-ouest de l’actuelle Bolivie, qui fai­sait alors par­tie de ce qui était appelé «le Haut-Pérou». Mais en local­isant les com­bats dans cette zone, aucune vic­toire déci­sive ne fut acquise par aucun des bel­ligérants, rem­por­tant cha­cun et suc­ces­sive­ment des batailles : la sit­u­a­tion était figée. D’où l’idée de San Martín d’essayer une nou­velle voie de con­quête : le pas­sage des Andes pour gag­n­er le Paci­fique et rejoin­dre par l’océan la cap­i­tale du Pérou, Lima. Pas du tout cuit, et même par­ti­c­ulière­ment gon­flé, quand on con­nait l’altitude du mas­sif mon­tag­neux. Il allait fal­loir compter avec le manque de chemins et d’oxygène sur le par­cours. Sans compter qu’il fal­lait aus­si tra­vers­er des ter­ri­toires Mapuch­es !

          Pour toutes ces raisons, il faut deux ans à San Martín pour pré­par­er son armée. D’abord, trou­ver de l’argent pour l’équiper (ce qu’il fera en tax­ant les com­merçants et les pro­prié­taires ter­riens, et en con­fisquant les biens des Espag­nols frileux à soutenir l’indépendance), ensuite, entrain­er les hommes en prévi­sion des con­di­tions extrêmes qu’ils allaient devoir affron­ter. Car il faut tout prévoir : des armes en quan­tité suff­isante, des chevaux, de quoi fab­ri­quer des ponts pro­vi­soires pour franchir riv­ières et précipices, du rav­i­taille­ment, un ser­vice de san­té pourvu en hommes et en matériel, etc, etc…
          Bien décidé à ne pas se détourn­er de ses plans ini­ti­aux, San Martín se refusera même à reporter son opéra­tion pour revenir prêter main-forte au camp uni­taire dans la guerre civile qui l’oppose aux fédéral­istes d’Artigas et des provinces de la «Ligue des peu­ples libres» (Voir l’article précé­dent sur l’indépendance de l’Argentine). Rien ne pour­ra le détourn­er de son grand œuvre : la libéra­tion du Chili d’abord, puis du Pérou, ces deux ter­ri­toires tou­jours aux mains des Espag­nols.
          Enfin prête, l’Armée des Andes se met en route le 19 jan­vi­er 1817. Elle com­prend 5000 hommes (dont 25 guides de mon­tagne), 1600 chevaux et près de 10000 mules ! Pour tromper l’ennemi roy­al­iste, San Martín divise ses forces : deux colonnes prin­ci­pales, l’une sous les ordres du général en chef lui-même, l’autre com­mandée par le Général Las Heras, mais l’astuce, c’est de prévoir égale­ment qua­tre colonnes sec­ondaires, pour con­fon­dre l’ennemi et l’obliger à se divis­er lui aus­si. Ces colonnes sec­ondaires se déploient bien plus au sud et au nord des deux prin­ci­pales, ouvrant ain­si un front de près de 2000 kilo­mètres, en gros, de l’actuelle Copi­apo au nord à l’actuelle Tal­ca au sud (du Chili). Tan­dis que San Martín et Las Heras, quant à eux, piquaient plein cen­tre, en direc­tion de San­ti­a­go. La tac­tique fonc­tionne d’autant mieux que le déploiement de forces roy­al­istes sur une zone aus­si éten­due provoque en retour plusieurs mou­ve­ments favor­ables aux troupes révo­lu­tion­naires. Les roy­al­istes sont pris en tenaille, ne sachant plus trop où con­cen­tr­er leurs forces. En moins d’un mois, les deux colonnes prin­ci­pales font la jonc­tion à Curimón, près de San Felipe, dans la val­lée du fleuve Aconcagua. A moins de 100 kilo­mètres au nord de San­ti­a­go. Les forces roy­al­istes se por­tent à leur ren­con­tre, qui a lieu à Casas de Cha­cabu­co et se sol­de par une nette vic­toire des troupes de San Martín. Nous sommes le 12 févri­er 1817 : le gou­verneur roy­al­iste Casimiro Mar­co del Pont est cap­turé, et ses troupes se replient bien plus au sud, à Talc­ahuano, un petit port près de Con­cep­ción. Le 18, le général chilien Bernar­do O’Higgins, qui fai­sait par­tie de la colonne de San Martín, est nom­mé directeur suprême de la «Patrie nou­velle». Un an plus tard, après une nou­velle bataille vic­to­rieuse con­tre les roy­al­istes à Maipú (5 avril 1818) , le Chili devien­dra une république indépen­dante.

          San Martín peut con­tin­uer son œuvre plus au nord, en direc­tion du Pérou.

Les Andes à la fron­tière Chili-Argen­tine — Pho­to PV

Maradona

          Sidéra­tion en Argen­tine. Un dieu qui jusque là était vivant, ou à peu près, est mort. A 60 ans. Pile le même âge que son ancien ami Nestor Kirch­n­er, l’ancien prési­dent. Pile dix ans après. Et pile le même jour (mais qua­tre ans plus tard) que son autre ancien ami Fidel Cas­tro. Maradona a tou­jours eu le don de savoir bien tomber. A une semaine près, son but de la main con­tre l’Angleterre en quarts de finale de la coupe du monde 1986 (22 juin) venait mar­quer la fière vengeance de l’humiliation subie qua­tre ans plus tôt lors de la guerre des Mal­ouines. (14 juin 1982)

          L’Argentine est en larmes. L’Argentine toute entière. On a beau chercher, fouiller la presse de ce jeu­di 26 novem­bre, pas de voix dis­cor­dante. De toute façon, comme dit Clarín, ce n’est pas seule­ment l’Argentine qui chiale le héros trop tôt dis­paru, mais le monde entier. Clarín a rai­son, d’ailleurs : depuis hier soir, nos radios et télés nationales, en France, tour­nent en boucle. Pour le Parisien, c’était une rock star avec un bal­lon. Pour L’Equipe, « L’Argentine pleure son Dieu » (avec majus­cule). Libéra­tion reprend car­ré­ment une for­mule niet­zschéenne : « Ain­si jouait Maradona ». France info y va elle aus­si de son « Dieu du foot ». Et ain­si de suite. Un dieu. Ben oui, hein, la main qui lui a servi à bat­tre les Anglais en 1986 n’était pas vrai­ment la sienne, mais celle de Dieu. Maradona était donc Dieu. Per­son­nifié. Pelé, lui, qui n’a pas la chance d’être mort, n’aura jamais eu que le titre de roi. Mes­si, comme son nom l’indique, ne sera jamais qu’un représen­tant de Dieu, Beck­en­bauer restera Kaiser et Johan Cruyff devra à jamais se con­tenter du mod­este titre de « Prince d’Amsterdam ».

          Remar­quez, Dieu, c’est mieux que saint. Parce que c’est bien le para­doxe, avec Maradona. Si on ne lui mégote pas son titre divin, décerné à la qua­si una­nim­ité du monde entier, donc, (et quand on dit qua­si, c’est pour se don­ner une dernière illu­sion de crédi­bil­ité néan­moins tout à fait dis­pens­able dans ce cas), il y aurait sans doute un poil moins de monde pour lui accorder la sanc­ti­fi­ca­tion. Faut vrai­ment être un foot­balleur pour mérit­er ain­si l’appellation de Dieu, mais pas celle de saint. Surtout dans un pays aus­si catholique que l’Argentine.

          Catholique, Maradona l’était sans nul doute, mais pas for­cé­ment au sens ortho­doxe du terme. Mais comme à tout bon catholique, même non con­fessé, on lui accorde tous les par­dons du monde. Comme dit l’excellent Rober­to Fonta­nar­rosa, célèbre écrivain et dessi­na­teur de BD, cité par La Nación, « Je me fiche de ce que Maradona a fait de sa vie, ce qui compte, c’est ce qu’il a fait de la mienne ». Quand un type sus­cite un tel amour, même de la part d’un homme aus­si posé, intel­li­gent et caus­tique que Rober­to Fonta­nar­rosa[1], au point de faire oubli­er tous ses côtés obscurs, on ne peut que soulever son cha­peau au pas­sage du cer­cueil. Maradona fait donc par­tie de ces gens qui, comme dis­ait un sup­port­er de Trump, « peu­vent abat­tre un type au hasard dans la rue sans per­dre une once de pop­u­lar­ité ». Maradona restera à tout jamais au-dessus de toute avanie. La Nación et Clarín, tout à leur célébra­tion, passent en chœur au-dessus des liens de l’idole avec le gue­varisme, le cas­trisme, le chav­isme, le madurisme, tout ce que ces jour­naux vom­is­sent pour­tant à longueur de colonnes. Les sup­port­ers de gauche vous insul­tent si vous osez men­tion­ner ses autres liens, bien dif­férents, avec la mafia cal­abraise, du temps de sa splen­deur napoli­taine. De toute façon, ce ne sont pas les hommes qui peu­vent s’arroger le droit de par­don­ner à un dieu, n’est-ce pas ?

          Ce déchaine­ment d’idolâtrie, on l’aura com­pris, nous laisse un tan­ti­net pan­tois. Il en dit long sur ce que sont dev­enues nos sociétés, quand la mort d’un type dont le tal­ent con­sis­tait à jon­gler avec un bal­lon et défray­er la chronique pen­dant et après sa glo­rieuse car­rière par ses frasques et ses divers­es addic­tions devient un événe­ment plané­taire, et que son nom devient celui d’une nou­velle divinité uni­verselle.

          Une amie vient de nous envoy­er le son du dis­cours d’une cer­taine Mar­gari­ta Pécaros. Une Cubaine. A Cuba aus­si, la mort du dieu du foot est un séisme pop­u­laire. Emportée par son lyrisme, Mar­gari­ta en vient à espér­er que Maradon­na et Dieu, en frères jumeaux enfin réu­nis, vont pou­voir désor­mais taper le bal­lon ensem­ble. Pourvu qu’un tir trop puis­sant, ou un drib­ble trop appuyé, ne réveille pas nos valeureux morts ordi­naires de leur bien­heureux som­meil.

[1] Auteur notam­ment de l’excellente chronique « Uno nun­ca sabe », chez Plan­e­ta.

8 novembre 2020

         VICTOIRE POUR JOE BIDEN : les réac­tions de la presse Argen­tine

          Pas de voix dis­cor­dante en ce dimanche, à la une des six grands quo­ti­di­ens en ligne d’Argentine : tout le monde annonce la vic­toire de Joe Biden comme défini­tive, actant l’élection de celui-ci comme 46ème prési­dent des Etats-Unis.
          La Nación insiste sur l’extrême ten­sion générée par ces élec­tions assez per­tur­bées par la crise san­i­taire, induisant un fort taux de vote par cor­re­spon­dance. Ce qui a eu pour effet d’une part de grande­ment retarder le comp­tage des voix et la procla­ma­tion des résul­tats, mais a égale­ment per­mis à Don­ald Trump de jeter la sus­pi­cion sur le proces­sus élec­toral. Le quo­ti­di­en note par ailleurs que ces attaques, lancées déjà avant l’élection, et soutenues par de nom­breux cadres répub­li­cains, ont « empêché toute pos­si­bil­ité de ren­forcer ce sys­tème élec­toral par antic­i­pa­tion ». Il relève égale­ment le car­ac­tère infondé, et non prou­vé, des accu­sa­tions de fraude lancées par le camp répub­li­cain.
          Cróni­ca, con­forme à sa ligne plus « peo­ple », s’intéresse plutôt à la per­son­nal­ité de la vice-prési­dente, Kamala Har­ris. « Fille d’une sci­en­tifique Indi­enne et d’un écon­o­miste Jamaï­cain, mar­iée à un avo­cat juif », relève le quo­ti­di­en vis­i­ble­ment mar­qué par le cos­mopolitisme de la nou­velle vice-prési­dente, et qui relève qu’elle est par­v­enue à s’imposer dans un milieu tra­di­tion­nelle­ment réservé aux « hommes blancs ». Selon le quo­ti­di­en, Kamala Har­ris, qui a tou­jours mis l’accent sur la défense des droits des minorités, notam­ment des femmes et des noirs, peut être con­sid­érée comme un élé­ment « pro­gres­siste » dans une bal­ance démoc­rate plutôt cen­triste, même si elle s’est attirée de nom­breuses cri­tiques de la part de la gauche du Par­ti en rai­son de sa sup­posée indul­gence vis-à-vis de la police.
          Le Diario Pop­u­lar préfère insis­ter sur la volon­té réc­on­cil­i­atrice de Joe Biden, dans un pays que Trump a ren­du con­flictuel à l’extrême. Citant le nou­veau prési­dent, il veut voir en lui celui qui « va restau­r­er l’âme des Etats-Unis, pour recon­stru­ire le pays autour de sa colonne vertébrale, la classe moyenne ». Le Diario Pop­u­lar souligne égale­ment que Trump est seule­ment le cinquième prési­dent à per­dre la réélec­tion, après Her­bert Hoover en 1932, Ger­ald Ford en 1976, Carter en 1980 et George Bush senior en 1992, et que son man­dat a été mar­qué par un fort taux de con­flic­tiv­ité à l’international, entre la sor­tie de l’Accord de Paris, la néga­tion du change­ment cli­ma­tique, l’escalade com­mer­ciale avec la Chine, la rup­ture de l’accord sur le nucléaire iranien, et des rela­tions pour le moins rugueuses avec les pro­pres alliés des Etats-Unis.
           Le retour à l’unité du pays, c’est ce que veut croire égale­ment Clarín, citant lui aus­si l’appel à la réc­on­cil­i­a­tion et la main ten­due aux électeurs répub­li­cains : « Je com­prends votre tristesse, moi aus­si j’ai per­du des élec­tions. Mais le temps est venu d’être de nou­veau ensem­ble, de nous unir pour guérir le pays. ». Clarín craint cepen­dant que mal­gré les dif­fi­cultés – le résul­tat des recours envis­agés par le camp répub­li­cain s’annonce incer­tain – il est « peu prob­a­ble que Trump con­cède (de sitôt) la vic­toire à son adver­saire ». En out­re, le quo­ti­di­en souligne l’enracinement prob­a­ble du « Trump­isme » pour une longue péri­ode dans une opin­ion améri­caine plus divisée que jamais, et surtout, pour une bonne part, rad­i­cal­isée. Ce qui annonce un après élec­tion qui pour­rait se trans­former en « champ de bataille ».
          Le quo­ti­di­en péro­niste Pagina/12 s’intéresse quant à lui aux futures rela­tions entre la nou­velle admin­is­tra­tion état­suni­enne et celle du gou­verne­ment argentin. Avec espoir, mais sans trop d’illusions non plus. Avec la défaite d’un Trump active­ment soutenu par le Brésilien Bol­sonaro et le Colom­bi­en Duque, Alber­to Fer­nán­dez, indique Pagina/12, se ver­rait bien comme le nou­v­el inter­locu­teur priv­ilégié de l’administration Biden pour l’Amérique latine. Biden et Fer­nán­dez ne man­quent pas de points d’intersection sur beau­coup de sujets, même si, tem­père Pagina/12, il ne faut pas se faire trop d’illusions sur le plan économique : sur ce plan il n’y a pas beau­coup de dif­férence entre les philoso­phies répub­li­caine et démoc­rate. D’ailleurs, la plu­part des diplo­mates argentins souligne que de ce point de vue « la péri­ode Bush aura été plus prof­itable à l’Argentine que celle d’Obama », et par ailleurs Trump s’est tou­jours mon­tré arrangeant vis à vis de l’Ar­gen­tine notam­ment dans les rela­tions de cette dernière avec le FMI. Néan­moins, citant le Finan­cial Times, il souligne qu’Alberto Fer­nán­dez est là-bas con­sid­éré comme un « homme de gauche prag­ma­tique », loin d’être un « chav­iste ». En tout état de cause, il fau­dra de toute façon atten­dre le prochain Som­met des Amériques, en 2021 – qui aura pré­cisé­ment lieu aux Etats-Unis – pour mieux con­naitre les inten­tions futures de Joe Biden vis-à-vis du con­ti­nent sud-améri­cain.

6 novembre 2020

REVUE DE PRESSE DU 06 NOVEMBRE 2020

Pour cette pre­mière revue, plutôt que de dévelop­per un seul sujet en con­frontant les dif­férentes présen­ta­tions, nous allons sim­ple­ment par­courir les unes des jour­naux nationaux en ligne (voir la liste sur la page « revue de presse ») afin de met­tre en relief leurs pri­or­ités, ce qu’ils met­tent en avant. Ceci afin de don­ner une petite idée de leurs dif­férentes lignes édi­to­ri­ales.

ELECTION DE JOE BIDEN

Aujourd’hui ven­dre­di 6 novem­bre, l’actualité est naturelle­ment tou­jours dom­inée par l’élection prési­den­tielle améri­caine. Elle est le titre prin­ci­pal des deux plus grands quo­ti­di­ens, Clarín et La Nación, et du prin­ci­pal jour­nal de gauche, Pagina/12. Qui indiquent unanime­ment que Jo Biden est en bonne voie d’être élu. Leurs arti­cles sont d’ordre factuel, don­nant des infor­ma­tions qui leur sem­blent être fiables, infor­ma­tions qui ne dif­fèrent pas de celles qu’on peut par ailleurs trou­ver dans nos pro­pres jour­naux. Ce qui a le don d’agacer les lecteurs des deux jour­naux de droite, à lire leurs com­men­taires. Pour la plu­part, ceux-ci repren­nent les argu­ments trump­istes : les démoc­rates sont en train de « vol­er » l’élection, Biden est un cor­rompu pédophile et sénile, les démoc­rates ont passé les qua­tre ans de man­dat de Trump a ten­ter de le ren­vers­er, etc… En général, ils ne veu­lent pas croire à une vic­toire démoc­rate. Clarín néan­moins souligne l’espoir du gou­verne­ment argentin d’une vic­toire de Jo Biden, qui, selon le quo­ti­di­en, éloign­erait les Etats-Unis du Brésil de Bol­sonaro, et per­me­t­trait de renouer le dia­logue avec Cuba et le Venezuela, deux pays dont les régimes sont classés par Clarín comme proches du péro­nisme de Cristi­na Fer­nán­dez, la vice- prési­dente Argen­tine. Là encore, les com­men­taires des lecteurs sont peu amènes : pour cer­tains, Biden, « Kristi­na » (avec le fameux K de ral­liement util­isé par ceux qui détes­tent la vice-prési­dente), Alber­to, sont à met­tre dans le même sac des com­mu­nistes cor­rom­pus et voleurs, et ils sont assez nom­breux à cri­ti­quer l’apparent sou­tien porté par Clarín et la Nación au can­di­dat démoc­rate.

CORONAVIRUS

L’autre grand titre, c’est naturelle­ment l’évolution de la pandémie. Con­traire­ment à la France, les chiffres sont un peu plus ras­sur­ants, et il sem­blerait qu’on se dirige vers un décon­fine­ment pro­gres­sif sur l’agglomération de Buenos Aires, où vit le quart de la pop­u­la­tion du pays. Le sys­tème est un peu dif­férent du nôtre. A Buenos Aires, on était jusqu’ici en «con­fine­ment social préven­tif et oblig­a­toire», on passerait donc à une sim­ple «dis­tan­ci­a­tion sociale». La déci­sion de change­ment sera prise à l’issue de la ren­con­tre entre le Prési­dent de la nation et les élus de la Com­mu­nauté urbaine de Buenos Aires. Si elle est favor­able, chaque dis­trict pour­ra définir les activ­ités économiques qui pour­ront repren­dre ou non, il n’y aura plus besoin d’attestation pour pou­voir cir­culer libre­ment, même si les trans­ports publics res­teront réservés aux déplace­ments de tra­vail. Les réu­nions de famille et d’amis seront de nou­veau autorisés, et les locaux publics, comme les restau­rants, les bars, les ciné­mas, les théâtres, pour­ront aller jusqu’à 50 % de leur capac­ité d’accueil.
En ce qui con­cerne un éventuel vac­cin, Pagina/12 croit savoir que le gou­verne­ment main­tient d’étroites rela­tions avec la Russie, qui non seule­ment a lancé d’intenses recherch­es sur son sol, mais investit égale­ment dans la recherche en Argen­tine. Clarín est même plus pré­cis : le gou­verne­ment aurait déjà réservé 25 mil­lions de dos­es du vac­cin russe «Sput­nik», ce qui per­me­t­trait de vac­cin­er, à rai­son de deux dos­es par per­son­nes, plus de 12 mil­lions de citoyens argentins. Selon les chiffres du même jour­nal, le nom­bre de cas argentins s’élevait cette semaine à 1.205.928.

Les autres grands titres

Hors ces deux grands sujets unanime­ment traité par la presse argen­tine, celle-ci se dis­tingue néan­moins par une grande var­iété de pre­mières pages. Si Clarín con­sacre un arti­cle, comme à son habi­tude, à l’enquête en cours sur la pré­sumée cor­rup­tion de Cristi­na Kirch­n­er pen­dant ses deux man­dats, se félic­i­tant de la déci­sion de la Cour Suprême de ne pas des­tituer le juge Castel­li (des­ti­tu­tion réclamée par le gou­verne­ment), La Nación s’inquiète d’une nou­velle prob­a­ble déval­u­a­tion du peso, ren­dant compte d’un sondage assez pes­simiste réal­isé auprès des citoyens Argentins. Un sondage qui mon­tr­erait par ailleurs un retourne­ment de l’opinion en défaveur de l’actuel gou­verne­ment. Le « Diario Pop­u­lar » quant à lui, fait son prin­ci­pal titre sur les 200 ans de la con­quête des îles Mal­ouines, repris­es par les Bri­tan­niques 13 ans seule­ment plus tard. Un sujet par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble en Argen­tine, où auront lieu sur tout le ter­ri­toire des céré­monies de com­mé­mora­tion de ce bicen­te­naire du « Pre­mier dra­peau argentin plan­té sur les îles ».

9 juillet 1816 : l’indépendance de l’Argentine

          Après les événe­ments de 1810 (Cf texte précé­dent “Vers l’indépen­dance”), s’ensuit une péri­ode d’intenses com­bats entre légal­istes fidèles à la Couronne d’Espagne et par­ti­sans d’une révo­lu­tion poli­tique. Ceux-ci, peu à peu, pren­nent l’avantage, sans pour autant se décider à déclar­er l’indépendance, jugée encore trop aven­tureuse par les chefs des groupes patri­o­tiques, comme Manuel de Sar­ratea, Ger­va­sio de Posadas ou Miguel Estanis­lao Sol­er.
          Petit à petit, l’ancien Vice-roy­aume se trou­ve grig­noté, et finit, du moins pour sa par­tie sud, par se résumer à la région du Haut-Pérou. Les forces en présence se sta­bilisent sur une ligne de front située à la région fron­tière du Haut-Pérou et du Río de la Pla­ta : Salta, qui va devenir pour quelques années l’épicentre d’un con­flit ouvert dont seront vic­times les habi­tants, oblig­és de vivre dans un per­pétuel état de guerre.
          Para­doxale­ment, c’est un général for­mé en Espagne, et qui a com­bat­tu active­ment dans l’Armée royale con­tre les forces Napoléoni­ennes, qui va don­ner l’impulsion déci­sive au mou­ve­ment vers l’indépendance totale du Río de la Pla­ta : José de San Martín. Mil­i­taire espag­nol, donc, mais né dans le Vice-roy­aume, la révo­lu­tion du 25 mai 1810 lui fait pren­dre con­science des grands change­ments en cours dans sa « patrie » d’origine, qui font vac­iller sa loy­auté envers l’autorité qu’il ser­vait jusqu’ici sans état d’âme. Il sent qu’il lui faut choisir entre celle-ci et ses véri­ta­bles racines, dont il est con­va­in­cu que l’émancipation est inéluctable.

José de San Martín — Pho­to DP

          Il démis­sionne, et en 1812, il débar­que à Buenos Aires pour offrir ses ser­vices aux autorités locales, qui l’accueillent à bras ouverts. Il se met tout de suite au boulot, et, dès octo­bre, com­mence par ren­vers­er ces mêmes autorités (Le « pre­mier tri­umvi­rat », dirigé con­join­te­ment par Feli­ciano Chi­clana, Manuel de Sar­ratea y Juan Martín de Pueyrredón), jugées trop frileuse­ment indépen­dan­tistes.
          En 1815, il pro­pose au gou­verne­ment de lever une armée pour marcher, à tra­vers les Andes, vers le Chili, puis remon­ter au Pérou, pour défaire les armées royales. Par­al­lèle­ment, d’autres régions se soulèvent, comme le Venezuela de Simón Bolí­var, et peu à peu, le con­ti­nent se libère de la tutelle espag­nole. C’est là que les ennuis com­men­cent, car comme de juste, les révo­lu­tion­naires ne sont pas tous d’accord sur la manière d’organiser la future indépen­dance. Résul­tat : au lieu de s’unir pour for­mer une seule et même nou­velle patrie, on va plutôt vers une par­ti­tion en plusieurs entités antag­o­nistes. Comme sou­vent, ce qui motive ces luttes intestines, c’est la pré­ten­tion de cer­tains d’imposer leur supré­matie. En l’occurrence, celle de Buenos Aires, comme cap­i­tale des nou­veaux ter­ri­toires indépen­dants. Ce cen­tral­isme est com­bat­tu en pre­mier lieu par Ger­va­sio Arti­gas, dirigeant la « Bande Ori­en­tale », ter­ri­toire de l’est de l’estuaire recou­vrant à peu près l’actuel Uruguay, qui pro­pose lui, un sys­tème plus fédéral­iste de provinces autonomes et sou­veraines. Voilà qui com­mence mal pour les « Provinces Unies du Río de la Pla­ta », comme on appelle alors les ter­ri­toires libérés du joug espag­nol, car Arti­gas est suivi par cer­taines d’entre elles, comme Entre Ríos, San­ta Fe, Misiones, Cór­do­ba, for­mant une con­fédéra­tion auto­proclamée « Ligue des peu­ples libres ». Prof­i­tant des ten­sions entre révo­lu­tion­naires, les roy­al­istes repren­nent pied au Mex­ique, dans la région de la Nou­velle-Grenade (Colom­bie) et du Venezuela, au Pérou et au Chili.
          Début 1816, les indépen­dan­tistes ne domi­nent donc plus que la grande région du Río de la Pla­ta, tou­jours divisée en deux. Pour ten­ter d’apaiser les ten­sions, on décide de se réu­nir ailleurs qu’à Buenos Aires : c’est la ville de Tucumán qui est choisie pour réu­nir un grand con­grès des­tiné à met­tre tout le monde d’accord autour de l’objectif ultime : la déc­la­ra­tion d’indépendance. Enfin. Bon, évidem­ment, il y a tou­jours des râleurs insat­is­faits, et cer­taines régions, comme San­ta Fe, Cor­ri­entes, Entre Ríos, refusent de s’asseoir autour de la table. Néan­moins, le Con­grès parvient à vot­er l’Indépendance des Provinces Unies du Río de la Pla­ta, actée le 9 juil­let 1816. 

Déc­la­ra­tion de l’indépendance – 9 juil­let 1816 – Tableau de Fran­cis­co For­tuny Pho­to DP

Voici à quoi ressem­blait à peu près la carte du cône sud au moment de l’indépendance:

Une curiosité :
Cette indépen­dance en deux temps (Prise d’autonomie en 1810 et véri­ta­ble indépen­dance en 1816), fait que l’Argentine peut se tar­guer d’avoir deux jours de fête nationale : le 25 mai (Fête de la Révo­lu­tion de mai) et le 9 juil­let (Fête de l’indépendance) !

Vers l’indépendance

 

          En 1776, la Couronne espag­nole fonde,  à par­tir d’une par­tie de l’ancien Vice-roy­aume du Pérou, le nou­veau Vice-roy­aume du Rio de la Pla­ta. Géo­graphique­ment, celui-ci recou­vre à peu près les ter­ri­toires actuels de l’Argentine, de la Bolivie, du Paraguay et de l’Uruguay. Son épi­cen­tre est alors la local­ité de Poto­sí (Bolivie), où sont extraites les plus grandes quan­tités d’argent. Mais la sit­u­a­tion stratégique de Buenos Aires, au bord de l’Atlantique, lui con­fère le rôle de « porte » vers l’Europe, lui assur­ant une impor­tance économique cer­taine, celle de port d’échanges. Elle devient ain­si rapi­de­ment la véri­ta­ble cap­i­tale du Vice-roy­aume.
          Tout sem­ble marcher comme sur des roulettes pour l’Espagne. L’argent arrive en grande quan­tité (il se dit qu’avec l’argent extrait des mines de Poto­sí, on pour­rait con­stru­ire un pont entre Buenos Aires et l’Europe), et la Couronne engrange des béné­fices colos­saux. Mais hélas, ça ne va pas dur­er.
          Respon­s­able : Napoléon Ier. Assoif­fée de con­quêtes, l’ombre de son bicorne com­mence à s’étendre sur toute l’Europe. Et les Pyrénées sont un rem­part bien dérisoire. En 1808, au faîte de sa gloire, l’ancien petit capo­ral devenu un grand général décide d’aller voir s’il n’y aurait pas moyen d’étendre l’Empire français un poil plus au sud. Fer­nan­do VII n’est pas vrai­ment d’accord, mais il ne va pas avoir le choix : Napoléon le cap­ture et met sur son trône son pro­pre frère Joseph Bona­parte.
          Naturelle­ment les Espag­nols n’ont pas l’heur de trou­ver leur nou­veau sou­verain à leur goût. Sans compter que la sol­datesque française ne fait pas dans la den­telle pour impos­er sa loi. C’est peu de dire que les autochtones en ont gros sur le cœur, même les moins dis­posés à l’égard de Fer­nand le per­dant. Bref, ils se rebel­lent, et for­ment des groupes de sou­tien – les «juntes» –  dans tout le pays, pour réclamer qu’on leur rende un roi qui par­le la même langue qu’eux, et sans accent corse, si pos­si­ble. Leur autre crainte, c’est que Napoléon ne se mette à lorgn­er en direc­tion de l’ouest. Une con­frérie de ton­tons flingueurs se forme con­séquem­ment en Andalousie : la Junte de Séville, qui fédère toutes les autres avec un seul but : expulser ces mau­dits Français et éviter qu’ils ne met­tent la main sur le gris­bi améri­cain.
          Las, l’Armée Napoléoni­enne, ce n’est pas du chiqué : ils sont vrai­ment trop forts. Et sans aucune pitié.

Juan Car­rafa : fusil­amien­tos del 2 de mayo 1808 — Pho­to DP

          Voilà donc l’Espagne aux mains des Français, pour cinq ans. La nou­velle tra­verse l’Atlantique, à vitesse de bateau. Chez les créoles (c’est comme ça qu’on appelle les nat­ifs d’origine européenne, en Amérique), c’est l’effervescence : l’autorité suprême est en panne. Ne serait-ce pas le bon moment pour s’en débar­rass­er, et se met­tre à se gou­vern­er soi-même, sans dépen­dre d’un pou­voir aus­si loin­tain que peu con­nec­té avec les réal­ités locales ?
          Alors, à son tour, on forme des « juntes », dont le but est de sup­planter les autorités colo­niales dans cer­taines grandes villes comme Cara­cas, Bogo­ta, San­ti­a­go du Chili ou Buenos Aires. Bien enten­du, il y a des résis­tances dans l’autre sens. Cer­taines villes restent fidèles à la Couronne, comme Mex­i­co, Lima ou Mon­te­v­ideo. Mais le ver est dans le fruit, et le 25 mai 1810, à Buenos Aires, ces nou­veaux révo­lu­tion­naires vien­nent sous les fenêtres du Cabil­do crier leur oppo­si­tion au Vice-roi. Celui-ci, Bal­tasar Hidal­go de Cis­neros, doit renon­cer. Ce n’est pas encore tout à fait l’indépendance – le ter­ri­toire ne se sépare pas de la tutelle espag­nole, mais son représen­tant sur place est désor­mais un créole – mais le proces­sus, inéluctable, est lancé.

Rio de la Plata

     Lit­térale­ment, Río de la Pla­ta sig­ni­fie « Fleuve de l’argent ». Le métal, bien enten­du. C’est ain­si qu’on nomme le gigan­tesque estu­aire du fleuve Paraná, qui sépare l’Uruguay au nord de l’Argentine au sud. A l’origine de ce nom, on trou­ve une des pre­mières expédi­tions des con­quérants espag­nols dans cette région. Elle remonte à 1512, et fut menée par Juan Díaz de Solís, suc­cesseur d’Amérigo Vespuc­ci[1] au titre de « Pre­mier pilote » de la Mai­son Indi­enne (Casa de Con­trat­ación) du Roy­aume d’Espagne alors gou­verné par Fer­nan­do II d’Aragon, dit « le Catholique ». Après ce pre­mier con­tact, Solís revint dans l’estuaire qua­tre ans plus tard, après la décou­verte de l’Océan Paci­fique par Vas­co Nuñez de Bal­boa en 1513, dans l’espoir de trou­ver un pas­sage entre les océans. Mal­heureuse­ment, ce fut aus­si sa dernière aven­ture. A peine débar­qués sur le rivage, près de l’actuelle île Martín Gar­cía (qui doit d’ailleurs son nom à l’un des mem­bres de l’expédition qui y fut enter­ré), du côté ori­en­tal de l’estuaire, actuel Uruguay, ils furent mas­sacrés par les indi­ens Char­rúas. Leurs com­pagnons restés sur les navires s’enfuirent aus­sitôt. Une par­tie d’entre eux réus­sit à regag­n­er l’Espagne, mais cer­tains, pris dans une tem­pête au large du Brésil, furent recueil­lis par des indi­ens Guarani.

Juan de Solis, découvreur du Rio de La Plata (Photo domaine public)
                                             (Pho­to DP)

     Par­mi eux, se trou­vait un Por­tu­gais, Aleixo Gar­cía, qui allait avoir une influ­ence impor­tante par la suite dans la dif­fu­sion de la légende de la « Sier­ra de la pla­ta », la Mon­tagne d’argent, un ter­ri­toire qu’ils allèrent chercher jusqu’aux con­tre­forts de la cordil­lère des Andes, dans l’actuelle région argen­tine du Cha­co. Ce fut égale­ment l’occasion de leur pre­mier con­tact avec la civil­i­sa­tion Inca, encore incon­nue, dont ils se con­tentèrent de piller une réserve, trou­vant là des objets en métaux pré­cieux, dont la décou­verte lais­sait entrevoir la sup­posée richesse de la con­trée. Con­va­in­cu de l’existence de la Mon­tagne d’argent, un autre explo­rateur, Véni­tien celui-là, Sebas­tiano Caboto, ten­ta sa chance à son tour, guidé par un des mem­bres de l’expédition Solís qui était resté vivre auprès des indi­ens Guarani et pré­tendait con­naître l’emplacement de la fameuse Mon­tagne.        
     L’expédition fut un échec, et se sol­da une nou­velle fois par la mort de la plu­part des hommes engagés, de mal­adie ou mas­sacrés par les indi­ens. Mais la légende, entretenue par les indigènes évo­quant devant les sur­vivants l’existence d’une cité fab­uleuse, per­sista encore de nom­breuses décen­nies.

Coucher de soleil sur le Rio de La Plata à Colonia del Sacramento (Uruguay)
Rio de La Pla­ta à Colo­nia del Sacra­men­to. Pho­to PV

[1] Celui qui, dit-on, a don­né son nom au con­ti­nent, l’Amérique.

Seconde fondation de Buenos Aires

          Après le départ de Men­doza, pen­dant près de quar­ante ans, plus per­son­ne ne revient trou­bler la tran­quil­lité des abor­ds de l’estuaire du Río de la Pla­ta, et les indi­ens se réap­pro­prient leur ter­ri­toire. Les Espag­nols se con­tentent de con­tin­uer de colonis­er le Paraguay, et la ville d’Asunción se développe, dirigée par Martínez de Irala[1].
           C’est là qu’un explo­rateur va ren­con­tr­er une par­tie des anciens habi­tants du pre­mier Buenos Aires, qui ont fui en 1541. L’explorateur en ques­tion n’est pas n’importe qui. D’abord, il s’appelle Alvar Nuñez Cabeza de Vaca. Les his­panophones l’auront com­pris : il a un nom plutôt rigo­lo, « Tête de vache ». Mais surtout, c’est lui qui va décou­vrir, en descen­dant le Paraná vers l’estuaire, les très célèbres et impres­sion­nantes chutes d’Iguazú. En pas­sant.
          Mais ce que Cabeza de Vaca (venu paré du titre d’Adelantado , donc de représen­tant de la Couronne espag­nole), décou­vre surtout, c’est que Martínez de Irala en prend à son aise, et que cette pos­ses­sion est très mal tenue. Il essaie d’y remet­tre un sem­blant d’ordre, mais finit par se faire expulser manu-mil­i­tari par Irala. Retour en Espagne.
          Pen­dant ce temps, la coloni­sa­tion du Pérou et de l’actuelle Bolivie s’est pour­suiv­ie, d’autant plus avec la décou­verte des mines d’argent de la région de Poto­sí[2]. La fameuse « Mon­tagne d’argent »[3] a donc enfin été trou­vée ! En quelque sorte. Les con­quis­ta­dores se met­tent en devoir de con­solid­er leurs pos­ses­sions dans cette zone, tout en descen­dant vers le sud. C’est ain­si que furent fondées quelques villes de l’intérieur, aujourd’hui très impor­tantes : San­ti­a­go del Estero en 1553, Men­doza en 1561, San Miguel de Tucumán en 1565, Cór­do­ba[4] en 1573.
           Il devient de plus en plus néces­saire de créer un port sur l’estuaire du Paraná. D’une part pour faciliter l’expédition du métal pré­cieux vers l’Espagne, et d’autre part pour sécuris­er l’accès à ces ter­ri­toires, très con­voités égale­ment par les rivaux européens.
          On l’a vu dans les arti­cles précé­dents, la rive nord, celle de l’actuel Uruguay, n’est guère accueil­lante. D’une part en rai­son de la présence des indi­ens Char­rúas, d’autre part de celle des Por­tu­gais bien instal­lés au Brésil et qui lorgnent sur la zone.
          C’est là qu’intervient Juan de Garay. Il est en quelque sorte l’adjoint du troisième Ade­lan­ta­do nom­mé par la Couronne espag­nole, Juan Ortiz de Zárate. Avec ce dernier, De Garay fonde  en 1573 la ville de San­ta Fe, située sur les rives du Paraná, à près de 500 kilo­mètres au nord du Río de la Pla­ta. Après la mort de Zárate, De Garay devient le nou­veau gou­verneur de la région et décide de repren­dre la coloni­sa­tion de l’estuaire. Il s’embarque donc en 1580, depuis la ville d’Asunción, avec une soix­ante d’hommes, empor­tant égale­ment bétail et out­ils, pour refonder la ville aban­don­née en 1536. A son arrivée, il dis­tribue des ter­res entre les hommes, ceux-ci devenant les pre­miers « hijos­dal­gos de solar cono­ci­do », plus con­nus sous le nom « d’hidalgos ».
          Le 11 juin 1580 exacte­ment, Juan de Garay plante « L’arbre de la jus­tice» (Ou une grande croix, selon les ver­sions) sur l’emplacement de ce qui devien­dra la place prin­ci­pale de la ville nou­velle, dont le pre­mier nom est « Ciu­dad de la Trinidad » («Ville de la Trinité»).
          Celle-ci ne s’implante pas tout à fait au même endroit que celle pen­sée par Men­doza, mais légère­ment plus au nord, met­tant à prof­it un secteur plane et légère­ment surélevé, et donc moins facile­ment inond­able. Ce secteur cou­vrait une zone qui serait délim­itée aujourd’hui, à peu près, par les rues Salta et Lib­er­tad à l’ouest, l’avenue Cór­do­ba au nord, l’avenue Inde­pen­den­cia au sud et bien sûr, le Río de la Pla­ta à l’est. Le point cen­tral en étant la nou­velle Plaza May­or, aujourd’hui Plaza de Mayo sur laque­lle sont con­stru­its d’abord, le Cabil­do (sorte de mairie de la ville), dont il sub­siste encore une par­tie, puis la Cathé­drale, et ce qui devien­dra la Casa Rosa­da, le palais prési­den­tiel, à l’origine mai­son de l’Adelantado.

Le Cabil­do de Buenos Aires. A l’o­rig­ine, il comp­tait qua­tre arcades de plus de chaque côté (Pho­to PV)

 

         Comme toutes les villes colo­niales espag­noles ou presque, le plan de la ville nou­velle est par­faite­ment géométrique. La ville est divisée en car­rés d’égale super­fi­cie, séparés par des rues par­faite­ment rec­tilignes. Ces car­rés sont appelés «cuadras»  et ont ce côté pra­tique de per­me­t­tre de facile­ment éval­uer les dis­tances à par­courir d’un point à un autre ! (Comptez 125 m env­i­ron la cuadra).
          Enfin pour l’instant, juste­ment, ce n’est qu’un plan. La soix­an­taine de nou­veaux arrivants ne va pas suf­fire à peu­pler les près de 160 cuadras prévues par le plan ini­tial de Garay ! Tout reste encore à con­stru­ire, et le pre­mier Buenos Aires a l’allure d’un gros bourg de cam­pagne, avec ses masures de torchis et de bois, ses rues boueuses et ses pro­priétés mal bornées, provo­quant d’innombrables con­flits de voisi­nage. Sans par­ler des indi­ens Querandies et Guarani, qui demeurent tou­jours menaçants, et des raids des cor­saires anglais, qui s’intéressent de près aux navires espag­nols croisant dans le secteur. Il va fal­loir encore de nom­breuses années avant qu’on puisse com­par­er Buenos Aires à ses rivales de l’intérieur, déjà bien mieux urban­isées, et surtout bien plus rich­es. Mais sa sit­u­a­tion géo­graphique va con­stituer pour son développe­ment un for­mi­da­ble trem­plin…

[1] Au sujet d’Irala, voir « La pre­mière fon­da­tion de Buenos Aires »

[2] Poto­sí, qui a don­né nais­sance à une for­mule espag­nole encore util­isée jusqu’à un passé récent : « val­oir un Poto­sí » sig­nifi­ant bien sûr, coûter très cher.

[3] Voir « Le Río de la Pla­ta ».

[4] Aujourd’hui deux­ième ville d’Argentine en nom­bre d’habitants.