1976–1983 : sept ans de dictature

Les mil­i­taires s’installent au pou­voir pour 7 ans, de 1976 à 1983. Ils vont trans­former l’Argentine en véri­ta­ble camp de con­cen­tra­tion : loi mar­tiale, lib­ertés de réu­nion réduites, arresta­tions arbi­traires de pré­ten­dus sub­ver­sifs, dis­pari­tions et exé­cu­tions som­maires.

A par­tir de mars 1976, tout le monde est sus­pect de sub­ver­sion, n’importe qui peut être arrêté à tout moment, sans jus­ti­fi­ca­tion. Pour les sus­pects arrêtés, il n’y a que deux issues. Soit l’exécution sur place (les mil­i­taires pré­ten­dront ensuite que le “sub­ver­sif” s’est rebel­lé ou a ten­té de s’enfuir), soit le trans­fert dans un des nom­breux cen­tres de déten­tion qui vont fleurir dans tout le pays. A par­tir de là, leurs familles ne pour­ront plus en avoir aucune nou­velle : plus per­son­ne ne sait où ils sont, la police et les mil­i­taires non plus. Ils sont « dis­parus ». Votre fils, ce gauchiste, s’est prob­a­ble­ment enfui à l’étranger, ma pau­vre dame. Si vous l’aviez mieux tenu, vous aus­si. Mais l’éducation, dans ce pays, n’est plus ce qu’elle était.

L’objectif prin­ci­pal des mil­i­taires, c’est d’établir une société con­ser­va­trice, catholique et au ser­vice du cap­i­tal. Et bien enten­du, stricte­ment hiérar­chisée. D’où la guerre totale menée con­tre tout ce qui pour­rait s’apparenter à des mou­ve­ments soci­aux, col­lec­tivistes ou même car­i­tat­ifs, tous con­sid­érés comme “com­mu­nistes”. D’ailleurs, même cer­tains prêtres con­sid­érés comme “rouges” seront per­sé­cutés.

Pour men­er cette répres­sion, la junte mil­i­taire dis­pose de dif­férents leviers. D’abord, les “groupes de tâch­es”, gru­pos de tar­eas. Des petits groupes mobiles chargés des arresta­tions et des coups de mains. Essen­tielle­ment des civils, par­fois de petits délin­quants, ou des mem­bres de mou­ve­ments fas­cisants. Ils béné­fi­cient d’une impunité totale et n’ont de compte à ren­dre à per­son­ne. Ce qui per­me­t­tra ensuite aux mil­i­taires, lors des procès d’après dic­tature, de se dédouan­er : les excès auront été com­mis par des troupes incon­trôlées.

Ensuite, les cen­tres de déten­tion. Pour la plu­part, clan­des­tins et soigneuse­ment cam­ou­flés. C’est là qu’on amène les sub­ver­sifs arrêtés, pour les inter­roger. Objec­tif : les faire par­ler pour pou­voir ensuite arrêter d’autres sus­pects. Les mil­i­taires argentins peu­vent compter à ce moment-là sur l’expertise de leurs homo­logues français, acquise durant la guerre d’Algérie. Ceux-ci vien­dront régulière­ment en Argen­tine pour dis­penser leur savoir, comme le sin­istre général Aus­sarès, ou le célèbre Bigeard. Des spé­cial­istes de la “gégène”, la tor­ture à l’électricité.

Le plus célèbres de ces cen­tres de déten­tion se trou­ve à l’Ecole de mécanique de la Marine (ESMA dans son acronyme argen­tine, Escuela de mecáni­ca de la Arma­da). On estime que plus de 5000 per­son­nes, hommes et femmes, y ont été détenus, dont seule­ment 500 sont ressor­tis vivants. Les autres ont été déclarés “dis­parus”. Pour la junte, “pas de cadavre, pas de mort, pas de crime”. En réal­ité, la plu­part ont été jetés, morts ou pour cer­tains, encore vivants mais drogués, dans le Río de la Pla­ta, au large de Buenos Aires, au cours de ce qu’on appelle “les vols de la mort”. On les chargeait dans un avion de trans­port, puis une fois par­venu au-dessus du fleuve, on ouvrait la soute.

La sin­istre Ecole de mécanique de la Marine, cen­tre de tor­ture pen­dant la dic­tature, aujour­d’hui trans­for­mée en musée du sou­venir.

Les chiffres du nom­bre de vic­times de la dic­tature font, comme de juste, l’objet de mul­ti­ples polémiques. 30 000 ? 8 000 ? 6 000 ? Dif­fi­cile de tranch­er, entre les chiffres offi­cielle­ment admis par la com­mis­sion des droits de l’homme, se bas­ant sur les don­nées con­nues, et les esti­ma­tions d’autres mou­ve­ments con­sid­érant que tous les dis­parus n’ont prob­a­ble­ment pas pu être recen­sés.

Il n’en reste pas moins que cette dic­tature restera comme l’une des plus sanglantes de l’histoire con­tem­po­raine de l’Amérique latine. Et ce d’autant plus que très longtemps, et même encore aujourd’hui – comme au Chili d’ailleurs, mais dans une moin­dre mesure pour­tant – a per­sisté un cer­tain déni de la part de la pop­u­la­tion argen­tine. Pour une par­tie des Argentins, cette péri­ode reste dans les limbes, comme une époque irra­tionnelle, une par­en­thèse col­lec­tive qu’il faudrait oubli­er. Per­son­ne n’a envie d’assumer la moin­dre respon­s­abil­ité dans cette tragédie.

Or, pour­tant, celle-ci est incon­testable. Non que la dic­tature ait joui d’un sou­tien sans équiv­oque d’une large par­tie de la pop­u­la­tion, mais elle a béné­fi­cié pour le moins d’une cer­taine pas­siv­ité, et même d’une réelle indif­férence. Beau­coup d’Argentins, durant cette péri­ode, ne se sont pas sen­tis con­cernés, et ont préféré regarder ailleurs. Un événe­ment de portée mon­di­ale vien­dra ren­forcer cette impres­sion : la coupe du monde de foot­ball de 1978.

Car celle-ci est organ­isée par l’Argentine cette année-là. Et comme on peut l’imaginer, les mil­i­taires vont large­ment s’en servir de diver­sion. D’autant que, cerise sur le gâteau, c’est l’équipe nationale qui va décrocher le pom­pon ! Le bon peu­ple argentin exulte et les galon­nés tri­om­phent : ils sont cham­pi­ons du monde, plus rien d’autre n’a d’importance. Et surtout pas les cri­tiques qui pleu­vent des qua­tre coins du monde, sur les atteintes à la lib­erté et les graves attaques aux droits humains com­mis­es par la junte et ses sbires. Une cam­pagne de sou­tien pop­u­laire sera d’ailleurs lancée, avec suc­cès, par les mil­i­taires. Face aux cri­tiques, ils font imprimer des mil­lions de cal­i­cots por­tant le slo­gan “Nous les Argentins sommes droits et humains” Los argenti­nos somos dere­chos y humanos. Cal­i­cots qui fleuriront un peu partout, et notam­ment sur les trans­ports publics sil­lon­nant la cap­i­tale.

On a su plus tard, cepen­dant, que l’organisation de ce Mon­di­al de foot avait généré une cor­rup­tion presque sans lim­ite, grâce à l’opacité per­mise par les mil­i­taires. Le bud­get total de l’édition 1978 s’avérera qua­tre fois supérieur à celui de la suiv­ante, en 1982, qui a eu lieu en Espagne. Et dix fois supérieur, au final, au bud­get prévi­sion­nel ! Le tout, sans qu’aucun bilan compt­able ne soit jamais pro­duit ! Impos­si­ble de savoir, naturelle­ment, où est passé tout cet argent. Peu importe : l’Argentine a gag­né ! (En par­tie grâce à un match arrangé (arti­cle en français) avec le Pérou, mais bref…)

La répres­sion d’état est pour­tant bien vis­i­ble. L’armée est omniprésente dans les rues, la télévi­sion est con­trôlée, l’éducation stricte­ment encadrée, le Par­lement et la Cour suprême dis­sous, les par­tis poli­tiques inter­dits, et les provinces sont désor­mais dirigées par des per­son­nels mis en place par les mil­i­taires. Par ailleurs, les arresta­tions domi­cil­i­aires sont extrême­ment fréquentes, et nul ne peut les ignor­er. Mais la plu­part des Argentins moyens préfère détourn­er le regard. On ne veut pas d’ennui. Lorsque la police inter­vient chez un voisin, la phrase tra­di­tion­nelle c’est “Algo habrá hecho” ou “Por algo será”, il a bien dû faire quelque chose. Autrement dit, il n’y a pas de fumée sans feu, comme on dirait chez nous.

L’Argentine a fait par­tie à cette époque du trop fameux “Plan Con­dor”, vaste accord inter­na­tion­al pen­sé par Hen­ry Kissinger, le min­istre des Affaires étrangères état­sunien, visant à com­bat­tre le com­mu­nisme sur l’ensemble du con­ti­nent améri­cain. Et, au pas­sage, à favoris­er l’implantation de dic­tatures au sud.

Une cer­taine résis­tance s’organise pour­tant, en dépit de l’indifférence pop­u­laire et des risques. Les groupes révo­lu­tion­naires vivent dans la clan­des­tinité, et leur action reste lim­itée, en rai­son des nom­breux coups portés par une répres­sion sys­té­ma­tique. De nom­breuses cel­lules sont décimées par les exé­cu­tions som­maires lors des arresta­tions, et surtout par les dénon­ci­a­tions con­séc­u­tives aux tor­tures infligées à ceux qui sont arrêtés et trans­férés dans les cen­tres clan­des­tins.

Par ailleurs, un mou­ve­ment de protes­ta­tion atyp­ique se crée : les Mères de la Place de mai. Las madres de la Plaza de Mayo, en espag­nol. Ce sont des mères, des sœurs, des grands-mères, qui pren­nent l’habitude de venir défil­er sous les fenêtres du Palais prési­den­tiel, Plaza de Mayo donc, pour réclamer des nou­velles de leurs dis­parus. Pour les dis­créditer, les mil­i­taires les surnom­meront “Les folles de la place de mai”, surnom qui sera hélas repris par bien des médias européens ensuite. Une asso­ci­a­tion en sera issue, qui existe encore aujourd’hui, qui se donne pour but de retrou­ver le plus pos­si­ble d’enfants volés aux jeunes mères arrêtées pen­dant la dic­tature. A ce jour, elles en ont retrou­vé env­i­ron 150, qui ont ain­si pu retrou­ver leurs familles d’origine.

Stand des Mères de la Plaza de Mayo, sur cette même place — 2008

C’est finale­ment le nation­al­isme qui per­dra la junte mil­i­taire. En effet, pour stim­uler celui-ci après le pre­mier suc­cès obtenu lors du Mon­di­al 78, les mil­i­taires ont le pro­jet de se lancer à la recon­quête des Iles Mal­ouines, aux mains des Anglais depuis 1833. Cela doit leur per­me­t­tre en out­re d’agréger autour d’eux le sou­tien une majorité de la pop­u­la­tion.

C’est effec­tive­ment ce qui se pro­duit dans un pre­mier temps : lorsque les mil­i­taires argentins envahissent les iles, en avril 1982, c’est la liesse. D’autant que la plu­part des dirigeants des par­tis poli­tiques civils les sou­tient.

Seule­ment voilà, la réac­tion anglaise est ful­gu­rante, et mas­sive. Celle qui était alors la pre­mière min­istre bri­tan­nique n’attend pas une minute pour envoy­er des troupes repren­dre les Mal­ouines, Falk­lands pour les Anglais. L’affaire est réglée en deux petits mois et demi, du 2 avril au 14 juin. On notera au pas­sage que le Chili de Pinochet aura apporté son sou­tien non aux mil­i­taires argentins, mais aux Anglais. Thatch­er saura, plus tard, lui ren­voy­er l’ascenseur lorsque le dic­ta­teur chilien aura des ennuis avec la jus­tice bri­tan­nique.

Mal pré­parés, mal com­mandés, mal équipés, les Argentins ne font pas le poids face à une armée bien entrainée et dis­posant d’un matériel bien plus per­for­mant. Dès le 12 avril, les Anglais délim­i­tent une zone d’exclusion de 200 miles autour des îles, et font le siège des posi­tions argen­tines. Assez rapi­de­ment, le com­bat devient iné­gal, les Bri­tan­niques dis­posant d’un matériel naval et aérien large­ment supérieur. Par ailleurs, les sol­dats argentins sont pour la plu­part très mal pré­parés à com­bat­tre dans des con­di­tions météo très dif­fi­ciles. En mai, c’est l’au­tomne et il fait très froid dans cette par­tie du monde.

Le 14 juin, le général argentin Menén­dez jette l’éponge, con­tre l’avis du prési­dent en exer­ci­ce, le général Leopol­do Galtieri qui avait ordon­né la résis­tance coute que coute.

Bilan : 645 morts côté argentin, 255 côté anglais, 2500 blessés en tout, 14 navires et 81 avions détru­its. Sans par­ler des con­séquences psy­chologiques sur les bel­ligérants des deux camps (on estime à plus ou moins 400 le nom­bre de sui­cides côté argentin, pen­dant et après les hos­til­ités).
Voir sur ce blog l’article com­plet sur la guerre des Mal­ouines.

En Argen­tine, c’est la stupé­fac­tion : tout le monde, gon­flé par une pro­pa­gande qua­si unanime, croy­ait dur comme fer en la supéri­or­ité nationale. Les mil­i­taires, humil­iés et dis­crédités, doivent admet­tre leur échec et laiss­er la place à un gou­verne­ment civ­il. Des élec­tions démoc­ra­tiques sont prévues pour octo­bre de l’année suiv­ante. Elles seront rem­portées par Raúl Alfon­sín, can­di­dat de l’Union civique rad­i­cale (UCR), par­ti cen­triste non péro­niste.

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