20/12/2021 : L’extrême-droite n’est pas passée!

          Con­traire­ment à ce que lais­saient crain­dre les résul­tats du pre­mier tour, le can­di­dat d’extrême-droite José Anto­nio Kast n’a pas été élu prési­dent du Chili hier. Il a été assez net­te­ment bat­tu par son adver­saire de gauche Gabriel Boric, qui a recueil­li 56 % des suf­frages.

          Les Chiliens ont par là con­fir­mé leur large vote en faveur de la nou­velle con­sti­tu­tion, lors du référen­dum d’octobre 2020, des­tinée à rem­plac­er celle qui était tou­jours en vigueur depuis la dic­tature d’Augusto Pinochet. En effet, Kast, favor­able au retour d’un gou­verne­ment autori­taire et ultra libéral inspiré de celui en exer­ci­ce entre 1973 et 1990, avait promis de revenir sur cette réforme.

          Le jour­nal chilien El Mer­cu­rio souligne qu’il s’agit en out­re du prési­dent le mieux élu, et le plus jeune, de l’histoire du Chili. Dans le même jour­nal, José Anto­nio Kast a recon­nu sa défaite et félic­ité l’élu, promet­tant une oppo­si­tion con­struc­tive.

          Le quo­ti­di­en La Ter­cera livre six clés pour mieux analyser cette nette vic­toire, obtenue qui plus est avec une des meilleures par­tic­i­pa­tions de l’historie démoc­ra­tique du pays : l’arrivée d’une nou­velle généra­tion poli­tique ; l’excellent report de voix ; la dis­ci­pline répub­li­caine de ses adver­saires, qui ont recon­nu sa vic­toire aus­sitôt et sans la moin­dre con­tes­ta­tion ; la réus­site de Boric à réalis­er l’union des dif­férents par­tis et mou­ve­ments de gauche, excep­tion faite du mou­ve­ment de cen­tre-gauche «Con­certación» qui avait gou­verné après la dic­tature (emmené par Michelle Bachelet notam­ment) ; la néces­sité de trou­ver des sou­tiens de gou­verne­ment au sein d’un par­lement où la gauche reste net­te­ment minori­taire ; et naturelle­ment les prob­a­bles chausse-trappes que ne man­queront pas de pos­er les grands décideurs économiques, for­cé­ment très inqui­ets et dont on imag­ine facile­ment la décep­tion face à ce résul­tat.

          Con­traire­ment au pre­mier tour où les analy­ses avaient bril­lé par leur absence, cette fois la presse française s’est un peu réveil­lée pour au moins présen­ter ces résul­tats. Médi­a­part (arti­cle réservé aux abon­nés) par­le d’un «réveil anti-fas­ciste», tan­dis que France-info sur son site souligne que Boric a recueil­li les suf­frages non seule­ment des class­es défa­vorisées, mais égale­ment des class­es moyennes lésées par l’extrême pri­vati­sa­tion de beau­coup de ser­vices publics, comme la san­té, les retraites ou l’éducation. L’Est Répub­li­cain fait quant à lui le tour des réac­tions des hommes et femmes poli­tiques français de gauche, et de l’accent mis par la plu­part d’entre eux sur le car­ac­tère uni­taire de cette vic­toire, qui devrait par­ler à notre pro­pre gauche. Mais dans l’ensemble, les comptes-ren­dus de notre presse restent pour le moment pure­ment factuels : sup­posons que les analy­ses suiv­ront dans les prochains jours !

          Pour beau­coup de Chiliens, l’issue du scrutin représente un véri­ta­ble soulage­ment, tant la per­spec­tive d’un retour aux années noires de la dic­tature, portée par un can­di­dat qui ne cachait pas ses affinités avec A. Pinochet, était grande. Il est évi­dent que Kast a cristallisé con­tre lui bien au-delà des électeurs de gauche con­va­in­cus. Cela est très vis­i­ble par exem­ple dans le sud du pays (Patag­o­nie), où Kast l’avait assez large­ment emporté au pre­mier tour, et où il a mal­gré tout per­du le bal­lotage dans qua­tre régions.

          Les Chiliens, qui avaient approu­vé large­ment la nou­velle con­sti­tu­tion, ont donc été cohérents. Reste à savoir quelle marge de manœu­vre aura le nou­veau et très jeune (35 ans) prési­dent. Il va devoir affron­ter de grands défis, à peu près les mêmes d’ailleurs qu’avait dû affron­ter en son temps Sal­vador Allende, dernier prési­dent réelle­ment de gauche avant Boric. A savoir l’opposition des secteurs économiques et financiers, nour­ris depuis près de 50 ans à l’ultra libéral­isme de «L’école de Chica­go», celle des secteurs les plus con­ser­va­teurs de la société, nos­tal­giques de la dic­tature et encore assez nom­breux, mais aus­si celle d’une par­tie, la plus rad­i­cale, de la gauche chili­enne, celle-là même qui avait beau­coup con­tribué, par son jusqu’auboutisme, à la chute du leader de l’Alliance Pop­u­laire en 1973. Car pour gag­n­er, Boric a dû ten­dre la main à des secteurs poli­tique­ment plus mod­érés, voire cen­tristes, secteurs vers lesquels il devra égale­ment se tourn­er pour pou­voir gou­vern­er et faire pass­er les réformes prévues dans son pro­gramme. Ces con­ces­sions ne seront sans doute pas du goût de ses alliés les plus à gauche, même s’il inclut des com­mu­nistes dans son gou­verne­ment, comme il l’a annon­cé. Cela, Boric l’a déjà anticipé lors d’un débat précé­dent l’élection, dis­ant que «Nous allons avoir un par­lement pra­tique­ment à égal­ité, et cer­tains dis­ent que cela va créer une paralysie (…) Je le vois plus comme une oppor­tu­nité, en ce sens que nous avons le devoir de trou­ver des accords dans l’intérêt de tous les Chiliens». (La Ter­cera, «les six défis aux­quels Boric va devoir faire face»).

          Son pro­gramme vise en pri­or­ité à dimin­uer les iné­gal­ités dans un des (sinon LE) pays d’Amérique latine où elles sont les plus cri­antes, ain­si qu’à rompre avec des poli­tiques économiques qui ont fait du Chili un véri­ta­ble lab­o­ra­toire du libéral­isme le plus sauvage. Par­mi les grands axes, notons :

- Nou­veau sys­tème de sécu­rité sociale basé sur la sol­i­dar­ité.
— Aug­men­ta­tion du salaire min­i­mum jusqu’à 500 000 pesos (525€) en fin de man­dat, avec sou­tien pub­lic aux PME
— Réduc­tion du temps de tra­vail à 40 h par semaine.
— Impôt sur la for­tune, prélève­ment sur les béné­fices des com­pag­nies minières (notam­ment le cuiv­re), lutte con­tre l’évasion fis­cale.
— Diminu­tion du prix du loge­ment
— Refonte de la police
— Loi sur l’eau en tant que bien com­mun
— Loi de pro­tec­tion con­tre les vio­lences faites aux femmes.
— Développe­ment de l’emploi féminin.

          On peut facile­ment prévoir que le par­cours du nou­veau prési­dent ne se fera pas sur un chemin tapis­sé de ros­es. Parvien­dra-t-il à réus­sir là où tous ses prédécesseurs ont échoué, c’est-à-dire trans­former le Chili en un pays plus juste, plus démoc­ra­tique, plus mod­erne et plus indépen­dant des forces économiques et finan­cières extérieures ? Aura—t‑il suff­isam­ment d’amis pour con­tr­er l’inévitable cohorte de tous les enne­mis qui com­men­cent déjà à imag­in­er les moyens de le faire tomber ?

          Comme on est en Amérique du sud, et que dans cette par­tie du monde, les con­ser­va­teurs ont rarement la défaite sere­ine, par­i­ons que les pre­mières man­i­fes­ta­tions d’opposition ne devraient pas tarder à rem­plir les rues de San­ti­a­go. Espérons seule­ment que la société chili­enne sera suff­isam­ment forte pour main­tenir vaille que vaille le proces­sus démoc­ra­tique ouvert depuis main­tenant trente ans, et qui a jusqu’ici été respec­té par toutes les forces poli­tiques de droite comme de gauche. Et qu’on laisse une chance, enfin, à une véri­ta­ble alter­nance. En réal­ité, la balle n’est pas dans le camp de Boric, mais dans celle des plus con­ser­va­teurs.

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Lire ou relire égale­ment l’ar­ti­cle sur le pre­mier tour : Le Pinochet nou­veau est arrivé

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¡Feliz Navi­dad a todos!

(Ben oui, hein, là-bas, c’est l’été !)

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