Sept ans de dictature : et après ?

Les élec­tions de 1983 ont porté au pou­voir le cen­triste Raúl Alfon­sín. Il était à ce moment le prési­dent du par­ti UCR, Union Civique Rad­i­cale. Un des plus anciens par­tis du pays, puisque fondé en 1891, et qui avait don­né déjà plusieurs prési­dents à la République argen­tine.

Face au can­di­dat péro­niste Ita­lo Lud­er, don­né large­ment favori, Alfon­sín avait fait une cam­pagne basée sur la paix et la réc­on­cil­i­a­tion, avec de fréquents rap­pels à la con­sti­tu­tion. C’est sans doute ce qui lui val­ut une pop­u­lar­ité crois­sante en cours de cam­pagne, et de l’emporter finale­ment, con­tre les pronos­tics, avec 51 % des voix con­tre 40 aux péro­nistes.

Raúl Alfon­sín, lors de son intro­n­i­sa­tion en 1983

C’est donc à Alfon­sín qu’échut la lourde tâche de sol­der les comptes de la dic­tature. Et immé­di­ate­ment, il se trou­va pris entre deux feux d’égale inten­sité. D’un côté, des mil­i­taires qui jugeaient avoir agi pour le bien de la nation, et avoir au bout du compte, vain­cu la sub­ver­sion et ren­du un pays en ordre, et qui n’étaient pas prêts à accepter de devoir ren­dre des comptes. De l’autre, les innom­brables vic­times de la répres­sion récla­mant jus­tice.

Ces derniers pou­vaient compter sur le sou­tien d’une majorité écras­ante de la pop­u­la­tion, révoltée par la réal­ité des crimes com­mis par les mil­i­taires. Mais ceux-ci con­sti­tu­aient tou­jours une men­ace : les con­fron­ter trop directe­ment expo­sait au risque d’un nou­veau coup d’état. C’est ce qui se passera d’ailleurs en 1987, lorsqu’un groupe, surnom­mé les cara­p­in­tadas (les vis­ages peints, car ils s’étaient recou­verts les fig­ures de tein­ture de cam­ou­flage), ten­ta de ren­vers­er le gou­verne­ment.

Cara­p­in­tadas entourant le prési­dent Alfon­sín

Pour répon­dre au défi posé, Alfon­sín créa d’abord une com­mis­sion, présidé par l’écrivain Ernesto Saba­to, chargé d’enquêter sur les crimes de la dic­tature et de rédi­ger un rap­port don­nant une base légale aux éventuelles pour­suite des respon­s­ables de la répres­sion. Ce rap­port, inti­t­ulé “Nun­ca más” (plus jamais ça) sera pub­lié en sep­tem­bre 1984. Il attestera de la dis­pari­tion de 8961 per­son­nes (tout en pré­cisant que ce chiffre ne prend en compte que les dis­pari­tion attestées, et que celles-ci peu­vent être plus nom­breuses), et réu­ni­ra les témoignages de cen­taines de vic­times.

Cou­ver­ture du rap­port “Nun­ca más”

Puis il signa deux décrets ordon­nant les pour­suites d’une part con­tre sept chefs de la guéril­la péro­niste et d’autre part con­tre neuf des prin­ci­paux mem­bres de l’État major mil­i­taire au pou­voir entre 1976 et 1983.

La con­damna­tion de ces chefs mil­i­taires, pour cer­tains à la prison à vie, entraina, nous l’avons vu, la réac­tion des Cara­p­in­tadas. Ces mil­i­taires se soulevèrent en févri­er 1987, afin d’exiger du gou­verne­ment une loi amnis­tiant les con­damnés, et menaçant d’intervenir par la force s’ils n’étaient pas sat­is­faits. Une par­tie non nég­lige­able de la pop­u­la­tion sor­tit alors man­i­fester son sou­tien au gou­verne­ment et à la démoc­ra­tie. Néan­moins, le coup avait porté. Le 23 mars, Alfon­sín fit un dis­cours au cours duquel, s’il s’en pre­nait aux “nazis de tou­jours”, il annonçait cepen­dant un pro­jet de loi dégageant la respon­s­abil­ité de “ceux qui avaient com­mis des crimes con­tre l’humanité, mais l’avaient fait dans de telles cir­con­stances qu’on pou­vait par­ler alors de coerci­tion”. En somme, qui n’avaient fait qu’obéir à des ordres. Une loi qu’on appellera de “l’obéissance due”. (Obe­di­en­cia debi­da)

Par­al­lèle­ment, une autre loi sera pro­mul­gué en 1986, dans une autre ten­ta­tive de paci­fi­er les rela­tions avec l’armée : celle du “point final”. Elle stip­ule quant à elle que “seront défini­tive­ment élar­gis tous ceux qui, accusés du délit de dis­pari­tion de per­son­nes n’auront pas été cités à com­para­itre dans les soix­ante jours suiv­ant la pro­mul­ga­tion de la loi”. Un délai qui sera rac­cour­ci ensuite à trente jours, au bout desquels aucune plainte ne pour­rait plus être prise en compte. Ce qui per­me­t­tra à de nom­breux crim­inels d’échapper à tout procès. Cette loi sera d’ailleurs abrogé en 2003, par le prési­dent péro­niste Nestor Kirch­n­er, rou­vrant ain­si la pos­si­bil­ité de juger les mil­i­taires accusés de crimes. Ce qui sera le cas, donc avec vingt ans de retard, et par­fois davan­tage.

On le voit, toute la dif­fi­culté pour le pre­mier prési­dent post-dic­tature con­sis­tait à lou­voy­er entre deux attentes con­traires. Entre impunité et désir de jus­tice. Et cet entre-deux qui, comme de juste, ne sat­is­fai­sait per­son­ne, fut une des caus­es de sa chute. Mal­gré l’incontestable réus­site de son man­dat, tant au plan poli­tique et social que diplo­ma­tique, et une non moins incon­testable con­sol­i­da­tion de la démoc­ra­tie, encore en vie cinquante ans après, il fut con­traint d’avancer les élec­tions. Il devait ren­dre son man­dat en décem­bre 1989, il provo­qua de nou­velles élec­tions en mai.

Les Argentins portèrent au pou­voir celui qui, de mon point de vue, reste à ce jour l’un des pires prési­dents argentins de l’histoire : Car­los Men­em. Avec celui-là, les mil­i­taires purent respir­er : pen­dant dix ans – car ce bon Men­em sera non seule­ment élu, mais réélu, en dépit d’une poli­tique ultra-libérale totale­ment cor­rompue et au ser­vice des grands indus­triels et de la finance – ils n’eurent plus rien à crain­dre de la jus­tice de leur pays.

Car­los Men­em, prési­dent argentin de 1989 à 1999

Tout changea de nou­veau en 2003, avec l’arrivée au pou­voir de Nestor Kirch­n­er. Celui-ci, un péro­niste de gauche (Men­em était lui aus­si péro­niste, mais de droite. Oui, ne cherchez pas, c’est très com­pliqué, le péro­nisme. Perón ne se voy­ait-il pas comme le grand “glob­al­isa­teur”, celui qui réu­nis­sait sous son aile pater­nelle tous les mou­ve­ments à la fois ?) celui-ci dis­ais-je, réac­tivera les procès con­tre les mil­i­taires, en abro­geant les lois du Point final et de l’obéissance due (On notera à ce pro­pos qu’Alfonsín, alors député de la Nation, votera pour l’abrogation de ses pro­pres lois !).

Nestor Kirch­n­er, prési­dent de 2003 à 2007

Fin de l’épisode ? Jorge Rafael Videla, le pre­mier dic­ta­teur, mour­ra en prison, en mai 2013. Per­suadé d’avoir été injuste­ment con­damné, lui qui avait sauvé la patrie du com­mu­nisme. Eduar­do Massera, con­damné à per­pé­tu­ité en 1985, fut gracié par Men­em et libéré en 1990. En 2005, rejugé, il fut déclaré atteint de démence et les charges furent aban­don­nées. Rober­to Vio­la, qui avait rem­placé Videla en 1981, con­damné en 1985 à 17 ans de prison, a été gracié par Men­em en 1990, et est décédé en 1994. Ramón Agosti, le troisième lar­ron du coupé d’état, con­damné à 4 ans et six mois, est l’un des seuls mil­i­taires à avoir purgé toute sa peine. Il est mort à l’hôpital en 1997. D’autres mil­i­taires, graciés par Men­em, seront rat­trapés par la jus­tice sur le tard, au cours des douze années de man­dat des époux Kirch­n­er.

Mais aujourd’hui, avec l’arrivée au pou­voir de l’ultra-libéral et extrémiste de droite Javier Milei, un cer­tain révi­sion­nisme sem­ble à l’œuvre. La vice-prési­dente, Vic­to­ria Vil­laruel, est elle-même la fille d’un lieu­tenant-colonel qui a par­ticipé à l’operación Inde­pen­den­cia (voir le pre­mier arti­cle de cette série de trois) et aux actions des Cara­p­in­tadas (voir ci-dessus), et nièce d’un autre mil­i­taire con­damné en 2015 lors du procès con­tre des cadres du cen­tre de déten­tion « Vesubio ».

Bien enten­du, dif­fi­cile de porter un dis­cours réha­bil­i­tant ouverte­ment et totale­ment la dic­tature. Le biais choisi est donc le rééquili­brage. A savoir, met­tre sur un plan d’égalité les atten­tats com­mis par les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires – qui ont, c’est indé­ni­able, faits de nom­breuses vic­times – et la répres­sion d’état menée par les gou­verne­ments mil­i­taires. Autrement dit, remet­tre au goût du jour la théorie dite des deux démons, qui avait été mise en avant pour jus­ti­fi­er les lois d’amnistie. Une des pre­mières mesures de Vico­tria Vil­laru­el aura été d’ailleurs de remet­tre les mil­i­taires con­damnés en lib­erté con­di­tion­nelle, et plusieurs députés miléistes provo­queront une polémique en allant leur ren­dre vis­ite en prison peu de temps après leur élec­tion.

Cette année, à l’occasion des cinquante ans de la dic­tature, la prési­dence a fait pub­li­er une vidéo par­ti­c­ulière­ment ten­dan­cieuse, de mon point de vue. On y voit notam­ment une femme qui se présente comme une des nom­breux enfants « volés » à leurs mères empris­on­nées pen­dant la dic­tature, et remis à des familles de mil­i­taires. Elle ne réfute pas le fait d’avoir des par­ents biologiques dis­tincts de ceux qui l’ont élevée – elle les con­nait, d’ailleurs –, mais défend ces derniers, qu’elle con­sid­ère comme ses seuls vrais par­ents, cri­ti­quant sévère­ment, en out­re, un pré­ten­du har­cèle­ment de la part de l’association des Mères de la plaza de Mayo pour l’arracher à ses par­ents adop­tifs. Manière de mon­tr­er, au bout du compte, que les enlève­ments d’enfants ont don­né lieu à de belles his­toires !

Les lieux de mémoire, comme le musée de l’ES­MA, sont égale­ment men­acés, car jugés trop poli­tisés. On se doute dans quel sens est jugée cette pré­ten­due poli­ti­sa­tion : raviv­er le sou­venir de la dic­tature est con­sid­éré comme une prise de posi­tion poli­tique. De gauche, bien enten­du. Alors on coupe les sub­ven­tions, on réduit le per­son­nel, et on dilue les thé­ma­tiques dans des grands con­cepts globaux, à l’intérieur desquels la répres­sion mil­i­taire n’est plus qu’un détail de l’histoire, comme dis­ait un homme poli­tique bien de chez nous qui n’aurait pas détoné dans l’Argentine des années soix­ante-dix.

Hélas, cette ten­dance au révi­sion­nisme his­torique est une con­stante, en toutes épo­ques et tous lieux. Au bout de plusieurs décen­nies, la mémoire tend à s’effacer, ou à se dégrad­er. Et alors on voit point­er leurs nez tous ceux qui met­tent à prof­it cet affaib­lisse­ment mémoriel pour réécrire l’histoire à leur manière. Et au prof­it d’idéologies nauséabon­des qui se refont alors une san­té. Les exem­ples four­mil­lent, y com­pris en Europe, avec l’inexorable mon­tée des mou­ve­ments néo-fas­cistes. Et l’Argentine hélas n’y échappe pas.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *