Revue de presse spéciale Maduro

Je suis allé faire un petit tour de la presse argen­tine, pour voir com­ment cela réagis­sait là-bas à l’arrestation du prési­dent vénézuélien par les forces d’intervention éta­suni­ennes.

Comme de juste dans un pays où la presse est très clivée, les réac­tions dépen­dent de la ten­dance poli­tique du jour­nal qui en fait état.

Côté Página/12, jour­nal de gauche, Trump est «le grand envahisseur». Et même, si on se réfère au mon­tage rigo­lo reprenant une pho­to du célèbre film de Chap­lin, « le grand dic­ta­teur ».

Le quo­ti­di­en souligne les autres pro­jets dont le triste clown de la Mai­son-Blanche ne se cache même pas, le citant : Je ver­rais bien une inva­sion de la Colom­bie (…) il faut sûre­ment faire quelque chose du côté du Mex­ique (…) Cuba est sur le point de tomber. Plus, bien enten­du, ses vues sur le Groen­land.

Dans sa tri­bune, Luis Bruschtein souligne l’insécurité crois­sante pour le monde que fait courir cette inter­ven­tion mil­i­taire, pointant la mol­lesse de la réac­tion chi­noise et russe :

Il est évi­dent que la Russie et la Chine réprou­vent l’intervention mil­i­taire nord-améri­caine, mais ils ne bougeront pas le petit doigt parce qu’ils acceptent le fait que l’Amérique tout entière fasse par­tie de la zone d’influence des États-Unis. Et si tel est le cas, il est évi­dent égale­ment que l’Ukraine fait par­tie de la zone d’influence de la Russie, tout comme Taïwan celle de la Chine. Les grandes puis­sances mar­quent leur ter­ri­toire.

Mais il relève égale­ment l’échec de Trump en ce qui con­cerne la chute du régime chav­iste :

L’opération com­man­do pour enlever Maduro a été un suc­cès, de son point de vue. Mais comme les États-Unis ne pou­vaient se ris­quer à une inter­ven­tion directe au sol comme à Pana­ma, l’objectif était le change­ment de régime. L’arrestation de Maduro devait provo­quer des émeutes, des soulève­ments en cas­cade et la frac­ture des forces armées. Mais l’opposition menée par Maria Cori­na Macha­do ne pou­vait assur­er la moin­dre action dans ce sens.

Le quo­ti­di­en La Nación relève égale­ment cette incer­ti­tude quant à la survie ou non du régime actuel, soulig­nant en titre que «le plan des États-Unis pour « con­duire » le Venezuela reste pris dans un nuage de con­fu­sion». Et ce, remar­que le jour­nal con­ser­va­teur, d’autant plus que Trump lui-même a rejeté l’éventualité d’une prise de pou­voir par l’opposante prin­ci­pale et récent prix Nobel de la Paix, M.C. Macha­do. Il souligne égale­ment que le déman­tèle­ment du secteur de l’administration fédérale en charge des rela­tions extérieures fait qu’aujourd’hui, Trump dépend d’un petit nom­bre de fonc­tion­naires et de parte­naires com­mer­ci­aux de con­fi­ance.

Clar­in est le seul des trois quo­ti­di­ens de référence à faire état de trou­bles à Cara­cas depuis l’enlèvement du prési­dent. On aurait assisté dans le ciel de la cap­i­tale à des sur­vols de drones, ce qui aurait don­né lieu à une inter­ven­tion des forces armées pour les détru­ire. Mais l’origine de ces drones n’est pas pré­cisée. Cer­tains témoins auraient égale­ment aperçu des con­vois moto­cy­clistes et des camions mil­i­taires cir­cu­lant en ville, et des témoins auraient été fer­me­ment priés de ren­tr­er chez eux. Des explo­sions et des tirs auraient été enten­dus dans les envi­rons du palais prési­den­tiel. Mais ces infor­ma­tions restent au con­di­tion­nel, même si le quo­ti­di­en pro­duit quelques vidéos ama­teurs.

Le quo­ti­di­en fait état égale­ment de la mort de 80 per­son­nes durant l’opération, dont 32 cubains affec­tés à la pro­tec­tion du prési­dent vénézuélien.

Dans l’ensemble, la presse argen­tine est pour l’instant dans l’expectative. Le prési­dent argentin, bien enten­du, a aus­sitôt félic­ité son homo­logue Éta­sunien, mais ce n’est une sur­prise pour per­son­ne. Ce qui prime, tout comme chez nous, c’est la stupé­fac­tion et les ques­tions sur la légal­ité de l’opération. Une légal­ité qui devrait, selon La Nación, provo­quer un très long et acharné débat en pro­logue au futur procès de Maduro :

L’arrestation d’un chef d’état – au cours de ce qui restera comme un des actes les plus auda­cieux du sec­ond man­dat de Trump – représente un véri­ta­ble défi tant pour l’accusation que pour la défense, et selon les experts les deux par­ties pour­raient débat­tre pen­dant des années sur la légal­ité de cette arresta­tion et des charges imputées à Maduro avant qu’on puisse le juger. L’arrestation a généré un débat intense aux États-Unis quant à sa légal­ité.

La légal­ité, et l’énorme séisme que représente cette action pour le droit inter­na­tion­al, que Trump vient de fouler aux pieds. Comme le souligne le cor­re­spon­dant à Moscou de La Nación :

La cap­ture du leader vénézuélien prive le prési­dent russe d’un allié et pour­rait aug­menter la main­mise du prési­dent éta­sunien sur le secteur pétroli­er, mais Moscou est atten­tif aux pos­si­bles avan­tages qui pour­raient dériv­er de la divi­sion du monde en sphères d’influence du leader nord-améri­cain.

Et en effet, Trump vient de faire vol­er en éclat ce qui restait du frag­ile équili­bre assuré par les règles régis­sant les rela­tions inter­na­tionales. Au prof­it d’un nou­v­el ordre mon­di­al : celui des plus forts. Comme il le répète à l’envi à pro­pos du Groen­land : j’en ai besoin, donc j’ai le droit de le pren­dre. Un point de bas­cule qui nous ren­voie des siè­cles en arrière, lorsque les Empires se dis­putaient des ter­ri­toires loin­tains, et que pré­valait la loi des plus forts.

Dif­fi­cile de ne pas y voir un retour en force du colo­nial­isme. Aux États-Unis le con­trôle de tout le con­ti­nent améri­cain, à La Russie celui de l’Europe, à la Chine celui de l’Asie. Ils se parta­gent déjà l’Afrique. On peut facile­ment sup­pos­er en tout cas que telle est la vision qu’en ont les nou­veaux grands dic­ta­teurs mon­di­aux que sont Trump, Pou­tine et Xi Jin Ping.

Et pen­dant ce temps, nos braves dirigeants Européens nous livrent un spec­ta­cle qui fait hésiter entre l’abattement et la franche mar­rade. Tétanisés, divisés, sans voix. Not’ bon prési­dent n’a même pas été fichu de pren­dre une posi­tion cohérente, et sem­ble en être encore à bégay­er un dis­cours hési­tant entre la soumis­sion au fait accom­pli et, tout de même, un poil de dig­nité.

Maduro était devenu un dic­ta­teur comme tous les autres : par faib­lesse et incom­pé­tence. Il a ruiné son pays, inca­pable de faire fruc­ti­fi­er une manne pétrolière pour­tant la plus pro­lifique du monde. Totale­ment inca­pable de porter un cos­tume bien trop grand pour lui, il s’est entouré de cor­rom­pus qui ont pil­lé les pour­tant mai­gres ressources de l’état, en affamant le peu­ple. En rép­ri­mant toute oppo­si­tion, il l’a rad­i­cal­isée et offerte sur un plateau aux pires idéo­logues ultra-libéraux. Main­tenant si le régime tombe, c’est l’extrême-droite la plus dure qui pren­dra le pou­voir, avec l’aval du clown aux cheveux orange. Parce que prix Nobel ou pas, Maria Cori­na Macha­do est (enfin, était, jusqu’à ce qu’il la répudie, prob­a­ble­ment par jalousie !) du même bord que Trump ou Milei. Une sim­ple mar­i­on­nette de bien plus puis­sants qu’elle.

Depuis quelques jours, le monde est devenu une jun­gle, dom­inée par seule­ment trois lions. On peut se ras­sur­er comme on peut : ceux-là ne se fer­ont pas la guerre, se con­tentant de se partager le monde. Reste à savoir ce qu’ils en fer­ont, du monde.

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PS. Sur la fin du droit inter­na­tion­al con­sacrée par l’in­ter­ven­tion trumpi­enne, je vous recom­mande cet excel­lent arti­cle de Romain Ruiz, sur le site de Blast. En accès libre.

 

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