Maradona

          Sidéra­tion en Argen­tine. Un dieu qui jusque là était vivant, ou à peu près, est mort. A 60 ans. Pile le même âge que son ancien ami Nestor Kirch­n­er, l’ancien prési­dent. Pile dix ans après. Et pile le même jour (mais qua­tre ans plus tard) que son autre ancien ami Fidel Cas­tro. Maradona a tou­jours eu le don de savoir bien tomber. A une semaine près, son but de la main con­tre l’Angleterre en quarts de finale de la coupe du monde 1986 (22 juin) venait mar­quer la fière vengeance de l’humiliation subie qua­tre ans plus tôt lors de la guerre des Mal­ouines. (14 juin 1982)

          L’Argentine est en larmes. L’Argentine toute entière. On a beau chercher, fouiller la presse de ce jeu­di 26 novem­bre, pas de voix dis­cor­dante. De toute façon, comme dit Clarín, ce n’est pas seule­ment l’Argentine qui chiale le héros trop tôt dis­paru, mais le monde entier. Clarín a rai­son, d’ailleurs : depuis hier soir, nos radios et télés nationales, en France, tour­nent en boucle. Pour le Parisien, c’était une rock star avec un bal­lon. Pour L’Equipe, « L’Argentine pleure son Dieu » (avec majus­cule). Libéra­tion reprend car­ré­ment une for­mule niet­zschéenne : « Ain­si jouait Maradona ». France info y va elle aus­si de son « Dieu du foot ». Et ain­si de suite. Un dieu. Ben oui, hein, la main qui lui a servi à bat­tre les Anglais en 1986 n’était pas vrai­ment la sienne, mais celle de Dieu. Maradona était donc Dieu. Per­son­nifié. Pelé, lui, qui n’a pas la chance d’être mort, n’aura jamais eu que le titre de roi. Mes­si, comme son nom l’indique, ne sera jamais qu’un représen­tant de Dieu, Beck­en­bauer restera Kaiser et Johan Cruyff devra à jamais se con­tenter du mod­este titre de « Prince d’Amsterdam ».

          Remar­quez, Dieu, c’est mieux que saint. Parce que c’est bien le para­doxe, avec Maradona. Si on ne lui mégote pas son titre divin, décerné à la qua­si una­nim­ité du monde entier, donc, (et quand on dit qua­si, c’est pour se don­ner une dernière illu­sion de crédi­bil­ité néan­moins tout à fait dis­pens­able dans ce cas), il y aurait sans doute un poil moins de monde pour lui accorder la sanc­ti­fi­ca­tion. Faut vrai­ment être un foot­balleur pour mérit­er ain­si l’appellation de Dieu, mais pas celle de saint. Surtout dans un pays aus­si catholique que l’Argentine.

          Catholique, Maradona l’était sans nul doute, mais pas for­cé­ment au sens ortho­doxe du terme. Mais comme à tout bon catholique, même non con­fessé, on lui accorde tous les par­dons du monde. Comme dit l’excellent Rober­to Fonta­nar­rosa, célèbre écrivain et dessi­na­teur de BD, cité par La Nación, « Je me fiche de ce que Maradona a fait de sa vie, ce qui compte, c’est ce qu’il a fait de la mienne ». Quand un type sus­cite un tel amour, même de la part d’un homme aus­si posé, intel­li­gent et caus­tique que Rober­to Fonta­nar­rosa[1], au point de faire oubli­er tous ses côtés obscurs, on ne peut que soulever son cha­peau au pas­sage du cer­cueil. Maradona fait donc par­tie de ces gens qui, comme dis­ait un sup­port­er de Trump, « peu­vent abat­tre un type au hasard dans la rue sans per­dre une once de pop­u­lar­ité ». Maradona restera à tout jamais au-dessus de toute avanie. La Nación et Clarín, tout à leur célébra­tion, passent en chœur au-dessus des liens de l’idole avec le gue­varisme, le cas­trisme, le chav­isme, le madurisme, tout ce que ces jour­naux vom­is­sent pour­tant à longueur de colonnes. Les sup­port­ers de gauche vous insul­tent si vous osez men­tion­ner ses autres liens, bien dif­férents, avec la mafia cal­abraise, du temps de sa splen­deur napoli­taine. De toute façon, ce ne sont pas les hommes qui peu­vent s’arroger le droit de par­don­ner à un dieu, n’est-ce pas ?

          Ce déchaine­ment d’idolâtrie, on l’aura com­pris, nous laisse un tan­ti­net pan­tois. Il en dit long sur ce que sont dev­enues nos sociétés, quand la mort d’un type dont le tal­ent con­sis­tait à jon­gler avec un bal­lon et défray­er la chronique pen­dant et après sa glo­rieuse car­rière par ses frasques et ses divers­es addic­tions devient un événe­ment plané­taire, et que son nom devient celui d’une nou­velle divinité uni­verselle.

          Une amie vient de nous envoy­er le son du dis­cours d’une cer­taine Mar­gari­ta Pécaros. Une Cubaine. A Cuba aus­si, la mort du dieu du foot est un séisme pop­u­laire. Emportée par son lyrisme, Mar­gari­ta en vient à espér­er que Maradon­na et Dieu, en frères jumeaux enfin réu­nis, vont pou­voir désor­mais taper le bal­lon ensem­ble. Pourvu qu’un tir trop puis­sant, ou un drib­ble trop appuyé, ne réveille pas nos valeureux morts ordi­naires de leur bien­heureux som­meil.

[1] Auteur notam­ment de l’excellente chronique « Uno nun­ca sabe », chez Plan­e­ta.

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