L’espagnol, une langue de sous-développés?

Tol­lé unanime dans tous les pays dont l’espagnol est la langue prin­ci­pale. Il y a peu, le réal­isa­teur français mul­ti récom­pen­sé du film « Emil­ia Perez », a qual­i­fié cette langue – dans la revue cul­turelle en ligne Kon­bi­ni – de «langue de pays émer­gents, de pays mod­estes, de pau­vres et de migrants». (Voir ici, à 3’40)

Jacques Audi­ard — 2017

Des mots pour le moins mal­adroits et offen­sants, surtout de la part de quelqu’un qui par ailleurs ne par­le pas un mot d’espagnol. Les répliques ne se sont pas fait atten­dre.

La lin­guiste Argen­tine Ali­cia Zor­ril­la dans le quo­ti­di­en La Nación :

L’affirmation du réal­isa­teur Jacques Audi­ard démon­tre qu’il ne con­nait mal­heureuse­ment rien à la langue espag­nole. Il n’existe aucune langue supérieure à une autre, il n’y a pas de langue de pau­vres ou de langue de rich­es. La seule supéri­or­ité réside en l’usage qu’en font les per­son­nes qui s’en ser­vent, qui pensent avant de par­ler et qui quand ils par­lent, le font en con­science, pour con­stru­ire un monde meilleur du point de vue spir­ituel, éthique et matériel.

Dans le même quo­ti­di­en, le philosophe San­ti­a­go Kovadloff, lui aus­si mem­bre de l’Académie argen­tine des Let­tres, se place d’un point de vue moral :

Le ressen­ti­ment est mau­vais con­seiller. (…) Devri­ons-nous en con­clure pour notre part que, à la lumière de son étroitesse con­ceptuelle, le français est un lan­gage pau­vre ? La mis­ère intel­lectuelle doit être com­bat­tue dans toutes les langues. C’est le résul­tat d’un préjugé, lui-même issu d’un ressen­ti­ment per­son­nel. Si Octavio Paz (écrivain mex­i­cain — NDLA) vivait encore, il dirait à Audi­ard qu’il s’est irrémé­di­a­ble­ment per­du dans le labyrinthe de sa soli­tude. (Voir «Le labyrinthe de la soli­tude», livre de cet auteur écrit en 1950 — NDLA).

Bien d’autres com­men­taires, moins nuancés, pointent l’ignorance crasse du réal­isa­teur français. Beau­coup font remar­quer qu’à ce compte-là, on peut égale­ment con­sid­ér­er le français (dont les locu­teurs, selon une étude de l’Organisation inter­na­tionale de la fran­coph­o­nie, habitent à 85% en Afrique), et même l’anglais, langue offi­cielle de 25 pays africains, comme des langues de pays émer­gents !

Par ailleurs, le film de Jacques Audi­ard (13 nom­i­na­tions aux Oscars, quand même), a été vive­ment cri­tiqué au Mex­ique, où des écrivains comme Mar­i­ana Enriquez ou Paul Pre­ci­a­do, cités par le quo­ti­di­en en ligne Infobae, l’ont qual­i­fié de «gros amal­game de trans­pho­bie et de racisme», et où nom­bre de spec­ta­teurs ont été choqués par la vision triv­iale et super­fi­cielle qu’il donne du nar­co­traf­ic et des fémini­cides, un véri­ta­ble fléau au Mex­ique.

Sans par­ler naturelle­ment du choix des acteurs, dont une seule est véri­ta­ble­ment mex­i­caine. Pour­tant, Audi­ard a tenu à tourn­er son film en espag­nol. Résul­tat : le car­ac­tère mex­i­cain de l’idiome util­isé est com­plète­ment absent, les acteurs ne le pos­sé­dant pas et devant donc chercher à l’imiter, ren­dant la bande-son par­fois à la lim­ite du ridicule. (L’actrice prin­ci­pale, Sele­na Gomez, ne le par­le pas, et a dû en appren­dre les bases avant le tour­nage !)

Le film est jugé par toute une par­tie de la com­mu­nauté lati­no «clas­siste et irre­spon­s­able», s’appropriant la cul­ture mex­i­caine de façon pure­ment colo­niale, en en don­nant une vision européo-cen­trée.

Je n’ai pas vu ce film, je me garderais donc bien d’émettre une opin­ion per­son­nelle à ce sujet. Audi­ard a voulu faire une comédie musi­cale, a tenu à la faire en espag­nol (une langue qu’il adore, dit-il), et a recon­nu qu’il n’avait pas vrai­ment étudié la ques­tion avant de faire son film. Il dit égale­ment :

Si je dois choisir entre l’histoire et la légende, je préfère écrire la légende. Ce que je veux dire c’est qu’à par­tir du moment où tu te situes dans une forme qui serait l’opéra, on n’est pas dans un sys­tème de réal­isme. (Cité par le jour­nal de ciné­ma «Pre­mière»)

Alors, l’espagnol, une langue de sous-dévelop­pés ? Il est par­lé par 600 mil­lions de per­son­nes dans le monde, selon l’Institut Cer­vantes. Le français, lui, a 343 mil­lions de locu­teurs. Les deux comptent des richess­es lit­téraires, intel­lectuelles, sci­en­tifiques, large­ment recon­nues. Même si on fait crédit à Audi­ard d’avoir lâché sa phrase sans trop réfléchir, on con­vien­dra qu’elle est pour le moins stu­pide et sans fonde­ment. Comme le dis­ait Ali­cia Zor­ril­la ci-dessus, il n’y a pas de langues supérieures. Mais des mil­liers de façons dif­férentes d’appréhender, de penser et de décrire le monde qui nous entoure. Qui sont issues de l’environnement, de la cul­ture et de l’histoire de cha­cune. Cer­taine­ment pas de la richesse pure­ment matérielle de leurs locu­teurs.

Tout ceci n’a évidem­ment pas grande impor­tance. Je veux dire, ce que pense un réal­isa­teur français sur un sujet qu’il ne maitrise en rien mieux que nous. Néan­moins, ce qui énerve un peu, dans ce cas, c’est l’éternelle arro­gance dont con­tin­u­ent de faire preuve cer­tains de nos conci­toyens, et qui nous vaut une assez belle répu­ta­tion de pré­ten­tion et de suff­i­sance dans le monde entier. Qu’Audiard, sans nul doute, tenait à ne pas écorner !!

*

Petit ajout qui n’a rien à voir.

Hier à Buenos Aires et dans toutes les cap­i­tales de province ont eu lieu des man­i­fes­ta­tions mon­stres de protes­ta­tion con­tre les pro­pos homo­phobes, sex­istes, racistes, tenus par le prési­dent Milei au forum économique de Davos, en Suisse (Où se retrou­ve chaque année tout ce que le monde compte de patrons de multi­na­tionales, de ban­quiers, de respon­s­ables poli­tiques libéraux, etc…). Voir ici, et en pho­tos.

L’Argentine bouge encore, mal­gré l’étau puis­sant qui lui serre le cou depuis l’arrivée au pou­voir du dingue à la tronçon­neuse. Il y a même eu des man­i­fs dans des cap­i­tales européennes, devant les ambas­sades d’Argentine. Comme le souligne Luis Bruschtein dans son arti­cle de Página/12 d’aujourd’hui, si le slo­gan de Milei pen­dant la cam­pagne était «Vive la lib­erté, bor­del !», les man­i­fes­tants d’hier lui ont répon­du : «la lib­erté, oui, mais la vraie !».

Tout n’est peut-être pas per­du…

(Je vous invite vrai­ment à lire l’article de Bruschtein. Il n’est pas très long, et il est pos­si­ble d’utiliser un tra­duc­teur. Il en vaut la peine).

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