L’Argentine, refuge de nazis en fuite ?

Comme sur à peu près tous les sujets un peu poli­tiques, il est extrême­ment dif­fi­cile de trou­ver une doc­u­men­ta­tion un tant soit peu objec­tive en faisant des recherch­es dans le matéri­au essen­tielle­ment argentin.

En Argen­tine, on est péro­niste, ou antipéro­niste. Et cela con­di­tionne dras­tique­ment l’orientation de toute recherche. Alors on imag­ine que sur un sujet aus­si déli­cat que l’accueil des anciens nazis, la règle ne souf­fre pas d’exception. Pour les uns, Juan Perón était un phi­lo-nazi, pour les autres, seule­ment un oppor­tuniste, tout aus­si prag­ma­tique finale­ment que les Etat­suniens à ce sujet.

Il faut donc faire le tri, et bien savoir d’où par­lent les auteurs. Et aller voir aus­si du côté de chercheurs plus neu­tres, essen­tielle­ment européens.

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Le lien des mil­i­taires argentins avec l’armée alle­mande est très antérieur à la deux­ième guerre mon­di­ale. Dès le XIXème siè­cle, les Argentins sont fascinés par la qual­ité de l’armée prussi­enne, avec laque­lle ils tis­sent des liens forts, autant en ce qui con­cerne l’étude des méth­odes de guerre que le com­merce d’armement. Après la guerre de 1870, «l’Allemagne se voit con­fi­er, pour l’essentiel, la for­ma­tion des officiers d’Etat-major» (Alain Rouquié — 1977). Cette influ­ence ira gran­dis­sante : «Sous la prési­dence de Manuel Quin­tana – 1904–1906 – le général Enrique Godoy, min­istre de la Guerre, favorise de manière déter­minée l’influence alle­mande» (Rouquié, op.cit.).

Ce lien per­du­ra jusqu’à la sec­onde guerre mon­di­ale. Lors de l’arrivée au pou­voir des nazis, en 1933, ce sont des mil­i­taires qui gou­ver­nent l’Argentine. En 1932, le général Agustín Pedro Jus­to a suc­cédé au général José Felix Uribu­ru. Il sera lui-même rem­placé par un civ­il démoc­ra­tique­ment élu en 1938, Rober­to Ortiz, mais ce gou­verne­ment sera ren­ver­sé en 1943 par un coup d’état mil­i­taire.

C’est alors l’époque du G.O.U. Ce «grupo de ofi­ciales unidos», ou «grupo de obra de unifi­cación», selon les ver­sions, est un groupe­ment d’officiers supérieurs fondé, entre autres, par l’alors Lieu­tenant-Colonel Juan Perón, sur deux piliers prin­ci­paux : l’anticommunisme et la neu­tral­ité dans la guerre mon­di­ale en cours. Ceci pour résumer à grands traits.

Juan Perón est revenu très impres­sion­né d’un voy­age à Rome, avant-guerre. Il admire le fas­cisme de Mus­soli­ni et le con­cept de révo­lu­tion nationale qui fait pen­dant à la révo­lu­tion bolchévique. Dans le même temps, les nazis éten­dent leur influ­ence sur l’ensemble de l’Amérique latine :

«Une offen­sive de pro­pa­gande et d’influence de grande ampleur des nazis s’organisa en effet en Argen­tine depuis le début du mou­ve­ment alle­mand dans les années 1920 et bien plus encore à par­tir des années 1930. Par dif­férents inter­mé­di­aires le régime hitlérien a soutenu finan­cière­ment des per­son­nal­ités poli­tiques et des organ­i­sa­tions de dif­férentes natures sus­cep­ti­bles de favoris­er l’emprise du nazisme en Amérique latine. Ain­si, “en 1938, on pou­vait dénom­br­er en Argen­tine 176 écoles alle­man­des regroupant 13.200 étu­di­ants” au sein desquels la pro­pa­gande nazie cir­cu­lait large­ment.» (Renée Fregosi — 2018)

Les mil­i­taires du G.O.U. pren­nent donc le pou­voir par la force en 1943. Après une suc­ces­sion de trois généraux en trois ans, Juan Perón est démoc­ra­tique­ment élu prési­dent de la République en 1946. Entre temps, l’Argentine a fini par se résoudre à déclar­er la guerre à l’Allemagne, autant sous la pres­sion des États-Unis que pour vol­er au sec­ours de la vic­toire.

Le nazisme vain­cu, et jugé à Nurem­berg, l’Argentine tourne la page. Mais on n’efface pas ain­si d’un trait de plume presque un siè­cle de com­pagnon­nage avec l’Allemagne. Les liens restent forts dans un pays gou­verné par un général très pop­u­laire, mais aux méth­odes calquées sur les régimes autori­taires. Selon Franck Gar­be­ly, un mil­liar­daire Alle­mand, Lud­wig Freude, a con­tribué finan­cière­ment à la cam­pagne élec­torale de Perón en 1946. (Franck Gar­be­ly — 2003). Or, c’est ce même Freude que les États-Unis soupçon­naient d’avoir escamoté l’essentiel de la for­tune accu­mulée par les nazis, et qui n’a jamais été retrou­vée.

Ce qui per­met à cer­tains, assez nom­breux, de point­er un intérêt financier dans l’aide apportée par Perón aux nazis après-guerre. C’est la thèse de l’universitaire française Renée Fregosi : Perón aurait prof­ité de « l’or nazi ». Aucune preuve formelle ne vient cor­ro­bor­er cette ver­sion, comme l’admet elle-même l’auteure. (Fregosi, op.cit, p.9). Mais le mouil­lage de sous-marins alle­mands dans le port de Mar del Pla­ta en juil­let, puis en août 1945, laisse penser qu’ils ne sont pas venus à vide. Or, on pense égale­ment qu’ils trans­portaient quelques dig­ni­taires du régime, comme Mar­tin Bor­mann ou Hein­rich Müller. Par ailleurs, des mou­ve­ments de fonds en prove­nance de Suisse – pays vis­ité par Eva Perón en 1947 – ont été relevés à la fois pen­dant la guerre et après, au prof­it de ban­ques argen­tines.

Perón aurait donc eu un triple intérêt à accueil­lir les nazis en fuite : aider des vieux amis en détresse, en tir­er un béné­fice pécu­ni­aire, et prof­iter des com­pé­tences de mil­i­taires ou de civils expéri­men­tés. En ce qui con­cerne ce dernier point d’ailleurs, on fera remar­quer que les États-Unis n’ont pas été les derniers à «recueil­lir» d’anciens experts nazis. Le plus emblé­ma­tique étant cer­taine­ment Wern­er Von Braun, qui avait mis au point les V2 alle­mands pen­dant la guerre, puis est devenu respon­s­able du développe­ment du pro­gramme Sat­urn améri­cain, qui con­duira au lance­ment d’Apollo 11 et à l’exploration de la Lune.

L’immigration nazie en Argen­tine n’a donc rien d’une légende. Sous la prési­dence de Juan Perón (1946–1955), ils furent nom­breux à trou­ver un abri sûr dans le cône sud. Cer­tains fonderont même des colonies entières, comme c’est le cas dans la région patag­o­ni­enne de Bar­iloche, dont les villes et vil­lages rap­pel­lent furieuse­ment l’architecture autrichi­enne ou bavaroise.

Place cen­trale de Bar­iloche

Par­mi les «grands noms» de ces nazis généreuse­ment recueil­lis, citons pêle-mêle : Josef Men­gele, le médecin tor­tion­naire qui pra­ti­quait des expéri­ences sur les déportés d’Auschwitz, Franz Stan­gl, chef du camp de Tre­blin­ka, Adolf Eich­mann, plan­i­fi­ca­teur de la solu­tion finale, Erich Priebke, un des respon­s­ables du mas­sacre des Fos­s­es ardéatines en mars 1944, Wil­helm Monhke, chef de la garde per­son­nelle d’Hitler, ou encore Klaus Bar­bie, qui est passé par l’Argentine avant de gag­n­er la Bolivie.

Mais ce ne sont que quelques exem­ples. D’après divers­es sources, on estime à env­i­ron 180 le nom­bre de dig­ni­taires réfugiés en Argen­tine, et à plusieurs mil­liers le nom­bre de nazis «ordi­naires» recueil­lis. Il est donc incon­testable que l’Argentine a con­sti­tué un haut lieu de refuge pour les anciens sou­tiens du régime hitlérien. Tout comme quelques autres pays sud-améri­cains, dans une moin­dre mesure. D’après Ser­gio Cor­rea Da Cos­ta, il y en aurait eu pas loin de 90 000 ! (Le nazisme en Amérique du sud. Chronique d’une guerre secrète 1930–1950 – 2007, cité par Renée Fregosi)

Une autre colonie d’obé­di­ence nazie, cette fois au Chili : Colo­nia Dig­nidad.

Juan Perón a large­ment ouvert les portes de son pays. Mais à sa décharge, si on peut dire, on notera l’aide apportée à la fuite de pas mal de nazis par le Vat­i­can lui-même. Comme le relève le quo­ti­di­en Clarín dans un arti­cle de 2017, ou encore l’hebdomadaire Sem­ana en 2021, celui-ci a égale­ment fourni des passe­ports pour faciliter la fuite de nazis.

Juan Perón était un per­son­nage extrême­ment com­plexe. Admi­ra­teur de régimes autori­taires comme le fas­cisme et le fran­quisme, anti­com­mu­niste con­va­in­cu, il a fait par­tie avant-guerre d’un groupe d’officiers qui ne cachait pas ses préférences pour une vic­toire alle­mande pen­dant la guerre. Alliage funeste de cet anti­com­mu­niste et d’un anti­sémitisme récur­rent dans la société argen­tine de l’époque. Il a pour­tant impul­sé une poli­tique ouvriériste, et a été longtemps soutenu par des mou­ve­ments d’extrême-gauche, notam­ment durant son exil entre 1955 et 1973. Mou­ve­ments qu’il a répudiés à son retour, et son élec­tion, en 1973, pour revenir à une poli­tique de ten­dance fas­ciste, qui fini­ra par débouch­er après sa mort en juil­let 1974 à la dic­tature mil­i­taire de 1976–1983.

En déclas­si­fi­ant les archives de l’époque, le nou­veau prési­dent Milei entend non seule­ment révéler la vraie nature du régime péro­niste orig­inel, mais égale­ment porter préju­dice à l’ensemble du mou­ve­ment péro­niste, qui reste un courant très résilient dans la société argen­tine, et qui depuis la prési­dence de Nestor Kirch­n­er (2003–2007) s’est ancré à gauche.

Il lui en fau­dra sans doute un peu plus, dans ce pays extrême­ment divisé et où lui-même est un per­son­nage très cli­vant. Comme tous les per­son­nages qui ont mar­qué durable­ment leur pays, Perón est devenu un véri­ta­ble mythe en Argen­tine, ce qui explique en grande par­tie la per­sis­tance du mou­ve­ment qu’il a impul­sé, un mou­ve­ment qui reste pop­u­laire dans le pays, en dépit des aléas, des incom­pé­tences, de la cor­rup­tion de ses élites, et de l’extrême fluc­tu­a­tion de sa doc­trine au fil du temps.

A ce pro­pos, il est d’ailleurs sig­ni­fi­catif de met­tre en par­al­lèle cette volon­té du gou­verne­ment Milei de réveiller les mémoires his­toriques au sujet de la pro­tec­tion des nazis par Perón, qui est effec­tive­ment dif­fi­cile­ment con­testable, et celle de les endormir au con­traire au sujet des crimes d’une dic­tature mil­i­taire pour­tant plus récente et dont les con­séquences se font encore sen­tir dans l’ensemble de la société.

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SOURCES

Renée Fregosi : L’Argentine de Perón, pièce maitresse de l’accueil des nazis en Amérique latine. PDF télécharge­able en français ici. 2018

Alain Rouquié : Pou­voir mil­i­taire et société poli­tique en république argen­tine – Press­es de la Fon­da­tion Nationale des Sci­ences Poli­tiques. 1977

Uki Goñi : Perón y los Ale­manes. La ver­dad sobre el espi­ona­je nazi y los fugi­tivos del Reich – Sudamer­i­cana – 2008

Tulio Halperín Donghi : La Argenti­na y la tor­men­ta del mun­do. Ideas e ide­olo­gias entre 1930 y 1945. Buenos Aires 2003

Franck Gar­be­ly : El via­je del arco iris. Los nazis, la ban­ca suiza y la Argenti­na de Perón. El Ate­neo, Buenos Aires 2003.

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