La conquête du désert

         

Steppe en Patag­o­nie — Pho­to Clau­dio Daniel Muro — Domaine pub­lic — CC

          A l’arrivée des Espag­nols, à la fin du XVème siè­cle, on comp­tait env­i­ron 2 mil­lions d’autochtones en Amérique du sud, pour la plu­part venus d’Asie et d’Océanie au fil du temps, par le détroit de Bering et l’Amérique du nord.
Les Espag­nols ont tou­jours entretenu des rela­tions plutôt vio­lentes avec ces pop­u­la­tions, se con­sid­érant un devoir de civil­isa­teurs venus les sor­tir de leur état de “bar­bares”. Les con­quis­ta­dores s’étaient donc fixé trois mis­sions essen­tielles : soumet­tre, assim­i­l­er, évangélis­er. D’où la grande impor­tance des mil­i­taires et des représen­tants de l’Église dans le proces­sus de con­quête, qui, face aux résis­tances des indi­ens, s’est rapi­de­ment trans­for­mé en proces­sus d’extermination de la grande majorité des pop­u­la­tions, et de la néga­tion des droits des sur­vivants, con­sid­érés comme infrahu­mains.
          La prise d’indépendance pro­gres­sive des ter­ri­toires sud-améri­cains va néan­moins un peu paci­fi­er l’am­biance, en rai­son du pro­gres­sisme relatif des créoles indépen­dan­tistes prenant peu à peu le pou­voir. C’est ain­si qu’en 1810 en Argen­tine, sous l’égide de Mar­i­ano Moreno, un des prin­ci­paux dirigeants de la Révo­lu­tion de Mai qui a con­duit à la pre­mière autonomie de l’Argentine, six ans avant l’indépendance, la poli­tique ten­dra davan­tage à l’assimilation de ces pop­u­la­tions, plutôt qu’à leur érad­i­ca­tion, comme il était de mise jusqu’à alors. En 1819, des accords seront même scel­lés avec par exem­ple les indi­ens Ran­que­les, afin de con­stituer un front com­mun con­tre l’Espagnol (Pacte de Leu­vucó). Mais à par­tir de 1820, les impérat­ifs économiques vont de nou­veau chang­er la donne.

1ères cam­pagnes du désert : 1820–1829

          En effet, la prin­ci­pale source de revenus pour l’Argentine indépen­dante, c’est le secteur agro-expor­ta­teur, porté essen­tielle­ment par l’élevage, d’où sont tirés cuirs et vian­des séchées pour être exportés ensuite vers l’Europe. D’où le besoin, d’une part, de gag­n­er tou­jours plus de ter­res agri­coles, notam­ment en direc­tion du sud et de la Patag­o­nie, et d’autre part, de s’approprier les grandes salines – le sel est un ingré­di­ent essen­tiel pour la con­ser­va­tion des vian­des – qui se trou­vent en ter­ri­toire indigène.
          C’est dans ce but qu’en 1820, le gou­verneur de Buenos Aires, Martín Rodriguez, va lancer ce qui con­stituera la pre­mière des Cam­pagnes du désert, qui va dur­er deux ans. Arrê­tons-nous un peu. Oui, car cela peut paraître un brin curieux de se lancer à la con­quête d’un désert, quand on cherche au con­traire à trou­ver de bonnes ter­res cul­tivables, ou de grandes prairies. Ras­surez-vous, nos vail­lants mil­i­taires ne par­tent pas à la chas­se au sable et aux cail­loux. Désert n’est rien d’autre qu’une façon de par­ler. Et surtout, de se don­ner bonne con­science. En lais­sant penser que sur les ter­res en ques­tion, il n’y a pas âme qui vive. Des ter­res “désertes”, donc. Vides. Qui ne deman­dent qu’à être peu­plées par de braves colons, tra­vailleurs, bons chré­tiens, par­lant la bonne langue, bref : civil­isés. La meilleure façon d’effacer d’un mot les pre­miers occu­pants : ils n’existent pas.
          Ils exis­tent pour­tant bien la preuve : Martín Rodriguez par­le de les exter­min­er à longueur de dis­cours. Pas­sons.
          En 1826, Bernardi­no Riva­davia, pre­mier prési­dent offi­ciel de ce qu’on n’appelait pas encore l’Argentine mais les “Provinces-Unies”, con­tin­ue le tra­vail. Il engage un ancien offici­er Prussien, Friedrich (Fed­eri­co) Rauch, pour pour­suiv­re et déloger les indi­ens. Son action exter­mi­na­trice fera pass­er la super­fi­cie con­quise dans la région de La Pam­pa de 30 000 km² à 100 000 ! L’État pour­rait dis­tribuer ces ter­res entre l’ensemble des agricul­teurs, petits et grands, mais en réal­ité, il préfère priv­ilégi­er les plus gros. Ques­tion de sol­i­dar­ité de classe. C’est ain­si que 8 600 000 nou­veaux hectares de ter­res con­quis­es passent aux mains de seule­ment 538 pro­prié­taires ter­riens. Les petits paysans, eux, devront donc se con­tenter d’en être les locataires, ou métay­ers (arren­datar­ios). Un cer­tain “pli” est pris : une classe dom­i­nante de grands pro­prié­taires ter­riens, sou­vent issus de l’aristocratie ou de la grande bour­geoisie, met la main sur l’Argentine, et elle n’est pas près de la lâch­er. Le drame argentin, celui d’un pays durable­ment dom­iné par une caste lat­i­fundiste, se met en place, pour très longtemps. Nous en repar­lerons.

La con­quête du désert — Tableau de J.M. BLanes (détail) — Pho­to DP

2ème Cam­pagne : 1833–1864

          Cette cam­pagne-là est impul­sée par le gou­verneur de Buenos Aires, Juan Manuel de Rosas (celui-là même qui va pren­dre le pou­voir, en dic­ta­teur de fait, pen­dant 17 ans entre 1835 et 1852). Rosas con­fie les clés de cette nou­velle “aven­ture” indi­enne au caudil­lo Facun­do Quiroga, qui est tout sauf un ten­dre et un raf­finé. De toute façon, tout le monde la sou­tient, cette cam­pagne : les Fédéral­istes de Rosas, mais égale­ment les Uni­taires qui s’opposent à lui par ailleurs. On a tou­jours besoin de plus de ter­res, d’une part, et après tout, mas­sacr­er les indi­ens, c’est faire tri­om­pher la civil­i­sa­tion sur la bar­barie, comme l’écrira à peu près Domin­go Sarmien­to, ci-devant intel­lectuel de la généra­tion 37, Uni­taire con­va­in­cu et futur prési­dent de la république. Cette fois, la fron­tière avance jusqu’au fleuve Col­orado. Une cen­taine de kilo­mètres au sud de l’actuelle Bahia Blan­ca, aux portes de la Patag­o­nie.

3ème cam­pagne : 1852–1874

          La Patag­o­nie, juste­ment. Des espaces gigan­tesques, et promet­teurs. “Déserts”, eux aus­si, naturelle­ment. Et sur lesquels on ver­rait bien paitre les ovins qui représen­tent un lucratif com­merce avec les Anglais, qui ont tant besoin de matière pre­mière laineuse pour leur indus­trie tex­tile. Un haut fonc­tion­naire évo­quera même l’opportunité de “rem­plac­er les indi­ens par des bre­bis” (Oui, parce qu’on a beau pré­ten­dre que les espaces sont déserts, on ne peut pas s’empêcher de men­tion­ner la néces­sité de les dépe­u­pler).
          Domin­go Sarmien­to, dont on a par­lé ci-dessus, pré­side l’Argentine de 1868 à 1874. Grand admi­ra­teur de la civil­i­sa­tion anglaise, pour lui, pas d’alternative : ou bien on impose une civil­i­sa­tion à l’européenne, ou bien on en reste à la bar­barie. Il n’inclut pas les indi­ens dans son rêve d’Argentine mod­erne. Son suc­cesseur, Nicolás Avel­lane­da, est sur la même ligne, avec en plus des accoin­tances plus ser­rées avec la grande bour­geoisie ter­ri­enne (à côté, Sarmien­to, sorte de Jules Fer­ry Argentin, aurait pu pass­er pour un social-démoc­rate). Avel­lane­da pour­suit “l’oeu­vre” de Sarmien­to, en lançant un vaste plan de recrute­ment d’immigrés européens, à tra­vers la «Loi d’immigration et de coloni­sa­tion». Une grande cam­pagne pub­lic­i­taire est lancée dans toute l’Europe : affich­es et tracts promet­tent aux volon­taires bil­let de bateau gra­tu­it, et ter­res et tra­vail à l’arrivée. Cela fonc­tionne à mer­veille, mais pour fournir les ter­res promis­es, il faut naturelle­ment encore trou­ver de nou­velles sur­faces disponibles. Une nou­velle offen­sive est lancée à cet effet, sous les ordres d’ Adol­fo Alsi­na, min­istre de la Guerre d’Avellaneda et ancien vice-prési­dent de Sarmien­to. Cette offen­sive fera gag­n­er 56 000 km² sup­plé­men­taires en direc­tion du sud. Un dix­ième de la France, en super­fi­cie, quand même !

Domin­go Fausti­no Sarmien­to — Pho­to DP

4ème cam­pagne : 1878–1879

          C’est la plus emblé­ma­tique, et prob­a­ble­ment la plus meur­trière. Elle est menée par un mil­i­taire, Julio Argenti­no Roca, suc­cesseur d’Alsina au poste de min­istre de la guerre. Roca en tir­era un immense béné­fice de célébrité : il sera élu prési­dent de la République deux fois : la pre­mière pour suc­céder à Avel­lane­da en 1880, la sec­onde en 1898.
          Pour cette nou­velle con­quête, Roca dis­pose d’un bud­get impor­tant (1 600 000 pesos de l’époque), qui lui per­met d’une part de con­sid­érable­ment mod­erniser l’armement de ses troupes, en les dotant notam­ment du nou­veau fusil Rem­ing­ton, qui leur pro­cure une capac­ité de feu et de portée iné­galées, et d’autre part de faire installer un réseau de télé­gra­phie amélio­rant les com­mu­ni­ca­tions mil­i­taires. Le gou­verne­ment compte sur la vente des ter­res nou­velle­ment con­quis­es pour récupér­er cet investisse­ment.

Julio Argenti­no Roca — Pho­to DP

          L’essentiel de la cam­pagne se déroule de mars à juin 1879, et implique un total de 6000 sol­dats, pour com­bat­tre env­i­ron 20 000 indi­ens dont Roca lui-même dira qu’ils n’avaient pour arme­ment que “lances, arcs et flèch­es prim­i­tifs”. La cam­pagne se sol­de par le mas­sacre de mil­liers d’indiens, et la réduc­tion des sur­vivants en qua­si esclavage, auquel bien peu sur­vivront, entre pri­va­tions et mal­adies apportées par les con­quérants.
          Au final, cette dernière cam­pagne per­me­t­tra aux gou­verne­ments con­ser­va­teurs suc­ces­sifs (le Par­ti Auton­o­miste Nation­al gardera le pou­voir sans dis­con­tin­uer jusqu’en 1916) d’attribuer près de 42 mil­lions d’hectares de ter­res à seule­ment 1800 pro­prié­taires, au total, dont 6 mil­lions à seule­ment 67 familles (la seule famille Mar­tinez de Hoz en recevra pour sa part 2, 5 mil­lions) ! S’attirant ain­si l’appui durable de la grande bour­geoisie ter­ri­enne, et ren­forçant le pou­voir mil­i­taire. Tout cela avec le sou­tien act­if de l’Église catholique, qui voy­ait là égale­ment une œuvre mis­sion­naire de civil­i­sa­tion des peu­ples indigènes. Un acca­pare­ment de richess­es qui ne sera pas sans con­séquence sur le des­tin poli­tique et économique de l’Argentine, et mar­quera durable­ment les rela­tions sociales à tra­vers son his­toire future.

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