Dialogue de sourds

Désolé pour le décalage : cet arti­cle aurait dû être pub­lié il y a presque une semaine, mais des raisons de san­té m’en ont empêché !!

Car il y a déjà une semaine que les États-Unis ont offi­cielle­ment un “nou­veau” prési­dent de la république. On com­pren­dra les guillemets, puisqu’il s’ag­it juste du retour du Prince noir qu’on avait envoyé momen­tané­ment faire péni­tence, et qui revient donc plus enragé que jamais après ces qua­tre années d’er­mitage for­cé dans les oubli­ettes poli­tiques.

Avec lui, revi­en­nent tous les cheva­liers de l’apoc­a­lypse, tout en armures, en casse-têtes, en haches de guerre et en fléaux d’armes, pour nous ramen­er à un Moyen-âge qui sem­ble leur âge d’or et leur hori­zon idéal : le féo­dal­isme. Tout ce que l’ex­trême-droite la plus rance compte de nobli­aux d’opérette était con­vié à la céré­monie d’in­vesti­ture. Des hérauts de la tech améri­caine aux héros sans emploi (pour l’in­stant) du néo­fas­cisme français, ils étaient tous là, à trépign­er de bon­heur et à s’adress­er des saluts manuels pour le moins équiv­o­ques.

Et les Argentins dans tout ça ? Leur prési­dent en était lui aus­si, vous vous en doutez. Et au plus près du haut de l’estrade. Qui pour­rait s’en éton­ner, tant est grande la prox­im­ité idéologique de ces deux là ?

Je ne sais pas vous, mais moi, la vic­toire d’un Trump, ça me fait pas mal peur pour l’avenir de la planète entière. Une planète dont nom­bre de grands pays sont désor­mais gou­vernés par des déséquili­brés aus­si nar­cis­siques qu’au­tori­taires, et qui ont ten­dance à penser que la moin­dre cri­tique de leur action est une entrave au bon­heur humain pour lequel ils tra­vail­lent, et doit être con­séquem­ment — et dure­ment — réprimée. J’ai bien peur qu’on n’en­tre dans une péri­ode bigre­ment chao­tique et dan­gereuse.

Comme je con­nais un électeur — et incon­di­tion­nel — de Milei, mais que je con­sid­ère néan­moins comme un type raisonnable et cen­sé, je me suis demandé si tout cela, toutes ces images et ces pro­pos tout de même assez effrayants con­sé­cu­tifs à l’élec­tion du nou­veau Mus­soli­ni améri­cain, ne le fai­saient pas un brin douter, pour le moins.

J’ai été saisi par sa réponse. Il sem­blerait qu’on soit entré défini­tive­ment dans l’ère de l’é­goïsme le plus pur, et de l’in­di­vid­u­al­iste le plus syn­thé­tique. Je vous livre ci-dessous la tra­duc­tion de notre échange, vous vous fer­ez vous-même votre idée. Per­son­nelle­ment, en pleine lutte con­tre une grippe tenace et qui s’é­tait instal­lée mal­gré le vac­cin (Reste-t-il des vac­cins effi­caces de nos jours, dans tous les domaines ?), ça n’a pas spé­ciale­ment con­tribué à me redonner la pêche. Voici.

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1. Mon mes­sage (le 20 jan­vi­er)

Aujourd’hui on va couron­ner le nou­veau roi des États-Unis. Et quand je dis «roi», c’est que c’est bien à cela que cette céré­monie fait penser, tant Trump sem­ble con­cevoir son rôle comme celui d’un monar­que absolu. Le monde change. Depuis la sec­onde guerre mon­di­ale on a vécu une longue péri­ode de démoc­ra­tie réelle. Du moins en ce qui con­cerne le monde occi­den­tal. De l’autre côté on avait des pays com­mu­nistes, plus ou moins crim­inels. Depuis quelques années on est entré dans une nou­velle ère : celle des fous. Cer­taines de nos vieilles démoc­ra­ties com­men­cent à se rap­procher un peu plus du mode de gou­verne­ment chi­nois, ou fas­ciste : auto­cratie, purge des admin­is­tra­tions pour les truf­fer de courtisans/laquais (mots qui dans ce cas pré­cis me sem­blent traduire au mieux celui de «loy­aux»), favoritisme, con­flits d’intérêts… En ce qui con­cerne les États-Unis, le nom­bre de mem­bres de la famille de Trump qui vont accéder à des postes de pou­voirs, con­seillers, ambas­sadeurs, est très sig­ni­fi­catif. Sans par­ler du niveau de plouto­cratie.

Toute aus­si sig­ni­fica­tive la liste des invités à la céré­monie. Il est de tra­di­tion de ne pas y inviter les chefs d’État étrangers. Trump rompt avec cette tra­di­tion, et s’il n’a invité ni le prési­dent français, ni le pre­mier min­istre anglais, ni la prési­dente de la com­mis­sion européenne, en revanche on ver­ra parad­er la pre­mière min­istre ital­i­enne, le prési­dent argentin, le pre­mier min­istre hon­grois. Le chi­nois Xi Jin Ping a décliné, mais enver­ra un représen­tant. Mieux : nos vail­lants représen­tants de l’extrême-droite la plus rance seront là aus­si : les lead­ers de Recon­quête ont reçu leur car­ton !!

Nous allons vivre les qua­tre (et peut-être davan­tage) années les plus dan­gereuses depuis longtemps pour notre planète. Les dis­cours de Trump au sujet du Groen­land, de Pana­ma et du Cana­da ne sont pas faits pour nous ras­sur­er. On peut même imag­in­er que pour men­er à bien ses plans de nou­velles con­quêtes impéri­al­istes, Trump ne fasse pas grand-chose pour con­tr­er Pou­tine en Ukraine et Xi Jin Ping à Tai­wan. Et l’Europe pour­rait bien une nou­velle fois se trou­ver au cen­tre d’un con­flit mon­di­al.

La liste des fous à la tête du pou­voir s’allonge dan­gereuse­ment. Soutenus et financés par les ultras-rich­es qui y voient une belle oppor­tu­nité de gag­n­er à la fois plus d’argent et de pou­voir. Et qui se foutent totale­ment du sort du petit peu­ple, naturelle­ment. La vraie caste (1) c’est bien eux. Com­bi­en de temps fau­dra-t-il aux peu­ples pour se dessiller les yeux et réalis­er l’escroquerie ?

J’espère me tromper du tout au tout. Peut-être cette ère de la folie au pou­voir augure-t-elle d’un monde idéal, heureux, où tout le monde va pou­voir vivre mieux, en sécu­rité et dans un envi­ron­nement par­faite­ment sain. Mais bon, à lire les pro­grammes poli­tiques et économiques de tous ces cinglés (qui ne le sont peut-être pas autant que ça, d’ailleurs), j’ai quelques doutes.

1. Dans son programme, le président argentin Javier Milei a entre autres priorités l’élimination de « la caste ». Dans son esprit, tous les politiques qui ne correspondent pas à ses propres idées, politiques forcément incompétents, corrompus et inutiles.

2. Sa réponse (le lende­main)

Hier, j’ai regardé ce couron­nement du nou­v­el empereur du con­ti­nent améri­cain. Une céré­monie à laque­lle assis­taient de nom­breux per­son­nages de niveau mon­di­al, mais avec aus­si quelques absences remar­quées. On peut en tir­er des con­séquences sur la ten­dance poli­tique de ce prési­dent «struc­tur­iste» (1). J’ai l’espoir qu’on entre dans une nou­velle ère, et surtout une ère «struc­tur­iste» par rap­port à celle qui a précédé. Car il représente un nou­veau style de démoc­ra­tie, plus libérale. Nous avons con­nu en Argen­tine une autre forme de démoc­ra­tie qui nous a appau­vris, et du coup, nous avons les regards tournés vers le pro­grès, un meilleur pou­voir d’achat, des pos­si­bil­ités de voy­ager, de meilleurs ser­vices, davan­tage de sécu­rité dans les quartiers. Nous avons la chance ici, à La Boca (2) de vivre dans un quarti­er très sur­veil­lé, à la fois par les caméras et les patrouilles de police. Mal­heureuse­ment, tout près, il existe un quarti­er très pau­vre (3), où règ­nent la cor­rup­tion, les squats, la drogue, mais bon, c’est aus­si le cas dans le monde entier. Ce que nous (4) espérons, c’est de tourn­er la page de ce pro­gres­sisme à deux balles qui nous a ren­dus plus pau­vres. Notre prési­dent était là, à la céré­monie d’investiture, on l’a vu en pho­to à côté de pas mal de vach­es sacrées du nou­veau gou­verne­ment, et cela nous fait espér­er que bien­tôt nous aurons de meilleures oppor­tu­nités pour notre pays. Je suis peut-être un peu opti­miste, après tant de dif­fi­cultés passées, mais bon, l’espérance, c’est tout ce qu’il nous reste. C’est pourquoi je suis con­tent, je suis très heureux de tout cela, j’espère que nous sommes sur le bon chemin et que notre gou­verne­ment soit un gou­verne­ment qui nous amène la prospérité.

Trump s’engage à redonner son pres­tige à son pays, qu’il rede­vi­enne une nation respec­tée. Et récupér­er des lieux per­dus dans le passé. Là où je ne le suis pas bien, c’est lorsqu’il par­le d’expulser les immi­grés, et en par­ti­c­uli­er les Mex­i­cains. Il y a env­i­ron 7 mil­lions d’immigrés, cha­cun ayant env­i­ron 4 ou 5 enfants. En gros, au total, ça représente 20 mil­lions de per­son­nes. S’ils les indem­nise, puisqu’il est ques­tion de don­ner à cha­cun 20000 dol­lars, ça fait une somme mon­u­men­tale, et il est prob­a­ble que son min­istre des finances lui souf­fle à l’oreille que cet argent ne pour­ra en aucun cas sor­tir du tré­sor nation­al. Cette promesse sera donc traitée autrement. En revanche, qu’il y ait des inter­ven­tions au plan économique ou mil­i­taire, c’est plus cer­tain. Il y a des rumeurs selon lesquelles Elon Musk s’apprêterait à con­stru­ire une base de lance­ment de fusées dans la zone de Chivil­coy (5). Ce ne sont que des rumeurs, et on ne con­nait pas les réelles inten­tions du mag­nat améri­cain.

Mais bon, nous n’en sommes qu’au pre­mier jour. Le roi est mort, vive le roi, on ver­ra plus tard si le roi est nu, où s’il nous appa­rait avec tous ses effets.

  1. Estructurista dans la version originale. Le mot n’existe pas en espagnol. Difficile de savoir ce qu’il veut dire. Sans doute, dans son esprit, un gouvernement « reconstructeur » sur les ruines laissées par le précédent. Je vous laisse juges : si vous avez une meilleure idée…
  2. La Boca est un quartier populaire du sud de Buenos Aires. Pas vraiment réputé pour sa sécurité, surtout pour les touristes.
  3. Sans doute le quartier contigu de Barracas, encore plus difficile.
  4. C’est toujours sa façon de parler quand il s’agit de politique : selon lui, tous les argentins pensent pareil et forment un bloc. Ce qui est évidemment tout à fait loin de la réalité.
  5. Petite ville à l’ouest de Buenos Aires, dans la Pampa.

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Voilà résumée, je pense, la réac­tion immé­di­ate de la moitié des Argentins, qui atten­dent de voir leur pro­pre monar­que s’asseoir à la grande table du fes­tin de la nef des fous. Bien placés en dessous, prêts à en recueil­lir les miettes.

La Nef des fous — Jérôme Bosch — Vers 1500

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Un grand mer­ci à Mal­o­rie pour ses dessins. Nous lui souhaitons la bien­v­enue sur ce blog, car nous devri­ons la retrou­ver bien­tôt sur ces pages !

Une réflexion sur « Dialogue de sourds »

  1. Très intéres­sant de lire le “ressen­ti” d’un argentin qui, mal­gré le doute, espère encore… Mer­ci de nous partager ce témoignage !

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