Cuba : résister ou mourir

Pour une fois, nous n’al­lons pas par­ler d’Ar­gen­tine. Même si c’est dans le quo­ti­di­en argentin Página/12 que j’ai trou­vé l’ar­ti­cle que je vous présente aujour­d’hui.

On peut penser ce que l’on veut du régime cas­triste cubain. De toute évi­dence, il est loin de cor­re­spon­dre à l’idée de la démoc­ra­tie que nous nous faisons, qu’on soit de gauche ou de droite, chez nous. L’op­po­si­tion y est muselée, l’ex­pres­sion publique inter­dite de fait, les élec­tions ne con­cer­nent que les mem­bres du par­ti unique. C’est un sys­tème auto­cra­tique, pour ne pas dire dic­ta­to­r­i­al. Du com­mu­nisme à l’an­ci­enne.

Capi­tole de La Havane, siège de l’Assem­blée nationale du pou­voir pop­u­laire.

La révo­lu­tion cubaine de 1959 a mis fin à la dic­tature de Ful­gen­cio Batista (1952–1958), l’a­mi et la mar­i­on­nette des États-Unis. Rap­pelons à toutes fins utiles que Fidel Cas­tro, dans un pre­mier temps, n’é­tait pas com­mu­niste. (Voir “His­to­ria de Cuba” d’Oscar Zanet­ti, Ed. Turn­er — Madrid — P266 à 271). Son alliance avec l’URSS est postérieure à la révo­lu­tion, et a com­mencé avec les pre­mières mesures de blo­cus éta­sunien.

Ce blo­cus, autrement appelé embar­go, a débuté sous la prési­dence de Dwight Eisen­how­er, dès 1960. Il s’agis­sait pour les États-Unis de “punir” les révo­lu­tion­naires cubains, et tout le peu­ple par la même occa­sion.

Ce blo­cus n’a jamais cessé de s’af­firmer, ren­dant la vie des Cubains tou­jours plus dif­fi­cile, mais surtout les forçant à nouer des alliances avec d’autres enne­mis de leur pays bour­reau. Ils ont tou­jours fait front, devenant ce peu­ple qui impres­sionne tou­jours les touristes par leur sens de la débrouil­lardise, de la sol­i­dar­ité et de la résilience.

Trinidad — sud de l’île

Mais aujour­d’hui, du fait de la pres­sion sans cesse crois­sante de leur encom­brant et agres­sif voisin, ain­si que de la dis­pari­tion de leurs rares véri­ta­bles alliés, leur sit­u­a­tion est en train de devenir plus que cri­tique. Le pays est en train de s’ef­fon­dr­er, totale­ment.

L’ar­ti­cle dont je vous soumets ci-dessous quelques larges extraits (traduits par mes soins, on excusera mon ama­teurisme !), en ren­dant hom­mage au peu­ple cubain, retrace les cir­con­stances qui l’ont con­duit à cette impasse dra­ma­tique, et affirme l’ur­gence qu’il y a, et pas seule­ment pour les Cubains, à com­bat­tre et résis­ter à l’or­dre mon­di­al que veut nous impos­er Trump. Il a été rédigé par Atilio Borón, soci­o­logue et poli­to­logue argentin.

Ce dernier est claire­ment un par­ti­san de la Révo­lu­tion cubaine et un défenseur du régime cas­triste en place. Il ne s’ag­it donc pas là d’un arti­cle dénué de toute sub­jec­tiv­ité. Loin s’en faut. Mais il rap­pelle, à mon avis, cer­taines cir­con­stances qui, elles, n’en sont pas moins établies. Même si, hélas, il passe sous silence les pro­pres — et lour­des — respon­s­abil­ités du régime dans la sit­u­a­tion actuelle, désas­treuse, du pays.

Mais cela n’en­lève rien à la néces­sité inter­na­tionale qu’il y a, d’ur­gence, à résis­ter à la vision du monde selon Trump.

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EXTRAITS DE L’ARTICLE D’ATILIO BORONPAGINA/12 DU 16/02/2026 pour la ver­sion orig­i­nale et com­plète.

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Il y a quelques jours le gou­verne­ment cubain a infor­mé les com­pag­nies aéri­ennes que plus aucun com­bustible ne pour­rait être fourni à par­tir du mar­di 10 févri­er minu­it. Obéis­sant, le puis­sant appareil pro­pa­gan­diste de l’Empire s’est aus­sitôt mis au tra­vail pour attribuer cette sit­u­a­tion à la crise énergé­tique de Cuba. Ses affidés dans divers pays – depuis El País en Espagne jusqu’à La Nación et Clarín en Argen­tine et El Mer­cu­rio au Chili pour ne citer que les plus con­nus – bom­bardèrent leurs lecteurs avec un seul mes­sage : la crise énergé­tique cubaine est la con­séquence prévis­i­ble et inévitable d’une mau­vaise ges­tion du gou­verne­ment, une démon­stra­tion de plus de l’échec de la Révo­lu­tion cubaine.

On men­tionne les faits sans en don­ner les caus­es ; on ne dit pas que la crise énergé­tique est la con­séquence du blo­cus crim­inel auquel Cuba a été pro­gres­sive­ment soumis dès le début de la Révo­lu­tion et qui a fait des mil­liers de vic­times tout au long des sept décen­nies écoulées. Cette poli­tique, orchestrée d’abord par Dwight Eisen­how­er puis dévelop­pée par John F. Kennedy et ses suc­cesseurs, avait, et a tou­jours, pour objec­tif de sabot­er le proces­sus révo­lu­tion­naire et démon­tr­er à tous les peu­ples de notre Amérique que le social­isme con­duit inex­orable­ment au chaos économique et à la général­i­sa­tion de la pau­vreté.

Rue de La Havane

Rap­pelons que les pre­mières sanc­tions qui ont affec­té le bon fonc­tion­nement de l’économie cubaine ont été imposées par Eisen­how­er en juil­let 1960 (Réduc­tion des quo­tas d’importation sucrière) puis en octo­bre de la même année inter­dic­tion des expor­ta­tions en direc­tion de l’île, excep­tion faite des médica­ments et des pro­duits ali­men­taires.

(…)

En 1962 le prési­dent Kennedy a décrété un embar­go total sur le com­merce, sous cou­vert de la Loi sur l’aide extérieure de 1961. Les accords avec L’Union sovié­tique ont atténué en par­tie le ter­ri­ble impact du blo­cus, mais la dés­in­té­gra­tion de l’URSS en 1991 a lais­sé Cuba dans un état d’extrême vul­néra­bil­ité. Voy­ant sa proie affaib­lie, le Con­grès des États-Unis n’a pas tardé à son­ner l’hallali et a voté, en octo­bre 1962, la fausse­ment bap­tisée Loi pour la démoc­ra­tie à Cuba inter­dis­ant aux entre­pris­es éta­suni­ennes implan­tées à l’étranger de com­mercer avec Cuba, et lim­i­tant même le com­merce mar­itime en stip­u­lant que tout navire accostant à Cuba se ver­rait inter­dire pen­dant 180 jours toute entrée dans un port des États-Unis. Pour une île comme Cuba cela eut des con­séquences dévas­ta­tri­ces, lim­i­tant l’accès aux biens importés, entra­vant les expor­ta­tions et renchéris­sant de façon notable le prix du fret.

La Havane — 2014

A cela est venu s’ajouter en 1996, une autre loi au nom aus­si pom­peux que men­songer : Loi de lib­erté et de sol­i­dar­ité démoc­ra­tique cubaine. Elle a été pro­posée par le séna­teur ultra-con­ser­va­teur Jesse Helms et l’activiste anti­vac­cin et représen­tant répub­li­cain à la Cham­bre Dan Bur­ton. Cette loi établit de nou­velles restric­tions à l’investissement étranger à Cuba, inter­na­tion­alise encore davan­tage la pres­sion sur les entre­pris­es ou les per­son­nes com­merçant avec Cuba, et surtout, dans son arti­cle III, elle autorise n’importe quel citoyen Éta­sunien à se pour­voir en jus­tice con­tre toute entre­prise (y com­pris non éta­suni­enne) qui main­tiendrait des rela­tions com­mer­ciales de toute nature avec des pro­priétés con­fisquées à Cuba depuis 1959. Plus grave, cette loi – pro­mul­guée par Bill Clin­ton en 1996 – retire au prési­dent toute capac­ité à annuler les sanc­tions sans l’approbation formelle du Con­grès, trans­for­mant ce qui était jusque-là une prérog­a­tive exclu­sive de la prési­dence en une loi nationale que seul le Con­grès peut mod­i­fi­er.

Avec le pre­mier man­dat de Trump, et encore davan­tage aujourd’hui, les mesures dis­crim­i­na­toires ont atteint des niveaux jamais vus jusque-là. L’interdiction et les sanc­tions appliquées à tous ceux qui se ris­queraient à livr­er du pét­role à Cuba con­stituent un acte de guerre d’une grav­ité excep­tion­nelle. La puni­tion col­lec­tive envers tout un peu­ple est un géno­cide. Il n’y a pas d’autre mot. Le coût accu­mulé de près de soix­ante-dix ans de blo­cus se monte, en dol­lars con­stants, à mille cinq cents mil­liards, un chiffre bien supérieur au PIB de l’Argentine et d’autres pays de la région comme la Colom­bie, le Pérou, le Chili et pra­tique­ment tous les autres pays d’Amérique latine et des Caraïbes. Il représente sept fois le coût du Plan Mar­shall d’aide à la recon­struc­tion des pays détru­its par la sec­onde guerre mon­di­ale. Aujourd’hui, une somme bien plus impor­tante est donc con­sacrée à punir Cuba, et pour­tant mal­gré cela le pays est par­venu à main­tenir, pen­dant des décen­nies, des niveaux de développe­ment social, édu­catif, san­i­taire et cul­turels supérieurs à bien des pays dévelop­pés. C’est le cas par exem­ple de la mor­tal­ité infan­tile. Mal­gré tout cela les per­ro­quets de l’Empire con­tin­u­ent de répéter que Cuba est un état « fail­li » alors qu’en réal­ité, le fait qu’il ait réus­si, pen­dant toutes ces années et en dépit des pri­va­tions, à main­tenir le niveau et la qual­ité des soins apportés à sa pop­u­la­tion prou­ve juste­ment tout le con­traire. Une chose que, soit dit en pas­sant, les États-Unis n’ont tou­jours pas réus­si. Alors, quel état a fail­li ?

Cours de sport sur la place cen­trale — La Havane

Dans ce monde où pré­domine l’égoïsme cap­i­tal­iste, Cuba se dis­tingue par son sens de la sol­i­dar­ité inter­na­tionale et son mil­i­tan­tisme human­iste.

(…)

L’au­teur dresse ensuite la liste détail­lée des mis­sions human­i­taires cubaines dans dif­férents pays : Opéra­tion mir­a­cle en Amérique cen­trale (aide oph­tal­mologique), lutte con­tre le virus Ebo­la en Afrique de l’ouest, envoi de la Brigade Hen­ry Reeve en Ital­ie en appui des médecins ital­iens aux pris­es avec le COVID, mais aus­si aide mil­i­taire à l’An­go­la con­tre l’Afrique du sud de l’a­partheid, et du FLN en Algérie. Il s’é­tonne du non-ren­voi d’as­censeur de ces deux pays pro­duc­teurs de pét­role, et les appelle à résis­ter aux men­aces éta­suni­ennes de rétor­sion. Et il con­clut par un appel à la sol­i­dar­ité inter­na­tionale par un boy­cott :

Nous ne pou­vons rester indif­férents face à la destruc­tion de la société cubaine, privée de com­bustible, d’énergie élec­trique et de tout ce qui dépend d’une façon ou d’une autre du rav­i­taille­ment en pét­role. Sans élec­tric­ité, sans Inter­net, sans trans­port les Cubains et les Cubaines seront vic­times de nou­velles souf­frances. Mais ils ne pli­eront pas. C’est pourquoi il est pri­mor­dial de ren­forcer la sol­i­dar­ité avec Cuba, et de le soutenir face à cette nou­velle agres­sion. Il est néces­saire et urgent d’organiser un boy­cott mon­di­al envers les navires qui provi­en­nent des États-Unis, ou qui s’y ren­dent. Qu’ils ne soient plus ni chargés, ni déchargés. Boy­cot­tons les pro­duits éta­suniens. Ce type de boy­cott a fait ses preuves con­tre l’apartheid en Afrique du sud, et celui qui existe, notam­ment en Europe, con­tre le régime raciste israélien pro­duit égale­ment quelques effets. Il faut lut­ter con­tre la dic­tature mon­di­ale que pré­tend instau­r­er Don­ald Trump avec ses com­plices, à l’intérieur comme à l’extérieur des États-Unis. Il est encore temps, mais nous ne pou­vons plus atten­dre.

La Havane

 

 

 

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