Villas miseria

Rédigé le 28 jan­vi­er 2020

          L’autre jour, du côté de la Fac­ulté de droit, en bas de Reco­le­ta, le quarti­er où j’habite, à deux pas d’un des sites les plus fréquen­tés par les touristes, un Aus­tralien de 67 ans fai­sait son jog­ging, vers 6 h 30 du matin, lorsqu’il a été vio­lem­ment agressé par un jeune qui en voulait à son portable. Un coup de couteau de cui­sine en plein cœur, il est dans le coma. (Au jour où nous pub­lions cet arti­cle, il est mal­heureuse­ment décédé).

          Mon ami Patrick et moi, il y a trois ans, avions été égale­ment agressés au même endroit, cette fois dans l’enceinte même de la Fac­ulté, dont nous vis­i­tions le hall mon­u­men­tal. On était en pleine journée, mais le lieu, guère remar­quable en fait, était totale­ment désert. Agres­sion bien moins grave. Nous avons sen­ti de l’humidité dans notre dos, un type est arrivé et nous a fait remar­quer que nos vête­ments étaient souil­lés. Nous avons immé­di­ate­ment pen­sé à de la fiente de pigeons, nom­breux dans les par­ages, et le type nous a indiqué des toi­lettes proches et a pro­posé de nous aider à net­toy­er nos vête­ments. Heureuse­ment, Patrick a remar­qué que pen­dant ce temps – nous avions ôté nos vestes et le type aidait à y pass­er des servi­ettes en papi­er mouil­lées – il nous fai­sait joyeuse­ment les poches. Lorsque je l’ai approché, il a eu peur, et j’ai repris mon porte­feuille qu’il dis­sim­u­lait sous des papiers. Nous l’avons viré avec perte et fra­cas, mais sans plus. D’une part, nous ne voulions pas nous met­tre dans les ennuis, d’autre part, rien ne prou­vait qu’il ne serait pas revenu avec des copains. Bien enten­du, c’était lui qui nous avait lancé le pro­duit nauséabond sur les vête­ments, prob­a­ble­ment au moyen d’une seringue. Une tech­nique, avons-nous appris plus tard, en vogue à l’époque.

          Tout ça pour dire que ce secteur n’est donc pas très sûr. Nor­mal, m’a expliqué mon ami Ben­i­to : la Fac­ulté de droit est située juste en face de la vil­la mis­e­ria n°31, de l’autre côté de la voie fer­rée :

T = cen­tre touris­tique

          On con­nait mieux le terme de vil­la mis­e­ria dans sa tra­duc­tion brésili­enne : favela. Au Chili, on dit « chabo­la ». Et chez nous, « bidonville ». Le numéro n’a rien à voir avec le nom­bre de « vil­las » exis­tant dans l’enceinte de la ville. Il n’y en a pas autant, heureuse­ment. Il existe deux expli­ca­tions à cette his­toire de numéro : soit il s’agirait d’un numéro cadas­tral, soit du numéro cor­re­spon­dant à l’ordre de créa­tion du bidonville à tra­vers l’histoire, les pre­miers datant des années 30 (péri­ode où l’immigration venue de l’extérieur est rem­placée par celle venue de l’intérieur) et beau­coup ayant donc dis­paru depuis. Il en reste un peu plus d’une dizaine aujourd’hui.

           A Buenos Aires, ce sont de véri­ta­bles villes dans la ville. Au fil du temps, les maisons au début pré­caires, faites de matéri­aux les plus divers, ont fini peu à peu par céder la place à des con­struc­tions plus solides, en briques, en parpaings, en bois ou en tôle. Cer­taines pren­nent même de la hau­teur ! Totale­ment dépassé, l’Etat n’a jamais pu réus­sir, au cours de l’histoire, à se débar­rass­er de ces stig­mates, faute de solu­tion de rel­o­ge­ment décent. Alors il s’adapte : les « vil­las » pos­sè­dent un ser­vice min­i­mum de dis­tri­b­u­tion d’eau, et on ferme les yeux sur le détourne­ment du sys­tème élec­trique.

Pho­to Com­mons wiki­me­dia

          Ces cités ont fini par for­mer de véri­ta­bles com­mu­nautés organ­isées, avec leurs pro­pres règles. Ain­si, le nou­v­el arrivant doit se pli­er aux con­di­tions d’installation fixées par les occu­pants actuels. Ce sont égale­ment des cités fer­mées : le non rési­dent qui décide de les tra­vers­er le fait à ses risques et périls, les « étrangers » étant vus comme des intrus. Ou pire, comme des voyeurs. Car les habi­tants tien­nent à une cer­taine dig­nité, et détes­tent être vus comme des bêtes curieuses. Pau­vres par­mi les pau­vres, ils sont venus pour la plu­part des provinces de l’intérieur, pour fuir le chô­mage et ten­ter de se faire une place dans la société portègne. On les surnomme, non sans mépris « grasas », ou « negros », en référence à leur teint mat et leurs cheveux som­bres et d’aspect grais­seux : la grande majorité vient des provinces du nord, ou des pays lim­itro­phes, et beau­coup sont d’ascendance indi­enne.
          Naturelle­ment, il y a eu des ten­ta­tives pour en finir avec ces bidonvilles. Dans les années soix­ante, les gou­verne­ments mil­i­taires ont ain­si créé des « Noy­aux d’habitation tran­si­toires ». Mais non seule­ment les habi­ta­tions con­stru­ites ne suf­firent pas à rel­oger l’énorme pop­u­la­tion pré­caire (près de 300 000 per­son­nes en 1966), mais elles étaient encore plus indignes que celles con­stru­ites par les « villeros » eux-mêmes : une moyenne de 14 m² par famille, pas de salle de bain, pas de car­relage au sol, etc… En somme, on a con­stru­it des bidonvilles à côté des bidonvilles.
Aujourd’hui, ces zones de pré­car­ité se sont instal­lées dans l’espace et dans le temps. Elles font par­tie d’un décor qu’on regarde de loin, ou qu’on préfère ignor­er. Ce sont des cités dans la cité, où les gens vivent presque nor­male­ment, ont par­fois un tra­vail (pré­caire lui aus­si), une voiture, leurs pro­pres com­merces. Les enfants vont à l’école publique. Ce qui entraine par force une cer­taine mix­ité sociale : ain­si les écoles publiques de La Reco­le­ta, quarti­er chic par excel­lence, accueil­lent les enfants de la vil­la 31 ! Ce qui ne va pas sans fric­tions. Et bien enten­du, la « bonne société » envoie ses pro­pres enfants dans le privé.
          J’ai lu dans le jour­nal de ce matin que l’état venait d’installer une grande par­tie des locaux du min­istère de l’éducation en bor­dure de la Vil­la 31. Le per­son­nel n’a pas l’air très heureux de ce change­ment. Out­re le prob­lème du trans­port, il pose celui de l’insécurité. Les gens des vil­las ne sont pas plus délin­quants que les autres. C’est sim­ple­ment une ques­tion de con­cen­tra­tion de pau­vreté dans un même périmètre. Et de con­som­ma­tion de drogue, aus­si, assez élevée par­mi les jeunes des vil­las. Les villeros ne deman­deraient pas mieux que de s’intégrer dans le tis­su social portègne. Mais ils sont coincés. Tout le monde est coincé : eux, l’Etat qui n’a pas les moyens de résoudre le prob­lème à brève échéance (ni à longue échéance non plus), les voisins des vil­las qui subis­sent un envi­ron­nement dif­fi­cile et con­flictuel. Toute la société est con­cernée, mais per­son­ne ne fait rien. L’éternel fatal­isme argentin.

Pour aller plus loin :

Les vil­las mis­e­ria de Buenos Aires (arti­cle en français)
http://www.petitherge.com/article-les-villas-miseria-de-buenos-aires-113282972.html

El bajo Bel­gra­no : del bar­rio de Las latas a la vil­la 30 (En espag­nol)
https://rdu.unc.edu.ar/bitstream/handle/11086/13231/snitcofcky_eje%202.pdf?sequence=34&isAllowed=y

Los ori­genes de los bar­rios pre­car­ios en la ciu­dad (En espag­nol)
http://www.solesdigital.com.ar/sociedad/historia_villas_1.htm

Ain­si que sur ce même blog, la nou­velle “Le bon doc­teur San­ta­mans” (En deux ver­sions)
https://argentineceleste.2cbl.fr/le-bon-docteur-santamans‑2/

Kioscos

Rédigé le 28 jan­vi­er 2020

          Par­mi tous les lieux les plus « typ­ique­ment argentins » qu’on peut ren­con­tr­er en vis­i­tant Buenos Aires, boîtes à tan­go, bars anciens, théâtres de l’avenue Cor­ri­entes, restau­rants « tene­dor libre » , il en est un qui, lui, ne se retrou­ve vrai­ment nulle part ailleurs, et me sem­ble-t-il, n’a jamais été copié à l’étranger. Je veux par­ler du « kiosco ». Tout le monde sait ce qu’est un kiosque. Chez nous en France, il désigne générale­ment deux choses bien dis­tinctes : feu le kiosque à musique, pra­tique­ment dis­paru ou, lorsqu’il en reste, classé mon­u­ment his­torique, et le très parisien kiosque à jour­naux. Accep­tion égale­ment espag­nole, ce dernier. Ici, les jour­naux se vendent égale­ment –et exclu­sive­ment – sur le trot­toir, mais ces « kiosques » là sont désignés par le terme plus général de « puesto », stand.
          A Buenos Aires, le « kiosco », c’est tout autre chose. Et c’est prob­a­ble­ment le com­merce le plus répan­du à tra­vers la ville : il en existe un au min­i­mum par cuadra, par­fois davan­tage. Autrement dit, pra­tique­ment un tous les 150 mètres.
          C’est petit, c’est entière­ment ouvert sur la rue, et ils ont pra­tique­ment tous la même dis­po­si­tion intérieure : en entrant à gauche ou à droite, un large présen­toir en arc de cer­cle, sur l’autre mur, une étagère, et au fond, des armoires réfrigérantes pour les bois­sons.
          Ils vendent tous les mêmes pro­duits : des cochon­ner­ies, exclu­sive­ment. Bar­res choco­latées, paque­ts de chips, chew­ing-gum, paque­ts de bis­cuits, bon­bons, sodas, bières, petits bibelots. Par­fois, de l’herbe à maté ou des objets pra­tiques, comme des piles ou des porte-clés. Rien de volu­mineux, jamais : rien que du « petit pro­duit », pas cher. Cer­tains abri­tent égale­ment une machine per­me­t­tant de recharg­er sa carte de trans­port.

Deux exem­ples. Une chaine n’hésite pas à proclamer une ouver­ture de 25 h par jour !

          Mais les « kioscos » ne sont pas que des postes de vente. Je me suis rapi­de­ment aperçu qu’ils étaient égale­ment des lieux de ren­con­tres et de réu­nions. Le polici­er en fac­tion dans la rue ne s’en tient jamais très loin, et y entre fréquem­ment pour bavarder avec le vendeur. Sans doute cela lui per­met-il de pren­dre le pouls du quarti­er, ou d’apprendre les derniers potins. Les petits vieux font sem­blant d’avoir besoin d’une tablette de « chi­cle » (chew­ing-gum) pour venir retrou­ver un copain, et, en peu de temps, un autre arrive, puis un autre, et une réu­nion se monte qui se met à com­menter l’actualité.
          Il doit y avoir une entente avec les com­pag­nies de bus, à voir le nom­bre d’arrêts fixés devant ces postes. Ain­si, l’attente du « colec­ti­vo » par­fois longue sur cer­taines lignes, fait marcher le com­merce.
          Je me suis demandé cepen­dant si, eut égard au type de marchan­dis­es ven­dues là-dedans, et à l’extrême con­cur­rence exis­tant dans la ville, ce genre de com­merce pou­vait avoir une quel­conque rentabil­ité. Il paraitrait que oui. Je le crois volon­tiers, ils ne seraient pas si nom­breux sans cela.
          Ceci étant, c’est au prix d’un tra­vail d’esclave. Les horaires ont une ampli­tude extra­or­di­naire, cer­tains sont même ouverts 24h/24 ! Mais c’est le lot de la plu­part du com­merce portègne, resté très arti­sanal. Un autre com­merce à grande dif­fu­sion, ce sont par exem­ple les marchands de fruits et légumes. Il y en a pra­tique­ment autant que de kioscos. Ils ouvrent de 7 h à 21 h, quelque­fois même plus tard. Idem pour les petites épiceries (les « shop­pings », comme ils les appel­lent ici en bon espag­nol), sou­vent tenues par des asi­a­tiques. On trou­ve quelques supérettes, type Car­refour mar­ket : celles-là ouvrent aus­si 24h/24, dimanche com­pris. Aucun risque de tomber en panne. Moi, en bon Français, je m’arrange tou­jours pour avoir de quoi pour pass­er le dimanche, je me refuse à faire des cours­es ce jour-là. Quand je le dis, on me regarde avec un éton­nement mêlé de respect. Ici, nous autres Français, sommes con­sid­érés comme des gens « qui ne se lais­sent pas faire », et savent impos­er des règles aux « dom­i­nants ». Toute la ques­tion est de savoir si ce sont eux qui vont par­venir à s’aligner sur notre mod­èle, ou si c’est nous qui mar­chons à grands pas vers le leur. Là-dessus, j’ai quelques inquié­tudes.
          Un autre éton­nement, qui a une loin­taine, mais cer­taine rela­tion avec ce qui précède. Vu le nom­bre de propo­si­tions de « mal bouffe » qu’on peut trou­ver ici (les kioscos, leurs paque­ts de chips, leurs sucreries et leurs énormes bouteilles de sodas de toutes saveurs et de toutes couleurs, mais égale­ment les restau­rants de bouffe rapi­de, les postes à piz­zas et à empanadas, etc…) je m’attendais à voir une pop­u­la­tion pro­por­tion­nelle­ment plus obèse. Que nen­ni. A pre­mière vue, l’immense majorité des Argentins ren­con­trés ont la ligne. Il y a bien sûr des excep­tions. Et comme sou­vent, ces excep­tions procla­ment une évi­dente pau­vreté. Le tour de taille est, ici comme ailleurs, inverse­ment pro­por­tion­nel à la grosseur du porte­feuille. Pas besoin de m’étaler sur les caus­es de ce phénomène, elles sont abon­dam­ment com­men­tées partout. Ce qui me frappe égale­ment, c’est que les lieux de mal bouffe, pour la plu­part, por­tent des noms anglais. Comme chez nous. Pêle-mêle : Whoop­ies, Mon­day, Kentucky’s (et même pas « fried chick­en »), Dean and Den­nys, The Burg­er Joint, The Burg­er Com­pa­ny, et je ne par­le pas des McDo, Burg­er King et con­sorts, aus­si nom­breux que chez nous.
          Décidé­ment, anglo­phonie ne rime tou­jours pas avec gas­tronomie. On me dira que je suis anglo­phobe. Calom­nies. La seule pen­sée des mag­nifiques repas pris dans les pubs du nord de l’Angleterre avec mon beau-frère, qui y vit, me provoque une irré­press­ible nos­tal­gie. Là-bas, les noms de Black bull, George and Drag­on, Roy­al Oak me font venir l’eau à la bouche. Mais l’Angleterre n’est pas les Etats-Unis. Et l’Argentine, c’est d’abord et avant tout, un pays…américain. Et bien enten­du, le Coca est roi. Moins qu’au Chili, mais quand même. Il accom­pa­gne davan­tage les repas que le vin, dont les Argentins sont pour­tant si fiers. Le Coca, et le Fan­ta de notre enfance. Il existe tou­jours, mais naturelle­ment, main­tenant, c’est une mar­que… de Coca-Cola Com­pa­ny ! Mon eau gazeuse elle, a beau s’appeler Villav­i­cen­cio, c’est une mar­que de Danone ! L’Amérique latine est très per­méable aux multi­na­tionales, mais ça n’a rien de nou­veau. C’est même à cette emprise qu’elle doit bien des dic­tatures.
          Mais heureuse­ment, Buenos Aires est égale­ment une ville rem­plie de beaux, et bons endroits gas­tronomiques. Et très acces­si­bles pour nos porte­feuilles européens. Promis, j’en dresserai une liste à l’occasion !

J’en ai trou­vé un (presque) à mon nom ! Mais mal­gré son fier « maxi », il est tout petit ! – Pho­to PV

Cimetières portègnes : La Recoleta

Rédigé le 17 jan­vi­er 2020

Entrée du cimetière de La Reco­le­ta – Pho­to PR

          Cer­tains, portés sur la psy­cholo­gie de comp­toir, ver­ront peut-être là un plaisir mor­bide, ou à tout le moins une atti­rance un tan­ti­net nécrophage. Aus­si loin que remon­tent mes sou­venirs, j’ai pour­tant tou­jours aimé vis­iter les cimetières, et je n’en éprou­ve aucune sorte de honte, et encore moins de sen­ti­ment de per­ver­sité mal placée. Les cimetières sont, de mon point de vue, des endroits de prom­e­nades large­ment aus­si agréables, et bien plus instruc­tifs, que les parcs publics, avec lesquels ils parta­gent de nom­breux points com­muns.
          Car les cimetières ne sont pas seule­ment des lieux de ver­dure, d’ombrages et d’allées bien dess­inées comme le sont égale­ment les parcs publics. Ils offrent en plus l’avantage d’une rel­a­tive tran­quil­lité (pas de chiens, pas de pique-niqueurs, pas de joueurs de bal­lon ou de joggeurs courant en tous sens), d’une par­faite sérénité et, surtout, nous offrent, pour peu qu’on sache faire tra­vailler un peu son imag­i­na­tion, de pas­sion­nants voy­ages dans le temps. Ne me con­trediront que ceux qui ne se sont jamais arrêtés avec émo­tion devant une plaque à demi effacée, por­tant le nom d’un ou une parfait(e) inconnu(e), ayant vécu au siè­cle passé. Qui était-il ? Qui était-elle ? Quel genre de per­son­ne était-ce ? Sa mort, qui a plongé les siens dans la détresse, a‑t-elle pu égale­ment réjouir d’éventuels enne­mis ? Quelle vie fut la sienne ? Et dans quelles cir­con­stances est-elle morte ? Etc…
          De cela, à vrai dire, la lec­ture des plaques ne nous apprend pas grand-chose. Tous ces morts sont célébrés, hon­orés, aimés, regret­tés. Ils sont tous été for­mi­da­bles. Tel ce Fran­cis­co Cebal­los, ancien prési­dent d’un club de polo, mort en 1948, « Arché­type de l’ami fidèle, au grand cœur duquel ceux qui eurent le priv­ilège de jouir de son ami­tié dédi­ent cette plaque ». Les « sou­venirs et regrets éter­nels », les ser­ments de mémoire inde­struc­tible, les cha­grins incon­solables abon­dent, quelle qu’ait pu être, par ailleurs, la véri­ta­ble nature de l’être pleuré. C’est ce qu’il y a de bien avec la mort : elle nous per­met d’atteindre enfin une cer­taine per­fec­tion, aus­si bien physique que morale. Quel heureux père que cet Alfre­do Simon Roman (1915–1987), au sujet duquel la famille réu­nie autour de sa dépouille évoque « Papa, notre meilleur ami, qui sut à tra­vers notre indis­so­cia­ble rela­tion être un com­pagnon insé­para­ble, dont l’exemple et la grandeur des principes nous font hon­neur et restera comme un inde­struc­tible héritage famil­ial. Ton empreinte nous mar­quera pour tou­jours d’un pro­fond sen­ti­ment et d’une infinie vénéra­tion » ! Pour­tant, entre les lignes, n’est-il pas pos­si­ble d’entrevoir un homme, juste­ment, à principes, et, en con­séquence, un brin rigide et peu enclin à la per­mis­siv­ité ? J’extrapole peut-être, mais la lec­ture de ce texte m’a lais­sé cette impres­sion, celle d’un homme sans doute aimant, mais prob­a­ble­ment sévère et dont les déci­sions ne se dis­cu­taient pas. Exem­ple, grandeur des principes, indis­so­cia­ble rela­tion, vénéra­tion, cela sent son vrai « chef » de famille ten­ant bien son trou­peau. Non ?
          Mais cer­taines tombes sont néan­moins par­fois plus évo­ca­tri­ces, et nous per­me­t­tent un petit voy­age à tra­vers une His­toire plus con­nue, avec grand H. Tel ce Guiller­mo Zapi­o­la (1826–1871), médecin de son état, et mort en soignant les malades de la grande fièvre jaune de 1871, celle-là même qui a décimé tout le quarti­er de San Tel­mo, et l’a presque vidé de sa pop­u­la­tion. Ou encore Emma Nico­lay de Caprile (1842–1884), Améri­caine d’origine hon­groise et qui fut la fon­da­trice de la pre­mière Ecole Nor­male de jeunes filles d’Argentine. Une pio­nnière.

Allée cen­trale de La Reco­le­ta – Pho­to PR

          Le pom­pon his­torique est décroché par la tombe de Pedro Aram­bu­ru, qui trône majestueuse­ment en plein milieu de l’allée prin­ci­pale. Je ne sais pas ce qui lui vaut cet hon­neur insigne, quand on com­pare sa tombe avec la mod­estie de celle d’Eva Perón, coincée dans une allée étroite, ou celle du prési­dent Irigoyen, per­due tout au bout du cimetière con­tre le mur du fond. Ces deux per­son­nages ont pour­tant autrement mar­qué l’histoire argen­tine que ne l’a fait le général Aram­bu­ru, dont les seuls mérites auront été d’avoir par­ticipé au coup d’état con­tre Perón en 1955, de s’être imposé comme dic­ta­teur de fait jusqu’en 1958, et d’avoir été assas­s­iné par des guérilleros gauchistes en 1970. Un vrai « mil­i­co », comme on appelle ici les mil­i­taires d’extrême-droite. Qui n’a pas hésité à faire fusiller son meilleur ami, le général Valle, pour con­ve­nances per­son­nelles. Ultra catholique, ami des grands patrons et des grandes entre­pris­es étrangères, briseur de syn­di­cats, ne tolérant aucune forme d’opposition. Eh bien pour­tant sur sa tombe, on n’a pas hésité à graver deux cita­tions édi­fi­antes du grand homme. La pre­mière assène que « seul le peu­ple est source légitime de pou­voir, et son autorité s’affirme dans la jus­tice et se perd dans l’arbitraire ». Tous ceux qu’il a fait encasern­er, et exé­cuter, sans juge­ment, doivent appréci­er. La sec­onde affirme que « le pro­grès, fonde­ment du bien-être, est l’œuvre des peu­ples et le pro­duit de la richesse dis­tribuée équitable­ment ». Un dic­ta­teur qui n’a eu de cesse de détourn­er l’argent pub­lic au prof­it des grandes familles, rem­parts con­tre le « com­mu­nisme » !

Tombe d’Eva Duarte-Perón – Cimetière de La Reco­le­ta – Pho­to PV

          Tous les per­son­nages préc­ités ont leur tombe au fameux cimetière de La Reco­le­ta, le Père Lachaise portègne. Le cimetière des célébrités, où sont enter­rés pas moins de 20 prési­dents, une flopée d’écrivains célèbres, toute une armée de généraux (les vain­queurs, unique­ment), et un vaste club de chefs d’entreprises et mem­bres du très sélect Jock­ey-club. Il y a un autre grand cimetière à Buenos Aires, moins vis­ité, car plus « pop­u­laire », au sens plébéien du terme : La Chacari­ta. Beau­coup plus grand, et à mon avis, bien plus émou­vant dans son anony­mat. Les seules « célébrités » sont d’ailleurs des artistes pop­u­laires, chanteurs de tan­go (dont Gardel) ou poètes oubliés, comme Alfon­si­na Storni. Mais ils sont rares. Et dif­fi­ciles à localis­er : con­traire­ment à La Reco­le­ta, la Chacari­ta ne four­nit pas de plan de sit­u­a­tion.
          Il en va ain­si des cimetières comme des parcs publics : ils sont aus­si des mar­queurs soci­aux.

Cimetière de La Chacari­ta – Pho­to PV

La Manzana de las Luces

Ecrit le 15 jan­vi­er 2020

          Ce mer­cre­di 15 jan­vi­er, j’avais décidé d’aller vis­iter le musée de la ville, qui se trou­ve à San Tel­mo. Ce jour-là, parce que, c’était écrit sur le site, le mer­cre­di, c’est gra­tu­it !
          Bonne occa­sion par-dessus le marché pour retourn­er manger un choripán au stand du marché cou­vert ! Cette fois, j’ai pris un « dia­blo », un choripán accom­pa­g­né de poireaux gril­lés. Très bon. Mais j’ai vu qu’ils en pro­po­saient un (chori­zo de mou­ton celui-là) accom­pa­g­né de poire et de fro­mage bleu ! Bon pré­texte pour revenir une troisième fois  !
          Porte close au musée ! Le site ne par­lait por­tant pas de fer­me­ture excep­tion­nelle, et il n’y avait pas non plus de pan­car­te sur la porte. C’était allumé, par la vit­re j’ai aperçu un type dans une salle, je lui ai fait coucou, et il m’a répon­du néga­tive­ment, d’un air sévère. Aucune expli­ca­tion. J’ai donc pour­suivi jusqu’à la « Man­zana de las luces », tout à côté, et lieu « remar­quable » men­tion­né dans les guides. A l’accueil, on m’a fait l’article sur les raisons du nom du lieu. Man­zana, parce que l’endroit en occupe une entière, délim­itée par qua­tre rues for­mant rec­tan­gle. Une man­zana ici, c’est un pâté de maisons chez nous, quoi. « De las luces », en référence aux Lumières, m’a‑t-on dit. Les nôtres, celle de Rousseau, Voltaire, Mon­tesquieu et con­sorts. Para­doxale­ment cepen­dant, le lieu a été fondé par des jésuites. Lumières peut-être, mais moins laïques que les nôtres. Ceci dit, l’endroit con­stitue aus­si la pre­mière uni­ver­sité d’Argentine, et le pre­mier musée des sci­ences. A la base, c’était le siège de la « procu­ra­tion » jésuite de Buenos Aires. Une suc­cur­sale argen­tine de la Com­pag­nie de Jésus, dont le siège prin­ci­pal était situé, lui, au cœur des « mis­sions » jésuites. Elle ser­vait à la fois d’entrepôt de marchan­dis­es venues des mis­sions, de lieu d’accueil pour les ouvri­ers guara­nis qu’on employ­ait sur des chantiers dans la ville, d’école, de rési­dence admin­is­tra­tive …. Bref, un lieu large­ment mul­ti­fonc­tion­nel. Aujourd’hui, il est assez large­ment en ruines. Ou du moins, il ne sert plus à rien. On vis­ite des salles et des cours totale­ment vides. Un lieu un peu fan­tôme, qui accueille par­fois des expo­si­tions tem­po­raires d’art mod­erne, comme c’était le cas aujourd’hui. De même, son aspect ne cor­re­spond plus vrai­ment à celui qu’il avait au début. Comme le dit le pan­neau ci-dessous, avec le pas­sage du temps et des épo­ques, il a beau­coup évolué. Dif­fi­cile de s’en faire une idée pré­cise avec ce qu’on en voit main­tenant.

Pho­to PV

          Je traduis les deux derniers para­graphes, ils en valent la peine :

          La Man­zana de las Luces est en per­ma­nente recon­struc­tion. Aucune con­struc­tion n’est linéaire, tout comme il n’existe pas de lumière sans obscu­rité. La Man­zana est égale­ment faite de ten­sions, de con­flits et par­fois d’événements vio­lents, comme par exem­ple ceux qui con­duisirent à l’expulsion des jésuites en 1767 ou de la com­mu­nauté uni­ver­si­taire deux siè­cles plus tard.
          Nos pro­pres pas déposent égale­ment des couch­es de temps. Ceci est une invi­ta­tion à par­courir cet espace et son his­toire, en nous lais­sant imprégn­er de ses clairs-obscurs. Atten­tifs aux lumières et aux ombres, nous le par­courons comme un anti-mon­u­ment, une pièce de mar­bre en cours de façon­nage. Un lieu qui, sans grande scé­nar­i­sa­tion ni mise en scène, a beau­coup à nous dire sur nous-mêmes ici et main­tenant.

          On ne saurait mieux nous dire : débrouillez-vous avec votre imag­i­na­tion ! Non ? C’est joli­ment tourné, mais je trou­ve ça un brin faux-jeton.

          Bon, en ama­teur d’histoire con­tem­po­raine argen­tine, ça m’a ému quand même de savoir que c’est ici qu’avait eu lieu la « nuit des longs bâtons », en 1966, lorsque la dic­tature d’Onganía avait décidé de met­tre l’université au pas et d’en chas­s­er les pré­ten­dus « sub­ver­sifs ».

          En Europe, on aurait recon­sti­tué l’histoire en réamé­nageant les espaces pour leur ren­dre un peu de leur aspect orig­i­nal, ou tout au moins, on aurait mul­ti­plié maque­ttes et pho­tos pour en retrou­ver la mémoire. On aurait égale­ment recon­sti­tué une cer­taine chronolo­gie, pour don­ner au vis­i­teur une idée de l’évolution, des trans­for­ma­tions, des événe­ments suc­ces­sifs. Ici, rien de tout cela. On nous mon­tre l’endroit tel qu’il est devenu trans­for­ma­tion après trans­for­ma­tion, brut de décof­frage. A nous d’imaginer sa splen­deur passée, et de le redessin­er dans nos têtes. Pas fas­toche. Un peu comme vis­iter l’église Saint Siméon à Bor­deaux, à l’époque où elle n’était plus qu’un park­ing. Tiens, ce qui reste de l’université :

Pho­to PV

          C’est pas à Sala­manque, autre uni­ver­sité his­torique s’il en est, qu’on aurait toléré ça. Je ne résiste pas au plaisir de repro­duire le petit texte du guide Petit Futé con­cer­nant le lieu :

          Con­stru­ite au XVI­Ième siè­cle par les jésuites, La Man­zana est un ensem­ble de bâti­ments et de tun­nels. On ne con­nait pas la rai­son exacte de la con­struc­tion de ces tun­nels, mais les thès­es suiv­antes sont avancées : sys­tème de défense, trans­port de marchan­dise de con­tre­bande ou encore cachette pour les amours inter­dites des patriciens de l’époque. Un site éton­nant.

           Sauf que les tun­nels, bernique, on n’en voit rien du tout : la vis­ite est lim­itée au rez-de chaussée.
           Voilà qui m’apprendra à faire le touriste.

Expats en terrasse

Ecrit le 10 jan­vi­er 2020

Cafay­ate – jan­vi­er 2008 — Pho­to PR

          L’autre jour, je me suis trou­vé assis à prox­im­ité de deux Français. A en juger par leur tenue, ils ne m’ont pas paru être des touristes. Les touristes s’habillent générale­ment plus décon­trac­té, voire nég­ligé. Eux, impec­ca­bles. L’un, chemise à fines rayures bleues et blanch­es, mocassins en daim.      L’autre, chemise toute blanche, style BHL. Les deux en shorts, mais atten­tion, pas n’importe quels shorts, du short de mar­que, bien coupé, du genre qu’on croise à Saint Tropez ou au Cap Fer­ret, du short de cadre supérieur, du short d’un qu’à les moyens de se le pay­er.
          On me dira que ça ne suf­fit pas à les dis­tinguer de touristes nor­maux et banals. Qu’il y a pas mal de touristes à gros moyens, surtout comme ça avec un océan entre pays d’origine et pays vis­ité. Qu’ils con­stituent même la majorité. Mais les chemis­es, mes­dames-messieurs, les chemis­es ! A‑t-on jamais vu faire du tourisme en chemise de directeur de banque ?
De toute façon, leur con­ver­sa­tion ne lais­sait guère matière à équiv­oque : ils par­laient affaires. Pas que je fusse en con­di­tion de tout enten­dre de leur con­ver­sa­tion : il y avait der­rière moi un trio de canards argentins caque­tant aus­si furieuse­ment que si on venait de leur piquer leur assi­ette de chips. Mais suff­isam­ment pour en com­pren­dre le sens général : le com­merce du pinard.

Bode­ga Dia­man­des, Mendoza–Historiquement pro­priété de la famille bor­de­laise Bonnie–Photo DP

          Des expats, donc, ça ne fai­sait pas de doute. Et l’expat Français, c’est bien logique, vient en Argen­tine surtout pour des pro­jets viti­coles. Les Français ont d’ailleurs raflé la mise en Argen­tine : ce sont eux que les vitic­ul­teurs du pays sont allés chercher en majorité. Davan­tage que les Espag­nols ou les Ital­iens. Cer­tains sont des célébrités, comme Michel Rol­land, l’artisan adulé ou détesté de la Park­eri­sa­tion du Bor­deaux.
          L’expat, en général, ne m’est pas sym­pa­thique. Je par­le de l’expat venu faire « des affaires », naturelle­ment. Pas de ceux venus en mis­sion, comme les enseignants et autres fonc­tion­naires des ambas­sades. Non, je par­le de l’expat « privé », venu de son plein gré chercher (et trou­ver) des « oppor­tu­nités » de se faire un max­i­mum d’argent en un min­i­mum de temps. Cet expat là déteste la France, pays de merde où on fait tout pour dégouter les entre­pre­neurs dynamiques de lancer leurs activ­ités. Il adore ces pays étrangers où on lui déroule le tapis, où on crée son entre­prise en claquant des doigts, et où, bien enten­du, on ne vient pas vous ennuy­er avec de sor­dides his­toires d’impôts. Pour cet expat là, la France est un pays com­mu­niste (même dirigé par des Sarkozy ou des Macron, n’allez pas croire), où on matraque les hon­nêtes com­merçants au lieu de mieux con­trôler les assurés soci­aux, de toute façon bien trop nom­breux et trop grasse­ment rétribués.
          Parce que ce qu’aime bien l’expat, c’est le prix de la main d’œuvre à l’étranger. C’est aus­si pour ça qu’il a choisi d’aller mon­ter son affaire ailleurs : l’employé est bien moins cher, et surtout revendique peu. L’Argentine n’est pas for­cé­ment le meilleur exem­ple, les syn­di­cats y étant nom­breux, his­torique­ment anciens, et rel­a­tive­ment puis­sants. Mais avec un salaire moyen de moins de 500€, ça reste un pays « raisonnable » pour l’expat Français. Et qui coûte bien moins cher en sécu et en coti­sa­tions de retraites. Pour rien au monde, l’expat ne revien­dra en France. Il ne regrette pas son apparte­ment de 6 pièces aux Chartrons ou sa mai­son à Saint Cloud : ici, il a pu s’acheter un apparte­ment gigan­tesque pour 5 fois moins cher (A Reco­le­ta, un apparte­ment de 4 pièces se négo­cie à 300 000 dol­lars, 270 000€), et une vil­lé­gia­ture à Tigre, archipel par­a­disi­aque au milieu du delta du Paraná. De toute façon, naturelle­ment, il a gardé sa mai­son de famille à Arca­chon. Ou Nice. Ou Biar­ritz. Il y revient de temps en temps, pour con­stater que la France, décidé­ment, ne change pas. Et pour plain­dre les frileux qui, con­traire­ment à lui, n’ont pas eu les c…. de se faire la malle une bonne fois.
          Alors, que, « Putain, ici, on peut se faire un fric, je te racon­te pas ».

Car­refour mar­ket – La Reco­le­ta – Buenos Aires – Pho­to DP

Colectivos

Rédigé le 8 jan­vi­er 2020

Pho­to PR

          Les « Colec­tivos », ce sont les bus de ville. A Buenos Aires, ils sont entière­ment gérés par des com­pag­nies privées. Dif­fi­cile de savoir le nom­bre exact de lignes en ser­vice, telle­ment elles sem­blent nom­breuses. Tout aus­si dif­fi­cile de trou­ver une carte exhaus­tive du réseau. Elle serait sans doute illis­i­ble, tant l’enchevêtrement des lignes a l’air com­pliqué. Heureuse­ment pour l’usager, il existe un site assez pra­tique, équiv­a­lent à celui de cer­taines com­pag­nies de trans­port urbains français­es par exem­ple, qui per­met d’entrer point de départ et point de des­ti­na­tion, et qui donne le tra­jet com­plet, par­ties à pied com­pris­es. Sauf que. Il nous est arrivé plusieurs fois de con­stater que l’arrêt indiqué n’existait pas, ou plus. Ou avait été déplacé.      

          C’est rigo­lo. On marche 5 ou 6 cuadras pour se ren­dre à l’arrêt men­tion­né, et là, paf, rien. Aucune trace. Ce matin par exem­ple, pour pren­dre le 75. Il était en fait 5 cuadras plus loin, et dans une rue par­al­lèle à celle indiquée. Ils sont facétieux. Apparem­ment, les gens du cru sont habitués. D’ailleurs, vu le nom­bre de gens nous ayant vu atten­dre et en ayant prof­ité pour nous deman­der des ren­seigne­ments (et si le n° tant s’arrête à tel endroit, et si le n° truc passe bien à Tri­fouil­lis…), ils n’ont pas tous l’air très au courant. L’autre jour en revenant de Paler­mo, nous avions bien trou­vé l’arrêt du 60, un petit vieux nous avait même demandé si c’était bien là qu’il s’arrêtait : oui m’sieur, c’est ce qui est écrit sur le pan­neau. Après un quart d’heure d’attente, il n’est jamais passé. Ce qui n’a pas eu l’air d’inquiéter le petit vieux out­re mesure : il est mon­té dans un 42 sans ciller. A la fin, nous sommes mon­tés dans le pre­mier à pass­er. Un 152. Coup de bol : il allait sur l’avenue San­ta Fe. Par­fait pour nous. Dif­fi­cile d’imaginer pour­tant qu’un assez long séjour sera suff­isant pour finir par com­pren­dre com­ment ça marche.

Bus devant la gare Retiro – Pho­to DP

          La com­pen­sa­tion de ce sys­tème un tant soit peu anar­chique, c’est d’une part le prix mod­ique (avec l’équivalent d’un tick­et de tram français, on fait au moins 5 voy­ages), et d’autre part la carte unique et recharge­able. Quelque soit la com­pag­nie. Très pra­tique. Carte qui marche aus­si pour le métro et le train de ban­lieue.
          Les colec­tivos sont le théâtre d’un phénomène étrange. Les Argentins sont en général assez indis­ci­plinés, et peu civiques. Sauf pour les arrêts de bus. Là, les queues qui se for­ment sont tout à fait dignes de celles qu’on peut voir à Lon­dres. Pas ques­tion de dou­bler : tout le monde attend patiem­ment à la queue leu leu. Pareil dans les bus : cohue ou pas, tout le monde garde son calme, et sa civil­ité. C’est pas chez nous qu’on ver­rait que les trans­ports publics sont un lieu de développe­ment des sen­ti­ments civiques.

Attente à l’arrêt d’autobus – Pho­to QV

          On peut aus­si pren­dre le taxi. Pas cher non plus, com­paré à la France. Une course de 5–6 kilo­mètres dépasse rarement les 3 euros. Mais il faut bien choisir sa bag­nole. Et son chauf­feur. En été, il vaut mieux priv­ilégi­er les taxis aux vit­res fer­mées, signe de clim. Et éviter les chauf­feurs qui con­duisent le nez sur leur portable. Ils sont nom­breux. Nous en avons pris un de cet acabit pour revenir de Puer­to Madero. A chaque feu, il rep­longeait sur son écran. Loupait régulière­ment le pas­sage au feu vert. Et gueu­lait ensuite comme un putois, avec klax­on et tout, parce qu’on lui pas­sait devant. Con­duite énervée, du coup, au mil­limètre. Ser­rage de fess­es pen­dant tout le tra­jet.

Taxis dans Buenos Aires – Pho­to PV

Pays pauvre — Pauvre pays

Rédigé le 7 jan­vi­er 2020

Devant l’aéroport Jorge New­bery – Décem­bre 2007 – Pho­to PV

          Peut-être est-ce dif­férent pour d’autres obser­va­teurs, mais en ce qui nous con­cerne, nous avons tou­jours été éton­nés par l’extrême dif­férence de des­tins poli­tiques et économiques entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du sud. Ces deux par­ties du con­ti­nent sont comme deux faces totale­ment opposées d’une même médaille : d’immenses ter­ri­toires colonisés par les Européens. Au départ, les mêmes richess­es, les mêmes ressources, les mêmes oppor­tu­nités de développe­ment. A l’arrivée, un nord riche, dévelop­pé et dom­i­na­teur, et un sud resté en grande par­tie sous-dévelop­pé, et dans une large mesure, placé sous la tutelle, plus ou moins admise, du voisin nordiste.
          Est-ce qu’une par­tie de l’explication ne tiendrait pas dans la dif­férence de con­struc­tion de ces ter­ri­toires ? Les Etats-Unis ont été con­stru­its essen­tielle­ment par les immi­grés eux-mêmes, qui ont pris pos­ses­sion des ter­ri­toires indi­vidu­elle­ment, au fur et à mesure de leur avancée vers l’ouest. La couronne anglaise, elle, s’était can­ton­née sur les rivages de l’est, mais ce n’est ni son armée, ni son église, qui ont assumé l’essentiel de la con­quête qui s’en est suiv­ie. Ce qui explique égale­ment que les Etats-Unis ont été le pre­mier pays indépen­dant du con­ti­nent : les immi­grés représen­taient une entité plus forte, et plus légitime, que celle du roy­aume.
Dans le sud au con­traire, l’Espagne – et le Por­tu­gal – ont d’emblée instal­lé une admin­is­tra­tion royale très forte, et très con­traig­nante. Les ter­res con­quis­es étaient con­sid­érées comme pro­priété exclu­sive du Roy­aume, qui seul pou­vait en dis­pos­er. Et qui les a donc dis­tribuées en pri­or­ité aux « grandes familles », qui se sont ain­si acca­parées l’essentiel des nou­velles ter­res agri­coles du sous-con­ti­nent. Depuis, ces grandes familles ont con­sti­tué une sorte de « classe nationale » inamovi­ble, iden­ti­fiée à la nation elle-même. « Nous sommes l’Argentine », ou « Nous sommes le Chili », répè­tent sou­vent les grands pro­prié­taires ter­riens du cône sud. La plu­part ayant égale­ment fourni le gros des troupes d’officiers supérieurs et généraux des armées, et de la hiérar­chie catholique, ils ont donc mis la main sur la total­ité du pou­voir, et ont, à de rares – et cour­tes – péri­odes près, dom­iné la scène poli­tique jusqu’à aujourd’hui. Et la domi­nent encore, même si des forces d’opposition ont fini par se faire une petite place.
          Résul­tat : des états essen­tielle­ment gou­vernés par une oli­garchie con­ser­va­trice, restée glob­ale­ment sur les sché­mas dépassés d’une économie agro-expor­ta­trice. Et surtout, générant un cli­vage énorme entre les class­es les plus rich­es et les class­es les plus pau­vres, sans laiss­er la moin­dre pos­si­bil­ité de passerelle (les sociétés sud-améri­caines étant extrême­ment « repro­duc­tri­ces »). Avec en fil­igrane un immo­bil­isme économique frisant la sclérose : l’industrie étant soit inex­is­tante, soit aux mains d’entreprises étrangères, et les ser­vices publics, presque entière­ment… privés.
          Une société aus­si iné­gal­i­taire ne peut que débouch­er sur une oppo­si­tion féroce entre les dif­férentes class­es sociales. Ce qui explique l’extrême fragilité du sys­tème démoc­ra­tique : chaque alter­nance est envis­agée comme une revanche, et le temps enfin venu de « faire pay­er » les vain­cus pour leur poli­tique passée. On le voit bien au Brésil avec l’avènement de Bol­sonaro après Lula, ou le coup d’état « doux » con­tre Evo Morales en Bolivie (Au moins jusqu’à l’élection de Luis Arce). Ce ne sont là que deux exem­ples par­mi tant d’autres. Les médias ne sont pas en reste. Ici en Argen­tine, les médias sont mil­i­tants, et ne se don­nent pas la peine d’afficher une objec­tiv­ité même de façade, comme le font les jour­naux et télés de chez nous. Clarín est féro­ce­ment anti-péro­niste, La Nación farouche­ment con­ser­va­trice, et Pag­i­na 12 sou­tient mordi­cus les gou­verne­ments péro­nistes. Idem à la télé, où on com­prend en deux sec­on­des de quel côté se situe celui ou celle qui com­mente l’actualité. Dans un tel con­texte, dif­fi­cile de faire avancer un pays. L’Argentine a tout pour être un pays riche et dévelop­pé : un immense ter­ri­toire, tous les types de cli­mats réu­nis, un énorme poten­tiel agri­cole (gâché par la mono­cul­ture), des richess­es dans le sous-sol, une pop­u­la­tion encore peu nom­breuse et qui ne demande qu’à croitre (45 mil­lions d’habitants pour un pays 5 fois plus grand que la France), un poten­tiel touris­tique sous-exploité, un passé cos­mopo­lite d’une richesse cul­turelle iné­galée, etc, etc… Ce pays aurait dû être l’égal des Etats-Unis pour l’Amérique du sud, et c’est un pays sous-dévelop­pé, déliques­cent, invari­able­ment gou­verné par des politi­ciens cor­rom­pus et inca­pables, soit à la sol­de de puis­sances finan­cières étrangères (et surtout état­suni­ennes) qui les con­trô­lent, soit rongés par la ten­ta­tion auto­cra­tique.
Un pays gâché.

Con­trastes. Au fond, le port indus­triel. Au pre­mier plan, l’autoroute Umber­to Illia. Entre les deux, au-delà des rails, la « vil­la 31 », le plus grand bidonville de Buenos Aires – pho­to PV
Chalet – Tigre – Delta del Paraná – Pho­to PV
Vil­lage en pisé, nord-ouest argentin – Pho­to PV

La Biela

Rédigé le 5 jan­vi­er 2020

Entrée prin­ci­pale – Pho­to PR

          Pas la peine de présen­ter ce café célébris­sime établi juste en face le cimetière de la Reco­le­ta : il fig­ure dans tous les guides. On s’y reportera pour en avoir une descrip­tion touris­tique détail­lée.
          Ce n’est pas le plus beau de tous les bars “nota­bles” de Buenos Aires, ni le plus authen­tique. Son his­toire com­mence en 1850. A cette époque, ce n’était encore qu’un petit bar d’habitués appelé « La Vered­i­ta » (le petit trot­toir). Plus tard, il pren­dra le nom de « L’aéreo » (L’aéro), parce que très fréquen­té par des pilotes d’avion. Nous étions là dans les années 50. Ensuite, il est devenu curieuse­ment le lieu de ren­dez-vous d’une autre sorte de pilotes : de voitures de cours­es. C’est à par­tir de là qu’il a pris son nom défini­tif : « La Biela » (la bielle).
          Il se tar­gue égale­ment d’avoir reçu quelques écrivains célèbres, et dans la salle, on a assis à un des guéri­dons deux stat­ues de plâtre représen­tant Borges et Bioy Casares pour don­ner corps, si j’ose dire, à la légende. (On a fait de même, d’ailleurs, au café Tor­toni, Avenue de Mayo, où l’effigie grandeur nature de Borges a elle aus­si sa table réservée. Je ne remets pas en doute les vis­ites large­ment attestées des deux écrivains. Mais oblig­er « Georgie » et Adol­fo à lever le coude ain­si pour l’éternité, mitrail­lés par les flash­es des appareils pho­to, voilà qui me fait un peu de peine pour eux).

J.L Borges et A. Bioy Casares, clients à per­pé­tu­ité – Pho­to PR

         En tant que décor, le lieu en lui-même n’a absol­u­ment rien de bien extra­or­di­naire. A l’intérieur, déco auto­mo­bile, essen­tielle­ment des pho­tos de cours­es des années 50, la grande époque du héros nation­al, Juan Manuel Fan­gio, des insignes de mar­ques, des pièces de bag­noles anci­ennes (un mag­nifique radi­a­teur d’Hispano !) et des chais­es en bois au dossier évidé en forme de bielle (for­cé­ment). Cachet rétro donc. A l’extérieur, la vaste ter­rasse présente un aspect net­te­ment moins engageant. Mobili­er de jardin en plas­tique blanc et vert fon­cé, rangé à touche-touche sans ordre appar­ent, et de toute façon sans cesse déplacé par les clients qui en dis­posent au gré de leurs besoins. Le tout donne sur, ou plutôt sous, l’immense gom­mi­er qui trône devant le café depuis plus d’un siè­cle, autre célébrité de l’endroit (Avec le cimetière, naturelle­ment, mais nous en par­lerons sans doute plus tard). Ter­rasse que la mul­ti­tude de pigeons volant en rase-motte au-dessus et en-dessous des para­sols rend assez dan­gereuse, surtout si vous êtes en train de manger quelque chose. 

Gom­mi­er en face de La Biela – pho­to PV

          L’intérieur et la ter­rasse sont comme deux mon­des à part. Nous avons eu le temps de nous en ren­dre compte, pour la bonne rai­son que La Biela, située à 10 mn à pieds de chez nous, est rapi­de­ment devenu notre ren­dez-vous quo­ti­di­en de la fin d’après-midi.
          Dans l’ensemble, en bon café à touristes, surtout dans ce quarti­er chic, c’est plutôt cher. Mais nous nous sommes trou­vé une con­som­ma­tion bon marché, qui, en plus, donne droit à une petite assi­ette de chips pour accom­pa­g­n­er. La « cañi­ta de Impe­r­i­al », demi de bière aus­si locale qu’ordinaire, est ain­si devenu notre apéri­tif du soir. Nous y allons vers 17 h 30/18 h et nous instal­lons à la ter­rasse s’il y a de la place (et qu’il ne fait pas trop chaud). Bon poste pour observ­er les gens, et train­er une oreille. Bon, dans la fic­tion, il se passe tou­jours quelque chose, et nous auri­ons dû avoir tous les jours une anec­dote à racon­ter. Des regards croisés, le titre d’un livre qui per­met d’entamer la con­ver­sa­tion, le type célèbre qui vient s’installer juste à côté et qui vous demande gen­ti­ment la carte du menu qui manque sur sa table, bref, une amorce de con­tact qui se ter­mine par une belle ren­con­tre et par­fois le début d’une his­toire. Dans la réal­ité, sur cette ter­rasse rem­plie de touristes de toutes les nation­al­ités, jeunes, moins jeunes, familles, minettes en goguette ou youpies en voy­age, il n’y a rien, ou presque, à voir. Des gens qui bavar­dent, qui boivent, qui man­gent, et qui ont une vie aus­si ordi­naire que la nôtre. Bien enten­du, il est tou­jours pos­si­ble de leur en inven­ter une autre. C’est pré­cisé­ment de cela que s’occupe la fic­tion. Avec en général grand suc­cès. Mais si vous le per­me­t­tez, avant de nous lancer dans cette noble tâche, nous pren­drons le temps de finir nos bières, avant que le chaud soleil de la fin d’après-midi n’achève de les trans­former en potage de hou­blon.

          A l’intérieur, disions-nous, c’est un autre monde. D’une part, la moyenne d’âge est plus élevée, d’autre part, les Argentins y sont plus nom­breux. Des vieux Argentins, donc. Des gens du quarti­er, que les serveurs recon­nais­sent en entrant : cette par­tie de La Reco­le­ta, sans aucun doute la plus chic, est le ter­ri­toire de la vieille bour­geoisie portègne. La jeune bour­geoisie, elle, habite plutôt Paler­mo. Encore s’agit-il de la moins con­ven­tion­nelle. Les (très) rich­es Argentins (il y en a d’autant plus qu’il y a de plus en plus de pau­vres), depuis quelques années, s’installent plutôt à Puer­to Madero, ce nou­veau quarti­er né autour des anciens entre­pôts réha­bil­ités en restau­rants de luxe, de l’autre côté des bassins à flot.
          Les vieux sont restés à La Reco­le­ta. Et plus pré­cisé­ment à l’intérieur de cet îlot con­sti­tué par les Avenues Callao, Pueyrredón, Lib­er­ta­dor et Las Heras. Un îlot dont la Biela est le cen­tre exact. Et donc un point de ral­liement de la vieil­lesse con­fort­able, lec­trice de Clarín et élec­trice de la droite con­ser­va­trice. On com­prend que Borges y avait ses habi­tudes.

La salle – Pho­to PV

           Ce n’est pour­tant pas par provo­ca­tion que, lorsque nous en avons assez d’observer (c’est-à-dire assez rapi­de­ment), que j’ou­vre le livre acheté à l’Ateneo et me plonge dans sa lec­ture. «Pro­fe­tas del odio» (Prophètes de la haine) a été écrit par Aníbal Fer­nán­dez, l’ancien secré­taire de la prési­dence du temps de Cristi­na Kirch­n­er. La méchante sor­cière des vieux bour­geois de La Reco­le­ta. On devine que les ancêtres instal­lés à côté de nous n’ont aucune idée de qui est Aníbal Fer­nán­dez. Mais ce livre et ce qu’il dévoile des tra­vers poli­tiques argentins, nous don­nera peut-être l’occasion d’un nou­veau petit texte. En atten­dant, nos bons petits vieux plaisan­tent fer­ment au sujet des « kirch­ner­istes », comme ils les appel­lent. Ce qu’ils dis­ent n’est guère traduis­i­ble en français, et pas très char­i­ta­ble, mais ça nous fait beau­coup rire.

 

San Telmo

Rédigé le 5 jan­vi­er 2020

          Mat­inée San Tel­mo hier. C’est curieux l’effet que me fait à chaque fois ce quarti­er. Depuis le début, j’en suis « tombé amoureux », comme on dit dans les mau­vais doc­u­men­taires. Il représente pour moi l’essentiel de Buenos Aires, de l’âme de cette ville. Ce n’est pas un hasard non plus : c’est l’un des quartiers les plus anciens, et celui qui a accueil­li les grandes vagues d’immigration des années 1890–1910. Ce qui en fai­sait un quarti­er aus­si pop­u­laire que cos­mopo­lite, avec tous ses « con­ven­til­los » (immeubles de deux ou trois étages où les apparte­ments, minus­cules, don­naient tous sur une galerie courant autour d’une cour intérieure) où s’entassaient les Européens fraiche­ment débar­qués, en majorité Espag­nols et Ital­iens.
          Avant ces vagues, il était habité par les Portègnes les plus aisés, c’était le quarti­er « rési­den­tiel ». On en voit encore les ves­tiges de cette époque glo­rieuse sur les façades des immeubles les plus anciens, même s’ils sont large­ment tombés en décrépi­tude depuis. L’épidémie de fièvre jaune est venue tout chang­er, et rebat­tre les cartes démo­graphiques.

Dans San Tel­mo, ves­tige d’une époque dis­parue… — Pho­to PV

          Il me sem­ble que c’est cette dou­ble iden­tité – quarti­er riche, puis quarti­er très pau­vre – qui lui con­fère cette âme spé­ciale et emblé­ma­tique. Il est ain­si un con­cen­tré d’époques et de pop­u­la­tions bien dis­tinctes.
Sauf qu’il ne reste plus rien : ni de la pre­mière époque, ni de la sec­onde. Tout comme Mont­martre à Paris, le quarti­er s’est peu à peu mué en musée his­torique à ciel ouvert. On a beau marcher dans les rues (beau­coup ont gardé leurs vieux pavés), dif­fi­cile d’imaginer que « de vrais gens » puis­sent vivre ici, en tout cas dans le cœur du quarti­er, le rec­tan­gle qui s’étend de l’avenue Bel­gra­no à la Place Dor­rego, et de la rue Piedras à la rue Defen­sa. Il y a d’ailleurs peu de com­merces «quo­ti­di­ens» dans cette zone en revanche bien gar­nie en bou­tiques à touristes. Le marché cou­vert est emblé­ma­tique à ce titre : les com­merces « de bouche » (boucheries, légumes…) se comptent sur les doigts d’une main, l’essentiel de l’espace étant occupé par les mul­ti­ples anti­cail­leries et stands de bouffe « typ­ique ». Le pub­lic est donc très ciblé.

Le marché – Pho­to PV

          Hier midi, je me suis d’ailleurs lais­sé ten­ter par un de ces stands. Dans celui-ci, pas de tables, juste un comp­toir sur trois côtés, avec des tabourets hauts. Je me suis glis­sé sur le seul qui était libre, et j’ai atten­du qu’on vienne s’occuper de moi en lisant la carte. Il s’agissait d’un stand de chori­panes : un genre de hot-dog où la saucisse plas­tique habituelle est rem­placée par un bon gros « chori­zo » (Qui n’en est pas vrai­ment : c’est de la saucisse aus­si), de porc ou de mou­ton, accom­pa­g­né de dif­férentes gar­ni­tures au choix. Un genre de kebab argentin, donc.
          Faut être patient, comme sou­vent en Argen­tine. Mon verre de vin est arrivé assez rapi­de­ment, mais ensuite, j’ai qua­si­ment eu le temps de le vider avant l’arrivée de mon chori­pane. En même temps, c’est un gage de fraicheur : ils cuisent les chori­zos seule­ment au fur et à mesure des com­man­des. C’était très bon. Mais manger seul face au comp­toir, en écoutant les con­ver­sa­tions des gens tout autour – et les écouter ne sig­ni­fie pas les enten­dre, au mieux un brouha­ha indis­tinct – n’incite pas à la rêver­ie et à la pro­lon­ga­tion du déje­uner. Un autre que moi, ceci dit, aurait sans doute engagé une con­ver­sa­tion avec ses voisins. Mais c’est un exer­ci­ce pour le moment impos­si­ble pour moi.
          San Tel­mo – Mont­martre. Je sup­pose que c’est mon attrait pour l’histoire de ces quartiers qui me les fait aimer mal­gré leur trans­for­ma­tion en pièges à touristes. Der­rière ces arti­fices récents, il n’est pas dif­fi­cile de grat­ter pour en retrou­ver l’essence anci­enne, et évo­quer, même seule­ment en pen­sée, ce qu’ils furent avant leur muséi­fi­ca­tion : les témoins d’une intense his­toire pop­u­laire. En tout cas, il m’est impos­si­ble d’imaginer une vis­ite dans l’une des deux cap­i­tales sans y pass­er au moins une fois.