20 juin 1973 : le massacre d’Ezeiza

(NB. Les trois arti­cles et l’in­ter­view qui com­posent ce chapitre de l’his­toire argen­tine ont été pub­liés le 20 juin 2021, à l’oc­ca­sion du 48ème anniver­saire de l’événe­ment décrit)

Il y a exacte­ment 48 ans jour pour jour, avait lieu à Buenos Aires ce qui devait con­stituer la plus grande fête pop­u­laire de l’his­toire poli­tique argen­tine, et qui s’est trans­for­mée en une ter­ri­ble et sanglante tragédie, prélude à l’une des plus féro­ces dic­tatures du XXème siè­cle.

Le 20 juin 1973, le général Juan Perón, qui avait présidé le pays de 1946 à 1955 avant d’être ren­ver­sé par un coup d’é­tat mil­i­taire, puis exilé et pro­scrit pen­dant dix-huit ans, était autorisé à ren­tr­er. Deux mois aupar­a­vant, son représen­tant, Héc­tor Cám­po­ra, a été élu prési­dent de la république. Mais dans l’e­sprit de l’im­mense majorité des Argentins, le seul vrai prési­dent, c’est Perón. Dans un pays en proie au chaos, au bord de la guerre civile, il est atten­du comme le messie, seul capa­ble de rétablir l’or­dre et la prospérité.

Pour célébr­er son retour, ses par­ti­sans organ­isent une vaste man­i­fes­ta­tion d’ac­cueil, à côté de l’aéro­port inter­na­tion­al de la cap­i­tale fédérale, l’aéro­port d’Ezeiza. S’y ren­dent entre deux et trois mil­lions d’Ar­gentins. Mais rien ne va se pass­er comme prévu.

Dans chapitre, nous étudierons tout d’abord, briève­ment, le con­texte poli­tique de l’époque. Puis nous exam­inerons plus en détails les faits qui se sont déroulés pré­cisé­ment le 20 juin, ain­si que les caus­es qui ont con­duit au déchaine­ment de vio­lence gâchant la fête. Enfin, nous don­nerons à lire le témoignage que nous avons recueil­li auprès de Manuel Sil­va, qui avait 22 ans en 1973 et était présent sur les lieux de la man­i­fes­ta­tion.

 

BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE

Ver­bit­sky, Hora­cio — Ezeiza — Ed. Con­tra­pun­to — 1985

Fein­mann, José Pablo — Per­o­nis­mo, filosofía de una per­sis­ten­cia argenti­na (Tome II) —  Ed. Plan­e­ta — 2011

Rouquié, Alain — Le siè­cle de Perón — Chapitre 3 : l’ex­il et le roy­aume — Ed. du Seuil — 2016

Novaro, Mar­cos — His­to­ria de la Argenti­na, 1955–2010 — Chapitre 5 : Du “print­emps des peu­ples” à l’empire de la ter­reur — Ed. Siglo vein­tiuno — 2011

Lafage, Franck — L’Ar­gen­tine des dic­tatures — Chapitre IV : l’Ar­gen­tine des années aveu­gles, 1966–1976 — Ed. L’Har­mat­tan — 1991

Robin, Marie-Monique — Escadrons de la mort, l’é­cole française — Ed. La Décou­verte — 2004 (Voir égale­ment en vidéo)

EN VIDEO

L’ex­cel­lent et com­plet doc­u­men­taire présen­té par Román Lejt­man, datant de 2011, tiré de la série “Doc­u­men­ta”. Tout en images d’archives et en témoignages de par­tic­i­pants à l’événe­ment, notam­ment le mil­i­tant de la Jeunesse péro­niste Jorge Taiana, les écrivains Martín Caparrós et Eduar­do Angui­ta, ain­si que le jour­nal­iste Eduar­do Tar­nas­si.

Le doc­u­men­taire de Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’é­cole française, qui dévoile les rela­tions étroites entre cer­tains officiers d’In­do­chine et d’Al­gérie et l’Ar­mée argen­tine, ain­si que leur rôle de “con­seillers en guerre anti-sub­ver­sive”.

AUDIO

Un épisode de la série radio­phonique “His­to­rias de nues­tra his­to­ria” sur Ezeiza. Par l’his­to­rien Felipe Pigna.

 

 

1ère partie : le retour de Perón

          En juin 1973, il y a déjà 18 ans que le prési­dent Juan Perón a été ren­ver­sé par un coup d’état mil­i­taire. Pen­dant 18 ans, il a vécu en exil, d’abord dans dif­férents pays d’Amérique latine, Paraguay, Pana­ma, Nicaragua, Venezuela, République Domini­caine, puis à par­tir de 1960 et de manière pérenne, à Madrid en Espagne.
         Pen­dant toute la durée de l’exil de Perón, mais surtout à par­tir de la prise de pou­voir du général Juan Car­los Onganía en 1966, le mou­ve­ment de résis­tance péro­niste a été divisé en deux camps plus ou moins antag­o­nistes, un affron­te­ment que seul le lead­er­ship de Perón avait été en mesure de con­tenir.
          D’un côté, ce qu’on pour­rait appel­er «la frange ortho­doxe» du péro­nisme, essen­tielle­ment représen­tée par le mou­ve­ment syn­di­cal, tenu par des lead­ers comme Augus­to Van­dor, José Ruc­ci et Loren­zo Miguel. Pen­dant ses deux man­dats de gou­verne­ments, entre 1946 et 1955, Perón avait fait des syn­di­cats le fer de lance de son mou­ve­ment jus­ti­cial­iste. Pra­ti­quant une poli­tique sociale volon­tariste d’amélioration de la con­di­tion ouvrière, il avait coupé l’herbe sous les pieds des mou­ve­ments marx­istes tra­di­tion­nels, social­istes et com­mu­nistes, réduits à de sim­ples grou­pus­cules ou inté­grés dans le mou­ve­ment péro­niste. Prenant le con­trôle des syn­di­cats, il était par­venu à en faire, avec l’aide de sa femme Evi­ta, les cour­roies de trans­mis­sion de son pou­voir auprès de la classe ouvrière. Le prin­ci­pal syn­di­cat, la CGT, lui était tout dévoué.
          De l’autre, un secteur net­te­ment plus révo­lu­tion­naire et reven­di­catif, influ­encé par les mou­ve­ments de libéra­tion d’Amérique latine, et notam­ment le cas­trisme. Un secteur beau­coup plus jeune égale­ment, dans lequel on trou­vait de jeunes catholiques con­ver­tis au marx­isme, les «Mon­toneros», mais égale­ment des mou­ve­ments de gauche extrême, comme les FAR (Forces armées révo­lu­tion­naires), l’ERP (Armée révo­lu­tion­naire du peu­ple) ou les FAP (Forces armées péro­nistes). Pour ces derniers, l’objectif ultime du péro­nisme ne pou­vait qu’être instau­r­er un «social­isme nation­al», à la manière des Cubains.
          Ce qu’il faut bien com­pren­dre, c’est que mal­gré ces diver­gences pro­fondes quant à leurs visions poli­tiques respec­tives, ces deux ten­dances, jusqu’à Ezeiza, n’ont jamais cessé de cohab­iter à l’intérieur du péro­nisme, grâce au charisme même de Perón, le grand uni­fi­ca­teur, gérant avec maes­tria ces antag­o­nismes, en jouant même pour affirmer son lead­er­ship.
En exil à Madrid, Perón n’aura de cesse de tir­er sur ces deux cordes : vers sa droite, le mou­ve­ment syn­di­cal, appelé à com­pos­er avec les dif­férents pou­voirs et à main­tenir la classe ouvrière dans les clous, tout en lut­tant pour la fin de la pro­scrip­tion du péro­nisme ; vers sa gauche, les mou­ve­ments de jeunes incités à harcel­er ces mêmes pou­voirs, afin de leur mon­tr­er «les mus­cles» tou­jours vigoureux du par­ti péro­niste, et en même temps la per­sis­tance du con­trôle que le vieux chef avait sur lui.
          Jeu sub­til d’un chef charis­ma­tique et habile, pous­sant ses pio­ns de tous les cotés de l’échiquier pour mieux occu­per le ter­rain et en rester le seul maître. Dans les années soix­ante, c’est à un chaud par­ti­san de la révo­lu­tion cubaine qu’il con­fie le soin de le représen­ter : John William Cooke.

Photo DP Wikiquote
John William Cooke

          Ses par­ti­sans n’ont ensuite jamais cessé d’œuvrer à son retour, mal­gré la pro­scrip­tion totale dont il fai­sait l’objet, puisqu’il était même inter­dit, sous les gou­verne­ments mil­i­taires qui se sont suc­cédé – entre­coupés il est vrai de res­pi­ra­tions plus démoc­ra­tiques, avec le gou­verne­ment de trois prési­dents civils entre 1958 et 1966 – de pronon­cer le nom même de l’ancien prési­dent, et, bien enten­du de s’afficher comme péro­niste déclaré.
En 1966, un nou­veau coup d’état a ren­ver­sé le prési­dent civ­il Arturo Illia et porté au pou­voir un autre général, Juan Car­los Onganía, qui sera lui-même rem­placé en 1970 par le général Ale­jan­dro Lanusse. Il s’ensuit une péri­ode de vio­lence et de chaos, générée par la déliques­cence de l’état argentin, les dif­fi­cultés économiques et sociales, l’autoritarisme des mil­i­taires, l’absence de démoc­ra­tie et les crispa­tions sociales et civiques qui en découlent. Les coups de mains de groupes extrémistes péro­nistes se mul­ti­plient, encour­agés de loin par le vieux leader (en 1970, il a déjà 75 ans). Les groupes révo­lu­tion­naires sont de plus en plus act­ifs : Mon­toneros, ERP (Armée révo­lu­tion­naire du peu­ple) FAR (Forces armées révo­lu­tion­naires), FAP (Forces armées péro­nistes), ten­dant, mais en ordre dis­per­sé, vers un même but : ren­vers­er l’état mil­i­taire.
          En 1970, ce chaos général­isé force Onganía à renon­cer à son pro­jet de ren­forcer la dic­tature mil­i­taire. Ale­jan­dro Lanusse lui suc­cède, plus réal­iste et enclin à rechercher un accord avec les par­tis civils : le Grand Accord Nation­al, cen­sé per­me­t­tre le retour à la démoc­ra­tie tout en sauvant la face des mil­i­taires. Néan­moins Lanusse ne parvient pas à rassem­bler autour de lui les forces démoc­ra­tiques, qui s’allient au con­traire pour exiger la fin de la dic­tature mil­i­taire et la remise de tout le pou­voir aux civils.
          Pen­dant ce temps, Perón, tou­jours pro­scrit mais sen­tant que le mou­ve­ment social lui est de plus en plus favor­able, con­tin­ue de soutenir les forces révo­lu­tion­naires et de les engager à pour­suiv­re la résis­tance et à réclamer son retour. Fin tac­ti­cien, il scelle un accord avec Ricar­do Bal­bín, un des prin­ci­paux dirigeants du Par­ti Rad­i­cal, pour­tant vieil enne­mi du péro­nisme, pro­posant même un «tick­et» élec­toral pour se présen­ter avec lui lors d’élections démoc­ra­tiques. Mais les mil­i­taires parvi­en­nent à exclure une fois encore Perón du jeu, et celui-ci est inter­dit de can­di­da­ture.

Juan Perón et Ricar­do Bal­bín

          Mal­gré tout, la sit­u­a­tion du gou­verne­ment de Lanusse est de plus en plus inten­able. La rue est en ébul­li­tion, les atten­tats se mul­ti­plient, et la pop­u­la­tion réclame le retour à l’ordre et à la paix. Or, il devient de plus en plus évi­dent qu’un seul homme peut les impos­er : celui qui tient en réal­ité les rênes de la con­tes­ta­tion, et représente à lui seul le vrai pili­er de toute l’opposition au régime mil­i­taire. Perón a en out­re toute l’autorité néces­saire sur les groupes révo­lu­tion­naires, qui lui sont dévoués et mili­tent active­ment pour le faire revenir en Argen­tine. L’ancien prési­dent représente donc la seule garantie crédi­ble de retour à l’ordre.
          Lanusse, con­traint de céder, per­met la tenue d’élections libres, y met­tant néan­moins une con­di­tion : que Perón ne puisse se présen­ter en per­son­ne. Ce qui arrange, d’une cer­taine façon, les mil­i­tants des deux camps, péro­nistes et rad­i­caux, que l’accord de cir­con­stance entre Bal­bín et l’ancien prési­dent en exil n’enthousiasmait pas vrai­ment.
          Mais cette nou­velle exclu­sion de Perón, qui est resté pop­u­laire dans la mémoire des Argentins, a pour effet de dop­er la ten­dance la plus à gauche, et la plus active, du péro­nisme. D’autant que Perón lui-même choisi un «rem­plaçant» très à gauche pour représen­ter son mou­ve­ment aux élec­tions: Héc­tor Cám­po­ra.

Héc­tor Cám­po­ra

          Les élec­tions de mars 1973 sont une sur­prise totale pour tout le monde. Elles sont un échec sanglant pour Lanusse et le pou­voir mil­i­taire, qui avait comp­té que l’absence de Perón prof­it­erait au can­di­dat rad­i­cal Bal­bín, et un tri­om­phe inespéré par son ampleur, pour le par­ti péro­niste. Héc­tor Cám­po­ra est élu dès le pre­mier tour, et les péro­nistes rem­por­tent de sur­croit 20 régions sur 22.
          Mais per­son­ne n’est dupe : Cám­po­ra n’est qu’un prési­dent de tran­si­tion, en atten­dant le retour défini­tif, et très espéré, du vieux général exilé. Un slo­gan fait d’ailleurs florès à ce moment-là : «Cám­po­ra au gou­verne­ment, Perón au pou­voir». Son retour n’est plus qu’une ques­tion de jours.
          La «dépéro­ni­sa­tion des esprits», après laque­lle avaient cou­ru les dif­férents gou­verne­ments mil­i­taires et civils qui s’étaient suc­cédé entre 1955 et 1973, était donc un for­mi­da­ble échec : le péro­nisme avait survécu dans la mémoire pop­u­laire, et sem­blait revenir plus fort que jamais.
Juan Perón avait fait un pre­mier voy­age à Buenos Aires en novem­bre 1972, pour venir négoci­er avec Bal­bín et organ­is­er son front poli­tique élec­toral mul­ti-par­tis, le FREJULI (Frente jus­ti­cial­ista de lib­eración). Tou­jours pro­scrit, il avait néan­moins dû ren­tr­er en Espagne aus­sitôt après. Cám­po­ra élu, le retour défini­tif du vieux leader fut pro­gram­mé pour le 20 juin suiv­ant. Un retour atten­du par le «petit» peu­ple argentin, dira le philosophe péro­niste José Pablo Fein­mann, comme celui de Godot par les deux pro­tag­o­nistes de la pièce de Ionesco. Sauf que cette fois, Godot allait réelle­ment faire son entrée dans la pièce. Pour, finale­ment, le plus grand mal­heur des Vladimir et Estragon Argentins. Car ce retour tardif allait avoir les con­séquences exacte­ment invers­es à celles espérées par l’ensemble de la société argen­tine.
          Ce que nous ver­rons dans la par­tie suiv­ante.

1930 : premier coup d’état militaire

Place du Con­grès — Buenos Aires — sep­tem­bre 1930 — Pho­to DP
  1. CRISE ECONOMIQUE, CRISE POLITIQUE 

           1929, on le sait, est mar­quée par une grande crise économique. Pour y faire face, la Grande-Bre­tagne crée le Com­mon­wealth englobant dans un pre­mier temps le Cana­da, la Nou­velle-Zélande et l’Australie. De grands con­cur­rents de l’Argentine sur le marché mon­di­al des vian­des. Par ailleurs, trois autres grandes puis­sances restreignent leurs impor­ta­tions : États-Unis, Alle­magne et France. Résul­tat : le secteur expor­ta­teur argentin, large­ment dépen­dant de l’élevage, s’effondre, et avec lui, l’entrée des devis­es néces­saires aux impor­ta­tions de biens man­u­fac­turés. Mal­gré cela, Irigoyen et son gou­verne­ment con­tin­u­ent de creuser le déficit en ali­men­tant le paiement de la dette.

          Pour faire face au prob­lème de l’import, l’Argentine cherche à ren­forcer son marché intérieur, investis­sant dans la pro­duc­tion nationale, par la créa­tion d’une indus­trie man­u­fac­turière locale.

          La chute des prix agri­coles provoque un immense exode rur­al : les petits agricul­teurs vien­nent grossir les rangs des ouvri­ers des nou­velles usines dans les grandes villes.

          Mais la crise économique, mar­quée par cet effon­drement du secteur agri­cole, une infla­tion galopante, la cor­rup­tion des élites poli­tiques, le délite­ment du par­ti au pou­voir et la san­té chance­lante du prési­dent Irigoyen débouche sur une crise poli­tique qui ne trou­ve de réso­lu­tion que dans l’intervention de l’Armée. C’est le pre­mier coup d’état mil­i­taire de l’histoire argen­tine, impul­sé con­join­te­ment par la classe des pro­prié­taires ter­riens et l’État-major mil­i­taire.

           Néan­moins, plusieurs ten­dances s’affrontent au sein de l’Armée. D’un côté, influ­encés par la mon­tée des fas­cismes en Europe, les ultra­na­tion­al­istes, qui rêvent d’imposer à leur tour un régime autori­taire sur ces mod­èles étrangers. Leur leader est le général  José Félix Uribu­ru, soutenu par la hiérar­chie catholique, très puis­sante en Argen­tine. L’autre ten­dance, dirigée pareille­ment par un général, Agustín Pedro Jus­to, prône le retour à «l’ancien régime» con­ser­va­teur, celui qui pré­valait du temps du Par­ti Auton­o­miste Nation­al, avant la Loi Saenz Peña. C’est-à-dire, le retour à un régime basé sur une démoc­ra­tie «con­trôlée» par la fraude élec­torale et la pro­scrip­tion des opposants.

José Félix Uribu­ru — Pho­to DP

2. UN COUP D’ÉTAT EN FORME DE COUP DE BLUFF

          L’opposition civile au gou­verne­ment d’Irigoyen est forte, mais pareille­ment divisée. D’un côté, ceux qu’on pour­rait qual­i­fi­er de «légal­istes», plutôt situés à gauche, qui cri­tiquent sévère­ment la poli­tique sociale (ou anti­so­ciale, plutôt, voir les événe­ments de Patag­o­nie). On trou­ve là des social­istes, par exem­ple, ou cer­tains mil­i­tants rad­i­caux par­mi les plus à gauche. De l’autre, les chantres d’un pou­voir fort, dont l’écrivain Leopol­do Lugones se fait le porte-parole, qui qual­i­fi­ait la démoc­ra­tie de «culte de l’incompétence». Dans cette ten­dance, on trou­ve égale­ment tout un groupe de jeunes mau­r­rassiens, qui créent La Nue­va Repúbli­ca, et mili­tent pour le retour au pou­voir de l’élite anci­enne, et donc de la hiérar­chie sociale qui va avec. Ceux-là en pin­cent pour Uribu­ru, ce général de 60 ans qui vient de pren­dre sa retraite.  Mais dans l’esprit de celui-ci, dans un pays sta­ble depuis 50 ans et qui s’est habitué à la démoc­ra­tie, il con­vient de créer un «cli­mat révo­lu­tion­naire» . Une Ligue répub­li­caine se con­stitue, et investit la rue. Uribu­ru exige cepen­dant que les mil­i­taires gar­dent en main tous les leviers de com­mande du coup d’état : il se méfie des poli­tiques, et son but pre­mier est d’abroger la loi Saenz Peña. Vous savez, cette loi inique qui avait mis fin au bon vieux sys­tème de la fraude élec­torale !

          Mais avant de pou­voir lancer la «révo­lu­tion», il faut tout de même gag­n­er le gros de l’Armée. Or pour le moment, le gros de l’Armée, juste­ment, est plutôt légal­iste, et pas encore très « Uriburiste ». Pour ces mod­érés, dont fait par­tie le «con­cur­rent» d’Uriburu, Jus­to, les objec­tifs du général représen­tent un saut dans le vide. Même s’ils s’opposent eux aus­si au pou­voir rad­i­cal en place, ils préfér­eraient qu’on reste dans un strict cadre poli­tique pour le faire tomber. Pour leur don­ner des gages, Uribu­ru finit par accepter d’associer les par­tis civils à son mou­ve­ment. Le coup d’état peut être lancé, et une cam­pagne de désta­bil­i­sa­tion d’Irigoyen débute, au Par­lement, dans la presse et dans la rue. Des man­i­fes­ta­tions d’étudiants dégénèrent. Yrigoyen, malade, cède le pou­voir  le 5 sep­tem­bre 1930 au vice-prési­dent Martínez, qui proclame l’état de siège.

          Côté mil­i­taire, le soulève­ment est prévu pour le lende­main, 6 sep­tem­bre. Mais dans les casernes, ce n’est pas le franc ent­hou­si­asme. Il y sub­siste quand même pas mal de loy­al­istes, comme l’est égale­ment l’ensemble de la police. Le coup n’est pas assuré d’être gag­nant, et cer­tains hési­tent à se lancer dans l’aventure. La Marine, par exem­ple, attend de voir. Pour beau­coup, il sera tou­jours temps après coup de ral­li­er la vic­toire, ou dans le cas con­traire, de proclamer son indé­fectible loy­auté. D’autant qu’Uriburu ne jouit pas d’une extrême pop­u­lar­ité par­mi les mil­i­taires, et qu’il n’est pas très con­nu dans la pop­u­la­tion.

          Mal­gré tout, les rebelles réus­sis­sent in-extrem­is à faire une bonne prise : ils ral­lient le directeur du col­lège mil­i­taire, le Général Reynolds, grand admi­ra­teur d’Irigoyen mais qui juge qu’il est temps que le vieux prési­dent  passe la main, et admet qu’il devient néces­saire de la lui forcer. Reynolds embar­que alors les jeunes officiers du Col­lège dans l’aventure. 

          En dépit de ce ral­liement de dernière minute, les troupes d’Uriburu restent mai­gres : 600 cadets et officiers du Col­lège mil­i­taire, plus 800 hommes de troupe, et une poignée de civils entre­pren­nent une marche sur Buenos Aires.  Le mir­a­cle se pro­duit cepen­dant : le mou­ve­ment ne ren­con­tre pra­tique­ment aucune résis­tance sur son pas­sage, et parvient à attein­dre la place du Con­grès presque sans encom­bre. Citons Alain Rouquié citant un per­son­nage encore incon­nu, mais qui devien­dra pres­tigieux quelques années plus tard : «En fait, comme le remar­que le Cap­i­taine Perón, obser­va­teur et par­tic­i­pant, le suc­cès du mou­ve­ment tient du mir­a­cle ou, plutôt, il est dû à l’apathie et à la dés­in­té­gra­tion gou­verne­men­tale que vient ren­forcer l’indifférence pop­u­laire». (Pou­voir mil­i­taire et société poli­tique en République Argen­tine – Alain Rouquié – Press­es de la fon­da­tion nationale des sci­ences poli­tiques – 1978 – p.182)  En somme, le coup d’état réus­sit surtout parce que le peu­ple argentin, fatigué, tourne le dos à un prési­dent qu’il a pour­tant adulé, mais qui est jugé désor­mais usé. Malade, décrédi­bil­isé, Irigoyen démis­sionne, tout comme son vice-prési­dent, con­traint de laiss­er la Mai­son Rose (le Palais prési­den­tiel) à des insurgés pour­tant pas si sûrs d’eux, mais qui, comme le souligne Alain Rouquié dans l’ouvrage précédem­ment cité, ont réus­si «un coup de bluff his­torique». Uribu­ru devient donc prési­dent de fait, proclame l’État de siège sur toute l’étendue du ter­ri­toire argentin, et des­titue tous les élus en place, sauf ceux qui lui sont favor­ables. Le pre­mier coup d’état mil­i­taire de l’histoire argen­tine vient d’avoir lieu. Il n’y en aura pas moins de qua­tre autres dans les 46 ans qui vont suiv­re. Et entre 1930 et 1983, ce ne sont pas moins de 15 mil­i­taires qui s’assiéront dans le fau­teuil prési­den­tiel. Quelques uns élus (Agustín P. Jus­to, Juan Perón) mais pour la plu­part, de fait.

3. UN DICTATEUR EN ÉCHEC

          Uribu­ru ne va dur­er que deux ans, ceci dit. Avec lui, on voit revenir au pou­voir les vieux caciques de l’ancien régime, cer­tains même qu’on a vu au gouvernement…avant 1900 ! Et dans leur sil­lage, toute une société de gros pro­prié­taires ter­riens et de mem­bres du sélect Jock­ey-club, des ban­quiers et des hommes d’affaires. On fait mieux, pour un renou­veau poli­tique. En somme, la révo­lu­tion d’Uriburu, c’est la révo­lu­tion des rich­es, «une révo­lu­tion de classe», comme le dira un par­ti­san nation­al­iste du coup d’état quelques années plus tard. Toute une oli­garchie favor­able au libéral­isme économique et admi­ra­trice des États-Unis prend les com­man­des der­rière Uribu­ru, pour men­er une poli­tique large­ment prof­itable aux intérêts privés.

          Poli­tique­ment, Uribu­ru cherche avant tout à abolir la démoc­ra­tie et le régime des par­tis, pour installer un régime cor­po­ratiste et «apoli­tique». En d’autres ter­mes, à réserv­er le pou­voir à une cer­taine élite, cen­sée être «la plus apte» à gou­vern­er, con­tre les par­tis qu’il affirme «élus par une majorité d’analphabètes». Le prob­lème, c’est que cette ori­en­ta­tion ne ren­con­tre guère l’enthousiasme, ni dans l’armée, où sub­siste une forte ten­dance «légal­iste» peu encline à cass­er la con­sti­tu­tion argen­tine et à instau­r­er une véri­ta­ble dic­tature, ni par­mi les par­tis civils, con­ser­va­teurs inclus, qui se méfient des ten­dances auto­cra­tiques du général. Dans ce con­texte, l’étoile du vieil adver­saire d’Uriburu, le général Jus­to, com­mence à mon­ter. Celui-ci représente, dans l’esprit des mil­i­taires légal­istes comme des civils con­ser­va­teurs, la meilleure garantie à la fois con­tre le retour des rad­i­caux au pou­voir, et pour l’instauration d’une démoc­ra­tie «con­trôlée» c’est-à-dire dirigée par un exé­cu­tif fort, mais néan­moins entrou­verte à une cer­taine – quoique très lim­itée – par­tic­i­pa­tion pop­u­laire. En somme, une dic­tature «présentable».

          Con­traint d’organiser des élec­tions, Uribu­ru ne pour­ra empêch­er le tri­om­phe de Jus­to, élu en novem­bre 1931 avec comme vice-prési­dent le fils de l’ancien prési­dent et général de la con­quête du désert, Julio Roca. Il la lui aura même facil­ité, en inter­dis­ant la can­di­da­ture du rad­i­cal et ancien prési­dent (1922–1928) Marce­lo T. de Alvear, don­né favori.

          Uribu­ru mour­ra deux mois après l’investiture de Jus­to, en avril 1932. La pre­mière dic­tature mil­i­taire n’aura pas duré longtemps, mais elle aura forte­ment con­tribué à instiller dans l’armée un cer­tain fer­ment autori­taire, qu’on ne tardera pas à revoir à l’œuvre.

Le pont Alsi­na à Buenos Aires. Con­stru­it entre 1932 et 1938, il s’est appelé “Pont Uribu­ru” jusqu’en 2002, date à laque­lle on a décidé de débap­tis­er les lieux faisant référence à des dic­ta­teurs. En 2015, on lui a don­né le nom de “Pont Eze­quiel Demon­ty”, en référence à un jeune, vic­time de vio­lence poli­cière. Tout un change­ment d’époque, qui aura pris…un cer­tain temps. — Pho­to DP

Pour aller plus loin :

Alain RouquiéPou­voir mil­i­taire et société poli­tique en République Argen­tine- Press­es de la fon­da­tion nationale des sci­ences poli­tiques – 1978

Franck LafageL’ar­gen­tine des dic­tatures 1930–1983 — L’Har­mat­tan — 1991

Ale­jan­dro Horow­iczLas dic­taduras argenti­nas — his­to­ria de una frus­tración nacional — Edhasa (Buenos Aires) — 2012

Cette petite vidéo sur le 6 sep­tem­bre 1930. Extrait de la série his­torique de la chaine péd­a­gogique argen­tine “Encuen­tro”, une série com­plète très bien faite.

 

1916 — Irigoyen et la première république populaire

         

          On l’a vu dans l’article précé­dent, la loi Sáenz Peña, pro­mul­guée en 1912, en instau­rant le suf­frage uni­versel (mas­culin) et le secret du vote, a mis fin à plusieurs décen­nies de fraude élec­torale en faveur d’un seul et unique par­ti, celui de l’oligarchie des pro­prié­taires ter­riens, le Par­ti Auton­o­miste Nation­al (P.A.N.). Les con­séquences de cette nou­velle donne ne se font pas atten­dre : d’autres par­tis se glis­sent dans l’entrebâillement de la porte, et trou­vent des électeurs par­mi, en grande par­tie, les fils des immi­grants de la dernière généra­tion, celle de 1880–1910.
          Le prin­ci­pal par­ti d’opposition, à la fin du XIXème, c’est l’Union civique rad­i­cale. A la base, un par­ti de jeunes loups de la poli­tique. Il com­mence par s’appeler, en 1889, « Union civique de la jeunesse » (Unión cívi­ca de la juven­tud), comp­tant dans ses rangs out­re son fon­da­teur Fran­cis­co Bar­roetaveña, de futurs grands dirigeants argentins comme Juan B. Jus­to, qui fondera quelques années plus tard (en 1896) le pre­mier par­ti social­iste argentin, et Marce­lo Tor­cu­a­to de Alvear, futur prési­dent de la République (1922–1928). Mais surtout, il jette des ponts avec le reste de l’opposition répub­li­caine, et notam­ment l’ancien prési­dent et fon­da­teur du grand quo­ti­di­en La Nación, Bar­tolomé Mitre, ain­si que Lean­dro Alem, un ancien du Par­ti auton­o­miste en rup­ture de ban et fon­da­teur du Par­ti Répub­li­cain.

Les fon­da­teurs de l’U­nion Civique : de g. à d. Marce­lo Alvear, Lean­dro Alem, Fran­cis­co Bar­roetaveña, Juan Passe — Pho­to DP

          Le 13 avril 1890, nait de ces rap­proche­ments l’Union Civique, dont Lean­dro Alem est élu prési­dent. En juil­let de la même année, ce mou­ve­ment enclenche la Rev­olu­ción del Par­que, qui, si elle échoue, parvient néan­moins à faire chuter Juárez Cel­man, qui démis­sion­nera au prof­it de son vice-prési­dent Car­los Pel­le­gri­ni. Pre­mière petite vic­toire, mais pour le moment, le P.A.N. a encore les choses bien en mains : l’opposition reste bal­bu­tiante, et, comme sou­vent, minée par les dis­sen­sions et querelles d’égo. Pen­dant ce temps, les magouilles élec­torales per­me­t­tent au pou­voir de se main­tenir à flot, comme en 1892, deux ans après la Révo­lu­tion du Parc, quand Car­los Pel­le­gri­ni parvient à faire inter­dire à l’Union Civique (dev­enue Union civique rad­i­cale en 1891) de présen­ter un can­di­dat à la prési­den­tielle en inven­tant un pseu­do com­plot sédi­tieux.
          Après le sui­cide de Lean­dro Alem en 1896, très affec­té par les querelles internes et les défaites poli­tiques, c’est son neveu, Hipól­i­to Irigoyen (1852–1933), qui prend la tête du mou­ve­ment, en 1903.
          La tra­jec­toire poli­tique du nou­veau dirigeant n’a rien de révo­lu­tion­naire. Fils d’un immi­gré basque français et de la sœur de Lean­dro Alem, il a d’abord grossit avec son oncle les rangs du P.A.N. Il n’avait alors que 17 ans. Sept ans plus tard, tou­jours avec son oncle, il fait par­tie des fon­da­teurs du nou­veau Par­ti Répub­li­cain, et à 25 ans, il devient député. C’est que c’est un jeune homme très act­if. A par­tir de 1880, il offi­cie en tant que pro­fesseur d’histoire à l’École nor­male d’instituteurs, en 1881, il obtient son diplôme d’avocat, et par­al­lèle­ment à tout ça, il trou­ve encore le temps d’acheter des ter­res agri­coles et de devenir pro­prié­taire de plusieurs «estancias» (ranch, en bon français) où il pra­tique l’élevage à viande. Après la Révo­lu­tion du Parc, il rejoint les rangs du nou­veau par­ti dirigé par son oncle Lean­dro Alem, l’Union Civique rad­i­cale, et par­ticipe à une sec­onde ten­ta­tive révo­lu­tion­naire, en 1893, aux côtés de Marce­lo Tor­cu­a­to de Alvear.  Nou­v­el échec, qui lui vau­dra arresta­tion et bref exil en Uruguay.
          Troisième essai en févri­er 1905, un soulève­ment armé dans cinq grandes villes simul­tané­ment (Buenos Aires, Bahia Blan­ca, Men­doza, Cór­do­ba et San­ta Fe), soulève­ment qui ira jusqu’à la séques­tra­tion du vice-prési­dent Figueroa Alcor­ta, mais qui, faute de sou­tien pop­u­laire et mil­i­taire, et après la procla­ma­tion de l’état de siège, se ter­min­era par une nou­velle défaite. Un coup de boutoir qui cette fois encore ne sera pas par­venu à abat­tre le mur con­ser­va­teur, mais qui néan­moins l’aura sérieuse­ment fis­suré. En effet, à par­tir de ce moment, plus rien ne sera comme avant au P.A.N., qui com­mence à se frac­tion­ner. C’est que cer­tains com­men­cent à sen­tir que le vent est en train de tourn­er, et que le bon vieux sys­tème est à bout de souf­fle. Cette nou­velle ten­dance, emmenée par Roque Sáenz Peña, finit d’ailleurs par l’emporter, et fait faire un dernier tour de piste à ce qu’il reste du P.A.N. en 1910. Le temps de pro­mulguer la fameuse loi sur le suf­frage uni­versel et secret. Qui per­me­t­tra enfin à l’opposition de pren­dre son tour : aux élec­tions de 1916, c’est donc le can­di­dat de l’Union civique rad­i­cale, Hipól­i­to Irigoyen, qui est élu.
          Autant dire que s’est un sacré coup de ton­nerre, après presque trente ans de con­ser­vatisme. Bon, ne nous embal­lons pas trop non plus, ce n’est pas vrai­ment la révo­lu­tion qui tri­om­phe avec Irigoyen. On l’a vu, l’homme n’est pas issu des bas-fonds de la société argen­tine, c’est un avo­cat dou­blé d’un con­fort­able pro­prié­taire ter­rien, ce n’est donc pas encore tout à fait le peu­ple qui arrive au pou­voir. Mais cette élec­tion, qui met dehors, à la régulière, le vieux par­ti de la classe dom­i­nante, est quand même une sacrée vic­toire pour tous ceux qui jusque là, avaient été totale­ment exclus de la vie poli­tique nationale. Car comme le rap­pelle l’his­to­rien Raúl Scal­abri­ni Ortiz (« Irigoyen y Perón », Ed. Fab­ro, p.15) « Pen­dant 63 ans, de 1853 à 1916, l’oligarchie a gou­verné le pays sans plus de con­traintes que le choc des ambi­tions et de la cupid­ité de ses mem­bres. Le gou­verne­ment sor­tant choi­sis­sait le gou­verne­ment suiv­ant. Le peu­ple n’était rien d’autre qu’un pro­duc­teur de richess­es au béné­fice d’une autre par­tie de la société. Le pays n’avançait qu’à la mesure des désirs de l’Etranger et de son médi­a­teur nation­al ». Cette fois, le peu­ple avait donc pu choisir lui-même son des­tin : on com­prend alors que l’avènement d’Irigoyen ait pu être vécu comme une réelle vic­toire pop­u­laire. Raúl Scal­abri­ni, tou­jours (p.16) : « Revendi­quer les droits du peu­ple, respecter sa volon­té, équiv­alait à révo­lu­tion­ner l’ordre du régime. Celui qui incar­nait la représen­ta­tion légitime du peu­ple ne pou­vait qu’être révo­lu­tion­naire au sens le plus com­plet du terme ». Et puis, ne pas oubli­er qu’Irigoyen avait par­ticipé à rien moins que trois révo­lu­tions des­tinées à ren­vers­er le régime con­ser­va­teur. En somme, il devient naturelle­ment le pre­mier héros pop­u­laire de la poli­tique argen­tine. Un « pré-Perón », en quelque sorte. On le ver­ra plus tard, lorsqu’il sera lui-même con­fron­té à la colère du peu­ple, lors de la « Semaine trag­ique » en 1919 et des grèves d’ouvriers agri­coles en Patag­o­nie en 1921, sa réac­tion le sera net­te­ment moins, pop­u­laire. Mais il restera à jamais comme le pre­mier prési­dent réelle­ment élu au suf­frage uni­versel et non truqué de l’histoire argen­tine.

Hipól­i­to Irigoyen — Pho­to DP

1912 : la fin du P.A.N. et de la fraude électorale. Ou presque.

          L’histoire du Par­ti Auton­o­miste Nation­al (P.A.N.) com­mence en 1874, avec l’élection de Nico­las Avel­lane­da. Uni­fi­ca­tion du Par­tido Nacional dirigé par ce dernier et du Par­tido auton­o­mista d’Adol­fo Alsi­na, à la base c’est un par­ti de ten­dance plutôt libérale et libre-échangiste, mais son mode de gou­verne­ment, à la fois oli­garchique, clien­téliste et autori­taire, et ses pra­tiques élec­torales dou­teuses, con­sis­tant à se main­tenir indéfin­i­ment au pou­voir par le biais de la fraude, ont beau­coup altéré son image, pour en faire un sim­ple par­ti con­ser­va­teur de ten­dance auto­cra­tique. Il faut dire qu’à l’époque, on ne par­lait pas de suf­frage uni­versel : c’était un col­lège d’électeurs plutôt réduit (moins de 300) qui décidait de l’élection ! Rel­a­tive­ment facile à manip­uler, comme on le com­pren­dra, il était élu par les Par­lements de province, selon le sys­tème dit de « la liste com­plète », qui per­me­t­tait d’en exclure d’éventuels opposants. (Voir ici, p. 382) Des par­lements mas­sive­ment occupés par le pou­voir en place, grâce à l’influence et au pres­tige prési­den­tiel d’une part, et au sys­tème dit du «Voto can­ta­do» (Vote à voix haute, en quelque sorte : l’électeur aux élec­tions locales devant se ren­dre au bureau élec­toral et faire enreg­istr­er son choix soit en dis­ant pour qu’il voulait vot­er, soit en choi­sis­sant un des bul­letins posés sur la table, au vu et au su des mem­bres du bureau. On voit d’ici ce que cela pou­vait impli­quer ! D’autant qu’une loi con­sti­tu­tion­nelle don­nait le droit au gou­verne­ment en place d’intervenir dans les proces­sus élec­toraux pour «pro­téger la forme répub­li­caine de gou­verne­ment» c’est-à-dire d’annuler arbi­traire­ment les élec­tions d’opposants [p. 383]).

Le vote à voix haute, car­i­ca­ture d’époque — Pho­to DP

- Halte, qui va là ?
- Un vote.
- Pour qui ?
- Pour Marceli­no.
- Allez‑y.

          Il est par­venu à se main­tenir au pou­voir pen­dant 36 ans, soit six prési­dences (à l’époque, le man­dat prési­den­tiel argentin durait 6 ans), dont deux dirigées par le même Julio Roca (celui de la con­quête du désert), à quelques années de dis­tance. Il y eut un 7ème man­dat, de 1910 à 1916, rem­pli par Roque Sáenz Peña puis, après son décès, par son vice-prési­dent Vic­tori­no de La Plaza, mais à cette époque, des scis­sions étaient apparues dans le par­ti, et ce prési­dent (Sáenz Peña) était le représen­tant d’une des ten­dances dis­si­dentes, l’Union Nationale.

          On trou­vera ici une his­toire retraçant les dates mar­quantes de ce par­ti, mais atten­tion : il s’agit du site du par­ti auton­o­miste actuel, et donc d’une présen­ta­tion pass­able­ment ori­en­tée (Qui fait entre autres l’apologie de la Con­quête du désert, décrite comme une guerre clas­sique entre bel­ligérants et ressert le mythe de la frater­ni­sa­tion entre vain­queurs et vain­cus, les pre­miers appor­tant civil­i­sa­tion, san­té et pro­tec­tion aux sec­onds !)

          La poli­tique du P.A.N. durant toutes ces années de pou­voir fut toute entière mise au ser­vice de l’oligarchie dom­i­nante, essen­tielle­ment agri­cole. Dont, d’ailleurs, beau­coup d’élus étaient issus. Sous le règne du P.A.N., la con­cen­tra­tion de la pro­priété des ter­res a atteint son max­i­mum, détour­nant par ailleurs les grandes for­tunes argen­tines d’un investisse­ment indus­triel qui aurait pour­tant été prof­itable à toute l’économie en main­tenant son indépen­dance. Celui-ci, au con­traire, a été large­ment «sous-traité» aux grandes puis­sances européennes, notam­ment bri­tan­nique, française et alle­mande. Entre 1870 et 1914, par exem­ple, les investisse­ments bri­tan­niques dans l’industrie argen­tine (chemin de fer, mines, pro­duits man­u­fac­turés) ont été mul­ti­pliés par 9 ! C’est en grande par­tie cette poli­tique con­ser­va­trice (le pou­voir aux grands pro­prié­taires ter­riens, l’industrie aux puis­sances étrangères) qui va con­di­tion­ner le des­tin poli­tique tout entier de l’Argentine, qui ne s’est jamais vrai­ment sor­tie de ce sché­ma, à part peut-être, dans les années du pre­mier péro­nisme (1946–1955).

          Naturelle­ment, cette omnipo­tence d’un seul par­ti a généré de nom­breuses oppo­si­tions, mais, on l’a vu, celles-ci ont été aisé­ment jugulées par un sys­tème élec­toral tail­lé pour résis­ter à toutes les tem­pêtes. Il y a même eu une révo­lu­tion, en 1890, dite «La rev­olu­ción del par­que», la révo­lu­tion du parc, provo­quée par la mau­vaise ges­tion du Prési­dent Juárez Cel­man entrainant une crise économique aiguë. Les insurgés seront vain­cus, mais Cel­man devra laiss­er sa place à son vice-prési­dent, Car­los Pel­le­gri­ni, pour ter­min­er le man­dat.

Roque Sáenz Peña — Pho­to DP

          Ce n’est qu’en 1910 qu’on peut dater la véri­ta­ble fin du règne du P.A.N. Roque Sáenz Peña, comme nous le disions plus haut, fai­sait bien par­tie du Par­ti auton­o­miste, mais toute une frac­tion de celui-ci, désireuse de mod­erniser le par­ti et surtout de met­tre fin au sys­tème de fraude élec­torale, va faire scis­sion en créant un nou­veau mou­ve­ment, l’Union Nationale. C’est donc son can­di­dat, Sáenz Peña, qui sera élu en 1910, et qui pro­mulguera, deux ans plus tard, une loi fon­da­men­tale insti­tu­ant le suf­frage uni­versel, oblig­a­toire et surtout secret, et étab­lis­sant des listes élec­torales fiables pour garan­tir la loy­auté des scruti­ns. Oui bon, uni­versel, uni­versel, pas encore pour les femmes, mal­heureuse­ment. Celles-ci devront atten­dre 1947 pour avoir le droit de met­tre leur bul­letin dans l’urne. Quant à la fin de la fraude, oui, un peu, pour quelques années. Elle ressor­ti­ra des plac­ards dans les années trente, pen­dant la fameuse «Décen­nie infâme», sous des gou­verne­ments dom­inés par des mil­i­taires : celui de José Félix Uribu­ru d’abord (1930–1932), puis celui d’Agustín P. Jus­to (1932–1938) ensuite. Une décen­nie infâme qui va d’ailleurs dur­er un peu plus de dix ans, puisqu’elle se pro­longera sous les man­dats de Rober­to Ortiz puis de son vice-prési­dent Ramón Castil­lo (1938–1943). Des joyeux drilles que n’aurait pas reniés le P.A.N. Un par­ti aujourd’hui tou­jours présent dans le paysage poli­tique argentin, bien que tout à fait con­fi­den­tiel : il a obtenu 0,13 % des voix à la prési­den­tielle de 2019 !

1880–1910 : la grande vague d’immigration

LES ARGENTINS DESCENDENT… DES BATEAUX (1)

          On l’a vu dans l’article précé­dent sur les suc­ces­sives «con­quêtes du désert» menées entre 1820 et 1879, la jeune république argen­tine a vite été con­fron­tée au besoin de peu­pler ses nou­veaux ter­ri­toires pour y dévelop­per son économie, notam­ment agri­cole. L’idée étant d’attirer, pour rem­plac­er les peu­ples orig­i­naires presque défini­tive­ment éradiqués, de plus en plus d’Européens, provenant, eux, de pays «civil­isés».
          En 1876, le gou­verne­ment de Nicolás Avel­lane­da pro­mulgue une loi visant à pro­mou­voir une poli­tique d’immigration et de coloni­sa­tion. Une grande cam­pagne est orchestrée en Europe en direc­tion des poten­tiels aven­turi­ers désireux de fuir la pau­vreté, mais aus­si, pour cer­tains, d’échapper au ser­vice mil­i­taire dans leur pays, et égale­ment de réalis­er le rêve de pro­grès social et économique que laisse entrevoir la créa­tion de nou­velles nations out­re-Atlan­tique. On leur offre le bil­let du voy­age, et on leur promet tra­vail et loge­ment à l’arrivée.
          Les can­di­dats vont se bous­culer, surtout entre 1880 et 1910, dates repères de la plus grande vague d’immigration qu’aura con­nue l’Argentine. Con­traire­ment aux attentes des dirigeants Argentins, qui rêvaient d’attirer des Européens du nord, cen­sés être plus «civil­isés», ils vien­nent essen­tielle­ment des pays les plus pau­vres d’Europe : des Espag­nols, bien sûr, immi­grés «naturels» en quelque sorte, mais aus­si de très nom­breux Ital­iens, et des Européens de l’est, Russ­es, Balka­niques, Polon­ais… Pas mal de Français dans le lot égale­ment, en grande majorité Basques. (On retrou­ve pléthore de noms de famille basques en Argen­tine, d’ailleurs, qu’ils soient issus de l’Euskadi du sud ou du nord. Cer­tains ont même dirigé le pays, comme Hipól­i­to Irigoyen, José Félix Uribu­ru ou Pedro Aram­bu­ru).
          Pour la plu­part, ce sont d’abord des hommes, plutôt jeunes : entre 15 et 30 ans. Des familles avec enfants, égale­ment. Entre 1881 et 1914, on va en compter 4 200 000 ! Par­mi ceux-ci, donc, 2 000 000 d’Italiens (quand même !), 1 400 000 Espag­nols, et 170 000 Français. Ceci per­met de mieux com­pren­dre une par­tic­u­lar­ité toute argen­tine, qu’on ne retrou­ve chez aucun autre de ses voisins : une « ital­ian­ité » très pronon­cée, à la fois dans la cul­ture et dans le par­ler (Cette impor­tante influ­ence ital­i­enne fera l’objet d’un autre arti­cle, c’est promis !).
          En dépit des promess­es alléchantes, la réal­ité n’est pas aus­si rose qu’annoncée pour les nou­veaux arrivants. L’accaparement des richess­es par la haute bour­geoisie «agri­cole» ne laisse que des miettes aux petits paysans venus d’Europe, qui pour la plu­part se retrou­vent à devoir s’engager comme ouvri­ers, «peón» comme on les appelle. Ou, au mieux, locataires de leurs par­celles de terre. Les immi­grés s’aperçoivent que les iné­gal­ités restent fortes ici aus­si, et que l’ascenseur social est tout aus­si en panne qu’en Europe. Cer­tains se découra­gent et ren­trent au pays, mais la plu­part finit par s’enraciner, bon gré mal gré, en gar­dant l’espoir de pou­voir un jour chang­er sa sit­u­a­tion par un tra­vail acharné.
          Ceux qui restent s’installent dans un pre­mier temps dans les grandes villes, dans l’attente de réu­nir assez d’argent pour pou­voir ensuite acheter un peu de ter­rain dans les faubourgs et amélior­er ain­si leurs con­di­tions de vie.

CONVENTILLOS

          C’est que, dans les grandes villes, ce n’est guère foli­chon. On est loin du par­adis promis par les pub­lic­ités. Les nou­veaux arrivants, fraiche­ment débar­qués des bateaux (Un refrain dit d’ailleurs à ce pro­pos : «Les Mex­i­cains descen­dent des Aztèques, les Péru­viens des Incas. Les Argentins, eux, descen­dent… des bateaux !» Voir note 1 en bas) se voient offrir deux ou trois nuits d’hôtel, avant d’être livrés à eux-mêmes. Atten­tion, hein. Quand on par­le d’hôtel, on ne par­le pas du Ritz ou du Majes­tic. Mais d’un hôtel spé­ciale­ment dédié aux migrants, et qui ressem­ble bien davan­tage à un dor­toir col­lec­tif ! Vis­ite d’une cham­bre :

Pho­to DP (Com­mons wiki­me­dia)

          A la sor­tie, la plu­part se retrou­vent alors dans les «con­ven­til­los». Ils se ressem­blent tous, quelque soit le quarti­er ou la ville. Un «patio» (plus ou moins grande cour intérieure) entouré par trois ou qua­tre bâti­ments. Une galerie courant le long de ces bâti­ments d’un ou deux étages. Des apparte­ments exi­gus : générale­ment, une seule pièce, entre 12 et 15 m². Chaque apparte­ment accueille qua­tre ou cinq per­son­nes. La cui­sine se fait générale­ment en com­mun, dans le patio. Promis­cuité garantie : entasse­ment, bruit, manque d’hygiène. Pas de douche, un nom­bre de toi­lettes ridicule rap­porté au nom­bre d’habitants du lieu. C’est humide l’hiver, étouf­fant l’été, insalu­bre toute l’année. Mal­gré cela, c’est loin d’être gra­tu­it : louer un réduit dans un des ces con­ven­til­los peut coûter jusqu’à huit fois le prix d’un équiv­a­lent plus décent à Paris ou à Lon­dres. Les marchands de som­meil prospéraient déjà large­ment à l’époque.

Pho­to DP - Com­mons wiki­me­dia

          Il faut bien dire que les grandes villes, Buenos Aires en tête, n’étaient absol­u­ment pas pré­parées à un tel apport de pop­u­la­tion. Pensez : entre 1869 et 1914, les urbains vont pass­er de 27% à 53% du total de la pop­u­la­tion nationale ! Une pop­u­la­tion qui bon­dit dans ce même laps de temps de moins de 2 mil­lions à plus de 8 mil­lions d’habitants ! Une mul­ti­pli­ca­tion par qua­tre en quar­ante ans, qui prend de court une admin­is­tra­tion qui n’a pas su, pas pu, ou pas voulu, anticiper. Elle s’y met néan­moins, stim­ulée par le bond par­al­lèle de l’économie. Dame : cette crois­sance démo­graphique sus­cite de nou­veaux besoins, qui accélèrent à leur tour la pro­duc­tion de biens nou­veaux (notam­ment d’équipements et de ser­vices), et donc, en con­séquence logique, favorisent la créa­tion d’emplois et le développe­ment des infra­struc­tures, du trans­port pub­lic, du secteur de l’énergie, de l’industrie et de l’artisanat, etc…
          Mais le loge­ment reste le point noir au milieu de toute cette crois­sance rapi­de. Con­scient des prob­lèmes cri­ants dans ce domaine, l’État cherche des solu­tions. Il pour­rait se lancer dans la con­struc­tion, et pro­pos­er lui-même des loge­ments soci­aux, plus acces­si­bles à la pop­u­la­tion des class­es défa­vorisées qui s’entasse dans les con­ven­til­los, mais les pro­prié­taires de ceux-ci cri­ent à la con­cur­rence déloyale, et blo­quent d’autant plus facile­ment toute ini­tia­tive publique dans ce domaine que le gou­verne­ment leur est proche et reste à leur écoute. Ils parvien­dront même à repouss­er des mesures de salubrité publique aus­si élé­men­taires que l’obligation d’offrir des toi­lettes séparées pour femmes et hommes, ou un min­i­mum d’une douche pour 10 per­son­nes. Paralysé, l’État fera au moins en sorte d’améliorer le réseau de dis­tri­b­u­tion d’eau potable, et ouvri­ra des parcs publics à prox­im­ité des quartiers à con­ven­til­los, afin que familles et enfants puis­sent trou­ver un peu de nature hors de leurs taud­is.
          Mai­gre con­trepar­tie, car à l’intérieur, la sit­u­a­tion est cri­tique : mal­nu­tri­tion, mal­adie, aggravée par les con­di­tions économiques dont souf­frent les immi­grés pau­vres : bas salaires, chô­mage, dif­fi­cultés d’insertion dans une société créole rel­a­tive­ment fer­mée. Au début du XXème siè­cle, cela débouche sur des con­flits soci­aux de plus en plus nom­breux et vio­lents. Les gou­verne­ments de Julio A. Roca (1898–1904), puis de Manuel Quin­tana et José Figueroa Alcor­ta (1904–1910) réagis­sent par une répres­sion féroce, allant même, pour bâil­lon­ner les immi­grés les plus vir­u­lents, jusqu’à pro­mulguer une «Loi de rési­dence», per­me­t­tant d’expulser du pays tout immi­gré coupable de nuire à l’ordre pub­lic, ou engagé poli­tique­ment. L’augmentation des loy­ers des con­ven­til­los, approu­vée par le gou­verne­ment d’Alcorta, va finir de met­tre le feu aux poudres. Les locataires d’un con­ven­til­lo du quarti­er pop­u­laire de Bar­ra­cas déci­dent de faire la grève des loy­ers. Trois jours plus tard, ils sont rejoints par ceux de 500 autres con­ven­til­los. Au lieu de remet­tre l’argent des loy­ers aux représen­tants des pro­prié­taires, ils leur font pass­er des listes de reven­di­ca­tions, récla­mant notam­ment des amélio­ra­tions san­i­taires, une réduc­tion de 30% des loy­ers ain­si que la sup­pres­sion du dépôt de garantie équiv­a­lent à trois mois de loy­er exigé à l’entrée dans l’appartement. En sep­tem­bre 1907, les con­ven­til­los en grève atteignent le nom­bre de 2000 à tra­vers tout le pays, jusqu’à des villes aus­si éloignées de Buenos Aires que Men­doza ou Cór­do­ba. Mal­gré les ordres d’expulsion délivrés par les pro­prié­taires, les locataires tien­nent bon. Les hommes devant con­tin­uer de tra­vailler pour assur­er l’économie des ménages, ce sont surtout les femmes et les enfants qui man­i­fes­tent, au cours des fameuses «march­es des bal­ais», durant lesquelles les enfants vont de con­ven­til­lo en con­ven­til­lo pour rameuter de nou­veaux grévistes. Ceux-ci reçoivent égale­ment le sou­tien des par­tis de gauche et des mou­ve­ments anar­chistes, et le mou­ve­ment se durcit, tou­jours plus forte­ment réprimé par la police. Ce qui devait arriv­er arrive : le 23 octo­bre, dans un con­ven­til­lo du quarti­er de San Tel­mo, un jeune man­i­fes­tant de 15 ans est tué, et plusieurs autres blessés.

Expul­sion dans un con­ven­til­lo — 1907 — Pho­to DP (Com­mons wiki­me­dia)

          A la suite de ces événe­ments dra­ma­tiques, les pro­prié­taires fer­ont quelques con­ces­sions à la marge, mais de nom­breux locataires seront néan­moins délogés manu-mil­i­tari, dont un bon nom­bre expul­sés du pays en ver­tu de la Loi de rési­dence. Mi-décem­bre 1907, le mou­ve­ment est finale­ment éteint. Sans que les habi­tants n’aient obtenu grand-chose. Au con­traire : début 1908, la vie dans les con­ven­til­los sem­ble s’être encore dégradée. Il fau­dra encore atten­dre des années, et la fin du règne sans partage des con­ser­va­teurs du Par­ti Auton­o­miste Nation­al, pour que l’État se penche sérieuse­ment sur le prob­lème de l’intégration des immi­grés et en améliore les con­di­tions de vie.

(1) Cette for­mule, large­ment reprise pour décrire l’im­mi­gra­tion argen­tine, fait naturelle­ment polémique, dans la mesure où elle tend à minor­er, voire même à nier, l’ex­is­tence préal­able de peu­ples indigènes avant la coloni­sa­tion. Elle est donc à pren­dre au sec­ond degré, sim­ple­ment pour illus­tr­er le fait que l’Ar­gen­tine est sans doute le pays sud-améri­cain qui a été la des­ti­na­tion la plus prisée par les immi­grants du monde entier. Voir par exem­ple cet arti­cle du quo­ti­di­en La Nación le 11 juin 2021 : le prési­dent de la république argen­tine avait été dure­ment cri­tiqué pour l’avoir util­isée.

La conquête du désert

         

Steppe en Patag­o­nie — Pho­to Clau­dio Daniel Muro — Domaine pub­lic — CC

          A l’arrivée des Espag­nols, à la fin du XVème siè­cle, on comp­tait env­i­ron 2 mil­lions d’autochtones en Amérique du sud, pour la plu­part venus d’Asie et d’Océanie au fil du temps, par le détroit de Bering et l’Amérique du nord.
Les Espag­nols ont tou­jours entretenu des rela­tions plutôt vio­lentes avec ces pop­u­la­tions, se con­sid­érant un devoir de civil­isa­teurs venus les sor­tir de leur état de “bar­bares”. Les con­quis­ta­dores s’étaient donc fixé trois mis­sions essen­tielles : soumet­tre, assim­i­l­er, évangélis­er. D’où la grande impor­tance des mil­i­taires et des représen­tants de l’Église dans le proces­sus de con­quête, qui, face aux résis­tances des indi­ens, s’est rapi­de­ment trans­for­mé en proces­sus d’extermination de la grande majorité des pop­u­la­tions, et de la néga­tion des droits des sur­vivants, con­sid­érés comme infrahu­mains.
          La prise d’indépendance pro­gres­sive des ter­ri­toires sud-améri­cains va néan­moins un peu paci­fi­er l’am­biance, en rai­son du pro­gres­sisme relatif des créoles indépen­dan­tistes prenant peu à peu le pou­voir. C’est ain­si qu’en 1810 en Argen­tine, sous l’égide de Mar­i­ano Moreno, un des prin­ci­paux dirigeants de la Révo­lu­tion de Mai qui a con­duit à la pre­mière autonomie de l’Argentine, six ans avant l’indépendance, la poli­tique ten­dra davan­tage à l’assimilation de ces pop­u­la­tions, plutôt qu’à leur érad­i­ca­tion, comme il était de mise jusqu’à alors. En 1819, des accords seront même scel­lés avec par exem­ple les indi­ens Ran­que­les, afin de con­stituer un front com­mun con­tre l’Espagnol (Pacte de Leu­vucó). Mais à par­tir de 1820, les impérat­ifs économiques vont de nou­veau chang­er la donne.

1ères cam­pagnes du désert : 1820–1829

          En effet, la prin­ci­pale source de revenus pour l’Argentine indépen­dante, c’est le secteur agro-expor­ta­teur, porté essen­tielle­ment par l’élevage, d’où sont tirés cuirs et vian­des séchées pour être exportés ensuite vers l’Europe. D’où le besoin, d’une part, de gag­n­er tou­jours plus de ter­res agri­coles, notam­ment en direc­tion du sud et de la Patag­o­nie, et d’autre part, de s’approprier les grandes salines – le sel est un ingré­di­ent essen­tiel pour la con­ser­va­tion des vian­des – qui se trou­vent en ter­ri­toire indigène.
          C’est dans ce but qu’en 1820, le gou­verneur de Buenos Aires, Martín Rodriguez, va lancer ce qui con­stituera la pre­mière des Cam­pagnes du désert, qui va dur­er deux ans. Arrê­tons-nous un peu. Oui, car cela peut paraître un brin curieux de se lancer à la con­quête d’un désert, quand on cherche au con­traire à trou­ver de bonnes ter­res cul­tivables, ou de grandes prairies. Ras­surez-vous, nos vail­lants mil­i­taires ne par­tent pas à la chas­se au sable et aux cail­loux. Désert n’est rien d’autre qu’une façon de par­ler. Et surtout, de se don­ner bonne con­science. En lais­sant penser que sur les ter­res en ques­tion, il n’y a pas âme qui vive. Des ter­res “désertes”, donc. Vides. Qui ne deman­dent qu’à être peu­plées par de braves colons, tra­vailleurs, bons chré­tiens, par­lant la bonne langue, bref : civil­isés. La meilleure façon d’effacer d’un mot les pre­miers occu­pants : ils n’existent pas.
          Ils exis­tent pour­tant bien la preuve : Martín Rodriguez par­le de les exter­min­er à longueur de dis­cours. Pas­sons.
          En 1826, Bernardi­no Riva­davia, pre­mier prési­dent offi­ciel de ce qu’on n’appelait pas encore l’Argentine mais les “Provinces-Unies”, con­tin­ue le tra­vail. Il engage un ancien offici­er Prussien, Friedrich (Fed­eri­co) Rauch, pour pour­suiv­re et déloger les indi­ens. Son action exter­mi­na­trice fera pass­er la super­fi­cie con­quise dans la région de La Pam­pa de 30 000 km² à 100 000 ! L’État pour­rait dis­tribuer ces ter­res entre l’ensemble des agricul­teurs, petits et grands, mais en réal­ité, il préfère priv­ilégi­er les plus gros. Ques­tion de sol­i­dar­ité de classe. C’est ain­si que 8 600 000 nou­veaux hectares de ter­res con­quis­es passent aux mains de seule­ment 538 pro­prié­taires ter­riens. Les petits paysans, eux, devront donc se con­tenter d’en être les locataires, ou métay­ers (arren­datar­ios). Un cer­tain “pli” est pris : une classe dom­i­nante de grands pro­prié­taires ter­riens, sou­vent issus de l’aristocratie ou de la grande bour­geoisie, met la main sur l’Argentine, et elle n’est pas près de la lâch­er. Le drame argentin, celui d’un pays durable­ment dom­iné par une caste lat­i­fundiste, se met en place, pour très longtemps. Nous en repar­lerons.

La con­quête du désert — Tableau de J.M. BLanes (détail) — Pho­to DP

2ème Cam­pagne : 1833–1864

          Cette cam­pagne-là est impul­sée par le gou­verneur de Buenos Aires, Juan Manuel de Rosas (celui-là même qui va pren­dre le pou­voir, en dic­ta­teur de fait, pen­dant 17 ans entre 1835 et 1852). Rosas con­fie les clés de cette nou­velle “aven­ture” indi­enne au caudil­lo Facun­do Quiroga, qui est tout sauf un ten­dre et un raf­finé. De toute façon, tout le monde la sou­tient, cette cam­pagne : les Fédéral­istes de Rosas, mais égale­ment les Uni­taires qui s’opposent à lui par ailleurs. On a tou­jours besoin de plus de ter­res, d’une part, et après tout, mas­sacr­er les indi­ens, c’est faire tri­om­pher la civil­i­sa­tion sur la bar­barie, comme l’écrira à peu près Domin­go Sarmien­to, ci-devant intel­lectuel de la généra­tion 37, Uni­taire con­va­in­cu et futur prési­dent de la république. Cette fois, la fron­tière avance jusqu’au fleuve Col­orado. Une cen­taine de kilo­mètres au sud de l’actuelle Bahia Blan­ca, aux portes de la Patag­o­nie.

3ème cam­pagne : 1852–1874

          La Patag­o­nie, juste­ment. Des espaces gigan­tesques, et promet­teurs. “Déserts”, eux aus­si, naturelle­ment. Et sur lesquels on ver­rait bien paitre les ovins qui représen­tent un lucratif com­merce avec les Anglais, qui ont tant besoin de matière pre­mière laineuse pour leur indus­trie tex­tile. Un haut fonc­tion­naire évo­quera même l’opportunité de “rem­plac­er les indi­ens par des bre­bis” (Oui, parce qu’on a beau pré­ten­dre que les espaces sont déserts, on ne peut pas s’empêcher de men­tion­ner la néces­sité de les dépe­u­pler).
          Domin­go Sarmien­to, dont on a par­lé ci-dessus, pré­side l’Argentine de 1868 à 1874. Grand admi­ra­teur de la civil­i­sa­tion anglaise, pour lui, pas d’alternative : ou bien on impose une civil­i­sa­tion à l’européenne, ou bien on en reste à la bar­barie. Il n’inclut pas les indi­ens dans son rêve d’Argentine mod­erne. Son suc­cesseur, Nicolás Avel­lane­da, est sur la même ligne, avec en plus des accoin­tances plus ser­rées avec la grande bour­geoisie ter­ri­enne (à côté, Sarmien­to, sorte de Jules Fer­ry Argentin, aurait pu pass­er pour un social-démoc­rate). Avel­lane­da pour­suit “l’oeu­vre” de Sarmien­to, en lançant un vaste plan de recrute­ment d’immigrés européens, à tra­vers la «Loi d’immigration et de coloni­sa­tion». Une grande cam­pagne pub­lic­i­taire est lancée dans toute l’Europe : affich­es et tracts promet­tent aux volon­taires bil­let de bateau gra­tu­it, et ter­res et tra­vail à l’arrivée. Cela fonc­tionne à mer­veille, mais pour fournir les ter­res promis­es, il faut naturelle­ment encore trou­ver de nou­velles sur­faces disponibles. Une nou­velle offen­sive est lancée à cet effet, sous les ordres d’ Adol­fo Alsi­na, min­istre de la Guerre d’Avellaneda et ancien vice-prési­dent de Sarmien­to. Cette offen­sive fera gag­n­er 56 000 km² sup­plé­men­taires en direc­tion du sud. Un dix­ième de la France, en super­fi­cie, quand même !

Domin­go Fausti­no Sarmien­to — Pho­to DP

4ème cam­pagne : 1878–1879

          C’est la plus emblé­ma­tique, et prob­a­ble­ment la plus meur­trière. Elle est menée par un mil­i­taire, Julio Argenti­no Roca, suc­cesseur d’Alsina au poste de min­istre de la guerre. Roca en tir­era un immense béné­fice de célébrité : il sera élu prési­dent de la République deux fois : la pre­mière pour suc­céder à Avel­lane­da en 1880, la sec­onde en 1898.
          Pour cette nou­velle con­quête, Roca dis­pose d’un bud­get impor­tant (1 600 000 pesos de l’époque), qui lui per­met d’une part de con­sid­érable­ment mod­erniser l’armement de ses troupes, en les dotant notam­ment du nou­veau fusil Rem­ing­ton, qui leur pro­cure une capac­ité de feu et de portée iné­galées, et d’autre part de faire installer un réseau de télé­gra­phie amélio­rant les com­mu­ni­ca­tions mil­i­taires. Le gou­verne­ment compte sur la vente des ter­res nou­velle­ment con­quis­es pour récupér­er cet investisse­ment.

Julio Argenti­no Roca — Pho­to DP

          L’essentiel de la cam­pagne se déroule de mars à juin 1879, et implique un total de 6000 sol­dats, pour com­bat­tre env­i­ron 20 000 indi­ens dont Roca lui-même dira qu’ils n’avaient pour arme­ment que “lances, arcs et flèch­es prim­i­tifs”. La cam­pagne se sol­de par le mas­sacre de mil­liers d’indiens, et la réduc­tion des sur­vivants en qua­si esclavage, auquel bien peu sur­vivront, entre pri­va­tions et mal­adies apportées par les con­quérants.
          Au final, cette dernière cam­pagne per­me­t­tra aux gou­verne­ments con­ser­va­teurs suc­ces­sifs (le Par­ti Auton­o­miste Nation­al gardera le pou­voir sans dis­con­tin­uer jusqu’en 1916) d’attribuer près de 42 mil­lions d’hectares de ter­res à seule­ment 1800 pro­prié­taires, au total, dont 6 mil­lions à seule­ment 67 familles (la seule famille Mar­tinez de Hoz en recevra pour sa part 2, 5 mil­lions) ! S’attirant ain­si l’appui durable de la grande bour­geoisie ter­ri­enne, et ren­forçant le pou­voir mil­i­taire. Tout cela avec le sou­tien act­if de l’Église catholique, qui voy­ait là égale­ment une œuvre mis­sion­naire de civil­i­sa­tion des peu­ples indigènes. Un acca­pare­ment de richess­es qui ne sera pas sans con­séquence sur le des­tin poli­tique et économique de l’Argentine, et mar­quera durable­ment les rela­tions sociales à tra­vers son his­toire future.

Naissance d’une nation

           Ecus­son de l’Ar­gen­tine — Pho­to DP

          A par­tir de 1820, Buenos Aires prof­ite de la paix rev­enue pour dévelop­per son économie, expor­tant de grandes quan­tités de cuirs et vian­des séchées. Sa sit­u­a­tion de port douanier lui con­fère une cer­taine supré­matie économique vis-à-vis des autres provinces. Dis­pen­sée de trou­bles d’ordre mil­i­taire, elle en prof­ite pour se dévelop­per ter­ri­to­ri­ale­ment vers le sud, aux dépens des indi­ens autochtones.
          Glob­ale­ment, c’est l’économie de toutes les provinces qui prof­ite de cette péri­ode d’accalmie, qui per­met la reprise du com­merce extérieur : les provinces de l’ouest vers le Chili, celles du nord vers la Bolivie, et Buenos Aires au-delà de l’Atlantique. Mais cela, au lieu de for­ti­fi­er l’ensemble de l’union, ali­mente une ambiance de con­cur­rence entre provinces. En 1824, celles-ci ten­tent de rec­oller les morceaux, en réu­nis­sant une assem­blée pour rédi­ger une con­sti­tu­tion com­mune. Mais la ten­ta­tive avorte, pour deux prob­lèmes majeurs. D’abord, le con­flit ouvert avec le Brésil, qui mobilise les éner­gies. Il tient son orig­ine dans la révolte de la province de la « Bande Ori­en­tale », qui a le sou­tien des Provinces-Unies, con­tre les ambi­tions ter­ri­to­ri­ales brésili­ennes. Après le blo­cus du port de Buenos Aires par les Brésiliens, le con­flit se règle, à tra­vers la médi­a­tion anglaise, par la créa­tion d’un nou­v­el état indépen­dant : La République ori­en­tale de l’Uruguay.            

          Ensuite, l’assemblée con­sti­tu­ante se divise assez rapi­de­ment en deux ten­dances irré­c­on­cil­i­ables : les Uni­taires, emmenés par Agüero et Bernardi­no Riva­davia, pos­tu­lant pour un gou­verne­ment cen­tral fort, ciment d’une sou­veraineté nationale, et les Fédéral­istes, avec notam­ment Estanis­lao López, qui mili­tent plutôt pour l’autonomie de cha­cune des provinces. Même si on trou­ve les Uni­taires plutôt du côté de Buenos Aires et les Fédéral­istes dans les provinces, il n’en reste pas moins qu’il y a de nom­breuses excep­tions, et que la ligne de partage n’est pas totale­ment géo­graphique.

        

B. Riva­davia et E. López — Pho­tos DP         

          La con­sti­tu­tion dont la rédac­tion est achevée en 1826 n’entrera jamais en vigueur. Néan­moins, c’est dans celle-ci qu’apparait pour la pre­mière fois le terme de «République argen­tine». Mal­gré tout, avec la dis­so­lu­tion de la Con­sti­tu­ante et le retour de l’armée après le con­flit brésilien – une armée plutôt uni­taire – le pays entre dans une véri­ta­ble guerre civile. Qua­tre provinces tombent aux mains des Fédéral­istes : Buenos Aires, San­ta Fe, Entre Ríos et Cor­ri­entes. Les autres provinces restant dans l’escarcelle des Uni­taires, con­duits par le général José María Paz. Mais bien­tôt, les Fédéral­istes finis­sent par impos­er leur supré­matie : toutes les provinces sig­nent le pacte fédéral.
          Le para­doxe, c’est que mal­gré cette vic­toire fédéral­iste, qui aurait dû prof­iter à l’autonomie souhaitée de cha­cune des provinces, le gou­verneur de Buenos Aires, Juan Manuel de Rosas, parvient à impos­er son lead­er­ship sur l’ensemble, instau­rant une dic­tature à par­tir de 1835. Une dic­tature néan­moins forte­ment con­testée et com­bat­tue, par les Uni­taires bien sûr, mais égale­ment par des Fédéral­istes déçus, et surtout par les intel­lectuels dits de « la généra­tion de 37 », comme les écrivains Juan Bautista Alber­di et Este­ban Etchevar­ría (auteur du célèbre « El matadero », livre féro­ce­ment anti-fédéral­iste et anti-rosiste), ou le futur prési­dent de la république Domin­go Sarmien­to.
          Rosas inter­vient égale­ment dans les querelles internes de l’Uruguay, con­flit que la France met à prof­it pour ten­ter une incur­sion en blo­quant le port de Buenos Aires, entre 1838 et 1840. Sans grande con­séquence, mais elle remet­tra le cou­vert, avec l’aide des Anglais, entre 1845 et 1847. A chaque fois, Rosas parvient à les repouss­er, ce qui lui assure une réelle aura dans le monde politi­co-diplo­ma­tique, aura qui rejail­lit sur toute l’Argentine, désor­mais con­sid­érée et recon­nue comme un pays indépen­dant et solide­ment gou­verné.

Arrivée des bateaux anglais et français sur le Paraná- 1845 — Pho­to DP

          Mais Rosas va de nou­veau s’attirer une forte oppo­si­tion lorsqu’il inter­dit aux provinces la libre nav­i­ga­tion sur les grands fleuves con­duisant à l’Atlantique, con­cé­dant un énorme avan­tage au com­merce extérieur portègne. Cette nou­velle oppo­si­tion est désor­mais menée par José Manuel de Urquiza, et dégénère en con­flit ouvert, avec pour apogée la bataille de Caseros, qui con­sacre en 1852 la vic­toire défini­tive d’Urquiza et l’exil de Rosas. Les provinces renon­cent à leur autonomie et l’Argentine rede­vient une nation réelle­ment unie. Ou presque. En effet, à Buenos Aires, d’anciens alliés d’Urquiza, qui craig­nent de voir sur­gir à tra­vers lui un nou­veau dic­ta­teur sur le mod­èle de Rosas, fondent le Par­ti libéral. C’est un nou­veau schisme entre la cap­i­tale et les provinces, qui demeurent attachées à la Con­fédéra­tion argen­tine, quand Buenos Aires reprend son autonomie. La ville de Paraná devient la cap­i­tale offi­cielle du pays encore une fois redess­iné, avec à sa tête Urquiza. Une nou­velle con­sti­tu­tion est pro­mul­guée en 1853, à San­ta Fe.
          Néan­moins, tan­dis que Buenos Aires prospère grâce aux expor­ta­tions de cuirs et de laines et à son sys­tème douanier, la Con­fédéra­tion, elle, est con­fron­tée à de graves prob­lèmes économiques, et le ressen­ti­ment à l’égard de l’ancienne cap­i­tale est très fort. En 1859, une nou­velle guerre éclate entre les deux camps. Les troupes d’Urquiza l’emportent à la bataille de Cepe­da, et Buenos Aires est réin­té­grée dans la Con­fédéra­tion argen­tine. Mais la guerre n’en est pas ter­minée pour autant. Les com­bats se pour­suiv­ent encore deux ans, jusqu’à la bataille de Pavón, cette fois rem­portée par les troupes portègnes. Leur général, Bar­tolomé Mitre, devient offi­cielle­ment prési­dent de la Con­fédéra­tion. S’asseyant sur la Con­sti­tu­tion fédérale, Mitre pré­tend impos­er un pays placé sous la tutelle de Buenos Aires.
          En 1865, Mitre signe le « Traité de la Triple Alliance » avec le Brésil et l’Uruguay. Il s’agit de met­tre au pas le Paraguay, dont le sys­tème poli­tique dérange. Cette guerre, longue, très impop­u­laire en Argen­tine, a des con­séquences ter­ri­bles. Le Paraguay, vain­cu, en ressort brisé économique­ment et démo­graphique­ment, ayant per­du une par­tie non nég­lige­able de sa pop­u­la­tion mas­cu­line, et amputé de plusieurs morceaux de son ter­ri­toire acca­parés par les vain­queurs.
          Cette guerre scelle en Argen­tine l’émergence défini­tive d’une véri­ta­ble armée nationale, et non plus un puz­zle d’armées financées par les entités régionales. Sous les man­dats prési­den­tiels suc­ces­sifs de Domin­go Sarmien­to (1868–1874) et Nicolás Avel­lane­da (1874–1880), l’unité nationale se ren­force, s’appuyant sur une économie en plein essor et tournée vers les échanges avec l’extérieur. C’est égale­ment le début des grandes vagues d’immigration venue d’Europe, qui vont grossir la pop­u­la­tion locale. En 1880, peu après l’élection de Julio Argenti­no Roca à la prési­dence de la nation, Buenos Aires rede­vient la Cap­i­tale offi­cielle du pays. Cette fois, défini­tive­ment. Roca, con­tin­u­ant la con­quête des ter­ri­toires indi­ens entre­prise en 1879 – la « Con­quête du désert », comme on l’ap­pelait et qui n’était pour­tant rien d’autre qu’une spo­li­a­tion de ter­ri­toires déjà occupés au moyen d’un véri­ta­ble géno­cide – va don­ner à l’Argentine les con­tours qu’elle pos­sède à peu près aujourd’hui. Une autre his­toire va pou­voir alors com­mencer : celle d’une Argen­tine enfin « solid­i­fiée ».

Arrivée d’im­mi­grants en Argen­tine, fin XIXème — Pho­to Mairie de Cór­do­ba

San Martín et la traversée des Andes

 

Mon­u­ment à San Martín — Men­doza — Pho­to DP

          On a vu dans un arti­cle précé­dent (9 juil­let 1816, l’indépendance de l’Argentine) qui était San Martín et son impor­tance dans la con­struc­tion de l’Argentine libre. San Martín est LE grand « prócer » argentin, le grand homme de la nation, le libéra­teur, au même titre que Boli­var au Venezuela.
En réal­ité, il l’est égale­ment pour les Chiliens et les Péru­viens : c’est lui qui a égale­ment con­tribué à la libéra­tion de ces ter­ri­toires de la tutelle espag­nole. On le ver­ra, il a même un temps gou­verné le Pérou enfin indépen­dant. Bref, c’est un per­son­nage cap­i­tal si on veut bien com­pren­dre la chronolo­gie des indépen­dances du cône sud.
Un de ses grands faits d’armes restera cepen­dant, et de loin, la fameuse «tra­ver­sée des Andes», en 1817. Geste héroïque s’il en fut : per­son­ne ne l’avait fait avant lui et son armée.

          Revenons au début. On s’en sou­vient, à son arrivée d’Espagne, en 1812, il a com­mencé par par­ticiper à l’éviction du pre­mier tri­umvi­rat gou­ver­nant l’Argentine pas encore tout a fait libérée de la tutelle colo­niale. Pour le rem­plac­er par un sec­ond tri­umvi­rat plus proche de ses idées, et de celles de ses com­pagnons de la «Loge Lau­taro», société plus ou moins secrète fondée dans le but de favoris­er les indépen­dances lati­no-améri­caines.
          En 1814, le Directeur suprême de ce sec­ond Trimu­vi­rat, Ger­va­sio Anto­nio de Posadas, le nomme Gou­verneur de la région de Cuyo, dont la ville prin­ci­pale est Men­doza, au pied des Andes. San Martín avait déjà pris égale­ment en charge la direc­tion de « l’armée du nord », en rem­place­ment de Manuel Bel­gra­no, un général qui avait subi deux lour­des défaites con­tre les roy­al­istes en octo­bre et novem­bre 1813. C’est à Men­doza que San Martín va donc pré­par­er sa périlleuse expédi­tion.
          Jusque là, les divers­es ten­ta­tives pour com­bat­tre les Espag­nols et libér­er le Pérou pas­saient toutes par le nord, jugé plus prat­i­ca­ble. Le pas­sage du nord, c’est-à-dire en pas­sant par la région de Salta, puis le sud-ouest de l’actuelle Bolivie, qui fai­sait alors par­tie de ce qui était appelé «le Haut-Pérou». Mais en local­isant les com­bats dans cette zone, aucune vic­toire déci­sive ne fut acquise par aucun des bel­ligérants, rem­por­tant cha­cun et suc­ces­sive­ment des batailles : la sit­u­a­tion était figée. D’où l’idée de San Martín d’essayer une nou­velle voie de con­quête : le pas­sage des Andes pour gag­n­er le Paci­fique et rejoin­dre par l’océan la cap­i­tale du Pérou, Lima. Pas du tout cuit, et même par­ti­c­ulière­ment gon­flé, quand on con­nait l’altitude du mas­sif mon­tag­neux. Il allait fal­loir compter avec le manque de chemins et d’oxygène sur le par­cours. Sans compter qu’il fal­lait aus­si tra­vers­er des ter­ri­toires Mapuch­es !

          Pour toutes ces raisons, il faut deux ans à San Martín pour pré­par­er son armée. D’abord, trou­ver de l’argent pour l’équiper (ce qu’il fera en tax­ant les com­merçants et les pro­prié­taires ter­riens, et en con­fisquant les biens des Espag­nols frileux à soutenir l’indépendance), ensuite, entrain­er les hommes en prévi­sion des con­di­tions extrêmes qu’ils allaient devoir affron­ter. Car il faut tout prévoir : des armes en quan­tité suff­isante, des chevaux, de quoi fab­ri­quer des ponts pro­vi­soires pour franchir riv­ières et précipices, du rav­i­taille­ment, un ser­vice de san­té pourvu en hommes et en matériel, etc, etc…
          Bien décidé à ne pas se détourn­er de ses plans ini­ti­aux, San Martín se refusera même à reporter son opéra­tion pour revenir prêter main-forte au camp uni­taire dans la guerre civile qui l’oppose aux fédéral­istes d’Artigas et des provinces de la «Ligue des peu­ples libres» (Voir l’article précé­dent sur l’indépendance de l’Argentine). Rien ne pour­ra le détourn­er de son grand œuvre : la libéra­tion du Chili d’abord, puis du Pérou, ces deux ter­ri­toires tou­jours aux mains des Espag­nols.
          Enfin prête, l’Armée des Andes se met en route le 19 jan­vi­er 1817. Elle com­prend 5000 hommes (dont 25 guides de mon­tagne), 1600 chevaux et près de 10000 mules ! Pour tromper l’ennemi roy­al­iste, San Martín divise ses forces : deux colonnes prin­ci­pales, l’une sous les ordres du général en chef lui-même, l’autre com­mandée par le Général Las Heras, mais l’astuce, c’est de prévoir égale­ment qua­tre colonnes sec­ondaires, pour con­fon­dre l’ennemi et l’obliger à se divis­er lui aus­si. Ces colonnes sec­ondaires se déploient bien plus au sud et au nord des deux prin­ci­pales, ouvrant ain­si un front de près de 2000 kilo­mètres, en gros, de l’actuelle Copi­apo au nord à l’actuelle Tal­ca au sud (du Chili). Tan­dis que San Martín et Las Heras, quant à eux, piquaient plein cen­tre, en direc­tion de San­ti­a­go. La tac­tique fonc­tionne d’autant mieux que le déploiement de forces roy­al­istes sur une zone aus­si éten­due provoque en retour plusieurs mou­ve­ments favor­ables aux troupes révo­lu­tion­naires. Les roy­al­istes sont pris en tenaille, ne sachant plus trop où con­cen­tr­er leurs forces. En moins d’un mois, les deux colonnes prin­ci­pales font la jonc­tion à Curimón, près de San Felipe, dans la val­lée du fleuve Aconcagua. A moins de 100 kilo­mètres au nord de San­ti­a­go. Les forces roy­al­istes se por­tent à leur ren­con­tre, qui a lieu à Casas de Cha­cabu­co et se sol­de par une nette vic­toire des troupes de San Martín. Nous sommes le 12 févri­er 1817 : le gou­verneur roy­al­iste Casimiro Mar­co del Pont est cap­turé, et ses troupes se replient bien plus au sud, à Talc­ahuano, un petit port près de Con­cep­ción. Le 18, le général chilien Bernar­do O’Higgins, qui fai­sait par­tie de la colonne de San Martín, est nom­mé directeur suprême de la «Patrie nou­velle». Un an plus tard, après une nou­velle bataille vic­to­rieuse con­tre les roy­al­istes à Maipú (5 avril 1818) , le Chili devien­dra une république indépen­dante.

          San Martín peut con­tin­uer son œuvre plus au nord, en direc­tion du Pérou.

Les Andes à la fron­tière Chili-Argen­tine — Pho­to PV

9 juillet 1816 : l’indépendance de l’Argentine

          Après les événe­ments de 1810 (Cf texte précé­dent “Vers l’indépen­dance”), s’ensuit une péri­ode d’intenses com­bats entre légal­istes fidèles à la Couronne d’Espagne et par­ti­sans d’une révo­lu­tion poli­tique. Ceux-ci, peu à peu, pren­nent l’avantage, sans pour autant se décider à déclar­er l’indépendance, jugée encore trop aven­tureuse par les chefs des groupes patri­o­tiques, comme Manuel de Sar­ratea, Ger­va­sio de Posadas ou Miguel Estanis­lao Sol­er.
          Petit à petit, l’ancien Vice-roy­aume se trou­ve grig­noté, et finit, du moins pour sa par­tie sud, par se résumer à la région du Haut-Pérou. Les forces en présence se sta­bilisent sur une ligne de front située à la région fron­tière du Haut-Pérou et du Río de la Pla­ta : Salta, qui va devenir pour quelques années l’épicentre d’un con­flit ouvert dont seront vic­times les habi­tants, oblig­és de vivre dans un per­pétuel état de guerre.
          Para­doxale­ment, c’est un général for­mé en Espagne, et qui a com­bat­tu active­ment dans l’Armée royale con­tre les forces Napoléoni­ennes, qui va don­ner l’impulsion déci­sive au mou­ve­ment vers l’indépendance totale du Río de la Pla­ta : José de San Martín. Mil­i­taire espag­nol, donc, mais né dans le Vice-roy­aume, la révo­lu­tion du 25 mai 1810 lui fait pren­dre con­science des grands change­ments en cours dans sa « patrie » d’origine, qui font vac­iller sa loy­auté envers l’autorité qu’il ser­vait jusqu’ici sans état d’âme. Il sent qu’il lui faut choisir entre celle-ci et ses véri­ta­bles racines, dont il est con­va­in­cu que l’émancipation est inéluctable.

José de San Martín — Pho­to DP

          Il démis­sionne, et en 1812, il débar­que à Buenos Aires pour offrir ses ser­vices aux autorités locales, qui l’accueillent à bras ouverts. Il se met tout de suite au boulot, et, dès octo­bre, com­mence par ren­vers­er ces mêmes autorités (Le « pre­mier tri­umvi­rat », dirigé con­join­te­ment par Feli­ciano Chi­clana, Manuel de Sar­ratea y Juan Martín de Pueyrredón), jugées trop frileuse­ment indépen­dan­tistes.
          En 1815, il pro­pose au gou­verne­ment de lever une armée pour marcher, à tra­vers les Andes, vers le Chili, puis remon­ter au Pérou, pour défaire les armées royales. Par­al­lèle­ment, d’autres régions se soulèvent, comme le Venezuela de Simón Bolí­var, et peu à peu, le con­ti­nent se libère de la tutelle espag­nole. C’est là que les ennuis com­men­cent, car comme de juste, les révo­lu­tion­naires ne sont pas tous d’accord sur la manière d’organiser la future indépen­dance. Résul­tat : au lieu de s’unir pour for­mer une seule et même nou­velle patrie, on va plutôt vers une par­ti­tion en plusieurs entités antag­o­nistes. Comme sou­vent, ce qui motive ces luttes intestines, c’est la pré­ten­tion de cer­tains d’imposer leur supré­matie. En l’occurrence, celle de Buenos Aires, comme cap­i­tale des nou­veaux ter­ri­toires indépen­dants. Ce cen­tral­isme est com­bat­tu en pre­mier lieu par Ger­va­sio Arti­gas, dirigeant la « Bande Ori­en­tale », ter­ri­toire de l’est de l’estuaire recou­vrant à peu près l’actuel Uruguay, qui pro­pose lui, un sys­tème plus fédéral­iste de provinces autonomes et sou­veraines. Voilà qui com­mence mal pour les « Provinces Unies du Río de la Pla­ta », comme on appelle alors les ter­ri­toires libérés du joug espag­nol, car Arti­gas est suivi par cer­taines d’entre elles, comme Entre Ríos, San­ta Fe, Misiones, Cór­do­ba, for­mant une con­fédéra­tion auto­proclamée « Ligue des peu­ples libres ». Prof­i­tant des ten­sions entre révo­lu­tion­naires, les roy­al­istes repren­nent pied au Mex­ique, dans la région de la Nou­velle-Grenade (Colom­bie) et du Venezuela, au Pérou et au Chili.
          Début 1816, les indépen­dan­tistes ne domi­nent donc plus que la grande région du Río de la Pla­ta, tou­jours divisée en deux. Pour ten­ter d’apaiser les ten­sions, on décide de se réu­nir ailleurs qu’à Buenos Aires : c’est la ville de Tucumán qui est choisie pour réu­nir un grand con­grès des­tiné à met­tre tout le monde d’accord autour de l’objectif ultime : la déc­la­ra­tion d’indépendance. Enfin. Bon, évidem­ment, il y a tou­jours des râleurs insat­is­faits, et cer­taines régions, comme San­ta Fe, Cor­ri­entes, Entre Ríos, refusent de s’asseoir autour de la table. Néan­moins, le Con­grès parvient à vot­er l’Indépendance des Provinces Unies du Río de la Pla­ta, actée le 9 juil­let 1816. 

Déc­la­ra­tion de l’indépendance – 9 juil­let 1816 – Tableau de Fran­cis­co For­tuny Pho­to DP

Voici à quoi ressem­blait à peu près la carte du cône sud au moment de l’indépendance:

Une curiosité :
Cette indépen­dance en deux temps (Prise d’autonomie en 1810 et véri­ta­ble indépen­dance en 1816), fait que l’Argentine peut se tar­guer d’avoir deux jours de fête nationale : le 25 mai (Fête de la Révo­lu­tion de mai) et le 9 juil­let (Fête de l’indépendance) !