Politique économique de la dictature

Une fois instal­lée au pou­voir, l’objectif de la dic­tature mil­i­taire est dou­ble. D’une part, réduire les syn­di­cats au silence, d’autre part, ouvrir le marché argentin aux cap­i­taux étrangers. En clair, pra­ti­quer une poli­tique la plus libérale pos­si­ble.

Les mil­i­taires con­sid­èrent les syn­di­cats en par­ti­c­uli­er, mais le monde ouvri­er en général, comme un nid de marx­istes et, par­tant, un groupe dan­gereux pour une société qu’ils veu­lent con­serv­er tra­di­tion­nelle, catholique et gar­di­enne vig­i­lante des hiérar­chies sociales établies.

D’un autre côté, ils sont tirail­lés entre une doc­trine autori­taire et nation­al­iste, qui les pousserait naturelle­ment vers le pro­tec­tion­nisme et la préémi­nence de l’Etat dans les affaires économiques, et leur prox­im­ité anti­com­mu­niste avec le monde occi­den­tal, et plus spé­ci­fique­ment nord-améri­cain, et donc très libéral, qui au con­traire appellerait plutôt à l’ouverture du marché argentin.

Quelle doc­trine choisir ? Les deux, mon général. Ouvrir l’économie nationale aux cap­i­taux étrangers pour favoris­er la con­cur­rence et ain­si, pensent-ils, stim­uler l’industrie et le com­merce nationaux. Tout en main­tenant une forte pres­sion éta­tique sur le fonc­tion­nement du sys­tème.

Le pre­mier min­istre de l’économie de la dic­tature sera José Alfre­do Martínez de Hoz. Un libéral bon teint, naturelle­ment, très lié aux milieux financiers inter­na­tionaux, et qui a déjà exer­cé le poste, pen­dant le man­dat de José María Gui­do en 1962–63.

Sa théorie est sim­ple : on laisse tomber l’industrie locale, peu per­for­mante et inca­pable de lut­ter con­tre la con­cur­rence étrangère, et on se con­cen­tre sur ce que le pays peut exporter : les pro­duits agri­coles (surtout éle­vage et céréales) et miniers. En somme, avalis­er la divi­sion du tra­vail prônée par le libéral­isme.

Son plan, glob­ale­ment, suit la recette déjà mise en œuvre au Chili par la fameuse «Ecole de Chica­go» (Voir aus­si ici), à savoir, un plan ultra­l­ibéral : ouver­ture des marchés, libéral­i­sa­tion des taux de change, baisse des impôts sur les expor­ta­tions agri­coles, réduc­tion des tax­es sur les pro­duits importés, gel des salaires, inter­dic­tion de la grève, pro­mo­tion de la con­cur­rence étrangère.

A l’at­taque

Ce dernier point ne va pas tarder à pro­duire ses effets qua­si mécaniques : l’industrie locale s’effondre, entrainant fer­me­tures d’usines et chô­mage. Autre effet mécanique : la con­cen­tra­tion des richess­es, que ce soit dans l’industrie, où la fail­lite des uns fait le béné­fice des autres, ou dans l’agriculture, les grands pro­prié­taires ter­riens prof­i­tant à plein des baiss­es de tax­es.

Un autre effet, plus local celui-là, et cer­taine­ment peu anticipé, a été le rebond spec­tac­u­laire de l’inflation. Celle-ci attein­dra en 1979 le chiffre stratosphérique de 227% ! Une ten­dance qui met­tra des années à s’inverser : en 1989 (l’Argentine était alors rev­enue en démoc­ra­tie), l’inflation atteignait un pour­cent­age annuel de plus de 3000% ! Et non, il n’y a pas d’erreur de zéros. (Source Uni­ver­sité Di Tel­la, Buenos Aires).

Face au prob­lème moné­taire, Martínez de Hoz met­tra en place ce qu’on a appelé alors «la tabli­ta» finan­cière. Un sys­tème des­tiné à favoris­er l’entrée de cap­i­taux en dol­lar, celui-ci voy­ant sa valeur bais­sée arti­fi­cielle­ment par les mesures gou­verne­men­tales. Et qui eut en réal­ité un effet aus­si per­vers que cat­a­strophique : les cap­i­taux ne servirent plus qu’à une pure et sim­ple spécu­la­tion finan­cière de va-et-vient moné­taire, une «bicy­clette finan­cière» où l’argent ser­vait… à fab­ri­quer de l’argent. C’est la péri­ode dite de «La pla­ta dulce». J’achète du dol­lar pas cher, je le trans­forme en pesos, puis je rachète du dol­lar encore moins cher. Et ain­si de suite. Comme le mon­tre non sans humour noir le film de Fer­na­do Ayala, inti­t­ulé juste­ment «Pla­ta dulce», les entre­pris­es n’avaient plus besoin de pro­duire pour gag­n­er de l’argent : il suff­i­sait de spéculer sur les mon­naies (Voir extrait de texte H).

A l’ar­rêt

Dans le même temps, le déficit com­mer­cial n’étant plus sous con­trôle, et les cap­i­taux n’étant plus investis dans la pro­duc­tion, la dette explose. Elle sera mul­ti­pliée par six en sept ans de dic­tature ! Dans cette économie «dol­lar­isée», l’industrie argen­tine, minée par la con­cur­rence extérieure, n’est plus qu’un tas de cen­dres, à part pour une poignée d’entreprises proches du pou­voir, qui tireront un juteux béné­fice du mal­heur de leurs con­cur­rents, en les rachetant et en con­cen­trant les affaires.

A par­tir de 1981, la crise est à son comble. Ban­ques en fail­lite, fuite des cap­i­taux, baisse du PIB, déficit com­mer­cial abyssal, escalade de la dette publique. Il faut admet­tre l’échec sanglant du plan Martínez de Hoz. Il est donc rem­placé. Tout comme le prési­dent en exer­ci­ce, Jorge Videla. A leur place, la junte installe le général Rober­to Vio­la à la tête de l’état, et Loren­zo Sigaut, un ancien dirigeant de FIAT, à l’économie. Avec un slo­gan resté célèbre : «Celui qui parie sur le dol­lar perd à tous les coups». Sitôt en place, le nou­veau min­istre sup­prime la tabli­ta, et déval­ue forte­ment le peso, his­toire de faire remon­ter le dol­lar et de favoris­er ain­si les expor­ta­tions.

Nou­v­el échec : Sigaut ne parvient qu’à faire aug­menter la dette (+31%) et à accélér­er la chute du PIB, appro­fondis­sant la crise. Nou­veau change­ment à la tête de l’état en con­séquence, avec l’arrivée du général Leopol­do Galtieri aux manettes, et Rober­to Ale­mann à l’économie. Vio­la et Sigaut n’auront tenu que huit mois, de fin mars à novem­bre 1981.

Poli­tique des nou­veaux dirigeants pour com­bat­tre la crise ? Rien de neuf, on reste dans le libéral pur sucre : com­pres­sion des dépens­es publiques, gel des salaires, pri­vati­sa­tions de tout ce qui pou­vait se pri­va­tis­er. Avec comme résul­tats nota­bles un chô­mage galopant et une flopée de fer­me­tures d’usines. L’Argentine con­tin­ue ain­si de s’enfoncer dans une de ses plus graves crises depuis celle, mon­di­ale celle-là, de 1929. Arrivé à ce point-là, le bilan est déjà bien lourd : l’inflation à trois chiffres est dev­enue la norme, l’indice de pau­vreté est passé de 6% en 1974 à près de 40% en 1982, l’injuste sociale est à son comble, les 10% les plus rich­es ayant vu leurs revenus aug­menter de plus de 30%, pen­dant que les 30 % les plus pau­vres per­daient, eux, le même pour­cent­age.

Acculé, de plus en plus impop­u­laire, le gou­verne­ment mil­i­taire va alors ten­ter une manœu­vre dés­espérée pour ten­ter de restau­r­er son image, en fédérant l’ensemble de la pop­u­la­tion autour d’un pro­jet nation­al­iste : récupér­er les Iles Mal­ouines, sur lesquelles les Bri­tan­niques ont fait main basse en 1833. Ce sera leur chant du cygne.

Extraits de textes et vidéos

A. Qui a tué le syn­di­cal­iste José Ruc­ci ?

On ne sait pas, et on ne saura jamais, qui a tué Ruc­ci. Sa famille, en 1999, accepte la thèse qui fait porter la respon­s­abil­ité à la Triple A, et reçoit une indem­ni­sa­tion (de l’état).

(Un des fon­da­teurs de la Triple A, Sal­vador Hora­cio Paino, avait attribué le crime a son organ­is­tion en 1983, NDLA)

Qui l’a tué ? Eh bien, au choix :
1) Les Mon­toneros ou une frac­tion d’entre eux qui en a pris l’initiative sans con­sul­ter Fir­menich (Leader du mou­ve­ment, NDLA)
2) Un ordre direct de Fir­menich
3) La Triple A. López Rega était furieux de la rela­tion priv­ilégiée entre Perón et Ruc­ci. Il le fait descen­dre.
4) L’ERP, parce que Ruc­ci est le prin­ci­pal adver­saire de Tosco (Agustín Tosco, autre leader syn­di­cal, NDLA) à l’intérieur du mou­ve­ment ouvri­er et qu’inévitablement il va attach­er celui-ci au réformisme bour­geois et au pacte du renon­ce­ment.
5) l’Armée, afin de désta­bilis­er le Pacte Social.
6) Perón. N’a‑t-on pas fait courir une blague à ce sujet ? (…) Un aide de camp dit à Perón : «Général, Ruc­ci a été assas­s­iné». Perón regarde sa mon­tre et répond : «Hein ? Non, mon vieux, ce n’est pas pos­si­ble. Il n’est pas encore midi».
7) La CIA. L’affaire Allende était encore récente. La CIA n’avait aucune con­fi­ance en Perón. Elle n’a jamais aimé ce mil­i­taire pro-nazi. Il représen­tait un éter­nel dan­ger. Le dan­ger d’un débor­de­ment des foules que le car­ac­tère mythique de son nom suf­fi­rait à provo­quer. López Rega était en con­tact depuis longtemps avec la CIA. (…) Est-il trop fan­tai­siste d’imaginer qu’ils se soient arrangés avec López Rega ou n’importe quel cinglé de la Marine pour ruin­er le Pacte Social de Perón ? (…)
On croit qu’il s’agit des Mon­tos (Mon­toneros, NDLA) parce que les Mon­tos l’ont écrit.
José Pablo Fein­mann – Per­o­nis­mo – T2 – p 563–565 – Plan­e­ta — 2010

B. Femmes cap­tives

1.
Les vio­ls se répétèrent. En secret Lil­iana racon­tait ses mal­heurs à ses com­pagnons de cap­tiv­ité. Mais les préjugés restaient forts et ils lui ren­voy­aient un sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité, car elle ne sen­tait pas tou­jours com­prise. «Cela ne t’est pas arrivé par hasard, tu l’as cher­ché», voilà le mes­sage qu’elle croy­ait percevoir der­rière cer­taines répons­es. Les normes moral­istes de l’organisation dont elle avait fait par­tie con­tin­u­aient de peser, et elle sen­tait que le viol était un des moyens util­isés par les oppresseurs pour la détru­ire. Ils voulaient la détach­er des principes qui l’avaient main­tenue debout jusque-là, pour l’obliger à faire d’elle ce qu’ils voulaient. Une fois souil­lée, tout deve­nait alors pos­si­ble.
(Miri­am Lewin et Olga Wor­nat — Putas y guer­rilleras, p196 — Plan­e­ta)

2.
«Dieu c’est nous», dis­aient les tor­tion­naires de La Per­la. Et même si ce n’était pas vrai, cela y ressem­blait assez. Ils avaient pou­voir de vie et de mort sur tous. Les vio­ls ont été mas­sifs. Toutes les femmes passées par La Per­la en ont subi, et cer­tains hommes égale­ment. Selon le témoignage de Piero Di Monte, quand arrivait un nou­veau détache­ment de garde, ils oblig­eaient Ale­jan­dra Jaimovich à chang­er les draps d’un lit et tous la vio­laient. Ceux qui l’avaient amenée ain­si que les hommes de garde. Ale­jan­dra avait 17 ans, c’était encore une enfant. «Amenez la juive» entendait-on dire quand on allait la chercher pour accom­plir le rit­uel per­vers.
(op. cit. p198)

C. Les vols de la mort

1
- On trou­vait une grande ardoise avec les noms de ceux qui devaient accom­pa­g­n­er les pris­on­niers à Aeropar­que (L’aéroport de Buenos Aires pour les vols intérieurs, NDLA).
- Com­ment appeliez-vous cela entre vous ?
- Le vol.
- Le vol ?
-On appelait ça un vol. Tout comme Pernías et Rolón avaient indiqué aux séna­teurs (lors d’une audi­tion par­lemen­taire post-dic­tature, NDLA) que la tor­ture pour obtenir des infor­ma­tions était aus­si une méth­ode qui avait été employée de manière régulière. Dans ce sché­ma de guerre que nous étions per­suadés de men­er, cela fai­sait par­tie des méth­odes employées.
(…)
- Quelle était l’étape suiv­ante ?
- Je suis descen­du dans la cave, où se trou­vaient ceux qui devaient embar­quer. (…) On les a infor­més qu’ils allaient être trans­férés dans le sud, et que pour cela on devait leur injecter un vac­cin. On leur a injec­té le vac­cin… enfin… je veux dire, une piqûre des­tinée à les endormir, un sédatif.
- Une injec­tion de quoi ?
- Je ne sais pas, une injec­tion.
- Qui la fai­sait ?
- Un des médecins qui étaient là.
- Un médecin naval ?
- Oui.
(…)
- Quelle était la réac­tion des détenus quand ils appre­naient le trans­fert et la néces­sité d’être vac­cinés ?
- Ils étaient con­tents.
- Ils n’avaient aucun soupçon ?
- Aucun.
(…)
- Ils ne se rendaient pas compte de ce qui se pas­sait ?
- Cela ne fait aucun doute. Aucun d’entre eux ne se doutait qu’il allait mourir.
(Inter­view du Cap­i­taine de corvette Adol­fo Fran­cis­co Scilin­go par Hora­cio Ver­bit­sky dans son livre « El vue­lo », p 13 à 15)

2. Extrait d’un inter­view d’Adol­fo Scilin­go (2’30, sous-titré en français)

3. Extrait du film “Gara­je Olimpo”, de Mar­co Berchis (1999)

D. Ramón Camps

Ramón Camps, un des tor­tion­naires les plus mon­strueux de la dic­tature civi­co-mil­i­taire, a été con­damné, par­mi les cen­taines de crimes dont il a été accusé, pour soix­ante-treize enlève­ments suiv­is d’assassinat, pour lesquels il est directe­ment impliqué, et pour avoir organ­isé et dirigé l’appareil répres­sif et crim­inel qu’il a mis en place en tant que chef de la sin­istre police de Buenos Aires.
Il ne fut pas un assas­sin silen­cieux, ni resté dans l’ombre : il a util­isé les espaces dont la dic­tature s’était ren­due maitresse et ceux qui s’étaient mis au ser­vice du régime pour organ­is­er une défense éhon­tée de son action, défense qu’il a pour­suiv­ie jusqu’après le retour de la démoc­ra­tie. Non sans suff­i­sance, il a plas­tron­né dans la presse inter­na­tionale au sujet des morts et des dis­parus, avançant des chiffres avec tant de morgue que le gou­verne­ment instal­lé en 1983, pour­tant hési­tant au moment de juger les oppresseurs, s’était vu con­traint de le pour­suiv­re en jus­tice.
Il a crié son fanatisme anti-com­mu­niste, son anti­sémitisme furieux, à la face du monde, con­va­in­cu qu’une «guerre» rem­portée con­fère des droits par­ti­c­uliers aux vain­queurs, con­traire­ment, avait-il l’habitude dire, à ce qui s’était passé pour Adolf Hitler.
Il se van­tait d’avoir pris part à des fusil­lades con­tre de sup­posés enne­mis armés. Il n’était pas capa­ble d’observer la réal­ité, d’en appréci­er les lim­ites et d’agir en con­séquence.
(«Los mon­stru­os», de Vicente et Hugo Muleiro – Ed. Plan­e­ta).

E. L’aide mil­i­taire française à la junte argen­tine

1.
(…) L’Ecole française, celle qui est impec­ca­ble­ment décrite dans le film «La bataille d’Alger» (De Gillo Pon­tecor­vo, 1966, NDLA). Voilà le Manuel de con­tre-insur­rec­tion. Le film de Pon­tecor­vo a pour but d’informer les marx­istes révo­lu­tion­naires du monde entier sur la cru­auté des paras français. Mais en même temps, il livre à ceux-ci (..) un film de pro­pa­gande à la gloire de leur effi­cac­ité et de l’intelligence avec laque­lle sont appliquées leurs méth­odes. Si la con­tre-insur­rec­tion occi­den­tale a tant étudié ce film, c’est qu’elle a vu en lui non seule­ment ce qu’il fal­lait faire, mais égale­ment la preuve de son effi­cac­ité et de sa valid­ité. (…) Les mil­i­taires argentins sont ravis (de copi­er) ces méth­odes, de les appren­dre – ils éprou­vent autant de plaisir à les appren­dre qu’à les met­tre en pra­tique. Le Général Aram­bu­ru- sur deux pho­tos cap­i­tales sur lesquelles on peut voir nos mil­i­taires en com­pag­nie de paras français – est assis au bout de la longue table. Mais c’est lui, le chef des sol­dats de la patrie, qui écoute, qui apprend et qui, bien­tôt, enseign­era. (…) Quand à Ezeiza la rumeur court par­mi les mil­i­tants qu’il y a des mer­ce­naires français sur la tri­bune, per­son­ne ne la croit. «Quoi ? On se bat aus­si con­tre la France ?» Mais non : la France trans­met seule­ment le savoir acquis en Indo­chine et en Algérie.
(José Pablo Fein­mann — Per­o­nis­mo, T2 — p388-389 — Plan­e­ta)

2.
«La pre­mière arme dans la lutte con­tre l’action sub­ver­sive et la guéril­la, et c’est un des enseigne­ments que nous ont trans­mis les mil­i­taires français de leur expéri­ence en Algérie, c’est de compter avec un bon ser­vice de ren­seigne­ment»
(Général Diaz Bessone, dans Per­o­nis­mo T2 p 391)
NDLA : le rôle de l’Armée française est égale­ment détail­lé dans le chapitre 3 du livre d’Alejandro Horow­icz « Las dic­taduras argenti­nas », p 173 à 210.

F. La vio­lence poli­tique

La fig­ure du Prési­dent Juan D. Perón est essen­tielle pour com­pren­dre la vio­lence poli­tique des années 70. Depuis son exil madrilène, le caudil­lo le plus pop­u­laire de l’histoire argen­tine a soutenu avec ent­hou­si­asme les groupes armés. Perón avait la con­vic­tion qu’à l’intérieur de sociétés iné­gal­i­taires, des motifs de jus­tice sociale exigeaient l’utilisation de la vio­lence armée pour s’opposer à une «vio­lence struc­turelle». Ses fréquentes inter­ven­tions à ce sujet lais­sent peu de place au doute : «la vio­lence existe par elle-même et seule la vio­lence peut la détru­ire», et «La vio­lence d’en haut engen­dre la vio­lence d’en bas», affir­mait Perón, qui par ailleurs posait la ques­tion de façon rhé­torique : «A quel autre moyen que la vio­lence peut recourir un peu­ple humil­ié ?». (…)
Au moment où Isabel Perón s’est instal­lée aux com­man­des (Après la mort de J. Perón, en juil­let 1974, NDLA), la vio­lence de gauche avait été dépassée par ses adver­saires de droite : groupes para­mil­i­taires inté­grés par des syn­di­cal­istes, des mil­i­taires et des policiers, pour beau­coup en retraite. Sans ren­con­tr­er le moin­dre obsta­cle du côté gou­verne­men­tal, ces groupes ont pra­tiqué une vio­lence sys­té­ma­tique à l’encontre de tous ceux qu’ils cat­a­loguaient comme gauchistes. Des intel­lectuels, des artistes, des jour­nal­istes et des syn­di­cal­istes ont été alors vic­times de tor­ture et d’assassinats. Par­mi les plus impor­tants de ces groupes para­mil­i­taires, on peut dis­tinguer notam­ment la Triple A, com­mandée par López Rega, ex-sous-offici­er de police qui avait joué le rôle de secré­taire par­ti­c­uli­er de Perón durant son exil, et des groupes de syn­di­cal­istes comme celui de l’Union ouvrière métal­lur­giste (UOM). (…)
(Jaime Mala­mud Goti – Ter­ror y jus­ti­cia en la Argenti­na — p21-23 — Ed. De la Flor ‑2000)

G. La guerre cul­turelle

Les mil­i­taires et leurs alliés civils insis­taient sur le fait que les organ­i­sa­tions armées n’étaient que la par­tie vis­i­ble de “l’appareil sub­ver­sif”. L’ennemi réel était égale­ment celui qui dif­fu­sait des idées con­traires aux “tra­di­tions argen­tines”, dans le sens où l’entendait l’extrême-droite. Prob­a­ble­ment ini­tiée durant la prési­dence de Perón en 1973, cette “guerre cul­turelle”, menée par­al­lèle­ment à celle de l’Armée, s’est inten­si­fiée entre 1974 et 1976, sous la prési­dence d’Isabel Perón. Puis les mil­i­taires passeront la sur­mul­ti­pliée.
Après la mort de Perón le 1er juil­let 1974, le domaine de l’éducation est passé aux mains des nation­al­istes catholiques tra­di­tion­al­istes, de ten­dance poli­tique fas­ciste. Pour la plu­part anti­sémites, les mem­bres de ce groupe purent compter sur le sou­tien de nom­breux cadres des Armées de terre et de l’air. Pour la majorité d’entre eux, il était néces­saire de revenir à une “édu­ca­tion tra­di­tion­nelle”, appel­la­tion réservée à une édu­ca­tion stricte­ment con­fes­sion­nelle.
Jaime Mala­mud Goti – op. cit. p30-31 — Ed. De la Flor ‑2000

H. La tabli­ta : dérives de la poli­tique économique de la dic­tature

La déval­u­a­tion ini­tiale favorisa le secteur agri­cole, qui con­nut une forte crois­sance durant les deux années suiv­antes (1976–1977 ; NDLA) ce qui con­tribua à amélior­er la bal­ance com­mer­ciale. La mise à jour des tar­ifs publics, alors con­trôlés par l’Etat, dimin­ua l’énorme déficit fis­cal. En 1976 fut signé un accord avec le FMI, inclu­ant la créa­tion d’un marché des changes libre et unique.
Etre par­venu à con­tenir l’hyperinflation, à invers­er la fuite des cap­i­taux et à com­mencer à recon­stituer les réserves moné­taires fut con­sid­éré comme un vrai suc­cès, compte-tenu de là d’où on par­tait. Mais dès la fin de 1976, l’inflation repar­tit à la hausse et on dut décréter un gel des prix de 120 jours, qui devait dur­er jusqu’en juin, mais à la fin de cette péri­ode, débu­ta une nou­velle spi­rale qui con­traig­nit le gou­verne­ment à pren­dre des mesures d’orthodoxie finan­cière pour frein­er l’expansion moné­taire, le déficit et le crédit.
Ces mesures eurent un effet assez rarement con­staté jusqu’alors : les taux d’intérêt étaient supérieurs à l’inflation. Selon Cortés Conde (His­to­rien de l’économie argen­tine, NDLA), c’est à par­tir de là que les milieux d’affaires prirent leurs dis­tances avec la ligne économique gou­verne­men­tale. L’historien explique que les entre­pris­es avaient pris l’habitude d’emprunter à des taux d’intérêts inférieurs à l’inflation, qu’on pou­vait con­sid­ér­er comme des sub­ven­tions, ou des cadeaux. La hausse des taux d’intérêt – selon le raison­nement de Cortés – eut un fort impact sur l’industrie, dont la pro­duc­tion se mit à baiss­er ; en 1978, on put par­ler de réces­sion.
C’est pour éviter la perte de com­péti­tiv­ité des entre­pris­es que fut mise en place la fameuse «tabli­ta», c’est-à-dire une déval­u­a­tion pro­gram­mée, gradu­elle et annon­cée (crawl­ing peg).
(…) Les cap­i­taux com­mencèrent à affluer en dol­lars, se trans­for­mant en pesos placés à des taux d’intérêts supérieurs à l’inflation et bien supérieurs au taux de déval­u­a­tion, ce qui per­me­t­tait ensuite de racheter encore plus de dol­lars et les plac­er à l’extérieur du pays. C’est la «bicy­clette finan­cière» qui, cou­plé au taux de change tou­jours en retard sur le mou­ve­ment, a créé un sen­ti­ment «d’argent facile».
(Extrait d’un arti­cle du quo­ti­di­en La Nación du 16 mars 2013)

J. 20 ans après la guerre, la néces­sité de con­tin­uer à négoci­er la sou­veraineté des Iles Mal­ouines

La reven­di­ca­tion paci­fique de sou­veraineté sur les Iles Mal­ouines est et doit rester poli­tique d’Etat. L’invasion des îles par le gou­verne­ment mil­i­taire était un acte dés­espéré des­tiné davan­tage à ren­forcer sa posi­tion qu’à véri­ta­ble­ment récupér­er un ter­ri­toire per­du. Plus encore et comme l’a mis en lumière un rap­port des Forces armées après le con­flit, le déroule­ment des opéra­tions a mon­tré l’impéritie des cadres mil­i­taires et leur indif­férence vis-à-vis de leurs sub­or­don­nés, alors que ceux-ci ont fait preuve au con­traire de volon­té et d’héroïsme. La défaite a pré­cip­ité la chute de la dic­tature et éloigné la pos­si­bil­ité d’une négo­ci­a­tion paci­fique avec la Grande-Bre­tagne au sujet de la sou­veraineté. La société quant à elle a recou­vert la guerre d’un voile de honte, et même si le sac­ri­fice des vétérans a été recon­nu, on ne leur a jamais apporté le sou­tien qu’ils méri­taient.
En 1998 le prési­dent en exer­ci­ce de l’Argentine, Car­los Men­em, et le pre­mier min­istre bri­tan­nique Tony Blair ont signé un accord selon lequel la dis­cus­sion était reportée tan­dis qu’on négo­ci­ait des con­ces­sions mutuelles. Dans ce con­texte, l’Argentine recon­nut aux Kelpers (occu­pants anglais de l’île, NDLA) les droits de con­ces­sion sur la pêche et l’exploitation du pét­role. Cette légiti­ma­tion a per­mis aux Kelpers de con­solid­er leur posi­tion et porté préju­dice aux aspi­ra­tions nationales.
Lors de la com­mé­mora­tion du vingtième anniver­saire du débar­que­ment sur les îles, le prési­dent Nestor Kirch­n­er (2003–2007, NDLA) a cri­tiqué cette ori­en­ta­tion diplo­ma­tique des années 90 et a instam­ment prié la Grande-Bre­tagne de dis­cuter en toute bonne volon­té de la sou­veraineté, par la voie diplo­ma­tique et dans la paix. Une demande qui sera certes prob­a­ble­ment repoussée par le gou­verne­ment bri­tan­nique, mais qui ouvre la per­spec­tive d’une nou­velle ori­en­ta­tion diplo­ma­tique sur ce thème, en réaf­fir­mant un droit de reven­di­ca­tion inal­ién­able.
La reven­di­ca­tion de sou­veraineté sur les Iles Mal­ouines et la propo­si­tion de la régler par des voies paci­fiques sont des posi­tions qui n’auraient jamais dû être aban­don­nées et que le gou­verne­ment a oppor­tuné­ment rétablies.
(Arti­cle du jour­nal Clarín, du 5 avril 2006)

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Voir bib­li­ogra­phie suc­cincte en page de présen­ta­tion.

Tra­duc­tions des textes : PV

 

Le déchainement de la répression

La prési­dente María Estela Martínez de Perón ren­ver­sée, com­mence alors ce que les mil­i­taires appel­lent “Proces­sus de réor­gan­i­sa­tion nationale”. Une junte de gou­verne­ment se con­stitue, englobant cha­cune des trois armes mil­i­taires : Jorge Rafael Videla représente l’armée de terre, Emilio Eduar­do Massera la marine, et Orlan­do Ramón Agostí l’armée de l’air.

La junte mil­i­taire : Massera, Videla, Agostí

Leur but prin­ci­pal est de trans­former pro­fondé­ment la société argen­tine pour en revenir à son aspect d’avant 1945. C’est-à-dire, on l’aura com­pris, avant l’apparition du péro­nisme. A savoir, une société d’ordre, sans con­flit de classe, grèves ou reven­di­ca­tions pop­u­laires.
Par­al­lèle­ment, sur le plan économique, il s’agira de dimin­uer dras­tique­ment l’intervention de l’état et de pro­mou­voir une économie libérale.
Ce nou­veau cap poli­tique est ardem­ment soutenu, on s’en doute, par le patronat et les milieux financiers. Mais égale­ment par la majeure par­tie de l’Eglise, dont les yeux s’éclairent à la per­spec­tive d’un retour à l’ordre moral.

La junte ne perd pas de temps. Aus­sitôt en place, les mil­i­taires décrè­tent la fin de toute activ­ité poli­tique, sociale et cul­turelle «sub­ver­sive». La sig­ni­fi­ca­tion exacte de ce dernier mot restant bien enten­du à leur entière dis­cré­tion. Est sub­ver­sif… tout ce qu’ils con­sid­èrent sub­ver­sif. Voilà qui est tout de même assez sim­ple à com­pren­dre, non ? C’est peu de dire que la notion est assez éten­due et ne se lim­ite pas aux seuls mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, pre­miers dans le viseur. Le syn­di­cal­isme, la cul­ture au sens large, la lit­téra­ture, la pen­sée poli­tique, mais aus­si le rock et même les math­é­ma­tiques mod­ernes, devi­en­nent sub­ver­sifs du jour au lende­main !

Un général, gou­verneur de la province de Buenos Aires (Ibéri­co Saint Jean) dira même : «D’abord nous tuerons tous les sub­ver­sifs, puis nous tuerons leurs col­lab­o­ra­teurs, leurs sym­pa­thisants, puis tous les indif­férents et enfin, nous tuerons les timides». Ce qui fera dire à de nom­breux obser­va­teurs de l’époque qu’en défini­tive, le gou­verne­ment mil­i­taire trans­for­mait l’ensemble du peu­ple argentin en enne­mi poten­tiel.

Les pre­mières mesures stricte­ment poli­tiques tombent rapi­de­ment : dis­so­lu­tion du par­lement, inter­dic­tion des par­tis, procla­ma­tion de l’état de siège. Les mil­i­taires repren­nent, mais de manière plus «indus­trielle», le tra­vail com­mencé par la Triple A de López Rega. Les arresta­tions de «sub­ver­sifs» se mul­ti­plient, mais en dehors de tout con­texte légal : il devient impos­si­ble pour les familles con­cernées de localis­er les per­son­nes arrêtées, qui sem­blent ain­si s’évanouir dans la nature. Com­mence alors la longue liste des dis­parus de la dic­tature. Partout dans le pays, s’ouvrent des camps de déten­tion plus ou moins clan­des­tins, dans lesquels les pris­on­niers sont retenus pour être inter­rogés et la plu­part du temps, tor­turés. Cer­tains de ces camps sont passés à la postérité, pour leur impor­tance ou leur car­ac­tère par­ti­c­ulière­ment sin­istre . Ain­si l’ESMA (Escuela supe­ri­or de mecáni­ca de la Arma­da, école tech­nique de la Marine), située au nord de Buenos Aires, «accueillera» près de 5000 pris­on­niers, dont seule­ment 500 ressor­tiront vivants, ou encore le cen­tre de La Per­la près de la ville de Cór­do­ba, par lequel passeront près de 3000 indi­vidus, dont de nom­breuses femmes qui y seront qua­si sys­té­ma­tique­ment vio­lées. En tout, ce sont près de 350 cen­tres qui seront créés par la dic­tature. (Voir extraits B1 et B2)

L’ESMA, l’é­cole tech­nique de la Marine, prin­ci­pal cen­tre de déten­tion et de tor­ture.

La plu­part des vic­times de cette répres­sion sont, d’abord, les jeunes mil­i­tants des groupes révo­lu­tion­naires, comme les Mon­toneros, l’ERP ou les FAR. C’est con­tre eux que la répres­sion est la plus féroce. Dans la plu­part des cas, ils devi­en­nent des dis­parus. Pour cela, les mil­i­taires ont une méth­ode bien au point : celle des «vols de la mort». Lorsque le pris­on­nier n’a plus d’utilité, il est drogué, puis chargé dans un avion car­go. Celui-ci décolle vers le Rio de la Pla­ta et, en toute dis­cré­tion, lâche son charge­ment dans l’estuaire. Ni vu, ni con­nu. (Voir extrait C1 et vidéos C2 et C3)

Dès le 30 avril 1977, un cer­tain nom­bre de mères de dis­parus pren­nent l’habitude de se rassem­bler devant la Mai­son Rose (La Casa Rosa­da, palais prési­den­tiel) pour man­i­fester et réclamer des nou­velles de leurs enfants ou maris enlevés. Les mil­i­taires, pour les dén­i­gr­er, les surnom­meront «les folles de Mai», la Place de Mai (Plaza de mayo) étant le nom de la place sur laque­lle se trou­ve le palais. Ramón Camps, chef de la police de Buenos Aires, dira cynique­ment à leur pro­pos : «Si ces mères s’étaient tou­jours autant préoc­cupées de leurs enfants qu’elles ne le font aujourd’hui, elles ne seraient pas en train de se lamenter sur leur dis­pari­tion. C’est avant qu’elles auraient dû tenir leur rôle de mère, et non comme elles le font main­tenant tenir celui d’activistes poli­tiques». (Voir extrait D)

Les mères sont dev­enues des grands-mères, mais con­tin­u­ent de man­i­fester (ici en 2007)

Par­mi les per­son­nes arrêtées, on compte un cer­tain nom­bre de jeunes femmes, dont cer­taines arrivent enceintes dans les camps de déten­tion. Cela n’arrête en rien les mil­i­taires, et ne les empêche aucune­ment de leur faire subir des inter­roga­toires et des tor­tures. La plu­part du temps, elles accouchent en cap­tiv­ité, et leurs enfants leur sont enlevés, pour être adop­tés par des familles de mil­i­taires. Aujourd’hui encore, en 2022, l’association des «Mères de la Place de Mai» en recherche env­i­ron 300 qui n’ont pas pu être local­isés. Dans la qua­si total­ité des cas, ces enfants sont orphe­lins de leurs par­ents biologiques, assas­s­inés par la junte mil­i­taire, et ignorent totale­ment leur vrais liens famil­i­aux. Une coupure qui n’est pas sans provo­quer, des années après, lorsque les familles parvi­en­nent à les retrou­ver et à les con­tac­ter, des drames dif­fi­ciles à sur­mon­ter.

Du côté de la pop­u­la­tion en général, l’ambiance est plutôt à la résig­na­tion. Per­son­ne ne peut ignor­er ce qui se passe, et la réal­ité de la répres­sion aveu­gle qui s’est abattue sur l’ensemble du pays. Mais la peur, la soif de tran­quil­lité et d’ordre, voire l’adhésion au pou­voir autori­taire et à la lutte con­tre les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, font pré­val­oir la pas­siv­ité et le silence par­mi la majorité des gens. Une des for­mules les plus enten­dues à cette époque restera, faisant allu­sion aux per­son­nes arrêtées, «il a bien dû le chercher» (En espag­nol «Por algo será» ou «Algo habrá hecho», nous auri­ons dit chez nous, «il n’y a pas de fumée sans feu»).

Les actes de résis­tance sont rares, et prin­ci­pale­ment l’œuvre des mou­ve­ments de gauche révo­lu­tion­naire. En mars 1977, le jour­nal­iste et écrivain Rodol­fo Walsh écrit une “let­tre ouverte à la junte mil­i­taire” restée célèbre, qu’il enver­ra à dif­férentes rédac­tions de jour­naux. Le lende­main de l’en­voi, il tombera dans une embus­cade ten­due par les mil­i­taires. Griève­ment blessé, il sera con­duit en un endroit qui n’a jamais été révélé. On ne le rever­ra jamais.

Rodol­fo Walsh

Pour men­er à bien ce tra­vail de répres­sion intense, les mil­i­taires argentins peu­vent compter sur l’aide et les con­seils bien­veil­lants des autorités éta­suni­ennes, qui voient naturelle­ment d’un très bon œil ces gou­verne­ments de leur «arrière-cour» lati­no-améri­caine s’associer active­ment à la lutte anti-com­mu­niste. Autour de l’Argentine, on compte d’ailleurs pas moins de qua­tre pays ain­si gou­vernés par l’Armée : le Chili de Pinochet (dont l’accession au pou­voir doit beau­coup au gou­verne­ment de Richard Nixon), l’Uruguay de Bor­d­aber­ry, la Bolivie de Banz­er et le Paraguay de Stroess­ner. C’est le temps de l’influence de l’Ecole des Amériques, dans laque­lle les mil­i­taires sud-améri­cains vien­nent faire de fréquents et fructueux stages de «lutte anti-sub­ver­sive», encadrés par l’armée de l’On­cle Sam.

Néan­moins en ce qui con­cerne l’Argentine, un autre pays dis­tillera égale­ment ses bons con­seils et son expéri­ence répres­sive : La France. En effet, des con­tacts étroits vont se nouer avec cer­tains de nos hauts – et moins hauts – gradés rescapés de la guerre d’Algérie. Une guerre (par­don, des «événe­ments» comme on a longtemps dit chez nous) qui leur a con­féré une solide expéri­ence en ce qui con­cerne la lutte con­tre les sub­ver­sifs d’une part, et les tech­niques d’interrogatoire mus­clé d’autre part. Expéri­ence dont ils fer­ont large­ment prof­iter leurs col­lègues argentins, se don­nant même la peine de faire le voy­age jusqu’à Buenos Aires pour dis­penser leurs cours. On en trou­vera même sur la tri­bune d’Ezeiza, par­mi les nervis de droite extrême ramenés par Perón en juin 1973. Par­mi les instruc­teurs, on retrou­vera un tor­tion­naire célèbre : le général Paul Aus­sa­ress­es, un des respon­s­ables de l’assassinat du mil­i­tant com­mu­niste Mau­rice Audin en Algérie. (Voir extraits E1 et E2)

La répres­sion se pour­suiv­ra tout au long de la péri­ode de dic­tature, même si, con­sid­érant la guerre anti-sub­ver­sive gag­née, les mil­i­taires fer­meront une par­tie des cen­tres de déten­tion en 1978. Il y avait pour cela une autre bonne rai­son. A cette époque, plus per­son­ne dans le monde n’ignorait la sit­u­a­tion dra­ma­tique des droits de l’homme en Argen­tine. D’autant qu’elle était large­ment doc­u­men­tée par les exilés. De nom­breux mou­ve­ments de protes­ta­tion et de rejet s’organisent, exigeant trans­parence et fin de la répres­sion illé­gale. Les galon­nés argentins essaieront d’ailleurs de mobilis­er la pop­u­la­tion con­tre ce qu’ils affir­maient être un dén­i­gre­ment sans fonde­ment du pays. A pro­pos de ces mou­ve­ments en faveur des droits humains bafoués, ils oseront même ten­ter de pop­u­laris­er le slo­gan «Los argenti­nos somos dere­chos y humanos», en français, «Nous Argentins sommes droits et humains».

C’est qu’il y a un enjeu, et de taille, pour la junte au pou­voir. En effet, 1978, c’est l’année de la Coupe du monde de foot­ball. Or, elle est organisée…en Argen­tine ! Mag­nifique vit­rine pour une dic­tature en mal de recon­nais­sance ! Comme cela arrive péri­odique­ment dans le sport, de nom­breux mou­ve­ments mon­di­aux ten­teront d’imposer un boy­cott, mais sans grande réus­site. Au con­traire : le mon­di­al est un immense suc­cès, d’autant plus que le pays hôte… rem­porte la coupe ! Une coupe au par­fum de scan­dale, entaché d’un soupçon d’arrangement entre dic­tatures. L’ar­mée peut ain­si cap­i­talis­er sur la liesse pop­u­laire, et faire oubli­er, au moins pro­vi­soire­ment, le régime de ter­reur auquel elle soumet ses conci­toyens.

Appel au boy­cott de la Coupe du monde, ici en cata­lan.

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Sources bib­li­ographiques et vidéos : voir en fin d’arti­cle de présen­ta­tion.

I. Le dernier gouvernement de J. Perón

On a vu com­ment le mas­sacre d’Ezeiza (20 juin 1973) avait con­sti­tué une rup­ture qua­si défini­tive entre les deux grandes ten­dances du péro­nisme, celle de la droite anti com­mu­niste et celle de la gauche révo­lu­tion­naire.

Au moment d’Ezeiza, c’est Héc­tor Cám­po­ra qui est au pou­voir. Il a été élu à la place de Perón, inter­dit de can­di­da­ture, mais il n’est qu’un prési­dent de tran­si­tion. D’autant qu’il appar­tient à la sec­onde ten­dance, à gauche. Or, la révo­lu­tion n’entre pas, mais alors pas du tout, dans les objec­tifs du Juan Perón qui ren­tre d’Espagne, le pays de Fran­co, après 18 ans d’exil. Il ne veut pas faire la révo­lu­tion, il veut rassem­bler, rede­venir ce qu’il avait été durant ces pre­mière années de pou­voir, entre 1946 et 1955 : le grand «total­isa­teur», le leader glob­al, l’aigle qui abrite sous ses deux ailes immenses toutes les sen­si­bil­ités poli­tiques à la fois. Les jeunes révo­lu­tion­naires l’ont aidé à revenir en semant le chaos, ravi­vant en chaque Argentin la nos­tal­gie des jours heureux ? Sans doute, mais main­tenant, fini la rigo­lade, place aux gens sérieux. Les «imberbes» peu­vent ren­tr­er chez eux, et laiss­er le devant de la scène aux vrais acteurs. Au besoin, s’ils ne com­pren­nent pas, on les y aidera à coups de matraque, et/ou en se débar­ras­sant physique­ment des plus insis­tants. Cela ne va pas tarder, mais n’allons pas trop vite.

Le grand per­dant du drame d’Ezeiza, c’est bien Cám­po­ra, qui rend son tabli­er trois petites semaines après, en juil­let 1973, lais­sant le champ libre au vieux chef et à son gourou, l’inquiétant et mys­tique Raspou­tine argentin, José López Rega, dit « Le sor­ci­er ». Nor­male­ment, le pou­voir pro­vi­soire, en atten­dant de nou­velles élec­tions, aurait dû revenir au prési­dent du Sénat, mais López Rega, rusé, s’arrange pour le faire expédi­er en mis­sion à l’étranger au même moment. En sec­ond rang, c’est donc le prési­dent de l’Assemblée nationale qui prend le fau­teuil. Et ça tombe bien : c’est le pro­pre gen­dre de López Rega, Raúl Lastiri. L’homme idéal pour pré­par­er les élec­tions prévues pour sep­tem­bre, et en même temps, assur­er un virage à droite bien ser­ré pour le nou­veau pou­voir.

Juan Perón, Isabeli­ta, José López Rega

Le 23 sep­tem­bre 1973, Juan Perón rem­porte l’élection haut la main, avec 62% des voix dès le pre­mier tour. C’est dire s’il était atten­du ! En face, une nou­velle fois, le can­di­dat d’opposition était Ricar­do Bal­bín. Perón n’est pas allé chercher loin sa vice-prési­dente (oui, c’est comme aux Etats-Unis, on élit un « tick­et » prési­dent-vice-prési­dent) : c’est tout sim­ple­ment sa pro­pre épouse, María Estela Martínez, dite « Isabeli­ta ». Une forme de népo­tisme qui coûtera cher non seule­ment au péro­nisme, mais à toute l’Argentine, on le ver­ra bien­tôt.

Une pho­to rare de mars 1974 : Juan Perón et sa femme (à droite) reçoivent Ele­na et Nico­lae Ceaus­es­cu dans leur rési­dence d’Olivos, au nord de Buenos Aires.

Le 25, le mou­ve­ment péro­niste de gauche révo­lu­tion­naire man­i­feste son dépit face à la droiti­sa­tion du mou­ve­ment de la pire manière qui soit, en assas­si­nant le syn­di­cal­iste José Ruc­ci, un des bras droits de Perón. Un atten­tat telle­ment réprou­vé par la majorité de la pop­u­la­tion que le mou­ve­ment Mon­toneros met­tra des années à en revendi­quer la pater­nité. La gauche est défini­tive­ment éjec­tée du mou­ve­ment, où ne sub­siste plus que la ten­dance droitière, dite « ortho­doxe », large­ment influ­encée par López Rega. (Voir extrait de texte A)

Débute alors une péri­ode d’épuration du mou­ve­ment. Les élus de la ten­dance révo­lu­tion­naire démis­sion­nent, ou sont for­cés à le faire. Des lois restreignant le droit de grève ou d’association sont pro­mul­guées. López Rega crée la sin­istre Triple A, Alliance anti­com­mu­niste argen­tine, des­tinée à pour­chas­s­er, réprimer et bien sou­vent assas­sin­er, les «sub­ver­sifs», autrement dit, les gauchistes. Enlève­ments, tor­tures, dis­pari­tions font désor­mais par­tie du quo­ti­di­en des Argentins. En trois ans de fonc­tion­nement, la Triple A fera près d’un mil­li­er de vic­times.

Perón scellera la rup­ture défini­tive avec le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire lors de son dis­cours du 1er mai 1974. C’est à cette occa­sion qu’il trait­era les jeunes, pour­tant venus une nou­velle fois l’accueillir avec fer­veur, «d’imberbes imbé­ciles» (je résume), provo­quant leur départ de la place de Mai, cette fois sans retour.

(Extrait du dis­cours, après une courte présen­ta­tion. On y entend claire­ment Perón apos­tro­pher les jeunes révo­lu­tion­naires (2’25 à 3’25) — Video sur Youtube postée par Tele­visión públi­ca argenti­na)

Perón, malade, meurt très peu de temps après, le 1er juil­let. Le pou­voir passe alors entière­ment aux mains d’Isabelita et de López Rega, tan­dis que la sit­u­a­tion économique, en ce début de crise mon­di­ale, se détéri­ore à grande vitesse. Les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, prin­ci­pales cibles de la Triple A, passent à la clan­des­tinité et mul­ti­plient les atten­tats, assas­si­nant notam­ment l’un des prin­ci­paux respon­s­ables du mas­sacre d’Ezeiza, le Com­mis­saire Vil­lar. La répres­sion est féroce, et le pays se voit de nou­veau plongé dans le chaos.

C’est alors que le gou­verne­ment de l’inexpérimentée – et sous influ­ence – Isabeli­ta va com­met­tre deux erreurs majeures. La pre­mière : s’attaquer à la CGT, syn­di­cat jusque là d’une fidél­ité exem­plaire au péro­nisme ortho­doxe (José Ruc­ci en avait été secré­taire général). La sec­onde : appel­er les mil­i­taires au sec­ours en leur don­nant des pou­voirs dis­cré­tion­naires pour con­duire la répres­sion. Ceux-ci ne vont pas se priv­er de les utilis­er, et y pren­dront goût, trou­vant là de quoi s’entrainer aux enlève­ments, séques­tra­tions, tor­tures, en toute légal­ité, avec la béné­dic­tion du gou­verne­ment. Une expéri­ence qui leur sera bien utile un peu plus tard.
Pen­dant ce temps, la crise économique s’approfondit. Le nou­veau min­istre de l’économie, Celesti­no Rodri­go, met en marche un plan d’austérité par­ti­c­ulière­ment sévère, surnom­mé péjo­ra­tive­ment «Rodriga­zo», qui provoque en retour une mobil­i­sa­tion pop­u­laire énorme, forçant López Rega à fuir le pays. Isabeli­ta, dépassée, se met en con­gé du pou­voir, lais­sant pro­vi­soire­ment son fau­teuil au prési­dent du Sénat, Íta­lo Lud­er.

Le pou­voir est dans une impasse totale. Isabeli­ta finit par repren­dre son poste, au milieu des rumeurs de coup d’État et des atten­tats révo­lu­tion­naires. Mais elle est sans solu­tion. Son incom­pé­tence est cri­ante, et encore plus évi­dente main­tenant que López Rega n’est plus à ses côtés. En jan­vi­er 1976, sa sit­u­a­tion est dev­enue inten­able. Au point où on en est arrivé, en réal­ité, tout le monde n’attend plus qu’un coup d’État mil­i­taire pour la faire bas­culer. Les uns, à droite, pour ramen­er l’ordre et l’autorité, les autres, à gauche, pour avoir enfin un adver­saire à leur mesure.

Le 24 mars, Isabeli­ta est arrêtée et l’Armée prend le con­trôle du pays. Une nou­velle dic­tature com­mence.

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Voir bib­li­ogra­phie et liens vidéos sur la page de présen­ta­tion.

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Prochain arti­cle : “Le déchaine­ment de la répres­sion”.

17 octobre 1945 : naissance du péronisme

                

          Il y a 76 ans, le 17 octo­bre 1945, une man­i­fes­ta­tion énorme est organ­isée devant la Casa Rosa­da (la mai­son rose), le palais prési­den­tiel. La foule exige le retour d’un min­istre qui, 4 jours aupar­a­vant, a été limogé et exilé sur une île du fleuve Paraná.

          Pour le petit peu­ple argentin, ce min­istre représente l’im­mense espoir d’une vie meilleure. En quelques mois de man­dat, il leur a ren­du une par­tie de leur dig­nité, leur a don­né des droits, amélioré leur con­di­tion. Ils veu­lent le garder. C’est “leur” min­istre. Ils scan­dent son nom une journée durant, face au palais, pour exiger son retour.

          Le gou­verne­ment mil­i­taire finit par pli­er. Cette journée de 1945 con­stituera alors, et à jamais, une des plus impor­tantes de l’his­toire argen­tine : celle de la nais­sance d’un mou­ve­ment qui va durable­ment struc­tur­er sa vie poli­tique, pour le meilleur et pour le pire : le péro­nisme.

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En deux par­ties :

1ère par­tie : le coup d’é­tat du G.O.U.

2ème par­tie : Perón prési­dent.

2ème partie : Perón président

            Les pre­mières mesures gou­verne­men­tales des mil­i­taires sont rad­i­cales : mise sous tutelle de la CGT, dis­so­lu­tion du mou­ve­ment « Action Argen­tine » qui fait cam­pagne con­tre l’influence des nazis dans le pays, inter­dic­tion du com­mu­nisme, per­sé­cu­tion des par­tis poli­tiques, con­trôle des uni­ver­sités, d’où sont limogés les profs d’opposition, édu­ca­tion religieuse oblig­a­toire dans les écoles publiques. C’est tout juste si l’opposition n’en vient pas à regret­ter le bon vieux Castil­lo.

          En défini­tive, l’abcès de fix­a­tion, l’obsession des mil­i­taires, c’est le com­mu­nisme, qu’il faut à tout prix empêch­er de «pol­luer» les esprits argentins.

          Néan­moins, il n’y a pas de ligne unanime au sein de l’Armée. On y retrou­ve les trois grandes ten­dances du moment chez les galon­nés : des par­ti­sans des alliés, des neu­tres, et des pro-nazis.

          Seule­ment les États-Unis, qu’il est dif­fi­cile d’ignorer, con­tin­u­ent de faire pres­sion. Et en 1944, con­fron­tée à l’inéluctabilité de la défaite alle­mande, l’Argentine finit par rompre toute rela­tion avec l’Axe. Sans pour autant lui déclar­er offi­cielle­ment la guerre, tout de même, his­toire de ménag­er la chèvre et le chou.

          Ce qui n’empêche pas le G.O.U., ce groupe d’officiers nation­al­istes qui a appuyé le coup d’état, de con­sid­ér­er cette déci­sion comme une soumis­sion au dik­tat nord-améri­cain. Ils «punis­sent» donc Ramírez en lui reti­rant leur sou­tien, et en le rem­plaçant par leur pro­pre leader, Edelmiro Far­rell.
Et voilà com­ment un cer­tain colonel Juan Domin­go Perón fait son entrée au gou­verne­ment. En tant que min­istre de la guerre, mais pas seule­ment. Car il va dis­pos­er de pas moins de trois postes éminem­ment stratégiques. Il est égale­ment bom­bardé vice-prési­dent (Far­rell le tient en très haute estime), et surtout, surtout, il prend en charge un min­istère qui va s’avérer cap­i­tal pour la suite de sa car­rière poli­tique : le secré­tari­at d’état au tra­vail.

Le cab­i­net d’E. Far­rell. Perón est le 3ème en par­tant de la gauche.

          C’est depuis ce min­istère qu’il va pou­voir lancer sa grande entre­prise de séduc­tion de la classe ouvrière.

          Son pre­mier souci est d’organiser, pour mieux le con­trôler, le secteur syn­di­cal. A cet effet, il noue le dia­logue avec tous les syn­di­cats exis­tants, sauf bien enten­du ceux d’obédience com­mu­niste. Par­al­lèle­ment, il prend d’emblée des mesures favor­ables au monde ouvri­er : con­gés payés, droit à la retraite, indem­ni­sa­tion des acci­dents du tra­vail, et surtout, en direc­tion des ouvri­ers agri­coles, «el estatu­to del peón», grande loi visant à pro­téger les droits d’un secteur jusqu’ici placé sous un régime qua­si­ment féo­dal.

          Ces mesures lui valent immé­di­ate­ment une grande pop­u­lar­ité par­mi les class­es mod­estes. Aux autres, qui s’inquiètent de le voir ain­si bous­culer des hiérar­chies sociales qu’ils croy­aient intan­gi­bles, il rétorque que son action est le meilleur moyen de com­bat­tre la péné­tra­tion com­mu­niste dans la classe ouvrière. Ce qui est si vrai que les par­tis de gauche tra­di­tion­nels lui tien­dront éter­nelle­ment rigueur de marcher ain­si sur leurs plates-ban­des. Même encore aujourd’hui, en 2021.

          Par sa poli­tique affichée de jus­tice sociale, dans laque­lle l’influence de sa femme Eva joue égale­ment un grand rôle d’aiguillon, Perón s’attire néan­moins l’ire des class­es dom­i­nantes, qui com­men­cent à pren­dre leurs dis­tances avec le gou­verne­ment de Far­rell. L’angle d’attaque de l’opposition se porte alors sur le sup­posé pen­chant pour le nazisme du pou­voir mil­i­taire, pen­chant que, selon elle, con­firme la per­sis­tance de la neu­tral­ité argen­tine dans le con­flit mon­di­al. Pour les calmer, Far­rell finit par annon­cer la déc­la­ra­tion de guerre con­tre les forces de l’Axe. Ce qui ne mange pas de pain : la guerre est déjà pra­tique­ment ter­minée.

          L’année 45 voit s’amonceler les nuages au-dessus du gou­verne­ment Far­rell. D’une part, l’opposition, jusque là très dis­parate, parvient à s’unir au sein d’une coali­tion appelée «Union démoc­ra­tique» qui rassem­ble très large­ment, des com­mu­nistes aux con­ser­va­teurs en pas­sant par les cen­tristes de l’UCR et les social­istes. Leur exi­gence : la remise du pou­voir à la Cour suprême et l’organisation d’élections démoc­ra­tiques. D’autre part, les milieux patronaux cri­tiquent dure­ment la poli­tique économique, dans laque­lle ils ne voient qu’un avatar du fas­cisme.

          Perón, qui con­cen­tre le plus gros des cri­tiques, va servir de bouc émis­saire. Le général Áva­l­os , qui ne peut pas le sen­tir, men­ace même d’envoyer sa troupe à l’assaut de la cap­i­tale si Perón n’est pas démis de ses fonc­tions. Celui-ci est con­traint à la démis­sion, mais dans son dis­cours de départ, il prend soin d’appeler le secteur ouvri­er à défendre les acquis qu’il leur a octroyés. For­cé­ment, ce n’est pas très bien pris, mais très bien com­pris : Perón appelle assez claire­ment la classe ouvrière à la résis­tance. Le 13 octo­bre 1945, Áva­l­os , nou­veau min­istre de la guerre, ordonne alors l’arrestation du trublion, qui est con­duit sur l’île Martín Gar­cía, sur l’embouchure du fleuve Paraná, lieu habituel de l’exil des gêneurs impor­tants.

          La nou­velle de l’arrestation du min­istre adulé provoque une forte émo­tion dans la pop­u­la­tion des plus hum­bles. Le 17 octo­bre, une immense foule se rassem­ble sur la Place de Mai (où se trou­ve la Casa Rosa­da, la Mai­son Rose, siège de la prési­dence), pour réclamer sa libéra­tion. Sous la pres­sion, Perón est dans un pre­mier temps rap­a­trié à l’hôpital mil­i­taire de la cap­i­tale. Mais la foule exige davan­tage : elle veut le retour au gou­verne­ment de l’ancien secré­taire d’état . La man­i­fes­ta­tion est vrai­ment énorme, et les autorités com­men­cent à crain­dre des débor­de­ments. Áva­l­os va voir Perón à l’hôpital, et lui demande de s’adresser à la foule, depuis le bal­con de la Mai­son rose, pour lui prier de se dis­pers­er. Les mil­i­taires sont furieux, mais il n’y a qu’une alter­na­tive : ou Perón réap­pa­rait en pub­lic, ou il fau­dra chas­s­er la foule par la force, ce qui se sol­dera imman­quable­ment par un mas­sacre. Far­rell donne son accord, et Perón est trans­porté au palais prési­den­tiel. Il y appa­rait enfin à plus de 11 heures du soir, mais les man­i­fes­tants l’ont atten­du, et lui font une énorme ova­tion. Le peu­ple a choisi son leader. La fin est prévis­i­ble : Juan Perón se présen­tera à l’élection prési­den­tielle, et l’emportera avec près de 53% des suf­frages.

“Les pieds dans l’eau” : man­i­fes­tants sur la Plaza de mayo, devant le palais prési­den­tiel, le 17 octo­bre 1945.

          Com­mencera alors l’une des péri­odes les plus con­tro­ver­sées de l’histoire argen­tine. Désor­mais, cette his­toire sera artic­ulée autour d’un axe séparant – par une grande dis­tance – péro­nistes et anti péro­nistes. Une artic­u­la­tion encore per­ti­nente aujourd’hui.

Pas­sa­tion de pou­voir entre E. Far­rell et Juan Perón — 1946

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En com­plé­ment de cet arti­cle :

Sur ce même blog, la nou­velle “Un gau­cho”, retraçant la mobil­i­sa­tion des ouvri­ers agri­coles d’une estancia de la Pam­pa pour le 17 octo­bre 1945.

Images de la man­i­fes­ta­tion du 17 octo­bre, extrait vidéo du doc­u­men­taire de la chaine péd­a­gogique Encuen­tro.

Dis­cours de Perón au bal­con de la Casa Rosa­da, 17 octo­bre 1945. (Extrait vidéo de 4’35 sur 30′). Tra­duc­tion de l’ex­trait ici (doc­u­ment PDF).

1ère partie : le coup d’état du G.O.U.

          Au début des années 30, le pre­mier coup d’état mil­i­taire, qui a placé à la prési­dence de fait le général Uribu­ru, fait long feu. Dès 1932, le général, qui se voy­ait en dic­ta­teur à vie, est con­traint par ses pro­pres frères d’armes plus légal­istes d’organiser des élec­tions « démoc­ra­tiques ». Entre guillemets, bien enten­du, parce qu’il ne fal­lait tout de même pas exagér­er, on n’allait pas laiss­er à d’autres par­tis que les con­ser­va­teurs l’espoir de revenir au pou­voir. Le prin­ci­pal opposant aux mil­i­taires, c’est Marce­lo de Alvear, l’ancien prési­dent rad­i­cal (1922–1928). On lui inter­dit de se présen­ter. Trop dan­gereux : il est le favori de la rumeur publique, ancêtre des sondages. Facil­i­tant ain­si la tâche du can­di­dat des mil­i­taires et col­lègue du dic­ta­teur : Agustín Pedro Jus­to. Encore un général, bien enten­du. Et qui est assez facile­ment, par­don, fraud­uleuse­ment, élu.

Agustín Pedro Jus­to

          Jus­to a de la chance : à par­tir de 1933, le pays com­mence à sor­tir peu à peu de la fameuse crise de 29, qui comme ailleurs, a sévi avec rigueur. L’économie repart, l’industrie recom­mence à embauch­er, atti­rant une forte migra­tion interne de la province vers la cap­i­tale, qui con­cen­tre l’essentiel de ces emplois. Corol­laire­ment à cette aug­men­ta­tion de la pop­u­la­tion ouvrière, le syn­di­cal­isme se ren­force, même s’il reste large­ment mod­éré dans ses rap­ports avec le pou­voir. Celui-ci d’ailleurs lui accorde quelques con­ces­sions, comme le same­di chômé (la «semaine anglaise»), les indem­nités en cas de chô­mage, ou la pos­si­bil­ité de con­gé mal­adie pour les employés du com­merce.  Ce qui ne l’empêche pas de réprimer dure­ment les inévita­bles grèves et man­i­fes­ta­tions reven­dica­tives. On ne se refait pas.

          Après 6 ans d’un man­dat dont on retien­dra surtout le scan­dale du pacte d’échanges économique « Roca-Runci­man », signé avec les Bri­tan­niques et extrême­ment désa­van­tageux pour l’Argentine, Jus­to laisse sa place. C’est le tick­et Rober­to Ortíz/Ramón Castil­lo qui prend les rênes de l’attelage argentin. La fraude, une fois de plus, leur assure une con­fort­able vic­toire aux élec­tions. Il faut dire que nous sommes en pleine « décen­nie infâme», et les réflex­es poli­tiques d’avant 1912 ont refait leur appari­tion : pour les con­ser­va­teurs, le pou­voir est un droit qui leur sem­ble naturel, et une démoc­ra­tie trop ouverte l’est surtout au désor­dre. Certes, Ortíz appar­tient à un par­ti de cen­tre-droit, l’Union civique rad­i­cale, ten­dance anti per­son­nal­iste. Mais son vice-prési­dent, lui, est un con­ser­va­teur bon teint, dans la lignée de Jus­to. Une alliance de cir­con­stance assez mal attifée, mais l’essentiel, c’était de bat­tre la gauche, n’est-ce pas.

             

Rober­to Ortíz et Ramón Castil­lo

          Mal­gré tout, en bon cen­triste, Ortíz prône la fin de la fraude, et milite pour une poli­tique mod­érée. Il annulera d’ailleurs les élec­tions dans deux provinces gag­nées fraud­uleuse­ment par les con­ser­va­teurs. Manque de chance : le bon Rober­to, dia­bé­tique, ne gou­verne vrai­ment que deux ans. Et après deux autres années de «con­gé mal­adie», pra­tique­ment aveu­gle, il doit défini­tive­ment démis­sion­ner et laiss­er sa place à son vice-prési­dent, Castil­lo, qui prend son fau­teuil le 27 juin 1942. Et voilà donc les con­ser­va­teurs revenus aux manettes.

          Naturelle­ment ça ne rate pas, Castil­lo ne tarde pas à rétablir le si pra­tique sys­tème de fraude élec­torale, et caresse dans le sens du poil les milieux les plus sus­cep­ti­bles de l’appuyer : les grands patrons, l’Eglise et l’Armée.

          Pen­dant ce temps, loin d’ici, la sec­onde guerre mon­di­ale fait rage. Pru­dente, l’Argentine se déclare neu­tre. Mais l’avancée des Alle­mands, dans un pre­mier temps, lui fait pour­tant per­dre une bonne par­tie de ses débouchés extérieurs. Certes, elle a signé des accords d’échanges avec les Anglais, mais une nou­velle fois, ceux-ci se sont arrangés pour en retir­er le plus grand béné­fice. Par exem­ple, un accord sur l’exportation de viande (signé sous le man­dat d’Ortíz) stip­ule que toutes les livres (£) rap­portées par ces expor­ta­tions devront rester con­signées en Angleterre jusqu’à la fin de la guerre. Trop forts, ces Anglais.

          Débute alors une péri­ode dite « de sub­sti­tu­tion d’importations » : faute de pou­voir importer des pro­duits man­u­fac­turés d’Europe, l’Argentine se met à dévelop­per sa pro­pre indus­trie, expor­tant même sur tout le con­ti­nent sud-améri­cain. Seule­ment voilà : que devien­dra cette indus­trie lorsque le con­flit pren­dra fin ? Com­ment pour­ra-t-elle faire face au retour de la con­cur­rence européenne ?

          Le gou­verne­ment Castil­lo ne sem­ble pas pren­dre la mesure du dan­ger. Il prévoit bien un plan de sauve­g­arde, le plan «Pine­do» (du nom du min­istre de l’économie), mais celui-ci ne con­cerne qu’une petite par­tie des entre­pris­es. La plu­part sera lais­sée à son sort quand revien­dront les pro­duits importés. Cer­tains pans de la société s’en inquiè­tent, car cette sit­u­a­tion génér­era imman­quable­ment des dégâts soci­aux, et activera les mécon­tente­ments dus à l’inévitable chô­mage et à la baisse des revenus des plus mod­estes. L’Eglise notam­ment craint que cela ne favorise le développe­ment de l’ennemi absolu : le com­mu­nisme. Arrrgh­hh ! Ben oui, s’agirait pas que trop de pau­vreté con­duise le bon peu­ple à de mau­vais pen­chants. Mieux vaut lui laiss­er quelques miettes.

          Dans le même temps, Castil­lo est égale­ment talon­né par les milieux mil­i­taires les plus favor­ables aux alliés, qui lui reprochent son choix de la neu­tral­ité. Ils vont même jusqu’à le traiter de nazi, encour­agés par les États-Unis, qui cherchent à con­solid­er leur pré­dom­i­nance sur leur arrière-cour du sud. Pour les amadouer, il crée un insti­tut indus­triel qui per­met aux mil­i­taires de con­trôler de près toute l’industrie argen­tine, et notam­ment l’armement, jusqu’ici large­ment importé.

          Face à cette offen­sive de charme en direc­tion de l’Armée, l’opposition, emmenée par l’UCR, approche le min­istre de la guerre, Pedro Ramírez, et lui pro­pose même d’être son can­di­dat aux prochaines élec­tions prévues fin 1943.

Pedro Ramírez

          L’Armée, ain­si placée en arbi­tre suprême du con­flit poli­tique, en prof­ite alors pour pouss­er son avan­tage. Le 4 juin 1943, elle lance un coup d’état et ren­verse Castil­lo. Après un bref intérim de trois petits jours du général Arturo Raw­son, Ramírez s’installe aux com­man­des du nou­veau gou­verne­ment mil­i­taire, soutenu par un groupe d’officiers qui ne va pas tarder à faire par­ler de lui : le G.O.U., « Groupe d’officiers unis », emmené par le général Edelmiro Far­rell et dont fait par­tie un colonel de 48 ans, un cer­tain Juan Domin­go Perón.

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Sur la décen­nie infâme, voir aus­si le court doc­u­men­taire (29′) de la chaîne péd­a­gogique argen­tine “Encuen­tro”. Très com­plet et bien illus­tré, mais en espag­nol, naturelle­ment.

Ezeiza : un témoignage direct

Manuel Sil­va a assisté à la man­i­fes­ta­tion d’Ezeiza le 20 juin. Il a bien voulu répon­dre à nos ques­tions.

Quel âge avais-tu en 1973 ?

En juin 1973 j’avais 22 ans, j’avais un boulot dans une usine de fab­ri­ca­tion de pâtes ali­men­taires, avec une famille gali­ci­enne. Je vivais dans le quarti­er de Flo­res­ta, à Buenos Aires. Je vivais chaque jour au présent, un présent per­pétuel, chao­tique et con­fus, je sen­tais que je n’avais pas d’avenir, l’écrasement social nous étouf­fait. J’attendais, comme le reste des gens, l’arrivée d’un sauveur, un homme capa­ble d’imprimer une autre direc­tion, de nous sor­tir de cet état de pau­vreté crois­sante, de nous don­ner un avenir, de favoris­er la mobil­ité sociale.

Quel était l’état d’esprit des gens, et le tien, dans la per­spec­tive du retour de Perón ?

Le peu­ple argentin vivait une sorte de naufrage, cha­cun cher­chait à agrip­per le pre­mier tronc d’arbre à sa portée, comme un sauve qui peut, le gou­verne­ment mil­i­taire avait été rem­placé par un den­tiste qui n’était qu’une mar­i­on­nette (Héc­tor Cám­po­ra, élu en rem­place­ment de Perón, encore pro­scrit, NDLA), l’évolution mil­i­tariste des organ­i­sa­tions sub­ver­sives aggra­vait le chaos, on en était à se dire « plus c’est pire, mieux c’est ».
L’arrivée d’un pos­si­ble homme fort, une sorte de messie longtemps atten­du – en uni­forme ou non, c’était égal – toutes les espérances se cristalli­saient dans l’image de ce général malade, avec un pronos­tic vital de 6 mois (Il souf­frait d’un can­cer de la prostate).
          1973 a été une année per­due, une année morte, un de mes frères fai­sait son ser­vice mil­i­taire, il avait 21 ans. Le 11 mars 1973, le jour de l’élection du doc­teur Cám­po­ra à la prési­dence, il par­tic­i­pait à un trans­port de troupes en direc­tion d’une école per­due dans les mon­tagnes, pour organ­is­er la garde d’un bureau de vote. Il a trou­vé la mort dans un acci­dent idiot, le tir acci­den­tel d’un sol­dat mal pré­paré à utilis­er son fusil, il est mort sur le coup.
          De mon côté, je n’avais pas encore ter­miné mes études, je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Dès que j’ai pu chang­er de tra­vail, j’ai pu mieux m’organiser pour suiv­re mes cours du soir.
          La foule en général, les 2 mil­lions de per­son­nes qui s’étaient réu­nies à deux cents mètres de la tri­bune avaient tra­ver­sé le pays avec toutes leurs familles pour souhaiter la bien­v­enue au leader absent depuis 18 ans. La bucol­ique inten­tion de ces gens était de venir saluer chaleureuse­ment l’homme qui, autre­fois, avait réal­isé une révo­lu­tion redis­trib­u­tive, il leur avait don­né des maisons, des machines à coudre, des tracteurs, des jou­ets pour les enfants pau­vres, il avait per­mis le vote des femmes, lut­té con­tre les curés et les lab­o­ra­toires, il avait der­rière lui toute une his­toire, il était vu comme un saint. Il n’avait pour­tant que son passé à leur offrir.
          Le pays s’était réveil­lé avec ses espoirs en ban­doulière, un jour his­torique, de gloire : le général reve­nait après 18 ans d’exil.

Pourquoi voulais-tu assis­ter à cette man­i­fes­ta­tion ?

          Le lende­main je me suis demandé ce qui m’avait poussé à ris­quer ma vie de façon aus­si téméraire. A 22 ans, je me sen­tais immor­tel, et je voulais être à l’endroit pré­cis où avait lieu l’Histoire, où l’Histoire crée, à sa manière, les faits, je ne voulais pas les décou­vrir dans la presse, je voulais en être un témoin direct, le témoin finale­ment d’un drame argentin, j’ai été là, au milieu des balles et des fac­tions qui réglaient leurs comptes, une vraie tragédie.

Tu y es allé seul, ou avec des amis ou de la famille ?

          J’y suis allé seul. En fait, je n’ai pro­posé à per­son­ne de m’accompagner. Beau­coup de gens avaient peur d’assister à ce genre d’événements, ils préféraient voir ça de loin, à la télévi­sion.

Com­ment t’es-tu ren­du là-bas ?

          Je n’appartenais à aucun groupe, aucun par­ti poli­tique. Eux, ils arrivaient ensem­ble, en camions, en auto­cars, en voitures par­ti­c­ulières. Moi, j’ai sim­ple­ment pris un bus qui m’a amené jusqu’à la lim­ite de la ville, sur l’avenue du Général Paz (Sorte de périphérique de Buenos Aires, NDLA), puis un autre ensuite qui allait jusqu’à 3 km du lieu de la man­i­fes­ta­tion, sur l’autoroute Ric­chieri, près de l’aéroport. J’ai donc fait le chemin tout seul, sans même en par­ler autour de moi. De ma part, ça peut paraitre quelque chose à la fois d’un peu fou et d’imprudent, s’il m’était arrivé quelque chose, on se serait demandé ce que j’étais allé faire dans ce guêpi­er ! Mais ça ren­voie aus­si à quelque chose d’intime, quelque chose que je voulais vivre pleine­ment, parce qu’il s’agissait d’un événe­ment his­torique et que je voulais voir ça de mes pro­pres yeux, pas qu’on me le racon­te ensuite.

Tu con­nais­sais les prob­lèmes exis­tant entre Perón et les groupes révo­lu­tion­naires ?

          Dès la nou­velle du retour du leader, ont com­mencé à courir les rumeurs d’affrontements entre la jeunesse syn­di­cale, une frac­tion de la droite péro­niste et les organ­i­sa­tions péro­nistes révo­lu­tion­naires. On a appris que les ambu­lances prévues pour la man­i­fes­ta­tion ser­vaient en fait à trans­porter des armes.
          Je ne pen­sais pas que cela irait si loin, je me dis­ais que tout cela n’était que des bravades, une lutte sourde pour être le plus près pos­si­ble de Perón. Une lutte pour s’approprier la plus grande part du pou­voir. On se trompait. Perón n’avait jamais été un révo­lu­tion­naire, il n’allait pas le devenir à l’âge qu’il avait lors de son retour.
          La clique qu’il avait ramenée d’Espagne s’est assuré le con­trôle de la tri­bune et de ses alen­tours. Le lieu depuis lequel le leader devait s’adresser à la foule était en quelque sorte miné. Rien ne s’est passé comme l’espéraient les gens. Tout s’est résumé à une pluie de balles, de gaz, de cours­es affolées, de mort et de peur.
          Le lende­main, Perón a par­lé, pour rejeter la respon­s­abil­ité de ce qui s’était passé sur les mou­ve­ments de gauche, qu’il accu­sait d’avoir tiré les pre­miers.

Quel était le but de la man­i­fes­ta­tion ?

          Cette man­i­fes­ta­tion présen­tait des objec­tifs nom­breux et con­tra­dic­toires, il s’agissait pour les dif­férentes fac­tions – essen­tielle­ment deux – d’exposer le degré d’influence qu’elles avaient acquis en l’absence de Perón. Les com­man­dos armés par López Rega, dirigés par le colonel Osinde, avaient monop­o­lisé l’occupation de la tri­bune et de ses alen­tours proches, et ils ont accueil­li par un feu nour­ri les groupes du péro­nisme com­bat­if, notam­ment les colonnes des FAR et des Mon­toneros, cet affron­te­ment démen­tiel a fait beau­coup de morts, cer­tains citent le chiffre de 200, d’autres dis­ent davan­tage, on n’a jamais eu de décompte exact.

Que s’est-il passé au moment où devait débuter la man­i­fes­ta­tion pop­u­laire?

          J’étais là, j’ai suivi les affron­te­ments, enten­du le sif­fle­ment des balles tout autour, je m’étais mis à l’abri der­rière un tronc d’arbre, un cho­risi­er, à un moment j’ai vu une femme paniquée avec une fil­lette de 5 ans à peu près, immo­bil­isée au milieu des tirs, je l’ai attrapée par les cheveux, je l’ai tirée jusqu’au tronc pro­tecteur, me deman­dant com­ment sor­tir de là, j’ai aperçu une ambu­lance sur l’autoroute d’Ezeiza, qui roulait au milieu des gens hagards, je suis mon­té sur le terre-plein, d’un saut je me suis accroché à l’arrière de l’ambulance, sans m’occuper des jurons des ambu­lanciers, et quand la voiture a été assez loin de cet enfer et qu’elle a com­mencé à ralen­tir, j’ai lâché prise. A ce moment là, je n’avais pas encore con­science d’avoir échap­pé à la mort.

Ensuite, lorsque tout a été fini, quelles ont été tes réflex­ions sur ce qui avait eu lieu ?

          J’ai été le témoin incon­scient de retrou­vailles qui n’ont pas eu lieu, le grand leader n’est pas apparu, pour la plus grande frus­tra­tion du peu­ple mobil­isé, c’est seule­ment la mort qui s’est présen­tée au ren­dez-vous.            C’était le début d’une lutte sourde pour le pou­voir. A qui apparte­nait le leader péro­niste ? Entre ten­dance de gauche et ten­dance de droite, Perón est resté cohérent avec son his­toire : il a choisi la fac­tion la plus réac­tion­naire.

Com­ment ont réa­gi les Argentins après cette tragédie ?

          Il y avait une cer­taine stu­peur. Les gens étaient venus sim­ple­ment, sans avoir rien cal­culé de pré­cis, juste pour accueil­lir le leader, lui souhaiter la bien­v­enue. Con­traire­ment aux mil­i­tants, ils n’avaient pas d’objectifs poli­tiques ou stratégiques, bien enten­du, ni de place à pren­dre dans cette man­i­fes­ta­tion. Deux jours après, la grande presse annonçait la prochaine élec­tion prési­den­tielle, pour laque­lle Perón devait se présen­ter, avec sa pro­pre femme comme vice-prési­dente, et tout son cer­cle proche, López Rega, etc… Tout le monde n’était pas con­tent, notam­ment les mil­i­tants les plus à gauche du mou­ve­ment péro­niste, mais la grande masse des gens était néan­moins heureuse du retour de Perón aux affaires, en dépit des con­di­tions dans lesquels il repre­nait le pou­voir. Ce qui comp­tait, c’était Perón, avant tout. Ils le voy­aient comme le sauveur du pays, celui qui pou­vait le remet­tre sur les bons rails, parce qu’ils l’avaient vu à l’œuvre dix-huit ans aupar­a­vant. Ils ne pen­saient pas à la révo­lu­tion, à l’idéologie, ça, c’est pour l’avant-garde, les mil­i­tants.  Non, les gens ordi­naires, ils réagis­saient avec leurs tripes, leur émo­tion, Perón représen­tait tout pour eux. Alors la vie a repris, les gens se sont «arrangés», puis la pro­pa­gande a fait le reste : Perón a été élu con­fort­able­ment.

Les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires ont aus­si leur part de respon­s­abil­ité dans ce qui s’est passé. Qu’en pens­es-tu ?

          Les groupes révo­lu­tion­naires, à Ezeiza, et avant, avaient pour objec­tif de semer le chaos. Leur leit­mo­tiv était « Cuan­do peor, mejor » (Pire c’est, mieux c’est) C’était une phrase qu’ils écrivaient partout. Ils cher­chaient à appro­fondir la crise de gou­verne­ment, pour s’emparer du pou­voir. Ils avaient d’abord cher­ché à ren­vers­er le gou­verne­ment mil­i­taire, à affron­ter l’armée, dans une ten­ta­tive pour­tant sans le moin­dre espoir de réus­site : des jeunes types de la classe moyenne, d’éducation chré­ti­enne, qui n’avaient aucune for­ma­tion mil­i­taire, aucune com­pé­tence dans ce domaine, face à des pro­fes­sion­nels de la guerre. C’est pourquoi, faute de pou­voir lut­ter frontale­ment, ils se sont lancés dans une cam­pagne de type guéril­la, en organ­isant des atten­tats tous azimuts, rési­dences de mil­i­taires, écoles, com­mis­sari­ats, casernes, pour entretenir un sen­ti­ment de peur, de ter­reur, et affirmer leur capac­ité de nui­sance et leur force. L’événement fon­da­teur de cette poli­tique du pire a été l’assassinat du général Pedro Aram­bu­ru, en 1970. A par­tir de ce moment-là, la guerre totale a été déclarée entre les forces révo­lu­tion­naires et l’armée.

Quelles ont été les con­séquences immé­di­ates d’Ezeiza sur le plan poli­tique?

          Le péro­nisme a tou­jours fonc­tion­né comme un pop­ulisme dém­a­gogique. Tant que Perón a été là, il a été imbat­table dans les urnes. Il s’est appuyé sur un syn­di­cal­isme presque irra­tionnel, qui le soute­nait. Face aux bombes, aux enlève­ments, aux vols, aux morts provo­quées par les groupes guérilleros, qui menaient la guerre pop­u­laire, Perón par­lait d’une com­mu­nauté organ­isée. Des rap­ports de force exis­taient cepen­dant entre une ten­dance révo­lu­tion­naire du péro­nisme, et le péro­nisme «syn­di­cal», ce dernier ten­ant néan­moins les rênes du mou­ve­ment. Perón avait un pro­gramme social de redis­tri­b­u­tion des richess­es, d’amélioration de la con­di­tion ouvrière, d’ordre, d’efficacité, mais par­al­lèle­ment les groupes révo­lu­tion­naires mil­i­taient pour un social­isme nation­al, une notion assez vague, qu’ils pré­tendaient définir à tra­vers la ter­reur. Perón, quant à lui, en tenait pour sa com­mu­nauté organ­isée, inté­grée, démoc­ra­tique, mod­erne. La frac­ture défini­tive (entre les deux ten­dances) a eu lieu en sep­tem­bre 1973, quand les Mon­toneros ont assas­s­iné José Ruc­ci, un dirigeant syn­di­cal, secré­taire général de la CGT, très proche de Perón, qui était même dans l’avion qui l’a ramené à Buenos Aires. (Une petite anec­dote pour mieux éval­uer le degré d’intimité entre les deux hommes : à la descente de l’avion, comme il pleu­vait, Ruc­ci tenait un para­pluie au-dessus de la tête du général!) Jamais Mario Fir­menich (leader des Mon­toneros NDLA) n’a pu expli­quer l’énorme con­tra­dic­tion con­sti­tuée par cet assas­si­nat, sinon par la volon­té de mon­tr­er toute la force du mou­ve­ment, et son pou­voir de nui­sance. La réac­tion de Perón, fin 1973, a été la créa­tion de la Triple A, dirigée par le com­mis­saire Vil­lar, for­mé à la guerre con­tre-révo­lu­tion­naire par la fameuse école des Amériques, une école mil­i­taire Etat­suni­enne. Après la mort de Perón (juil­let 1974, NDLA), l’armée a com­mencé à for­mer des plans pour ren­vers­er le gou­verne­ment qui lui avait suc­cédé (dirigé par l’épouse du général, «Isabeli­ta» NDLA). De son côté, l’ERP (Armée révo­lu­tion­naire du peu­ple), avait com­mis un atten­tat con­tre une caserne, à Azul, en jan­vi­er 74, ce qui avait poussé Perón à réclamer l’anéantissement des groupes révo­lu­tion­naires. Ce déchaine­ment de vio­lence a mené à une totale perte de con­trôle, de la part de tout le monde, gou­verne­ment, révo­lu­tion­naires, mil­i­taires, et à la dic­tature, avec son cortège d’exactions d’état, assas­si­nats ciblés, vols d’enfants, atteintes à la pro­priété privée.

Et sur toi-même ? Quelle influ­ence a eu cette tragédie sur ce que tu pens­es aujourd’hui du péro­nisme, et de la poli­tique en général ?

          Le sen­ti­ment dom­i­nant, c’était la stu­peur face à ce qui était arrivé, auquel on ne s’attendait pas, cet affron­te­ment sans pitié entre deux frac­tions qui se fichaient pas mal des gens qui étaient là, une grande désil­lu­sion, qui lais­sait seul face à cela, sans aucune envie de rejoin­dre l’un ou l’autre camp. Quelque chose que ne com­pre­nait pas mon frère qui, lui, mil­i­tait. Nous nous sommes brouil­lés à ce moment-là, je n’ai même pas assisté à son mariage, je l’incitais au con­traire à fuir, au Brésil, au Paraguay, dans un pays frontal­ier… Il ne m’a pas écouté, et un mois plus tard, il était porté dis­paru. Tout cela m’a beau­coup changé, je ne pou­vais plus croire en rien, ni per­son­ne. Je me suis replié sur moi-même, et pour sur­mon­ter cela, j’ai dû tra­vailler davan­tage, lire davan­tage, vol­er de pré­cieuses min­utes au som­meil, pour devenir quelqu’un d’autre. A cette époque je pre­nais encore des cours du soir. Un soir, en sor­tant, j’ai vu tout un groupe de gens alignés con­tre le mur, je ne pou­vais plus rebrouss­er chemin sans que cela paraisse sus­pect, j’aurais prob­a­ble­ment pris une rafale de mitrail­lette, alors je me suis approché douce­ment, et j’ai crié «Je peux pass­er ?», le type qui tenait l’arme m’a répon­du «prends le trot­toir d’en face !». Je suis ren­tré chez moi, tétanisé, je n’ai pas pu dormir de la nuit. Je me suis ren­du compte de com­bi­en j’étais seul, que face à cette dom­i­na­tion mil­i­taire qui s’emparait du pays, on était devenus des pots de terre.
          Ezeiza a changé entière­ment ma manière de penser, toutes mes per­spec­tives de vie. J’avais assisté depuis l’intérieur à un événe­ment his­torique, et vu com­ment deux camps opposés s’étaient affron­tés sans aucun état d’âme envers tous les gens qui étaient venus là désar­més, juste pour apercevoir le leader, cer­tains étaient même grim­pés aux arbres, et depuis la tri­bune, Favio leur cri­ait de descen­dre, sous peine d’être abat­tus par les francs tireurs ! En ren­trant de là, j’ai sen­ti un grand vide. On se sen­tait orphe­lins. A quoi pou­vait servir le leader ? S’il était venu pour ça, pour provo­quer un affron­te­ment, une guerre interne au mou­ve­ment, alors, c’était juste un leader « chao­tique », moi j’attendais quelqu’un venu pour par­ler de pro­grès, de paix, d’avenir meilleur, et je n’avais rien vu de tout ça. D’une cer­taine manière, Ezeiza m’a mar­qué au fer rouge, je n’ai plus cru en rien, je suis devenu intolérant aux dis­cours des uns et des autres, à leur esprit mil­i­tant, cela m’était étranger, ne m’intéressait pas, je ne ressen­tais aucune émo­tion devant les réc­i­ta­tions de dis­cours de Marx, ou de n’importe qui d’autre, ça ne me touchait pas. Voilà ce que fut, pour moi, l’expérience d’Ezeiza.

Pro­pos recueil­lis et traduits par PV. Juin 2021.

3ème partie : analyse d’un massacre programmé

          Le retour de Perón, comme on l’imagine, a provo­qué un engoue­ment extra­or­di­naire par­mi la pop­u­la­tion argen­tine. Très vite, l’idée d’organiser une man­i­fes­ta­tion fes­tive pour l’accueillir à son arrivée s’est imposée au som­met du par­ti. A cet effet, un comité d’organisation est mis en place, afin de pré­par­er au mieux l’événement, dont on pressent qu’il mobilis­era une foule énorme. Cinq respon­s­ables sont désignés pour faire par­tie de ce comité. Et déjà, on perçoit un très net déséquili­bre au prof­it de la ten­dance la plus à droite, puisqu’il ne compte qu’un seul représen­tant de la gauche péro­niste : Juan Manuel Abal Med­i­na. Par­mi les qua­tre autres, on compte deux lead­ers syn­di­caux, José Ruc­ci et Loren­zo Miguel, et deux per­son­nages plutôt situés à l’extrême-droite de l’échiquier poli­tique péro­niste : Jorge Osinde et Nor­ma Kennedy.
          Le vrai chef de cette com­mis­sion d’organisation, c’est Jorge Osinde, qui d’emblée se présente comme expressé­ment man­daté par Juan Perón lui-même, et donc exé­cu­tant ses instruc­tions. Fort de ce pré­ten­du man­dat, il va pass­er par-dessus le gou­verne­ment de Cám­po­ra, dont le min­istre de l’intérieur, Righi, sera réduit à un rôle pure­ment pro­to­co­laire.
Le but d’Osinde est dou­ble. Un, met­tre en dif­fi­culté Cám­po­ra, et si pos­si­ble le dis­créditer aux yeux de Perón et des Argentins. Deux, se débar­rass­er défini­tive­ment de la ten­dance gauchiste du péro­nisme. Le lieu­tenant colonel Osinde est un anti com­mu­niste féroce, ancien chef du ser­vice de con­tre-espi­onnage mil­i­taire en 1946, qui n’a pas hésité à pra­ti­quer la tor­ture dans les années cinquante pour le compte de Perón. Amnis­tié après le ren­verse­ment de Perón en 1955, il a même un temps pu espér­er être le can­di­dat péro­niste en lieu et place de Cám­po­ra, sous la ban­nière de la droite péro­niste. Après avoir ten­té d’empêcher le déroule­ment de l’élection du 11 mars, il a finale­ment obtenu un poste de secré­taire d’état (aux sports et au tourisme) auprès du min­istre du Bien être social, José López-Rega. Un autre proche de Perón, bien à sa droite. Poste qui lui a donc per­mis de s’octroyer la part du lion dans l’organisation de la man­i­fes­ta­tion du 20 juin.
          A par­tir de là, toute l’organisation ten­dra à s’assurer le con­trôle total du déroule­ment de la man­i­fes­ta­tion : accès, moyens de com­mu­ni­ca­tion, postes stratégiques, sécu­rité. Dès le 7 juin, une pre­mière com­mis­sion mise sur pied par le gou­verne­ment de Cám­po­ra est rem­placée par celle d’Osinde. Curieuse­ment, celui-ci fait réduire tous les moyens au strict min­i­mum, que ce soit sur le plan des postes de sec­ours, des hôpi­taux de cam­pagne ou des moyens de trans­port. La tri­bune, énorme, sera instal­lée sur un pont de l’autoroute qui mène d’Ezeiza à Buenos Aires, le pont n°12, autrement nom­mé «El Trébol» (le trèfle). Il con­vient, tou­jours selon Osinde, de faire en sorte que n’y aient accès que des gens «sûrs», autrement dit de la bonne ten­dance, et qu’elle soit pro­tégée afin d’éviter les intru­sions. Il faut égale­ment assur­er les alen­tours. C’est pourquoi l’école située à quelques cen­taines de mètres à gauche du pont devra être évac­uée, et occupée par des par­ti­sans. Offi­cielle­ment, tout ce dis­posi­tif a pour but d’éviter tout atten­tat con­tre Perón : Osinde et ses amis craig­nent que les gauchistes du mou­ve­ment ne ten­tent de l’assassiner. Craig­nent, ou font sem­blant de crain­dre. Toute cette garde rap­prochée sera d’ailleurs lour­de­ment armée. D’où vien­nent les armes ? On saura plus tard que c’est López Rega, min­istre du Bien être social et très proche de Perón, et surtout de sa femme, qui se les est procurées. Mais pas seule­ment. Le Comité met l’embargo égale­ment sur tout un stock de pis­to­lets-mitrailleurs des­tinés à la sécu­rité des ban­ques. Des dizaines d’armes sont ain­si réservées pour être remis­es aux forces de sécu­rité.

Les lieux. En bleu, le pont où avait été instal­lée la tri­bune. En rouge, le foy­er-école. En jaune, l’autoroute Ric­chieri (la flèche indique la direc­tion de l’aéroport).

          Le Comité d’organisation fait égale­ment main basse sur tout ce que le gou­verne­ment peut fournir d’ambulances. Celles-ci, on le ver­ra, ne servi­ront pas qu’au trans­port d’éventuels blessés. Loin de là. Quant à la clin­ique d’Ezeiza, prévue au départ pour servir d’arrière-garde du dis­posi­tif san­i­taire, elle sera égale­ment occupée par des mem­bres du Comité, et les médecins dépos­sédés de toute autorité.
          Autour de la tri­bune, sont dis­posées deux rangées de bar­rières, solide­ment défendues par 3000 hommes de con­fi­ance. Qui n’ont pas été recrutés, for­més ni équipés en un jour, ce qui tendrait à prou­ver que ces dis­po­si­tions ont été envis­agées bien avant la date fatidique.
          En réal­ité, tout est donc prévu pour faire face à un affron­te­ment direct avec les jeunes révo­lu­tion­naires. Plus que ça : pour créer les con­di­tions de cet affron­te­ment. Les grands respon­s­ables de l’organisation, Osinde, le com­mis­saire Vil­lar, Ciro Ahu­ma­da, Nor­ma Kennedy, Brito Lima, ont soigneuse­ment pré­paré le ter­rain pour en avoir la maîtrise totale. L’accès à la tri­bune est donc réservé aux gens de leur fac­tion : syn­di­cal­istes (notam­ment du SMATA, syn­di­cat du secteur auto­mo­bile), mil­i­taires et gen­darmes en retraite, hommes de main de dirigeants poli­tiques locaux, on y enten­dra même par­ler français. En effet, nos braves tor­tion­naires des guer­res colo­niales per­dues, Indo­chine, Algérie, sont venus dis­tiller leurs bons con­seils sur la manière de lut­ter con­tre « la sub­ver­sion » et apporter leur assis­tance en per­son­ne. (Voir à ce sujet l’excellent doc­u­men­taire – et le livre – de Marie Monique Robin : Escadrons la mort, l’école française, sur l’aide apporté par les Français aux mil­i­taires Argentins, notam­ment pen­dant la dic­tature).
          A Ezeiza, l’Hôtel Inter­na­tion­al est lui aus­si occupé par les forces du Comité d’organisation.
          A la mi-journée, tout est donc en place. Lorsque les colonnes des mou­ve­ments de jeunes révo­lu­tion­naires arrivent der­rière la tri­bune, elles sont accueil­lies par un feu nour­ri. C’est la déban­dade. Après coup, Osinde et ses amis ten­teront de faire croire que les révo­lu­tion­naires étaient eux aus­si venus lour­de­ment armés : tou­jours la fable de l’attentat con­tre Perón. En réal­ité, il n’en est rien. Certes, quelques lead­ers por­tent une arme, mais rien d’autre que de petits cal­i­bres, dont ils ne se sépar­ent d’ailleurs jamais lors de toutes les man­i­fes­ta­tions. Certes, l’intention des groupes Mon­toneros était de s’approcher au plus près de la tri­bune. Mais rien n’est jamais venu cor­ro­bor­er qu’ils avaient une atti­tude menaçante, et l’immense majorité d’entre eux n’était armée que de ban­deroles.
          Les pre­miers tirs vien­nent de la tri­bune, la foule court en tous sens, ten­tant de se pro­téger der­rière, et dans, les arbres situés dans les envi­rons. Ils seront alors pris sous un autre feu, venu, lui, du local du foy­er école. Il y a même une con­fu­sion qui serait comique, n’était le con­texte trag­ique du moment : des tirs venus du foy­er atteignent la tri­bune, et tout le monde pense que deux camps s’affrontent, quand ce sont des alliés qui se tirent dessus sans le savoir !
          Il y a égale­ment des tirs depuis les arbres. Un temps, on pense qu’il s’agit de francs-tireurs «sub­ver­sifs» mon­tés là pour vis­er la tri­bune. Au micro, dans la panique générale, l’animateur Leonar­do Favio sup­plie les tireurs d’en descen­dre. En réal­ité, la plu­part sont égale­ment des hommes d’Osinde.
          On procède à de nom­breuses arresta­tions. Des jeunes révo­lu­tion­naires, mais égale­ment des gens ordi­naires, dont le seul défaut aura été de se trou­ver au milieu de l’échauffourée. Et voilà à quoi auront servi les ambu­lances : non pas à trans­porter les blessés, mais à trans­porter ces pris­on­niers jusqu’à l’Hôtel Inter­na­tion­al, où cer­taines cham­bres servi­ront de lieux de tor­ture. Leonar­do Favio, qui s’était ren­du à l’hôtel pour ten­ter d’avoir des infor­ma­tions, témoign­era être entré dans une cham­bre et avoir vu du sang sur les murs, des jeunes alignés debout mains sur la tête, et d’autres encore couchés sur le ven­tre. Par­mi les gar­di­ens présents, cer­tains les pointaient avec une arme tan­dis que d’autres les frap­paient avec les cross­es de leurs fusils ou des bar­res de fer. On s’apercevra que tout le pre­mier étage avait été mis à dis­po­si­tion des hommes d’Osinde. Celui-ci, ain­si que Ciro Ahu­ma­da, nieront les tor­tures, ou plutôt en rejet­teront la faute sur «des élé­ments incon­trôlés», qui auraient prof­ité de ce que l’hôtel était vide quand «tout le monde était occupé à son poste» pour com­met­tre les faits. Bien enten­du, les fameux «élé­ments incon­trôlés» ne furent jamais iden­ti­fiés.
          En dépit de la respon­s­abil­ité évi­dente de la fac­tion d’Osinde, il n’y eut aucune suite judi­ci­aire à la tragédie. Et pour cause. Nous repro­duisons ici la con­clu­sion d’Horacio Ver­bit­sky :
«Dans un débat con­tra­dic­toire, (le min­istre de l’intérieur) Righi avait toutes les cartes en mains (pour faire arrêter les vrais respon­s­ables, NDLA). Mais il ne s’agissait pas de cela. Righi soupçon­nait fon­da­men­tale­ment que López Rega, Isabeli­ta et à tra­vers eux Perón, pen­chaient en faveur d’Osinde. Pour les con­tre­car­rer, il aurait fal­lu pou­voir pro­duire des preuves, au moyen d’enquêtes menées par la Police Fédérale, arrêter les con­spir­a­teurs sur leurs lieux de réu­nion, saisir les armes, prou­ver leur lien avec Osinde, arrêter et juger le Secré­taire d’état aux sports et au tourisme (Osinde lui-même, NDLA), de même pour Nor­ma Kennedy et Brito Lima. Quand ses con­seillers le lui ont sug­géré, Righi a un sourire scep­tique. Perón s’était pronon­cé dans son dis­cours du 21 en faveur des agresseurs, ce qui scel­lait, par son poids poli­tique décisif, le sort du gou­verne­ment de Cám­po­ra. On avait per­du un temps pré­cieux et il n’y avait plus grand-chose à faire. Les rares com­mis­sions roga­toires, qui, tar­di­ve­ment et sans grande con­vic­tion, avaient ordon­né quelques perqui­si­tions, ne don­nèrent aucun résul­tat. Les armes avaient dis­paru avant l’arrivée des policiers. Osinde avait rem­porté la par­tie». (Tra­duc­tion PV)
          Tou­jours selon les con­clu­sions de l’enquête de Ver­bit­sky, rien de tout cela n’aurait été pos­si­ble sans l’assentiment de Perón. Le dou­ble but de la droite péro­niste était atteint : sépar­er la gauche du mou­ve­ment (autrement dit «couper la branche pour­rie»), et pré­cip­iter la chute d’Héc­tor Cám­po­ra. Celui-ci, loy­al pour­tant jusqu’au bout, n’offrira aucune résis­tance et met­tra son man­dat à dis­po­si­tion de Perón. Il n’avait jamais eu l’intention de s’opposer au général, et n’entendait aucune­ment s’accrocher à son poste. Mais la droite péro­niste ne pou­vait se con­tenter d’une sim­ple démis­sion. Elle avait besoin d’un ren­verse­ment en bonne et due forme. D’une humil­i­a­tion. Et pour cela, il fal­lait que la fête soit gâchée.

2ème partie : le jour J

          L’avion devant ramen­er Perón à Buenos Aires devait se pos­er le 20 juin en milieu de journée à l’aéroport inter­na­tion­al d’Ezeiza. Pour l’accueillir, ses sym­pa­thisants avaient prévu une immense tri­bune, qu’ils avaient située sur un pont de l’autoroute con­duisant de l’aéroport à la cap­i­tale, dite «autoroute Ric­chieri». Dès le matin, des mil­liers de gens arrivent, essen­tielle­ment de la province de Buenos Aires, mais aus­si de tout le pays, pour assis­ter à cet événe­ment dont tout le monde pressent le car­ac­tère his­torique pour l’Argentine. Pensez : le retour, après dix-huit ans d’exil, d’un ancien prési­dent qui a mar­qué comme aucun autre avant lui, et aucun autre après, l’histoire poli­tique du pays. Dans l’esprit de beau­coup, des vieux comme des jeunes, Perón représente la nos­tal­gie des «jours heureux», d’une époque où la vie était plus facile pour les gens mod­estes que le grand leader avait pris sous son aile. Ces dix-huit années de gou­verne­ment en grande par­tie dom­iné par les mil­i­taires n’ont pas peu con­tribué à idéalis­er cette époque révolue, d’autant plus dans un con­texte politi­co-économique forte­ment dégradé. Dif­fi­cile de dire que ses suc­cesseurs de la «Révo­lu­tion lib­er­ta­do­ra» ont tenu les promess­es qu’ils avaient faites, en ren­ver­sant Perón, de rétablir la démoc­ra­tie et les lib­ertés, ren­dre au pays son lus­tre d’antan et amélior­er la vie de tous les citoyens Argentins. En 1973, l’Argentine est un pays exsangue, miné par la vio­lence des con­flits internes, son économie est chance­lante, et la majorité n’a plus qu’un désir : voir dégager les mil­i­taires. Dans l’esprit de la plu­part, seul un messie peut sauver le pays du chaos dans lequel il est plongé, et ce messie, c’est Perón.

          Entre deux et trois mil­lions. C’est en général le nom­bre cité pour éval­uer l’importance de la foule accou­rue ce mer­cre­di 20 juin pour fêter le retour du fameux messie. Des mil­i­tants, bien sûr, mais aus­si et surtout, des gens ordi­naires, des familles, des gens d’un même quarti­er, d’un même vil­lage, on vient là pour faire la fête, parce qu’on a l’impression d’une grande res­pi­ra­tion pos­si­ble, d’un renou­veau, d’un espoir renais­sant. C’est la vieille Argen­tine qui revient, celle dont les plus vieux se sou­vi­en­nent avec des tré­mo­los dans la voix, l’Argentine prospère, celle où on trou­vait du tra­vail, celle où il était facile de se loger, celle où les petits étaient défendus, l’Argentine du «Père éter­nel», comme l’appelle avec un brin d’ironie le philosophe José Pablo Fein­mann. Fein­mann, on l’a vu dans la pre­mière par­tie, com­pare Perón au Godot de la pièce de Ionesco, ce per­son­nage qu’on attend éter­nelle­ment et qui ne vient jamais. Sauf que cette fois, Godot finit par arriv­er. On ver­ra plus loin ce que cette dif­férence, énorme, avec l’attente sans fin de Vladimir et Estragon, va entrain­er de con­séquences.

La tri­bune

          La fer­veur est immense. Sur la tri­bune, le célèbre acteur et ani­ma­teur de télévi­sion Leonar­do Favio chauffe la foule, déjà présente en masse bien avant l’arrivée de Perón. Soudain, vers l’arrière de la tri­bune, s’avance une énorme colonne de mil­i­tants péro­nistes. Ce sont les jeunes des groupes Mon­toneros et des FAR (Forces armées révo­lu­tion­naires) qui, armés de grandes ban­deroles, veu­lent con­tourn­er l’estrade pour venir se plac­er aux pre­mières loges au pied de la tri­bune et mon­tr­er au vieux leader qu’ils sont bien ses plus fer­vents sup­port­ers. A 14 h 29, on entend tout à coup des rafales de mitrail­lettes. C’est la panique. Tout le monde se met à courir dans tous les sens. Très vite, on compte de nom­breux blessés. On com­mence à enten­dre des sirènes d’ambulances. Des cris. D’autres tirs. D’où vien­nent ces tirs ? Les pre­miers, de la tri­bune. A l’arrivée des jeunes révo­lu­tion­naires, des cen­taines d’armes sont sor­ties de leurs cachettes, et ont gar­ni les mains de ceux présents sur la tri­bune. Ensuite, d’autres tirs, provenant d’une école située non loin de là, sur la gauche de la tri­bune. Et enfin, depuis les arbres com­pris entre ces deux zones. Le pub­lic est stupé­fait, l’hébétude est totale. Per­son­ne n’y com­prend rien. Favio, à qui l’on a con­fié le soin d’animer la man­i­fes­ta­tion, non plus, apparem­ment. Il lance des appels dés­espérés au calme, et tente de ras­sur­er la foule. Mais il a l’air aus­si paniqué et incré­d­ule que la grande majorité du pub­lic. Les échanges de tirs vont se pour­suiv­re une bonne par­tie de l’après-midi, jusqu’à la dis­per­sion totale de la man­i­fes­ta­tion, qui se ter­mine en drame. Perón, bien enten­du, n’est pas venu. Son avion n’a même pas atter­ri à l’aéroport d’Ezeiza. Vu la tour­nure prise par les événe­ments, sa garde rap­prochée a préféré le faire atter­rir à la base mil­i­taire de Morón, tou­jours en ban­lieue de Buenos Aires, mais 25 kilo­mètres plus au nord. La fête n’est pas finie : elle n’a tout sim­ple­ment pas eu lieu. Selon les chiffres don­nés par le jour­nal­iste Hora­cio Ver­bit­sky dans son étude de 1985, l’échange de tirs aura fait 13 morts iden­ti­fiés, et 365 blessés. Mais en réal­ité, on n’a jamais su exacte­ment le nom­bre de vic­times. Sans par­ler des arresta­tions, des par­tic­i­pants emmenés on ne savait exacte­ment où, ni exacte­ment par qui, et encore moins dans quel but.

          A ce moment-là de la man­i­fes­ta­tion, très peu de gens ont une idée pré­cise de ce qui a bien pu se pass­er. L’enquête d’Horacio Ver­bit­sky per­me­t­tra, bien plus tard, de lever le voile sur cette affaire et de répon­dre à bien des inter­ro­ga­tions sur les très chao­tiques cir­con­stances du retour de Juan Domin­go Perón. Nous en par­lerons dans une troisième par­tie.
          Pour le moment, l’heure est à l’abattement. Les mil­lions de per­son­nes accou­rues pour célébr­er le retour du «Père éter­nel» s’en retour­nent, la tête basse et rem­plie de ques­tions. Citons de nou­veau José Pablo Fein­mann, qui était là ce jour-là et qui décrit la scène dans son livre :
«Revenir d’Ezeiza a représen­té une douleur inex­tin­guible. La nuit tombait et la foule immense mar­chait sur l’autoroute en regar­dant l’asphalte. Per­son­ne ne par­lait. Le silence était assour­dis­sant. C’était la plus gigan­tesque veil­lée funèbre de l’histoire argen­tine. Un héli­cop­tère nous a sur­volés et a annon­cé que le général Perón allait bien, qu’il avait atter­ri à Morón et se dirigeait vers sa rési­dence de la rue Gas­par Cam­pos (au nord de la cap­i­tale, NDLA). Quelques uns, pathé­tiques, applaudirent et crièrent même des « Vive Perón ! ». Peu, très peu. Les autres con­tin­uèrent d’avancer comme des zom­bies. Nous reve­nions vidés. On nous avait volé la fête. Parce que c’était cela auquel nous étions tous (plus de 2 mil­lions de per­son­nes) venus assis­ter : à une fête. Pour voir et faire par­tie d’un événe­ment unique, qui n’aurait plus jamais lieu.» (José Pablo Fein­mann – Per­o­nis­mo, filosofía políti­ca de una per­si­ten­cia argenti­na – T2 – p.331 – Ed Plan­e­ta — Tra­duc­tion PV)

          Nous étudierons dans une troisième par­tie la thèse du jour­nal­iste Hora­cio Ver­bit­sky, qui a pub­lié les résul­tats de sa minu­tieuse enquête sur ces faits dans son livre “Ezeiza”, paru 12 ans après le drame. (Voir bib­li­ogra­phie suc­cincte)