1916 — Irigoyen et la première république populaire

         

          On l’a vu dans l’article précé­dent, la loi Sáenz Peña, pro­mul­guée en 1912, en instau­rant le suf­frage uni­versel (mas­culin) et le secret du vote, a mis fin à plusieurs décen­nies de fraude élec­torale en faveur d’un seul et unique par­ti, celui de l’oligarchie des pro­prié­taires ter­riens, le Par­ti Auton­o­miste Nation­al (P.A.N.). Les con­séquences de cette nou­velle donne ne se font pas atten­dre : d’autres par­tis se glis­sent dans l’entrebâillement de la porte, et trou­vent des électeurs par­mi, en grande par­tie, les fils des immi­grants de la dernière généra­tion, celle de 1880–1910.
          Le prin­ci­pal par­ti d’opposition, à la fin du XIXème, c’est l’Union civique rad­i­cale. A la base, un par­ti de jeunes loups de la poli­tique. Il com­mence par s’appeler, en 1889, « Union civique de la jeunesse » (Unión cívi­ca de la juven­tud), comp­tant dans ses rangs out­re son fon­da­teur Fran­cis­co Bar­roetaveña, de futurs grands dirigeants argentins comme Juan B. Jus­to, qui fondera quelques années plus tard (en 1896) le pre­mier par­ti social­iste argentin, et Marce­lo Tor­cu­a­to de Alvear, futur prési­dent de la République (1922–1928). Mais surtout, il jette des ponts avec le reste de l’opposition répub­li­caine, et notam­ment l’ancien prési­dent et fon­da­teur du grand quo­ti­di­en La Nación, Bar­tolomé Mitre, ain­si que Lean­dro Alem, un ancien du Par­ti auton­o­miste en rup­ture de ban et fon­da­teur du Par­ti Répub­li­cain.

Les fon­da­teurs de l’U­nion Civique : de g. à d. Marce­lo Alvear, Lean­dro Alem, Fran­cis­co Bar­roetaveña, Juan Passe — Pho­to DP

          Le 13 avril 1890, nait de ces rap­proche­ments l’Union Civique, dont Lean­dro Alem est élu prési­dent. En juil­let de la même année, ce mou­ve­ment enclenche la Rev­olu­ción del Par­que, qui, si elle échoue, parvient néan­moins à faire chuter Juárez Cel­man, qui démis­sion­nera au prof­it de son vice-prési­dent Car­los Pel­le­gri­ni. Pre­mière petite vic­toire, mais pour le moment, le P.A.N. a encore les choses bien en mains : l’opposition reste bal­bu­tiante, et, comme sou­vent, minée par les dis­sen­sions et querelles d’égo. Pen­dant ce temps, les magouilles élec­torales per­me­t­tent au pou­voir de se main­tenir à flot, comme en 1892, deux ans après la Révo­lu­tion du Parc, quand Car­los Pel­le­gri­ni parvient à faire inter­dire à l’Union Civique (dev­enue Union civique rad­i­cale en 1891) de présen­ter un can­di­dat à la prési­den­tielle en inven­tant un pseu­do com­plot sédi­tieux.
          Après le sui­cide de Lean­dro Alem en 1896, très affec­té par les querelles internes et les défaites poli­tiques, c’est son neveu, Hipól­i­to Irigoyen (1852–1933), qui prend la tête du mou­ve­ment, en 1903.
          La tra­jec­toire poli­tique du nou­veau dirigeant n’a rien de révo­lu­tion­naire. Fils d’un immi­gré basque français et de la sœur de Lean­dro Alem, il a d’abord grossit avec son oncle les rangs du P.A.N. Il n’avait alors que 17 ans. Sept ans plus tard, tou­jours avec son oncle, il fait par­tie des fon­da­teurs du nou­veau Par­ti Répub­li­cain, et à 25 ans, il devient député. C’est que c’est un jeune homme très act­if. A par­tir de 1880, il offi­cie en tant que pro­fesseur d’histoire à l’École nor­male d’instituteurs, en 1881, il obtient son diplôme d’avocat, et par­al­lèle­ment à tout ça, il trou­ve encore le temps d’acheter des ter­res agri­coles et de devenir pro­prié­taire de plusieurs «estancias» (ranch, en bon français) où il pra­tique l’élevage à viande. Après la Révo­lu­tion du Parc, il rejoint les rangs du nou­veau par­ti dirigé par son oncle Lean­dro Alem, l’Union Civique rad­i­cale, et par­ticipe à une sec­onde ten­ta­tive révo­lu­tion­naire, en 1893, aux côtés de Marce­lo Tor­cu­a­to de Alvear.  Nou­v­el échec, qui lui vau­dra arresta­tion et bref exil en Uruguay.
          Troisième essai en févri­er 1905, un soulève­ment armé dans cinq grandes villes simul­tané­ment (Buenos Aires, Bahia Blan­ca, Men­doza, Cór­do­ba et San­ta Fe), soulève­ment qui ira jusqu’à la séques­tra­tion du vice-prési­dent Figueroa Alcor­ta, mais qui, faute de sou­tien pop­u­laire et mil­i­taire, et après la procla­ma­tion de l’état de siège, se ter­min­era par une nou­velle défaite. Un coup de boutoir qui cette fois encore ne sera pas par­venu à abat­tre le mur con­ser­va­teur, mais qui néan­moins l’aura sérieuse­ment fis­suré. En effet, à par­tir de ce moment, plus rien ne sera comme avant au P.A.N., qui com­mence à se frac­tion­ner. C’est que cer­tains com­men­cent à sen­tir que le vent est en train de tourn­er, et que le bon vieux sys­tème est à bout de souf­fle. Cette nou­velle ten­dance, emmenée par Roque Sáenz Peña, finit d’ailleurs par l’emporter, et fait faire un dernier tour de piste à ce qu’il reste du P.A.N. en 1910. Le temps de pro­mulguer la fameuse loi sur le suf­frage uni­versel et secret. Qui per­me­t­tra enfin à l’opposition de pren­dre son tour : aux élec­tions de 1916, c’est donc le can­di­dat de l’Union civique rad­i­cale, Hipól­i­to Irigoyen, qui est élu.
          Autant dire que s’est un sacré coup de ton­nerre, après presque trente ans de con­ser­vatisme. Bon, ne nous embal­lons pas trop non plus, ce n’est pas vrai­ment la révo­lu­tion qui tri­om­phe avec Irigoyen. On l’a vu, l’homme n’est pas issu des bas-fonds de la société argen­tine, c’est un avo­cat dou­blé d’un con­fort­able pro­prié­taire ter­rien, ce n’est donc pas encore tout à fait le peu­ple qui arrive au pou­voir. Mais cette élec­tion, qui met dehors, à la régulière, le vieux par­ti de la classe dom­i­nante, est quand même une sacrée vic­toire pour tous ceux qui jusque là, avaient été totale­ment exclus de la vie poli­tique nationale. Car comme le rap­pelle l’his­to­rien Raúl Scal­abri­ni Ortiz (« Irigoyen y Perón », Ed. Fab­ro, p.15) « Pen­dant 63 ans, de 1853 à 1916, l’oligarchie a gou­verné le pays sans plus de con­traintes que le choc des ambi­tions et de la cupid­ité de ses mem­bres. Le gou­verne­ment sor­tant choi­sis­sait le gou­verne­ment suiv­ant. Le peu­ple n’était rien d’autre qu’un pro­duc­teur de richess­es au béné­fice d’une autre par­tie de la société. Le pays n’avançait qu’à la mesure des désirs de l’Etranger et de son médi­a­teur nation­al ». Cette fois, le peu­ple avait donc pu choisir lui-même son des­tin : on com­prend alors que l’avènement d’Irigoyen ait pu être vécu comme une réelle vic­toire pop­u­laire. Raúl Scal­abri­ni, tou­jours (p.16) : « Revendi­quer les droits du peu­ple, respecter sa volon­té, équiv­alait à révo­lu­tion­ner l’ordre du régime. Celui qui incar­nait la représen­ta­tion légitime du peu­ple ne pou­vait qu’être révo­lu­tion­naire au sens le plus com­plet du terme ». Et puis, ne pas oubli­er qu’Irigoyen avait par­ticipé à rien moins que trois révo­lu­tions des­tinées à ren­vers­er le régime con­ser­va­teur. En somme, il devient naturelle­ment le pre­mier héros pop­u­laire de la poli­tique argen­tine. Un « pré-Perón », en quelque sorte. On le ver­ra plus tard, lorsqu’il sera lui-même con­fron­té à la colère du peu­ple, lors de la « Semaine trag­ique » en 1919 et des grèves d’ouvriers agri­coles en Patag­o­nie en 1921, sa réac­tion le sera net­te­ment moins, pop­u­laire. Mais il restera à jamais comme le pre­mier prési­dent réelle­ment élu au suf­frage uni­versel et non truqué de l’histoire argen­tine.

Hipól­i­to Irigoyen — Pho­to DP

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