(Voir aussi sur ce blog la série d’articles sur ce thème).
Il y a exactement 50 ans, le 24 mars 1976, avait lieu le sixième coup d’état militaire de l’histoire argentine.
Avant cela, le pays en avait donc connu cinq. En 1930, avec la prise de pouvoir de José Felix Uriburu, renversant le gouvernement du pourtant populaire, mais vieillissant, Hipolito Irigoyen. Puis en 1943, pour renverser celui de Ramón Castillo, coup d’état qui amènera ensuite au pouvoir, à partir de 1946, un des personnages les plus emblématiques de la politique argentine : le général Juan Perón, dont l’aura et l’influence sont encore vivantes aujourd’hui. Celui-ci sera lui-même renversé par d’autres militaires, en 1955. Le général Pedro Aramburu rendra le pouvoir aux civils en 1958, mais ceux-ci seront de nouveau écartés en 1966, par le général Onganía. Les militaires gouverneront de facto jusqu’en 1972, date à laquelle le général Lanusse, qui a succédé à Onganía, autorisera des élections démocratiques, qui renverront le péronisme au pouvoir, d’abord sans Perón, toujours en exil en Espagne. Puis le vieux général fera son grand retour, à 77 ans, le 20 juin 1973, et sera élu président dans la foulée.
Mais la liesse populaire ne va pas durer longtemps. Car très vite, c’est la douche froide. Pendant ces dix-huit années d’exil, la résistance péroniste est restée très active, et les militaires ne sont jamais parvenus à éradiquer ce mouvement qui a creusé un sillon très profond dans l’inconscient collectif argentin. De loin, Perón en a gardé les rênes. Plus ou moins. L’essentiel du boulot a été réalisé, sur le terrain, par des mouvements de jeunesse très actifs. Mais également très révolutionnaires. Citons les principaux : Montoneros (militants catholiques, au départ), ERP (Armée révolutionnaire du peuple), et FAP (Forces armées péronistes). Ce sont eux qui ont préparé le retour du vieux général. Et ils entendent ancrer le mouvement à gauche, conformément à l’image restée gravée d’un ancien président ouvriériste et populaire.
Seulement voilà. A Madrid, le général a vieilli, et surtout, a côtoyé le franquisme, qu’il a appris à apprécier. Le temps où, encore président, il méprisait le général espagnol Francisco Franco et envoyait sa femme en mission diplomatique pour ne pas avoir à le rencontrer lui-même est loin. Le Perón qui revient en 1973 n’a plus rien à voir avec le Perón des années heureuses. Entre lui et les mouvements de jeunesse qui l’ont toujours soutenu et l’attendent avec ferveur, le divorce est aussi brutal que total. Lors de l’énorme manifestation organisée pour fêter son retour et lui faire un triomphe, sur l’autoroute menant à l’aéroport international d’Ezeiza (2 millions d’Argentins énamourés y viendront en famille !), les sbires qui l’accompagnent sur la tribune d’honneur tirent sur la foule de façon indiscriminée, cherchant à atteindre le maximum de “gauchistes”. Le vieux général est revenu avec toute une clique d’extrême-droite, qui va conduire le pays droit au chaos.


De toute façon, il ne gouverne pas longtemps. Malade, il décède l’année suivante, en juillet 1974. Laissant les rênes du pouvoir à sa femme, María Estela Martínez, dite “Isabelita”, une ancienne danseuse argentine rencontrée à Panama, au début de son exil, en 1956. Et qui a trente-cinq ans de moins que lui. A sa femme, et à son âme damnée, José López Rega, surnommé “le sorcier” (El brujo), dont Perón a fait son ministre du Bien-être social. C’est lui qui va mener la répression contre les mouvements révolutionnaires, d’une main de fer, en créant pour cela la sinistre AAA : Alliance anticommuniste argentine. Enlèvement, séquestrations, exécutions sommaires, disparitions. Et en parallèle, une politique économique catastrophique, menée par Celestino Rodrigo et surnommée “Rodrigazo” : dévaluation massive du peso par rapport au dollar, augmentation de 100% des tarifs des transports publics, de 180% des prix de l’énergie. Entre autres.

Dans le même temps, les attentats commis par les mouvements révolutionnaires se multiplient. On voit donc d’ici le tableau : un pays en proie à une quasi guerre civile, une économie au chute libre, et un gouvernement aux mains d’un personnel aussi incompétent que fanatisé, complètement obsédé par une menace communiste que, par ailleurs, les Etats-Unis savent parfaitement instrumentaliser : tout autour de l’Argentine, il n’y a plus que des dictatures, à commencer par celle de Pinochet au Chili et celle d’Ernesto Geisel au Brésil. Tous deux militaires, comme de juste.
En février 1975, le gouvernement monte, avec l’aide des militaires, l’Operativo Independencia, (Traduction en anglais, c’est tout ce qu’on a !) vaste opération destinée à liquider les mouvements révolutionnaires établis dans les montagnes environnant la ville de Tucuman, dans l’ouest du pays. Entre 5 et 6000 soldats encerclent environ 150 militants. Cette action est généralement considérée comme une répétition générale de ce qui suivra pendant la dictature, avec notamment de nombreuses arrestations et exécutions totalement arbitraires, y compris dans la population locale.
Le 11 juillet de la même année, López Rega, ainsi que le ministre de l’économie, sont contraints à la démission. López Rega est nommé ambassadeur en Espagne, ce qui est perçu comme une fuite déguisée.
La présidente est complètement dépassée. Le 24 mars 1976, très tôt le matin, l’hélicoptère qui la transporte est détourné de sa destination initiale, sur ordre des militaires. Ils lui annoncent son arrestation et sa destitution. Le pouvoir passe dans les mains d’un triumvirat composé des trois chefs d’état-major en place : Jorge Rafael Videla pour l’armée de terre, Emilio Eduardo Massera pour la Marine, et Ramón Agostí pour l’armée de l’air. Commence alors ce que les militaires appelleront le « processus de réorganisation nationale ». Autrement dit, une des dictatures les plus féroces du XXème siècle pour l’Amérique latine.

Ce qu’on oublie parfois de souligner cependant, c’est que cette prise de pouvoir par les militaires a été largement ressentie avec soulagement par une majorité des Argentins, qui n’en pouvaient plus du désordre. Les militaires représentaient l’espoir d’un retour au calme, après des années de quasi guerre civile. Par ailleurs, il ne faut pas négliger non plus l’influence étatsunienne, qui pour beaucoup apportait l’espoir d’un soutien économique et financier. Soutien qui, on le verra, sera tout théorique, surtout après l’élection du démocrate Jimmy Carter et du rejet des méthodes répressives utilisées à grande échelle par la dictature. Enfin, comme le souligne le journaliste et écrivain Jorge Fernández Díaz dans son « Historia argentina en tiempo real » (Histoire argentine en temps réel –Ed. Planeta, 2021 p245), les mouvements révolutionnaires eux-mêmes « préféraient les militaires de la dictature à la répression illégale de leur propre parti ». On imagine facilement pourquoi : leur combat devenait d’un coup bien plus légitime.
Mais très vite, les militaires vont montrer leurs limites en matière de gouvernance, et surtout, leur fanatisme va les conduire à criminaliser l’ensemble de la société argentine, en faisant de chaque citoyen un suspect potentiel, et en transformant l’Etat lui-même en officine terroriste interne. Nous verrons cela dans le prochain article.