3 septembre : Point actualité

Dans quelques jours, l’Argentine ren­tr­era dans le print­emps. Ouf, après cet hiv­er fris­quet. Cela per­me­t­tra peut-être de ramen­er quelques sourires sur des vis­ages plutôt ren­frognés, ces derniers temps.

Du côté des électeurs ordi­naires, je veux dire par là, ceux qui n’ont pas de ten­dance poli­tique bien définie et votent au gré du vent, on com­mence à déchanter. Fatigués par presque 20 ans de péro­nisme, déçus par la par­en­thèse de droite clas­sique représen­tée par Mauri­cio Macri (prési­dent de 2015 à 2019), ils ont, comme on dit chez nous en par­lant du RN, «essayé» l’anarcholibertaire Milei et son pro­gramme «mort à l’état et vive la lib­erté, bor­del de merde !» (sic).

Celui-ci promet­tait, lui aus­si (c’est la grande ten­dance plus ou moins pop­uliste, si tant est que ce mot veuille vrai­ment dire quelque chose, du «ren­dre au ou à [met­tez le nom du pays qui con­vient] sa grandeur». On allait voir ce qu’on allait voir, ces salauds de pau­vres dévoreurs de presta­tions sociales, ces fainéants de fonc­tion­naires inutiles et trop payés, ces politi­ciens véreux qui ne pensent qu’à leurs fau­teuils, ces juges lax­istes qui lais­sent courir les délin­quants, allaient danser le quadrille sous le feu nour­ri du nou­veau shérif.

Fini le fric bal­ancé à tort et à tra­vers , finis les ser­vices publics sub­ven­tion­nés, fini le con­trôle éta­tique des prix qui bride l’esprit d’entreprise, finies les lois iniques pro­tégeant out­ran­cière­ment les employés et les locataires, fini le peso, rem­placé par le dol­lar (Les États-Unis, surtout ceux de Trump, voilà un pays de cocagne), la main lourde de l’état allait être défini­tive­ment rem­placée, pour le plus grand ravisse­ment des foules enfin libérées, par la main invis­i­ble, sévère mais juste, du marché.

Huit mois après, la main en ques­tion est mal­heureuse­ment trop vis­i­ble. Aug­men­ta­tions en cas­cades des pro­duits de pre­mière néces­sité, ali­men­ta­tion, trans­port, énergie, baisse dras­tique, en con­séquence, de la con­som­ma­tion, ser­vices publics au bord de la rup­ture après le licen­ciement de mil­liers de fonc­tion­naires, valeur du peso (tou­jours pas trace de son rem­place­ment par le bil­let vert) réduite à sa plus sim­ple expres­sion : le salaire min­i­mum aujourd’hui en Argen­tine s’exprime en cen­taines de mil­liers de pesos. Très exacte­ment 234 315,12 pesos. On ne s’extasie pas : rap­porté en euros, cela fait dans les 222€ (le peso est tombé sous la barre du mil­lième d’euro, il en faut désor­mais 1053 pour faire un euro). Le salaire moyen, lui, selon les sources et les pro­fes­sions, oscille entre 380 et 700€. Quand on sait que le panier moyen pour une famille de qua­tre est d’environ 730€, on voit pourquoi cer­tains font la gri­mace.

Ceci dit, c’est incon­testable, les salaires du privé ont aug­men­té de façon sen­si­ble. Mais comme par ailleurs les prix n’arrêtent pas de mon­ter (d’autant que le gou­verne­ment a renon­cé à tout con­trôle des prix), la vie n’est donc pas plus facile. Au con­traire.

Avec tout ça, qu’elle est l’ambiance ? Para­doxale­ment, ça tient. Je veux dire que Milei con­serve envers et con­tre tout plus de sou­tiens que de rejet. On en est en août à un ratio de 44/37.

Milei a été aidé dernière­ment par l’énorme scan­dale con­sti­tué par la plainte déposée par Fabi­o­la Yanez, l’épouse de l’ex-président Alber­to Fer­nán­dez, pour vio­lences con­ju­gales. L’affaire est tombée à pic pour détourn­er l’attention des dif­fi­cultés économiques et des querelles internes au gou­verne­ment, où les pass­es d’armes, les claque­ments de portes et les démis­sions bruyantes se mul­ti­plient.

Dernière polémique en date : des députés Miléistes sont allés ren­dre vis­ite dans leur prison à d’anciens tor­tion­naires de la dic­tature. Et pas pour les engueuler, mais bien pour les assur­er de leur sou­tien et de leur com­préhen­sion. Une députée miléiste, Lour­des Arri­eta, qui fai­sait par­tie de la délé­ga­tion, a révélé à la presse les détails de la vis­ite, et a quit­té le groupe par­lemen­taire, poussée par son pro­pre mou­ve­ment, énervé de voir ain­si le scan­dale dévoilé. Elle pré­tend main­tenant qu’elle ne savait pas qui étaient les pris­on­niers qu’on lui a présen­tés. Révélant ain­si son igno­rance crasse de l’histoire de son pays.

La vice-prési­dente, Vic­to­ria Vil­laru­el, elle-même fille d’un ancien mil­i­taire, a déclaré chercher une solu­tion juridique pour sinon les amnisti­er, du moins leur per­me­t­tre de recou­vr­er leur lib­erté. Nous avions déjà rap­porté ici sa volon­té de trans­former le mémo­r­i­al de l’ancien cen­tre de tor­ture de l’École de la marine en sim­ple parc pub­lic.

Pen­dant ce temps, le taux de pau­vreté aug­mente douce­ment. On en serait à 55%, selon les dernières esti­ma­tions. Vous avez bien lu. Plus de la moitié des Argentins vit sous le seuil de pau­vreté. Selon le poli­to­logue Andrés Mala­mud, le prin­ci­pal dan­ger pour le gou­verne­ment ne serait pour­tant pas l’augmentation de la pau­vreté, du chô­mage ou de l’inflation, mais bien la déval­u­a­tion con­stante de la mon­naie et la valse des prix.

Je le cite : «Plus de la moitié des électeurs n’ont pas con­nu la crise de 2001 (arti­cle non traduit, hélas) et ce qu’ils ont retenu de la décen­nie passée c’est que la crois­sance a stag­né et que tous les par­tis se sont suc­cédé au pou­voir. Les retraités ne votent pas Miléi, le cœur de son élec­torat ce sont les jeunes, et prin­ci­pale­ment des hommes. Le point de frac­ture, c’est qu’il reçoit plus de sou­tien de la part des class­es aisées, car de leur côté les class­es défa­vorisées souf­frent davan­tage de sa poli­tique».

Mais pour l’instant, donc, ça tient. Pour divers­es raisons. La pre­mière, c’est qu’il est rare de voir les électeurs se déjuger très rapi­de­ment après avoir envoyé un par­ti au pou­voir. La sec­onde, c’est que l’opposition péro­niste non seule­ment est durable­ment dis­créditée (et le scan­dale con­ju­gal de l’ancien prési­dent n’arrange rien, même si aux dernières nou­velles il serait en train de dégon­fler un tan­ti­net) mais qu’elle n’a guère de propo­si­tions alter­na­tives, ni de per­son­nal­ités charis­ma­tiques, à pro­pos­er. La troisième, c’est l’éternel fatal­isme argentin, dou­blé de la féroce répres­sion de tout mou­ve­ment pop­u­laire. Aujourd’hui, il est pra­tique­ment impos­si­ble d’organiser ou par­ticiper à une man­i­fes­ta­tion de rue sans ris­quer l’arrestation.

Pen­dant ce temps, nos deux rug­by­men français accusés de viol en réu­nion vien­nent d’être autorisés à ren­tr­er en France par le pro­cureur de Men­doza. Une déci­sion encore en sus­pens, puisque la défense de la plaig­nante a sol­lic­ité une nou­velle exper­tise psy­chologique qui aura lieu mar­di prochain, ce qui repousse la remise en lib­erté.

Une remise en lib­erté con­di­tion­née à la garantie que les accusés se soumet­tent à cer­taines restric­tions : rester local­is­ables, point­er régulière­ment au con­sulat d’Argentine, et revenir à Men­doza à la moin­dre sol­lic­i­ta­tion de la jus­tice de ce pays.

Sur le fond, l’instruction a exprimé ses doutes quant à la plainte, rel­e­vant des con­tra­dic­tions dans le témoignage de la plaig­nante, et «son ton enjoué lors d’une con­ver­sa­tion télé­phonique avec une amie le jour de son agres­sion». La par­tie civile a posé une demande de des­sai­sisse­ment de deux juges en charge de l’instruction, Dario Nora et Daniela Chaler, pour «vio­lence morale et par­tial­ité».

A suiv­re…

2 réflexions sur « 3 septembre : Point actualité »

  1. Il reste sur­prenant de con­stater que même en les plongeant dans une sit­u­a­tion cat­a­strophique, les électeurs con­tin­u­ent à soutenir la per­son­ne qui les a enfon­cés dans la mis­ère.
    Mer­ci pour ces infor­ma­tions.

  2. On pour­rait penser que c’est un biais argentin. En 1995, ils ont réélu de la même façon Car­los Men­em, mal­gré sa poli­tique ultra-libérale favorisant ses amis indus­triels. Résul­tat, en 2001, émeutes de la faim et chaos inde­scriptible. Mais en réal­ité, ce n’est pas pro­pre à l’Ar­gen­tine. Le fait que les gens mod­estes votent sou­vent con­tre leurs pro­pres intérêts se véri­fie très sou­vent, et un peu partout. Voir le vote Trump, ou la mon­tée de l’ex­trême-droite dans pas mal de pays européens. Les dis­cours dém­a­gogiques, aidés par des médias appar­tenant aux grandes for­tunes nationales, font leur office. Ceci dit, en Argen­tine, ques­tion presse, le vent sem­ble tourn­er un peu. Les grands médias restent très antipéro­nistes, mais un grand quo­ti­di­en, très lu, comme La Nacion, le Figaro argentin, se mon­tre de plus en plus cri­tique vis à vis de Milei. Et cela seule­ment après dix mois de gou­verne­ment. La pop­u­lar­ité “résiliente” de Milei tient surtout dans l’ab­sence d’une alter­na­tive crédi­ble, les par­tis tra­di­tion­nels n’ayant tou­jours pas renou­velé leur per­son­nel.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *