Séisme électoral en Argentine !

Il fal­lait s’y atten­dre, et pour­tant, le résul­tat laisse tout le monde pan­tois, à com­mencer par les insti­tuts de sondage. On devrait pour­tant être habitué : là-bas comme chez nous, ils se trompent régulière­ment d’élection en élec­tion !

Javier Milei était don­né troisième et en perte de vitesse, il est pour­tant arrivé pre­mier ! On avait présen­té ici ce can­di­dat «anti-sys­tème», frère jumeau du Trump nord-améri­cain. Mêmes idées, même pro­gramme, même coif­fure. Et même dérè­gle­ment men­tal.

Javier Milei

Son pro­gramme ? Régler le prob­lème de l’hyper-inflation par la dol­lar­i­sa­tion de l’économie (en gros, faire du dol­lar la mon­naie offi­cielle), réduire l’état à sa plus sim­ple expres­sion en sup­p­ri­mant la plu­part des ser­vices publics, libéralis­er l’économie à la façon des Chica­go Boys de Pinochet, sup­primer les pro­grammes soci­aux, inter­dire l’avortement, libéralis­er les ventes d’armes et d’organes, et en finir avec «la farce» du change­ment cli­ma­tique, inven­tée par la gauche pour faire peur au bon peu­ple.

Un pro­gramme déli­rant, mais c’est un can­di­dat déli­rant, dépas­sant Trump sur sa droite. Un demi-fou, pour ne pas dire un fou tout entier.

Bon, pas de panique, il n’est pas encore le nou­veau prési­dent argentin. Il ne s’agissait cette fois que d’une pri­maire. Comme je l’ai expliqué ici, le sys­tème élec­toral argentin est à trois tours : un, des pri­maires pour désign­er ceux qui seront les can­di­dats offi­ciels de chaque par­ti, puis ensuite deux tours comme chez nous, qui auront lieu fin octo­bre début novem­bre.

N’empêche, c’est un sacré coup de semonce. Milei a obtenu plus de 7 mil­lions de voix, 30% des suf­frages exprimés. Der­rière, on trou­ve les deux can­di­dats de la droite (Jun­tos por el cam­bio, ensem­ble pour le change­ment), 28%, puis les deux can­di­dats du par­ti au pou­voir, «Unión por la patria», 27 %. Comme prévu, les can­di­dats offi­ciels seront en octo­bre Milei, Patri­cia Bull­rich (que l’on com­pare sou­vent à l’Italienne Mel­oni) et Ser­gio Mas­sa, actuel min­istre de l’économie.

Qu’est-ce qui peut expli­quer le vote des 7 mil­lions d’Argentins qui se sont portés sur l’anar d’extrême-droite ? En grande par­tie, naturelle­ment, on peut point­er l’usure du pou­voir et le rejet, comme partout, des poli­tiques tra­di­tion­nelles, à bout de souf­fle et jugées large­ment cor­rompues et détachées des préoc­cu­pa­tions des gens ordi­naires.

Depuis 2003, le péro­nisme de gauche, dit aus­si «kirch­ner­isme», du nom des deux prési­dents qui se sont suc­cédés, Nestor (2003–2007) et Cristi­na Kirch­n­er (2007–2015), a gou­verné pen­dant 20 ans, à peine entre­coupés de qua­tre ans du gou­verne­ment de droite de Mauri­cio Macri (2015–2019), qui a lui aus­si large­ment échoué dans sa ten­ta­tive de relancer une économie atone et a dû laiss­er sa place à un autre péro­niste, Alber­to Fer­nán­dez, le sor­tant actuel qui ne se représente pas.

Comme dit Bernard Lav­il­liers, les Argentins sont fatigués. Ils n’y croient plus. Ils ne croient plus aux promess­es du péro­nisme, mais pas davan­tage à celles de la droite. Alors ils font comme les autres : ils se jet­tent dans les bras du pre­mier venu qui n’a pas encore été essayé et qui fait miroi­ter des lende­mains qui chantent, promet­tant d’en finir avec « la caste » des acca­pareurs de pou­voir inca­pables de faire le bon­heur du peu­ple, mais très com­pé­tents, en revanche, pour faire le leur pen­dant la durée de leur man­dat.

D’après le quo­ti­di­en La Nación, ses électeurs sont à chercher essen­tielle­ment en province, chez les jeunes de moins de trente ans, et plutôt côté mas­culin. «Dans cette tranche de l’électorat, non seule­ment Milei con­va­inc par ses idées, mais égale­ment par son dis­cours de résis­tance au fémin­isme. Nom­bre des jeunes de cet âge sont mal à l’aise avec l’inversion des rôles, par l’avancée des idées fémin­istes en général», pointe Juan May­ol, con­sul­tant d’un insti­tut de sondages. Qui plus est, depuis la crise san­i­taire et le très long con­fine­ment argentin, l’état est vécu par ceux-ci comme atten­ta­toire aux lib­ertés indi­vidu­elles.

Par ailleurs, aidées par la médi­ati­sa­tion sans cesse crois­sante de l’insécurité (une insécu­rité large­ment ali­men­tée par la crise économique et sociale), ses propo­si­tions de libéralis­er la vente et l’usage des armes font mouche auprès d’une pop­u­la­tion plus âgée et urbaine.

Alors, vote de protes­ta­tion ? Dans une large mesure, les Argentins ont souhaité en effet proclamer leur ras-le-bol des poli­tiques tra­di­tion­nelles, impuis­santes à amélior­er leur quo­ti­di­en et large­ment éclaboussées par de mul­ti­ples scan­dales de cor­rup­tion. (L’ancienne prési­dente Cristi­na Kirch­n­er a été récem­ment con­damnée pour fraude aux marchés publics, et l’autre ancien prési­dent Mauri­cio Macri, d’une famille d’entrepreneurs très en vue, a été cité dans l’affaire des « Pana­ma papers »).

Reste à savoir s’ils con­firmeront en octo­bre-novem­bre. Auquel cas le petit trem­ble­ment de terre de dimanche dernier pour­rait se trans­former en véri­ta­ble tsuna­mi, por­tant au pou­voir un per­son­nage plus qu’équivoque, et jeter le pays dans un incon­nu par­ti­c­ulière­ment dan­gereux. Et extrême­ment inflam­ma­ble.

*

Un ami de Buenos Aires, dimanche soir, après les résul­tats, m’a envoyé un mes­sage What­sapp ent­hou­si­aste au sujet de ces résul­tats. J’é­tais assez atter­ré, et je lui ai donc fait cette réponse, que je vous traduis ci-dessous :

http://argentineceleste.2cbl.fr/files/2023/08/A‑propos-de-Milei.pdf

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