Le Jour de la mémoire

Cela pour­ra paraitre éton­nant, mais la presse argen­tine n’en fait pas des tonnes sur cette date pour­tant ô com­bi­en mar­quante de l’histoire trag­ique du pays. A 46 ans du coup d’état mil­i­taire de 1976, qui allait faire des mil­liers de morts et de dis­parus, et provo­quer des blessures jamais entière­ment refer­mées à ce jour, les com­mé­mora­tions restent pour le moins dis­crètes, et sont surtout l’occasion d’insister sur la néces­sité d’affirmer le «Nun­ca más» proclamé par la com­mis­sion d’enquête qui a suivi la chute de la dic­tature pour éval­uer les respon­s­abil­ités de cha­cun dans ce drame his­torique.

Rien d’étonnant à ce que ce soit les jour­naux situés le plus à gauche qui con­cen­trent le plus d’articles sur le sujet. Pagina/12 en pro­pose pas moins de 10 sur sa pre­mière page de l’édition numérique !

D’abord pour annon­cer le grand rassem­ble­ment con­sacré au «jour de la mémoire», le pre­mier, dit le jour­nal, post-con­fine­ment et depuis le change­ment de gou­verne­ment, puisque celle de l’an dernier n’avait pas pu avoir lieu. Par­mi les mots d’ordre, un revient par­ti­c­ulière­ment «Où sont-ils ?» en référence aux dis­parus de la dic­tature, dont le nom­bre est dis­cuté, mais ici, on retient celui générale­ment repris : 30 000.

Sur ce sujet, le quo­ti­di­en de gauche rend égale­ment hom­mage au tra­vail de l’association des Mères et Grands-mères de la place de Mai, créée un jour de 1977 pour réclamer, juste­ment, qu’on leur rende leurs maris et leurs enfants enlevés par la junte. Aujourd’hui, l’association pour­suit un com­bat acharné pour retrou­ver les «enfants volés de la dic­tature», fils et filles d’activistes arrêtés et exé­cutés, dont la plu­part ont été escamotés à leurs familles biologiques pour être «adop­tés» par des familles de mil­i­taires.

Tou­jours dans le même quo­ti­di­en, le psy­ch­an­a­lyste Martín Alo­mo fait le par­al­lèle entre deux absences, celle de ses patients lais­sant le divan vide pen­dant la péri­ode de con­fine­ment, et celle des dis­parus de la dic­tature, «témoins de la douleur et de l’abus de pou­voir engen­drés par un état d’ex­cep­tion». Mais là s’arrête la com­para­i­son, parce que «…les dél­its de lèse-human­ité ne sont pas pre­scriptibles, car une fois com­mis, ils con­tin­u­ent de faire souf­frir de façon per­ma­nente». D’où la néces­sité impéra­tive de main­tenir ce «rite social» du sou­venir : on ne doit  laiss­er s’installer aucune pos­si­bil­ité de pre­scrip­tion.

L’écrivaine et femme poli­tique Vic­to­ria Don­da, elle-même enfant volée de la dic­tature, attend de ce rassem­ble­ment qu’il soit égale­ment l’occasion d’affirmer son oppo­si­tion aux dis­cours de haine et de néga­tivisme his­torique qui se propa­gent, tant en Argen­tine que dans le monde, et qui, selon elle, sont surtout le fait d’une cer­taine droite haineuse. «Le 24 est une bonne date pour les com­bat­tre, car les dis­cours de haine ont tou­jours précédé les géno­cides, dont les vic­times ont été les sujets soci­aux et les acteurs du change­ment. C’est impor­tant de men­er une réflex­ion là-dessus car de nom­breuses généra­tions n’ont pas vécu la dic­tature, mais seule­ment ses effets qui se sont dilués avec le temps».

Vic­to­ria Don­da

Cette année, elle y emmèn­era sa fille, 7 ans. «Elle m’a demandé pourquoi nous fai­sions cette marche. Je lui ai répon­du que c’était pour que nous écoutent non seule­ment ceux qui avaient com­mis tous ces crimes, mais égale­ment tous ceux qui pour­raient penser qu’il y a une par­tie de la société qui ne sert à rien, et qu’il faudrait faire dis­paraitre. (..) Il faut que les gamins et les gamines com­pren­nent que si une époque heureuse a jamais existé, nous devons la recon­stru­ire, mais tous ensem­ble».

Les autres jour­naux argentins sont net­te­ment pro­lix­es sur le sujet. Il faut descen­dre très bas sur la une de La Nación pour trou­ver un arti­cle d’opinion dénonçant une journée «de la mémoire sélec­tive». Dans son texte, Daniel San­ta Cruz regrette que, même s’il lui parait «tout à fait bien que nous Argentins gar­dions en mémoire ce qui s’est passé durant la dic­tature, à la base, et c’est la loi qui le dit, pour éviter que cela ne se repro­duise». Mais il juge regret­table que, «mal­heureuse­ment, ni le gou­verne­ment, ni les mil­i­tants poli­tiques qui le sou­ti­en­nent, ni les organ­i­sa­tions de droits de l’homme qui par­ticipent active­ment à cette man­i­fes­ta­tion, ne dis­ent rien des cen­taines de vio­la­tions des droits humains com­mis en 2020 et 2021 pen­dant la pandémie, quand le gou­verne­ment réglait par décret les com­porte­ments soci­aux dans un but de sécu­rité san­i­taire». Il regrette qu’on s’apitoie sur le sort des noirs abat­tus par la police aux Etats-Unis, mais, citant plusieurs exem­ples, pas sur celui de citoyens argentins tués par leur pro­pre police, et que le gou­verne­ment péro­niste a sou­veraine­ment passés sous silence. Il cite ain­si 200 cas de vic­times de la vio­lence insti­tu­tion­nelle, com­mise au sim­ple pré­texte d’assurer l’ordre pen­dant le con­fine­ment, et proteste con­tre ce «deux poids deux mesures», qui «s’approprie le con­trôle moral des droits de l’homme» en choi­sis­sant ses caus­es. «Le jour de la mémoire a rai­son de nous rap­pel­er la nuit obscure de la dic­tature, mais il ferait bien d’inciter à réfléchir sur les moyens d’éviter que de tels faits com­mis par la police d’état se repro­duisent en démoc­ra­tie, en enquê­tant et en en temps et en heure».

Un seul arti­cle égale­ment dans Clarín, de l’historien Ricar­do De Tit­to, s’attachant quant à lui à regret­ter que le «jour de la mémoire» soit trop cen­tré sur le thème des droits de l’homme, alors que les con­séquences de la dic­tature se font sen­tir encore aujour­d’hui dans bien d’autres domaines, notam­ment économiques, diplo­ma­tiques, cul­turels ou édu­cat­ifs.

Un arti­cle très intéres­sant, en cela qu’il établit un par­al­lèle entre les com­porte­ments poli­tiques, qui, dit-il, ont ten­dance à s’imiter tout en don­nant l’illusion du con­tre-pied. Dres­sant un bilan sévère de la péri­ode mil­i­taire, il appelle ses conci­toyens à ouvrir les yeux sur son héritage : la fin de la dic­tature n’a jamais sig­nifié le retour aux jours heureux. «L’héritage de la dic­tature se laisse apercevoir entre les draps. La poli­tique tend à repro­duire ces trucages déloy­aux qui ressem­blent à des mon­tages vidéos où les amis et les adver­saires changent de posi­tion et s’accusent mutuelle­ment, à la grande con­fu­sion des spec­ta­teurs – leurs électeurs – qui obser­vent, écoutent et doutent». L’Argentine en a sans doute fini avec les mil­i­taires, mais sa sit­u­a­tion ne s’est guère améliorée. Les défis, que ce soit face à la pau­vreté, à l’exclusion sociale, à l’état désas­treux de l’éducation et de la san­té publique, demeurent.

Enfin, le quo­ti­di­en Cróni­ca, lui, met deux arti­cles en pre­mière place de sa une. Le pre­mier racon­te l’historie de Bár­bara Gar­cía, 9 ans en 1976, qui aujourd’hui encore tente de faire con­damn­er celui qui a arrêté sa mère sous ses yeux, un mil­i­taire qu’elle a recon­nu lors d’une man­i­fes­ta­tion des années après, et qui l’accuse de faux-témoignage. Depuis, men­acée de repré­sailles, Bár­bara vit sous le statut de témoin pro­tégé. Autre his­toire, celle d’Horacio Pietra­gal­la, fils de dis­parus et «enfant volé», devenu aujourd’hui prési­dent de l’Organisation des Droits de l’Homme d’Argentine. Ce n’est qu’à l’âge de 26 ans qu’il a appris que ses par­ents n’étaient pas ses par­ents biologiques. Il racon­te notam­ment com­ment, une fois con­nue la vérité, il avait décidé de chang­er de vie. «Toute la ques­tion, c’est de pren­dre sa déci­sion et de l’assumer. Tu éprou­ves une cer­taine cul­pa­bil­ité face à ce qui peut arriv­er à ceux qui t’ont élevé, car ils ont com­mis un vol, une appro­pri­a­tion, un délit puni par la loi. Mais pour pren­dre cette déci­sion, j’ai dû penser, de manière un peu égoïste, à tous ceux qui devaient être en train de m’attendre».

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