24 mars 2021 : 45 ans du Coup d’Etat militaire

          45 ans après le début de la plus féroce dic­tature de son his­toire, l’Argentine célèbre dans une cer­taine dis­cré­tion l’anniversaire de l’arrivée au pou­voir de Jorge Rafael Videla, le 24 mars 1976. Célèbre, ou plutôt, ne célèbre pas. Est-ce un effet d’une cer­taine cul­pa­bil­ité ? La presse la plus à droite du pays, de Clarín à La Nación, ne se fend pas de plus d’un arti­cle, quand le quo­ti­di­en de gauche péro­niste Pagina/12 en pro­pose trois sur sa une numérique.

La junte mil­i­taire — Pho­to DP

          A droite, vis­i­ble­ment, on préfère élud­er et tourn­er la page, en insis­tant tout de même au pas­sage sur la pop­u­lar­ité, au moins dans un pre­mier temps, d’un coup d’état dont on espérait à l’époque qu’il met­trait un terme au chaos poli­tique et social qui minait le pays gou­verné, après la mort de l’icône Perón, par sa femme, «Isabeli­ta». Une vice-prési­dente incom­pé­tente et dépassée, en butte à l’opposition con­juguée de pra­tique­ment toutes les forces poli­tiques du pays, de droite à gauche.
          La Nación comme Clarín préfèrent soulign­er la récente déclas­si­fi­ca­tion d’un nom­bre impor­tant de doc­u­ments nord-améri­cains con­cer­nant l’épisode, et mon­trant que l’administration de l’époque (Le vice-prési­dent répub­li­cain Ger­ald Ford avait rem­placé Richard Nixon après l’affaire du Water­gate) avait été aver­tie bien en amont de l’imminence d’un coup d’état. Selon ces arti­cles, les Nord-Améri­cains con­sid­éraient le coup d’état avec bien­veil­lance, et même un cer­tain espoir de nor­mal­i­sa­tion, et d’un retour du pays dans «la com­mu­nauté finan­cière inter­na­tionale», sous-enten­du, un retour aux bonnes rela­tions économiques avec les entre­pris­es améri­caines, sous la houlette d’un général Videla jugé «mod­éré». L’éternelle clair­voy­ance de la diplo­matie améri­caine…
          Selon Clarín, les doc­u­ments «appor­tent la preuve de nom­breux con­tacts entre les mil­i­taires sédi­tieux et les fonc­tion­naires Etat­suniens, et mon­trent que les Etats-Unis les ont appuyés tacite­ment, car Wash­ing­ton con­sid­érait le coup d’état inévitable». Mais il n’y aurait pas, pour­suit Clarín citant Car­los Oso­rio, chef de pro­jet au Ser­vice doc­u­men­taire des Archives de sécu­rité nationale du cône sud, de preuve que le pays du nord en aurait été un insti­ga­teur act­if.
          Le con­tenu de l’article de La Nación n’est guère dif­férent, men­tion­nant néan­moins le rôle de con­seiller du directeur de la CIA d’alors, un cer­tain… George H.W. Bush. La Nación relève égale­ment que, selon le diplo­mate William D. Rodgers, l’administration améri­caine ne se fai­sait guère d’illusion sur le fait que «il (était) qua­si cer­tain qu’un gou­verne­ment mil­i­taire argentin recour­rait à la vio­la­tion des droits humains, sus­ci­tant les cri­tiques inter­na­tionales». Les archives déclas­si­fiées révè­lent égale­ment, indique La Nación, que les Améri­cains du nord avaient «infor­mé dis­crète­ment, plus d’un mois avant le coup d’état, que Wash­ing­ton recon­naitrait le nou­veau régime».
          Pagina/12, on ne s’en éton­nera pas, est beau­coup plus pro­lixe, pro­posant un dossier com­plet sur le coup d’état et les années de dic­tature. Et notam­ment un sup­plé­ment spé­cial inti­t­ulé «Nun­ca más» (Plus jamais), reprenant le titre du rap­port de la com­mis­sion des droits de l’homme présidée par l’écrivain Ernesto Saba­to, regroupant des arti­cles de 18 écrivains et jour­nal­istes, par­mi lesquels Luis Bruschtein, Eduar­do Aliv­er­ti, Vic­to­ria Ginzberg ou Mem­po Gia­r­dinel­li. La psy­ch­an­a­lyste Ana María Carea­ga, rescapée du cen­tre de déten­tion clan­des­tin «Club Atléti­co» délivre une réflex­ion sur «le statut de la haine en tant que pas­sion obscure», et sur le plaisir sadique du tor­tion­naire, qui s’érige en véri­ta­ble dieu pos­sé­dant droit de vie et de mort sur ses vic­times. Agustin Alvarez Rey rap­pelle l’héritage juridique des lois de la dic­tature, encore prég­nant dans la lég­is­la­tion argen­tine d’aujourd’hui. Eduar­do Aliv­er­ti, quant à lui, évoque la chape de silence qui s’est abattue sur le pays pen­dant ces sept années de gou­verne­ment mil­i­taire. Il racon­te le 24 mars tel qu’il l’a vécu, alors étu­di­ant : «Dans la rue, dans les trans­ports publics, dans les bars, par­mi les clients de la phar­ma­cie qui entraient et sor­taient comme à l’ordinaire, par­mi mes col­lègues de tra­vail et d’études, tout le monde par­lait à voix basse. Très basse. (…) Le plus éton­nant fut que pen­dant longtemps par­ler à voix basse ou sans élever la voix fut égale­ment le lot des con­ver­sa­tions intimes, privées (…)». Un des slo­gans de la dic­tature n’était-il pas «Le silence, c’est la san­té» ?
          Vous trou­verez d’autres doc­u­ments sur ce sujet dans Pagina/12 sous cet arti­cle de Hugo Sori­ani présen­tant le livre de Mario Vil­lani, ancien pris­on­nier, comme Ana María Carea­ga, du cen­tre clan­des­tin du «Club Atléti­co», dans le cen­tre de Buenos Aires. Le livre s’intitule «Desa­pare­ci­do, memo­rias de un cau­tive­rio» (Dis­paru, mémoires de cap­tiv­ité). Voir la sec­tion «suple­men­tos», tout en bas.

Pho­to DP

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